La détresse d'une m`ere
.■lerucîit de la jolie ^^laîliildc-, âgée seuiv^uent de dlx-l;;^ uns. Il j'épouse ; la naissance de deux fils, Simon et Rr; • complète soxi bonheur. Mais, un jour, .liistm voit sa i entrer furtivement dans une maison où ils ne fréquenic p^-rsonne. Il connaît dès lors la détre?.^e des so; pçons; ô. la jalousie. Il espionne Mathilde, voulant la surprendi-e a\el'inconnu dont elle a fait l'heureux complice de sa t!ahis;r Cet inconnu lui apparaît un jour : cV-st un bel enfant 'huit ans que la mère couvre do baisers éperdus. Chenavat comprend: Mathilde était mère avant leur mariage. Une douleur terrible lui étreint; le cœur, mais il aime sa femme, il a pitié d'elle ; il la veut heureUiSe, quand même, près de lui. En lui-même, il pardonne et garde le silence. Cependant, la secousse a été si forte qu'iriui faut la solitude. 11 quitte Paris et s'Installe au château de la Vif'\e:ette, en Argonno. Pendant les dix-huit ans qui suivent, Lhenavat devine les efforts mystérieux de Mathilde, préoccupée d'assurer l'avenir de Richard. Il l'y aide sans qu'elle 5>n doute. Le jeune homme obtient le pof=te do directeur à la Verrerie de la Cfialade, voisine de la 'Vierîrptte. Ainsi, la mè - .■' - ^i'S sont réunis. Mathilde est complètement heureu?^- , ?
adoration de ses deux fils légitimes, ^-mon et IV'naiU!, ..randis auprès d'elle, et l'amour do Richard, son fils naturel, une le monde ignore, mais qu'elle voit, en secret, dans la forêt.
Mais Renaud et Simon surprennent les rencontre^ de Ri-
i TA liîruEèSE d'une mèu
chard et de leur mère. Renaud, le cœur empli d» dés'espoii'
et de haine contre l'honime dont Finfamie, croit-il, menace le bonheur de son pèie, provoque Richard et, se laissant emporter par la fureur, il l'étrangle, puis rentre à la Viergette sans avoir été vu. Mais, dans la terreur du scandale qui rejaillirait sur son père si la justice venait à découvrir sa culpabilité, Renaud projette de faire disparaître le cadavre, avec l'aide de Simon. Les deux frères, revenus sur le lieu du crime, constatent avec affolement que le corps a disparu !
Jean Mirador, propriétaire de la Chalade. mquiet de la subite disparition de Richard, entreprend de battre la forêt avec ses amis Renaud et Simon. Le père Jarrioles, étrange mendiant, aveugle, mais vagabondant partout, guidé par son chien Léopold, les accompagne. Ce chien, ayant hurlé par deux fois à la mort, l'aveugle est persuadé qu'un double crime a été commis dans la nuit. Léopold leur fait bientôt découvrir, miraculeusement conservée par une feuille morte recroquevillée, une goutte de sang. Justin Chenavat analyse cette goutte de sang et révèle à ses fils affolés qu'un homme a sûrement été tué d'une blessure faite à la tempe.
Cette nuit de crime. Valentine Thibaudier et Modeste Le Brioude l'ont passée dans la forêt, où un déraillement du train qui les conduisait à Paris les a jetées. Ces deux jeunes filles, qui vécurent séparées depuis. leur sortie d'une pension àe Nancy, ou elles étaient amies intimes, ont quitté furtivement Tune Verdun, l'autre :\Ietz, pour se soustraire aux brutalités qu'on leur faisait subir dans leur famille. Egarées dans ces bois, alors qu'elles cherchaient un chemin qui les eût menées au château de la Viergette, elles y ont vu deux meurtriers précipiter dans un four à chaux embrasé le cadavre d'un jeune homme. Terrorisées par les bandits, dont le visage disparaissait sous un voile noir, elles leur ont juré « que personne au monde ne pourrait les obliger à témoigner contre eux ». Au matin, à demi mortes de terreur et de fatigue, elles peuvent enfin gagner la Viergette en la compagnie de l'aveugle Jarrioles. Le châtelain, Justin Chenavat, a pour pupille Giselle Montauzé qui complétait, à la pension, un trio d'excellentes amies avec Valentine et Modeste. Les deux fugitives trouvent, provisoirement, un refuge auprès de celle-ci.
L'enquête, activement menée par le juge Larmouset, n'apporte aucun éclaircissement sur les conditions dans lesquelles disparut Richard. Cependant, des lettres trouvées dans une mystérieuse cachette révèlent aux frères Chenavat la secrète' maternité de leur mère. L'émotion de "^icnaud fait entrevoir à Jean Tvlirador une partie de la vérité, et bientôt Renaud, accablé de douleur et de remords, lui avoue quïl a .étranglé Richard. Mais il se défend d'avoir fait disparaître
le cadavre ot jure no pas comprendre d'où provient sa blessure n la tempe.
Mirador promet aux deux frères d'éclaircir ce mystère.
Cependant, un soir, Jarrioles, ayant fixé à Mirador un rendez-vous dans la foret, lui fait une grave révélation. Pendant la nuit du crime, raconte-t-il, il a entendu les assassins parler entre eux. Depuis, il a cru reconnaître leuî's voix. « Elles ont, dit-il, un timbre pareil, comme les voix do deux frères !» Il a attendu, guettant ceux qui parlaient, afin d'apprendre leur nom. Maintenant, il le connaît. Pencné vers Mirador, il va le lui révéler... Mais ce dernier, qni, depuis quelques minutes, lutte contre l'étouffement d'une subite crise cardiaque, s'écroule aux pieds de Taveugle. Jarrioles ne ee doute pas de ce qui se passe près de lui. 11 murmure le nom des coupables. A cette révélation repor.d un ricanement suivi d'une fuite précipitée. L'aveugle, alors, comprend sa dangereuse méprise. Affolé par sa solitude, car 6on chien s'est lancé à la poursuite du fugitif, il crie éperdument ; « A moi, Léopold ! A moi 1 » (1).
La vie n'était que suspendue chez Mirador...
Ses mains s'agitent et se tordent dans l'herbe glacée par la gelée.
Il pousse un soupir profond. Ses yeux s'ouvrent et restent longtemps fixés sur les étoiles "qui brillent au-dessus de la forêt, dans le silence des arbres.
Il n'y a qne cela de vivant : ces foyers lointains dans l'immensité des mondes que nous ne connaîtrons jamais.
La forêt semble morte. Pas un souffle. Pas inie branchette qui tremble. Les oiseaux nocturnes ne se font point voir ou s'ils passent, ils restent invisibles parmi ropaeité de pareilles ombres. Pas un miaulement de hibou, ni un hululement de chouette...
Jean se soulève.
Après chacune de ces crises qui arrête momentanément la
(1) Le covriivncrmcvt dr ce flramciHqve roman a paru d'ip.s la coJlecllon « Cin'éma Bîbliothî'.que » sous le titre : « La Goutte de Sang », ahonda-mment illustré yar les magnifiques photographies du film.
6 L*. l^STT.ESSE D'UKX MÈRE
\k\ il renr'^nd \1te le courant dé ses souvenirs, ratta-jhe eu un ciin dceil ce qui a précédé la crise à ce qui la suit...
Et il cherche raveugle...
- Allons, Jarfioles, je vous écoute, mon bonhomme. . Quels scîit les deux noms que vous alliez dire ? ^,
Nulle réponse. Il se met debout, fait en chancelant et en se retenant aux murs, le tour de la Maison-du-Roi...
— ïi est parti l.. Voilà qui est étrange. Parti ? Pourquoi? 11 appelle....
— Jarrioles î Eh ! père Jarrioles 11 Une voix lui répond :
— Mon capitaine 1 Enfin, je vous trouv^^ mon capitaine... C'est Poum... Il a suivi l'officier, malgré la consigne...
trop inquiet pour le laisser s'engager seul dans la forêt... mais il Ta perdu de vue... Il a rôdé longtemps, sans savoir, et il allait regagner la ChaJade lorsque l'appel de Mirador est arrivé jusquà lui.
L'officier, haletant, tombe dans les bras de Poum.
— Tu as bien fait de venir... J'aurais eu de La peine à rentrer sans aide...
— Venez, mon capitaine, venez, dans les bras de Poum ! Et le nègre le prend avec des précautions infinies et l'emporte comme un enfant
Durant le trajet. Mirador repense à la disparition de l'aveugle.
— Pendant que tu étais à ma recherche, tn n ^^- pas rencontré Jarrioles ?
— Non, mon capitaine.
— Tu n'as vu personne ?
— J'ai vu M. Benaud et M. Slmoo..,
— Où cela?
— Pas bien loin de la Maison-du-Roi...
— Et que faisaient-ils là ?
— Je ne sais pas, mon capitaine... Ils allaient, ils v^ naient... On aurait dit qu'ils se dirigeaient vei's la maison, après quoi, ils aTaient lair de s'en éloigner.
— Ils t'ont aperçu ?
— Je ne crois pas, mon capitaine...
Alors Jean tomba dans une douloureuse rêverie. Que faisaient-ils là les deux frères ? Pourquoi les retrouvait-on, ainsi, partout? Partout où des soupçons pouvaient les atteindre ?... QueUe recherche les avait poussés dans la forêt c£tt« nuit-là ? Ils savaient que Mirador devait avoir un rendez-vous avec Jarrioles... Ils voulaient donc surprendre ce rendez-vous?... Ils avaient donc un intérêt à cela?...
Que croire ? Que croire ?
Soudain, sa rêverie est interrompue..
Ua cri lointain retentit dans la for^ si paisible,..
La .......... ,.^Ut T
Un cri affreux I... Un cri qui n'a rica d'huiXiain li
— As-tu entendu, Ponm ?
— Oui. mon capitaine...
Ils écoutent. Le cri ne se renouvelle j-*.-.. i^ ... ^ b.st tout trcmblunt. Cependant, il est brave, mais aupeiitUieux.
— C'est bien, dit Jean, repose-moi par terre, je me Bena mieux...
Ce cri, cet inconnu, ce mystère tragique deviné partout, il n'en faut pas davantage pour rendre à l'officier les forces qui lui manquaient.
— Allons, Poum 1
— Où ça, mon capitaine ? fit le nègre, redevenu calme.
— Il se passG Ià-ba.'3, dans ce coin de for(;t, des choss.s qu'il faut que je connaisse.,.. Poum ! Allons vers le cri que nous venons d'entendre !...
— Bien, mon capitaine...
Et, rebroussant chemin, ils se jetèrent dans les fourrés !
Jarrioles continuait de marcher vers les cria de Eon chien... et 11 hâtait le pas, maintenant qu'il lui semblait se rapprocher de son compagnon, tous ses sens en éveil, pour remplacer celui qui lui manquait, et qui, du reste, ne lui eût guère servi, au milieu de ces ténèbres...
Parfois, il criait à l'aide, car il avait peur... Il se sentait environné de dangers, ayant des pièges sous chacun de ses pas, et quels pièges I...
Tout à l'heure, il avait senti, dans une rapide étreinte, la main de l'homme qui avait surpris, par un artifice criminel, la fin de la confidence qii'il crovait faire à Mirador... Le sens du toucher est si subtil chez îes aveugles, qu'on en a vu garder, au bout de quelques années, le souvenir d'une^
f)oignée de mains et nommer, au bout de ce long temps/ 'homme qui la leur avait donnée...
Voilà pourquoi l'aveugle marmonnait entre ses dents, tout en marchant, courant, trébuchant, tombant et se relevant :
— Il y a un an, il m'a serré la main, après m'avoir mené boire aux Trols-Pinsons, un soir de la fute à la Chalade... Tout à l'heure, je l'ai reconnu, c'est le même... Ah ! mon Dieu, mon Dieu I comme j'ai peur... je ne rencontrerai donc personne dans cette solitude...
Un cri de Léopold se fit entendre.
— A moi, Léopold I A moi, mon bon toutou 1 Parfois, il écoutait le son de ses pas, leur résonnance
dans le calme profond et il retrouvait ainsi îe lion où il était... soit quHl longeât des taillis bas, soit au contraire qu'il entrât daii.? un coin de haute futaie... U flAix^ Tair froid :
— Les fours à chaux ne sont pas à plus de cinq cents ! mètres...
Un peu plus loin :
— Me voici près de l'abatage de cet hiver... ça sent bon le bois coupé frais. Ils ont dû scier un chêne sur le tronc duquel j'avais écrit mon initiale, un dimanche, quand j'avais vingt ans... avec ma bonne amie...
Le bruit d'une lutte arriva jusqu'à lui...
D'une lutte où Léopold était un des combattants, car il grondait et hurlait... selon qu'il mordait ou qu'il recevait des coups...
— Il est brave, Plu&-qu'un-homme, mais il est petiot et pas très fort I... S'il s'acharne contre l'autre, c'est qu'il a une rancune... Contre qui Léopold peut-il bien avoir gardé rancune ?... Et à cause de quoi ?... Ah ! oui, oui, je me souviens... Pas plus tard qu'hier... quand j'ai donné mon rendez-vous à M. Jean, près du hangar, Léopold a reçu un coup sur le dns... Il était tout en sang. Donc quelqu'un écoutait... C'e#t celui-là qu'il poursuit... Et, tout à l'heure, près de la Madson-du-Roi, ils étaient deux : l'un est resté, pendant que Léopold se mettait à la poursuite de l'autre... Ah ! bon Dieu de bon Dieu 1... je sens qu'il va m'arriver quelque chose... Oui, là, là, devant moi... je sens, je sens... un obstacle...
Il fit tournoyer son bâton avec un moulinet... Et, chose étrange, une ombre se détacha d'un arbre et s'enfonça dans le bois.
Il pencha la tête pour surprendre le bruit de pas :
— Je savais bien qu'il y avait quelqu'un... je sentais l'homme !...
Il frissonna... car il crut percevoir, pour la troisième fois, un rire étouffé. Alors, il fut pris de tremblement... essuya, du plat de la main, la sueur qui ruisselait de son front, malgré le froid très vif.
Non loin de là, Léopold continuait d'attaquer et de mordre...
— Viens, mon bon chien, viens ici.... Ces gens ne t'ont rien fait... il faut les laisser tranquilles... Veux-tu venir ici, Plus-qu'un-homme ?...
Il tremblait... se plaignait...
— Oh ! cette nuit ! l'horrible nuit de mes pauvres yeux !... Viens, Léopold... tu ne vois donc pas que c'est de braves gens qui sont là pour colleter un chevreuil, et rien de plus... Ça ne te regarde pas, de faire la police des forestiers...
Tout à coup, les grondements de Léopold changèrent de ton...
D'abord, c'a valent été des cris de colère... cette sorte de ronflement de menaces des chiens qui vont attaquer...
"la DÉTHESSE D'î'NE mèue 9
Puis, les cris de rage joyeuse de la bête qui mord et se venge...
Et chez rhomme, rien...
La lutte muette... mais certes aussi cruelle, implacable...
Pour l'aveugle, Léopold avait l'air de se battre contre un fantôme...
— Viens, Léopold, viens, que je te dis... faut pas mordre comine ça, &ans savoir...
Un silence I... Un silence qui redoubla l'effroi de l'aveugle I...
Son bâton refit un moulinet rapide, autour de sa tête... Il cria :
— Je ne vous ai rien fait... Laissez-moi tranquille !... L'aveugle de nouveau, avait « senti » l'homme dont la
menace errait autour de lui, le précédait, le suivait, apparaissait à sa droite, à sa gauche, depuis la Maison-du-Roi. Et, en effet, une ombre disparut encore, pour s'évanouir dans les broussailles.
Il y eut une agitation brusque, dans les branches... les unes cassèrent, crautres craquèrent... puis des cris...
D'abord, un hurlement affreux... qui emplit la solitude de la forêt.
Ce hurlement que Mirador avait entendu... et vers lequel 11 accourait...
Ensuite de rauques grondements de plus en plus sourds et rares...
Puis un râle de détresse, un râle d'agonie que l'aveugle perçut très bien et qui était pareil au bruit d'une déglutition...
Tarriole.s eut un gémissement :
— Ne faites pas de mal à mon chien... je vous en prie... Nous nous en irons du pays... Vous n'entendrez jamais plus parler de nous... Mon toutou, mon pauvre toutou... Mais qu'est-ce qui lui arrive donc, mon Dieu de mon bon Dieu 1
Et, dans son angoisse, le vieux se met à prier, sans
savoir ce qu'il dit... Il prie, parce qu'il est terrifié ; il prie
pour son chien, il prie pour lui-même : <( Notre père qui êtes aux cieux, que votre nom soit
sanctifié... »
Après quoi, dévotement, il fait le signe de la croix : « Au nom du Père, du Fils, du Saint-Esprit, ainsi soit-ill» Les cris, les râles, les soupirs ont cessé... Le mendiant garde un reste d'espoir, appelle tout bas,
en frappant sur son genou :
— Allons, viens, toutou... Viens, moH camarade... N'aie pa.-* peur, va... c'était pour rire... Ils ne voulaient pas te faire de mal.
Léopold ne répond pas. Et l'on n'entend aucun brui^
rHi piétinements, ni lutte, ni criiquement, ni froisseiieïi^ de branches.
L'g vieillard quitte alors la sente qu'il a c---^- ' lADips.
Il pénètre dani It bolg, sur sa gauche.
C'est de ce côté que sont partis les cris,..
Le drame, s'il y a eu drame, s'est passé là... à quelque^^ pas... dans le gaùlis...
Il s'embarrasse au milieu des ronces où il laisse de^ lambeaux de vêtements. Parfois, les longues tiges fiox^les l'enlacent par le travers du corps, si tenaces, qu'elles lui paraissent des cordes dont les extrémités seraient tenues, maniées, serrées par des mains d'hommes...
Plus rien pour se guider...
Ah ! s'il entendait seulement un grondement de Léopold, un aboi, si faible qu'il fût, ou le i)attement léger de la s'-aeue contre les herbes séchées par la gelée...
Il s'arrête, et son effroi augmente.
Car il lui a semblé entendre la respiration d'un homme, là, devant lui...
Il se met en garde arec son bâton prêt à frapper, le pauvre infirme...
— Qui est là ?... Je suis sûr qu'il y a quelqu'un...
On ne répond pas... il se retourne... prêt à frapper par dsrrière...
Car, par derrière aussi, il a cru surprendre le souffle d'une créature humaine...
Il pensç, dans l'efiroyable détresse où il se m.eut :
— Ils m'ont suivi tout le temps, depuis la Maison-du-Roi. Ils ne m'ont j^oint quitté... Ils sont d«ux... l'un ici... l'autre là... Pourquoi ne dis€nt-ils rien ? Et qu'est-ce qu'ils veulent de moi ?...
Il se remet en marche...
Il appela :
— Léopold ! Léopold ! Où es-tu donc, méchante bête ? Au loin, à l'église de la Chaîade, quatre quarts tintèrent
ienteraentl
Jarrioles compta ensuite huit coups...
— Huit heures ! Seulement ! J'aurais juré que c'était la fin de la nuit II
Il tape avec son bât^n contre les troncs d^arbres...
— Je ne sais plus où je suis... et mon pauvrp Léopold qui m'abandonne' !... Mol qui croyais à la reconnaissance df^s bêtes... Alors, c'était moins qu'un homme 11
Le voilà qui s'arrête encore...
11 a perçu, vers sa gauche, tout près de lui, presque è il3. portée de son bâton, la respiration humaine... Il a perçu, vers sa droite, une autre respiration... «- lU Boni là, tous les deux.,. Mais que veulçnt-il*?...
]K DÉTRESSE D*UN£ MÈP.-: 1
Il n*03e plus se diriger ni vers sa droito ni vers ba gauche... car il 3€ risquerait de se heurter soit à l'un, sc'it à l'autre..
Et il va, l'aveugle, il va droit devant lui par les halliera,
r les brouss-fiiiles.
)r, on dirait que c'est cela justement que veulent les
Libres qui, d'un pas de fantômes, lui font cortège... On
dirait qu'elles veulent l'obliger à se rendre vera un point
qu'elles connaissent, qu'ellt^s aperçoivent peut-être, où elles
préméditent de l'abandonner, sans doute.
Il marche entre elles... Il se rend compte de ce qui hô passe, le vieux, avec la perception aiguë, pf«;ique Ruruatureile qu'il doit à son Infirmité.
— Ce sont eux qui me conduiaent... Mais Léopold n'est pas avec eux... Qu'est-ce qu'ils ont fait de Léopold ?
Dans cette partie de la. forêt, ne se trouve aucune fondrière, aucun ravin, aucun étang. Il est donc rassuré sut ce point... Ce qui peut lui arriver, cest de culbuter dans un trou... Qu'à cela ne tienne ! Cela lui est arrivé tant de fois... Puis, son bâton alerte qui frappe partout, lit le sentier, étudie la voie, ne manquerait pas de l'avertir.. . A sa droite, à sa gauche, ses deux guides mystérieux ne se gênent plus guère... ne dissimulent presque plus leurs pas...
Soudain, tout se tait.... Et comme l'aveuglô, brusquement^ s'arrête...
C'est là sûrement qu'ils ont voulu l'amener,..
Où est-il ?
Jadis, quand il voyait, et qu'il avait vingt ans, il so fût retrouvé aisément dans Us plus sombres retraites et les plus enchevêtrées de cette forùt qu'il aimait, qu'il parcourait en to'.is sens, qui avait caché ses maraudes àa gamins, ses amours de jeune homme...
Mais la nuit ! l'horrible nuit de seè yeux
Il huma- l'air... ii ne sentit pius l'odeur â- ic u-s iourg à chaux... mais une a\itre odaur, plus familière... plus parliculiore. ..
— Léopold est ici !...
Alors le bâton s'agite, frappe des petits coups à droite, à gauche, en avant, en arrière.
Le vieux «'avance d'un pas prudent... et munnnrc à voix
sse... effaré :
- Viens, mon Léopold, vieuB près de to?-,
Son front heurte quelque ciiosede m»' au bout d'une branche...
Quelque chose de mou et de chaud, et de doux comme- uno fourrure...
11 recule... avec une sorte d'horreur... puis il revient, porte ht main en êivsLui ^ur cette cboye ^i ë8 balanÇyC,
et qui est si douce... Sa main re-monte le long d'un ventre velu... rencontre des pattes rigides... un cou distendu... une corde autour de ce cou... une mâchoire entr'ouverte, une langue dont la pointe est projetée entre les dents... lî comprend enfin le mystère.... et il pcfusse un sourd gémissement...
— Mon pauvre ami ! Mon pauvre chien !... Ils t'ont pendu...
Et tout à coup, pris d'une rage subite, il tend les poings dans les ténèbres... il crie, oubliant tout-e prudence, son impuissance, sa faiblesse :
— Je te vengerai, mon vieux... Oui, oui, je dirai ce que je sais... et les voix que j'ai entendues... (( Tous les sangs sont rouges I » et je dirai aussi les noms des deux qui ont prononcé ces aifreuses paroles... Je dirai qui vous êtes... et le monde saura... que vous... que vous... vous nommez...
Il n'achève que dans un râle...
Une corde vient de s'abattre sur ses épaules.. Un coup violent serre le nœud coulant à sa gorge... et le renverse... puis, il se sent enlevé et ses pieds perdent le sol...
Mirador et Poum allèrent pendant bien longtemps à l'aventure. Ils se guidaient au hasard sur le cri qu'ils avaient entendu.
— Du côté de la nouvelle coupe ! avait dit l'officier.
Et c'était par là qu'ils se dirigeaient. Us faisaient des haltes fréquentes, car Mirador parfois perdait le souffle, puis ils étaient bien obligés de prêter l'oreille afin de surprendre quelque bruit nouveau. Par les sentes qui leur étaient familières, ils tournaient ainsi autour de la taille. Longtemps ils cherchèrent. Ils crurent, au bout d'une heure, percevoir des voix... ensuite, tout se tut brusquement... Mais ces voix étaient lointaines... avaient l'air d'une clameur de haine... d'un cri de colère...
— Nous avons été trop loin, mon capitaine..
Us revinrent sur leurs pas... Les huit heures de l'église de la Chalade sonnèrent... Le silence qui régnait maintenant partout impressionna Mirador...
Ce n'était pas pour lui qu'il avait peur.
Il craignait pour le pauvre infirme, inoSensif, sans défense, à la merci d'un enfant...
— Est-ce qu'ils auraient la lâcheté de s'attaquer à lui ? Us ??? Qu'est-ce donc que cela représentait dans son
esprit torturé par le soupçon ? Tout à l'heure, Poum avait rencontré les frères Chènavat... JZtait-il possible que la pensée d'un pareil attentat eût germé dans le cerveau de 068 deux garçons?...
— Un crimd «ngendre un autre Qiim» 1...
LA DÉTRESSE D'UNK MÈRK 1'^
Il secoua la tête... Noii, non, il y a, aussi, d«8 ctiostiB
impossibles... Là raison s'opposait à cette croyance... La raison, soit... Mais les faits?...
— Ecoutez, mon capitaine...
Des pas furtifs, brisant des brauchcttae mortes... mais loin d'eux, très loin...
Mirador cria :
— Jarrioles ! Eh 1 père Jarrioles ! où êtes-vous donc ? Rien. Le bruit des pas s'évanouit, ne sa renouvela point.
Le calme était si absolu qu'ils semblaient marcher dans une forêt do rôve...
Ils cherchèrent une demi-heure encore.
Ils s'étaient séparés, afin de diviser leurs efforts... mais ils s'appelaient de temps en temps afin de ne pas se perdre vt de se prêter secours, s'il le fallait.
Soudain, Poura cria :
— Mon capitaine î oh ! mon capitaine I vite ! vite I!
A travers les broussailles, Mirador se hâta de le rejoindre,
La lune venait enfin de se lever...
A travers la campagne, elle n'avait pas de peine à dis-; siper les ombres de la nuit et répandait assez de clarté' ■)Our qu'on pût se guider, mais les hauts arbres de la forêt jaloux du mystère qui régnait à leurs pieds, ne lui permettaient d'entrer que parcimonieusement. La forêt s'éclairait ainsi par plaques de lumière, lesquelles ren- . daient par contraste plus sombres encore et plus redou-; tables les ténèbres d'alentour. !
Dans une de ces éclaircies étroites, pareilles à ces pro^: jections électriques d'un théâtre qui se concentrent sur un' ou deux personnages de la scène, les deux cadavres dej l'homme et du chien, pendus à la même branche, étaient! rigides...
Poum se met à trembler.
On entend claquer sa forte mâchoire dans un meuve-! ment rapide et nerveux... i
Déjà Mirador a coupé la corde qui retient Jarrioles... ; Le corps du vieux s'effondre dans ses bras... raidi... il lui donne tous les soins possibles... mais c'est inutile... plus rien à faire contre la mort... Poum en agit de m.ême avec Léopold... si elle revenait à la vie, la pauvre bête, qui sait si son instinct, quelque jour, ne servirait pas à découvrir, les criminels ?... Et Mirador se rappelait certaines histoires qui lui avaient été racontées dans son enfance... où l'intelligence de ces animaux avait presque égalé l'intelligence humaine...
Vain espoir !... Plus-qu'un-homme avait accompli jusqu'au bout son métier de brave chien qui avait été de précéder son maître... et de le guider... Il l'avait, cett« fois, précédv^ tt g«'i ■--. •• -iis l'éternité...
14 LA DÉTRESSE D'UNg MÈRE
Mirador resta vraiment bouleversé par ce d^ame. se rattachait, visiblement, au meurtre de Richard, et à sa. disparition.
Car si Jarrloîes avait été assassiné, c'était par les meurtriers de Richard.
Ils avaient deviné que Te^veugle savait certaines choses...
Ils avaient surpris la confidence promise... Ils l'eussent empêchée, cette confidence, par la force, peut-être — qui sait ? — par un autre meurtre encore, et cette fois, c'est Mirador qui en eût été victime... lorsque la syncope de l'ofRcier avait sauvé celui-ci, en rendant sa mort inutil©.
Qui donc côs sinistres inconnus, aux maias sanglantes ?
H Tous les sangs sont rouges ! »
Et pourquoi Renaud et Simon rôdaient-ils en forêt, la Huit venue ?
Jean leur avait avoué que JarHoles avait promis une révélation grave...
Ils étaient donc attirés vers la Maison-du-Rol par cette confidence ?
Alors ?...
— Non, non, c'est impossible... Tout les accabU... mais la raison combat pour eux....
Mirador était un garçon énergique et résolu. Il n'hésita pats une minute sur le parti qu'il fallait prendre.
— Poum, écoute bien mes ordres... Je vais rester auprès de ces cadavres jusqu'au jour... Il pourrait prendre aux assassins la fantaisie de les traiter comme ils ont traité Richard... sans doute... ©t d'aller les jeter dans les fours à chaux... J'ai, en effet, le pressentiment qu'ils ne sont pas loin et doivent rôder aux alentours... Toi, Poum, tu vas rentrer à la Chalade, tu enfourcheras ma bicyclette et tu flleTas bon train à Verdun où tu iras réveiller M. Larraouset... Tu lui racont-eras ce que tu sais et ce que tu as vu... Ah I cependant, corup rends bien, tu te tairas sur la renconti^ç que tu as faite aux alentours de la Maipon-dû- Roi 1...
— M. Renaud et son frère ?
— Oui... Là-dessus, silence... c'esi dît?...
— J'ai compris, mon capitaine...
— Maintenant, va et dépêche-toi, car il fait un froid de loup et si vous tardiez trop, à l'aube vous pourriez bien me trouver gelé... Eh bien, file I fUe donc I...
Poum ne bougea pas...
— Mon capitaine, Pouna voudrait rester ici... mon capitaine ferait lui-même la course... Mon capitaine est fâîfcle.=. srï^ e^4 attaqué, tl ce îîéff entrait mai...
— Obéis î..
LA.. PI^TRESSE l)'l \!; 15
— Mon ci\pitainé,''Je supplie...
Le nègrç sa mit à genoux et embrassa les mains de son
ni^ître.
Poum se releva... tira de sa poche un objet qu'il glissa .'.•ns lc3 mnins de Mirador.
C'était un revolver.
— Tu es un garçon prudent. Avec cela, plus rien h. craindre... Mais toi ?...
Le nègre montra toutes ses dents, en un lar^e sourira orgueilleux... Il tendit les deux bras, les raccourcit progressivement... et Ton vit, .sous sa blouse, saillir ses muscles énormes de jeune alblèie...
îl disparut aux yeux de l'officier, gagna le sentier. L-à, il faisait plus clair ! Pouni prit sa course vers la Chalade, léger comme un chevreuil.
Pendant cela, Jean battait la semelle contre un arbre, pour se réchauffer.
Elle fut longue et lugubre cette nuit passée près de ces deux corps... Dix fois, le jeune homme se refit à lui-môme rhi.stoire des derniers jours, dans tous les détails et avec toutes les observations... Et quelle étrange révélation il avait reçue des frères Chenavat, qui s'avouaient coupables du meurtre I... Il en arrivait à se demander s'ils étaient vraiment coupables !... Malgré leur aveu 1... Car il y avait des contradictions dans leur récit... Dans l'heure, surtout, où le crime s'était accompli... Six heures, disait Renaud i... Et il était rentré à sept heures au château, le mxCurtre commis... Or, l'aveugle avait surpris bien plus tard des phrases mystérieuses... Et c'était à dix heures que Léopold avait hurlé pour la première fois...
— C'est ù, y perdi'e la tête... murmura-t-il, et il est dommage que tu sois mort, pa\ivre vieux, car tu m'aurais peut-être mis sur la trace de la vérité...
Des doutes lui venaient au milieu même des efforts que sa raison et son amitié faisaient pour innocenter les deux frères... Oui, il doutait d'eux... h certains niomsnts. Qu'étaitce que cette disparition de cadavre qui paraissait les troubler tant, si ce n'était tout simplement une inventioa suprême ?... Ils ne voulaient pas laisser croire qu'ils fussent Î03 auteurs de ce forfait... La traînée de ce mort jusqu'au brasier des fours à chaux ! Cela inspirait tant d'horreur ! Pliis d'horreur encore que le meurtre même !I Ua acte de violence ou de passion, l'imprévu d'un tête-à-tête, pouvaient excuser le meurtre... mais cette lugubre pre-
rienade à travers la forêt |... ce cadavre ainsi transporté !... ■'.t la farouche éner^rie qu'il pvait fallu pour rexév^i.u.ion
riale, tout Cfiti indiquait que ce proje* avait été longue-
• ent mOri, examiné... que rien ne pouvait prendre ie crirùinci ù rimproviste l... Et voilà ce que Renaud «t Siaion,
maintenant qu'ils étaient de sang-froid, ne voulaient pas que Ton crût !!... Alors, ils avaient imaginé que le cadavre avait disparu !!...
— Mais s"ils disaient vrai ?.'..
De haute intelligence, de culture raffinée, d'une bonté mise à l'épreuve tous les jours, Renaud et Simon pouvaient-ils être devenus en une nuit, en une heure, des criminels abjects, des fous furieux ? Etait-ce possible ?
.C'était là que la raison triomphait.
Dès lors, il était beaucoup plus simple de croire à ce qu'ils avaient rac'ônîé, à ce geste rapide de brutalité chez Renaud, geste suivi de mort ?...
— Mais ils n'avouent pas cela, seulement... Ils avouent qu'ils sont ressortis avec la pensée de faire disparaître le cadavre... Oui, ils ont eu ce dessein horrible... Est-il vrai qu'ils n'aient pu l'accomplir ?...
Et torturé par tant de doutes déconcertants, les repoussant, les acceptant, Mirador regardait avec tristesse la figure maigre et convulsée de Jarrioles... La lune caressait doucement les tredts de l'aveugle...
— Ils n'ont pas voulu te laisser le temps de parler 1... Le froid l'engourdissait. Il se mit à marcher dans un
rayon autour des deux corps rapidement, pour se réchauffer, mais sans s'éloigner, car il ne fallait pas les perdre de vue... Et du reste, il avait toujours l'oreille aux écoutes et l'œil au guet... ainsi qu'en Afrique, lorsqu'il prévoyait quelque attaque traîtresse.
Vers deux heures du matin, le froid devint très vif...
— Après tout, rien ne m'empêche d'allumer du feu... Près de là, une ancienne place à charbon, où la terre
était battue, sans aucune broussaille, complètement isolée de la forêt environnante. Nul danger d'incendier les arbres.
Il ramassa du bois mort, qu'il entassa. Pendant qu'il se livrait à cette besogne, il s'arrêta deux foig pour écouter. Ses sens exercés lui faisaient deviner, aux alentours, des bruits suspects... Voir était impossible... On marchait, de deux côtés à la fois, comme pour le prendre, par devant et par derrière...
— Ils sont là, tous les deux !... Mais qui, mon Dieu?... Eux, ou d autres ?...
Il se sentait singulièrement lucide... mArae souriant., le danger lui plaisait... Il releva le cran de sûreté de son revolver, mais le laissa dans sa poche... Il voulait que les agresseurs — s'ils tentaient l'attaque — s'imaginassent le surprendre... Et afin d'augmenter leur confiance et de mieux les tromper, il reprit ses préparatifs...
Quand il eut empilé un bon tas de branches sèches, il fit claquer une allumette et y mit le feu... quelques flammes
LA DÉTRESSE D'UNE MtRE 17-
jaillirent... Il «fallait souffler pour activer la flcLmbée. Et \ pour souffler, il fallait se coucher à plat ventre... ou à \peu près...
i Les autres fi'allaient-ila pas profiter de ce moinent pour \élanc'jr ?...
^Car il les devinait là, tout près... Tun dans la direction de la Chalade... l'autre dans la direction de la Maison-du- Roi... De temps en temps, ici et là, Mirador entendait les brindilles d'herbos gelées quils foulaient sous leurs pieds...
Il se coucha..,, souffla... les flammes crépitèrent.
Des branches se brisèrent sous l'élan de deux hommes.
Déjà Mirador était debout, le revolver à la main.
Enfin I
Tout ce qu'il put distinguer, c© fut deux om.bres qui s'applatissaient contre terre, parmi les broussailles... La nuit sembla les dévorer, les anéantir... Jean écouta des pas qui fuyaient... de plus en plus assourdis... de plu3 en plus lointains...
Ce fut tout !...
L'officier eut un soupir de déconvenue, coula son revolver dans sa poche.
— Rien, toujours rien I murmura-t-il, découragé.
Le feu flambait et le réchauffait, projetant une vive lueur.
— Quel excellent point de mire je leur offre, s'ils ont un fusil I... Immanquable I
Les mains à la flamme, les yeux fixés au loin, sur les ténèbres, il attendit le coup.
On ne tira pas... Et, flegmatique, roulant une cigarette :
— Je crois que je serai tranquille pour le reste de la nuit...'
En effet, le reste de la nuit fut calme.
Sept heures sonnèrent à la Chalade... l'aube grise flotta sur les cimes des arbres.
Jean commença à voir clair autour de lui. La solitude s'c^nima peu à peu... Ce ne fut plus le lourd silence de cette nuit tragique... Il y eut des baUernents d'ailes dnns les branches... des pépiements de petits ois«aux transis de froM... des rouge.s-gorges... un merle... des geais criards à tète ébouriffée, comme s'ils n'avaient pas eu le temps de faire leur toilette, une pie, des pensons... ces oiseaux qui sont fidèles à nos bois môme par les hivers riî2^ourei!X.
Le juge d'instruction ne pouvait tarder à arriver, conduit par Poum.
En l'attendant, Mirador entreprit son enquête personnelle... Autour de l'arbre, à Tuno des basses branches duquel Jarrioles et son chien avaient été pendus, il remarqua des traces de piétinements dans les herbes froissées, dans les branchettee des buissons brisées... L'inspection âtten-
tlye qui; fit du cadavre de l'avôL.,. --^
cVîntéressant.,. Un seul dctail, mais sans i-
3 enquête... le pauvre vieux avait été son?';
ia inain, et c'était la main rivée autour de son bàtui
était mort...
Un autre détail, relevé sur le corps de Léopold.
C'était avec ia corde qui lui servait à conduire qu • n l'avait étranglé...
Au-fur et à mesure que l'aube fait place au jour et qu'un peu plus de iumièrjB pénètre sous les arbres, Mirador se rend compte des détails de cette scène...
C'est ainsi qu'avec une sxclîjmation de joie il découvre to1it à coup, dans la mâchoire entrouverte de Léopold, mi tout petit morceau d'étoffe adhérent aux dents iDlancb.Ti du pauvre chien... Soit en attaquant, soit en se défendaat, Léopold a mordu, tenaillé, «-•■--:* :>r^rr,nhJ. ^t voilà enfin un indice î,..
A quoi servira-t-il ?
Ser\ira-t-il, même ?
Qii'i'Tiporie ?... c'e.?t un indice... Et :Ce peut se
changer en une preuve I
Mirador le relire délicatement de la mâchoire... «'aperçoit qiîe sf-s doigts sont rouges... Cependant aucune blpqsuT-g chez Léonold... Les gencives et Je palais paraissent intacts,;. C'est rétoHe jnêroe" qvii egt imprégnée de sang... . . :, ^.u o....-- ^., .:.i.i:.. y-éicingé de ?aUve?... Est-ce le sang de rhaiûuie, qui a jaiiii sous la morsure ? Il sera facile de s'en assurer... Et ceci encore aura son importance, '-ar si l'homme a ét-é blessé, sa blessure ne peut-elle le rahir, surtout si elle est apparente ?... L'étoffe est un lailiâge gros-bleu assez commun, très épais et très solide... vêtement de résistance et, autant qu'on en peut juger au y.remier abord, ayant déjà un long usage, car 11 est élîmé par le frottement. Les tailleurs reconnaîtront aisément à quelle partie de vêtement a été arraché ce morceau, au veston, au gilet, au pantaîon... Selon toute apparence, Léopold, qui était p@tit. a dû s'attaquer an pantalon, et l'usure du lainage semolerait indiquer que le morctau a été détaché du genou... En ce cas. le cbien n^ay&nt pas lâché prisô, la morsure dut ètxe çrâvi...
Une enflure en est peut-4tre résultée.,.
Et l'homme boite !
— Notons ce détail dans notre mémoire. î murmurait roîficier qui rêvait.
Avant l'arrivée de Larmouset, il divisq, en deirx le iporce9r! '^étoffe afin d'en conserver une parile, sans priver r îiT'-jt? du juge de celle qui pourrait lui être utile.
A VQXUQ avait-il pris eôtte précaution que Larmouset arrivait, guidé par Poufli^ îUe nègr« l'avait mis au courant
DETRESSE b'UNE MÈRE »
penaa;i[ le irajet, (le telle sorte i\\ï\\ û'eut uucuhô quf'.-iuun à adresser, si ce n'est :
— Voua doutiez-vous de ce que ce pauvre vieux voulait vous dire ?...
Mirador lui raconta son entretien.
— Maid les noms ? les noms ?...
— Je les ig/îore... Jarrioles allait me les révéler quand J'ai été pria de syncope...
— Avez-vous quelque soupçon, cher ami ?
Jean répondit, avec fermeté, et fcans baisser les yeux sous Je 1 égard aigxrdu juge :
— Aucun soupçon !...
ruiouset réfléchit, puid fît claquer les doigt*^ avec *rfi gesce d'impatience. Evidemment sa conviction, à lui, était • faite. Mais il n'osait rien dire encore...
Il avait amené avec lui des ouvriers de la Chalade, requis en passant.
On transporta le corps de Jarrioles et de son chien au village, et le juge commença une enquête, sans grande hâte, car il n'espérait guère aboutir. Toutes les dépositions qu'il sollicita, en effet, n'amenèrent aucun éclaircissement. On avait vu l'aveugle causer l'avant-veille a'"(-o Mirador, dire un mot en passant à des ouvriers qui le p'^isiantaient, et c'était tout.
Un contremaître, Pierre Sambut, expliqua pojirtant ceci :
— Jarrioles, depuis quelque temps, avait de3 idées noires... Ses jambe» devenaient lourdes ; il prévoyait le jour où il ne pourrait plus mettre un pied devant l'autre... E* il se désespérait.. Qu'alî ,it-il devenir?...
Et Sambut ajouta :
— Une fois même, il ;no dit : « Quand je la ta irai, jo veux que Léopold s'en aille avec moi... Je ne -veux prts qu'après ma mort, il soit l'ami d'un au^re... »
Un suicide?... Après avoir pendu son compagnon? Il ne fallait î- s s'arrêter à cette idée... Le récit de Mirador la démentait... En outre, l'étoffe retrouvée dans la gueule do Léopold disait clairement qu'il y avait eu lutte... C'érait aur ^ette étoffe que se purtaie;it les premières Investig'ations de Larmouiet... Il gtie^tionna un tailleur de Clérmont, le père Isidore...
— Ça sort de la ville, dit le rleux... c'est des costumes qu'on achète tout faitfl. Nous ne tenons pas ces étoffes qui Tiennent de Sedan... et les colporteurs n'en tiennent pas non plus... Pour le morceau, il a été arraché du genou, c'est sûr!..
Un hasard I Larmouset se demandait si ce grand' collaborateur de la justice n'accourrait pas & son aide, pour éclairer tout ce mystère...
li Q^ffs» la i.rvrrrrt^ ^T: - :-rufîc^ rovltift Ifî ;-■■ -.-••Ma et 1© sumftffi^aitj
Quand il repartit définitivement pour Verdun, il n'étai^ pas plus avancé qu'à la première heure...
Mirador remarqua que, malgré la proximité de la Viergette, le juge s'était abstenu de paraître au château... Il reçut une invitation de Chenavat... Il s'excusa. Du rest-e, il ne fit aucune allusion aux de-ux frères... et Mirador ayant parlé des lettres découvertes chez Richard, le juge, gêné, détourna brusquement l'entretien.
— Il sait dé qui sont ces lettres ! pensa Mirador...
De là à soupçonner que Renaud et Simon avaient trempé dans le meurtre, il n'y avait pas loin... Jean essaya de pénétrer ce que pensait le juge... mais derrière la triple couche de graisse qui le défendait, Larmouset demeurait impénétrable...
A peine le juge a,vait-il quitté la Chalade, que Renaud et * Simon se présentaient.
A leur vue, .Jean ne put se défendre d'un brusque mouvement de surprise.
Ils osèrent demander :
— Connaît-on les meurtriers de ce pauvre homme?... Mirador les regarda bien en face...
D'abord, il eut envie de leur crier :
— Qui donc, si ce n'est vous ?
Mais si les frères étaient venus, c'est qu'ils s'étaient préparés à toutes les attaques et qu'ils étaient prêts à nier... et à justifier leurs mensonges...
Alors, changeant de tactique, il articula nettement, les yeux dans les yeux :
.— Tous les sangs sont rouges !!!...
Ils se penchèrent comme des gens qui n'ont pas bien entendu... Aucun trouble, sur ces visages pourtant si expressifs, si mobiles...
Mirador continue, les dents serrées, face à face avec eux :
— Frappe dur ! Et qu'il ne fasse pas seulement « ouff » ! Les deux frères se regardent. Ils ont un léger sourire...
un sourire presque inquiet, mais inquiet pour la mentalité de Jean, non pour eux...
— Mon ami vous nous dites des énigmes... Que se passet-il donc ?
Cette fois, Mirador jette son va-tout... Il veut en avoir le cœur net :
— C'est vous qui avez tué Jarrioles, comme vous avez tué Richard...
Le coup a porté... Les deux jeunes gens pâlissent... Un désespoir immense emplit leurs yeux... Leurs lèvres se cor*ractent et laissent échapper un ?anglot sourd, prolongé, lamentable... la révolte d» oes malheureux contre une destinée tragique :
LA DETRB6SE D'UNE IVffiRB 21
' — Jean ! Jean I Vous avez cru ?... Oh ! c'est afh^ux,.. affreux !...
Et Mirador, pâle comme eux, le front coupé d'uiie ride murmurait :
— Que croire ? ''
Devant la tristesse de leur mère, qu'ils se croyaient seuls à comprendre, Renaud et Simon redoublaient d'amour filial. Ils ne la quittaient plus, inventaient mille distractions pour l'arracher, la pauvre femme, à sa pensée fixe. Hélas ! ils n'y parvenaient pas. Et le spectacle incessant de ce désespoir dont ils étaient la cause augmentait leurs remords. Eux-mêmes, du reste, comme Mathilde, ils devaient veiller sur leurs propres paroles, sur l'imprudence d'un geste ou d'une attitude... car ils auraient mieux aimé mourir que de laisser deviner leur fratricide... Et ne sachant pas que Justin Chenavat avait pénétré depuis longtemps le secret de sa femme, ils étaient prêts à toutes les tortures morales plutôt que de lui laisser soupçonner pareille faute.
Alors, douloureuse comédie, devant elle, il fallait feindre la gaieté. Et l'entourant, ne la quittant plus, ils lui disaient toutes les tendresses qui leur passaient par le cœur, ravis lorsqu'elle avait l'air de s'y laisser prendre un instant.
Hélas ! l'Illusion chez elle ne durait guère.
Certes, cette affection ardente — qui jamais ne s'était si bien manifestée — lui réchauffait le cœur... Elle en était heureuse... Puis, lorsqu'elle se reprenait, lorsque le souvenir de l'autre, du disparu, reparaissait, tout un flot de larmes rem^^ntait vers ses yeux.
Renaud et Sim.on voyaient cela...
Ils se taisaient chaque fois, interdits par l'atrocité de cette situation qui ne comportait point d'issue possible et, se ressaisissant, ils redoublaient de caresses, de doux reproches... de sourires... Oui, ne fallait-il pas sourire ?
Elle n'avait jamais eu le courage de questionner son mari sur la disparition de Richard ; non, cela eût été audessus de ses forces.
Mais devant ses fila — ses fils qui ne pouvaient rien deviner du passé — elle n'était pas tenue à la même réserve, à la même prudence.
Un jour, peu do temps après le meurtre de Jarrioles, elle leur dit, raffermissant sa voix et domptant sor immense trouble :
— Ainsi, l'on ne découvre rien ? La disparition de M. Ri-
chard restera inexpliquée ? Et sa mort, s'il est vrai qu'il a été victime do-^uelque guet-apens, restera impunie ?
— Eu effet, jusqu'aujourd'hui même, M. Larmousftt .ne semble pas avoir fait avancer d un pas son instructioû...
— Je sais que Jean Mirador, de son côté, fait certaines recherches en vue d'aider la justice... Ce qui est tout naturel, car il était très attaché à ce pauvre garçon...
— Il n'a rien découvert non plus...
— Ab^ -lurnent rien ? ôt-elle avec une sorte de doute.
— Rien.
— On dit que la mort ds Jarrioles se rattache à ce premier crime ?... L'aveuglé, lui, connaissait donc quefque chose ?
— Qui le dira, mère, puisqu'il est mort ?...
— Qui donc avait intérêt à la mort dé ce vieillarM firme ?...
— Jean voui répondrait que ce «ont lés meurtriers de Richard...
— Et qui avait intérêt à la mort de... Richard? ,
Elle ne prononçait jamais ce nom chéri qu'en tremblant bien fort.
— Tout le mystère est là, ma chère maman... Mais pourquoi t'inquiéter ? Pourquoi te préoccuper de ce drame ?... Laisse aller le juge... laisse faire Mirador... A eux deux, si le hasard veut bien les aider un peu, ils finiront par triompher de toutes les difficultés...
Après un silence, elle dit tout à coup, d'une "Voix blanche :
— On a dO chercher dans wa papiers... Souvent une phrase, un fragment de lettre, un détail saisi à l'improviste, fait découvrir quelque piste...
— Tel n'est pas le cas... Jean nous a dit qu'il avait parcouru tous les papiers trouvés chez Richard, que ces papiers ne relataient que des choses indifférentes, papiers d'affaires, comptes, rapports, études et projets... On ne connaissait aucune relation à Richard... si ce n'est peutêtre des amis à l'Ecole avec lesquels il était resté en correspondance,.. Sans doute, mère, tu sais que ce pauvre garçon n'avait point de famille ?... Son prénom était ^oii nom... Il n'en avait pas d'autre...
Elle baissa la tète sur l'ouvrage auquel êïle travaillait, pour cacher sa pâleur.
Quelles furent, à cet instant, lés sensations de cettf heureuse femme ?
D'une part, elle se réjouissait d'entendre ses fils lui affirmer que rieii, dans les papiers laissés par Richard, ne pouvait faire découvrir le secret de se naiësance..
Ainsi, le scandale public était évité...
Lé tiîetîce «ôa«iauàil d'efit©ur«r l4 oéùt^ dé la jeune fUle.
LA fJllTv ;::<%!■; L) U.NK MÈHE 23
La vieillesse de Chenavat n'a«rait pas h rovig-ir...
Mais, d'autre part, elle avait home da ce moiiven-îent... comme d'une nouvelle faute, presque à l'égal d'un prime, contre cet enfant inconnu des autres... Il lui seu: it qu'elle profitait de cette mort !1 Elle, la mère qui avait tant aimé !! que ne rien dire c'était accepter le fait accompli... Et que, au contraire, le seul moyen de se réhabiliter, d'être pardonnée, c'était de rôclamer publiqueniont son droit à la douleur... le droit de ne pas cacher ses larmes, en criant :
— J'étais sa mère !...
Ah ! si e^le avait été seule, comme elle l'ôOt crié l)ien haut et bien fort, ce mot qui l'eût' t?nt soulagv^e en lui permettant de ne point dévorer ses sanglots qui Tétouf- Taient, — un deuil dont elle se sentait niourir !,..
Elle termina cet entretien en munr.urant, très faible :
— Vous me direz, n'est-ce pas ? si l'on arrive à découvrir quelque chose...
Ils promirent d'un signe de tête silencieux. Ils avalent deviné toutes ces souffrances !...
Découvrir quelque chose 1
C'était la question, c'était le problème que se posait Mirador de son côté. Et ce n'était pas sans angoisses, car il se dem^andait à lui-même, question autrement terrible, s'il aurai *'e tem.ps d'aller jusqu'au bout' de son enquête. Coup sur co.p les syncopes qui, pour quelques minutes, avaierft suspendu sa vie, n'étaient-elles pas les graves et sinistres avertissements qu'il ne lui restait plus que quelques jours à vivre ?...
Alors, à quoi bon charger ces jours d'une préoccupation aussi grande, d« Uint d« difficultés sans doute insolubles, et ^de si nombreux soucis ? .
Pourquoi ne peint laisser aller les choses au ^,vé du hasard?
Mais ce dé*our«L^meït us pôu\?^it être que pas^P^^er. Il ne pouvait tenir lon^»ïnpa dfevaKt Ig, téiaasfté et f-èftëtgie de son caractère.
Il SG révolta contre ce qu'il appelait une faiblesse.
— J'aiderai la justice... à punir les coupables..: Je Tempêcherai de s'égarer et d'accuser des innocent.s... Et quand j'aurai fait ce) a, j'aurai bien terminé ma vie...
Certes, on le comprend, ce n'était point chose aisée que de débrouiller un pareil mystère !...
La raison, seule, lui disait que les frères Chenavat pouvaient être innocents...
Tout combattait contre ce raisonnement...
Tout ! Puisque les Cbenavat eux-mêmes reconnaissaient leur culpabilité et avaient avouétle meurtre de Richard...
C'était une véritable folie que de vouloir innocenter Be-
aud et Simon, malgré eux-ûiêmes... mais quelque chose
^ plus fort que les raisonnements — la raison — disait à
■ .jier que les jeune? gens ne savaient pas tout..-. qu"un
ieur échappait, reliant entre eux les événements de la
ijit du 18 octobre... lis n'e?:pliquaient pas, ni à eux-
èmes, ni aux autres, la disparition du cadavre... Ils en
er.aient réduits aux conjectures et soupçonnaient, mais
sans preuves, l'intervention de Guillaume...
Or, puisque Renaud avait avoué le meurtre de -Richard, il n'existait point de motifs pour Fempêcher d'avouer qu'il avait fait disparaître le cadavre, — déjà 11 reconnaissait en avoir conçu le projet !...
Ce projet, un autre l'avait accompli... Qui?
Là était le mystère... et qui sait si Mirador, en le pénétrant, ne réussirait pas à rendre un peu de paix à ces deux âmes fraternelles torturées par tant d'odieux et incompréhensibles souvenirs ?
Vraiment, parfois, il se perdait en ce chaos... Il essayait de se résumer l'affaire, en la tournant et retournant sous toutes ses faces.
Et ce qu'il y avait de surprenant, c'est quïl ne pouvait compter sur les deux frères pour l'aider à faire la lumière... Il lui fallait agir en dehors d'eux... contre eux !!...
Situation vraiment étrange que celle-là : prouver l'innocence d'un homme qui, lui-même, se proclame l'assassin !... Et qui se proclame assassin non point par dévouement pour un autre et pour éloigner le châtiment du véritable criminel, mais parce que telle est la vérité !
La mort de Jarrioles ne venait pas compliquer les choses, mais les simplifiait plutôt.
Certes, ainsi que nous l'avons dit, elle rendait les ténèbres plus épaisses en éteignant ainsi tout à coup la seuij elp.rté qui pouvait les dissiper.
Désormais, la question se posait ainsi ; Quels sont ceux qui avaient intérêt à la mort de Jarrioles ?
Ceux-là qui savaient que Jarrioles pouvait les perdre, ou du moins les menacer...
Donc, l'assassin de Richard, Jean le connaissait... C'était Renaud...
Renaud, à qui personne ne demandait un pareil aveu, avait raconté dans tous les détails ce qui s'était passé... Cela ne lui eût point coûté davantage d'avouer ie reste... Or, Renaud et Simon avaient erré une partie de la nuil â la recherche du cadavre de Richard... Renaud et Simon n'avaient point été surpris par les brusques phrases que Mirador leur avait jetées à la face et que Tavengie devait avoir entendues dans la bouche des meurtriers. Renaud et
LA DEÏKLSSE D'UNE MEBE 25
Simon, uii^instarit soupçonnés par l'officier du meurtre de Jarrioles, avaient accueilli ce soupçon par une exclamation d'épouvante et d'horreur à laquelle il était impossible de se méprendre... Te n'était donc pas les frères Chenavat que le'^ vieillard, à l'heure suprême, se proposait de nommer tout bas à l'oreille de Mirador.. Dès lors, ce n'étaient donc pas les frères Chenavat qui avaient intérêt à sa mort ?... Et puisque ceux qui avaient intérêt à tuer l'aveugle ne pouvaient être que les meurtriers du fils do Mathilde, les frères Chenavat n'étaient donc pas les meurtriers ?
Telle était la logique de son raisonnement.
Logique détruite à chaque fois par ce seul souvenir :
— Renaud a avoué !...
Bien plus !!... Alors que l'aveugle faisait sa confidence à l'officier, dans la forêt, Renaud et Simon rôdaient aux alentours de la Maison-du-Roi...
Poum les avait surpris 1!
— J'ai devant moi deux hypçthèses :
Renaud avoue et il est coupable... que doit-il arriver? Renaud avoue et il est innocent... que doit-on craindre ? Mais il avait beau chercher, comparer, approfondir :
— J'y perds la tête I...
Dans la journée où le jeune homme se posait à luimême ces questions si complexes et si difficiles, le juge d'instructi-on arrivait à la Cnalade, en auto.
Il était accompagné de deux gendarmes.
Et à la vue des gendarmes. Mirador eut un frisson d'effroi.
Larmouset avait-il donc pris une décision ?
Venait-il arrêter Renaud ?... En ce cas, pourquoi ne s'était-il pas dirigé droit sur la Viergette au lieu de faire escale à la Chalade ?
Il fut bientôt fixé sur ce point.
Larmouset, introduit aussitôt, s'avançait vers lui, la main tendue.
Malgré le calme du gros magistrat, et son art profond de dissimuler si bien servi par son embmpoint, Mirador devina pourtant une nuance fugitive d hésitation. Puis, ce calme était trop parfait pour être réel... Pour être aussi parfait, il eût fallu que Larmouset n'eût fait aucune découverte sur les habitants de la Viergette et, par conséquent, ne fût point venu pour eux. Ceci était invraisemblable. Il devait savoir « quelque chose ». Et comme il était l'ami du château, chaque découverte avait dû amener chez lui un certain trouble. C'était ce trouble qu'il cachait. Jean se tint sur la défense, flairant qu'il allait devoir combattre
L'attaque eut lieu, du reste, presque aussitôt»
— Mon cher Jean, ce n'est pas l'ami qui vient voim tw[ldre visite...
— La luge, alors ? fit l'officier en souriant.
— V\ii2â i'avez dit... &îais un juge d^rns un grand embarras, un juge qui traverse une période d'incertitudes graves, un juge dont lïmprudencé pourrait déterminer des événements tragiques... et qui^ se voyant seul, ou à peu près, ne sait plus où est 6on devoir et vient vous demander conseil...
Jean lui serra les mains avec une énergie affectueuse.
— Je ne puis vous donner une plus grande preuve d'amitié et de connsnce.
— Je répondrai à votre confiance, mon cher ami. Larmouset hocha la tète.
— Vous doutez ?
— Ce serait vous faire injure... Permèttez-moî donc d'aborder franchement la question... Vous vous êtes occupé activement — et je ne puis vous donner tort — de rechercher les meurtriers de Richard... Vous en avez fait autant pour Jarrioles, de la mort duquel le hasard vous a presque rendu témoin... Vous avez pu faire quelques découvertes... en tout cas vous avez fait des réflexions... je vous prie de me dire le résultat des unes et des autres... Je ne vous prends pas en traître...
Cette attaque directe et brusque était beaucoup plus dangereuse pour Mirador que si le juge avait procédé par finesse et par de lointains travaux d'approche, ainsi qu'il était assez dans ses habitudes.
— Je croi.s n'être pas plus avancé que vous, cher ami... et il est éAddent que si ma conviction était faite, vous la connaîtriez depuis longtemps, car j'ai hâte autant que vous de voir les misérables auteurs de ces forfaits entre vos mains...
— Vous estiauiez donc comme moi que ces deux crimes ?...
— Ont été commis par le même, ou par les mxêmes assassins...
— Qu'est-ce qui vous fait croire qu'ils peuvent être deux ?
— Je les ai entendus — presque vus — rôdant autour de moi, la nuit, pendSTit que je veillais ai:] *-^" '-^ ■"-'ivro de Jarrioles...
— Et vous ne soupçonnez personne ?
— Non !...
— Vous me le jurer., Jean ?
— Je jure, fit l'officier avôc chaleur, que je n'hésiteraîb pas à vous faire partager ma conviction, si j'en avais une... Je n'aurais nulle pitié pour les hommes qui n'ont pas reculé devant deux actes aussi abom.inables.
— Vous avez réfléchi... Voulez-vous me dire ce que vous pi»nsîez ?
— A quoi bon, puisque je ne suis pas convaincu ?
LA urir; ■:-.;■ d'une mv.E 27
— Au moins, pA j , ane maxière aussi délicate, je réclamerai d^ vuij.s que vous me fassiez connaître le résultr.t de ce que vous ave/ découvert...
— Ce que j'ai découvert n'a pas formé nia conviction... et ne formerait pas la vôtre.
— Qu'en savez- vous ? Jo vous questionne en ami ; mais votre devoir est de vous souvenir que je suis aus.«îi juge... Il 8€ peut que je manque d'un fait qui relierait, dans mon esprit, les rameaux épais d'une enquête jusqu'ici décousue... et que ce fait, vous ie possédiez... et que ce fait vous soit inutile, parce que vous n'avez pas, comme moi, les détails, les indices, les infiniment petits riens qui peuvent l'expliquer.. . Les jugerfients se forment rarement bous l'ayeuglante clarté d'un grand coup dç soleil... Presque toujours, ils éclosent sous une simple filtrée de lumière... qui, aux yeux indifférents, passerait inaperçue...
Silence de Mirridor.
Le juge appuie :
— Je vous demande nettement de me dire tout ce que vous savez...
Mirador réplique, non sans bru'^qiiene :
— Et je vous décJare nettement, que je garde pour moi ce que je sais...
— Vous ne faites pas votre devoir...
— J'en suis seul juge... et ma conscience ne me reproche nen...
Larmouset se mit à rire :
— Ne vous fâchez pas. Vous venez d© aae renseigner sans le vouloir, — et c'est sur quoi je comptais — surtout ce que je désirais connaître...
— C ornement cela ?
— Votre refus de parier indique suffisamment quelles sont vos craintes, car il est bien évident que si votre soupçon ne se portait pas sur des êtres qui vous sont chers — si vous n'aviez affaire, en un mot, qu'à de misérables malfaiteurs, vagabonds, rebut de pop u] ace, vos hésitations tomberaient d'elles-mêmes et votre joie serait grande de m'être utile en voyant si vos doutes concordent avec les miens...
— Je ne vous comprends pas...
— En vérité ? dit Larmouset, qui continuait de sourire, non sans ironie.
— Oui.
— Eh bien, je vais vous dire, jieu de choses près tout ce que vou;^ savez, vous. J'eHpèi^e bien ainsi vous avoir mis à votre aise... Loin de moi la pensée de vous blâmer d'avoir fait une enqiiête, alors que j'en conrunençais une autre. Sur de pareiltee ténèbres, o}î«r ami, on n'amène jamais trop dd lumière... Je n'éprauvft aticune géoft^donc
à VOUS parler du grave secret qui existe dans la famille Chenavat... N'ouvrez pas les yeux tixip grands, comme si vous ne compreniez toujours pas. De quel secret je veux parler ? Mon Dieu, Jean, avec vous, je dirai les chosef^ telles^qu'elles sont... M'^-^^ Chenavat, vous ne risrnorez plus, était la mère de Richard... Le jour même de la dérouverte des lettres, ce mystère n'en était plus ub pour vous... car vous aviez pris connaissance devant Renaud et devant Simon de deux ou trois lettres que vous aviez dérobées dans le double fond et nue vous aviez omis de me remettre... Je ne vous en fais pas de reproches... Vous avez lu ces documents de tendresse maternelle en face d'une fenêtre donnant sur la cour, et plusieurs de vos ouvriers, sans savoir de quoi il s'agissait, ont été témoins de la grosse émotion qui s'en est suivie chez les deux frères, lesquels, à vrai dire, n'avaient pas eu beaucoup de peine à découvrir le style et l'écriture de leur mère, pas plus que vous ce jour-là ou le lendemain.
— Ces ouvriers ?
— Ils sont deux, et ma foi, fort intelligents, dont les propos sont venus jusqu'à moi, et j'ai dû les interroger... à plusieurs reprises.
— Leurs noms ?
— Je vous les dirai dès aujourd'hui, d'autant plus que vous les connaîtrez un jour ou l'autre... Je désire toutefois que vous preniez l'engagement de ne leur témoigner voire mécontentement par aucune mesure de rigueur...
— Je vous le promets !...
— Il s'agit de deux frères, Pierre et Denis Sambut... Ces deux garçons, du reste, n'ont pas été ssms me faire d'autres allusions... C'est ainsi, m'a dit l'aîné, qui est, je crois, l'un de vos contremaîtres, qu'à plusieurs reprises, il a cru voir M™* Chenavat se diriger vers la Maison-du- Roi, où quelques minutes auparavant, il avait justement rencontré Richard... Que pensait-il, ce garçon ? Hasard ou coïncidence ? Il ne voulut pas me le dire, craignant sans doute de se compromettre. Au courant de leurs réponses, ils me firent l'aveu qu'ils aimaient à braconner... 'et que c'était en rôdant pour tendre ou relever leurs collets à lièvre et à chevreuils qu'ils avaient surpris ces allées et venues...
Lannouset s'arrêta comme s'il eût cherché une tournure de phrase.
Puis, plaxîidement, les yeux mi-clos :
— Il faut que je vous 'fasse une confidence : Cet aveu des Sambut me donnait barre sur eux... Je feignis d'être sévère et de ne leur pardonner qu'à une condition, c'eet que, rentrés à la Chalade, ils me serviraient de leur^ quatre yeux eî de leurs ^atrc oreilles, et qu'ils ne laisseraient