‹ La déserteuse; pièce en quatre actes [par] Brieux & Jean SigauxChapitre 4 sur 42 · SCÈNE II · texte numérisé non relu

SCÈNE II

FORJOT, GABRIELLE

GABRiELLE, ew toiUlte de soirée.

Écoutez, il est encore temps. Voulez-vous vous décider?

FOnjOT

A qui parles-tu ?

GABRIELLE

A toi, tu le sais bien.

FORJOT

Ah ! tu jouais à la marquise... Si tu tiens à me dire vous, alors appelle-moi M. le marquis. {Feuilletant son livre.) Tu veux m'appeler M. le marquis?

GABRIELLE, profond soupir qui n'est pas vu de Forjot.

Je te demandais si tu as changé d'avis.

A quel propos ?

GABRIELLE

A propos des vers que Pascaline devait réciter.

FORJOT

Tu penses encore à cela ?

GABRIELLE

Oui.

FORJOT

Non, je n'ai jamais changé d'avis.

GABRIELLE

Laisse-la au moins te la dire à toi, sa poésie.

FORJOT

Non. J'en connais le premier vers, cela me suffît : tt Salut, maître. Salut, maître. Je suis Eros. »

GABRIELLE

Tu vas te mettre à dos le Fanal de Nantes.

FORJOT

Parce que ?

GABRIELLE

Parce que ces vers sont de son rédacteur en chef.

Qu'il les déclame lui-môme. *

GABRIELLE

Il ne peut pas personnifier Eros, voyons !...

FORJOT

Qu'est-ce que tu veux que je te dise?... Tant pis pour lui. Mais ma fille n'ira pas débiter un compliment en vers à ce monsieur, devant deux cents personnes, et, à son âge, déclarer : « Je suis Eros. »

GAURIELLE

Mademoiselle Hélène s'est donné beaucoup de mal pour le lui apprendre et Pascaline était ravie.

FORJOT

Elle n'était pas ravie du tout, et je sais que mademoiselle Hélène te désapprouvait.

GABRIELLE

Je n'ai pas besoin de l'avis des domestiques.

FORJOT

Une institutrice n'est pas une domestique.

GABRIELLE

Elle est à nos gages, n'est-ce pas?

FOIÎJOT

Oui, mais tu l'estimes assez cependant quand il le faut, — et trop souvent — pour te faire remplacer par elle auprès de ta fille.

GAI51UELLE

Elle est payée pour cela. Mais il n'est pas question de mademoiselle Hélène. Je t'assure que tu ne peux pas au dernier moment...

FORJOT

Si tu n'avais pas organisé toute cette histoire en cachette, tu aurais connu mon sentiment plus tôt.

GABRIELLE

C'était donner à notre hôte une marque de déférence à laquelle il eût été sensible.

FORJOT

Ça m'est bien égal.

GABRIELLE

Ça t'est bien égal!... Comment! Le maître de la musique moderne. ..

FORJOT

Oh ! oh ! oh ! Le maître de la musique moderne. .

Je ne sais pas. Dans tous les cas, il ne se vend guère.

Ce n'est pas à cela que se mesure le talent.

FORJOT

Pour un marchand de musique, si.

GABRIELLE

Il vient à Nantes pour la première fois, il te fait l'honneur de diriger chez toi un orchestre d'amateurs... Il me semble, d'ailleurs, que tu aurais bien pu aller le chercher à la gare et te mettre en habit.

FORJOT

Bah !

GABRIELLE

Il te prendra pour ton employé.

FORJOT

Je ne serai pas déshonoré pour cela.

GABRIELLE

Si tu ne peux être touché que par cet argument, songe que cela te fait une réclame énorme.

FOnJOT

Nous la lui rendons, moi en lui prêtant ma salle, toi en chantant sa musique en public... Ce qui n'était pas une raison, d'ailleurs, pour te maquiller comme tu l'as fait et te fourrer un centimètre de rouge sur les lèvres.

GARRIELLE

Je n'ai pas de rouge sur les lèvres.

FOPJOT

Ce n'est tout de même pas à moi que tu feras croire cela.

GABRIELLE, il part.

Imbécile ! [Haut.) Tu n'as pas d'autre compliment à me faire pendant que tu y es?

FORJOT

Si. Ta robe est très jolie.

GABRIELLE

Qu'est-ce que tu en sais?

FORJOT

Mon Dieu... j'en sais le prix ; c'est déjà quelque chose.

GABRIELLE

Merci. C'est fort aimable à loi de me faire une scène et de me contrarier ainsi le soir où je vais chanter l'air de Cijpris devant l'auteur. J'ai déjà un trac... Je suis capable de ne plus trouver un son...

FORJOT

Alors, ne chante pas...

GABRIELLE

tu t'y entends à me rendre la vie insupportable. Tu me fais mourir à coups d'épingle.

Tu exagères.

GABRIELLE

Je suis vraiment trop malheureuse.

FORJOT

Tais-toi, voilà ta fille... [Entre Pascaline. Jupe courte. Nattes dans le dos.)

Page 1