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La destinée de l'homme

L-auleur de la Destinée de rHomme, le célèbre historien et philosophe aiucricain John Fiske (Edmund Fiske Green) est né le 30 mars 1842 et est mort le 4 juillet J 90 1 . Maître de conférences pour la philosophie (l 869-1 87 i), puis assistant bibliothécaire (187.2- 1879) à V Université de Harvard oli il avait obtenu ses (/rades, il se fit connaître par de nombreuses lectures sur ïhistoire de l'Amérique à VUniversité de Washington, à Saint-Louis, Missouri, et à Londres même, dans les chaires de lUniversity Collège et de la Royal Institution.

Il s'était d'ailleurs acquis par ses ouvrages historiques et philosophiques une renommée universelle d'e penseur profond et sagace, et son livre capital Esquisses de Philosophie cosmique est un des plus admirables de ce temps.

L'originalité propre du maître écrivain consiste en ce qu'il o^re le plus frappant exemple de l'accord possible entre la science sincèrement positive et la foidansles destinées extra-terrestres de l'Humanité.

Dans la Destinée de l'Homme que nous avons choisi spécialement comme l'un des plus représentatifs de la doctrine de Fiske, cet auteur accepte les prémisses des théories de Darwin, mais, loin d'en tirer les conclusions hâtives de certains disciples, il prétend donner au prin-

cipe même de l'évolution, un but sinon défini, du moins existant sans conteste.

Ce but est le perfectionnement de Vespèce humaine — couronnement, sur notre planète, de l'œuvre créatrice — non pas limité au plan de vie actuel, mais se continuant en dehors du temps et de l'espace.

Le livre tout entier est écrit dans une langue ordonnée et simple, sur un ton familier qui n'enlève rien à sa grandeur sereine. Tous les arguments y sont développés avec cette assurance tranquille et cette clarté qui caractérisent les écrits des vrais savants.

Dans la lutte incessante et peut-être jamais close entre deux théories adverses dont l'une prétend établir la certitude du néant contre l'autre qui se fait l'inlassable héraut de l'immortalité humaine, il nous a paru intéressant de faire entendre cette voix qui parle au nom d'une science profonde et se réclame des idées les plus chères à la pensée moderne.

Liste des Ouvrages de John Fiske

The Discovery of America.

Old Virginia and lier Neighbours.

The Beginnings of New England.

The American Révolution.

The War of Independence.

The Critical Period of American History (1783-1789).

A history of the United States for Schools.

Civil Government in the United States.

Outlines of Cosmic Philosophy.

Darwinism, and other Essays.

The Unseen World.

Excursions of an Evolutionist.

Myths and Myth-Makers.

The Destiny of Man.

The Idea of God.

Through Nature to God.

PT{ÉrjlCE

-- — • enri-Frédéric Amiel parle, dans son Journal, Il de ces rêveries grandioses, immortelles, -^ l, cosmogoniques oîi Ton porte le monde dans sa poitrine, où l'on touche aux étoiles, oii l'on possède l'infini: « Moments divins, s'écrie-t-il, « heures d'extase où la pensée vole de monde en (( monde, pénètre la grande énigme, respire « large, tranquille, profonde comme la respi- (( ration de l'océan, sereine et sans limites <( comme le firmament bleu, visites de la muse « Uranie, qui trace autour du front de ceux « qu elle aime le nimbe phosphorescent de la « puissance contemplative et qui verse dans (( leur cœur l'ivresse tranquille du génie, sinon <( son autorité; instants d'intuition irrésistible

(( où Ton se sent grand comme l'univers et calme <( comme un dieu ! Des sphères célestes jusqu'à « la mousse ou au coquillage, la création entière « nous est alors soumise, vit dans notre sein <c et accomplit en nous son œuvre éternelle avec (( la régularité du destin et l'ardeur passionnée « de l'amour. »

Mais ces moments divins sont rares. Imperceptibles grains d'or trouvés dans le sol rocailleux de la vie quotidienne, ils nous font croire à des mines inexplorées et proches qui pourraient enrichir notre âme et, quelque jour, l'embellir. Pourtant, si vaines que soient nos pensées, si turbulentes et frivoles que soient nos affections, c'est en de telles heures où tout se calme en nous sous le toucher d'une vie plus haute, où la fermentation de notre âme se clarifie et se repose, que s'éveille la soif de l'immortalité. Il faut à ce désir, pour qu'il naisse et s'allume jusqu'à devenir une soutTrance qui excite et régénère, la paix intime et le silence profond des régions inférieures. Tant il est vrai que, si nous devons nous survivre, c'est par ce qu'il y a de meilleur en nous.

Déjà la nature elle-même nous appelle à cette trêve consolante par son double aspect.

Ce qu'elle a de mobile et d'éphémère sollicite l'analyse et la dispersion de nos pensées ; ce qu'elle olfre de permanent, sous les orageuses nuées des apparences, mène k la contemplation, cette faim spirituelle d'un éternel présent.

Or, la trêve dont je parle ne saurait avoir lieu s'il ne s'agissait que d'une opération intellectuelle toute pure. Le moteur de toute vie est seul cause de ce repos ; c'est lui seul qui nous fait désirer la vie audelà de la tombe: nous voulons survivre pour aimer toujours.

L'Amour, qui simplifie l'intelligence et la concentre en un seul faisceau de rayons paisibles, est alors l'unique secret de cette assurance qui nous vient de notre éternité. Les raisonnements subtils et tous les longs discours ne nous la donneraient pas.

Ils ne nous la donneraient pas, il est vrai, mais faut-il admettre l'impossibilité d'une démonstration scientifique de l'immortalité de l'âme? Fautil à jamais ranger cette opinion parmi les hypothèses invérifiables? Si je crois davantage aux preuves d'ordre sentimental, à la foi qui se possède et se tient attachée h des raisons profondes qu'elle semble ne pouvoir communiquer, je n'en conclus pas à l'inanité des recherches purement

intellectuelles, dont on peut attendre quelque jour de lumineux résultats.

Dirai-je que ma confiance est plus grande en ces recherches que dans les preuves toujours discutables des manifestations physiques? Le monde invisible me paraît plus proche du penseur que du médium. C'est au delà des phénomènes que celui-là nous convie pour une ascension vers les sommets où l'on respire sans vertige : celui-ci, tout intéressant qu'il soit, ajoute à nos ténèbres. Et c'est pourquoi j'ai cru me rendre utile en traduisant le livre du philosophe John Fiske.

Tenant pour démontrée la doctrine de Darwin, cette doctrine qui peut-être ne contient qu'en germe la vérité totale et qui agit sur nous par la séduction de l'unité, par ce qu'elle nous dévoile de l'inextricable enchaînement, de la liaison parfaite de tous les êtres, John Fiske travaille à rendre claire la conclusion logique d'une telle doctrine : l'évolution se continuant sans fin.

Il ne peut nous suffire, en effet, de constater le merveilleux travail de la Nature en gestation de son chef-d'œuvre actuel : l'Homme — et l'on concédera volontiers qu'au regard des êtres attardés, l'élite au moins, celle de la Beauté et de

la Bonté, ne soit le seul chef-d'œuvre — il ne peut nous suffire de tenir pour véritables et démontrées les transformations successives qu'il a dû subir si Ton ne veut nous accorder que révolution ne s'arrête pas à ce point.

Limiter l'évolution, c'est en détruire le principe même : l'acheminement patient, la tendance invincible vers le mieux, et cette prétention que toute parole est dite et toute forme possible achevée mérite, mieux que toute autre, d'être classée parmi les opinions naïvement anthropomorphiques.

Or, l'âme impatiente des formules et dévorée de la soif de vivre ne saurait se satisfaire de cette assurance que l'homme ici- bas atteindra, dans un avenir infiniment lointain, un état de perfection presque impossible à concevoir. Cet homme parfait, toujours pétri de matière et soumis malgré tout aux lois de l'espace et du temps, ne sera jamais, suivant la doctrine matérialiste, que le passager d'un étrange navire voguant au hasard sur des flots obscurs et n'abordant nulle part. Cet homme sera l'aboutissant, je veux le croire, du long et douloureux effort des humanités disparues, mais celles-ci ne communieront pas en lui aux formes d'une vie plus belle et

cependant éphémère : son cœur ne contiendra que la cendre de ses morts.

Non, ce que nous sentons en nous d'inachevé — et la part en est immense — ne saurait être terminé par d'autres que par nous. Le père, devant ses fils, si nombreux qu'ils soient, sent, il est vrai, qu'une partie de sa vie se continue en dehors de lui-même, mais il sent aussi qu'elle lui devient étrangère, et que les possibilités de son être n'en sont pas épuisées. L'artiste, devant son œuvre, n'y voit qu'un échelon de plus vers l'idéal, et l'immortalité terrestre qu'elle lui présage ne suffirait pas à garder vivant le feu sacré qui la lui fit produire. Ce que tous désirent et veulent, d'un insatiable désir, d'une inlassable volonté, c^est être, penser, aimer, c'est la survivance du Moi, de la Conscience. La Conscience, voilà le dernier mot. A toutes les philosophies dont la poussière de mots nous aveugle et qui ne veulent l'immortalité de l'âme humaine que d'une façon très vague, infirme et bornée, l'homme répondra toujours comme Macbeth à ces sorcières qui lui parlaient de royauté : « Taisez-vous, causeuses imparfaites, ou dites-m'en davantage. »

Je n'entends pas prouver que la soif de l'immortalité est universelle ; cette preuve est faite et

chacun de nous la porte en lui. Ce que j'afiîrnie. c'est que, malgré les contradictions apparentes de tous les systèmes, celte soif ne saurait s'apaiser que par la certitude de la continuité de la vie, non de sa diminution ni de sa transformation radicale. Il ne peut s'agir d'une création nouvelle, au sens étroit du mot, mais du développement d'un germe actuellement existant, de la mise en valeur de facultés latentes et cela progressivement, bien que sans fin et sans mesure.

L'Etre humain passe, en mourant à la terre, sur le plan supérieur où, malgré la gangue du corps, il respirait déjà. Il voit, il sent, il palpe, il écoute, avec ses sensdésemprisonnésde la matière qui en limitait l'action. Sans doute, une éducation lui est-elle nécessaire. De l'étroit espace où beaucoup en arrivant piétinent sans avancer, quelques-uns s'élancent vers des régions plus hautes. Les mêmes lois qui président à l'évolution de la vie terrestre doivent continuer, dans la vie d'outretombe, leur action régulatrice et pondérante, mais infiniment agrandie et plus librement acceptée.

Cette survivance de l'être conscient demeure si bien la condition exigée par tout esprit pour qu'il adhère à la thèse immortaliste que la principale

objection faite par les chercheurs aux preuves acceptées par les spirites est que les communications attribuées aux êtres désincarnés — les plus probantes par leur caractère intelligent et non les ridicules papotages — n'affirment pas la présence d'une àme étrangère à celle des spectateurs et peuvent s'expliquer par Tauto-suggestion, la télépathie ou, suivant les occultistes, la création spontanée mais éphémère d'un (( égrégore ». Userait oiseux d'énumérer ici les théories diverses qui tendent toutes à infirmer la croyance des spirites, et je ne citerai que pour mémoire celle généralement émise par les catholiques qui prétendent expliquer les phénomènes psychiques par l'action directe ou indirecte des esprits démoniaques. Certaines de ces théories émanent de spiritualistes qui nient ou la possibilité ou la nécessité des communications entre le visible et Tin visible; d'autres sont dues à l'opposition logique, étant donné leur doctrine, des diverses écoles matérialistes. Toutes sont d'accord pour refuser à ces communications le caractère indéniable d'une présence extra-terrestre affirmant son individualité pensante, sa conscience intégralement conservée.

Ce n'est pas que les êtres dont la présence

réelle est discutée nous apportent des idées qui dépassent en deçà ou au delà notre horizon mental actuel. Nous obéirions, en effet, en les discutant, à ce penchant qui nous fait tenir pour seules existantes les lois connues ou pressenties, et ce serait une erreur. Non, c'est que les idées émises apparaissent comme des sous-produits de nos conceptions actuelles, d'incolores reflets des rares flambeaux qui nous éclairent, la somme toujours médiocre que Ton obtient dès que plusieurs cerveaux collaborent, surtout inconsciemment. L'unique résultat de telles communications, quand elles sont prouvées, c'est qu'il apparaît assez nettement que la pensée a des modes de transmission encore inconnus de notre science.

La démonstration scientifique de la survivance du Moi conscient est donc, en l'état présent de nos connaissances, réputée à juste titre impossible. « Le dernier endroit du monde, dit John Fiske, où j'irais chercher la preuve de l'immortalité de l'àme, c'est un laboratoire de physiologie. » Si l'homme vit après la mort, il est passé par le fait même sur un autre plan, et ce plan est inaccessible aux procédés normaux d'investigation. L'assurance que certains esprits possèdent

de leur immortalité, j'entends une assurance fondée sur un sentiment profond et vivace, est tout entière du domaine de la Foi. Or, la Foi est le suprême effort de la conscience humaine, le pont hardiment jeté entre deux cimes et sans lequel on ne saurait passer de l'effroi du néant à lajoie paisible de l'espoir. Et, puisqu'elle est un effort, elle ne saurait produire dans Tàme cette paralysie spirituelle qui, sous le masque de la résignation, lui fait abdiquer la vie. Non, il n'esta pas vrai que la croyance en Fimmorlalité mène l'homme aux pires concessions, lui fait accepter qu'on diminue son être et, pour ne pas lutter, i laisser la réalisation de son bonheur aux soins -jsi^'^'^ d'un avenir chimérique. Celui qui croit, sait que ) J .-^Z''*^ le Soleil d'outre- tombe ne fera germer que ce? que l'on aura semé. Gomment supposer qu'une promesse de vie arrête les palpitations du cœur? Quand on vient secouer le voyageur sous sa tente et lui annoncer l'aube qu'il a tant désirée, ne se lève-t-il pas, le bâton en main, pour la saluer et se remettre en marche?

Pensez-vous que l'on puisse dire à l'oiseau en germe dans l'œuf : Gesse d'obéir à la nature et d'œuvrer ton corps, les ailes viendront toutes seules

L'effort et sa continuité, l'effort que crée le désir et qui nous récompense en se supprimant pour renaître à ce moment même, créé par un nouveau désir, expression d'un nouvel état, c'est le secret de l'éternité de l'âme et de son éternel rajeunissement.

Est-ce, en effet, parce qu'une génération se lève quand une autre va se coucher au silencieux et froid dortoir des tombes et que cela se passe ainsi depuis toujours, est-ce pour cela que, voyant la pérennité de la vie, nous croyons à l'éternité de la nôtre, ce fragment ? Non, c'est qu'appelés — une seconde — au spectacle de l'univers, nous saurons, en le voyant disparaître, que nos yeux l'ont à peine entrevu, notre âme à peine compris, notre cœur à peine aimé. Si ce tableau n'avait ses merveilleuses couleurs et ses adorables lignes que dans nos yeux d'éphémères, ceux qui vont s'ouvrir quand nous fermerons les nôtres ne continueront pas notre vision. Si cette symphonie ne bruissait qu'en nos oreilles, nous ne nous sommes levés dans l'immense assemblée que pour émettre à peine une note de ce que nous aurions voulu chanter, et toutes ces voix qui s'éteignent au début de leur hymne et ces voix qui reprennent, ne forment

aucune harmonie. La vie actuelle n'est pas un chant, mais une succession ininterrompue de notes sans suite, de bruits confus et discords. Le chant doit se continuer ailleurs si l'harmonie que nous pressentons à travers ces bruits existe. Dans cette foule qui passe et qui m'entraîne, des frères par le sang ou par l'âme m'ont dit des mots qu'ils n'ont pas achevés. Leur bouche est maintenant lutée avec de la poussière. Ils avaient quelque chose à me dire et j'avais à leur répondre. Je suis un rien, moins qu'un atome, mais cette soif d'abîme, qui donc l'allume en moi? Si même ce décor qui me paraît immuable, et qu'on me dit changeant, me parle de l'éternité possible, pourquoi ne puis-je y voir qu'un rideau qui me cache autre chose? Pourquoi dis-je à la vie si belle et si méchante, malgré cette réponse de mort que fait la chair aux questions avides de l'âme, pourquoi lui dis-je : Encore, encore! Ce n'est pas assez lutté, pas assez pensé, pas assez vécu, pas assez souffert. Tu ne peux être la lîn, puisque tu recommences toujours. Tu ne dis jamais qu'un mot et c'est toujours le même. Tes phénomènes, si mystérieux qu'ils soient et devant lesquels pâlit la science, ne sont que les broderies d'un voile. Où donc est l'éternel tisserand? Où prend-il ces

fils d'or avec lesquels il trace ces fleurs toujours anciennes et toujours nouvelles, pâles copies de ce divin chef-d'œuvre qu'il doit porter en lui? Quelqu'un rit-il de nous dans la lumière tandis qu'emprisonnés dans notre caverne d'argile, nous courons en trébuchant vers les reflets qui dansent sur les murs ?

Questions angoissantes, problèmes insolubles qui tourmentent les cœurs depuis des siècles... qui les tourmentent et les consolent aussi. La souffrance est féconde et le doute inquiet un signe de noblesse, et si l'homme cessait d'interroger la nuit qui l'environne, les astres des idées éternelles refermeraient leurs yeux où se reflète la promesse d'un divin soleil.

D'ailleurs, l'attitude morale du croyant n'est pas moins grave et d'une austérité moins sereine que celle du penseur qui veut nier la survivance de son moi. Les ténèbres sont assez profondes pour qu'il y ait quelque courage dans l'affirmation obstinée de la lumière. Ce n'est pas que je songe à ce marché honteux de quelques âmes dont l'apparente vertu ne se soutient que par l'espoir d'une récompense. Je ne parle ici ni de récompense, ni de châtiment, mais d'un monde de vivants et d'agissants auxquels il suffit de vivre et d'agir.

La seule béatitude est dans l'agrandissement de la conscience, l'extension des facultés, l'élargissement du cœur. Le seul rêve est de pouvoir dire un jour, comme l'a chanté le grand Whitman :

Jo/c, matelot, joie!

Plaise à mon âme qu'à la mort je m'écrie : Il est fini le long, le long mouillage... Le navire prend le large, il glisse, Il court sur les flots, loin de la grève.

Joie, matelot, joie!

Charles Grolleau.

EfH

Dej^Tioêe: D© D'homme:

Place de l'Homme dans la "Nature, d'après la théorie de Copernic.

QUAND nous étudions la Divine Comédie (lu Dante — ce livre merveilleux où toute la science el toute la spéculation, toutes les tristesses et toutes les aspirations du moyen âge sont comme enchâssées dans la gloire d'impérissal)les vers — nous nous trouvons face à face avec une théorie du monde et des modes de raisonnement qui

nous semblent aujourd'hui étranges, mais dont l'influence n'a pas cessé et ne cessera peut-être jamais de s'exercer sur nous. Une cosmologie, presque grotesque à la lumière de la science moderne, et cependant élaborée avec autant d'attention que les théories physiques de Lucrèce, est mise au service d'une théologie embarrassée de ses détails surannés, mais reposant sur des vérités fondamentales que l'humanité ne perdra jamais de vue sans péril. D'après l'idée de Dante et de cette phase de la culture humaine qui trouva en lui sa voix la plus claire et la plus harmonieuse, cette terre, le beau séjour de l'homme, était placée au centre d'un univers où toutes choses étaient ordonnées pour son seul avantage : le soleil pour lui donner lumière et chaleur, les étoiles, dans leur cours, pour présider à ses destinées étonnamment accidentées, les vents pour souffler, les fleuves pour couler, ou le démon de la peste pour se promener en maître sur la terre..., tout cela pour le bonheur, ou la

menace, ou la réprimande de la première parmi les créatures de Dieu, l'homme. Sur de telles conceptions, en effet, toute la théologie semblait naturellement reposer. Mais, détrônez l'humanité, regardez-la comme un pur incident local dans une série sans fin et sans but de changements cosmiques, et vous arrivez à une doctrine qui, sous quelque nom spécieux qu'elle se voile, n'est, au fond, ni plus ni moins que l'athéisme. Sous son aspect métaphysique, l'athéisme est la négation de tout élément psychique dans l'univers en dehors de la conscience humaine et s'associe presque inséparablement à l'interprétation matérialiste de cette conscience qu'elle envisage comme le résultat éphémère d'un agrégat passager de particules matérielles. Vu sous cet aspect, il est aisé de montrer que l'athéisme est une très mauvaise métaphysique, tandis que le matérialisme qui l'accompagne est entièrement condamné par la science moderne. Mais le sentiment que nous éprouvons vis-à-vis de

Fathéisme va beaucoup plus profondement que la simple reconnaissance de sa fausseté au point de vue philosophique. La manière dont nous le condamnons n'est pas du tout pareille à celle dont nous rejetons la théorie corpusculaire de la lumière ou les divagations de sir G. -G. Lewis sur les hiéroglyphes égyptiens. Nous avons coutume de regarder Fathéisme avec une horreur et une aversion indicibles. Notre sens moral se révolte contre lui non moins que notre intelligence; et cela parce que, pratiquement, Fathéisme déplacerait l'humanité de sa position particulière dans le monde, et lui ferait partager le sort de l'herbe qui se fane et des bêtes qui périssent ; et qu'ainsi la vie riche et variée de l'univers, dans tous les siècles de sa merveilleuse durée, devient privée de tout élément de dessein qui puisse nous la rendre intelligible ou faire appel à nos sympathies morales et à nos aspirations religieuses.

Et pourtant, le premier résultat de ccrtai-

nés des plus grandes et des plus irréfragables vérités de la science moderne, quand elles furent nouvellement découvertes et obscurément comprises, a été de faire croire que l'humanité devait être brutalement arrachée de son trône dans le monde et qu'on devait lui faire occuper une position absolument subordonnée et grossièrement inférieure; et c'est à cause de cette opinion erronée, que l'Eglise s'est si souvent et si âprement opposée à l'enseignement de telles vérités. Avec l'avènement de l'astronomie de Copernic, l'enfer en forme d'entonnoir, la montagne escarpée du purgatoire, couronnée de son paradis terrestre et ces sphères concentriques du Ciel où des saints béatifiés tiennent d'étranges et subtils propos, tout cela disparut dans les limbes préparés pour les fantaisies enfantines des esprits ignorants, là où le Hades et le Valhalla étaient partis avant eux. Il est difficile à notre époque de se faire une idée précise de l'effet foudroyant de cette découverte : que

riiomme nliabite pas au centre des choses, mais qu'il est Fliôte d'un point obscur et imperceptible de matière cosmicpie, tout à fait invisible parmi la multitude innombrable des soleils de flamme composant notre système. Aux yeux des contemporains de Copernic, la nouvelle théorie parut ébranler les fondements mêmes de la théologie chrétienne. Dans un univers où tout avait été fait sans que l'on puisse discerner un rapport à l'homme, qu'advenait-il de ce plan laborieux du salut paraissant reposer sur la supposition que la carrière de l'humanité était Tunique objet de la prévoyance créatrice et de la ]jienfaisante sollicitude de Dieu? Quand nous nous rappelons cela, nous voyons combien il était naturel et inéluctable que l'Eglise persécutât des hommes comme Galilée et Bruno. En même temps, il est instructif d'observer que, tandis que l'astronomie de Copernic s'est fermement établie en dépit de l'opposition sacerdotale, les fondements de la théologie chré-

tienne n'en ont pas été pour cela ébranlés. Ce n'est pas que la question qui, jadis, fut pour les hommes une énigme si douloureuse ait été résolue, mais c'est parce qu'elle a été dépassée. La nécessité spéculative pour l'homme d'occuper la place la plus grande et la plus centrale dans l'univers ne se fait plus sentir. On la tient pour une notion primitive et enfantine. Avec notre science agrandie, nous voyons que ces vastes soleils de flamme ne sont, après tout, que les serviteurs titanesques des petites planètes qu'ils emportent avec eux dans leur vol à travers les abîmes de l'espace. Du terrible tourbillon gazeux de la masse centrale, s'élancent ces vagues incessantes de douce splendeur qui, saisies à la surface des mondes tournoyants comme les nôtres, enfantent les formes infiniment variées et les mouvements infiniment complexes qui constiluent ce que nous pouvons voir de la vie. Et comme lorsque Dieu se révéla à son ancien prophète, il ne vint pas dans le trem-

blement de terre ou la tempête, mais dans un léger et doux murmure, ainsi cette divine étincelle, l'àme, poiu* son bref séjour dans ce ro^-aume de phénomènes passagers, ne choisit pas le soleil central où des forces élémentaires s'embrasent et s'entre-choquent pour toujours, mais, bien au delà, un petit coin terrestre où les semences peuvent germer en silence et où, par une lente fructification, les formes mystérieuses de la vie organique i)euvent arriver à prendre forme et croître. Celui qui regarde ainsi dans les secrets de la nature, un peu plus profondément que ses ancêtres du xvi^ siècle, peut bien sourire de l'étrange conception qui veut que l'homme ne puisse être l'objet des soins de Dieu s'il n'occupe une place immuable au centre de l'univers stellaire.

Place de l'Homme dans la l^ature, d'après le Darwinisme.

QUAND rastronomie de Copernic fut enfin confirmée, grâce aux découvertes de Kepler et de Newton, on eût pu déclarer cette découverte le plus bel exploit scientifique de l'esprit humain, mais c'était mieux encore.

C'était la plus grande révolution qui eût jamais été etîectuée dans les idées de l'homme sur ses rapports avec l'univers dans lequel il vit et dont il est — au moins pendant la vie présente — une partie.

Au cours du xix^ siècle, toutefois, une

révolution bien plus importante s'est accomplie. Non seulement Lyell a élargi, dans le temps, notre horizon mental, autant que Newton l'avait élargi dans l'espace, mais il est clair maintenant que, dans ces vastes étendues de temps et d'espace cjue l'on nous lit connaître, divers changements bien marqués s'accomplissent. Certaines lignes iléterminées de développement sont suivies et, autour de nous, de tous côtés, nous voyons des mondes, des organismes et des sociétés à des phases diverses de progrès ou de déclin. Bien mieux, si nous examinons les archives de la vie passée sur notre glolje et si nous étudions les relations mutuelles des choses vivantes qui subsistent encore, il apparaît que les formes supérieures de la vie — y compris l'homme lui-même — descendent, modifiées, de formes inférieures. Au point de vue zoologique, l'homme ne peut plus être considéré comme une créature à part. Nous ne pouvons ériger un ordre pour Ty faire entrer, comme l'essaya Guvier ;

nous ne pouvons même faire de lui une famille séparée.

L'homme est non seulement un veiiél^ré, un mammifère et un primate, mais il appartient, comme genre, à la famille catarrliine des singes. Et, comme les lions, les léopards et les lynx — genres différents de la famille chat — descendent d'une souche commune de carnivores à laquelle nous pouvons faire remonter les généalogies des chiens, des hyènes, des ours et des phoques, ainsi les différents genres de singes platyrrhins et catarrhins, y compris riiomme, descendent sans aucun doute d'une souche commune de primates , auxquels nous pouvons de môme faire remonter les généalogies convergentes des singes et des lémuriens jusqu'à ce que leur lignage ne puisse plus se distinguer de celui des lapins et des écureuils.

Telle est la conclusion à laquelle le monde scientifique est arrivé il y a un quart de siècle, après la publication de V Origine des Es]3èceSj de Darwin, et il n'y a pas plus de raison

de supposer que cette conclusion sera jamais contredite que de supposer que Tastronomie copernicienne sera quelque jour renversée et les sphères concentriques du ciel dantesque rétablies dans les esprits des hommes. Rien d'étrange à ce que cette théorie de l'origine de Thomme, que nous associons principalement au nom de Darwin, fût très mal accueillie par un grand nombre. Elle suscite une révolution bien plus grande encore dans la pensée que celle dont Copernic fut l'annonciateur, et il faut naturellement quelque temps i)our que les diverses parties de la théorie de chacun sur les choses s'adaptent, l'une après l'autre, à un changement aussi vaste et aussi radical. De bien des coins le cri s'élève : si cela est vrai, alors riiomme est à la fin jeté à bas de sa haute position dans le monde. « Je ne serai pas appelé un mammifère ou le fils d'un mammifère ! » s'écriait une fois une de mes connaissances qui, peut-être, n'avait pas été élevée au sein. De telles expressions de sen-

liment sont naïves, mais le sentiment qni les dicte peut se justifier.

On allègue que, si l'homme est parent physiquement d'un babouin, comme les porcs sont parents des chevaux et les vaches des cerfs, alors l'humanité ne peut nullement être regardée comme occupant une place spéciale dans l'univers ; elle devient un simple incident dans une série sans fm de changements, et comment pouvons-nous dire cjue le même processus d'évolution qui a produit l'espèce humaine ne pourra pas tout à l'heure réaliser quelque chose de beaucoup plus parfait? Il fut un temps où d'énormes reptiles ailés étaient les maîtres de la création, et après que ceux-ci eurent été « scellés dans les collines de fer » , il vint de successives dynasties de mammifères ; et comme l'iguanodon a cédé la place aux grands marsupiaux de la période Eocène, comme le mastodonte et le lion aux dents gladiolées ont depuis longtemps disparu de la scène, ainsi l'homme ne pourra-t-il quelque

jour disparaître pour faire place à quelque créature supérieure et ainsi toujours? Dans un cas semblable, pourquoi regarderionsnous riiomme comme étanl, en quelque sens, davantage Tobjet de la sollicitude divine qu'une bête brute?

Encore plus importante apparaît la question, quand nous nous souvenons que ces adaptations innombral^les de moyens pour ses fins dans la nature, que depuis le temps de Voltaire et de Paley nous avons été accoutumés à citer comme preuves d'un dessein créateur, ont reçu de Darwin une interprétation très différente. La pince puissante du homard, les somptueuses teintes du papillon, l'odeur délicieuse de la rose, l'instinct architectural de l'abeille, l'étonnante structure de l'orchidée ne sont plus expliqués comme les résultats d'un plan défini. Ce procédé de survivance , simple, mais dissipateur à l'excès, du mieux adapté, par lequel des choses aussi merveilleuses sont venues à l'être, n'a que peu

d'analogie avec l'habileté de l'art humain- La Puissance éternelle et infinie, qui se révèle ainsi dans la vie physique de l'univers, ne semble nullement parente de l'âme luuiiaine. L'idée d'un dessein bienfaisant semble, pour le moment, devoir être exclue de la nature et un procédé aveugle, connu sous le nom de Sélection naturelle, est la déité qui ne sommeille ni ne dort.

Insoucieuse du bien et du mal, elle enfante en même temps le tendre amour de la mère pour son enfant et les dents horribles du requin dévorant, et l'un est aussi bon que l'autre pour son indifférence créatrice.

En dépit de ces arguments qui épouvantent, l'homme de science poussé par le désir simple et désintéressé de découvrir la vérité, quelles qu'en soient les conséquences, poursuit j)aisiblement ses investigations et trouve que la terrible théorie doit être adoptée ; que le fait de la consanguinité de l'homme avec les bêtes muettes doit être admis. En arrivant à cette conclusion, l'homme de science

raisonne sur les faits physiques à sa portée, leur appliquant les mêmes principes de sens commun par lesquels notre vie de chaque jour est conduite avec succès et il est très porté à sourire des méthodes de ces gens qui, prenant la question du mauvais côté, commencent par en tirer toutes sortes de conséquences fantaisistes. Sa connaissance de l'histoire de la pensée humaine lui donne, en effet, l'assurance que de telles méthodes n'ont, dans tout le passé, rien engendré que des discussions vaines, tandis que sa méthode, humble autant qu'audacieuse, est la seule d'où Ton aitjamaispu déduire la vérité. Pour suivre résolument les méthodes de la science, il faut un courage intrépide et une foi que rien ne peut ébranler. Un tel courage et une telle loyauté vis-à-vis de la nature apportent avec eux leur récompense. Car, une fois la théorie formidable vraimenl comprise, une fois tout ce qu'elle implique logiquement déduit, on voit qu'elle n'a pas les conséquences qu'on lui attribuait tout

crabord. Gomme avec Tastronomie copernicienne, nous nous élevons avec la biologie darwinienne à une idée des opérations de Dieu et de la nature de l'homme supérieure à celle qu'il fût jamais possible d'atteindre. Ainsi, loin de dégrader l'humanité ou de la mettre en général au niveau de l'animalité, la théorie darwinienne nous montre distinctement pour la première fois comment la création et le perfectionnement de l'homme sont le ]3ut vers lequel le travail de la nature a toujours tendu. Elle décuple en importance la signification de la vie humaine, la place même sur une hauteur plus élevée que celle imaginée par les poètes et les prophètes et fait qu'elle semble plus que jamais l'objet principal de cette activité créatrice qui se manifeste dans l'univers physique.

7/ n'y aura jamais sur la terre une créature supérieure à l'homme.

POUR élucider cette question, il convient crexaminer s'il est possible qu'évolue une créature quelconque , supérieure à l'iîomme, et qui dominerait à son tour sur la terre. La question recevra une réponse meilleure si, remontant dans le passé, nous observons un des traits les plus remarquables de l'origine de l'iiomme et de sa supériorité sur les autres animaux. Et que l'on sache l)ien que nous n'allons pas, à ce propos, errer dans les régions de l'hypothèse. Nous n'avons pas affaire à de vagues no-

tions générales de développement, mais à la théorie scientifique darwinienne qui donne le développement comme résultant uniquement de certaines actions rigoureusement définies.

La première de ces actions est la sélection naturelle.

Il a été mainte et mainte fois expliqué comment, par la sélection accumulée et l'héritage de légères variations physiques, des diiïérences génériques se produisent, finalement aussi grandes que celles existant entre le tigre et le léopard ou la vache et l'antilope, et que le principe directeur dans Faccumulation de ces légères différences physiques a été le bien-être des espèces. Les formes variant d'un côté ou de l'autre ont survécu, tandis que les formes constantes ont péri, si bien que les lignes de démarcation entre les espèces voisines sont devenues de plus en plus distinctes et ce n'est d'habitude qu'en retournant aux âges fossiles que nous pouvons suppléer aux anneaux de continuité qui font défaut. Dans la lutte déses-

péréc pour rcxislencc, il n'est pas de parlicularité physique ou psychique, si légère qu'elle soit, qui ait été trop insignifiante pour que la sélection naturelle ne s'en empare et ne lui donne du relief; et les myriades de formes fantastiques et les nuances de la vie animale et végétale expliquent le caprice apparent de ses opérations. Les variations psychiques n'ont jamais été sans importance depuis l'apparition de la première faible tache colorée qui devait bientôt traduire le toucher en vision, telle qu'elle est développée dans les lentilles et les humeurs de l'œil. Des organes spéciaux des sens et les degrés inférieurs de perception et de jugement furent lentement développés à travers les siècles sans nombre, conjointement à des variations l)urement physiques de la forme du pied, de la longueur du nez, de l'organisation complexe de l'estomac ou de l'épaisseur de la peau.

Enfin, vint un merveilleux moment, silencieux et inaperçu, comme sont les commen-

céments de toutes les grandes révolutions. Silencieux et inaperçu, de même que le Seigneur qui vient la nuit comme un voleur, arriva ce merveilleux moment où les changements psychiques commencèrent à être plus habituels que les changements physiques à la brute ancêtre de l'homme.

A travers des siècles ultérieurs de lut le sans répit, les variations proiitables dans cette créature survinrent de plus en plus souvent dans le cerveau, et moins souvent dans les autres parties de l'organisme, jus- (ju'à ce que bientôt la dimension de son cerveau eût été doublée et sa complexité accrue un millier de fois, tandis que, sous d'autres rapports, son aspect n'était jDas très différent de celui de ses frères singes.

Avec cet agrandissement du cerveau, la [)Osture droite, définitivement prise, permettant aux mains cFêtre entièrement consacrées à la préhension et relevant ainsi les mâchoires de cette partie de leur travail, a coopéré à produire ce contour particulier

— alJ —

de la tête et de la face, qui est la |)rincipalc marque distinctive de riiomme physique.

Ces légers changements anatomiques tirent leur importance entièrement des prodigieux changements intellectuels en rapport avec lesquels ils ont été produits; et les changements intellectuels ont été accumulésjusqu'à ce que la distance, i)sycliiquement parlant, entre l'homme civilisé et le singe lût si grande qu'elle rapetisse eu comparaison tout ce qui a été exécuté par le procédé de révolution, depuis le temps de la première api)arition de notre ancêtre mi-humain. Il n'est pas de fait dans la nature qui soit plein d'une signilication plus profonde que ce fait à double face de l'extrême conformité physique et de l'énorme divergence psychique entre Thomme et le groupe d'animaux auquel il se rattache par son origine. Il montre que, lorsque l'humanité commença à évoluer, un chapitre entièrement nouveau fut ouvert dans l'histoire du monde. Désormais, la vie de l'àme naissante devint la

première en importance et la vie corporelle lui devint subordonnée.

Désormais il apparut que, dans cette direction du moins, le processus de changement zoologique avait abouti à sa fm et qu'un processus de changement psychologique allait prendre sa place. Désormais, le long de cette suprême ligne de génération, il ne devait plus y avoir évolution de nouvelles espèces par variation physique, mais par l'accumulation de variations psychiques, une espèce particulière allait être indéfmiment perfectionnée et élevée à un plan totalement différent de celui sur lequel toute vie avait jusque-là existé. Désormais enfin, l'aspect dominant de l'évolution devait être non la genèse d'espèces, mais le progrès de la civilisation.

Si nous saisissons parfaitement la signification de tout ceci, nous voyons que, d'après la théorie darwinienne, il est impossible qu'aucune créature zoologiquement distincte de riiomme et supérieure à lui puisse jamais

et h aucun moment de l'avenir exister sur la terre. Dans les régions de la possibilité pure, il est permis à quiconque de prétendre, s'il lui plaît, qu'une telle créature puisse venir à l'être; mais la théorie darwinienne est absolument opposée à toute conclusion de ce genre. Suivant le Darwinisme, la création de l'homme est toujours le but vers lequel la nature a tendu depuis le commencement.

Ce n'est pas la production de quelque créature supérieure, mais le perfectionnement de l'humanité qui doit être la glorieuse consommation du long et fatigant travail de la nature.

Ainsi, nous arrivons soudainement à la conclusion que l'homme semble maintenant, beaucoup plus clairement que jamais, la première des créatures de Dieu. D'après la primitive théorie barbare, que Darwin a balayée, Fliomme était subitement jeté dans le monde par l'acte miraculeux d'une puissance invisible et incalculable, agissant du

dehors; et quoique puisse supposer la théologie, nulle raison scientifique ne pouvait êlre alléguée pour prouver que la même incalculal3le puissance ne pourrait à un moment quelconque dans Tavenir, par un miracle semblable, jeter sur la scène quelque créature j)lus puissante en présence de laquelle l'homme deviendrait comme une triste bête de somme.

Mais celui qui s'est rendu maître de la théorie darwinienne, celui qui reconnaît le lent et subtil procédé d'évolution comme le mode par lequel Dieu fait venir les choses à l'être, doit avoii' vme idée beaucoup plus élevée.

Il voit que dans la lutte mortelle pour l'existence qui fit rage à travers d'innombrables périodes de temps, la création entière gémit et fut en mal d'enfant pour mettre au jour ce dernier chef-d'œuvre du travail de Dieu : l'àme humaine.

A la créature ainsi produite par un chan- «ement dans la direction du travail de la

sélection naturelle, la terre et la plupart de ses choses vivantes sont devenues graduellement subordonnées. Dans toutes les classes des mondes animaux et végétaux, beaucoup d'anciennes espèces se sont éteintes et bien des espèces modernes sont venues à Têtre par le travail sans frein de la sélection naturelle, depuis que l'homme est devenu distinctement humain. Mais, sous ce rapport, un changement s'est opéré depuis longtemps sur la face de la nature. Les destinées de toutes les autres choses vivantes sont depuis longtemps dépendantes de la volonté de Thomme.

C'est à lui de décider, dans une grande mesure, quelles variétés de plantes et d'animaux demeureront sur la terre et lesquelles disparaîtront de sa surface. En imitant inconsciemment les procédés sélectifs de la nature, il a depuis longtemps ouvré bien des espèces sauvages en des formes servant à ses besoins. Il a créé de nouvelles variétés de fruits et de fleurs et d'herbes céréales et a

élevé de nouvelles races d'animaux pour l'aider dans l'œuvre de civilisation, si bien qu'il commence à acquérir sur les forces mécaniques, moléculaires et chimiques un pouvoir sans doute destiné dans l'avenir à réaliser de merveilleux effets qu'il nous est difficile aujourd'hui d'imaginer.

La sélection naturelle elle-même va tout à l'heure occuper une place inférieure en comparaison avec la sélection faite par l'homme, dont l'apparition sur la terre est ainsi vue, plus clairement que jamais, comme l'ouverture d'un chapitre entièrement nouveau dans la mystérieuse histoire de la création.

"L'Origine de VEnfance.

m Aïs avant que nous puissions pleinement comprendre la position élevée que la théorie darwinienne assigne à l'homme, il est un autre point qui demande considération. La sélection naturelle des particularités psychiques ne rend pas seulement compte de l'origine de l'homme, ou n'explique pas seulement sa différence la plus insigne d'avec les autres animaux. Cette différence est incontestablement une différence comme genre, mais ce disant on doit se garder d'un malentendu. Non seulement dans le monde de la vie organique, mais

dans tout l'univers connu, la doctrine de l'évolution regarde les différences en genre comme dues à l'accumulation graduelle de différences en degré.

Pour citer un cas très simple, quelles différences de genre peuvent être plus frappantes que celles entre une nébuleuse, un soleil, une planète comme la terre et une planète comme notre lune? Cependant, ces choses sont simplement des types de matière cosmique à quatre différentes phases de refroidissement.

Les différences pliysiques entre la vapeur, l'eau et la glace doiuient un exemple plus familier. Dans le monde organique, la modification perpétuelle de structure effectuée par la sélection naturelle fait voir d'innombrables cas de diiierences en genre })rovenant de l'accumulation de différences en deoré. Personne n'hésiterait à nommer un sabot de cheval différent en genre d'une patte de chat et pourtant la partie inférieure de la jambe et le sa])ot d'un cheval se sont

indubitablement développés d'une patte à cinq doigts.

Les dillérences les plus insignes en genre ont coutume de naître quand des organes originellement développés pour un certain but viennent à être appliqués à un Jmt très différent, comme ce changement de la poche à air du poisson en un poumon qui accompagna le premier développement des vertébrés terrestres.

Mais encore plus grande devient la révolution, quand un certain procédé se poursuit jusqu'à ce qu'il amène un nombre d'autres procédés, ouvrant séries après séries de fonctions causales, jusqu'à ce qu'un résultat vaste et compliqué soit atteint, si vaste et si compliqué, qu'il eût été impossible de le prévoir tel.

La création de l'homme fut un de ces résultats vastes et compliqués, dû à l'ouverture de séries variées de forces causales, et ce fut le commencement d'une différence en genre plus profonde et plus puissante qu'au-

cune de celles dont la nature, évoluant avec lenteur, avait jamais été témoin.

J'ai indiqué, comme le moment où la création de l'humanité commença, celui où les variations psychiques devinrent d'une habitude telle à nos ancêtres, qu'elles furent saisies et rehaussées par la sélection naturelle, à l'abandon comparatif des dernières.

L'accroissement de capacité intellectuelle, conjointement au développement du cerveau d'une seule race de créatures, devint alors l'œuvre principale de la sélection naturelle en faisant naître l'homme; et cela, je le dis, fut l'ouverture d'un nouveau chapitre, le dernier et le plus merveilleux chapitre, dans l'histoire de la création.

Mais l'inteUigence croissante et l'expérience agrandie de l'homme à demi humain mirent alors en mouvement une nouvelle série de changements, cause de grandes complications.

Pour comprendre ces changements, nous devons considérer un instant un trait carac-

tcrislique et très important de l'intelligence en voie de développement.

Les actions les plus simples dans lesquelles est intéressé le système nerveux sont ce que nous appelons actions réflexes. Toutes les actions viscérales qui nous gardent vivants d'un instant à l'autre : les mouvements du cœur et des poumons, les contractions des artères, les sécrétions des glandes, les opérations digérantes de l'estomac et du foie, appartiennent à la classe des actions réflexes.

Dans tout le monde animal, ces actes sont répétés, avec peu ou pas de variation, depuis la naissance jusqu'à la mort, et la tendance à les accomplir est complètement organisée dans le système nerveux avant la naissance. Tout animal respire et digère aussi bien au commencement que pendant tout le cours de sa vie. Le contact avec l'air et la nourriture est tout ce qui est nécessaire et il n'y a là rien à apprendre. Ces actions, bien qu'elles soient accomplies par le système nerveux, nous ne les classons pas comme

psychiques, parce qu'elles ne sont presque j)as contrôlées par la conscience.

La vie psychique des animaux les plus inférieurs consiste en quelques actes simples, tendant à se procurer la nourriture et à éviter le danger, et ces actes, nous avons coutvune de les classer comme instinctifs. Ils sont si simples, si peu nombreux et si souvent répétés que la disposition à les accomplir est complètement organisée dans le système nerveux avant la naissance. L'animal prend soin de lui aussitôt qu'il commence à vivre. Il n'a rien à apprendi'c, et sa carrière est une simple répétition de celle de ses innombrables ancêtres. Avec lui, l'hérédité est tout et son expérience individuelle presque rien.

Si nous montons l'échelle animale jusqu'à ce que nous arrivions aux oiseaux et aux mammifères supérieurs, nous voyons commencer un changement très intéressant et très remarquable. L'accroissement général de l'intelligence entraîne une variété crois-

santc cl une complication d'expériences.

Les actes que l'animal accomplit dans le cours de sa vie deviennent beaucoup plus nombreux, beaucoup plus variés et beaucoup plus complexes. Ils sont donc respectivement répétés avec moins de fréquence dans le cours de la vie de chaque individu. Conséquemment, la disposition à les accom])lir n'est pas complètement organisée dans le système nerveux du rejeton avant sa naissance. La courte période d'existence prénatale ne donne pas un temps suffisant pour l'organisalion d'habitudes et de capacités aussi nombreuses et aussi complexes. Le processus qui, dans les animaux inférieurs, est achevé avant la naissance, voit cet achèvement i)rorogé dans les animaux supérieurs jusqu'à l'époque suivant lanaissance. Quand la créature commence sa vie, elle n'est pas complètement organisée. Au lieu du pouvoir de faire toutes les choses qu'ont faites ses parcnls, elle débute avec le pouvoir de n'en faire ([ue quelc{ucs-unes; pour le reste.

elle n'a que des capacités latentes qui demandent à être mises au jour par son expérience individuelle après sa naissance. En d'autres mots, elle commence sa vie séparée non comme une créature parvenue à maturité , mais comme un enfant qui demande pour un temps la surveillance et l'aide.

"L'aurore de la Conscience.

nous arrivons ici à l'un des plus merveilleux moments de l'histoire de la création, celui de la première et faible aurore de la conscience, préfiguration de la vraie vie de l'âme. D'où l'âme est-elle venue, nous ne le savons pas plus que nous ne savons d'où vint l'univers. L'origine première de la conscience est cachée dans les profondeurs de l'éternité du passé. Qu'elle ne puisse être le produit de quelque habile arrangement de particules matérielles, c'est ce qui est désormais hors de question par ce que nous savons de la corrélation des forces phy-

siques.^^L'icléc i)latoiiicieiine de ràmc, substance spirituelle, émanation du Divin qui, en de certaines conditions, s'incarne dans les formes ])6rissables de la matière, est sans doute celle (jui est le i)lus en accord avec le présent état de notre science. Pourtant, si nous ne connaissons pas la première origine de 1 ame, nous avons appris quelque chose en ce qui concerne les conditions de son incarnation dans des formes matérielles.

La psychologie moderne a quelque chose à dire au sujet de Faube de la vie consciente dans le monde animal. L'action réflexQ ne s'accompagne pas de conscience. Les actions nerveuses qui règlent les mouvements des viscères se passent en dehors de notre connaissance ; nous n'apprenons leur existence que par l'étude, de même que nous ne sommes instruits que par elle des faits de la nature extérieure.

Si vous chatouillez le pied d'une personne endormie et que le pied se i étire par simple action réflexe, le dormeur est inconscient,

aussi bien de rirritation que du mouvement, de même que la grenouille décapitée esl inconsciente quand une goutte d'acide nitrique tombe sur son dos et lui fait lever une patte et l'agiter dans im mouvement de frottement. De même les mouvements réflexes, c[ui composent la vie des animaux les moins élevés, sont sans doute tout à fait inconscients, même quand dans leur caractère général ils simulent, comme il arrive souvent, des actions conscientes.

Dans le cas de telles créatures, la fameuse hypothèse de Descartes que les animaux sont des automates, est sans doute correcte en ses grandes lignes. Dans le cas des insectes aussi, chez lesquels les actions instinctives sont complètement organisées avant la naissance, et sont répétées sans changement durant tout le cours de la vie de l'individu, la conscience existe probablement très peu, si même elle existe.

C'est une condition préessentielle de la conscience qu'il y ail une période de délai

ou de tension entre la réception d'une impression et la détermination des mouvements qui en résulte. Diminuez cette période de délai et vous diminuez la vivacité de la conscience. Un exemple familier éclairera cette assertion. Quand vous apprenez à jouer un nouveau morceau de musique sur le piano, spécialement si vous ne lisez pas rapidement la musique, vous avez avec intensité conscience de chaque groupe de notes sur la page et de chaque groupe de touches que vous frappez et des relations de l'un à l'autre. Mais quand vous avez appris la pièce par cœur, vous ne songez ni aux notes, ni aux touches, mais jouez automatiquement, tandis que votre attention est concentrée sur le caractère artistique de la musique. Si quelqu'un, étourdiment, vous interrompt par ime question sur les affaires politiques égyptiennes, vous continuez à jouer tout en lui répondant poliment. C'est-à-dire que là où vous avez eu d'abord à faire un acte conscient de volition

pour chaque mouvement, le groupe entier de mouvements est maintenant devenu automatique et la volition n'est occupée qu'à tenir en marche le procédé. Autant le délai qu'entraîne la perception et le mouvement disparaît, autant la conscience de la perception et du mouvement tend à disparaître.

La conscience implique un perpétuel discernement ou la reconnaissance de similitudes et de dilTérences, et cette reconnaissance est impossible à moins que les impressions ne persistent assez longtemps pour être comparées l'une à l'autre. Les organes physiques en rapport avec ceux dont l'activité consciente est manifestée sont les parties supérieures et inférieures du cerveau : la cervelle et le cervelet. Ces organes ne reçoivent jamais d'impressions directement du monde extérieur, mais seulement des centres nerveux inférieurs, tels que la moelle épinicre, les lobes optiques et autres centres spéciaux de sensation. Les impressions reçues parla cervelle

et le cervelet sont des vagues cragitation moléculaire envoyées des centres inférieurs le long des nerfs centripètes, et, bientôt, détachées le long des nerfs centrifuges vers les centres inférieurs, causent ainsi les myriades de mouvements c[ui composent notre vie active. Il n'y a donc conscience que lorsque l'agitation moléculaire est engendrée dans la cervelle ou le cervelet si rapidement qu'elle ne peut être dérivée toute vers les centres inférieurs. C'est le surplus d'agitation moléculaire restant dans la cervelle et le cervelet et réfléchi en arrière et en avant, parmi les cellules et les fibres dont les centres plus élevés sont composés, qui donne la condition physique pour la manifestation de la conscience. Mémoire, émotion, raison et volition commencent par cette retenue d'un surplus de mouvements moléculaires dans les centres plus élevés.

Si nous examinons le sous-royaume vertébré des animaux, nous trouvons qu'autant

le surplus s'accroît, autant la surface des centres supérieurs s'accroît en étendue. Chez ranimai vertébré le moins élevé de tous l'A/??phioxiiSj la cervelle et le cervelet n'existen pas du tout. Nous commençons à les trouver chez les poissons, mais beaucoup plus petits que les lobes optiques. Chez un poisson aussi hautement organisé que le Haîihut, qui pèse presque autant qu'un homme de taille moyenne, la cervelle est plus petite qu'une graine de melon. Continuant à croître par l'addition de couches concentriques à la surface, la cervelle et le cervelet deviennent beaucoup plus grands chez les oiseaux et les animaux inférieurs, recouvrant graduellement les lobes optiques. Si nous passons à des formes de mammifères plus hautes, l'agrandissement de la cervelle devient plus frappant, jusqu'à ce qu'elle s'étende en arrière à tel point qu'elle recouvre le cervelet dont les fonctions sont limitées à la coordination consciente des mouvements musculaires. Chez les singes

supérieurs, la cervelle commence à s'étendre en avant et cette extension se poursuit dans la race humaine. La capacité crânienne de l'Européen excède de quarante pouces cubiques celle de TAustralien, ou de presque quatre fois autant que la capacité crânienne de celui-ci excède celle du gorille, et Tex- ])ansion est presque entièrement dans les portions supérieures et antérieures. Toutefois, l'augmentation de la surface cérébrale ne se montre pas seulement dans la forme générale de Torgane, mais à un degré encore plus grand dans le plissement et le sillonnement irréguliers de la surface. Ce plissement ou sillonnement commence à survenir chez les mammifères supérieurs et, chez riiomme civilisé, il est porté à un degré étonnant. La somme d'intelligence est en corrélation avec le nombre, la profondeur et l'irrégularité des sillons. Un cerveau de chat n'a que quelques plis symétriques. Chez le singe, les plis se creusent en légers sillons et se suivent irrégulièrement, à peu près

comme les lignes dans la paume de votre main. Avec l'âge et l'expérience, les sillons deviennent plus })rofonds et plus sinueux ; de nouveaux apparaissent et, chez l'homme, ces phénomènes arrivent à avoir une grande importance. La surface cérébrale d'un enfant est comme celle d'un singe. Chez un sauvage adulte ou un paysan européen, le sillonnement est quelquefois marqué et compliqué. Dans le cerveau d'un grand savant, les sillons sont très profonds et contournés et des centaines de plis apparaissent, que Tonne pourrait nullement trouver dans les cerveaux des hommes ordinaires. En d'autres termes, la surface cérébrale d'un tel homme, le siège de la vie mentale consciente, s'est énormément agrandie en étendue, et nous devons, en outre, observer qu'elle continue à s'agrandir chez quelquesuns à un Age extrêmement avancé.

Groupant ensemble tous ces faits, il devient évident (jue, dans les animaux infélieurs dont la vie consiste en diverses

actions réflexes monotonément répétées de génération en génération, il n'y a rien ou presque rien de ce que nous connaissons comme conscience. C'est seulement quand la vie devient plus compliquée et plus variée, si bien que l'action réflexe ne peut plus désormais déterminer tous ses mouvements, et que les centres nerveux supérieurs commencent à se développer, que l'aurore de la conscience est atteinte. Mais avec la croissance des centres supérieurs, les facultés d'action deviennent si variées et si indéterminées qu'une direction définie ne leur est donnée qu'après la naissance. La créature commence la vie comme un enfant, avec sa cervelle partiellement développée, représentant des capacités qu'il est laissé à son expérience individuelle de mettre au jour et de modifier.

Yl

ProhngaHon de î'éf^at d'enfance et accroissement concomitant de la surface cérébrale.

LA première apparition de Fenfance dans. le monde animal fut ainsi l'annonce de l'ère nouvelle que devait couronner le développement de l'homme. Avec les commencements de l'enfance vint la première aube d'une vie consciente, similaire par sa nature à la vie consciente des êtres humains et, mieux encore, de la part des parents, l'éveil de sentiments et d'actions non purement égoïstes. Mais la période de Fenfance fut, en outre, une période de plasticité. La carrière de chaque individu n'étant plus

entièrement prédéterminée par celle de ses ancêtres, cet être devint susceptible d'instruction.

L'individualité de caractère devint aussi possible en même temps et pour la même raison. Tous les oiseaux et mammifères qui prennent soin de leurs petits sont éducables, bien qu'à des degrés très divers, et tous^ de la même façon, montrent des particularités individuelles de disposition, bien que dans beaucoup de cas, celles-ci soient légères et peu visibles. Chez les chiens, les chevaux et les singes, il y a une éducabilité marquée, et là aussi des différences marquées dans le caractère individuel.

Mais dans le monde animal non-humain, tous ces phénomènes ne sont que légèrement développés. Ils ne sont que les obscurs linéaments de ce qui devait bientôt s'épanouir dans la race humaine. On peut à peine dire qu'ils annonçaient la révolution prochaine. Une génération de bêtes muettes est, après tout, très semblable à une autre,

et en étudiant les carrières du mastodonte, de l'hipparion, du lion aux dents giadiolées, ou même du dryopithèque, un observateur de l'âge miocène n'aurait jamais pu prévoir l'apparition possible d'une créature douée d'une capacité aussi illimitée que l'homme moci'^.rne. Néanmoins, si obscurément suggestif qu'êiait ce groupe de phénomènes, il contenait le germe de tout ce qui est prééminent dans l'humanité. Dans la ligne directe de notre ancestralité, il était seulement nécessaire que la période d'enfance fût suffisamment prolongée pour qu'une créature apparaisse enfin, douée d'éducabilité, d'individualité et de capacité pour le progrès, prérogatives particulières de l'homme complètement développé.

Dans cette ligne directe, les singes anthropoïdes de l'Afrique et de l'Archipel Indien ont avancé bien au delà du monde des mammifères en général. Avec une surface cérébrale et une intelligence en rapport, beaucoup plus grande que celle des autres

oo

mammifères, ces singes sans queue commencent la vie comme de faibles nouveaunés et sont incapables cIq marcher, de se nourrir ou de saisir les objets avec précision, avant qu'ils aient deux ou trois mois. Ces singes ont ainsi avancé un peu plus loin sur la route particulière que nos premiers j)ères à demi humains ont parcourue aussitôt (|ue les variations psychiques sont venues à être chez eux d'une plus grande fréquence que les variations dans la structure corporelle.

L'abhne, par lequel l'homme le plus inférieur connu est séparé du singe le plus élevé connu, consiste en cet agrandissement de sa surface cérébrale, avec l'intelligence en rapport qui l'accompagne, et dans la très longue durée de son enfance. Ces deux choses ont avancé de concert. L'agrandissement de la surface cérél)rale dû au travail de la sélection naturelle dans cette direction seule, a amené un vaste accroissement dans toute l'organisation cérébrale, dont l'achè-

vement s'opère après la naissance, et ainsi a prolongé la période d'enfance. Et, réciproquement, le prolongement de la période plastique d'enfance amcnanl un vaste accroissement dans leducaljilité et la mobilité, a contribué à l'agrandissement ultérieur de la surface cérébrale.

La réaction nmtuelle de ces deux groupes de faits a dû progresser pendant une longueur énorme de temps, depuis que l'homme commença ainsi à se dilTérencierdeses frères simiesques.

Il est vraisemblable qu'au moins un million d'années se sont écoulées depuis que le premier feuillet de ce nouveau chapitre de la création fut ouvert; il est même probable c[uc cette période a été beaucoup plus longue. En comparaison avec elle, toute la durée enregistrée de riiistoire humaine se réduit à néant. Les pyramides d'Egypte semblent élevées d'hier, quand nous pensons aux hommes des cavernes de l'Europe orientale, pendant la période glaciaire, qui

gravaient des figures de mammouth sur des fragments d'andouillers de renne, avec un morceau de silex aiguisé. Pourtant, durant une entière période géologique, avant ces hommes des cavernes, apparut sur la scène « un être debout sur deux jambes », si nous pouvons citer Serjeant Buzfuz,« et portant la ressemblance extérieure d'un homme et non d'un monstre ». Cet être errait çà et là sur la face de la terre, y marquant sa trace comme nulle autre créature ne l'avait encore fait, laissant derrière lui d'innombrables souvenirs légendaires de son existence féroce et misérable, l)ien qu'il fût trop faiblement doué d'esj)rit pour faire aucime divulgation écrite de ses pensées et de ses actions.

Si les annales de cette période longue et fastidieuse pouvaient nous être maintenant dévoilées, le principal fait que nous observerions, dominant tous les autres en intérêt et en importance, serait la réaction mutuelle de l'agrandissement de la surface cérébrale

et de cette i)rolongalion de la période d'enfance que j'ai décrite ici.

Ainsi, grâce k la simple continuité et interaction de procédés qui commença, il y a l^ien longtemps, dans le monde des animaux à sang chaud, nous avons enfin une créature essentiellement différente de toutes les autres. Grâce à la complication d'effets, l'accumulation de différences minimes en degré a fini par produire une dificrence en genre. Dans Torganisme humain, la variation physique s'esl à peu près arrêtée, ou se borne à des traits insignifiants, sauf dans la surface grise de la cervelle.

Le travail de l'organisation cérébrale est surtout achevé après la naissance, comme nous le voyons en comparant la surface cérébrale, unie comme celle du singe, de l'enfant nouveau-né, avec le cerveau aux sillons profonds et aux myriades de couches de l'adulte civilisé. La période plastique d'adolescence, prolongée dans l'homme civilisé jusqu'à ce qu'elle en soit venue à cou-

vrir plus du tiers de son existence, est ainsi la garantie de sa progressivité sans limite. Les tendances et aptitudes héréditaires forment encore les bases du caractère, mais l'expérience individuelle en est venue à compter comme un énorme facteur, pour modifier la carrière de l'humanité de génération en génération.

Ce n'est pas trop de dire que la différence entre Fliomme et toutes les autres créatures vivantes, sous le rapport de l'éducabilité, de la progressivité et de l'individualité du caractère, surpasse toutes les autres différences de genre dont nous connaissons l'existence dans l'univers.

Changement dans la direction du travail de la sélection naturelle.

la nouvelle clarlc que projettent ces considérations sur le problème de l'origine de l'homme, nous pouvons maintenant voir plus nellement que jamais quelle grande révolu lion s'inaugura quand la sélection naturelle en vint à limiter ses opérations à la surface du cerveau. Parmi les plus anciens incidents survenus pendant l'évolution de la vie organique, de merveilleux changements furent ceux qui, de la nageoire pectorale d'un poisson, firent se développer le membre antérieur articulé d'un mammifère avec sa

patte à cinq doigts, et, de là, par des variations beaucoup plus légères, produisit le bras humain avec sa main délicate et si habile.

Plus surprenantes encore furent les phases de changement par lesquelles la tache pigmentée rudimentaire du ver, par le développement et la différenciation de couches successives, fit place aux yeux, d'une structure si variée, des insectes, des mollusques et des vertébrés.

Le temps d\m travail créateur de cette sorte est probal^lement passé, comme est jDassé celui de l'évolution de segments annelés et de squelettes vertébrés, sur notre planète du moins. Dans la ligne de notre propre développement, tout travail de ce genre s'est arrêté il y a longtemps, pour être remplacé par des méthodes différentes.

Gomme instrument optique, l'œil avait à peu près atteint l'extrême perfection chez bien des oiseaux et des mammifères, des siècles avant les commencements de l'homme, et les traits essentiels de la main humaine

existaient déjà dans les mains des singes miocènes. Mais des méthodes différentes survinrent quand l'intelligence humaine apparut sur la scène.

Her])ert Spencer nous a quelque part rappelé que la pince n'est qu'un levier supplémentaire ajouté aux leviers dont le bras est déjà composé, et que le télescope n'ajoute qu'une nouvelle série de lentilles à celles qui existent déjà dans l'œil. Ce bel exemple va au cœur même du changement qui fut opéré quand la sélection naturelle en vint à se limiter à la modification psychique de nos ancêtres. Dans un sens très profond, toute science humaine n'est que l'accroissement de puissance de l'cril et tout art humain n'est que l'accroissement de puissance de la main. Vision et manipulation... ces deux actes, dans leurs formes sans nombre, indirectes et transfigurées, sont les deux facteurs coopérant dans tout progrès intellectuel. Ce n'est pas seulement qu'avec le télescope nous voyions des volcans éteints

dans la lune, ou résolvions les taches des nuées nébuleuses en groui)es de soleils emi>rasés, c'est que, dans toute théorie scientifique, nous réalisons, par des méthodes indirectes, des images visuelles de choses iion présentes aux sens. Avec l'œil de notre -esprit, nous voyons des convulsions atmosphériques sur les surfaces de mondes éloignés, nous voyons les ichthyosaures géants se jouant dans les océans jurassiques, nous suivons les figures variées de la danse rythmique des molécules comme éléments ■chimiques unis et séparés, ou examinons, à l'aide de vocabulaires oubliés depuis longtemps, maintenant magiquement reconstitués, les coutumes et les mœurs, les iois et les superstitions de peuples qui ne sont plus.

De même, dans l'art, la merveilleuse presse à imprimer et la machine qui la meut sont les descendants en droite ligne à travers des étapes sans nombre de complica- 4ions, des simples leviers de Thomme primitif

et du slyle grossier avec lequel il gravait d'étranges hiéroglyphes sur l'écorce des arbres.

C'est ainsi que, depuis le début de la phase humaine d'évolution, l'action directe des muscles et des sens a été suppléée et remplacée par le travail indirect de l'esprit chercheur et inventif.

Prédominance croissante de la Vie psychique.

nOTONS un nouvel aspect de cette puissante révolution. A ses humbles débuts, la vie psychique fut seulement un accessoire de la vie du corps. Eviter les ennemis, se procurer la nourriture, perpétuer l'espèce, ce fut là toute la vie des animaux inférieurs, et les rudiments de mémoire, de raison, d'émotion et de volition furent d'abord intéressés seulement à l'achèvement de ces fins d'une manière de plus en plus indirecte, complexe et efficace. Bien que la vie d'une grande partie de la race humaine soit encore limitée à la ])Oursuite de ces

mêmes fins, cependant si vaste a été l'accroissement de la vie psychique que le caractère simple des fins est susceptible d'être perdu de vue parmi la variété, l'indirection et la complexité des moyens. Mais dans une société civilisée, d'autres fins, purement immatérielles de leur nature, sont venues s'ajouter à celles-ci, el, dans certains cas, prendre leur place. On nous a dit il y a longtemps qu'un homme ne vit pas seulement de pain. Pendant bien des générations, nous avons vu des milliers d'êtres, animés par la plus noble des impulsions dont l'homme soit capable, bien que trompés par les enseignements d'une philosophie grossière, méprisant et maltraitant leurs corps comme des entraves et des obstacles à la vie de l'âme qui l'habite. Nous avons vu des martyrs sans nombre rejeter la vie terrestre comme une scorie indigne, et tout cela pour des vérités purement spirituelles. De même que pour la religion , des hommes animés par l'esprit scientifique et l'esprit artistique ont

tout sacrifie à lincxtinguiblc désir de connaître les secrets de la nature, et à l'aspiration de créer le beau dans la forme, la couleur et le son. Chez les êtres humains lesplus élevés, de telles fins en sont venues à prédominer dans la conscience, et avec le progrès de la civilisation matérielle, cette j)rédominancc existera de plus en plus. Si nous pouvons imaginer un avenir où la' guerre et le crime auront disparu pour toujours, où la maladie aura été neutralisée en. grande partie et où tout être humain, par un travail modéré. [)Ourra s'assurer ample nourriture et abri, nous pouvons aussi voir que, dans un tel état de choses, l'œuvre decivilisation ne serait nullement achevée. En contribuant au bonheur humain par des> moyens sans nombre, par la poursuite delins purement spirituelles, en enrichissant et en diversifiant la vie à l'extrême, il resterait encore un travail sans limite à accomplir. Je crois qu'une telle période viendra pour l'humanité fatiguée et souffrante, l^nc

semblable foi est inspiratrice d'énergie. Elle nons soutient dans le labeur de la vie, où, sans elle, on perdrait courage. Mais c'est une foi qui repose sur l'induction. Le procédé de l'évolution est excessivement lent, et ses fins sont achevées au coût d'un gaspillage énorme de vies, mais pendant des siècles innombrables sa direction a tendu vers le but ici désigné, et le cas peut justement se résumer dans l'assertion que, tandis qu'à ses grossiers débuts la vie psychique ne fut qu'un accessoire du corps, dans l'humanité complètement développée, le corps n'est que le véhicule pour l'âme.

Les Origines de la Société et de la Morale.

N point de plus doit être considéré avant que cette esquisse du mode d'origine de l'homme puisse être dite aclievée. Le développement psychique de l'humanité, dès ses plus anciennes phases, a été largement dû à la réaction des individus les uns sur les autres dans ces relations variées que nous caractérisons comme sociales. En considérant Toriginc de riiomme, l'origine delà Société luunaine ne peut êlre omise. Des raccourcis de relations sociales se présentent dans le monde animal, non seulement dans la ligne de notre ancestralité vertébrée, mais dans

certaines classes d'insectes qui se tiennent tout à fait éloignés de cette ligne. Beaucoup demammifères supérieurs viventpar troupes et ceci est particulièrement vrai de cet ordre entier de primates aucpiel nous appartenons. Des sentiments moraux rudimentaires sont aussi clairement discernables dans les membres les plus élevés des diverses classes de mammifères et dans tous, à l'exception des membres les plus inférieurs de notre classe. Mais, sous le rapport de la détermination précise et de la permanence, les relations entre individus vivant en troupes sont très loin des relations entre individus dans la société humaine la plus grossière. L'unité primordiale de la société humaine est la famille, et ce fut par l'établissement de relations de famille définies et permanentes que fut fait le premier pas élevant l'homme socialement au-dessus du niveau du troupeau simien. Ce grand point fut atteint par le prolongement de la période d'enfance sans appui, qui accomi)agna l'intelligence gra-

diiellement croissante de nos ancêtres h demi humains.

Quand l'en lance en fut venue à s'étendre sur une période de dix ou douze ans — période doublée ou plus que doublée, là où plusieurs enfants naissaient successivement aux mômes parents — les relations entre père et mère, frères et sœurs, ont dû s'affermir et ainsi la famille, unité de la société humaine, vint graduellement à l'existence. La croissance rudimentaire du sentiment moral dut prendre alors une direction définie.

Gomme il a déjà été observé, avec les débuts de l'enfance dans le monde animal, vint la genèse chez les parents de sentiments et d'actions non purement égoïstes.

Des sympathies rudimentaires, avec une capacité rudimentaire pour le dévouement, s'attestent çà et là chez les mammifères supérieurs, tels que le chien et assez souvent chez les singes.

Mais quand la famille humaine, avec ses relations définies, vint à rèirc, des obliga-

— estions réciproques de conduite entre ses divers meml^res durent nécessairement croître.

La conduite de l'individu ne pouvait plus se régler sur ce qui n'avait rapport cju'à des désirs personnels, mais dut, dans une grande mesure, se subordonner au l^ien-être général de la famille. Et, en jugeant la nature de sa propre conduite, l'individu dut alors commencer à la rapporter à quelque loi de choses extérieures à lui-même ; et de là les germes de la conscience et de l'idée du devoir. Tels furent, sans doute, les frustes débuts de la moralité humaine.

Avec la genèse de la famille, on peut dire que la création de l'homme était, dans un certain sens, achevée. La grande étendue de surface cérébrale, la période d'enfance prolongée, la faculté de progrès qui en était la conséquence, la constitution définie de la famille, et le jugement d'actions comme ])onnes ou mauvaises suiA^ant une autre mesure que celle du désir personnel, tels

- «9 sont les attributs c[iii distinguent essentiellement l'homme des autres créatures. Tous, nous le voyons, sont résultats directs ou indirects de la révolution qui commença quand la sélection naturelle en vint à se borner à des variations psychiques en négligeant les variations physiques.

Le résultat immédiat fut l'accroissement delà cervelle. Cet accroissement prolongea l'enfance, faisant ainsi surgir la capacité pour le progrès, et l'enfance, à son tour, fut l'origine de la famille ouvrant ainsi la voie à la croissance de sympathies et de sentiments éthiques.

Tous ces résultats ont perpétuellement réagi l'un sur l'autre, jusqu'à ce qu'une créature dilTérente en genre de toutes les autres créatures eût été évoluée. La créature ainsi évoluée est devenue depuis longtemps dominatrice sur la terre, d'une façon qu'aucun de ses prédécesseurs n'avait jamais connue, et, désormais, le travail d'évolution, en tant qu'il s'agit de notre planète, est principale-

ment voué au }3erfectionnement de cette production, la dernière et la plus merveilleuse de l'énergie créatrice.

Perfectibilité de VTiomme.

LA création de rhommc ne fut nullement celle d'un être parfait. Le trait le plus essentiel de l'homme est sa perfectibilité, et depuis sa première apparition sur la terre, les changements qui se sont opérés en lui ont été énormes, bien qu'ils aient continué à suivre les lignes de développement tracées dès le début.

Les changements ont été si grands que, sous beaucoup de rapports, l'intervalle entre les hommes les plus élevés et ceux les plus inférieurs surpasse de beaucoup quantitativement l'intervalle entre les hommes les

plus inférieurs et les singes les plus élevés. Si nous prenons en compte la croissance de la surface cérébrale, la différence entre le cerveau d'un Shakespeare et celle d'un sauvage australien serait sans doute cinquante fois plus grande que la différence entre le cerveau de l'Australien et celui d'un orangoutang.

Pour là faculté mathématique, l'Australien qui ne peut dire le nombre des doigts de ses deux mains, est beaucoup plus proche d'un lion ou d'un loup que de sir Rowan Hamilton qui inventa la méthode des quaternions. Pour le développement moral, ce même Australien, dont la langue ne contient pas de mots pour la justice et la bienveillance, est moins éloigné des chiens et des babouins que d'un Howard ou d'un Gar rison. Pour la progressivité aussi, la différence entre les races humaines, entre les plus inférieures et les plus élevées, n'est pas moins remarquable. L'Australien est plus susceptible d'être instruit que le singe, mais

- 7^5 sa limite est néanmoins très rapidement atteinte. Tous les attributs distinctifs de l'homme, en résumé, ont été développés h un degré énorme à travers de longs siècles d'évolution sociale.

Ce déveloi^pement psychique de riionunc est destiné à se poursuivre dans l'avenir comme il s'est poursuivi dans le passé.

L'énergie créatrice qui a été à l'œuvre dans l'éternité passée ne saurait se reposer demain.

Nous avons appris quelque chose de ses méthodes de travail, et par l'observation attentive du passé, nous pouvons prévoir l'avenir dans ses lignes les plus générales. D'après ce qui a déjà eu lieu durant la période historique de l'existence de l'homme, nous pouvons sûrement prédire un changement qui bientôt le distinguera de toutes les autres créatures, encore })lus giandement et plus fondamentalement qu'il ne l'est aujourd'hui. Toutes les fois que, dans le cours d'une évolution, nous voyons quelque

fonction commençant comme incidente par rapport à l'accomplissement d'autres fonctions et continuant pendant bien des siècles à croître en importance jusqu'à ce qu'elle devienne un tout indispensable dans le tissu de la vie, nous j)ouvons être sûrs que, par une continuation du même procédé, son influence est destinée à grandir encore plus dans l'avenir. Tel a été le cas avec la fonction de symj)atliic et avec les sentiments éthiques qui ont crû conjointement à la sympathie et en dépendent largement pour leur vitalité. Comme tout ce qui distingue l'homme, les sentiments altruistes furent d'abord appelés à l'existence par les premiers commencements de l'enfance dans le monde animal. Leur forme rudimentaire fut celle de l'atTection passagère d'une femelle d'oiseau ou d'un mammifère pour ses petits. Donné tout d'abord comme une direction définie par la genèse de la famille humaine primitive, le développement de l'altruisme a formé une part importante

du progrès de la civilisation, mais jusqu'ici il n'a (|u'à peine marché de pair avec le développement général de l'intelligence. On ne peut vraiment douter c[ue, sous le rap[)ort de la justice et de la bonté, le progrès de l'homme civilisé a été moins marqué que sous le rapport de la vivacité d'esprit. Or, il en est ainsi parce que le progrès de l'homme civilisé a été surtout elïectué par la lutte, par la continuation de cette lutte et compétition mortelle qui a toujours eu lieu depuis que la vie organique a l'ait sa première ai)parition sur la terre. C'est au moyen de cette lutte furieuse et perpétuelle que les formes supérieures de la vie ont été graduellement développées par la sélection naturelle. Mais nous avons déjà vu comment, à bien des égards, révolution de l'homme fut l'ouverture d'un chapitre entièrement nouveau clans l'histoire de l'univers. Il en fut de même sous le rapport de la genèse des émotions altruistes. Car, lorsque la sélection naturelle, par la prolongation de l'enfance, eut assuré un

développement déterminé à celle classe de senlimenls humains, elle donna enlin naissance à un pouvoir qui ne peul prospérer que par l'élimination de la lutte. Et Tliistoire récente de Thumanité, durant les trente derniers siècles, a été caractérisée par l'élimination graduelle de la lut le, bien que le procédé ait avancé avec l'extrême lenteur qui distingue le travail d'évolution. C'est seulement aujourd'hui que, en examinant l'histoire humaine au point de vue le plus large possible, et avec Faide des habitudes de pensée que l'étude de l'évolution nourrit, nous sommes mis à même d'observer nettement cette tendance.

Comme c'est là la plus merveilleuse de toutes les phases de cette prodigieuse révolution dans la nature qui fut inaugurée dans la création de l'homme, elle mérite ici une attention spéciale, et nous trouverons qu'elle nous conduit directement à notre conclusion.

Guerre universelle des hommes primitifs.

ex disant que les sentiments altruistes supérieurs sont directement opposés k la continuation de la guerre, je n'ai pas prétendu en conclure que la guerre pourra jamais disparaître par suite de notre horreur de la cruauté ou de notre désapprobation morale de la lutte. Le procédé actuel est beaucoup plus indirect et beaucoup plus complexe. Sous le rapport de Tcsprit belliqueux, les premiers hommes ne lurent sans doute j)as meilleurs que des brutes et se montrèrent seulement parmi celles-ci les ])lus rusés et les plus à craindre. Se procurer la nourri-

ture était la nécessité primordiale de la vie et, aussi longtemps que la nourriture ne put s'obtenir que ])ar la chasse et la pêche ou autre main mise sur des aliments tout prêts, la querelle à Tétat chronique et vmiversel fut inévitable.

Les conditions de la lutte pour l'existence n'étaient pas encore visiblement différentes de ce qu'elles avaient été dès l'origine dans le monde animal. Cette lutte voulait dire massacre éternel, et les races les plus féroces de combattants devaient être justement celles qui devaient survivre et se perpétuer. Ces hommes primitifs les plus heureux, dont les peuples civilisés sont descendus, doivent avoir excellé dans la perfidie et la cruauté, comme dans la vivacité d'esprit et la force de volonté.

Ce sens moral qui fait qu'il semble mal de voler et de tuer était à peine plus développé chez eux que chez les tigres et les loups. Mais à tout cela il y eut une exception. La famille fournit des motifs de coopération

pacifique. Dans les limites de la famille, la liclélilé et rindulgeiice curent leur utilité, car des événements ont dû vite démontrer que les familles les plus unies devaient prévaloir sur leurs rivaux moins cohérents.

L'observation des races les plus sauvages est d'accord avec l'étude comparée des institutions des peuples civilisés, pour démontrer que le seul lien d'union ])olitique reconnu parmi les hommes primitifs ou qu'ils pouvaient concevoir était dû au fait physique des relations du sang. Des exemples donnés se trouvent en abondance même dans les temps les plus reculés de la période historique. La Commune qui, sous un nom ou sous un autre, a formé l'unité de la société politique chez tous les peuples civilisés, fut originairement la demeure palissadée d'un clan qui se rattachait par le sang à un ancêtre commun. Dans une telle condition de choses, l'approche la plus voisine qui fut faite vers la })aix fut un état de Irève armée, et quand les simples règles de mora-

lité furent reconnues, elles furent seulement regardées comme ayant force de loi dans les limites seules du clan. On ne reconnaissait pas comme mal le vol et le meurtre en général.

Gel élal de choses, auquel il vient d'elre fait allusion, ne pouvait finir tanl que les honnnes obtinrent leur nourriture en s'emj)aranl de substances alimentaires déjà en existence. I^ 'approvisionnement de poisson, de gibier ou de fruits étant strictement limité, les hommes devaient ordinairement lutter sous peine de moiu^ir de faim.

Si nous pouvions donner une interpréta- (ion morale à des événements qui précédèrent la moralité comme nous Tentendons, nous devrions dire qu'il était de leur devoir (le combattre, et le respect accordé au chef ([ui tuait avec le plus de succès pour le compte des hommes de son clan était bien mérité. Il est digne de remarque que dans les parties isolées de la terre où Fapprovisionnement naturel de nourriture est abon-

dant, comme dans les diverses îles tropicales (le Tocéan Pacifique, les hommes ont cessé la guerre et sont devenus aimal)les et dociles sans s'élever au-dessus du niveau intellectuel de la sauvagerie. Comparés aux autres sauvages, ils sont comme le chimpanzé mis en contraste avec le gorille. De tels cas exceptionnels démontrent bien la vérité générale que, aussi longtemps cpie la méthode d'ol^tenir la nourriture fut la même que celle employée par les animaux brutes, les hommes ont dû continuer à se battre comme des chiens pour un os.

xn

Débuts de la civilisation industrielle, première répression de l'état de lutte.

m Aïs alors rintelligcnce supérieure de riiomme s'exerça de telle sorte que des méthodes différentes et meilleures furent inventées pour se procurer la nourriture. Quand, dans les intervalles de paix, les hommes eurent appris à élever du bétail cl des troupeaux et à labourer le sol, et quand ils curent ensuite appris à échanger l'un avec l'autre les produits de leur travail, un nouveau i)as, de la plus grande importance, l'ut franchi. Les tribus qui, les premières, mirent en œuvre ces méthodes nouvelles

ne furent pas longues à remporter sur leurs voisins et à se développer à leurs dépens, car l'agriculture ])ermet à une population excessivement plus nombreuse de vivre dans un espace donné et favorise de bien des façons le resserrement des liens sociaux, t'ne immense série de changements fut alors inaugurée dans la société. Tandis que le seul lien conceval)le d'association politique avait été jusqu'alors la consanguinité, une nouvelle base fut alors fournie par la contiguïté territoriale et la communauté d'occupation.

L'approvisionnement de nourriture ne fut plus strictement limité, car il pouvait être indéfiniment accru par l'industrie pacifique, et, en outre, par le libre échange des produits du travail, il cessa d'être vrai que les intérêts d'un homme étaient opposés h ceux d'un autre. Les hommes ne reconnurent pas de suite ce fait, et, en vérité, il n'est pas devenu universellement reconnu tant que les hommes ont persisté à interpréter les con-

clitions (le la vie industrielle en accord avec les traditions immémoriales du temps où les moyens de subsistance étaient strictement limités, à ce point que le succès d'un homme signifiait la faim de Tautre,

Nos tarifs voleurs — improprement dénommés « protecteurs » — sont les restes d'un mode barbare de pensée qui convenait aux siècles antérieurs à la civilisation industrielle, ^lais bien que les conséquences pacifiques du libre-échange fussent très lentement reconnues, il n'est pas moins vrai que les débuts de l'agriculture et du commerce marquèrent ceux de la révolution sociale, la plus grande de toute la carrière de Thumanité. Désormais, les conditions pour rentretien delà vie physique devinrent dillerentcs de ce qu'elles avaient été dans toute l'histoire passée du monde animal. Il ne fut plus nécessaire aux hommes de se quereller pour leur nourriture comme des chiens pour un os, car ils j)ouvaient alors l'olytenir beaucoup plus eiïeclivcment en appliquant leur

inteliiu'cnce à la tàclie crutiliser les forces de la nature inanimée, cl l'exécution convenable d'une telle tache n'était en aucune façon aidée par la colère et la discorde, mais dès le principe en fut plutôt entravée.

Tels furent les débuis de la civilisation industrielle. De ses exigences, croissant continuellement en complexité, ont procédé, directement ou indirectement, les arts et les sciences qui ont donné à la ^'ie moderne la plus grande partie de son intérêt et de sa valeur. Mais plus importante encore a été Tœuvre de la civilisation industrielle sur le terrain de Fétliique. En fournissant pour l'union politique une base plus large que la simple consanguinité, elle étendit grandement le champ dans lequel les obligations morales étaient tenues pour obligatoires.

D'abord limitée au clan, l'idée de devoir en vint à la longue à s'étendre à un état dans lequel beaucoup de clans furent combinés et fondus et, comme elle crût ainsi eu généralité et abstraction, l'idée devint

immensément renforcée et ennoblie. Enfin, avec rélé\'alion des empires, dans lesquels hcaiicoii!) (l'Etais l'iirenl liés par de pacificpics relations industrielles, la sphère reconnue d'ol3ligation morale s'élargit jusqu'à embrasser toute Thumanité.

Méthodes de développement politique et élimination de l'état de guerre.

CETTE élévation des empires, cette fusion de petits groupes d'hommes en des agrégats politiques de plus en plus importanls, a été l'œuvre maîtresse de la civilisation considérée au point de vue politique. Gomme tout le travail de ré\'olution, ce processus a suivi une marclic irrégulière et intermittente, et ce n'est que graduellement que la tendance ultime est devenue ap[)arente. Il eut son origine dans les ])esoins de la civilisation industrielle et le princi[)al obstacle qu'il rencontra fut runiversellc

hostilité et l'état de guerre légués parles temps primitifs. L'histoire de riiumanité a été faite, en grande partie, de combats, mais pour les races plus avancées ces combats furent loin d'être dépourvus de signification comme ceux des milans et des cor]3eaux. Dans ce courant de l'histoire qui, parti des bords de la Méditerranée, s'est élargi jusqu'à couvrir de nos jours les deux côtés de l'Atlantique et s'étend jusqu'aux confins du globe, dans ce grand coiu'ant de l'histoire, la guerre a eu un l^ul et une signification clairement discernables. Considérée à un large point de vue, celte guerre fut surtout la lutte de la civilisation industrielle supérieure se défendant contre les attaques de voisins n'ayant pas dépassé cette première, étape de l'humanité où la lutte était l'état chronique et normal. Durant la période historique, les guerres de l'Europe ont été surtout des rivalités entre les types industriels et les types rapaccs de la société, ou des luttes incidentes h la formation

imparfaite de vastes agrégats politiques. Il y a eu pour les grands corps politiques trois modes d'élévation. Le plus ancien mode et le plus inférieur fut celui de hi conquéle snns incorporation. Une seule tribu puissante conquit et annexa ses voisins sans les admettre à partager le gouvernement. Elle s'appropria leur force militaire, les dépouilla de la plus grande partie des fruits de leur travail, et ainsi les réduisit virtuellement en esclavage. Telle fut l'origine des grands empires despotiques du type oriental. De tels états dégénèrent rapidement comme puissances militaires.

Leurs populations esclaves, affamées et battues ou massacrées par le collecteur d'impôt, deviennent incapables de combattre, si i)ien que de grandes armées formées de ces esclaves fuiront devant une poignée d'hommes libres, connue ce fut le cas pour les anciens Perses et les Egyptiens de nos jours. Abattre la tète dirigeante d'un tel assemblage de tribus asservies, c'est effec-

— Cf'2 —

tuer la conquclc ou la dissolution de la masse entière; c'est de là que l'histoire des peuples orientaux a été caractérisée par des révolutions soudaines et gigantesques. La seconde méthode de formation des grands corps politiques fut celle de la con-quéle nvec incorporalion. La tribu conquérante, tout en annexant ses voisins, les admit graduellement à partager le gouvernement. C'est ainsi que s'éleva l'Empire romain, le plus grand, le plus stable et, dans ses meilleurs jours, l'agrégat polilique le plus paciiique que le monde ait encore vu. Dans toute la partie la meilleure de l'Europe, ses conquêtes réussirent à transformer l'ancien type rapace de la société et à en faire le type industriel moderne. Il détruisit efficacement le système du clan primitif avec ses étroites idées éthi([ues et parvint à la large conception de droits et de devoirs s'étendant à l'humanité tout entière. Mais il y avait dans la méthode dont se servit l'ancienne Rome un élément

essciiliel de i'aiblessc. Le simple procédé de représenlatioli par lequel le pouvoir politique est conservé avec égalité dans toutes les parties de la communauté, tandis que son exercice est délégué à un corps central, fut entièrement inconnu des Romains. C'est en partie pour cette raison et aussi par suite de la terrible pression militaire dont les frontières étaient perpétuellement menacées ({ue le Gouvernement romain se changea en un despotisme qui prit graduellement au type Oriental nombre de ses vices. La faiblesse politique qui en résulta mit l'Europe à la merci d'un envahissement [)ar des peuples organisés en clans et en tribus; il y eut alors, pendant quelque temps, une rétrogression partielle vers le désordre caractéristique des premiers âges. Cette rétrogression n'a été toutefois que partielle et temporaire ; la frontière exposée a été reculée en Orient , au cœur de l'Asie; le type industriel de la société n'est plus menacé par le type pillard ; le système

primilif du clan a disparu entièrement en tant que force sociale, et la guerre jadis omniprésente et chronique est devenue locale et occasionnelle.

La troisième méthode, supérieure à toutes, de formation des grands corps politiques, est celle de la Fédération. L'élément de combat était essentiel aux deux méthodes inférieures, il ne Test pas à celle-ci. Il n'y a pas ici conquête, mais réunion volontaire de petits groupes politiques en un seul grand. Chaque petit groupe conserve intacte son indépendance locale, tout en formant partie d'un tout indissoluble. Evidemment, cette méthode d'union exige à la fois une haute intelligence et un haut développement éthique. Elle fut impraticable aux premiers âges. Elle fut d'abord tentée, avec un succès brillant quoique éphémère, par les Grecs, mais elle échoua parce qu'il lui manquait l'utile procédé de la représentation. En des temps plus récents, elle fut mise en fonction avec un succès permanent, sur une

— 9-^ — pelilc échelle, par les Suisses, el, sur une grande échelle, par nos ancêtres en AngleleiTC. La fusion des comtés dans le royaume d'Angleterre, effectuée comme elle le fut au moyen d'une Assemblée représentative, de concert avec le maintien du Gouvernement local autonome, donna un précédent net pour une union fédérale aussi gigantesque ([ue celle créée depuis en Amérique par les hommes de race anglaise. Le principe de la Fédération était là, bien que le mot n'y fût pas. Et ici nous touchons au contraste fondamental entre l'histoire d'Angleterre et celle de la France. La méthode par laquelle la nation Française conlemporaine a été formée a été la méthode romaine de conquête avec incorporation. A mesure que le maître de Paris soumit graduellement ses vassaux, l'un après l'autre, par guerre ou diplomatie, il annexa leurs comtés à son domaine royal et les gouverna })ar des lieutenants envoyés de Paris. Le ScJf-Governmcnl fut ainsi écrasé en France, tandis qu'il était conserve

-cjG-

cn AngleleiTc. El, de même que Rome réalisa sa dominalion sans précédent en adoptant inic mélhode plus clTcclive qu'aucune de celles employées jusqu'alors, de même l'Angleterre, employant pour la première l'ois une méthode plus élevée cl plus efficace encore, csl arrivé à jouer dans le monde un rôle en comparaison duquel celui joué par Rome semble insignitianl. Le témoignage de !a force respective des méthodes anglaise et romaine fui donné c[uand rAnglelerre et la r^rancc se disputèrent la possession de l'Amérique du Xord. Le peuple (jui avait conservé le Self-Governmeul pouvait détacher des colonies se soutenant par ellesmêmes ; le peuple qui en avait perdu la vraie tradition ne le pouvait pas. La domination de la mer, avec celle de toutes les j)arties éloignées de la terre, tomba donc aux mains des hommes de race anglaise, et la méthode fédérative d'union politique — la mélhode ([ui contient tous les éléments de durée et ([ui est pacifique dans sa conception même

— prend déjà une force el nne anlorilé deslinées sans contredit à devenir universelles.

Si nous l'élléchissons à tout cela, nous ne pouvons manquer de reconnaître la vérité de cette assertion, savoir (jue les grandes guerres de la période historique ont été, soit des luttes entre les types industriels et les types rapaces de la société, soit des luttes incidentes à la formation imparfaite de grands agrégats politiques. Au milieu du trouble de la [)ériode historique — qui, à un point de auc superliciel, send^le un chaos

— nous voyons à l'œuvre certaines tendances définies : tendance vers la formation d'agrégats politiques de plus en plus grands et vers le maintien i)lus parfait du Self- (Jovcrnmcnt local et de la liberté individuelle dans les parties constituantes de l'agrégat. Ce procédé à deux faces commença avec les débuts de la civilisation industrielle; il a aidé le progrès de l'indus- Irie et a été aidé par lui, et le résultat a été de diminuer l'importance de la guerre et de

réduire le nombre de points par lesquels elle est susceptible de troubler le cours ordinaire de la vie civilisée. Avec la marche en avant de ce procédé, un seul résultat ultime est possii)le. Il doit "progresser jusqu'à ce que la guerre devienne archaïque. Le xix^ siècle, qui a vu un développement sansprécédent de la civilisation industrielle, comme aussi des arts et des sciences, a vu également une diminution sans précédent dans la force de l'esprit guerrier d'autrefois. Ce n'est pas que nous nous soyons délivrés des grandes guerres, mais la proportion relative de force humaine employée dans la guerre a été remarquablement moindre que dans aucun des siècles précédents. Dans notre propre histoire, les deux guerres réellement grandes qui ont envahi notre existence sociale entière — la guerre d'Indépendance et la guerre de Sécession — la première fut faite pour le principe pacifique de représentation uniforme ; la seconde le fut pour le principe pacifique du fédéra-

lisme. Dans chaque cas, la vicloire aida à hâter le jour où la guerre deviendra inutile. Dans les quelques grandes guerres d'Europe depuis la chute de Napoléon, nous pouvons voir le même principe à l'œuvre. Le résultat a été, presque chaque fois, de fortilier les tendances pacifiques de la société moderne. Tandis que la guerre dominait autrefois sur la face de la terre et venait avec tout son horrible cortège frapj)er à la porte de chacun, menaçant l'existence môme de la civilisation industrielle, des bornes étroites lui sont maintenant imposées dans le temps et dans l'espace. Elle ne vient plus au foyer de chaque homme et, si elle est encore tolérée par défaut d'une meilleure méthode pour le règlement des graves questions internationales, elle n'en est pas moins devenue tout à fait anachronique par rapport aux besoins primordiaux de la civilisation industrielle. Puisqu'il nous est possible de ^'oirtout cela dans l'histoire, nous ne pouvons manquer de voir que l'extinction finale de la guerre

n'est qu'une question de temps. Tôt ou tard cette extinction se produira et le principe pacifique de fédéralisme par lequel sont résolues les questions soulevées entre les Etats, comme, par le libre jeu des lois, sont réglées les questions entre individus, ce principe doit un jour régner en maître sur toute la terre.

Tin du travail de la sélection naturelle pour l'homme. J{ejet de la brutalité ancestrale.

AR rapport à rimportance de la position de riiomme dans ruiiivers, cette élimination "radnelle de la lutte est un fait d'une grandeur absolument sans parallèle. Les mots seraient impuissants à lui rendre justice. Il signifie que la destruction en masse des êtres vivants, qui a jusqu'ici caractérisé l'évolution depuis l'origine de la vie et fut cause de la naissance des formes supérieures d'existence organique, doit se terminer pour la première créature de Dieu. Il signifie que la lutte universelle pour

rcxistcnce, ayant réalisé ce produit achevé tle réncrgie créatrice : l'âme humaine, a terminé son œuvre et s'arrêtera bientôt. Cette lutte doit continuer dans les régions inférieures de la vie organique, mais disparaîtra en tant que facteur déterminant du travail supérieur d'évolution.

L'action de la sélection naturelle sur l'homme a depuis longtemps essentiellement décru d'intensité par TelTet des conditions sociales. Car à tous les degrés de civilisation au-dessus des degrés inférieurs « il est tant de sortes de supériorités qui, séparément, rendent l'homme capable de survivre, malgré les infériorités concomitantes, que la sélection naturelle ne peut, par ellemême, rectifier aucune incapacité particulière ». Dans une race d'animaux inférieurs, un défaut d'adaptation quelconque est rapidement supprimé, parce que, à cause du massacre universel, le seul entretien de la vie exige la plus haute perfection possible à un degré donné d'organisation. Mais, par suite

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des conditions de développement de Tctre humain, il en est autrement. Il existe un large intervalle entre les plus hauts et les plus bas degrés de perfectionnement de vivre compatibles avec l'entretien de la vie. De là vient que les mauvais prospèrent. Le vice n'est que lentement éliminé, parce que l'humanité a tant d'autres qualités, à côté des mauvaises, qui la mettent à même de subsister et d'accomplir ({uand même le progrès, ({ue la sélection naturelle — qui toujours travaille par la mort — ne peut venir en jeu. La marche du perfectionnement de l'homme civilisé se fait surtout i)ar des procédés d'adaptation directe. Le principe en vertu duquel la main du dandy devient blanche et douce, tandis que la main du travailleur se fait brune et calleuse, est le principe général à rœu\'re dans le perfectionnement de l'humanité. Nos facultés intellectuelles, nos passions et nos préjugés, nos goûts et nos habitudes se fortilient par Tusage et s'affaiblissent par le

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non-usage, de même que le ])ras du forgeron devient fort el que le cheval renvoyé au pâturage devient impropre au travail. Cette loi de Tusage et du non-usage a été d'une immense imporlance dans l'évolution totale de la vie organique. Chez l'homme, elle en est venue à l'emporter sur toutes les autres.

Si maintenant nous comparons, intellectuellement et moralement, l'homme civilisé au sauvage, nous trouvons qu'il a, par suite du vaste accroissement de la surface de son cerveau, un pouvoir immensément plus grand de représenter en imagination des objets et des rapports ne toml)ant pas sous les sens. C'est là la ditlerence intellectuelle fondamentale entre les liommes civilisés et les sauvages» La puissance d'imagination ou représentation idéale est essentielle à la science et à Fart et se lie étroitement à l'aptitude au travail pénible comme à la faculté de se soumettre à une gêne présente pour un bénéfice éloigné. Elle est aussi étroite-

menl liée au développement des sentiments de sympathie. Plus nous pouvons facilement imaginer des objels et des rapports non présents aux sens, plus rapidement nous pouvons sympathiser avec d'autres personnes. La moitié de la cruauté dans le monde est le résultat direct de l'incapacité stupide de se mettre à la place d'un autre homme. Notre nature intellectuelle et notre nature morale sont en relation si étroite, que le développement de la sympathie est déterminé d'une façon considérable par l'étendue croissante et la variété de nos expériences. Depuis la forme la plus simple de sympathie, tel que le tressaillement douloureux ressenti en voyant quek[u\m dans une position dangereuse, jusqu'à la complication élaborée de sentiments altruistes que comporte la notion de justice abstraite, le développement de la sympathie est surtout un développement de la faculté de représentation. Les mômes causes, donc, profondément implantées dans la nature de la civili-

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sation industrielle, qui ont développé la science et Tart, ont eu aussi une tendance distincte à encourager la croissance des émotions sympathiques.

Mais, comme il a déjà élé observé, ces émotions sont encore trop faiblement développées, même dans les races d'hommes les plus hautes. Nous avons fait plus de progrès en intelligence qu'en bonté. Depuis des milliers de générations, et jusqu'à des temps très récents, l'une des occupations principales des hommes a été de se piller, de s'écraser et de se tuer l'un l'autre. Les passions égoïstes et laides qui sont primordiales et ont cette force incalculable de l'hérédité datant du jour où commença la conscience animale, n'ont eu que peu d'opportunité de s'affaiblir par désuétude. Les sentiments tendres et désintéressés, qui sont un produit récent de l'évolution, ont été trop rarement à même de se fortifier par l'usage . Et les lubies et les préjugés de la primitive barbarie guerrière sont lents

à disparaître du milieu de la civilisation industrielle pacifique. Les formes plus grossières de cruauté disparaissent, et la boucherie des hommes a grandement diminué.

Mais la plupart des gens appliquent aux travaux industriels une notion d'antagonisme dérivée des âges de lutte, et cherchent en toute façon les moyens de se tromper et de se duper Tun l'autre. Et comme en des temps plus barbares, le héros était celui qui avait lue ses dizaines de milliers d'hommes, ainsi maintenant celui qui s'est enrichi en dupant ses voisins est le plus ordinairement désigné par des termes qui impliquent approbation. Bien que des gentlemen ne s'attaquent plus avec des couteaux et des bâtons, ils se blessent encore avec des mots et des sarcasmes cruels. Bien que le penseur libre ne soit plus lié au poteau et brûlé, des gens le calomnient encore et travaillent de leur mieux à le faire mourir de faim en nuisanl à sa réputation. Les vertus d'indulgence et de

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contrôle de soi n'existent encore qu'à nn état très rudimentaire et l'aide mutuelle est chose encore bien rare parmi les hommes.

Néanmoins, sous tous ces rapports, une certaine amélioration s'est produite grâce à la décroissance de la guerre, et quand celleci aura non seulement cessé d'ensanglanter le monde, mais ne sera plus qu'un fantôme perdu dans les brumes d'un lointain passé, le développement du côté sympathique de la nature humaine deviendra sans doute prodigieux. La manifestation de sentiments d'égoïsme et de haine sera de plus en plus sévèrement réprimée par l'opinion publique, et de tels sentiments s'affaibliront par désuétude, tandis que les sentiments de sympathie s'accroîtront en force à mesure que leur sphère d'action s'étendra. Et ainsi, nous voyons enfin ce que signifie le progrès humain. Il signifie le rejet de la brutahté ances traie, graduellement éliminée par des siècles de lutte, et doit bientôt ren-

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