RESUME ET CONCLUSION
Vous l'avez compris, Messieurs, la pensée et la recherche de notre Destinée, c'est la vérité, c'est Yordre, c'est la sagesse, c'est Y éleva-
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tion, c'est la puissance, c'est la liberté, c'est la félicité.
Tandis que l'oubli volontaire et pratique de l:i destinée , c'est le faux, c'est le désordre, c'est la folie, c'est l'abaissement, c'est l'impuissance, c'est la servitude, c'est le malheur.
Laissez-moi donc, en finissant, vous rappeler le divin avertissement de la sainte Ecriture : Memorare novissima. Souvenez-vous de votre Destinée suprême ; pensez, et pensez encore a votre fin dernière. Memorare novissima.
Comment, sur ce point si capital, pourrionsnous un moment hésiter ? Comment une lumière qui éclaire toute la vie, pourrait-elle échapper à nos regards ? Comment une chose si grave pourrait-elle ne pas trouver place en nos préoccupations ? Que chercher en dehors de notre propre Destinée, qui nous importe plus que cette Destinée elle-même ? Et que poursuivre, par nos aspirations et nos ambitions, qui soit plus digne de nous et plus décisif pour nous ?
En vérité, êtres intelligents et libres que nous sommes, quel usage prétendons-nous faire de notre intelligence et de notre liberté, si nous ne pensons sérieusement, si nous ne tendons efficacement à notre Destinée? Et si, pareils à
l'animal sans idée d'avenir et de Destinée, nous marchons au chemin, faisant un pas, puis un autre, puis un autre, sans nulle préoccupation et sans nul souci de notre Destinée suprême et de notre grand avenir ?
Je le demande, est-il possible de concevoir dans un être humain, c'est-à-dire dans l'être le plus sublime et le plus royal de la création, rien de plus contradictoire, de plus inconséquent, de plus grossier, de plus stupide, de plus déshonorant, j'allais dire, de plus monstrueux?
Ah ! que Dieu vous préserve d'une telle inconséquence, d'une telle absurdité, d'une telle stupidité, d'une telle monstruosité.
Oh! non, mille fois non; il n'en sera pas ainsi pour vous. A la lumière de cette parole, si insuffisante pourtant, vous avez compris ce que la Destinée est devant votre vie, et ce que votre vie doit être devant la Destinée.
En face de cette Destinée qui vous attend et vous appelle tous, le flambeau de la foi dans votre main droite, et le flambeau de votre raison dans votre main gauche, sous leur double rayonnement, vous marcherez droit à elle, la fixant de tous vos regards, l'aspirant par tous vos désirs, la cherchant par toutes vos actions; heureux,
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même, avant lebonheur de sa pleine possession, de mettre dans votre vie du temps, la vérité, l'ordre, la sagesse, l'élévation., la puissance, la liberté, et, avec tout cela, même à travers toutes les épreuves de la terre, la meilleure félicité.
Memorare nooissima.
Souvenez-vous de vos fins dernières Ecelesias. vu. — 40.
Nous avons vu, Messieurs, dans notre discours préliminaire, ce que la pensée et la recherche de la Destinée sont par rapport à notre vie; en d'autres termes ce que devient notre vie, selon qu'elle cherche ou qu'elle oublie pratiquement la Destinée finale. Nous avons dit : la peensée et la recherche de la Destinée, c'est la vérité , c'est l'ordre, c'est, la sagesse , c'est l'élévation , c'est la puissance, c'est la liberté, et, avec tout cela, c'est la félicité ; tandis que l'oubli pratique, l'in-
souciance volontaire delaDcstinée, c'est l'erreur, c'est la folie, c'est le désordre, c'est l'abaissement, c'est l'impuissance, c'est la servitude, et au fond et au bout de tout, le malheur dans notre vie.
Par là se révèle, à la lumière même de l'évidence, l'illusion, la tromperie, et, à la fin, la déception de tous les pécheurs, qui, pour mieux jouir de leur présent, ferment devant eux les portes de leur avenir; et, pour goûter en paix les charmes et les plaisirs de cette vie, détournent les yeux des perspectives de l'autre, ne voulant pas même savoir s'ilyaune Destinée et quelle est cette Destinée. S'ils le pouvaient, ils supprimeraient volontiers ce terme final de la vie, projetant sur leurs plaisirs une ombre qui les trouble. Plusieurs même, pour se débarrasser de cette vision qui les importune, entreprennent de la nier, ou du moins de la révoquer en doute.
Voilà pourquoi, avant d'aller plus loin, je veux essayer d'affermir de plus en plus dans vos âmes cette vérité élémentaire et vraiment primordiale : Il y a pour tous une Destinée finale', une Destinée positive, telle que nous l'avons dé.inie, à savoir, une Destinée, une fin, qui
est l'achèvement et la consommatiou de la vie.
Mais, à quoi bon, dira peut-être quelqu'un, insister pour établir une vérité si simple et si élémentaire? Hélas! Messieurs, c'est que nous sommes à une heure de ténèbres, où les vérités les plus élémentaires sont précisément les plus obscurcies et les plus méconnues. Niées par l'audace des uns, oubliées par l'indifférence des autres, ces vérités élémentaires, pour le plus grand nombre, ressemblent à des astres flottants à travers les nuages, et pour beaucoup d'autres ne sont plus que des astres éteints, les laissanterrer comme en une nuit profonde. Il importe donc de faire luire, de temps en temps aux regards de nos contemporains ces vérités élémentaires, sans lesquelles rien n'est clair dans la vie. Car qu'on nie théoriquement ces vérités qui en sont les grands flambeaux, ou que les oubliant pratiquement où marche sans s'éclairer de leur lumière; le résultat est le même : c'est l'obscurité où les vertus périssent ; c'est la nuit où les crimes se consomment.
Voilà pourquoi, Messieurs, je voudrais, dans ce discours, faire briller de tout son éclat à vos esprits plus ou moins obscurcis parles ombres et
les ténèbres du temps, cette grande et admirable lumière, qui doit tout éclairer. Laissnz-moi donc, dans ce but, évoquer les témoignages qui attestent cette vérité-mère , cette véritéprincipe, que j'ai nommée l'étoile polaire de notre vie errant sur la mer du monde : II y a pour tout homme une Destinée finale, une fin dernière, où tout en lui doit tendre.
Remarquez-le bien, Messieurs, je ne prétends pas dire, en ce discours, avec précision, en quoi consiste cette Destinée, quelle en doit être la nature intime, l'objet propre, le lieu, le mode et la durée. Je veux me borner uniquement à vous en montrer l'inébranlable certitude: et, comme conséquence, l'indispensable et essentielle obligation pour chacun et pour tous d'y tendre et d'y arriver.
Laissant de côté tous les autres témoignages qui appuient cette vérité fondamentale, je me contente d'évoquer ces deux témoignages absolument irrécusables s. le témoignage de Lieu et le témoignage de Y homme ; j'entends par là , d'un côté, l'exigence de lanature etdel'essence de Dieu créateur ; de l'autre, l'exigence de la nature et de la condition de l'homme sa créature.
Lequel de ces deux témoignages démontre mieux l'existence de la Destinée? je n'oserais le dire. Mais ce qui est certain, c'est que l'un et l'autre sont absolument décisifs; et que le divin et l'humain se répondant l'un à l'autre, s'accordent parfaitement pour démontrer cette vérité : Il y a une Destinée
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Ettoutd'abord, pour attester l'existence d'une Destinée de la vie humaine, nous avons l'infaillible témoignage de l'auteur même de cette Destinée, le témoignage de Dieu.
Par ce mot, remarquez-le bien, je n'entends pas le témoignage que Dieu rend à cette vérité par sa parole révélatrice, en mille endroits de la sainte Ecriture, et qui pénètre, en quelque sorte, le contexte de l'Ecriture tout entière ; j' entends le témoignagequisortdela nature même de Dieu créateur faisant, comme tel, à l'homme sa vraie Destinée.
Je n'insiste pas, pour établir ici le dogme fondamental de la création. Votre inébranlable foi à ce dogme souverain me dispense de vous en donner la démonstration.
Vous êtes de ceux qui chantent avec l'Eglise universelle : « Je crois en Dieu tout-puissant, « créateur du ciel et de la terre, du visible et de « l'invisible. » Et ma parole n'a rien à faire ici avec le monstre de l'athéisme, qui n'a dans cette assemblée aucun représentant . Tous . nous
sommes fiers de le croire et de le proclamer : C'est lui qui nous a faits, «etnousnenous sommes pas faits nous-mêmes, Ipse fecit nos et non ipsi nos. » Personne, parmi nous, ne dira la parole impie, que l'Ecriture met dans la bouche d'un Pharaon, représenté sous la figure du grand dragon murmurant dans les roseaux du Nil : « Ego memetipsum feci ; je me suis fait moi-même. » Personne ici, enfin, qui fasse sortir de son âme éclairée par la raison et la foi, la parole qu l'Insensé a fait sortir de son cœur obscurci par les passions: Dieu n'est pas. Lixit insipiens in corde suo : non est Deics.
Oui, tous, j'en jure sur vos cœurs d'hommes et de chrétiens , vous dites avec moi : Credidi. J'ai cru, et, parce que j'ai cru, je proclame mon invincible foi à Dieu, à Dieu mon créateur, mou principe, mon auteur, mon père : Credidi pr opter quod locutus sum. Et, parce que je crois à mon Dieu Créateur, je crois àma Destinée. Parce que je crois à mon principe divin, je crois à ma Destinée humaine. Oui , ce même Dieu, mon Créateur, mon auteur, c'est lui qui, par sa nature, par tous ses attributs, partout son être, me garantit l'existence et la certitude de ma Destinée ; et la double lumière de ma raison et de ma foi me montrent
dans une double clarté, que celui qui a posé par son acte créateur le point d'où mon être est parti, a dû fixer le terme où il doit arriver.
Sa sagesse, sa Providence, son amour, sa justice, sa loi, son action créatrice, enfin, tout ce qui est en lui et de lui me crie d'une même voix Je suis ton créateur, et je t'ai créé pourunbut que tu dois atteindre, pour une fin à laquelle tu dois parvenir, pour une Destinée que tu dois conquérir.
Et tout d'abord , j'invoque ici le témoignage le plus fondamental, celui de l'infinie Sagesse.
Mon Dieu créateur et auteur de mon être , est la Sagesse, la Sagesse infinie ; il est l' Intelligence, l'Intelligence infinie.
Mais qu'est-ce que la Sag-esse, si ce n'est la coordination des choses par rapporta une fin? Et qu'est-ce que Y action, dans un être intelligent, une action sans une fin déterminée, si ce n'est le signe de l'aveuglement ou de la folie? Imaginez un homme agissant sans but, c'est-à-dire sans donner à son action une fin, un objectif quelconque? Que sera pour vous cet homme, avec son action sans but, son mouvement sans terme, son agitation sans raison d'être ? Cet homme agissant, sans même connaître le pourquoi de son action , que sera-t-il pour vous, si ce/n'est le type
de la déraison et la personnification de la folie?
Dès lors, comment supposer dans mon Dieu auteur et créateur, c'est-à-dire dans l'être infiniment sage et infiniment intelligent, une création quelconque sans un but intentionnel, sans une fin déterminée? Et s'il doit assigner, clans ses créations, même aux êtres les plus inférieurs, une fonction à remplir, un but à atteindre; comment jetterait-il au hasard dans les agitations et les péripéties du temps, celui qu'il a constitué le Maître et le Roi de la création, sans lui fixer un but à atteindre, une Destinée à conquérir?
An. ! la voix démon Créateur proteste ici contre une supposition qui l'outrage. Arrière cette pensée sacrilège et blasphématoire, qui me dénie à moi, la Sagesse infinie, même la plus vulgaire sagesse ! Moi, le créateur de toutes choses, tout ce que j'ai fait, je l'ai fait avec poids, avec mesure, avec ordre, avec harmonie ; donc avec une adaptation et une coordination de tous les êtres par rapport à leur fin. Et toi, ô homme, ô chef-d'œuvre de mes mains, toi le plus fait à mon image , toi qui par ton intelligence, ta volonté, ton cœur dois seul donner un sens à toutes les harmonies et tout ramener au terme voulu par moi-même^ je t'aurais appelé
à la vie sans donner un but à ta vie ; alors qu'en te donnant une intelligence, je t'ai fait capable de comprendre ta Destinée, et qu'en te donnant la liberté, je t'ai fait capable de la conquérir? Et lorsque toi seul, dans ce monde visible, tu as l'intelligence de la Destinée et des responsabilités qu'elle impose à ta liberté ; tu pourrais te croire dans la vie sans but et sans Destinée ? Et, tu t'en irais, à travers l'espace et le temps, sans savoir où tu vas, sans savoir même s'il est pour toi un terme où tu dois arriver? Ah ! j'en jure par moi-même, cela ne peut pas être. Je pouvais ne pas te créer; je pouvais, en demeurant dans mon éternel repos, te laisser toi-même éternellement dans l'abîme de ton néant ; car je ne te devais pas l'existence. Mais, ayant voulu t'appeler du néant à l'être, je t'ai fait avec une Destinée l'obligation indéclinable d'y tendre et d'y arriver. Ma sagesse l'exigeait, et ma volonté ne pouvait mentir à ma sagesse.
Ainsi la Sagesse infinie de mon Dieu créateur m'impose à moi, sa créature intelligente et libre, une Destinée à poursuivre, à atteindre, à posséder. Faut-il ajouter que ce que m'impose son infinie sagesse, n'est pas moins exigé par sa divine Providence*}
Dion, créateur et auteur, est nécessairement conservateur et Providence de tout ce qu'il a créé. La conservation, la Providence n'est autre que le prolongement et la continuation de l'action créatrice. Il est donc, tout d'abord, manifeste que ce que veut mon Dieu créateur et auteur, est voulu par mon Dieu Providence et conservateur, c'est-à-dire une Destinée proposée et imposée à la créature intelligente et libre.
La négation de la Destinée dans l'homme impliquerait la négation de la Providence dans Dieu ; car la Providence ou l'action providentielle tient à l'essence même de Dieu créateur ou de l'action créatrice. Impossible de concevoir un Dieu auteur et créateur sans concevoir par là même un Dieu Providence et conservateur.
Mais, qu'est-ce que la Providence? Comme le nom même le révèle, la Provideace est l'action de voir devant soi une fin qu'il faut atteindre, un but qu'il faut toucher, donc une Destinée qu'il faut réaliser. Elle est non seulement l'intention ou la perception du but vu par l'intelligence; elle est encore le mouvement qui pousse vers le but voulu par la volonté'.
Ainsi Dieu Providence a une vue distincte de la Destinée qu'il nous fait, et il a une action qui '
nous y conduit, tout en respectant en nous la liberté de nous en éloigner. L'homme « s'agite et Dieu le mène», a dit Fénelon. Oùlemène-t-il? Manifestement au but proposé par son action créatrice et toujours cherché par son action providentielle.
Quel que soit en lui-même le mystère de cette action providentielle; quels que soient les ressorts cachés par lesquels Dieu Providence meut les êtres, et les sentiers invisibles par lesquels il les pousse à leur Destinée; il y a une chose qui exclut tout mystère et toute obscurité ; c'est l'évidence de Faction créatrice se perpétuant sous le nom de Providence, et conduisant à leur fin relative tous les êtres créés, et à sa Destinée finale l'homme intelligent et libre, Roi et abrégé de toutes les créations inférieures.
Oui, me dit ici mon Créateur et mon Maître : de même que ma divine sagesse t'imposa l'obligation de poursuivre ta fin dernière ou ta Destinée finale; ainsi ma divine Providence par son action conservatrice t'ouvre la voie pour t'y conduire, et te prête secours pour y arriver.
Comme Créateur, je suis ton Maître et je te commande de marcher vers le terme que ja t'ai fixé, vers la Destinée que je t'ai faite. Comme
conservateur et Providence , je suis ton père, surtout; et, à tous les instants de ta vie, je te tiens dans mes bras; je te porte et te garde au chemin, pour t'aider à chercher et à atteindre ta fin. J'écarte de ta route, autant qu'il dépend de moi, les obstacles qui peuvent t'empêcher d'arriver ; et, tout en te laissant libre de t'y heurter et même de t'y briser, mon amour ne néglige rien pour te conduire sûrement à la Destinée que lui-même t'a faite en te créant; car tu es le fils de mon amour, et je veux pour toi une fin et une Destinée dignes de lui.
Tel est, en effet, le troisième motif, qui commandait à Dieu de nous assigner une Destinée; c'est Y amour même qui l'a déterminé à nous appeler à l'existence.
L'amour divin est le mobile de la création des êtres créés, et notamment de l'homme en particulier. Cherchez, dans les profondeurs mystérieuses de l'être divin, le motif intime, la raison déterminante qui a poussé Dieu à sortir de son repos, pour nous faire sortir nous-mêmes de notre néant et nous appeler à la vie; vous ne le trouverez que dans ce mot : Amour. Dieu est amour ; et, parce qu'il est amour, il se donne et se communique. Amor est sui diffusivus. Sans
doute, étant donné que Dieu se détermine à nous créer, il nous crée nécessairement pour sa gloire. Mais le motif intime qui le détermina, n'est autre que son amour. Aussi, est-ce pour nous une immense consolation de penser que, même dans Tordre purement naturel, nous sommes les enfants de son amour ; qu'en tout et partout cet amour, comme une mère son enfant, nous porte dans ses bras , et, par la perpétuité de son action créatrice et conservatrice, nous empêche, atout instant, de retomber dans notre néant.
Or, ce dogme, tout à la fois si plein de lumière et de consolation, étant posé, à savoir que ce divin amour est mon auteur et mon père : comment admettre que cet amour, en mécréant, ait voulu me jeter dans le tourbillon de la vie sans me donner une fin déterminée, c'est-à-dire sans me faire une Destinée'! Que penser d'un amour qui m'appelle à l'existence sans assigner un but à mon existence? Cette hypothèse est l'absolu de la contradiction ; c'est le comble de l'absurde ; et la raison et la foi disent ensemble : Cela n'est pas; parce que cela ne peut pas être.
N'eût-il pas eu d'autre fin en me créant , il a dû au moins avoir cette fin , qui s'impose à lui comme son invincible besoin : faire le bonheur
de l'être sorti de ses mains; faire à l'homme, sa créature de choix, la Destinée seule vraiment digne de l'amour qui le crée, à savoir, une Destinée béatifique.
Oh! j'en prends à témoin tout cœur qui aime et qui connaît l'ambition de son amour; non, cet amour en me créant n'a pu dire ces paroles, qu'un poète a mises dans la bouche du désespoir, c'est-à-dire de la déraison et de la folie :
« Lorsque du Créateur la parole féconde
« Par sa toute-puissance eut enfanté le monde
« Des germes du Chaos ; « De son œuvre imparfaite il détourna sa face; « Et d'un pied dédaigneux le lançant dans l'espace,
« Rentra dans son repos.
« Va, dit-il, je te livre à ta propre misère ; « Trop indigne à mes yeux d'amour ou de colère,
« Tu n'es rien devant moi.
* Va-t'en rouler sans fin dans les déserts du vido; <f Qu'à jamais, loin de moi, le hasard soit ton guide,
«Et le malheur ton roi.
Oh! non, me dit ici l'amour, mon auteur et mon père, non, cette parole, je n'ai pu la dire. Non, dit le Seigneur, je n'ai pu livrer à l'empire du hasard, ni ployer sous le sceptre du malheur, ce fils de mon amour : car mon amour, pasplus
que ma sagesse, n'abandonne rien aux caprices du hasard. Ce que mon intelligence et ma sagesse exigent, mon amour et mon cœur me le commandent : faire à ma créature bien-âimée une Destinée aussi digne de moi que béatifique pour elle.
Donc, ô homme, toi que j'ai surtout couvert de mes bienfaits ; toi, que j'ai posé au sein de mes créations, comme un roi dans son empire; toi que j'ai fait asseoir à ce royal banquet , oii toutes mes créatures sont conviées à te servir : lorsque tu nies insolemment la Destinée que je t'ai faite, et que je ne pouvais pas ne pas te faire ; o j bien, lorsque tu vis comme si tu n'étais qu'un produit du hasard; et lorsque, porté par le courant des événements, tu marches et te précipites au chemin de ta vie , comme si à ce chemin il n'y avait pas de terme, et comme si la Destinée n'était pour toi qu'un mot, un rêve, une chimère : oh ! alors, tu trahis à la fois et mon amour et ton bonheur; car, en insultant ton Créateur, qui a voulu te faire avec une Destinée une félicité, tu désertes à la fois et la Destinée et la félicité que te préparait mou amour.
Si Dieu Sagesse, Dieu Providence, Dieu Amour exige absolument une Destinée finale assignée
à l'homme sa créature, Dieu Justice ne l'exige pas moins.
Dieu infiniment juste jugera toute créature raisonnable sortie de ses mains; et, par ce jugement suprême divinement infaillible, il rendra à chacun seloD ses œuvres; recldet unicuique sccundum opéra ejus. Car, en me donnant une intelligence capable de connaître le vrai et une liberté capable d'embrasser le bien, en même temps qu'il me promet la récompense pour la vérité et pour le bien que j'aurai choisis, ce Dieu créateur me menace du châtiment pour l'erreur et pour le mal que j'aurai embrassés.
Dieu auteur et créateur sera donc pour moi rémunérateur ou vengeur. Dieu, mon Père, sera nécessairement mon juge. -
Et c'est là ce qui doit, tout à la fois, fonder notre légitime espérance et susciter nQS légitimes frayeurs.
Si la pensée de trouver en mon divin créateur mon divin rémunérateur, doit m'encourager à la pratique de tout lien; la pensée de trouver en lui un Dieu vengeur, a la puissance de me détourner de tout mal et de me tenir, même de loin, en face de ses suprêmes assises, dans une salutaire et religieuse épouvante; car, parmi toutes les
choses que je puis redouter, être jugé par la justice infinie armée de l'infinie puissance est, sans contredit, la plus redoutable.
Mais quelle sera, pensez-vous, la règle suprême, et, dans un sens vrai, le critérium unique du jugement de la créature raisonnable citée au tribunal de son Dieu créateur?
Manifestement, ce sera la conformité ou l'opposition à la Destinée qu'il lui a faite en la créant. C'est que là gît la raison radicale de la vertu qu'il doit récompenser, et la raison non moins radicale du péché qu'il doit châtier.
Qu'est-ce, en effet, que la vertu, si ce n'est dans nos actes la conformité et la tendance à notre fin dernière? Et qu'est-ce que le péché, dans sa notion fondamentale, si ce n'est, dans la créature libre, la libre déviation de la fin ou de la Destinée que lui fait le Créateur?
Qu'avez-vous fait (dira le Dieu créateur, devenu le Souverain juge), qu'avez-vous fait pour atteindre la Destinée que je vous ai imposée, la fin dernière pour laquelle je vous ai créé? Tout ce que vous avez fait pour vous satisfaire , rien que pour vous satisfaire, séparez-le de ce que vous avez fait pour aller au terme que je vous ai fixé, divide. Les actes que vous avez accomplis
pour arriver à votre Destinée, comptez-les, numera , et voyez ce qu'ils pèsent, pondéra.
Et puis, tir^z la conclusion ; jugez-vous vousmême, fac conelusionem. Vous n'avez pas voulu faire ma volonté suprême, ma volonté nécessaire, en allant à votre Destinée ; vous avez prononcé votre condamnation.
Ainsi le jugement de Dieu suppose la Destinée de l'homme; et la Destinée de l'homme est la règle et le critérium du jugement de Dieu. C'est ce qui vous explique pourquoi la justice divine est elle-même l'infaillible témoin , attestant l'existence de la Destinée humaine.
Si l'homme, en effet, n'a pas une Destinée finale, voulue, fixée et imposée par son Dieu créateur; alors surquoi, je vous prie, portera lejugement de Dieu ? Quelle en sera la base et la règle essentielle? Si l'homme n'a pas reçu, par le fait même de sa création, l'obligation souveraine d'atteindre un but marqué et voulu par le Créateur ; s'il existe uniquement pour errer, sans but et sans Destinée fixe, au désert de cette vie; s'il n'est créé que pour vivre, s'agiter et mourir; s'il n'a reçu, de par l'autorité de son Créateur, le devoir radical de coordonner tous les mouvo-
ments, tous les actes, et toutes les épreuves do sa vie par rapport au but suprême de sa vie; si leur infinie variété ne doit pas aboutir à cette grande unité, qui en fait tout l'ordre et toute la beauté : alors, de quoi l'homme sera-t-il responsable devant son Dieu créateur ? Sur quelle base pourra s'appuyer, de quel principe pourra s'inspirer, et quelle régie pourra suivre la justice divine, pour châtier ou pour récompenser la créature humaine ?
Ici la raison pose la question sans pouvoir se répondre ; elle demeure étonnée, stupéfaite devant un inexplicable mystère. Ou plutôt, non, car je me trompe, en admettant cette hypothèse. 11 n'y a pas de mystère, il y a une contradiction flagrante; il y a, tout à la fois, la négation de la justice de Dieu et de la responsabibité de l'homme. L'une etl'autre, avec la Destinée finale, s'évanouissant aux horizons de la pensée, comme des rêves fantastiques et d'insaisissables fantômes ; il ne reste plus qu'un simulacre divin, un Dieu incapable d'exercer sa justice contre le crime de l'homme ; parce que la négation de la Destinée supprime, à la fois, dans l'homme la possibilité de pré variquer et dans Dieu la raison de punir.
Et ceci nous conduit à considérer en Dieu, vu sous un autre aspect, la nécessité de donner une Destinéek l'homme.
Dieu créateur est nécessairement un Dieu législateur. Tous les êtres, sortis du travail de ses mains, sont soumis à des lois fixées et ordonnées par le divin ouvrier lui-même. Ces lois sont des régies permanentes ou des forces conformes à la nature même des êtres, et ayant pour l'onction providentielle de les conduire à l'accomplissement de leur propre Destinée. Car, à la bien définir, la loi n'est qu'une règle qui, dans le plan de Dieu créateur, doit diriger l'être créé à la fin particulière propre à sa nature. Chaque être, ayant une fonction à remplir dans l'ensemble des êtres, et son action propre à exercer dans l'harmonie universelle, est nécessairement soumis à l'empire d'une règle à suivre ou d'une loi à observer, pour l'accomplissement de cette fonction et l'exercice de cette action.
Sous ce rapport, les êtres sans raison et sans liberté, et même les êtres sans vie et sans spontanéité, sont soumis à une législation qui règle leurs mouvements, eties coordonne par rapport à la fin spéciale ou à la Destinée particulière
que leur a assignée le Dieu créateur, dans lo vaste et harmonieux mécanisme de la création universelle. Ces êtres, qui n'ont ni une intelligence pour comprendre, ni une liberté pour choisir, sont dirigés, mus et poussés vers leur fin relative par une force latente et silencieuse, qui n'est autre que l'expression de la volonté créatrice : et, sous l'action constante de cette force dominatrice, sans le savoir et sans le vouloir, ils vont à leur fin particulière, et font leur note propre dans l'universel concert qui chante la gloire du Créateur.
Mais, s'il y a des lois pour diriger et gouverner les corps ; il en est aussi et surtout pour diriger et gouverner les esprits, j'entends les êtres créés intelligents et libres. Sous ce rapport, le monde matériel et le monde immatériel, le monde des corps et le monde des esprits sont soumis au même empire de la législation divine; avec cette seule mais profonde différence, que les corps suivent, sans pouvoir s'en éloigner par euxmêmes, la ligne tracée, c'est-à-dire la loi imposée par le Créateur; tandis que l'être libre a, dans sa liberté même, la terrible puissance de résister à sa propre loi, et de se révolter contre l'ordre établi par son divin législateur.
Ainsi, dans les deux mondes, il y a une législation appropriée à la nature des êtres : voilà la ressemblance; mais, dans le monde matériel une législation aveuglément et forcément exécutée, et dans le monde immatériel une législation clairement connue et librement accomplie ou librement violée : voilà la différence.
Dans les deux mondes, la législation doit être adaptée et coordonnée en vue de la Destinée : voilà, sous ce rapport encore, la ressemblance ; mais, dans le monde des corps, toutmarche sous l'action d'une force irrésistible, à sa Destinée ; tandis que dans le monde des esprits, l'être créé libre, c'est-à-dire capable de céder ou de résister, d'obéir ou de désobéir, peut tendre à sa Destinée ou fuir sa Destinée : voilà la différence. Dans les deux mondes, enfin, tout se meut par un concours universel de l'acte créateur et conservateur : c'est, sur ce point encore, la ressemblance; mais il meut l'être matériel, sans lui laisser le ressort d'une libre activité; tandis qu'il meut l'être libre , en respectant sa liberté : voilà la différence.
Bref, ce qui est commun aux corps et aux esprits , ce qui est manifeste dans les deux mondes , c'est que, d'un côté comme de l'autre, la loi est
' adaptée et coordonnée par rapport à la Destinée, et que la Destinée est la raison delà loi; tellement que si l'on ne suppose l'existence d'une Destinée, la loi non seulement n'a plus raison d'être, elle ne peut plus même se concevoir.
Il résulte de là que, si, par hypothèse, Dieu créateur ne fait pas à l'homme intelligent et libre une Destinée conforme à sa nature, il ne peut plus lui donner des lois.
Si l'homme, en effet, n'avait pas à attendre une Destinée finale, voulue et ordonnée par son Créateur, que pourrait être pour la créature humaine la législation divine ?
Si l'homme doit, sans but déterminé et sans Destinée précise, errer au hasard à la surface de cette terre ; s'il doit , comme le grain de poussière soulevé par le vent, tourbillonner sans savoir où il va, quel chemin suivre et à quel terme s'arrêter : alors quelle loi peut donner le Créateur à cette créature condamnée, elle aussi, à tournoyer et à tournoyer encore à tous les souffles de l'événement ? Quelle loi peut diriger Thomme dans sa course, si ce n'est la loi toujours changeante de la fantaisie et du caprice, c'est-à-dire de ce qui précisément échappe et se dérobe à toute loi?
Ah ! si Dieu, en tirant du néant cet être royal, cet être le plus fait à sa propre image, et, comme lui, dans sa mesure, capable de comprendre, d'aimer et de vouloir, lui a dit, en le créant, cette parole du désespoir, rappelée tout à l'heure :
« Va-t'en rouler sans fin dans les déserts du vide;
*. Qu'à jamais , loin de moi, le destin soit ton guide,
« Et le malheur ton roi, »
Comment comprendre que cet être livré par son Créateur lui-même à l'empire du destin ou au caprice du hasard, puisse être l'objet d'un ordre ou d'une prohibition , c'est-à-dire d'une loi quelconque ?
Et pourtant, Dieu est législateur, parce qu'il est Créateur. Dieu créant un être, surtout un être intelligent et libre, sans lui imposer une législation conforme à sa nature, c'est la contradiction, c'est l'absurde, c'est l'impossible. Car la loi de la créature, c'est la chaîne par laquelle le créateur rattache et ramène à lui l'être sorti de lui; chaîne nécessaire et divinement infrangible, sans laquelle le créateur, rentrant dans la solitude après l'œuvre de la création, ne serait plus rien pour sa créature , et la créature plus rien pour son créateur.
Donc, il faut nier un Dieu créateur, si l'on n'ad-
f4 LA DESTINEE
met pas un Dieu législateur; car qui dit création dit législation. Et pour expliquer la législation divine, il faut (quand il s'agit de l'homme) une Destinée humaine; la loi, dans son essence môme n'étant autre qu'une règle établie pour conduire l'être à sa Destinée. L'acte créateur implique donc l'existence d'une Destinée, comme il implique une législation conforme à la Destinée ellemême
Cette dernière considération, prise du côté de Dieu créateur, confirme tout ce que nous venons de dire sur l'existence de notre Destinée.
La fin dernière ou la Destinée finale de l'homme tient tellement, en effet, à l'action créatrice de Dieu, qu'eile en est absolument inséparable. L'une est la raison essentielle de l'autre; et il est impossible de concevoir Y acte créateur de Dieu, sans impliquer, par une sorte de priorité logique, la Destinée de l'homme, sa créature.
La fin dernière ou la Destinée finale est ce qu'il y a de plus primitif dans l'acte créateur. Ce qu'il y a de plus final dans l'exécution, dit saint Thomas d'Aquin, est ce qu'il y a déplus primordial dans la conception : Quod est ultimum in actu, est primum in conceptu.
La création n'a donc pu exister, qu'étant sup-
posée dans le Créateur l'idée de la fin suprême qu'il destinait à sa créature. Pourquoi et comment créer, si le Créateur ne savait ce qu'il voulait pour sa créature, et ce qu'il en exigeait comme terme de l'existence qu'il lui communiquait?
Qui ne voit que sans cette hypothèse, à savoir: une Destinée finale ou une fin suprême assignée librement à la créature intelligente et libre par le Dieu créateur, la création elle-même ne se peut plus même concevoir. Dieu apparaît alors comme un être absolument inexplicable : il devient un abîme de contradiction; car, lui, Etre infiniment intelligent, lui qui a, en essence» l'universelle intuition de tout, il fait en créant l'acte le plus grossièrement aveugle, c'est-à-dire un acte sans la perception et sans l'intuition de ce qu'il veut par son acte créateur.
Alors, en effet, sa création devient comme une production de hasard, une expansion inconsciente de l'activité divine, une sorte de végétation fatale de l'Etre divin, c'est-à-dire le panthéisme ou la négation même de la création.
Au contraire, supposez ce que nous enseignent ici la raison et la foi : Dieu se proposant dans son acte créateur, pour toute créature, une fin
relative, une fonction propre, et pour sa créature intelligente et libre, une fin dernière, ou une Destinée finale: Alors, dans mon Dieu créateur, tout s'accorde et s'harmonise: sa Sagesse est justifiée; sa Providence est expliquée; son Amour est satisfait; sa Justice se comprend; sa Législation a un sens clair et défini; bref, son acte créateur a sa raison d'être ; son œuvre, comme lui-même, est dans l'ordre et l'harmonie.
Ainsi la notion de Dieu créateur démontre, avec une absolue certitude, l'existence d'une fin suprême ou d'un terme final imposé, à la créature intelligente et libre. Lui-même est l'infaillible et l'irrécusable témoin de la Destinée qu'il nous fait et de la responsabilité qu'il nous impose.
Donc, pour nous, fuir la Destinée, oublier la Destinée, négliger ou dédaigner la Destinée, c'est offenser et insulter Dieu créateur; c'est outrager sa sagesse, sa Providence, son amour, sa justice, sa loi, son action créatrice enfin ; action mystérieuse, mais certaine, qui nous a fait sortir du fond de notre néant pour nous appeler à l'existence, et qui nous impose une fin, une Destinée, que nous ne pouvons décliner, sans nous condamner nous- mômes au légitime chà-
SA CEltTITUDE 87
timéht réservé à tout être qui sciemment et librement viole sa loi et fuit sa Destinée.
Voilà, Messieurs, ce que j'ai appelé le témoignage de Lieu, attestant la Destinée de l'homme. Ce serait ici le lieu d'évoquer les innombrables témoignages que Dieu lui-même, dans les saints Livres, rend à cette vérité fondamentale : l'homme créé pour une fin, une fin dernière, l'homme appelé à une Destinée, une Destinée suprême.
Mais il faudrait citer l'Ecriture tout entière ; cette vérité, en effet, chaque page de l'Ecriture l'enseigne; chaque parole, si je puis le dire, l'exprime ou la suppose. La Destinée humaine est le fond de toutes les révélations divines ; et quiconque voudrait la contester cette incontestable vérité, devrait anéantir l'Ecriture tout entière, déchirer toutes les pages des deux Testaments, et en jeter au vent toutes les feuilles éparses.
Cela fait, et tous les témoignages de Dieu révélateur supposés anéantis, restera toujours l'invincible témoignage de Dieu créateur.
Et même, abstraction faite de ce témoignage divin, nous pourrions encore invoquer le témoignage humain. C'est ce que je vais essayer de faire, dans la seconde partie de ce discours, en
vous montrant comment l'homme lui-même, à défaut des témoignages de Dieu, serait encore l'irrécusable témoin de sa propre Destinée.
Il est remarquable qu'aux témoignages qui sortent des profondeurs de Dieu créateur correspondent d'ordinaire des témoignages sortant des profondeurs de l'homme, sa créature; tant sont harmonieux les rapports qui existent entre la nature humaine et son divin Auteur.
Aussi, quand même par impossible Dieu créateur, par tous ses attributs essentiels, n'attesterait pas la Destinée finale de l'homme ; l'homme lui-même, par tout ce qui est en lui et tout ce qui se rattache à lui, en serait à lui seul l'irrécusable témoin. Voyez l'homme en lui-même ou dans sa nature propre; et voyez-le dans ses rapports avec les autres créatures; ce qui revient à dire : voyez-le par le dedans et par le dehors, dans sa vie intime et dans sa situation extérieure; vu sous ce double aspect, l'homme atteste qu'il a une Destinée ; et, sur ce point, il confirme non seulement une fois, mais deux fois le témoignage de Dieu.
SA CERTJTUDE 80
Oui, Messieurs, vous-mêmes, vous tous, par tout ce que vous portez au plus intime de votre être, et par la situation royale et dominatrice que Dieu créateur vous a faite dans son œuvre, vous êtes les témoins de la Destinée qui vous est faite et de la responsabilité qu'elle vous impose. Et. tout en vous écoutant vous-mêmes, vous entendez une voix qui sort de vous, qui est la voix de votre être tout entier; et cette voix, dans le calme de vos pensées , dans le silence de vos passions, rend ce témoignage ; elle vous dit : Nous allons à une fin, nous arriverons à un terme ; nous avons une Destinée .
Et la Destinée que cette voix vous atteste, ce n'est pas une Destinée quelconque, une fin commune à tous les êtres, que le créateur a placés au dessous de vous et soumis à votre royauté. C'est une Destinée qui vous est propre, une Destinée supérieure, royale et à vous réservée. Et tous, dans la pleine sincérité de nos âmes, nous sentons, avec les devoirs et les obligations, les responsabilités que cette Destin 'e nous impose.
Ah! sans doute, emportés que vous êtes trop souvent clans le tourbillon des affaires et des plaisirs; livrés peut-être plus ou moins à l'em-
pire de certaines passions, qui ont intérêt à vous voiler l'avenir pour vous mieux faire jouir des charmes du présent, je comprends que vous détourniez de cette grande lumière de la vie le regard de votre pensée; je comprends que dans l'enivrement des terrestres jouissances et de leurs félicités transitoires , vous aimeriez à redire, vous aussi, avec tant d'autres. « Venez; jouissons des biens qui existent; venite, fruamur bonis quœ sunt; couronnons-nous de roses avant qu'elles se flétrisent. Mangeons et buvons aujourd'hui, car nous mourrons demain. »
Oui, je comprends que dans le bruit des plaisirs et des fêtes, et surtout aux festins que la volupté vous y prépare, un moment vous vous plaisiez à porter l'oubli de la fin. Mais quand vous rentrez au sanctuaire intime de votre âme, force vous est d'y entendre une voix qui vous crie , infaillible comme un oracle : Nous allons à la fin; nous avons une Destinée.
Chose remarquable , l'homme par tout son être, par tous ses instincts, par toutes ses puissances et toutes ses aspirations, est le vivant témoin de sa Destinée et d'une Destinée proportionnelle à la supériorité de sa vie. Même en
le supposant seul sous le regard de Dieu et séparé ou isolé de tout autre être créé, l'homme ne porterait pas moins en lui-même l'invincible tâmoignag-e de sa Destinée.
Comment, en effet, l'homme, dans le sentiment intime de sa propre vie, pourrait-il ne pas éprouver ce besoin inhérent à tout être qui se sent intelligent, aimant et libre, à savoir, le besoin de désirer, d'aspirer, de chercher une fin ; et non pas seulement, remarquez le bien, une fin immédiate, intermédiaire, mais une fin vraiment suprême, c'est-à-dire une fin au delà de laquelle ni son intelligence ne conçoit, ni son cœur n'aspire, ni sa volonté ne cherche rien d'ultérieur? Est-ce que ce n'est pas là, surtout, le signe authentique qui distingue notre nature humaine de toutes les natures et créations inférieures? Ces êtres, sans raison et sans liberté, vont à leur fin relative, sans le vouloir, sans le savoir, sans même avoir l'idée d'une fin quelconque. Mais moi, je le sens, je porte dans le mystère de mon être, avec l'idée et la notion de ma fin suprême, un cœur pour l'aspirer et une liberté pour l'embrasser : privilège qui est l'apanage de ma royauté, et qui fait, tout à la fois, avec l'honneur et la dignité , le péril et la res-
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ponsabilité de l'homme : puissance grandiose, mais redoutable, puissance de chercher ou de répudier ma Destinée, et, comme telle, de faire tout mon mérite ou mon démérite, tout mon bonheur ou tout mon malheur.
Voyez, en effet, comme l'expérience universelle démontre, partout et en tout dans l'homme, cette recherche de la fin suprême inhérente à sa nature; et comme en tout, partout et toujours, il manifeste, de toutes les manières, l'invincible besoin d'avoir le mot révélateur de sa fin et de résoudre l'énig-me de sa Destinée !
Voyez comme l'homme, encore enfant, éprouve le besoin instinctif de chercher le pourquoi, la raison et la fin des choses ! Comme il harcèle, et parfois fatigrue de ses questions, ses devanciers dans la vie, lui encore novice de la vie! — Pourquoi cette chose? Et cette autre? Et cette autre encore?
Ainsi l'enfant s'avance dans la vie, en posant le pourquoi, et encore le pourquoi. Tous ces points d' interrogation se posent devant la fin de toutes choses. Et, plus la raison en lui grandit et se développe, plus haut et plus loin il pousse ses questions. Chaque chose, même la plus vulgaire et la plus accessible à
Son intelligence naissante, lui semble porter dans son sein un problème, dont il cherche à dégager l'inconnu.
Or, ce pourquoi que l'homme pose instinctivement devant tous les détails de la vie, comment pourrait-il ne pas le poser devant la vie tout entière? Comment, tôt ou tard, l'enfant devenu homme n'éprouverait-il pas le besoin de se poser ces questions, auxquelles l'être intelligent et libre, dans son état normal, ne saurait échapper tout à fait , ni toujours : Pourquoi ai-je fait mon apparition sur la terre? Pourquoi cet ensemble de facultés et d'activités, de mouvements et de tendances, que je nomme ma vie? Au bout de ces mouvements , de ces tendances et de ces agitations, qu'est-ce qu'il y aura, et qu'est-ce que j'y dois attendre? Où allons-nous, et où finalement devons-nous aboutir? A quel rivage doit aborder, enfin, cette vie tourmentée voguant, comme un frêle navire, à travers les obscurités et les orages du temps? Qui déchirera le voile qui me dérobe mon avenir? Qui me dira où est et quelle est cette Destinée, qui est certaine, inévitable, puisque tout en moi l'invoque et l'affirme en même temps?
Ah! ma vie est dans le mouvement, vita in
motu. J'y marche, j'y marche encore; et je me demande comment cette marche constante n'aurait pas d'aboutissement, ou ne devrait aboutir qu'au nc'ant; alors que cette marche n'est que le mouvement de la vie cherchant son complément et sa consommation?
Je suis une intelligence; je pense; et ma pensée, bon gré, malgré, s'élance vers l'avenir, par delà tout ce qu'elle voit et tout ce qu'elle touche de ce monde étroit et fugitif. Et, ce que ma pensée entrevoit par delà toutes ces frontières de la matière et du temps, par delà tous 1-^s mouvements et toutes les agitations, par delà tous les accidents, tous les changements et tjutes les péripéties de cette vie, c'est le terme final où je dois arriver.
Je suis un cœur: j'aime; et mon amour, par delà tout ce qu'il embrasse ici-bas, rêve un objectif suprême, dont la possession doit combler tous ses désirs. Or, cette aspiration , qui est la nécessité de ma vie aimante , ne peut être trompée. Ah! mon cœur me dit, par un témoignage que je ne puis récuser, qu'il a la Destinée d'aimer, au delà de tout ce qu'il peut aimer icibas, ce qui doit donner à son amour une pleine satisfaction.
Je suis une volonté' ; je suis un être libre, et , par delà tous les biens transitoires et incomplets que poursuit malibertéje yeuxautre chose, je veux le bien complet, le bien sans limites et sans fin, en un mot, ma Destinée finale.
Bref, toutes ces grandes facultés, qui constituent le mouvement de ma vie, ont une même et unique tendance; toutes, sous une même impulsion, convergent vers un même but : ma Destinée suprême. Et seule cette Destinée, que tjut mon être appelle, donne un sens et une signification à mon existence, sans elle absolument inexplicable.
Supprimez pour moi la fin dernière ou ma Destinée finale; alors, que devient ma vie humaine, avec sa dignité souveraine et ses aspirations sublimes? Cette vie qui tend en haut, cette vie qui cherche l'invisible et aspire l'immortel et l'infini, à quoi désormais la comparer, et que devient-elle en réalité? Que saisje? Et comment dirai-je? Une feuille que le vent emporte, et qui ne sait où elle va tomber? Un ruisseau qui s'écoule ou un torrent qui se précipite, sans savoir où il va se verser? Une poussière que mon pied soulève, qui va et vient, vole
en l'air ou retombe à terre, sans autre loi que ce vent qui la porte sur ses ailes?
En un mot, un mouvement sans but, une agitation sans règle, une marche sans point de départ et sans point d'arrivée; une énigme entre deux mystères , le mystère de l'origine et le mystère de la fin.
Supprimez de- mon âme la certitude d'une D' stiuée finale; alors dans tout mon être c'est la nuit, la nuit sombre et la nuit permanente; nuit désespérante, ne me permettant plus même d'attendre le jour. Plus d'éclaircie devant moi, ni proche ni lointaine; plus de rayons dans mes sentiers; plus de soleil dans mes jours; plus même d'étoiles dans mes nuits ; plus de phares lumineux me montrant le rivage au sein de la tempête. Tout est écueil, toat est naufrage, parce que tout est ténèbres.
Que dis-je? La négation de ma fin, la suppression de ma Destinée, ce n'est plus seulement le mystère et l'inexplicable, ce n'est plus seulement l'obscurité de la nuit ; c'est la déchéance de cette royale majesté que Dieu m'a faite de vant tous les êtres qu'il a prosternés devant moi, en les soumettant à mon empire.
Que devient ma vie, si je ne la puis regarder
dans cette lumière de la Destinée, qui seule m'en lai sse voir toute la grandeur et toute la beauté ?
Ah ! Messieurs, sans ce fanal brillant au plus haut sommet de ma vie, pour en éclairer toute la route, non seulement quelle sombre impasse, quelle marche obscure à travers les ténèbres ; mais quelle humiliation; mais, quel abaissement de ma royauté, en face de tous les êtres, dont Dieu m'a fait le maître et le souverain! Hélas moi qui n'étais pas hier et qui disparaîtrai demain, si je ne vois pas le terme où je dois tendre, en y entraînant tout le reste avec moi ; oh ! alors à quoi me sert cette royauté dont m'a investi mon créateur? Que suis-je dans cet immense mouvement qui m'emporte avec tant d'autres? Quoi! un phénomène parmi tant d'autres phénomènes? Que suis-je? Un fantôme? une ombre? un rêve? Fantôme lugubre , rêve douloureux, ombre fuyante, que sais-je enfin?
Moi, qui ai une intelligence pour comprendre, un cœur pour aimer, une volonté pour chercher et embrasser ma fin, quoi! me voilà, dans l'absence de toute Destinée, tombé au-dessous de tout ce que je dois dominer? Me voilà moins que le souffle qui passe en effleurant mon visage; moins que la fleur qui s'épanouit pour
CS lv destin :::
donner son parfum; moins qnc l'arbre qui végète pour produire son fruit; moins que l'en coule pour féconder la terre; moins que l'in qui bourdonne et l'oiseau qui vole! Pourquoi? Parce que tout cela a un sens que je comprends, une destination que je vois de mes yeux, que je touebe de ma main ; et que moi, je suis moi-même devant moi-même l'incompréhensible et l'inexplicable !
Ainsi, non seulement, l'homme en face de son Dieu créateur, même en faisant abstraction de toutes les créatures qui l'environnent, tire de toutes les profondeurs de son être l'irrécusable témoignage de sa Destinée; non seulement, cette Destinée, il l'affirme par tous ses meilleurs et ses plus nobles instincts; il l'affirme par cet insurmontable besoinde connaître la raison etla fin de toutes choses, par conséquentde la vie tout entière; m'affirme par son intelligence, par son cœur, par sa volonté, par sa liberté, par tout lui- même, enfin ; il l'affirme surtout par son absolue impuissance de donner à sa propre existence un sens et une signification quelconques, en dehors d'un but final à poursuivre, d'une fin suprême à atteindre, bref, d'une Destinée à conquérir :
Mais ce témoignag-e, que l'homme tire du
SA CEIU'ITUDii 90
fond de lui-même, s'agrandit et se confirme singulièrement par celui qu'il tire de sa situation respective vis-à-vis des créatures qui l'environnent, qui le touchent et avec lesquelles il entre, de par la volonté du Créateur, en de nécessaires rapports.
L'homme n'est pas seul à vivre et à se mouvoir à la surface de la terre. Autour de lui se déroule, sur une scène magnifique, tout le vaste panorama des êtres avec lesquels il a la vocation de vivre, et vis-à-vis desquels le Créateur lui a fait une situation spéciale, et dans cette situation une fonction providentielle.
Or, c'est de cette situation et de cette fonction voulues par son Dieu créateur, que l'homme fait sortir une nouvelle démonstration de l'existence de sa Destinée: en sorte que, sur ce point fondamental, le témoignage du dehors confirme péremptoirement le témoignage du dedans.
Quelle est la vraie situation de l'homme en face des créatures qui l'environnent?
De l'aveu de tous, l'homme est le plus haut sommet de la hiérarchie des êtres qui apparaissent dans notre monde terrestre. Non seulement il en est le sommet, il en est le centre aussi; car tout y converge et vient, en s'y concentrant, se
résumer et s'abréger en lui. En uu mot, dans ce royaume de la création qui l'environne et relève de lui, l'homme est Rôt; il est Maître, Souverain, et Dieu a tout mis à ses pieds, omnia suhjecisli sub pedibus ejus (1). Vassal de Dieu, vu du côté des créatures inférieures il est constitué maître pour commander à ses œuvres. L'Ecriture, au livre de la Genèse, constate l'investiture de cette souveraineté; car elle montre l'homme créé pour « dominer, à la fois, les oiseaux du ciel, les poissons de la mer et les animaux de la terre (2). »
Il résulte de là que ce qui, au point de vue de la fin et de la Destinée, apparaît dans tous les êtres placés au-dessous de l'homme et relevant de sa royauté, doit s'affirmer d'une manière supérieure de l'homme lui-même. Par conséquent, si tous les êtres soumis à son sceptre souverain, ont dans la création une fonction propre et une fin relative; l'homme, à plus forte raison, doit avoir une Destinée supérieure à tout ce qui est au-dessous de lui, c'est-à-dire une Destinée vraiment transcendante.
Or, voici le fait le plus universel, et en même
(1) Psaume 8
(2) Gen. 1-2'.
temps le plus rayonnant d'évidence : tous les êtres de la création placés au-dessous de l'homme remplissent une fonction providentielle, et sont coordonnés par rapporta leur fin relative.
Voici, en effet, dans toutes les sphères de la création que l'homme domine de sa hauteur, le spectacle tout à la fois le plus grandiose et le plus instructif : c'est que chaque être, depuis le plus éloigné jusqu'au plus rapproché de l'homme, est coordonné par rapport à un terme qu'il doit atteindre, à une fonction qu'il doit remplir. Ce phénomène de l'universelle ordonnance de tous ces êtres par rapport à leur fonction propre et à leur fin relative, est la plus éclatante démonstration do l'existence du divin Ordonnateur.
Le monde visible est la révélation universelle de ce que les philosophes ont nommé les causes finales : et, pour quiconque ne ferme pas lc< jeux au rayonnement de l'évidence, la finalité y éclate, comme la lumière du soleil.
Si je voulais pénétrer avec vous aux abîmes de l'espace, pour y chercher le secret de l'harmonie sidérale ou du concert des mondes chantant la gioire du Créateur : oh! comme il me serait facile de vous montrer, dans une pleine lumière, comment chaque astre du firmament
a sa fonction prédestinée dans cet immense mécanisme des mondes, qu'un savant a bien nommé ïa mécanique céleste; et comme il a la vocation de taire sa note propre dans ce vaste et harmonieux concert ! Comme il est évident que la lune à un rôle providentiel à remplir par rapport à la terre ; l'une et l'autre par rapport au soleil; et comme il est plus manifeste encore que le soleil a, par rapport à tous ses satellites, la fonction de leur envoyer lumière, chaleur et fécondité !
Mais laissons les merveilles et les harmonies des corps célestes , ou du monde sidéral. Ne nous arrêtons qu'aux merveilles de notre monde terrestre, à tout ce que nous voyons, à tout ce que nous touchons.
Qui pourrait ne pas voir comment, dans ce monde inférieur, tout est créé pour une fin à atteindre, pour une fonction à remplir ; comment toutes les sphères de l'être y sont coordonnées les unes par rapport aux autres; comment le monde minéral est pour le monde végétal ; comment le monde végétal est pour le monde animal, et comment ces troismondes superposés sont pour l'homme lui-même, qui dans son corps les résume, les abrège et les concentre?
Et puis, si dans chacune de ces sphères vous venez au détail; si, dans chaque corps vivant, végétant ou même inanimé, vous recherchez, avec sa raison d'exister, la fonction qu'il doit remplir et le but qu'il doit atteindre : oh ! quel spectacle vous est donné! Quelles merveilles s'offrent à vos contemplations, et quelle inépuisable matière à vos méditations! Là, non seulement chaque corps, végétal ou animal, a safcnction à remplir dans l'ensemble harmonieux des corps, qui plus ou moins se touchent, se compénètrent et se perfectionnentmutuellement;mais, dans chacun de ces organismes vivants ou de ces corps organisés, vous découvrez un ensemble d'organes qui, par la diversité et la multiplicité de leurs fonctions, concourent au même but, c'est-à-dire à la conservation et au fonction aement de l'organisme tout entier. Et, sous ce rapport, le corps humain, ce chef-d'œuvre plastique de la main divine, vous offre, dans sa prodigieuse diversité, la plus admirable et la plus ravissante unité.
Etsi, pénétrant plus avant dans le mystère des harmonies de tous ces mondes, vous cherchez la raison ou la cause immédiate de tous ces mouvements, de toutes ces fonctions si divinement
coordonnées; vous constatez partout, dans la diversité de leurs opérations, l'unité de la force qui les explique : force mystérieuse en elle-même, mais manifeste par ses effets ; force tout à la fois latente et éclatante, se nommant, dans l'ordre purement minéral l'attraction , dans l'ordre végétal la sève, et dans l'ordre animal V instinct.
La force d'attraction, dont la Destinée et la fonction est manifestement d'expliquer tous les mouvements des corps, depuis le plus petit des grains de sable jusqu'au plus vaste des soleils, et de maintenir, dans les champs de l'espace, leur équilibre harmonieux.
La force de la sèoe, qui se pousse à travers des sentiers mystérieux, avec une incomparable douceur et une irrésistible puissance, comme l'action de Dieu dans la création; et dont la Destinée, la fonction manifeste est de faire éclore, à la surface de la terre, avec le monde charmant des fleurs l'abondance des moissons et des fruits.
La force de l'instinct, qui poussant à son insu l'animal à l'accomplissement de sa Destinée, lui en fait deviner et employer les moyens. Instinct mystérieux, qui avertit l'oiseau de préparer son
nid, comme s'il avait la divination de la progéniture dont il construit le berceau ; instinct prodigieux, qu'on serait tenté de confondre avec l'intelligence et la liberté, mais qui n'est que le signe de l'intelligenceetdelavolontécréatrice; instinct providentiel, auquel Dieu a donné, en le créant, cette impulsion sourde, cette tendance inconsciente vers sa propre Destinée.
Et si vous parcourez, pour vous en rendre compte, les spectacles qu'offrent à vos regards tous les êtres qui obéissent à la triple force dont nous venons de parler ; comme il vous devient évident qu'aucun des êtres n'existe, ne vit, ne végète, ne se meut ou ne travaille pour lui-même, mais pour la fonction et la Destinée qui lui est faite.
Qui pourrait ne pas voir que les trésors même du monde minéral, que la terre renferme dans son sein, ne sontpas pour la terre elle-même, mais pour d'autres êtres qui apparaissent à sa surlace, et qu'eux aussi ont une Destinée qui se découvre de plus en plus aux regards de la science, à mesure qu'elle en pénètre le mystère et en devine la fonction providentielle ?
Qui pourrait ne pas voir que l'eau coule à la surface de la terre et qu'elle y tombe du ciel
pour y porter avec le rafraîchissement la germination et la fécondité; que la fleur existe pour nous donner le spectacle de sa beauté et nous prodiguer le charme de ses parfums ? Que l'arbre croît, fleurit et produit pour faire goûter à d'autres êtres que lui-même la saveur de ses fruits?
Qui pourrait, en montant d'un degré l'échelle des êtres, ne pas voiraussi, àlalumièrede l'évidence, que l'animal vit et se meut pour une Destinée , un but providentiel ? La brebis pour donner sa toison, le cheval son agilité, le bœuf sa force, la vache son lait ? et comme il est évident que tous ces êtres, dans le plan du Créateur, existent pour se mettre au service de l'homme, et pour donner à tous ses besoins leur légitime satisfaction!
Ainsi, rien n'est plus certain; pas un être qui n'ait, dans la hiérarchie des êtres, avec sa place marquée, sa fonction ou sa Destinée grandissant et s'élevant avec l'être lui-même; et tout cela placé au-dessous de l'homme, et se mettant au service de sa royauté.
Or, s'il en est ainsi; coramentrhomme, le sommet, le centre, le roi de tous ces êtres inférieurs, n'aurait-il pas une Destinée proportionnée à sa nature supérieure et à sa dignité royale; une
Destinée, grande et même plus grande que luimême, une Destinée, enfin, vraiment digne de lui ?
Toutes ces fonctions et toutes ces Destinées des êtres inférieurs, animés ou inanimés, et tous sans intelligpnce et sans liberté, se limitent à la matière et au temps, et, à leur point le plus élevé, se limitent à l'homme.
Mais l'homme, qui a une intelligence et une liberté; l'homme qui a une âme, un cœur, une volonté, à quoi se terminera-t-il?
Manifestement, plus haute est sa Destinée, plus sublime est sa fonction dans la création. Lw\ surtout, qui est esprit et, comme tel, a la capacité de concevoir, d'aspirer et de chercher l'immatériel et l'infini, évidemment il a une Destinée supérieure, une Destinée vraiment transcendante, parce qu'elle doit dépasser toutes les frontières du matériel et du fini.
Oh ! non, mille fois non, je ne puis admettre que tout ce qui est au-dessous de moi s'élève et gravite vers moi, sans que moi-même j'aie la vocation de m'élever, et si je le puis, d'élever tout avec moi-même, vers une fin supérieure. Ah ! je le vois, je le sens, la Destinée inférieure de tout ce qui se meut au-dessous de moi, me
montre la transcendance de la mienne; et elle m'atteste, que de cette transcendance elle-même dépend l'harmonie de la création.
Comment, sans insulter la raison et le bon sens, admettre l'hypothèse contraire?
Quoi ! tout ce que je vois, tout ce que je touche dans la création, a son but, sa fonction, sa raison d'être, sa Destinée enfin : et moi, qui dans le plan de mon Dieu créateur, du sommet sublimeoùil m'aplacé, ai la vocation de dominer tous ces êtres; moi qui seul ai reçu de Lui, avec Vidée de la Destinée, la liberté de la fuir ou de la chercher, de la conquérir ou de la repousser; moi enfin, qui seul, parmi eux, possède la conception de ma Destinée et l'ambition de ma fin; quoi! je n'aurais ni cette fin que je conçois , ni cette Destinée que j'ambitionne? Et je me roulerais à la surface de ce globe, je me traînerais dans les obscurités et dans les fanges de cette terre, sans savoir même ma raison d'exister, de marcher et d'agir, errant et perdu en mille sentiers ténébreux, comme en un labyrinthe où nulle lumière ne me guide et ne me laisse plus entrevoir même une issue ?
Arrière ! arrière cette hypothèse, aussi absurde et contradictoire qu'elle est désolante et désespo-
ir
SA CEBT1T0DM 103
rante. Oh! non, en vérité, ce'a ne p ut pas être. J'en jure, non plus seulement partout ce qui est dans mon Créateur; j'en jure aussi par tout ce qu'il a mis en moi, sa créature. A la double lumière qui jaillit, à la fois, des profondeurs de la nature divine et des profondeurs de la nature humaine, du milieu des obscurités, je vois luiro aux plus lointains horizons de ma vie l'astre qui doit me guider dans cctto traversée du temps, l'astre radieux de ma Destinée ou de ma fin dernière; et, appuyé sur le témoignage de. Dieu etsur le témoignage de l'hom me, je m'écrie sans crainte de me tromper, dev ant cet astre resplendissant pour moi comme le soleil on son midi : «J'ai une Destinée, une Destinée certain^ terme final et complément suprèmo deeotte vie passagère.
CONCLUSION
Dèslors, Messieurs, la conclusion dece discours, la conclusion à la fois doctrinale et pratique est facile à tirer: Il faut affirmer la fin dernière, l'affirmer partout, l'affirmer toujours, l'affirmer par la pensée, l'affirmer par la parole, mais
surtout l'affirmer par l'action. Doue il faut tendre à la fin, et par là, en arrivant à la Destinée finale, accomplir la première et souveraine obligation de l'homme sur la terre.
Ah ! c'est que là gît, en effet, notre suprême, et dans un sens vrai , notre unique obligation; raison première et radicale de toutes nos autres obligations. L'homme, sans doute, a sur la terre, devant Dieu son Créateur et son souverain Maître , des devoirs multiples et des obligations diverses : mais là est dans cette diversité et cette multiplicité la magnifique unité : un seul devoir les renferme tous, et tous viennent, en réalité, se résumer dans cette souveraine obligation : tendre à la fin dernière, conquérir la Destinée. Avec la Destinée conquise et possédée, tout est gagné. Sans la Destinée conquise et possédée, tout est perdu; et, cette perte est absolument et à jamais irréparable.
Que penser et que dire, dès lors, de ces hommes qui, fermant les yeux au rayonnement de l'évidence , nient audacieusement l'existence même de la Destinée ? Et que penser et que dire aussi de ceux qui, sans oser la nier, font profession de l'oublier ? Hommes étranges, que l'on voit
stupidement se heurter au présent, en murant devant eux l'avenir, s'agiter dans les affaires, se plonger dans les plaisirs, sans accorder ni une pensée ni un regard à cette Destinée, qui est leur suprême affaire, et dont la possession doit être, un jour, leur suprême jouissance et leur souverain plaisir !
Ah ! Messieurs, vous ne serez pas de ceux-là. Vous vous direz, par l'action mieux encore que par la parole : J'ai vu, j'ai compris, j'ai affirmé dans mon âme ce que j'ai entendu dans le discours. Oui, je l'affirme de toute ma conviction d'homme, jele crois, de toute mafoi de chrétien, je le vois dans la pleine lumière de l'évidence : j'ai une Destinée finale, une Destinée qui doit être le complément, laperfectionetla consommation de mon être; et je vois dans la même lumière, et j'affirme avec la même certitude, que la conquérir est pour moi la suprême obligation, l'obligationmère, principeetracine de toutes mes autres obligations; car, à quoi puis-je être obligé, sije ne le suisàtendre àmafin etàaccomplir ma Destinée?
Donc, j'en prends la ferme et inébranlable résolution : je l'ai dit, et dès à présent je commence, Dixi; nunc cœpi. Dans tous mes mouvements et tous mes actes, dans mes souffrances comme dans
mes joies, je regarderai ma fin suprême, je tendrai à ma fin suprême, à ma Destinée finale.
Oui, faites ainsi, Messieurs, cherchez la Destinée; poursuivez la Destinée; à travers vos joies et vos tristesses , à travers les prospérités et les catastrophes, allez à votre Destinée. Ainsi vous accomplirez tout ce qui est, avec la souveraine volonté de Dieu la souveraine obligation de l'homme; et vous atteindrez, un jour, comme nous le verrons mieux plus tard, la suprême félicité de l'homme dans la possession même de Dieu.