SCÈNE PREMIÈRE HÉLÈNE, FORJOT
HELENE
En sortant de chez elle, je suis entrée dans un bureau de poste et j'ai écrit une lettre que je lui ai fai^t porter, dans laquelle je lui annonce ma résolution.
FOHJOT
Quelle résolution?
HELKNE
Si elle ne veut pas te rendre la tille, c'est par jalousie, c'est parce que je suis là. Si je reste ici, elle gardera Pascaline.
FORJOT
Pas le moins du monde. Il y a des tribunaux.
hélîîne
Tu ne peux pas faire ce procès parce que tu ne pourrais le gagner qu'en révélant à Pascaline le passé de sa mère.
FORJOT
Ce n'est pas certain.
C'est probable. Je ne veux pas que Pascaline me doive une telle douleur. Si elle reste avec samère, que deviendra-t-elle? comment pourra-t-elle se marier?
FORJOT
Mais elle n'y restera pas. Lorsque les juges auront à donner à Pascaline ou le foyer de son père légitimement remarié ou celui d'une mère qui vit avec...
HÉLÈNE
Elle est décidée à rompre... Alors? tu ne peux être certain de gagner le procès qu'au prix d'un scandale. Je renonce à une lutte où je ne puis triompher qu'en laissant trop de douleurs derrière moi. L'un de nous deux est de trop dans cette maison. C'est moi. Je partirai.
ronjoT
Tu ne partiras pas, je t'en réponds. Si ma fille est assez ingrate pour oublier ce qu'elle me doit et ce qu'elle te doit, qu'elle s'en aille donc avec la mère qu'elle a retrouvée. S'il me faut choisir entre cette enfant impulsive et oublieuse, et toi, c'est toi que je choisirai.
HÉLÈNE
Ne dis pas cela ! Ne dis pas cela ! Imagine-toi ce que serait notre existence alors que nous aurions délibérément sacrifié le bonheur de ta fille à notre égoïsme. Nous aurions tous les remords et nous aurions beau exposer à la pitié publique nos cœurs meurtris, nous aurions beau crier notre innocence, tout nous accuserait, tout nous condamnerait; la mère indigne, l'enfant, le monde et nousmêmes.
FORJOT
Tu vois les choses dans une exaltation. Laissemoi tout au moins tenter un effort, examiner le cas avec mon avoué, faire même une tentative auprès de la mère, A la réflexion elle comprendra qu'elle ne peut garder Pascaline auprès d'elle...
HÉLÈNE
N'y compte pas.
FORJOT
Essayons. Nous verrons après. Tu peux me croire. Je t'affirme que Pascaline rentrera ici.
HÉLÈNE
Crois-tu donc que j'aie pu prendre une détermination aussi grave sans avoir réfléchi. Il y a longtemps, hélas! que je m'y sentais entraînée peu à peu par la force des choses et que j'avais aperçu avec terreur la pente sur laquelle nous roulons, l'abîme qui nous engloutira tous deux, et Pascaline avec nous, si nous reculons devant le sacrifice nécessaire. Oui, j'ai prévu, et dès le commencement... Souviens-toi. Je ne voulais pas de ce mariage ; d'un côté la sensibilité nerveuse de ta fille,
LA DÉSERTEIÎSE 201
de l'autre la méchanceté du monde, me faisaient peur. J'ai cédé cependant à tes instances, car tu faisais appel à mon dévouement, tu avais su me présenter cette union comme un devoir. Tu as fini par me persuader qu'une étrangère pouvait sans danger s'asseoir à ton foyer, entre ta fille et toi. Nous nous sommes trompés. Tu as laissé partir l'épouse infidèle, tu en avais le droit ; mais devais-tu remplacer la mère?... Ah! je sentais bien que nous avions tort, que nous espérions l'impossible, que cette enfant pour qui nos deux mains s'unissaient les désunirait un jour.
FOnJOT
Elle ne les désunira que si nous le voulons nousmêmes, si nous manquons de courage...
HÉLÈNE
C'est vrai, si nous manquons de courage. Mais je vais tout te dire. J'ai lutté pendant quatre ans chaque jour, pied à pied, pour conquérir Famitié de ta fille. Je n'ai rencontré que sa haine. Je puis bien tout te dire maintenant. Pascaline m'a fait soufi'rir le martyre et m'a entourée d'une atmosphère de haine, de jalousie, de rancune, d'hostilité, de féro-
cité ingénieuse et tenace. Je me rends. Sa méchanceté savante a vaincu mon affection,
FOiuor
Oh ! la cruelle, la cruelle enfant !
HÉLÈNK
Et j'ai tort de l'accuser. Elle ne pouvait résister à toutes les suggestions de sa mère, d'autant plus puissantes que c'est au pli le plus pur et le plus profond de son cœur qu'elles s'insinuaient. Je suis lasse. Je ne puis plus. Je n'ai plus la force de continuer. Je te demande pardon, mon ami, de l'abandonner ; mais j'étais venue pour réunir la fille à son père et non pour les' séparer l'un de l'autre. Je n'ai pas pu remplir la mission que je m'étais donnée. Je pars. Et, si ma douleur et mon humiliation sont une joie pour la mère qui fut coupable, elle a de quoi se réjouir plus qu'il ne pouvait lui être permis de l'espérer.
FOnjOT
Et elle triomphera! Elle la coupable! Et, si ma flUe m'est rendue à ce prix, je vivrai avec une enfant que je finirai par ne plus aimer parce que ton
souvenir se dressera entre elle et moi... Et toi, toi, qu'est-ce que tu feras?
HÉLÈNE
.l'ai la fierté de savoir gagner ma vie.
FORJOT
Il n'est pas question de cela.
HÉLÈNE
Je gagnerai ma vie, je te dis! Recevoir de l'argent de toi, non, non, jamais ! On dirait alors que je me suis fait payer pour partir!... Oh ! non ! Ce sacrifice fait, que personne ne puisse au moins m'adresser cette injure! Dans la débâcle de toutes mes espérances, je veux au moins sauver ma dignité.
FORJOT
Alors, tu irais, toi, toi innocente...
HÉLÈNE
Innocente, soit; mais Pascaline Test autant que moi et, puisqu'il faut que, d'elle ou de moi, une des deux porte sa croix, il vaut mieux que cette croix pèse sur des épaules pour lesquelles elle ne sera pas un fardeau inconnu. Laisse-moi partir.
ii04 LA DÉSERTEUSE
FOIiJOT
Je ne consentirai jamais à cela I Comment ! il y a une femme qui, par caprice, par passion si Ton veut, est partie avec son amant, abandonnant un mari qui fut bon pour elle, abandonnant une fille de treize ans, la livrant à tous les hasards, à toutes les tristesses, à tous les périls ; pendant trois ans elle court le monde, sans s'inquiéter de savoir même si sa fille vit, et, parce qu'il lui revient un "beau jour^ à la suite de je ne sais quelles déceptions, un regain d'alfectionpour cette enfant qu'elle grise de mensonges et de carerfeses inattendues, il faudra s'incliner et détruire le foyer relevé par nous sur les ruines qu'elle avait faites, et tu t'en irais, et une seconde fois ma vie serait brisée par elle! Je te jure bien que non ! Mais elle a donc bien confiance dans ma bonté ou dans ma faiblesse pour ne pas craindre que, sous la colère où elle me pousse, il ne m'échappe devant safille unmotqui subitement remettrait chacun à sa place ! Notre vie sans reproche a été uniquement consacrée à l'accomplissement du devoir.
HELENE
Est-ce bien certain?... En nous mariant, n'avons-
nous eu réellement, l'un et l'autre, que le souci de l'avenir de Pascaline?... Sommes-nous bien sûrs qu'il n'y a pas eu au plus profond de nos cœurs un autre sentiment inavoué, ignoré peutêtre... Lorsque je me suis décidée, n'ai-je pas été entraînée, si peu que ce soit, par les joies inespérées de la famille et de l'indépendance, moi qui me croyais pour toujours condamnée à l'isolement et à la demi-domesticité, comme tu disais?... Et toi... [Entre une domestique apportant à Forjot une carte dont la vue Vémeut.)
FORJGT
Priez d'attendre. {La domestique sort. Un silence. Forjol tend la carte à Hélène.)
HÉLÈNE, très émue.
Elle! Que veut-elle? Quel mal vient-elle me faire? Écoute, mon ami. Écoute-moi avant de l'entendre. Je veux te prévenir... Je ne t'ai pas tout dit... Quand je l'ai quittée elle m'a férocement, lâchement outragée... Elle te répétera... Ne la crois pas, mon Dieul... Elle va te dire que, si je t'ai épousé, c'est parce que tu étais riche ! [Sanglots.) Ce n'est pas vrai...
206 LA UÉSERTEUSE
FORjoT, par'lant en même temps quelle.
As-tu besoin de me le dire !...
HÉLÎîNE
Je te jure ! Je te jure !
FoiuoT, de même.
Mais je te crois, mon Dieu !
HÉLÈNE
Jamais ! Jamais ! Ni de près ni de loin cette idée...
FORJOT
Mais je te connais, Hélène, calme-toi.
HÉLFINE
Si tu allais croire cela, alors, ce serait la fin !... J'aimais déjà Pascaline... comme si elle avait été mon enfant. C'est pour elle... Tu le sais bien^ tu le sais bien ! Mon Dieu! si elle allait te faire croire cela !
FOiuoT, la prenant dans ses bras.
Ma chère femme! Tais-toi... En le supposant.
tu me fais un gros chagrin... Va... calme-toi... aie confiance.
hélè:ne, en sorlant.
C'est de l'afTection que je voulais... Si j'ai été coupable, c'est d'avoir voulu être- aimée... Mais de l'argent ! de l'argent ! [Elle sort. Après un silence^ Forjol sonne.)
FORJOT, à la domestique.
Faites entrer cette dame.