SCÈNE III
FORJOT. PASCALINE, GABRIELLE, puis HÉLÈNE
FORJOT
Mon enfant, si on n'avait pas d'indulgence les uns pour les autres, la vie des plus braves gens ne serait pas possible. Je te pardonne et, s'il faut cela pour que tu viennes m'embrasser, je reconnaîtrai
i210 LA DÉSERTEUSE
que je t'ai parlé avec trop de colère. Et, si ton orgueil t'empêche de venir, j'irai encore bien to cliercher, va! (// se levé.)
PAscALiNE, courant à lui.
Père ! Père ! {Elle Vembrasse.) Conseille-moi, je suis toute désorientée, toute perdue. Une voix en moi me dit que je ne fais pas ce que je dois faire, mais je ne sais plus, je ne sais plus ! {Gabrielle éclate en sanglots.)
FORJOT, prenant sa fille sur ses genoux.
Il dépend de toi, ma petite fille, que je finisse ma J vie dans la plus grande misère ou dans la paix. Tu | peux me donner le bonheur des jours qui me restent ^ à vivre. Pour cela, il faut que tu reviennes avec t nous et que tu t'appliques à traiter Hélène avec le "j respect et la reconnaissance que tu lui dois. Écoute, ;, écoute ! Dans le désespoir où elle est de n'avoir pu te conquérir, elle veut partir, elle veut reprendre sa vie douloureuse et incertaine d'institutrice, elle vase rejeter dans l'inconnu, dans sa solitude. Elle fuit le foyer où elle était traitée en intruse et en ennemie. Et, ce qui lui coûte plus encore, elle renonce à ton affection pour que tu ne me l'enlèves pas tout à fait. Elle, maintenant, ne te demandera
rien. C'est moi qui fais appel à ta pitié pour elle et pour moi. [Hélène^ prête au départ, est entrée depuis quelques instants.)
PASCALINE
Ah! si je pouvais l'aimer sans être coupable à l'égard de maman !
GABIUELLE
ïu le peux !
PASCALINE, siirp7ise.
Mère, c'est toi qui dis cela?
GAIÎRIELLE
Oui, ma fille. Je ne suis pas la mère que tu crois. Je ne puis me dévouer à toi aussi complètement qu'il le faudrait. Depuis que je t'ai quittée, je me suis créé une vie nouvelle, des habitudes, des affections. Et, si tu osais le dire, tu avouerais que, depuis que tu es arrivée chez moi, tu as été quelque peu déçue. Tu m'as entendue parler à quelqu'un avec une familiarité que seule peut excuser la nouvelle que je me résous à l'apprendre. Pascaline, je vais me remarier.
PASCALINE
Oh ! toi, maman !
GABRIBLLE
Ne méjuge pas, ma fille. Si tu as des reproches à me fair&, ce n'est pas pour ma conduite d'aujourd'hui, c'est pour celle que j'ai eue lorsque, ayant ù choisir entre deux chemins, j'ai choisi celui où tu n'étais pas.
PASCALIXE
Mère! Tais-toi! Mère, quelle calomnie! Ce n'est pas vrai. Tes ennemis ont dit cela, mais je sais que ce n'est pas vrai, car Hélène elle-même me l'a affirmé.
GABRIELLE
Eh bien! va embrasser Hélène pour cela. Je te le demande. Je vous la confie, Hélène.
RIDEAU
liMILE COLIN, IMPRIMERIE DE I-AGNY (S.-ET-M.J
P". Brieux, Tlug^ne B5D4.