SCÈNE VIII HÉLÈNE, GABRIELLE
GABRIELLE
Que désirez-vous, madame?
HÉLÈNE
Je viens chercher Pascaline.
LA DÉSERTEUSE 1H3
GABRIFXLE
Qui vous dit qu'elle soit ici?
HÉLÈNE
Si elle n'y était pas, vous seriez plus inquiète à m'enlendre vous la réclamer.
GABRIELLE
Soit, elle est 'ci.
HÉLÈNE
Je viens la chercher.
De quel droit? A quel titre?
HÉLÈNE
Pour la ramener chez son père.
GABRIELLE
S'il la veut, qu'il vienne la réclamer lyi-même.
HÉLÈNE
11 ne sait pas encore qu'elle est partie.
GABlîIELLE
Alors, de quoi vous mêlez-vous ?
HÉLÈNE
Il s'est absenté. Il faut que Pascaline soit rentrée avant son retour.
GABRIELLE
Parce que?
HÉLÈNE
Parce qu'il ignore ce coup de tête. Je vous promets de ne rien lui dire.
GABRIELLE
Pascaline n'a pas à cacher ce qu'elle a fait. Nul ne saurait lui reprocher d'être venue chez sa mère.
HÉLÈNE
Son père ne le lui pardonnerait pas,
Et pourquoi?
HÉLÈNE
Il considérerait cette fuite comme un acte d'hostilité contre lui
LA DÉSERTEUSE 18o
GABRIELLE
Pascaline est venue ici de son plein gré. Je ne puis refuser à mon enfant Tasile qu'elle me demande, madame.
HÉLÈNE
Il vous suffira de la sermonner un peu.
GABRIELLE
C'est ce que je ne ferai pas.
HÉLÈNE
Pour que je vienne chez vous, il faut, 'n'est-ce pas? que je croie vraiment cette démarche indispensable. Le bonheur de Pa'scaline en dépend. Il ne faut pas qu'elle se fâche avec son père. Sa place est chez lui.
GABRIELLE
Ce n'est pas son avis.
HÉLÈNE
Elle y est heureuse.
Il faut croire que non.
HÉLÈNE
Son père est bon pour elle.
GABRIELLE
Ce n'est peut-être pas son prre qu'elle fuit.
HÉLÈNE
Me croyez-vous donc une marâtre?
GABIUELLE
Vous ne seriez pas la première.
HÉLÈNE
Je n'en suis pas une.
GABRIELLE
Il vous plaît de le dire.
HÉLÈNE
Réfléchissez, madame... elle est venue se réfugier che^ vous et je comprends la joie que vous en éprouvez. Mais qu'est-ce que vous comptez faire d'elle, demain, après-demain?
GABRIELLE
La garder avec moi, tout simplement.
LA DÉSERTEUSE J 81
Ici? [SiieDc.e.) Je vous en supplie, laissez-moi parler. Nous aimons toutes deux Pascaline. Que cette affection commune nous rapproche!
GABRIEI.I.E
Elle ne peut que nous éloigner.
HÉLÈNE
C'est vrai, vous m'avez en aversion parce que je l'aime. Ce n'est pas pour cela cependant que vous ferez sciemment son malheur. Je vous en prie. Je ne veux que son bien.
gaiîrielll:
Oui ?
HÉLÈNE
Je vous le jure. 11 y va de tout son avenir. Ne refusez pas de m'écouter. Quelques minutes seulement.
GABRIELLE
Vous perdez votre temps.
HELENE
Ce n'est pas possible. Laissez-moi parler à votre raison. Ne m'accordez pas plus de crédit qu'à une étrangère, mais autant. Que ferez-vous d'elle? Vous la garderez, dites-vous? Mais comment vous accompagnera-t-elle dans vos tournées? Vous ne vivez pas seule, je le sais. La mettrez-vous dans un couvent?
GABRIELLE
J'aime assez ma fille pour abandonner le théâtre s'il le faut et pour rompre toutes les relations qui m'empêcheraient de la garder avec moi.
HELENE
Mais vous êtes sans fortune. Vous ne pourrez pas lui donner le bien-être qu'elle trouve chez son
père ?
GABRIELLE
Les questions d'argent ne m'ont jamais influencée, ni empêchée d'exécuter ce que j'ai résolu.
HELENE
C'est une réponse d'artiste. Mais il vous faudra
bien compter avec la réalité. Puis, l'heure s'approche où l'on devra penser à la marier. Je me borne à appeler vos réflexions sur ce point. Allons, madame, rendez-nous-la. Je vous en supplie, au nom même de votre aff'ection pour elle.
GABRIELLE
Il faut que je la lui rende et que je vous la rende à vous aussi, n'est-ce pas? Vous êtes venue ici avec cette idée que vous alliez l'emmener avec vous? Eh bien, non ! vous me l'aviez volée, je l'ai reprise, je la garde.
HÉLÈNE
Je ne l'ai pas volée, je l'ai recueillie.
GABRIELLE
Non, volée. Là-bas, à Nantes, dès que vous êtes entrée chez moi, vous avez commencé votre œu^Te. Vous vous êtes insinuée dans son cœur. Vous avez peu à peu accaparé tous les soins à lui donner. Si je voulais m'occuper d'elle, tout de suite votre zèle offrait une excuse à ma faiblesse. En me retirant une à une, insensiblement, toutes les occasions des petits dévouements journaliers, en vous substituant à moi, lentement, vous en êtes arrivée, en effet, à
ce que, la voyant moins, je me suis désintéressée d'elle.
HÉLÈNE
Vous me reprochez cela! Je l'ai aimée tout de suite et...
GABRIELLE
Si vous me l'aviez laissée, elle m'eût préservée. Mais je n'avais plus d'enfant. Je ne la voyais plus. Elle était toujours avec vous; c'est à vous qu'elle faisait ses confidences et j'étais devenue l'isolée dans ma propre maison, entre un mari dont je ne partageais pas les goûts et une enfant dont je n'avais plus la confiance. Vous n'aviez pas de famille, vous vous en êtes créé une à mes dépens. De même qu'une autre m'aurait pris l'amour de mon mari en trahissant mon amitié, vous m'avez trahie, vous aussi, Qn me prenant non pas ma place d'épouse, mais ma place de mère, en profitant de ma faiblesse. Le crime est le même.
HELENE
Le crime?.
GABRIELLE
Il n'y a pas de crime, soit ! Il y a pour la victime un égal sujet de rancune et de colère.
HÉLÈNE
Quelque chose cependant doit plaider en ma faveur : ce sont les soins que j'ai pris d'elle, et, tout de même, vous n'avez pas à vous repentir de me l'avoir confiée. J'ai donné pour elle toute ma vie.
GABRIELLE
Le sacrifice était facile.
HÉLÎÎNE
Peut-être. Mais vous ne l'avez pas fait. Tout mon cœur, elle l'a. C'est pour rester auprès d'elle que j'ai accepté d'être la femme de M. Forjot. Elle a été malade, j'ai vécu à son chevet, jour et nuit, et les médecins ont dit que mon dévouement l'avait sauvée. Où étiez-vous, alors, vous, la mère? Sa mère, c'est moi, si c'est le sacrifice qui fait la maternité.
GABRIELLE
Cependant c'est chez moi qu'elle vient. Tout ce que vous avez pu faire n'est rien, à côté de ceci,
qu'elle est ma fille, qu'elle est pétrie de ma chair. En épousant mon mari vous avez rendu définitive une désunion qui est un outrage aux lois naturelles. Vous avez eu la complicité de son père, le secours de ma faute et de la loi : malgré elle, malgré moi, malgré le juge, ma fille reste ma fille et elle ne vous aime pas.
Croyez-vous?
La preuve !
HELENE
GABRIELLE
HELENE
Parce qu'elle est ici? Mais cela même, c'est à mol que vous le devez. Je n'ai pas cessé de lui parler de vous, de lui dire que vous l'aimiez et que seule une fatalité qu'elle comprendrait plus tard vous avait éloignée d'elle. Je vous ai montrée à elle comme une victime et non comme une coupable, et la joie que vous avez aujourd'hui de vous retrouver dans son cœur, c'est encore moi qui vous l'ai préparée.
GABRIELLE
Il va falloir que je vous dise merci !
HÉLÈNE
Vous le pourriez. Mais ne me dites pas qu'elle ne m'aime pas. Je ne veux pas que vous pensiez cela parce que, si cela était, vous seriez autorisée à croire que je n'ai pas fait mon devoir. Jusqu'à votre retour elle était pour moi comme mon enfant et elle me considérait comme sa mère. Et, même depuis que vous êtes revenue, malgré tous vos efforts, j'avais pu vaincre l'hostilité que vous lui souffliez contre moi et je l'avais reconquise.
GABRIELLE
Mais taisez-vous! mais taisez-vous! Vous ne comprenez donc pas que c'est à cause de cela que je ne vous la rendrai pas? Vous croyez me faire changer d'avis en me disant qu'elle vous aime. Mais c'est le vrai moyen de me rendre inflexible. Mais c'est de cela que je vous hais, c'est de vous être fait aimer. Vous n'avez donc rien d'une femme que vous ne deviniez pas cela?
HÉLÈNE
Vous ne sentez pas votre injustice?
GABRIELLE
Je suis injuste? Possible! Je ne suis pas une sainte.
HKLÈNE
Ah! non!... Pas même une mère!
GAIHUELLE
Eh! vous m'agacez à la fin, avec votre supériorité, vos airs de pion, l'orgueil de votre vertu, et vos remontrances de maîtresse d'école! Oui, je suis jalouse de vous, jalouse de votre vie, jalouse de votre situation, jalouse de Tamitié que ma fille a pu avoir pour vous. Ah ! la grandeur d'âme est facile à la petite institutrice devant qui s'est ouvert tout à coup un avenir inespéré, à l'orpheline lamentable qui végétait dans l'ombre et qui se voit tout à coup vivante dans son rêve... Gardez-le, ce rêve, ma petite, et jouissez-en ! La vie aura bien sa revanche un jour; vous pouvez compter sur moi pour l'y aider. Et j'ai bien le droit de penser tout de même que, si mon mari avait eu moins de fortune, vous auriez eu moins d'abnégation!
HÉLÈNE
Qu'est-ce que vous voulez dire ?
GABRIELLE
Ce que j'ai dit !
HELENE
Que c'est pour de l'argent que... Oh! {Elle éclate en sanglais.)
GABItlEI.LE
Allez-vous-en! [Hélène sort en sanglotant.)
HÉLÈNE
Mon Dieu ! mon Dieu !
GABRiELLE, dons Un élan de regret.
Hélène ! {Silence.) Je suis une misérable !
RIDEAU