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La destinée, retraite de Notre-Dame

Des conseils dont nous apprécions la haute valeur, et des désirs qui sont pour nous comme des ordres, nous déterminent à commencer la publication d'une série de discours inédits , dont nous offrons aujourd'hui aux lecteurs le premier volume. Les autres suivront, à des intervalles plus ou moins rapprochés, selon le temps, les loisirs et les forces que la divine Providence voudra bien nous ménager.

Ces volumes se distinguent de ceux de nos conférences, en ce qu'au lieu de donner d'une manière continue un enseignement philosophico-religieux, ils traiteront surtout de la vie morale et chrétienne. Les retraites données à Notre-Dame de Paris en fourniront le fond

principal, mais non pas à l'exclusion complète des prédications données dans d'autres cités (i).

Poursuivra la marche indiquée parla nature même des choses, et nous conformer à l'esprit des exercices de notre Père St Ignace, nous commencerons par le plus général, pour descendre, ensuite, au plus particulier.

Voilà pourquoi nous posons, comme point de départ de tout, au début de cette publication, la suprême question de la Destinée humaine, ou de la fin dernière de l'homme. En tout ordre de choses, et alors surtout qu'il s'agit de notre vie, ce qu'il faut considérer et regarder avant tout, c'est la fin, in omnibus respice jinem. Il n'est pas besoin d'insister pour montrer comment ce problème de la Destinée a, pour tout homme sur la terre, un intérêt transcendant, et comment, dans un sens vrai, tout l'intérêt qui s'attache à la vie se résume dans ce suprême intérêt.

(i) N. B. Celte nouvelle publication se fera sous un format plus modeste, afin qu'elle puisse être mise, à meilleur marché, aux mains du clergé, auquel elle s'adresse non exclusivement, mais spécialement.

Note de l'Editeur.

Mais, cette question de la Destinée, toujours d'une importance exceptionnelle, l'est aujourd'hui plus que jamais, et emprunte aux grandes aberrations de notre temps un intérêt spécial d'actualité.

Allez au fond de toutes les grandes négations de ce siècle : vous y trouvez la négation , au moins implicite, de la Destinée. Ce qui caractérise notre siècle, au point de vue où nous sommes, ce n'est plus seulement l'oubli pratique, c'est la négation théorique de la Destinée. Oublier pratiquement la Destinée suprême ou la fin dernière, c'est un mal assurément, un grand mal déjà; mais le malle plus profond, c'est de nier audacieusement la Destinée elle-même. Voilà ce qui caractérise surtout notre siècle ; et l'on peut dire qu'au sein des générations chrétiennes, jamais rien de semblable ne s'était vu.

Pourbienserendre compte de cette effroyable aberration de notre temps, il faut tout d'abord bien entendre ce que signifie ce mot : la Destinée.

La Destinée ne consiste pas dans le passage plus ou moinsretentissant d'un être apparaissant

à la surface de cette terre, et disparaissant après y avoir laissé, reconnaissable ou non, la trace de son passage. Cela peut se nommer le phénomène, mais non pas la Destinée de la vie.

La Destinée ne consiste pas non plus dans l'aptitude que présente la constitution de tel être, pour l'accomplissement de telle ou telle fonction. On dit improprement : tel animal, tel végétal, le bœuf, le cheval, le chêne, l'olivier a telle ou telle Destinée. Mais, dans ces situations indéfiniment multipliées, il est évidentque le motDestinéen'aqu'unsensrestreint, inférieur, et tout à fait impropre.

La Destinée, enfin, n'est pas ce que les païens nomment le Destin : sorte de divinité sourde et aveugle, qu'ils substituaient à la Providence; car, la Destinée, dans le sens élevé et l'unique vrai où nous prenons ici ce mot, suppose, et dans l'Etre qui la fait, et dans l'être qui la reçoit, l'intelligence et la liberté; ce qui exclut toute idée de fatalité.

Donc, pour bien entendre le sujet dont il va être question dans ce volume, il faut, avant tout, écarter ces notions inexactes de

ce que nous exprimonspar ce mot : la Destinée.

Qa'est-ce donc que la Destinée, telle que nous la considérons dans les pages qu'on va lire ?

La Destinée est le terme fixé à la créature douée d'intelligence et de liberté, par l'acte intelligent et libre du Créateur (i).

Et par ce mot terme nous n'entendons pas la cessation de la vie, ou le nec plus ultra de l'existence. Nous entendons, au contraire, par ce mot, le point culminant de l'existence, où la vie, loin de cesser d'être, doit trouver sa dernière perfection et sa pleine consommation.

Bref, la Destinée est un terme non négatif, où la vie disparaît et s'évanouit; mais un terme positif, où la vie se complète, s'achève et trouve, avec toute sa plénitude, la perfection et la félicité dont elle est capable.

Il est facile, dès lors, d'entendre comment et pourquoi la négation delà Destinée est au fond des grandes erreurs doctrinales de notre temps.

(i) N. B. Le présent écrit s'adresse aux chrétiens et a tous ceux qui, sans l'être encore, gardent au moins Ja croyance à Dieu, à la Providence et à la liberté.

L'Athéisme nie la Destinée-, parce qu'en supprimant Dieu, il supprime l'acte créateur, qui fait la Destinée en fixant à la créature le terme où elle doit aboutir.

Le Panthéisme nie la Destinée; parce qu'il n'est lui-même qu'un athéisme déguisé, et que le dieu tout, ce fantôme de dieu, qu'il prétend conserver, est aveugle et sourd comme la fatalité elle-même.

Le Matérialisme nie la Destinée ; parce qu'en supprimant Tàrne comme distincte du corps, il ne laisse subsister que les combinaisons successives et les phénomènes transitoires de la matière.

Le Positivisme nie la Destinée; parce qu'il élimine de sa prétendue science de la vie le point de départ et le point d'arrivée, et sous le semblant de Y abstraction nie, en réalité, l'un et l'autre.

Le Transformisme nie la Destinée; parce qu'au lieu d'admettre, comme principe efficace de tout, l'acte de Dieu créateur assignant à l'être, avec la fonction qu'il doit remplir, le terme où il doit aboutir, il ne laisse plus voir

dans le monde que la perpétuelle et universelle poussée des êtres, montant de degré en degré jusqu'à l'homme, et qu'en posant la nature humaine comme le point supérieur de cette progressive ascension des êtres, il ne peut dire où doit aboutir l'homme lui-même.

Enfin, le système d'erreur qui a le plus la prétention d'assigner à l'homme une Destinée, le Métempsycosisme nie, lui aussi, la Destinée suprême; par~e qu'i4 admet, avec la survivance d'outre-tombe, une marche indéfinie de l'âme humaine vers un terme, dont elle est censée s'approcher toujours sans pouvoir l'atteindre jamais.

Ainsi, rien n'est plus certain : toutes les erreurs radicales de ce temps nient, plus ou moins explicitement, mais toutes nient réellement ce que nGus appelons de ce nom, qui marque le plus haut sommet delà vie, la Destinée. Cette négation est dans le courant d'idées qui emporte notre siècle.

Or, par la fnree même des choses, les courants d'idées, qui traversent le monde intellectuel, déterminent des courants parallèles

dans le monde moral, et exercent sur les mœurs et les pratiques de la vie une influence en quelque sorte fatale; si des individus peuvent résister à ces courants, les masses n'y résistent pas.

Voilà pourquoi, sous l'empire de l'idée, qui répudie la Destinée, ceux-là même qui ne la nient pas théoriquement, la nient pratiquement en la laissant dans l'oubli.

Après cela, faut-il s'étonner devoir la très grande majorité des hommes rouler dans un tourbillon d'affaires, de plaisirs, d'ambitions et d'agitations, en dehors de toute préoccupation de fin dernière et de Destinée suprême? Véritable chaos humain , se débattant entre deux négations et deux oublis : négation et oubli du commencement; négation et oubli delà fin, et produisant pour la vie réelle des désordres analogues, si ce n'est tout à fait identiques.

Théoriquement, plus de but à la vie, plus de Destinée à l'être humain ; mais des phénomènes, encore des phénomènes, toujours des phénomènes.

Pratiquement, des générations qui viennent

et des générations qui s'en vont, sans demander d'où elles viennent et où elles doivent arriver. Drame humain, où il y a des scènes et encore des scènes, mais où l'on ne voit pas, même en perspective, un dénouement quelconque ; suite d'acteurs qui se succèdent sur ce vaste théâtre de l'action humaine, y jouant un rôle qui ne peut aboutir ou n'aboutit qu'à ce terme négatif, le Néant.

Tel est le fait contemporain; fait lamentable, fait effrayant, qui explique le désarroi et l'incohérence de notre présent, et ouvre devant nous un avenir qu'on ose à peine regarder : un tel oubli et un tel mépris des plus grands intérêts humains ne pouvant aboutir, même dans les temps, qu'au plus grand désastre de l'humanité.

Il importe donc plus que jamais de faire briller aux regards de tous, et notamment aux regards des croyants, cette grande lumière qui est, dans le monde humain, à peu près ce que l'étoile polaire est dans le monde astronomique.

C'est ce que nous essayons de faire dans les

discours qu'on va lire. Puissent beaucoup de nos frères bien-aimés, en parcourant ces pages, retrouver cette étoile de la Destinée qu'ils ont peut-être trop perdue de vue, et reprendre en la suivant ce chemin royal qui doit nous conduire tous à ce terme suprême; là où nous avons la vocation de nous rencontrer et de nous embrasser, d'un embrassement éternel, dans le cœur de Dieu.

•^oœ^*nnaw

In omnibus operibus lues, memorare novissuna.

Dans tout ce que vous faites, songez à la fin dernière.

Eccli.(vn. 40.)

Messieurs,

Parmi toutes les questions qui peuvent se poser devant l'homme intelligent et libre, la première et la plus décisive de toutes c'est, sans contredit, la question de sa propre Destinée.

L'idée de la Destinée occupe le plus haut sommet de l'intelligence de l'homme et doit être la principale préoccupation de sa vie; car la conquête de sa Destinée est la suprême obligation qui s'impose à sa liberté : elle est, parmi toutes les responsabilités de l'être doué d'intelligence

et de liberté, la responsabilité' souveraine, celle qui est, à la fois, la racine et la raison de toutes les autres.

\ Donc la première, on pourrait même dire, dans un sens vrai, Y unique question que doit se poser l'homme intelligent et libre, sera toujours celleci : Pourquoi suis-je venu à la vie? Quel est le terme où doit aboutir ma vie? Bref, quelle est la Destinée de ma vie?

Sans doute, bien d'autres questions peuvent se poser, et se posent, en effet, devant l'homme; mais celle-ci les domine toutes. Alors même que, sous les mille préoccupations de sa vie passagère, l'homme essaye de la refouler, elle remonte à la surface; et, même à travers les nuages que les passions accumulent autour d'elle , tout homme qui se regarde lui-même, dans le calme de ses passions et la sérénité de sa pensée, la retrouve toujours brillant comme une pure étoile aux plus hautes cimes de sa vie. Et la question revient toujours : Pourquoi suis-je au monde ? Quelle est la Destinée, la Destinée finale de ma vie?

Mais en quoi consiste la Destinée? Et que voulons-nous entendre ici, par ce mot?

Pris dans un sens très général, ce mot peut

s'appliquer à tout être que Dieu prédestine à quelque chose, par exemple, à l'accomplissement d'une fonction dans la création. En ce sens très large, on peut dire que tel être, animé ou inanimé, a la Destinée de servir l'homme. Mais, dans ce cas, l'expression est impropre; car ni l'être inanimé, ni l'animal lui-même n'a Vidée d'une Destinée finale à atteindre, ni une liberté pour la conquérir.

Nous appliquons donc ici ce grand mot, Destinée, uniquement à l'être intelligent et libre, à l'homme, par conséquent.

Or, restreinte à ce sens, le seul vrai, la Destinée peut se définir :

Le terme final que, dans le plan de Dieu Créateur, doit atteindre la créature intelligente et libre, et qui doit, en la fixant, achever et consommer sa vie.

La Destinée, dans ce sens transcendant, peut être aussi appelée la fin dernière , \& fin prise, non dans le sens négatif, qui signifie simplement la cessation de la vie, mais la fin prise dans le sens positif, qui signifie le complément de l'être et la consommation de la vie.

En ce sens, la fin dernière ou la Destinée finale est un terme que la vie doit atteindre , un but

qu'elle doit toucher et où, sans cesser d'être, elle doit s'arrêter pour y recevoir, avec toute sa plénitude, sa suprême félicité.

Telle est, Messieurs, la Destinée dont j'entreprends de vous parler dans nos exercices de cette grande semaine ; sujet grave et décisif, qui a droit à toute votre religieuse attention et à vos plus sérieuses réflexions.

Or, ce qu'il importe, avant tout, de "bien entendre ici, c'est la nécessité souveraine de penser à la Destinée, de se préoccuper en tout et toujours de la Destinée, conformément aux paroles de mon texte: « Dans tout ce que vous faites, souvenez-vous de votre fin dernière. In omnibus operibus tuis, memorare novissima . x>

C'est ce que je vais essayer de bien établir dans ce premier discours, en vous montrant, à la lumière du plus vulgaire bon sens, ce que la pensée et la recherche de la Destinée sont par rapport à notre vie humai ue. Vous allez voir comment cette pensée et cette recherche de la Destinée, selon qu'elles entrent ou n'entrent pas dans les préoccupations de notre vie, en changent, avec toutes les perspectives et tous les horizons, la valeur et la signification.

Puissent ces paroles, avec le secours de la

grâce divine, et à la faveur du pieux recueillement qu'inspire la majesté silencieuse de ce temple, vous aider à méditer la Destinée finale, et à marcher partout et toujours à la clarté de cette grande lumière de la vie, vers ce terme que nous avons la suprême obligation d'atteindre, et où dous avons la vocation de nous rencontrer tous un jour, au sein de la même béatitude.

Et d'abord, Messieurs, entendons bien que la pensée de la Destinée finale ou ds la fin dernière est ce que je viens de la nommer : la grande lumière de notre vie.

Cette pensée, en effet, est à notre vie humaine ce que le soleil est à notre monde planétaire; à la lettre, c'est Vidée-lumière. Elle est, dans la traversée de notre vie du temps, comme l'étoile guidant le nautonier errant dans les profondeurs de l'Océan , ou comme le phare brillant au rivage, pour l'empêcher de se heurter aux écueils, dans l'obscurité de la nuit et le trouble de la tempête.

Cette pensée est aussi, dans les détails et l'ensemble de notre vie, comme un lustre suspendu dans un appartement pour en éclairer toutes les parties.

En un mot, cette pensée de la Destinée finale est tellement la vraie lumière de notre vie sur la terre, que, quand elle vient pour nous à s'éteindre, ou , ce qui revient à peu près au même , quand on en détourne les yeux en la tenant dans un volontaire oubli, il se fait dans l'àme

une profonde nuit. La vie devient alors comme un labyrinthe , où les ténèbres se croisent avec les ténèbres, et où l'on marche obscur et incertain, sans apercevoir une issue qui ramène à la lumière.

Voilà pourquoi il faut que cette grande lumière brille toujours sur nous de son vif et pur éclat, si nous ne voulons nous condamner à marcher dans les ténèbres et à nous précipiter aux abîmes.

Mais, hélas! chose aussi étrange et étonnante qu'elle est triste et désolante : cette pensée de la Destinée, qui seule illumine la vie entière et la guide sûrement à travers ses obscurs sentiers ; cette pensée, qu'il faudrait toujours porter devant soi, comme un flambeau allumé, est généralement la plus oubliée, la plus éloignée des préoccupations ordinaires des hommes.

Allez, interrogez ces foules, qui, dans nos grandes cités surtout, passent et repassent emportées par le tourbillon des affaires et des plaisirs, des fêtes ou des funérailles, des prospérités ou des catastrophes : demandez-leur ce qu'elles pensent de la Destinée finale , et quelle place occupe cette grande chose dans les réalités de leur vie passagère ?

—Vous qui marchez et vous précipitez au chemin

de cette vie, où donc allez-vous? Que cherchezvous? Et au terme de cette courte vie, à quoi prétendez- vous aboutir? A quelle fin voulez -vous arriver? Quelle Destinée espérez-vous conquérir? --

Eh bien ! parmi ces multitudes souvent affolées des bagatelles de cette vie transitoire, qui vous dira : « Nous allons à la fin, à la fin •« dernière; nous cherchons la Destinée qui nous « attend par delà notre tombe. » Qui fait cette réponse, je vous prie? Personne! presque personne du moins. Tous s'occupent et se préoccupent d'une fin immédiate, accessoire, secondaire; tous sont aux bruits de l'heure qui sonne et du moment qui fuit. Bref, on songe à tout, dans le chemin delà vie, excepté au terme final, où doit aboutir la vie. On marche, on marche au hasard, sans regarder au terme; comme si l'on devait toujours marcher et ne jamais arriver.

D'où vient, devant la chose qui nous importe et nous touche personnellement le plus , cet oubli, cette indifférence, cet aveuglement, et, je pourrais ajouter, cette sorte de stupidité, dent le spectacle soulevait d'indignation le génie de Pascal?

Qu'importe de le savoir ?Le monde, les passions, le démon conspirent à créer, dans des êtres intelligents et libres, ce honteux et grossier oubli qui fait ressembler le plus l'homme à l'animal.

Quoi qu'il en soit de la cause, c'est un fait lamentable, celui-là même que constate la sainte Ecriture, alors qu'elle. s'écrie :

« La terre a été remplie de désolation, parce « qu'il n'est personne qui réfléchisse en son « âme. »

Ce qui revient à dire : parce que personne ne songe à sa Destinée finale.

N'imitons pas la foule oublieuse de cet unique nécessaire : Arriver à la fin; conquérir la Destinée. Faisons une halte au chemin de notre vie; arrêtons-nous un moment à cette courte étape, pour contempler le terme où nous devons aboutir.

Après ce nécessaire prologue, entrons plus avant dans le sujet ; et montrons un peu plus au détail ce que la pensée de la fin dernière est, par rapport à notre vie du temps; et ce que devient cette vie passagère, selon qu'elle s'occupe ou se désoccupe de sa Destinée, selon qu'elle y songe ou l'oublie , selon qu'elle y tend ou s'en éloigne.

Ettout d'abord, veuillez remarquer, Messieurs, que la pensée de la fin dernière et la recherche de la Destinée c'est, dans la vie humaine, la pleine vérité.

Nous voulons le vrai, le vrai pratique dans notre vie ; or, la vie n'est vraie, dans le grand yens de ce mot, qu'à cette condition : à la condition de regarder la fin et de tendre à la Destinée : Tandis que l'oubli pratique de la fin , l'indifférence devant la Destinée, c'est, dans la vie, le faux, encore le faux et toujours le faux.

Ah! si ma pensée maîtresse et ma préoccupation souveraine sont à ma fin dernière et à ma Destinée suprême; si, dans la traversée plus ou moins orageuse de cette vie, je marche le regard fixé sur ma fin dernière, comme le nautonier vogue à travers les tempêtes de l'Océan, le regard tourné vers l'étoile polaire; oh .'alors, ne voyez-vous pas comme dans ma vie tout est vrai, parce que tout y vise et tend au terme où. elle doit aboutir? Ma vie alors suit le sillon lumineux tracé devant moi par l'étoile que j'aperçois brillaDt à son plus haut sommet. Alors

s'il peut encore être pour moi, sous l'influence des passions , quelques déviations ou quelques erreurs secondaires , la grande déviation ou la suprême erreur est absente de ma vie. A la lumière lointaine, mais éclatante, que l'astre de la Destinée projette sur sa route , elle suit, à travers tous les obstacles, la ligne droite et inflexible; à la lettre, elle est dans la pleine rectitude et dans la pleine vérité.

Sortez de là, vivez en dehors de toute pensée de la fin et de toute recherche de la Destinée ; alors , voyez comme dans votre vie tout devient faux, absolument faux; et comme cette suprême déviation entraîne toutes les autres déviations , c'est-à-dire toutes les autres erreurs de votre vie!

C'est le faux dans votre intelligence, qui pense à tout, excepté à ce à quoi elle doit penser avant tout.

C'est le faux dans votre volonté, qui veut tout, hormis ce qu'elle doit vouloir plus que tout.

C'est le faux dans votre cœur, dans ce cœur affamé d'amour et qui aime tout, hormis ce qu'il doit aimer par-dessus tout.

C'est le faux dans toutes vos ambitions et toutes vos agitations ; le faux dans vos plaisirs

et vos amusements ; le faux dans vos distractions et vos divertissements; le faux en tout, le faux partout, le faux toujours

Pourquoi? Vous demandez pourquoi? Ah!

c'est que partout, toujours et en tout, vous êtes dans la grande déviation; donc dans la grande aberration ou la grande erreur de votre vie.

Il y a, dans une vie humaine, ce que je viens de nommer les petites déviations et les écarts secondaires. Mais voici le suprême écart, la souveraine déviation : vous oubliez votre fin ; vous nég-lig-ez la Destinée; vous arrangez votre vie comme si cette Destinée n'existait pas;«carce à quoi vous « ne daignez pas penser — dit Bossuet — estpour vous comme s'il n'était pas ! »

Je le demande, se peut-il concevoir, dans une vie humaine, de plus grande déviation, c'està-dire de plus grande erreur?

C'est cette déviation que signale, c'est cette erreur que proclame la sainte Ecriture, lorsqu'ellemetdansla bouche des réprouvés, éclairés par la lumière d'outre-tombe, ces remarquables paroles : Ergo erravimus? Donc, nous nous sommes trompés 1 Nous avons oublié la fin ; nous avons dévié du chemin de la vérité ; erravimus a via verilalis. Le vrai soleil de l'intelligence

n'a pas lui sur nous ; sol intelligenliœ non ïlluoâit nobis',ou, s'ilalui,nous avons détourné les yeux de sa lumière. Nous n'avons pas voulu comprendre qu'une seule chose était nécessaire : arriver à notre fin, conquérir notre Destinée. Ce fut la suprême et l'irréparable erreur de notre vie; ergo erravimus (1)/...

Oui, ajoute la divine Ecriture, tous se sont égarés, tous ont dévié du vrai sentier de la vie; omnes declinaverunt; tous ont quitté la voie droite de la vérité, pour se précipiter dans le faux , et ils sont tombés dans la suprême erreur, omnes declinaverunt.

Comme la pensée et la recherche de notre Destinée met dans notre vie la plénitude du vrai, elle y met aussi la plénitude de l'ordre; tandis que l'oubli ou le détournement volontaire de la Destinée en estle suprême désordre.

Qu'est-ce que l'ordre9 Pris dans son sens très général l'ordre est l'unité rayonnant dans la multiplicité, ou la multiplicité venant se résoudre dans l'unité.

(1) Sap. v. 6.

L'ordre dans la vie humaine, l'ordre à sa plus haute puissance et dans son plus beau rayonnement, sera donc l'universelle tendance et la parfaite convergence de tous les mouvements et de tous les actes de la vie vers cette radieuse unité, la fin dernière ou la Destinée finale.

C'est là, en effet, ce que l'on peut concevoir dans une vie humaine de plus parfaitement ordonnent de plus magnifiquement beau.

Représentez-vous une vie humaine tout entière tournée vers cette fin suprême : quel spectacle ravissant s'offre aux regards de votre pensée!

Cette vie d'homme ou de femme , de riche ou de pauvre, de savant ou d'ignorant, de prince ou d'ouvrier, la voilà dans l'attitude la plus vraiment digne de la créature intelligente et libre, et la plus agréable au Créateur qui, du haut de son trône éternel, la regarde et l'applaudit : toutes ses pensées et tous ses désirs, toutes ses aspirations et toutes ses espérances, tout son amour et toutes ses affections, tous ses mouvements et toutes ses actions , en un mot, toutes les variétés et toutes les diversités dont se compose cette vie, tout cela converge harmonieusement au point central, c'est-à-dire à la fin dernière, à la Destinée finale.

Voilà, dans l'être intelligent et libre Tordre suprême, l'ordre au plus haut sommet de la création. Là, toutes les diversités viennent se résoudre dans la plus splendide unité. Quedis-je? dans un sens vrai, il n'y a plus même plusieurs choses, il n'y en a plus qu'une seule: la vie humaine tout entière aboutissant à sa fin unique, et trouvant là, à son point le plus vraiment central, sa plus parfaite unité.

Devant cet ordre rayonnant au sein de l'être intelligent et libre, qu'est-ce que l'ordre que nous admirons, même dans le monde des corps? Et, devant cette vivante harmonie, qu'est-ce que toutes les harmonies du monde sidéral dont le concert chante et glorifie le Créateur?

Ce n'est pas ici un ordre quelconque, c'est l'ordre dans tout son éclat; et, pour parler la langue de saint Augustin, c'est la splendeur de l'ordre, « splendor ordinis, » c'est-à-dire la souveraine beauté.

Et, parce que là est l'ordre suprême de la vie, il est facile d'entendre où en est le suprême désordre, et avec le suprême désordre l'extrême laideur.

Quel désordre déjà éclaterait dans le monde purement matériel, quelle perturbation dans

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Tharmonie des corps célestes, si nn seul soleil, une seul étoile, un seul astre, même inférieur, venait à dévier delà ligne que lui a tracée dans l'espace le doigt divin, et parla à s'écarter de la fin relative que lui a assignée le Créateur!

Quel désordre même se produirait dans ces grands mécanismes créés par le génie de l'industrie moderne, si un seul rouage venait à s'arrêter dans le mouvement général, et au lieu d'y remplir doucement et fortement sa fonction propre, s'en allait se heurter à d'autres rouages!

Quel désordre aussi éclaterait dans une famille ou dans une société, si les membres qui la composent, au lieu d'y remplir pacifiquement leur fonction providentielle , allaient à rencontre de la fin qu'ils y doivent atteindre! Alors, quels troubles domestiques, quelles perturbations sociales!

S'il en est ainsi dans toutes les sphères où l'union hiérarchique des êtres doit constituer un ordre, une beauté, une harmonie spéciale; que faut-il penser de ce désordre à nul autre pareil? Quoi donc? Le désordre de la créature intelligente etlibre, déviant volontairement de sa fin dernière, et fuyant cette Destinée, que Dieu Créateur et Providence lui a imposé l'obligation de chercher

par tous ses actes , comme sa souveraine perfection? , •

Qui ne voit que ce désordre dans la vie humaine ressemble à l'enfer ? L'enfer qui est l'absolu dans le désordre ou la complète négation de tout ordre, ubi nullus ordo; l'enfer, qui est en essence la fuite volontaire et éternelle de la Destinée, donc le désordre à la plus. haute puissance, et, comme conséquence, la laideur extrême et l'extrême horreur ; ubi nullus ordo, el sempitcrnus horror inhabital (1).

La pensée et la recherche de la Destinée, qui est la vérité et V ordre dans la vie, en est aussi la grande sagesse; tandis que l'oubli et le détournement volontaire de la Destinée en est la grande folie.

La sagesse dans l'homme, comme la sagesse dans Dieu , c'est la coordination des moyens par rapport à la fin; et , plus haute est la fin, plus grande est la sagesse qui coordonne tout par rapport à cette fin.

(I) Job x. 22.

Et la folie, qu'est-ce? si ce n'est le contraire, c'est-à-dire l'absence des rapports vrais entre les moyens qu'on emploie et la fin qu'on se propose; et, plus élevée est cette fin, plus grande aussi sera la folie qui dévie de cette fin.

Dès lors, il est facile de répondre à la question : où sont les sages, les plus sages de tous? Ceux qui cherchent la fin, la grande et dernière fin. Où sont les fous, les plus fous de tous? Ceux qui oublient ou fuient la fin, la dernière et suprême fin.

Comme il y a dans la vie les petites et les grandes déviations; on peut dire aussi qu'il y a dans la vie les petites et les grandes folies.

Eh bien, voici la grande, la souveraine folie, la folie qui engendre toutes les autres folies : oublier pratiquement la fin dernière, ou la Destinée finale, c'est-à-dire agir toute sa vie, et dans toutes les situations de sa vie, comme s'il n'y avait pas de but suprême à la vie ; rouler de plaisirs en plaisirs, d'affaires en affaires, d'ambitions en ambitions sans aucune visée, sans aucun rapport au but final de tout cela : quelle incomparable folie! Et, comme en toute folie, quelle incohérence! quelles contradictions ! quel non-sens! quelle absurdité 1

Aussi , quelle vie que cette vie ! vie sans aucun sens et sans signification aucune ; allant à droite et à gauche, tournoyant elle-même sur elle-même , comme en un perpétuel vertige ; sans se demander d'où elle vient, sans se demander où elle va, et par où il faut passer pour arriver à sa vraie Destinée.

Cette vie, à quoi la comparerons-nous?

Pareille à la vague mobile, se poussant en avant et revenant en arrière, sans savoir pourquoi elle va battre les rivag-es et revient dans les abîmes ; pareille au grain de poussière , soumis à la loi du vent , volant en haut ou retombant en bas, sous le souffle qui l'emporte, et obéissant, sans qu'il sache pourquoi, à la tyrannie de son caprice. Que dirai-je encore? Pareille à V ouragan, qui passe en tourbillonnant au désert, sans qu'il puisse savoir pourquoi il passe et tourbillonne; sans savoir, surtout, où il doit aboutir.

Voilà la vie humaine, roulant au hasard sans prévision et sans but, loin de toute pensée et de toute recherche de la fin ; c'est-à-dire la contradiction, et encore la contradiction ; l'incohérence, et encore l'incohérence; en un mot, la folie et encore la folie.

Aussi, ceux-là qui s'estiment et se disent les plus sag*es , sont-ils convaincus d'être les pins tous : Dicentes se esse sapientes stulli facti sunt.

Et c'est en voyant la folie qui leur a fait oublier la fin , que les réprouvés s'écrieront un jour : Nos insensati ! Iusensés que nous sommes ! Hélas ! nos frères les Saints, marchant dans la vie les yeux fixés sur le terme final, nous les avons traités de fous; car leur vie nous l'estimions une folie; vitam illorum œslimabamus insaniam. Insensés! ah ! c'est nous, c'est nous-mêmes qui l'avons été; nos insensati! parce que nous avons négdig-é et repoussé ce qui devait être la grande sag-esse de notre vie : penser à la fin, tendre à la Destinée; nos insensati (1)1

Aller à votre Destinée, vous venez de le voir, c'est la vérité', l'ordre, la sagesse. Ajoutons : c'est la vraie grandeur, c'est la plus haute élévation; tandis que l'oubli pratique de la fin, c'est rabaissement et la dégradation.

(1) Sap. v. 2. 4.

Ce qui fait notre vraie grandeur, ce qui nous élève réellement devant la foi et même devant la raison, ce n'est ni la- nature, ni l'objet de nos actions, de nos pensées, de nos désirs et de nos ambitions ; c'est par-dessus tout leur rapport avec le terme suprême de notre vie. Comme les montagnes, c'est par leur sommet que s'élèvent les choses de la vie, la vie elle-même.

Or, p'mr nous créés intelligents et libres, le vrai sommet de la vie, la plus haute cime de notre existence, en un mot, le point culminant de notre être, c'est la fin que nous devons atteindre, c'est la Destinée que nous devons conquérir. Il ne se peut rien concevoir de plus haut, de plus sublime dans une vie humaine que le terme où elle doit finalement aboutir. Cela est si vrai que, même le voulussions-nous, nous ne pourrions viser plus haut, ni par l'action, ni par le désir, ni même par la pensée. Ce point est tellement le point culminant de notre vie, il en est si manifestement le vrai sommet, que notre imagination elle-même, si haut qu'elle puisse monter, ne peut ni s'élancer, ni même regarder plus haut.

Il résulte de là que toute pensée, tout désir, toute action qui arrive jusqu'à ce but suprême,

la Destinée finale, s'empreint de la grandeur et se couvre , si je le puis dire, de la majesté de la fin elle-même.

Prenez, dans une sphère inférieure de notre monde humain , la vie en apparence la plus obscure, la plus ignorée, la plus petite qu'il vous soit possible d'imaginer, mais une vie qui, par chaque pensée, chaque désir, chaque action , mieux encore, par chaque respiration de sa poitrine et chaque battement de son cœur, tende à ce sublime sommet qu'elle veut atteindre: quelle élévation dans cette vie! Et qui serait assez aveugle pour en méconnaître la véritable grandeur ?

Cette vie est obscure ; mais dans cette obscurité quelle ravissante lumière ! Cette vie est ignorée des hommes; mais devant Dieu, qui la voit, quelle gloire ! Cette vie, selon le préjugé mondain, est bien humble et bien descendue; mais, dans cette bassesse apparente, quelle élévation !

Bornée à un point de l'espace, comme cette vie si étroite en elle-même embrassel'immensité! Bornée à un point de la durée, comme elle franchit toute durée, et s'élance sur les ailes de ses pensées vers les années éternelles ! Bornée,

enfin, dans toutes ses facultés, comme elle voit s'ouvrir devant elle les horizons de l'Infini !

Voilà la vie humaine face à face avec sa Destinée suprême, la fixant de ses regards , l'aspirant par ses désirs, la cherchant par toutes ses actions ! Quelle incomparable grandeur!

Et maintenant voyez, au point de vue où nous sommes, ce que devient la vie humaine, en apparence la plus grande, la plus élevée, la plus glorieuse même, alors que rien en elle ne s'élève jusqu'à cette hauteur lumineuse, où l'étoile de la Destinée brille sur nous de tout son éclat.

Certes, il me serait facile de montrer ici, dans une complète lumière, comment l'oubli pratique et volontaire de la Destinée produit dans l'humanité les grandes dégradations, les crimes énormes, les suprêmes abominations, les vices innommés, les sensualismes grossiers, les mœurs babyloniennes; en un mot, dans l'être raisonnable les pratiques de l'être sans raison.

Toute vie humaine , en effet , fermant les yeux sur sa fin , tombe fatalement dans Y animal. L'animal n'a pas même l'idée d'une fin quelconque. Pour lui,. tout ce qui ne touche pas au présent est un monde fermé. Or, comme lui, l'homme oubliant sa Destinée s'emprisonne entre la mi-

oi LA U1STINEE

uute qui passe et la minute que vient. Il tombo

tout entier dans la chair ; et son intelligence et sa -volonté se précipitant avec lui dans toutes les fanges et tous les égouts de la vie sensuelle, en font sortir, comme des reptiles malfaisants, toutes les monstruosités du crime et de la scélératesse.

Mais je tire un voile devant ces opprobres et ces hontes de la vie. Je considère uniquement ici ce qui dans le monde est estimé le plus grand, le plus élevé, le plus environné d'honneur et de g'loire ; et j'affirme que, même dans ce que les hommes élèvent le plus haut, to^t ce qui, d'une manière ou d'une autre, n'arrive pas à ce sommet de la vie qui se nomme la Destiner, quelle que puisse être sa grandeur apparente, demeure fatalement dans la région des choses basses et misérables.

Regardez ces desseins réputés grandioses des politiques et des hommes d'Etat. Regardez les conquêtes les plus fameuses, les triomphes les plus éclatants des capitaines les plus illustrés parleurs exploits. Regardez même les plus magnifiques créations du gén!e, les plus étonnantes inventions de la science et de l'industrie . Regardez , enfin , tout ce qui par

sod éclat, sa puissance, sa beauté, sa gloire, emporte l'admiration spontanée de tous les siècles.

Eh bien ! si rien de tout cela ne s'élève par une pensée, par un désir, par une volonté jusqu'à la Destinée finale; si, dans ceux qui font ces choses, soi-disant grandes et sublimes , rien ne s'élève jusqu'à ce point le seul vraiment sublime : oh! alors, comme tout cela se transforme aux yeux de la foi et de la raison ; et comme tout ce qui était réputé si grand nous apparaît petit!

Qu'est-ce alors que toutes ces grandeurs, tous ces triomphes, toutes ces créations tant admirées ? Et que faut-il réellement en penser ? Phénomènes plus ou moins éclatants , péripéties plus ou moins saisissantes, triomphes plus eu moins magnifiques, gloires plus ou moins rayonnantes , tout cela, sans aucun rapport avec la fin dernière et la Destinée suprême, qu'est-ce donc, je vous prie? Grands hommes et grandes choses , grandes ambitions et grandes entreprises voire même grands succès, grandes victoires et grands triomphes , tout cela, aux regards de Dieu , même aux regards de l'homme illuminé par le double

flambeau de sa foi et de sa raison, tout cela apparaît petit, mesquin, misérable ; véritables jeux d'enfants , riens pompeux, brillantes bagatelles.

A quoi ressemblent toutes ces choses , à la fois si éclatantes et si retentissantes, et qui par leur éclat et leur bruit paraissent s'élever si haut, et si haut s'élèvent, en effet, dans l'estime et l'admiration des hommes ; à quoi ressemblent-elles, et dans le bruit qu'elles font entendre et par le rayonnement qu'elles projettent autour d'elles?

Elles ressemblent à ces fusées d'artifice qui d'abord s'élèvent avec bruit dans les airs, puis se déploient en jets resplendissants de lumière, et, tout à coup, retombent dans le silence et l'obscurité.

Vous le voyez, une seule chose décide de la grandeur ou de la bassesse, de la valeur ou du néant de la vie et de toutes les réalités de la vie : leur rapport vrai avec la Destinée supréme ou la fin dernière.

Aussi, au dernier jour, dans la fulgurante lumière qui jaillira de ce sommet de la vie se révélant à tous ; comme tout ce qu'ici-bas on appelle grand, nous apparaîtra petit! Et comme tout ce qui est ré-

puté petit, nous apparaîtra grand : tout, alors, devant être mesuré à la hauteur même de la Destinée, c'est-à-dire de ce qu'il y a de plus haut.

La pensée et la recherche de la Destinée finale, qui est la grandeur et l'élévation de la vie humaine, en est aussi la force et la puissance ; tandis que l'oubli ou le détournement volontaire de la fin dernière en estla/a^te-sseet l'impuissance.

Jamais on ne comprendra assez, tout ce que peut donner à une vie humaine de ressort et de puissance cette noble et fortifiante pensée :

« Je vais à ma fin, je cherche et je veux con- « quérir ma Destinée. »

Cette pensée, devenue la règle de tout l'homme, lui donne dans l'action ces trois choses, sans lesquelles nul ne fera jamais rien de grand, de fécond, de salutaire dans la vie : elle lui donne, à la fois, le courage pour entreprendre, la constance pour continuer, la perseoe'rance pour achever, et garantira toutes les grandes et salutaires choses, avec leur perfection relative, leur légitime complément.

Et d'abord, cette pensée de la Destinée finale, cette volonté de la poursuivre et de l'atteindre, nous donne dans l'action ce qu'il y faut, avant tout, la force à! entreprendre et de commencer, le courage des grandes initiatives.

Ce qu'il faut dans les initiatives fécondes, c'est l'intrépidité : j'entends l'intrépidité qui ne recule devant rien. C'est que ne rien craindre, pas même l'humiliation de la défaite, c'est la première condition pour faire dans sa vie quelque chose de salutaire et de fécond.

Or si, dans tout ce que j'entreprends, je ne vise que ma Destinée finale; si je la veux et la cherche uniquement ou du moins principalement : alors, je ne crains rien; parce que je n'ai plus de raison pour craindre et redouter quelque chose.

Je sais que ce que j'entreprends, pour aller à ma Destinée, ne saurait échouer tout à fait, et, dans un sens vrai, doit réussir toujours. De deux choses l'une : ou mon entreprise, au regard des hommes doit aboutir à la gloire du succès, ou elle doit aboutir à l'humiliation de la défaite. Si mon initiative est couronnée du succès: alors Dieu en recuit la gloire , les hommes en recueillent le bénifice, et moi-même je puis en

attendre ma récompense. Si humainement je ne réussis pas; si, devant les hommes je parais subir avec l'humiliation le déshonneur de la défaite : même alors, vaincu en apparence je triomphe encore en réalité. Humilié devant les hommes, je compte devant Dieu une victoire de plus; car, ce que j'ai voulu et entrepris pour ma Destinée, me vaut, quand même, et me compte devant laDestinée. Le terme final est pour moile lieu de mes vrais triomphes; car ceux-là seuls sont vraiment triomphateurs, qui, jour par jour et heure par heure, montent, de degré en degré, ce capitule de la Destinée finale, c'est-à-dire le capitule des gloires suprêmes et permanentes.

Ainsi, quoi qu'il puisse advenir, j'ai toujours , pour oser etpour entreprendre, une raison suffisante; et cette raison décisive empêche mon courage de reculer devant les initiatives même les plus difficiles et les plus périlleuses.

Et, en même temps que je puise dans la pensée de ma Destinée à poursuivre et à atteindre, le courage de commencer, je puise dans la même pensée la constance pour continuer.

Il y a quelque chose de plus rare que la force et le courage pour commencer, c'est la fermeté et la constance pour continuer. L'instabilité tient

tellement à notre nature humaine, que la difficulté de continuer et de persévérer est plus grande encore, d'ordinaire, que la difficulté d'entreprendre et de commencer.

Eh. bien ! il y a une chose qui, malgré l'humaine fragilité, me donne la constance dans l'action et la persistance dans l'entreprise; cette chose, c'est l'idée et la volonté de rechercher, dans tout ce que j'entreprends et tout ce que je fais, ma Destinée suprême. Alors, ma constance ne peut se lasser ni défaillir ; parce que le but que je cherche, la fin que je poursuis ne peut ni faillir ni me manquer. La raison que j'ai eue de commencer, c'est la raison même que j'ai de continuer. Alors, pourquoi m'arrèter? Pourquoi reculer devant l'obstacle? Pourquoi lâcher prise devant la difficulté? J'ai entrepris, j'ai commencé en vue de ma fin dernière; je continue, en vue de ma fin dernière. Pourquoi me dirais-je un jour: « C'est assez, je n'irai pas plus loin; » alors que la fin, qui m'a donné le courage d'entreprendre, la fin toujours la même et toujours immuable m'appelle touours et me dit sans cesse : « Plus loin, encore plus loin, toujours plus loin? »

Enfin, la pensée de ma Destinée finale, qui

m'inspire, avec le courage pour commencer la constance pour continuer, me donne surtout la force la plus rare et la plus décisive de toutes, la force pour achever, c'est-à-dire pour consommer et conduire toutes choses à leur plus grande perfection.

J'ai commencé, j'ai continué la réalisation d'un grand dessein en vue de ma Destinée finale : donc, j'irai jusqu'au bout de mon œuvre. Oui, j'irai jusqu'au bout, et je ne m'arrêterai pas, jusqu'à ce que je lui aie donné son achèvement et sa consommation ; parce que ma raison de commencer et de continuer est encore plus ma raison d'achevé)-. Aussi déploierai-je toute ma force et toute mon énergie, pour lui donner sa plus grande perfection et sa plus grande beauté ; parce que rien, pour ce terme sublime, ne sera jamais ni assezbeau.ni assez grand, ni assez parfait.

Vous le voyez, courage pour entreprendre, constance pour continuer, persévérance pour achever les plus grandes choses : voilà ce que m'inspire en toute action et en toute œuvre la pensée de ma Destinée. Bref, cette pensée, profondément ancrée dans mon âme, est pour moi le grand ressort de la puissance ; c'est le point d'appui qui me sert pour tc-ut soulever.

Ce qu'il faut, avec la force, pourproduirclcs grands mouvements et faire de grandes choses, c'est cela même; c'est ce que demandait Archimède pour soulever la terre et le ciel : le point d'appui.

Eh bien! mon point d'appui, le voici : c'est le terme où toute ma vie doit un jour aboutir. Appuyé sur ce point absolument inébranlable , je puis déployer toute ma force, et, dans une situation donnée, réaliser des prodiges de puissance, et peut-être, moi aussi, soulever tout un monde.

Au contraire , que peut l'homme dont ni les visées ni les ambitions ne s'élèvent jusqu'à ce terme suprême de sa vie; l'homme qui, dans tout ce qu'il entreprend, dans tout ce qu'il veut, dans tout ce qu'il fait, ne poursuit qu'un but accessoire, secondaire, transitoire; l'homme, en un mot, qui toujours et en tout ne s'inspire que d'une pensée personnelle, ne relève que d'un intérêt égoïste?

Cet homme, d'abord, n'aura jamais pour les choses grandes et difficiles, les généreuses et courageuses initiatives. Pourquoi ? Précisément parce que ne relevant et ne s'ins;>irant que d'un intérêt égoïste, il craint de ne pas réussir et de

présenter aux hommes, en échouant, le spectacle de son humiliation .

Supposez-lui le courage de commencer, j'entends de commencer une chose grande et salutaire; la constance pour continuer, où la puisera-t-il? Si vous ne poursuivez qu'un but secondaire, un intérêt transitoire ; si vous ne vous appuyez sur l'immuable, sur l'inébranlable roc de votre suprême Destinée ; cet intérêt de l'heure qui passe, ce but accessoire venant àvousmanquer, comment votre constance subsistera-t-elle ? Comment votre courage pourra-t-il ne pas se lasser, votre force ne pas défaillir?

Enfin, si, contre toute vraisemblance, vous avez pu non seulement commencer , mais même con-> tinuer ; comment la persévérance pour achever ne vous ferait-elle pas défaut? Vous n'avez pris pour point d'appui que le fragile et l'instable non seulement vous n'aurez pas la puissance de soulever le ciel et la terre ; vous n'aurez pas même la force permanente de lutter contre les difficultés, et de briser les obstacles que rencontre toujours, en chemin, quiconque a l'ambition de réaliser une grande œuvre, une grande Institution, une grande conquête ; œuvre, institution, conquêtes salutaires, dont l'humanité re-

cueille les fruits. Non, vous ne ferez jamais, non: vous n'achèverez et ne conduirez à bonne fin rien de vraiment grand et de vraiment salutaire; et, quoi que vous en disent vos admirateurs et vos courtisans, etquoique vous en puissiez penser vous-même; votre vie par tout éloignée, détournée, insouciante de sa propre Destinée, n'aboutira Jamais qu'à l'impuissance et à la stérilité.

Mais, pour l'emploi de notre force, une chose e?t nécessaire, sans laquelle rien ne peut aboutir à un résultat iécond : la liberté. Or, la pensée et la recherche de la Destinée finale, c'est, dans laviehumaine, la vraie liberté; tandis que l'oubli et le détournement de la Destinée finale, c'est la vraie servitude.

Ah ! la liberté, j'entends la liberté dans l'homme, la liberté morale, c'est le grand honneur, c est la dignité royale de notre humanité ; nous devons y tenir comme au plus bel et au plus précieux apanage de notre royauté.

Mais, que devient cette liberté dans l'oubli

pratique de notre suprême Destinée? Il faut bien oser le reconnaître et le confesser à soi-même : elle devient la servitude et rien que la servitude.

L'homme qui ne fixe pas sur le terme final ses pensées, ses désirs et ses ambitions, subit fatalement le joug" de toutes les tyrannies qui l'attendent au chemin de sa vie.

Parce qu'il ne s'attache pas par tout son être à une fin suprême, il est esclave de mille fins secondaires. Ne tenant pas, avant tout et pardessus tout, à ce tern.e final, il s'attache par mille chaînes visibles ou invisibles à tout ce qu'il rencontre.

Richesses, honneurs, volupte's : voyez, comme pour lui tout devient chaînes, entraves, esclavage, enfin, et encore esclavage.

Passionné pour la richesse et la possession des biens, comme il s'attache à cet or devenu son tyran!

Passionné pour la gloire, ambitieux des honneurs, comme il secramponne à ces honneurs, comme il est l'esclave humilié de cette gloire qu'il adore !

Passionné pour les plaisirs et pour les voluptés, comme il trouve dans ces plaisirs qui le charment et dans ces voluptés qui l'enivrent, des

servitudes qui l'humilient et le font descendre, lui créé intelligent et libre, au niveau, si ce n'est au dessous de l'animal sans raison et sans liberté!

Comment, d'un seul coup, briser toutes ces chaînes? Comment l'affranchir de toutes ces servitudes , que lui créent les hommes et les choses ? Comment en finir avec tout ce qui l'attache et le tient captif de toutes les manières?

Ah ! l'infaillible moyen de son universel affranchissement, le voici : s'attacher d'un souverain attachement au but suprême de l'homme; le regarder à travers tout, l'aimer par-dessus tout, le chercher en tout, partout et toujours.

Ce souverain attachement , cet amour transcendant de la Destinée finale, affranchit de tout le reste ; il est la suprême et complète délivrance.

On n'y songe et on ne le comprend pas assez. Pour être parfaitement libre , il faut avoir un souverain attachement, l'attachement le plus légitime et le plus nécessaire de tous, à savoir, l'attachement au terme final de la vie. Cet attachement à une seule chose, nous affranchit de toutes les autres. En ceci l'unité garantit et sauve la liberté. L'unité du légitime attachement affranchit de la diversité des attachements illégi-

times, c'est-à-dire de toutes les servitudes, les affections et les amours illégitimes ne pouvant faire que des esclaves. C'est la force, et en quelque sorte, la fatalité des choses ; ce qui a fait dire au grand Apôtre : « Celui qui fait le péché est esclave du péché. » Tandis que la vraie liberté s'épanouissant au sein de l'ordre, est fille de la vertu et. de la sainteté.

Voilà pourquoi l'homme n'est jamais plus libre que dans l'amour qui l'attache à sa fin dernière, centre de tout ordre et principe de toute vertu .

Oh! mes frères, le voyez-vous d'ici cet homme qui marche au chemin de la vie , le reg-ard et le cœur fixés sur ce but suprême de la vie? Comme il vous apparaît universellement affranchi et souverainement libre! Il est libre, comme l'aigle qui vole au sommet de la montag-ne; libre, comme le poisson qui nag-e aux profondeurs de la mer; libre, dans un sens, comme les anges qui se meuvent dans le ciel.

Ah! c'est qu'en effet, lorsque je porte dans mon àme et dans mon cœur cette souveraine et unique ambition : arriver à ma fin dernière, conquérir ma Destinée finale ; qu'est-ce qui pourra m'asservir encore et me donner des chaînes?

48 LA DL'STINÉH

Sera-ce la richesse? Non; je dédaigne cette poussière d'or, que le vent emporte comme toutes les autres poussières; car je cherche l'or pur, l'inaltérable richesse que m'assuie la conquête de ma Destinée.

Qui pourra me donner des chaînes? Sera-ce l'ambition de la gloire et des honneurs? Non. Que me font ces gloires et ces honneurs? Ils passent devant moi comme de rapides lueurs, qui brillent un jour et vont s'éteindre dans la nuit. Ah! je rêve une autre g-loire, j'ambitionne un autre honneur : l'honneur et la gloire de ma Destinée conquise et du triomphe qu'elle me réserve.

Qui pourra me donner des chaînes? Sera-ce la jouissance, le plaisir, la volupté? Non. Ces bonheurs superficiels, petits, transitoires et trompeurs , je les méprise. Je vais au terme de ma vie fugitive, là où avec tous mes frères les vainqueurs des voluptés et des plaisirs du temps, je me plongerai au torrent des voluptés que la Destinée fera pour moi jaillir de son mystère béatifique.

Qu'est-ce, enfin, qui pourra m'asservir? Serace l'amour de la créature? Sera-ce le besoin d'aimer, qui est le fond de tout mon être et

l'inapaisable passion de toute nature humaine?

Non, car si cet amour est dans l'ordre, il ne peut me faire esclave; et s'il est désordonné, j'en briserai la chaîne. Je le sens, aucun amour que je rencontre sur la terre ne me fera captif ; car j'ai, au plus intime de moi-même, un amour vainqueur de tout autre amour : l'amour de ce terme final, où je tends de toutes mes forces, et où, coûte que coûte, je veux arriver.

Ainsi la pensée et la recherche de ma Destinée me préserve de toute servitude. Je vais au terme, et je suis libre des servitudes du chemin. Je vais à la patrie, et je suis libre de toutes les servitudes de l'exil. Et cette résolution inébranlable : je veux aller à ma fin , je veux conquérir ma Destinée, est vraiment libératrice; elle m'assure, non seulement au terme mais encore an chemin , la vraie liberté et avec elle la vraie félicité.

Ce qui doit surtout, en off^t, nous exciter à la penséeet à la recherche de la Destinée finale, c'est que cette pensée saintement austère nous donne

ce à quoi nous aspirons, ce que nous cherchons sur la terrp-, à savoir : la fe'licité, la félicité que comporte notre exil.

Cette grave pensée, qui semble devoir assombrir et attrister notre vie, est, au contraire, pour notre âme la source de ses plus intimes et de ses meilleures joies; tandis que l'oubli pratique de la Destinée y tarit la source de ces joies , et souvent la plong'e dans les plus amères et les plus inconsolables tristesses.

En vain les hommes aveuglés par leurs passions essayent de trouver, au chemin de la vie, le bonheur dans l'oubli volontaire du terme où elle doit aboutir. Voilant par toutes les fascinations du présent, dont ils veulent jouir, l'avenir auquel ils ne veulent pas même penser, ils s'en vont redisant au sein de leurs plaisirs : « La paix, la paix! et, avec la paix le bonheur. »

Mais ils n'ont pas la paix;, ils ne peuvent l'avoir, sed non erat pax. Le bonheur les fuit de tout le mouvement qui les pousse à le poursuivre; et, au sein même de ces félicités factices, qu'ils travaillent à se faire entre le moment qui vient et le moment qui disparaît, ils ignorent le profond et doux mystère de la joie.

Leurs bonheurs sont superficiels. Ils connaissent le plaisir, le plaisir, chose de surface; mais ils ignorent la joie, la joie, cette fleur parfumée qui ne s'épanouit qu'au plus intime de notre âme et de notre cœur.

Leurs bonheurs sont petits. Ils trompent par leur néant même l'infinie capacité de nos désirs; ils ne laissent au fond de l'âme, comme nous le verrons mieux plus tard, que le sentiment du vide, et, avec ce sentiment du vide, l'ennui.

Superficiels et petits, ces bonheurs sont courts. Fussent-ils même à souhait, rien ne leur garantit la durée; et le sens de leur fragilité attriste celui qui les goûte, même à l'heure de leur possession. La crainte de perdre trouble pour lui le bonheur de posséder.

Ces bonheurs, enfin, quels qu'ils soient, cherchés en dehors du but suprême de l'homme, règle générale, aboutissent à la tristesse. C'est de ces bonheurs surtout que l'Ecriture a dit avec vérité : « Au bout des plaisirs il y a la tristesse ; extrema gauclii luctus occupât (1). »

Et quelle tristesse? Si amère, si profonde, qu'elle semble parfois submerger toute la vie;

(1) Prov. xiv, 13.

52 LA DBSTINKH

inconsolable et désolante tristesse, qu'attestait dans son cœur ce jouisseur fameux, qui, après avoir joui de tout sur la terre, à l'heure suprême faisait entendre ce gémissement : In quantos tristitiœ fluctus deveni , qui jucundoos eraml Hélas! dans quels flots de tristesse me voilà plongé, moi qui ai connu tous les plaisirs et toutes les jouissances (1) ! Lugubre et mélancolique gémissement, au fond duquel on croit entendre gémir la désolation et même le désespoir !

Le désespoir! Oui, le désespoir lui-même, trop souvent est le dernier mot de ces félicités, que l'on cro}rait se faire dans la traversée du temps, en fermant les yeux sur le terme final. A l'heure des grandes épreuves, sous le poids de ces tristesses, que rien ni personne ne peut plus consoler, ces vies fermées aux horizons du grand avenir, ces vies dans lesquelles rien ne s'appuie sur la Destinée suprême, s'écroulent et tombent, pareilles à un édifice que rien ne soutient plus.

Au contraire la pensée de la fin, la tendance effective et constante vers la Destinée finale est encore, après tout, la meilleure félicité que nous

(l) Macb.

puissions nous faire, même en cette vallée de larmes.

On se figure que cette pensée qui regarde et cette action qui cherche partout et toujours le terme final, trouble, attriste et désole la vie. A entendre les jouisseurs à outrance, sectateurs effrénés du plaisir et de la volupté , cette idée de la fin dernière jette sur nos heures du temps comme une ombre noire , qui en fait disparaître tous les charmes séduisants, en obscurcit toutes les faces radieuses; et l'homme, fixant et cherchant sans cesse ls terme final, marche ou plutôt se traîne à la surface de cette terre, sombre, triste et désolé.

La vérité est que d'ordinaire c'est le contraire qui arrive. Cette pensée de la fin n'est pas seulement une étoile, qui guide la vie dans son passage du temps ; c'est un soleil qui l'éclairé, l'embellit et la réjouit tout ensemble ; c'est elle surtout qui nous assure cette part de félicité compatible avec notre condition d'exilés. Oui, Messieurs, c'est elle qui, en nous donnant icibas nos meilleures joies, nous y console encore mieux de toutes nos douleurs.

C'est un fait d'expérience, que notre nature humaine explique et que peut attester votre

propre histoire : Nos joies les plus vraies, les plus pures, les plus profondes, nous viennent deshorizons de l'avenir entr'ouverts devantnous. Rendez-vous compte vous-mêmes à vous-mêmes de ces heures radieuses, qu'on nommerait bien des heures du ciel sur la terre; alors que la joie, comme un ang-e de Dieu, vous visitait pour vous révéler son doux mystère.

Eh bien ! cette joie, d'où venait-elle? Et comment et pourquoi vous était-elle venue? Ah! c'est qu'alors quelque chose, qui n'était ni de l'homme, ni de la matière, ni du temps, vous avait touché; c'est qu'un rayon de l'immatériel, de l'immortel, de l'infini, de laDestinée suprême, enfin, était tombé sur vous, et que, sous ce rayon béatifique la joie s'était épanouie dans votre âme, et avait de son parfum embaumé toute votre vie. Voilà pourquoi, fermer son âme à ces horizons radieux, c'est fermer soimême pour soi-même la source de cette joie, et se déshériter du bonheur qu'elle nous fait.

En même temps que la pensée de la fin et de la Destinée nous donne les plus intimes et les meilleures de nos joies, elle ouvre pour nos douleurs et nos tristesses de l'exil la plus profonde source de consolations.

A la lumière do cette pensée : « Je vais à ma fin, » je sens que je puis souffrir, sans ployer sous le poids de la souffrance; car cette inévitable souffrance ne m'est plus une énigme cruelle. Le bonheur qu'à travers mes larmes j'entrevois au terme de ma vie, et la joie que j'y attends, m'expliquent et me font accepter les souffrances et les tristesses du chemin.

Je sais que, dans le plan de la divine Providence, cette souffrance elle-même est une semence de joie; et que, fécondée par mes larmes, dans le présent, cette semence doit faire croître et fleurir les riches moissons de mon avenir. Je sais, enfin, que mes tristesses de l'exil, si je le veux, me préparent et me mesurent les joies que j'attends au sein de ma vraie patrie, c'est-à-dire au terme suprême, dans la possession de ma Destinée.

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