SCÈNE II FORJOT, GABRIELLE
[Silence. Ils se regardent longuement., très troublés.)
GABRIELLE, émue.
Bonjour, monsieur.
FoujOT, de même.
Bonjour, madame.
GABRiELLE, pouT dire guelquc chose. Vous allez bien ?
FOnjOT
Merci, et vous?
GABRIELLE
Très bien, merci.
FORJOT
Asseyez-vous... [Silence.) Voulez-vous rae dire ce que...
GABRIELLE, cjui nc peul parler.
Oui... Je vous demande pardon... Dans un moment... J'ai monté vite...
FORJOT
Je vous en prie.
GABRIELLE »
Voilà... C'est au sujet de Pascaline. Elle était venue se réfugier chez moi, vous le savez. Elle ne pouvait s'entendre... avec Hélène... Hélènel'a compris, d'ailleurs, et elle s'est décidée à s'éloigner.
LA nÉSERTEUSE 209
Elle me l'a écrit. C'est un grand sacrifice qu'elle fait, avec beaucoup de courage. Alors, je n'ai plus aucune raison de garder, malgré vous, ma fille avec moi ; je vous l'ai ramenée. Elle est là. Elle ne voulait pas revenir parce qu'elle redoutait votre colère. Mais vous lui pardonnerez, n'est-ce pas?
l'OlUOT
Oui.
GAUniELLE
Je vais l'appeler.
FORJOT
Attendez. Vous avez fait du départ d'Hélène la condition du retour de Pascaline ici?
GABRIELLE
Oui.
FORJOT
Je ne puis m'expliquer une telle exigence et que
vous n'en compreniez pas la cruauté à l'égard
d'Hélène et de moi.
GABRIELLE
Ce n'est pas seulement moi qui ai cette exigence, c'est Pascaline.
FOR.ioT, avec fermcli':, mais sans violence.
Jusqu'à votre retour, elle a été bien heureuse de recevoir d'elle les soins et les caresses dont votre fuite l'avait privée.
GABIUELLE
Peut-être. Mais, dès qu'elle m'a retrouvée, c'est moi qu'elle a préférée.
FORJOT, de même.
En effet. Vous avez su en peu de temps, mais avec beaucoup d'habileté, troubler son imagination et son cœur.
GABRIKLLE
En la revoyant, toute mon affection pour elle s'est réveillée. Il en a été de même chez elle. Voilà quelle a été toute mon habileté.
FORJOT
Vous en avez fait une enfant ingrate et révoltée.
GABRIELLE
Elle regrette tout ce qu'elle a pu vous dire d'irrespectueux et elle vous en demande pardon.
FORJOT
Soit. Mais moi, je ne veux pas me séparer d'Hélène.
GABRIELLE
Alors, je garderai ma fille.
FORJOT
Chez vous ?
GABRIELLE
Pourquoi pas?
C'est de la folie,
GABRIELLE
Parce que ? '
FORJOT
Je sais que vous ne vivez pas seule.
GABRIELLE
Dans un mois je serai remariée.
FORJOT
Et vous croyez que j'accepterai que ma fille vive à côté de cet homme ?
212 LA DÉSEKTEUSE
GABIilELLE
Moi, je n'accepterai pas qu'elle vive à côté de celle femme.
FORJOT
Ce que vous ne voulez pas souffrir, je ne veux pas l'accepter, moi non plus. Ma fille ne vivra pas à côté de celui...
GABRIELLE
S'il le faut, je resterai seule avec elle.
FORJOT
Votre inconscience me dépasse. Comment ! c'est vous qui venez ici poser des conditions...
GADRIELLE
Je ne nie pas ma faute. Mais doit-elle peser sur i toute ma vie?
FORJOT
Vous voulez qu'elle pèse sur toute la mienne.
{Très simple, après un silence.) Gabrielle... Rap- .
pelletoi. C'est toi qui es la cause de tout. 11 n'a '
tenu qu'à toi de rester, de ne jamais te séparer de .
ton enfant. Je ne te rendais pas la vie malheureuse. Je t'aimais et tu sais bien queje t'aurais pardonné. Je t'ai suppliée de rester : tu ne l'as pas voulu. Que de mal tu as fait parce que tu as obéi à un caprice 1 Tout à l'heure, je l'ai bien vu, tu hésitais à me reconnaître, tellement j'ai vieilli... Je ne t'ai rien fait, moi. Hélène ne t'a rien fait... Mais non, elle ne t'a rien fait! Et c'est nous qui sommes punis! C'est parce que tu as jadis été coupable, que nous allons, nous, nous trouver dans la détresse et la solitude. Après avoir empoisonné ma vie, tu veux donc hâter ma mort?
GABRIliLLE
Tu sais bien que je regrette de t'avoir fait souffrir.
FORJOT
Réfléchis : nous n'avons pas été méchants pour toi, hein?
GABUIELLE
Je ne dis pas cela.
FORJOT
11 y a des gens qui, sans instruire notre enfant
des causes de ton départ, n'auraient pas, comme nous, inventé des excuses à ta désertion.
GABIilliLLE
Oui, je sais. Tu as été très bon. Je t'en remercie.
FOnjOT
Je n'ai pas été le seul. Hélène t'a toujours respectée, elle a appris à Pascaline à t'aimer. Cela devrait te toucher, il me semble... ou alors, je ne sais pas, moi... C'est que tu n'as rien d'humain, c'est que tu es inaccessible à la force de la bonté, c'est que ton cœur peut voir toutes les douleurs sans en être ému, c'est que tu n'as de volonté que pour faire le mal. Ce n'est pas possible... Moi, je sens bien que ce n'est pas possible... Rends-nous mon enfant. Voyons... tu as orienté ta vie dans une voie nouvelle, tu es différente de nous. Tu ne serais pas longtemps à voir que tu t'es éloignée de ta fille non pas seulement par tes voyages. Je ne sais pas bien expliquer cela et j'ai de la peine à te le faire comprendre parce que je ne veux pas dire des mots qui t'irriteraient, tout en exprimant la vérité... Résigne-toi à accepter les conséquences de tes actes et sois heureuse dans le milieu que tu as choisi. Je te le souhaite de tout mon cœur, et si je
LA DÉSERTEUSE 2lo
pouvais quelque chose pour réaliser mon souhait, je le ferais, je te le dis bien sincèrement... et je te promets que je permettrai à Pascaline d'aller te voir, si tu t'engages à ne pas chercher à la détourner de nous...
GABRIELLE
Pascaline ne voudra pas.
FORJOT
Nous allons le lui demander. Appelle-la... {Gahridln hésite .) Appelle-la.
GABRIELLE, allant ouvrir la porte de gauche. Viens, mon enfant. [Entre Pascaline.)