I.A fiKTRESSE D'UNE MKSB
rien passer de ce que pourrait intéresser la justice tu cette affaire...
— En un mot, vous avez posté auprès de moi deux espions... dit Jean, fronçant les sourcils.
— Mettez mouchards, et n en parîons plus, cher ami... Au reste, ils n'étaient pas chargé:^ de vous espionner, vous plus que tout autre. Je leur avais recommandé simplement d'ouvrir les yeux et les oreilles, et je n'ai pas eu à m'en plaindre... A leur seconde entrevue avec moi, revenant sur leur première déposition, ils me révélaient que, le soir même du meurtre de Richard, le 18 octobre, vers six heures, ils avaient rencontré sans être vus, Renaud et Simon aux alentours de la Maison- lu-Roi et qu'en reprenant le sentier de la Chalade, à la même heure, ils s'étaient croisés avec Mme Chenavat... qui semblait pres.sée et se cachait... Ils ne furent pas aperçus, non plus par la pauvre femme...
— C'^.'i est en contradiction avec un premier renseignement donné par les Sambut...
— Je sais ce que vous voulez dire... Richard a causé dans la cour de la verrerie avec Pierre et Dénias... avant de gagner la forêt... Pierre et Denis... le reconnaissent... Ont- Ils voulu le suivre ensuite ?... Sont-ils allés en Argonne pour braconner ?... Peu m'importe... Ce qui importe, c'est le ren.seignement grave qu'ils ont donné...
— Et qu'a produit leur espionnage autour de mei ? Rien, je suppose ?
— Détrompez-vous !... Oh ! ce sont deux garçons intelligents, je le répète, et rusés au possible... J'ai eu la main heureuse, en les choisissant...
Des ouvriers passèrent dans la cour, à ce moment. Parmi eux, Pierre et Denis Sambut.
Debout près de la fenêtre de son bureau, Jean, rêveur, les regarda, tout en prêtant l'oreille à ce que disait le juge...
— La chaoce, d'ailleurs, les a merveilleusement servis, jugez-en, cher ami... L'un d'eux, votre contremaître, se trouvait dans le hangar que j'aperçois là-bas, là où justement Ils sont encore tous les deux en ce moment, à l'heure où Jarrioles venait vous avertir qu'il pourrait le lendemain vous faire une confidence importante... à l'heure où il vous donnait rendez-vous, le lendemain dans la soirée, à la Maison-du-roi... Je ne sais pas s'ils ont essayé de surprendre cette confidence... Ils sont capables de l'avoir essayé ; mais, dans tous les cas. comme ils ne m'en ont rien dit, j'en dois conclure qu'ils n'ont pas réussi...
— Vous ai-je donc caché ce qui s'en est suivi ?
— Non... Je m'empresse de le reconnaître... Par malheur, etUe eenftâMMt a M bien malencontreuseasient iBiarroEO-
30 LA iffiTni; . . ^: . .,. .:.,:::;
pue... Vors n'en avez rapporté que Trofs ph -sez
singulières que le bonhomme croit avoir entendues...
— Qu'il a bel et bien entendues...
— Et qui ne sont pas de nature à nous éclairer beaucoup sur les gens qui les ont prononcées. La surveillance des deux Sambut a mieux réussi d'autre part... Et ici je vais répondre à la défiance que vous me montrez par Ja r-vélotion d'une suite de menus faits qui portent en eux leurs enseignements... Connaissez-vous le sabotier Guillaume ?
— Cet ivrogne ?
— Oui... Vous ne vous imaginez pas comb^; --: ivrognes peuvent être utiles, parfois, à d'autres qu aux aubergistes... Je parle des ivrognes locpjaces, je ne parle pas des ivrognes taciturnes... Guillaume a raconté un peu dans tous les cabarets du pa^g que depuis quelque temps il était l'objet de générosités inattendues de la part de Renaud et de Simon Chenavat... Il a fait le détail de ces générosités. Elles sont bien surprenantes, en effet, et ^Taiment sans raison... Guillaume les reçoit- Mais il est le premier à s*en étonner... Or, Guillaume a passé tout entière, dans la forêt, aux alentours des fours à chaux, la nuit du 18 au 19 octobre... On peut donc croire, jusqu'à un certain point, qu'il sait quelque chose... Et si la justice a intérêt à ce qu'il parle, les coupables ont intérêt à ce qu'il se taise.
— Cseriez-vous prétendre que Renaud et Simon ?... Ce serait de la folie !...
— Oseriaz-vous jurer que vous n'y avez point pensé vousmême ? J'ai fait venir Guillaum.e... Je l'ai interrogé... je l'ai menacé... je l'ai retourné comme sur un griL.. et j'ai acquis la conviction...
Mirador redressa la têt« avec une anxiété qu'il ne songea p.^s à dissircuîer.
Le juge se mit à rire :
— Ne craignez rien... c'est une conviction négative... Je suis absolument persuadé que Guillaume a dormi toute la r.uii d'un sommeil de plomb... et qu'il ne sait rien... vous m'entendez ? ce qui s'appelle rien... S'il s'est passé quelque chose auprès de lui, il dormait, il n'a rien vu... Si des paroles ont été proférées, il dormait, il n'a rien entendu... Mais l'ivrogne, s'il devait dire la vérité au juge, n'était pas cMif^é "à la même franchise vis-à-vis des frrrpç rhenavat,.. kt c'est ici que j'entrevis enfin un p' rté. Guillaume est malin comme un vieux renard. î compris qu'on avait besoin de lui, sans deviner poun^uoi. De là. par des réponses à double entente, à se créer une situation ambiguë en faisant semblant de savoir, il n'y avait pas loin. Et ce fut à quoi s'ingénia l'ivrogne. D me le conta, rondement, '«s'en faisant gloire- « Je ne cause^de mal à
personne, n'est-ce pas, monsieur le ]uge ? » C'est alors que
"idée me vint d'utiliyer, pour mon enquête, cette sorte de iiiproquo. i*iocédé très sinmîe, en vérité, presque enfan- '■II...
— Qui consista ?
— A dicter de point en point a Guillaume la conduite u'il av&li à tonir, les réponses évasives qu'il devait faire
uu les questions qu'il devait poser, selon un formulaire que je lui remis... toutes réponses et toutes questions renfermant un pièffe...
—.Et le résiiTt-at de cette combinaison machiavélique?
— Fut quo Renaud et Simon tombèrent dans le pièg.'
— Vous m'étonnez.
— A tous les coups, mon cher... Guillaume me renseignait fidèlement... Peut-être ne devinait-il pas clairemen? k quoi tendaient de pareils efforts. Je ne tenais pas à met-
0 cet ivrogne dans la confidence de mes soupçons... Tou-
ars est-il qu'il exécuta la consigne avec finesse... Cela
intéressait comme un jeu... et j'avais eu soin de le pré-
onir mi'aucun préjudice ne menaçait Rnnaud et Simon
auxquels Guillaume a certaines obligations... il marcha
donc bon jeu bon argent...
Jean eut une moue méprisante.
— La justice a des procédés !!
— Dans le temps nous avions la torture. La regretteriezvous ?... Enfin, il résulta de ce complot entre un magistrat qui ne s'est jamais grisé et un ivrogne qui est ivre tous les lours, que, de toute évidence, Renaud et Simon se sont houvés la nuit du 18 dans la forêt, qu'ils y ont rencontré Guillaume, qu'ils aont convaincus que Guillaume simulait un sonmicil profond... mais qu'il ne dormait pas et qu'il a.vait dû ôtre témoin d'événements- les concernant... d'événements que Renaud et Sim.on avaient le plus grand inté-rôt à tenir secrets... et au sujet desquels ils avaient voulu acheter le silence de l'ivrogne...
Jean murmura, pensif :
— Toujours le mystère, rincompréhensibie mystère I M. Larmouset reprît :
— Dès lors, mon cher Jean, il est facile de rétablir toute cette histoire... Voulez-vous vous en charger ? Kon ?... Une mère coupable... un mari confiant dans sa feuîme et ignorant le passé... Deux fils légitimes, un enfant né avant le mariage... telle est la situation qui s'offre à nous, dans ce qur ^os romanciers appelleraient assez volontiers le pro-
nction s'engage... Soupçons des fils légitimes...
d'une relation .singulière entre la nsère et un
itx..L.... acioa de violences envers cet inconnu... Ne faut-
oas à tout prix sauver l'honneur de la mère et surtout
éviter '■ !s.le public à rhoniiète et >i-rand aoinme qu'est
Justin Chciiavat... Voies de fait... c'est-à-dire meurtre... Remords... Terreurs de l'avenir... Il faut faire disparaître le cadavre... Les fours à chaux sent là... Par nialheur, une goutte de sang... une seule, simple, unique goutte de sang révèle qu'un meurtre a été commis... Sans quoi la justice serait restée dans l'incertitude... sans un point de repère... Puis la foudre !... Celui qu'on a tué n'avait rien à se reprocher... Ce n'était qu'un pauvre garçon donf sle tort était d'être né d'une mère qui ne pouvait avouer sa naissance... C'était le frère des fils légitimes I... On ne se trouvait plus en face d'un meurtre ordinaire, mais d'un fratricide... Alors, un coup de folie ! A tout prix, il faut empêcher la vérité d'être connue... Ce n'est pas la première fois qu'un crime entraîne un autre crime... Le chemin est glissant et redoutable... La mort de Jarrioles, qui peut tout perdre, est résolue... Jarrioles est assassiné... Tel est le résumé que vous auriez dû faire vous-même, mon cher Jean, si votre affection pour ces deux malheureux ne vous mettait pas un bandeau sur les yeux.
Depuis quelques minutes, Jean ne paraissait plus l'écouter.
Il regardait des ouvriers qui continuaient de vaquer à certains travaux dans la cour et parmi ces ouvriers, un, surtout, paraissait retenir son attention plus particulièrement...
Larmouset reprit :
— Vous ne me demandez pas pourquoi je suis venu vous trouver et pour quelle raison je vous fais ainsi d'aussi graves confidences. N'oubliez pas ce que je vous ai dit, en arrivant... Je traverse des incertitudes et je prévois des événements tragiques... Je voudrais du moins épargner ceux qui sont innocents, et comment faire ? Comment frapper Renaud ? Comment frapper Simon sans atteindre, du même coup, Justin Chenavat et sa femme ? Car ma conviction est absolue... Renaud et Simon sont les coupables... coupables de la mort de Richard, coupables de la mort de Jarrioles... Et mon devoir est de les interroger et de les arrêter... Voilà pourquoi j'ai amené deux gendarmes... Et cependant j'hésite... ce sera terrible... pour le père... plus terrible encore pour celle qui est la mère, car elle na pourra plus voir dans ses deux enfants que des meurtriers ayant versé le sang de leur frère ! Oui, vraiment, c'est horrible... Et j'ai peur devant mon devoir...
Son front brûlant collé contre la vitre d'une fenêtre, les yeux dilatés, en proie à une agitation extraordinaire, Mirador regardait dans la cour, ^lirador n'entendait pas le juge, Mirador était à cent lieues de lui : il semblait suivre les évolutions d'une pensée mystérieuse, angoissante, qui le tenaillnit. contre laquelle il se débattait et qui restait en lui trioiriphante.
LA DÉTHE>iSE D'UNE MERE 33
Le magistrat finit par remarquer cette étrange distraction.
— Jean I Eh bien, Jean, vous ne m'écoutez p/us ?
— Pardon, mon ami, pardon !... Toi-.t cela est si triste !...
— Alors, Jean, devant la nécessité où je suis, devant 1« rievoir qui se dresse pour moi, impérieux... rigide... je
)us demande conseil... j'ai recours à vous...
— Que puis-je donc faire ?... Le conseil que je vous donnerai sera celui d'être prudent... Craignez de vous tromper... Une erreur serait abominable... Ce serait un grand crime... Et c'est nioi qui vous le dis, qui vous le crie : « Prenez garde I »
— Vous croyez donc à leur innocence ?
— Malgré tout, j'y crois...
— Et moi, je n'hésite plus... Ils sont coupables... Mais il faut épargner les autres... Voici donc ce que j'attends de >ous... Vous irez trouver Renaud et Simon... et vous leurs
conterez notre entretien...
— Tout entier ?
— Sans en rien omettre... Après quoi vous, leur rapporterez les paroles que voici : « Malgré mon devoir, jo dois « prendre en pitié d'aussi grandes infortunes... car je ne « pense pas qu'il se puisse rencontrer de situations au a monde plus douloureuses que celles où nous sommes... (( rienaud et Simon sont des meurtriers... ou sinon tous « les deux, du moins l'un des deux... Que celui-là dispa- « raisse et se fasse justice... Qu'ils disparaissent tous les « deux si tous les deux sont complices... »
— Vous désirez que j'aille ?...
— Oui... Si vous refusez, je n'ai plus qu'à suivre la ligne toute droite que me trace mon devoir... Dans un quart d'heure je serai à la Viergette... je les interrogerai, ils seront perdus ...
— Et si j'accepte ?... Si j'exige d'eux ce suicide ?...
— Je ferai classer le dossier de l'affaire au lendemain même du jour où j'aurai appris qu'ils sont morts...
— C'est affreux !I...
Tout à coup, Mirador retourne à la fenêtre et, là, s'abîm.e encore dans son incompréhensible rêverie... Larmouset respecte son silence... grave, et triste...
Puis, Jean revient vers le juge, de plus en plus fiévreux et agité.
— Vous ne pouvez les arrêter sans les avoir entendus... Vous ne pouvez prévoir leur défense... Vous les condamnez sans les écouter... Que ne les convoquez-vous à la Chalade ?... Vous les interrogerez... personne ne prendra ombrage de votre entrevue...
— Soit... Dites-moi ce qu'il arrivera ensuite si leurs réponses ne QVont pas satisfait... Que devrai- je fairf ?...
34 LA LÉTflESSE B'UN:.
"Les mettre en état d'arrestation, et voilà la scandale *que
nous voulons éviter... Estimez-vous qu'ils sont iunocents ?
— Oui. La raison me défend de les considérer comma des criminels.
— Tant que je ne les aurai pas interrogés, je ne sui.-. pas lié... je les ignore, pour ainsi dire... et je suis libre de mes actes... Après leur interrogatoire, un document existera : leurs réponses, que Tiionneur m'cmpêciîsra de détruire... Ceci posé, et puisque vous êtes convaincu de leur innocence, voici la question que je vous adresse à mon tour... Réfléchissez bien avant de répondre, car je conformerai ma conduite à ce que vous allez dire...
— Parlez 1
— En votre âme et conscience, croyez-vous que je puisse Interroger Renaud et Simon sars" danger pour eux?... Croyez-vous quîls sont en état de me donner la preuve qu'iis n'ont pas trempé dans les deux crimes ?.. Croyezvous enfin qu'ils auront réponse à toutes les charges que j'ai relevées contre eux ?..." Leur sort, je le remets entre vos mains... Si vous avez pareille croyance, si votre confiance en eux est telle que vous les verrez affronter cet interrogatoire sans nuHe anxiété, je suivrai votre conseil... Je les manderai ici, chez vous, à la Chalade... Personne ne se doutera quïl y eut, dans cette rencontre, quelque chose de prém.édité et de judiciaire... Ils s'en retourneront cormne -Is seront venus... Mais si le contraire arrive ?... Estimezvous que leurs réponses ne me satisferont pas ?... laisseront place, sinon à la certitude absolue, du m.oins à tous les soupçons ?... En ce cas, est-ce donc votre avis qull faut que je les interroge ? Alors, je viens de vous le dire, cet interrogatoire serait nécessairement suivi de leur mise en état d'arrestation ?... A mon tour, Jean, je vous écoute...
C'était une situation sans issue...
Jean n'avait que trop la certitude que les malheureux, pressés de questions, éperdus par leur crime, affolés par le mystère où ils vivaient, feraient les aveux les plus complets... et alors c'était l'inévitable-!
Le scandale énorme, retentissant dans le monde entier, qui emportait la gloire de Justin Chenavat, dans sa vieillesse flétrie...
Ce qu'il offrait ce juge : la mort de ces deux hommes, pour une cause inconnue c'éta.it atroce I... Avec cela, n'étaitce pas le destin le plus doux ?
Le juge "répétait avec tristesse ;
— Concluez, Jean... Dictez-moi ce qu'il faut que je fîtsse...
— Vous êtes un galant homme, dit Mirador infiniment troublé... Vous êtes même plus que cela, vous êtes tout simplement un brave garçon... Je crois que vous n'êtes
î ^ l»ÉTRESSE D'UNI- ^5
point venu à. moi san Ijécité beaucoup, sans avoir
beaucoup souffert...
—- Il y a des passes difiicilcs dans }a vie des juges... •
— Je vous supplie de ne point repousser la prière que je vais vous adresser... mais d'abord, je répondrai francliement h la grxive question que vous me posez... Non, il ne faut pas que vous interrogiez Renaud et Simon... pnrce que vous seriez obligé de faire votre devoir... et si je vous prie, mon ami, de ne pas faire votre devoir, c'erH parce que je veux vous épargner une erreur, une erreur terrible, celle de les arrêter, de les accuser, sans qu'ils aient les moyens de se défendre alors qu'ils sont innocents...
— Je ne comprends pas les énigmes, Jean, et ceci en est une...
— Je l'avoue... Enigme pour vous, énigme pour moi, pour eux aussi !,,. Et pourtant, ils sont innocents... je ne peux le prouver et avec cela j'en ai ia conviction morale... et j'ai cette conviction contre tous, contre vous, contre eux-mêmes...
— Contre eux ?
— Oui, j'ai bien dit... Ah ! tout cela est affreux, voyezvous... C'est affreux de se débattre dans de pareilles ténèbres... Contre eux, je l'ai dit... car si vous les interrogiez, savez- vous ce que l'un des deux vous répondrait... « C'est moi qui ai tué Richard I »
— Qui, celui-là ?
— Et il est innocent... entendez-vous? Innocent!... Malgré lui-même, malgré son aveu, malgr*^ "^^^ rpmnrrjis, car il a des remords 1...
— Qui ? Lequel des deux ?
— Renaud !
— Il a tué Richard ! Vous voyez que je ne me trompai» pas !
— Vous vous trompez ! cria Mirador a.vec angoisse... Je vous dis qu'il ne pput pas avoir tué Richard, puisque ce n'est pas lui qui o. tué Jarrioles !...
Larmouset fut secoué d'un brusque tressaillement.
— La preuve ?... Avez-vous la preuve ?...
— Non, hélas 1
Larmouset fut découragé... écarta les bras avec une ■^-nrte de lasf^itude.
— Non, mais cette preuve-là, on doit la trouver, on la trouvera... Il faut sauver Renaud, le sauver malgré ^out ie monde, le sauver malgré lui-mjôme... Et j'y em.ploi< rai ma vie... je vous le jure... je vous en donne rna parole d'honnête homme et de soldat !...
Le juge resta longtemps indécis.
Puis, tout à coup, très bas, avec une singulière émotion :
— Jean, vous avez fait allusion 4 des choses qut
j ignore... Vous disiez tout às l'heure que j'avais dû beaucoup souffrir avant d'hésiter devant la résolution dont je V0U3 ai fait part, au lieu d'arrêter purement et simplement les deux frères... Mais je vois que vous ne souffrez pas moins...
— Si je souffre ?... Mais c'est à devenir fo\î^ ma paroïc :...
— Il faut, Jean, que vous me disiez tout ce que vous savez !...
— Tout ?
— Oui... sans omettre un seul détail...
Et le gros garçon ajouta, non sans une véritable dignité :
— Je vous en prie comme ami... je vous l'ordonnerais comme juge...
— Ceci n'est pas mon secret... Je ne puis vous le confier qu'à titre d'ami... et à la condition que le juge n'en profitera pas... Je ne veux vous le confier que parce que je suis certain que vous voulez, comme moi, sauver ces malheureux.
— Oui... nous les sauverons, s'il est possible !... Parlez I Ayez confiance en moi !...
Mirador lui conta ce qu'il savait.
Larmouset l'écouta sans l'interrompre.
Il enregistrait chaque détail dans sa mémoire fidèle.
Et lorsque l'officier eut terminé son récit, le juge resta silencieux... Des minutes succédèrent aux minutes... Un quart d'heure se passa... Le juge se taisait...
Enfin il murmura :
— Vous avez bien fait, Jean, oui, vous avez bien fait de tout me dire... Ceci, en effet, est une étrange et passionnante affaire qui doit être menée avec la plus extrême prudence... Je ne crois pas que, de souvenir de magistrat, un mystère plus complet, plus indéchiffrable, ait jamais déconcerté la justice. Et vraiment, je comprends ce que vous disiez : « C'est à devenir fou ! » Gardez votre raison, nous en aurons besoin pour débrouiller pareil écheveau...
— En ce qui concerne Renaud, qu'avez-vous résolu ?
— Il est préférable de ne rien brusquer... mais lui et son frère devront ignorer notre entretien et votre .confidence... Je tiens à garder les mains libres... Cherchons donc, vous de votre côté, moi du mien... Votre conviction est que Renaud est innocent... bien qu'il avoue avoir as-sassiné Richard... Moi, je doute... je doute seulement... Je n'ai pas la conviction contraire... Je n'accuse pas encore... je me contente d'admettre la possibilité du crime, ''' veux dire des deux crimes...
— Même la m.ort de l'aveugle ?
— Renaud était fou ! J.?5 fous raisonnent faux ! Qu'étaitce que la vie de Jarrioles, pauvre mendiant, vagabond misérable, lorsqu'il fallait sauver Justin Chenavat, sa
gloire, sa femme, et l'honneur de sa femme ? Est-ee que cela pesait dans la balance ? Mais je n'accuse pas, je répète, je doute... voilà tout...
— Les frères Chenavat ne disparaîtront pas. Renaud, si je n'ai pu prouver son innocence, évitera le scandole en se tuant... Laissez-le vivre jusqu'à ce que je vienne vous dire : <( J'ai réussi ! » Alors, il sera sauvé... ou jusqu'à ce que je vienne vous dire : « J'ai échoué ! » Alors, il sera perdu !.. .
— Soit I Toutefois, comme je ne veux avoir à me faire aucun reproche, Renaud et son frère seront étroitement surveillés par mes soins...
— Ce qui est votre droit, mais ce qui est inutile. Je me porte garant que ni l'un ni l'autre ne tentera de se dérober à son destin. Ne sont-ils pas retenus à la Viergette par l'obligation même de ne pas laisser soupçonner à leur mère et à leur père qu'ils ont pu participer à ces crimes ? Leur fuite ferait éclater la plus effroyable des catastrophes.
— C'est vrai... Toutefois je ne veux ni ne puis aliéner pour toujours ma liberté d'action...
— Je vous comprends... Voici donc à quoi je m'engage... J'ai besoin de huit jours pour débrouiller cette affaire...
Le juge sursauta.
— Je vous donne six mœs I... Et Dieu veuille que cela vous suffise...
— Bien... J'estime que six mois, en ce qui me concerne, c'est trop... Si, dans six mois, je ne vous ai pas fait connaître les coupables... c'est que je serai mort... J'ai là, vers le cœur, certain morceau de la batterie de cuisine de mon nègre qui ne me permettra pas de respirer plus longtemps.
Larmouset partit.
Mirador le vit remonter dans son auto, avec les gendarmes dont il avait su rendre la mission inutile. Il vit l'auto disparaître au loin.. .
Alors, son visage, dont l'expression était restée douloureuse, changea, se rasséréna, reprit son énergie habituelle.
— Six mois, c'est trop... Huit jours, c'est assez !
Il ouvrit brusquement la fenêtre, se pencha sur les ouvriers dans la cour et leur cria :
— Pierre Sambut !... Denis Sambut !... Venez me rejoindre, je vous prie... J'ai à vous parler !!!...
On entendit aussitôt le pas lourd des ouvriers dans l'escalier.
Et Mirador murmurait :
— Est-ce la bonne piste ?... Est-ce même une piste ? Nous allons bien voir !1!
Les deux ouvriers entrèrent, point gênés, souriants. Ils se resseuiblaient, bien qu'ils fussent de physionomies
Î8 LA DFTREF-
différentes. Très bruns tous les deux, les traits régniî^r^ et accentués, les yeux très noirs, le visage de Pierre, l'aîné, exprimait tout à la fois la dureté et l'intelligence. Il y avait de la flamme dans ces yeux. Il était contremaître à la verrerie, nous le savons, et Richard aussi bien que Mirador n'avaient jamais eu qu'à se louer de ses services et de son habileté. Denis avait une figure, sinon plus dure, du moins plus hésitante, et il savait voiler son regard à propos, en le rendant pour ainsi dire inerte et vide. La force devait être chez Pierre, la ruse chez Denis. Ils passaient pour s'aimer beaucoup et on ne les voyait jamais l'un sans l'autre.
Ce fut Pierre qui entra le premier.
Il enleva son chapea.u de feutre mou et salua avec une politesse affectueuse.
— Nous avons bien compris, monsieur Mirado? ? C'est bien nous que vous apï>eliez de la fenêtre ?
— C'est vous, Pierre, et c'est aussi Denis. Denis s'était arrêté près de la porte.
— Eh bien, Denis, pourquoi restez-vous sur le seuil ?
— C'est que je n'ai pas mes sabots... et mes brodequins sont pleins de boue...
— Entrez tout de même... C'est vous, surtout,^ que je veux voir...
Le jeune homme obéit..
Or, c'était lui que Mirador avait regardé, les yeux ardents, anxieux, le cœur oppressé, pendant les dernières minutes de son entretien avec Larmouset...
C'était lui, Denis, que l'officier avait vu... parmi les autres... comme si les autres, tous les autres, n'eussent plus existé soudain... comme si lui, Denis, avait été seul à parcourir la cour, occupé de son travail, et à cent lieues de se douter de la surveillance singulière dont il était l'objet...
Et si Mirador le regardait ainsi...
C'est que Denis Sarabut boitait 1!
Certes, c'était là un détail bien vulgaire... Il pouvait y avoir cent et cent raisons pour expliquer cette claudication passagère... une entorse... une douleur rhumatis maie, un faux mouvement, une pierre tombée sur le pied une brûlure... Qu'importe ! Cet homme boitait !1 Et depuis cette découverte, l'imagination de Mirador s'ét.ait attachée à ce détail avec une ténacité, une insistance maladive... Il ne pouvait s'arra.cher à cette pensée... Et voilà pourquoi il avait fait monter chez lui les deux frères...
Il voulait savoir... «^
Et sans hésitation, sans l'ombre d'embarrns, de la façon la plus naturelle du monde, l'officiisr guentionne Denis S&nbut
— - Je vous voyais boiter tout à l'heure, Denis...
— C'est vrai, monsieur Mirador, je boitaillo, mai^s faut pas s'inquiéter...
— Depuis quand boitez-vous ?
— Trois jours... n'est-ce pas, Pierre?
— Juste trois jours.
— Qu'avez-vous donc ?
— Rien du tout... une mauvaise foulure, en sautant un fossé, dans la forêt... Vous savez, patron, on a des habitudes... Le dimanche, quand on n'est pas de l'équipe, on va essayer de prendre un lièvre... c'est la nuit... on trébuche, et crac ! ça y est.
— Vous ne vous êtes pas fait soigner ?
— Ma foi non... ça n'en vaut pas la peine...
— Cependant, vous boitez fort et vous avez l'air de souffrir... Je vous regardais.. Parfois, à certains mouvements, vous faisiez une grimace...
Denis se mit à rire :
— Je demande à ce qu'il ne m' arrive pas d'accidents plus graves dans toute ma vie.
— Mal soignée, une entorse peut noua rendre infirme...
— Je crains pas ça, patron.
— Montrez-moi votre pied... Je suis un peu médecin...
— Pas la peine, patron...
— Vous refusez ?
— Pas la peine, qu'on vous dit, p^atron. C'est rien qu'un bobo...
— Jambe droite, n'est-ce pas ?
— Oui...
— Comment se fait-il que vous soyez chaussé, Denis? Si vous aviez une entorse, votre pied serait enflé et ne pourrait entrer dans un brodequin... Défaites vite votre chaussure, et je vous dirai ce qu'il faut faire...
Denis riait toujours.
Ici, pourtant, il regarda son frère et Pierre Sambut intervint dans l'entreîien.
— Ce qui fait rire Denis, patron, c'est qu'il vous trompe en vous contant qu'il a une entorse... L'autre jour il remontait des moulages à la remise... il était en haut de l'échelle, et un échelon a craqué sous son poids... Alors, il a dégringolé... En bas, son genou a porté contre des tessons de bouteilles et il s'est fortement déchiré le genou.... Ma parole, sur le moment, je croyais qu'il allait tourner de l'œil et qu'il s'était cassé quelque chose... Il y avait trois au quatre hommes d'cfuipe avec moi... Nous l'avons aidé à se relever et il s'est appuyé sur moi pour rentrer chez nous... Voilà patron, Deni-s est timide. Il a été maladroit. Il ne sait pas vous dire son histoire, dans la crainte d'être attrapé... d'autant qu'il ser*^ peut-être obligé
de prendre quelques jours de repos... s il continue à ne pouvoir se tenir sur la patte...
— Comment n'en ai-je rien su ?
— On avait recommandé de ne rie^n dire...
— Je suis mécontent... Quels sont lès ouvriers qui étaient à l'échelle ?
— Avec moi, il y avait Lebaudon, Savoit et Jousserot. Ils vous diront ce qui s'est passé. Comme c'est la faute à personne, on n'a pas voulu se plaindre.
— Denis, remontez votre pantalon et montrez-moi votre genou...
Pierre et Denis se regardèrent de nouveau.
Ils sourirent tous les deux, bien franchement. On dir?.it même qu'il y a, dans ce sourire, comme une sorte <i' douce moquerie pour Mirador qui attache tant d'impo, tance, lui, un soldat, à une blessure qui n'en vaut pas 1 peine...
— Le genou est bandé, patron ; vous ne pourrez ri:? voir...
— Les blessures au genou peuvent devenir très graves, je vous en avertis... et comme je suis responsable des accidents qui arrivent à mes ouvriers, je tiens à ce que mon médecin visite la jambe de votre frère... Autrement, je fais toute réserve pour Tindemnité que Denis pourrait me réclamer plus tard...
— On ne vous réclamera rien du tout... patron... Mais puisque vous voulez voir, montre ton genou, Denis... le patron donnera peut-être un remède...
Denis, sans hésiter, souriant encore, releva son pant Ion, enleva les bandes qui serraient le genou ; Mirador examina celui-ci ! Il était enfié, tuméfié, d'une \ilaine couleur violette de sang extravasé et plusieurs points rouges indiquaient l'origine de la blessure, c'est-à-dire la déchirure produite, sans doute — ainsi que l'avait raconté Pierre Sambut — par des pointes de tessons de bouteilles ou de verres quelconques.
— C'est bien, dit-il après examen... Mais, croyez-moi, cet accident vaut la peine que l'on s'en préoccupe... Il se peut que des débris de verre soient entrés dans le genou... Cela nécessiterait une opération... Mon médecin ira vous voir...
— Pas la peine, patron, pas la peine ! disait Denis. Ils sortirent, le sourire aux lèvres.
Ils remercièrent avec effusion Mirador de l'intérêt qu'il
leur portait...
Mirador pensait :
— Il y a quatre marques profondes... rouges... autour desquelles l'enflure s'est produite... D'où \iennent-elles ?... U ne me semtbiA pas qu'il y ait une déchirure, non, mais
I,A m- TRESSE D'INE MÈRE 41
les coups violents, pareils aux incisions... d'une... morsure... Est-ce la bonne piste ?... Dans une neure, je le saurai...
Dans l'heure suivante, il trouva roccasion de rencontrer les trois ouvriers qui, d'après Pierre Sa!?^.but, avaient assisté à Taccident de l'échelle.
Il questionna Jousserot, d'abord, puis Lebaudon et Savoit.
Il le fit séparément, sans attacher, du reste, d'autre importance à ces questions, en les grondant de s'être ligués pour ijue le maître ne connût rien de l'événement.
Il reçut des trois honnêtes garçons, des réponses identiques.
Et ces réponses racontaient l'accident dans les mêm.es termes que Pierre Sambut.
Jean ne pouvait douter de leur franchise et de leur bonne foi..
Il avait cru trouver une piste I... De nouveau la piste se dérobait I... De nouveau lui échappait le premier fil au bout duquel était l'explication du mystère...
— Et moi qui demandais huit jours à Larmouset !...
Le jour même, pourtant, poursuivi par une sorte de fièvre, il voulut faire préciser certains détails de l'accident. Il ne discutait pas avec lui-même les raisons qui le faisaient agir... Il agissait, poussé par l'instinct.
A quelle date remontait l'accident ?
Pierre et Deiiis avaient dit : (( Il y a trois jours ! » Il lui répugnait de les interroger de nouveau sur ^e détail, ce qui, dans tous les cas, eiit éveillé leur attention. Mais par des allusions adroites à deux ouvriers, il lui fut facile de préciser le jour où Denis avait dégringolé de l'éohelle...
Or... en disant : « Il y a trois jours », Pierre et Denis avaient-ils menti !!! Et avec la volonté de mentir ?
Le meurtre de Jarrioles avait eu lieu le soir du 6 novembre.
Le lendemain de ce jour, c'était un dimanche... L'équipe dont faisait partie Denis Sambut n'avait pas travaillé et personne, à la Verrerie, ne se souvenait d'avoir vu Denis ce dimanche-là... Il avait dû le passer dans la petite maison au"il habitait avec son frère non loin de la Chalade... Et c'était le lundi, au matin, à la première heure, que les ouvriers oui entraient civaient aperçu le jeune Sambut en haut de l'échelle... avec Pierre, qui se tenait en bas et qui causait avec lui... Presque aussitôt l'accident avait eu lieu...
Depuis cette heure-là, Denis boitait !....
Mais était-ce vraiment un indice, cela ! si vague, si imprécis !... Pouvait-on étayer une enquête aussi formidSLble en partant d'un détail aussi menu ?... Entre le
42 tA Lfî.TRE.SSZ
6 novembre au soir — neure ae lasFassiiKn up .'ar iM'rjij
et le lundi, à sept heures du matin — moment de Tac^
cident — qui avait pu voir Denis Sambut ?... Et celui-là^ avait-il remarqué que Denis Samijut m.archait péniblement, souffrait et boitait?... C'était r"^^ r,voi,vp. n nllait la chercher.
Mirador chercha ; il ne t2X)m'a rien.
Cependant les événements, sans apporter la lumièr^ complète, allaient prendre une tournure tout à coup pl^: précise et plus menaçante.
Et ce fut autour de Modeste et de Volentine cnVib rurent se concentrer.
Depuis quelques jours, le temps s'était mi i i'-^.
Elle tombait du matin jusqu'au soir, sans arrp.innf. Pas de vent, pas de tem.pête. C'était comm.e une débâcle du ciel entr'ouvert qui déversait sur l'Argonne tout ce qu'il avait de froidure et de frimas. Le pays entier était enseveli dans un silence de cimetière. Tous les bruits s'am.oT tissaient dans la neige. Ni cris, ni appels, ni grincement de charriots... Le vide d'une solitude complète. Et toujour la neige, si serrée, si compacte qu'elle interceptait, de I "Viergette, la vue de l'énorme massif de chênes de la forêv
A plusieurs reprises, depuis leur arrivée au châtear Modeste ef Valentine avaient témoigné l'intention de partir
Giselle s'y était opposée. Mais, comprenant que la fiert des jeunes filles s'opposait à ce qu'elles fussent à la char^r de la famille, elle leur avait trouvé aisément de l'ouvragr^ car elles étaient adroites couturières, et Modeste faisait d' la dentelle avec une légèreté de mains,' une délicp' extrême.
Giselle travaillait avec ses amies, « sous leurs ordres >' comme elle disait.
— Quand mon apprentissage sera fini, je vous rendrai 1 liberté.
Mais, soit inexpérience et inaptitude, soit par une mavaise volonté préméditée, Giselle ne faisait aucun progrè C'était à désespérer d'une pareille élève. « Cent fois sur ; métier elle remettait son .ouvrage », elle n'était pas plu avancée la centième fois qu'au premier tour. Du m^'îr. elle y gagnait que Modeste et Valentine ne quittaien^ la Viergette...
— A ce train, disait Modeste, nous filles...
Car ni l'une ni l'autre n'étnit dupe, on L: ,.
des gentilles manœuvres de la jeune fille...
tiiire eue >, <iuand eïleâ se retrouvaient seules, elles parlaient sans cesse do leur départ.
' Déjà, six semaine^ s'étaient écoulées depuis le déraillement du train.
Que d'événements depuis lors 1 Que de drames I et que de douleurs !... Et comme elJes étaient changées, ellesmêmes !... Non point qu'elles fussent moins jolies... Bien au contraire I... Mais leur âme !... Elles étaient venues s'échouer à ce foyer, apportant une âme vierge de toute affection tumultueuse... Il n'avait pas fallu plus de six semaines pour changer cette paix indifférente en une passion profonde.
Passion de Modeste pour Mirador...
Passion de Valentine pour Renaud...
C'était leur entretien de tous les soirs... après les heures passées au salon, heures calmes où Chenavat faisait sa partie d'échecs habituelle. Les jeunes fîlles remontaient dans leurs chambres. Ces chambres se communiquaient. Elles étaient tantôt dans l'une, tantôt dans l'autre. Et depuis la dernière lettre reçue — envoyée par ceux qu'elles désignaient entre elles sous le nom des « deux hommes noirs )>, et qui renouvelaient les menaces de mort, elles couchaient ensemble... Plusieurs fois, en effet, elles s'étaient réveillées, au milieu de la nuit, en proie à des cauchemars affreux.,. Depuis qu'elles ne se quittaient pas, rassurées toutes deux par ce voisinage, leur sommeil n'avait pas été troublé...
Dix jours après le meurtre de Jarrioles, le soir, elles venaient de rentrer dans leur petit appartement, que la tendresse de Giselle se complaisait à orner de menus objets élégants, enlevés par elle un peu partout dans le château.
Cette neige incessante, qui semblait vouloir isoler la Viergette du reste du monde, avait assombri de plus en plus les cœurs.
Tous, dans la soirée, au foyer de Justin Chenavat, s'étaient sentis envahis par de tristes pressentiments...
Renaud et Simon, fidèles à la comédie tragique à laquelle ils étaient condamnés, étaient les seuls qui parussent vouloir réagir contre cet état d'âme.
Ils n'y parvenaient pa.s.
Mathilde retenait avec peine les soupirs qui venaient de son deuil inconnu...
De temps à a.utre, quelqu'un se levait, se dirigeait vers une fenêtre, so^ulevait le rideau, regardait au dehors.
Et il se contentait de dire, tout bas, avec un ton craintil^: ^
— Il neige toujours I
Modea*^ et Valentine venaient d'en faire autant 6bez
elles. Elles avaient contemplé cette nappe uniîorme que le ciel déversait sur la terre, ces flocons serrés à se toucher, que pas le moindre souffle ne bousculait et qui s'amoncelaient sur la campagne.
Modeste murmura :
— C'est lugubre !... Ça donne des idées noires, cette neige si blanche ! Il y en a trop !...
Il était tard, onze heures venaient de sonner. Elles se couchèrent Bientôt, dans la chambre, faiblement éclairée par la lueur d'une veilleuse, on n'entendit plus que leur respiration égale, en soulfle d'enfant... Les heures de la nuit passèrent...
Vers deux heures, Modeste s'éveilla oppressée...
Elle regarda Valentine toujours endormie...
— J'ai rêvé ! dit-elle... oh ! le vilais rêve.
Elle essaya de se rendormir, mais elle était énervée, le sommeil ne "?int pas tout de suite... Ce fut seulement une sorte de torpeiir où elle sentait qu'elle s'engourdissait, mais elle avait pourtant conscience d'être en éveil, une torpeur où souvent les êtres et les choses se déforment et prennent des aspects fantastiques. Dans ce demi-sommeil propice aux terreurs et aux hallucinatians, elle repassait en son esprit, à grands traits, les sinistres détails du drame my^érîeux auquel elles avaient été mêiées, dans la nuit du 18 octobre... Et ces détails se transfiguraient et au Heu de n'apparaitre devant elle que comme des souvenirs, prenaient le caractère de la réalité... Les deux hommes noirs jouai^it leur rôle... Elle les revoyait nettement... nettement elle entendait la voix de celui qui avait parlé.
Modeste voyait tout cela, les yeux fermés...
Pour échapper à cette hantise, elle ouvrit les yeux...
Et son regard se dirigea, d'aventure, vers la fenêtre de la chambre... et là, soudain, resta fixé, hypnotisé par la plus affreuse épouvante.
Elle avait cru voir, contre les vitres, passer des ombres.
Des oiseaux de nuit, peut-être, attirés vers la pâle clarté de la veilleuse ?
Une simple réflexion la rassura.
Avant de se coucher, elle avait eu soin de fermer les Persiennes... Donc, il était impossible qu'elle pût distinguer rien de ce qui se passait au dehors... Elle n'avait rien vu... ni des oiseaux de nuit... ni des ombres...
Elle referma les yeux.
Mais son cœur battait, malgré tout...
Un léger bruit qu'elle entendit la fit sursauter, tant sa surexcitation était grande... Elle regarda du côté d'où le bruit partait.
De la fenêtre, toujours...
LA in..iu.s-i. ïi'VKE MÈRE 45
Elle 8'im^^ina que les persiennes n'étaient plus fermées... les grands rideaux étaient à moitié soulevés, eux aussi, par des rubans...
Les persiennes toujours fermées, elle n'aurait dû rien voir...
Or, elle s'imagina voir tomber la neige, à gros flocons, silencieuse, dans le noir sinistre de la nuit..
Rien de plus simple, après tout.
Les persiennes mal closes, s'étaient rouvertes... le léger grincement qu'elle avait entendu... c'était celui des deux volets roulant sur les gonds rouilles...
Telle était, en dépit de ce demi-sommeil, sa lucidité d'esprit qu'elle réfléchit, en cet instant, qu'il était étrange que les deux battants se fussent ouverts, puisqu'il n'y avait pas un souffle dans l'air...
Le même grincement se fit entendre de nouveau...
En même temps, et pour la seconde fois,- des ombres se mouvaient et son hallucination se précisant. Modeste crut apercevoir une main qui lentement, avec prudence, descendait et remontait tout le long de la vitre...
Cette fois, ce fut distinct...
C'était le crissement d'un diamant contre le verre qu'on essayait de couper...
Et cette ombre n'était pas seulement celle d'une main, d'un bras.... mais à hauteur de ce bras, il y avait une apparition horrible, quelque chose d'irréel et de fantastique... une tête... noire... aux cheveux couverts d'un foulard noir... le visage barré d'un autre foulard également noir...
C'était la vision des fours à chaux qui revenatt soudainement...
Elle s'éveilla complètement, se souleva dans son lit passa la main sur ses yeux...
— Je ne dors pas... non, non, je ne dors pas 1...
Le crissement reprit... Puis, des mouvements bizarres dont elle ne pouvait se rendre compte... La main, de l'extérieur, appliquait contre la vitre un paquet de poix, pendant qu'une autre main opérait une pression...
La vitre céda avec un craquement sec de cassure régulière et ne tomba point.
Quelqu'un se tenait derrière, sans doute, qui la reçut... la jeta dans la neige, où elle put s'engouffrer sans bruit.
La main pa-ssa par l'ouverture béante de la vitre brisée...
En même temps, quelques flocons de neige tombèrent dans la chambre...
Et la figure noire, sous ses voiles noirs, se mouvait maintenant de profil en face de cette ouverture...
C'était trop pour Modeste...
Elle poussa un cri effroyable... Valentine s'éveilla..,!
Modeste, prise d'une attaque de nerfs, à gen/3uî sur le lit, •-iiontrait la fenêtre à sa compagne et râlait : .
— Les assassins ! Les assassins !... Les deux hommes . oirp î; ^
Aprè«> <uol, elle perdit connaissance.
Valentine, les yeux dilatés, , essayait de distinguer qn 1rue chose...
Elle ne voyait que cette fenêtre qu'on avait voulu oiilir... Cette vitre... par où pénétrait la neige... avec ie ■oid intense...
Elle cria, elle aussi :
— Au secours î au secours !!
Puis, bravement, elle se jeta devant le lit pour proté"^-:- Modeste, courageuse pour son amie plus qu'elle nété pour elle-même...
>[ai-- la vision avait disparu... la vision noire, hcnii-I-, démoniaque, n'était plus... Les ténèbres extérieures étaient intenses... La neige tombait de plus en plus épaisse... Nul bruit !... Un attentat de rêve... de cauchemar !...
Oui, elle aurait pu le croire... Mais la preuve de l'attentat était devant elle !
Cette vitre qui manquait I... C'était l'œuvre d'une main criminelle...
Pour échapper à cette obsession, pour sortir de cetto demi-obscurité souvent bien trompeuse, produite par la veilleuse, elle se hâte d'allumer deux bougies.
Modeste a repris connaissance. Elle l'aide, pâle, échevelée, frémissante encore.
— J'ai bien vu, je t'assure...
— Et qu'est-ce que tu as vu ?
— Les hommes noirs... Ils étaient là tous les deux... Nous som.mes perdues... bien perdues... Jamais ils ne nous pardonneront...
— Pardonner quoi?... Nous ne leur avons rien fi it !
— La peur qu'ils ont de nous...
Elles s'approchent de la fenêtre avec crainte, en se tenant par la main pour se défendre s'ils sont encore là... Mais ils se sont enfuis aux cris qu'elles ont fait entendre.. Elles ouvrent la fenêtre, se penchent au dehors... essayent de voir... Dans une nuit pareille, voir est impossible... Elles essayent d'écouter si quelque bruit ne leur donnera pas un indice... Tous les bruits s'étouffent dans Tépaisseur ouatée qui recouvre la nature entière. Puis, que voudraientelles voir et entendre ? Ne sont-eîles pas certaines de ce qu'elles ont vu ?
Elles referment la fenêtre, abaissent les lourds rideaux afin de calfeutrer 4u mieux qu'elles peuvent le trou fait par les misérc.uie=. Elles ne se recouchent pas. Elles s'habillent, en silet/^, prfctes à tous les événements. Elle* resteroût'
LA DÉTRESSE D'OsÈ M^'RTÎ 47
ainsi jusqu'au lever du jour. Elles ne sont pleinement rassurées qu'aux premières lueurs blafardes qui percent le rideau opaque des nuages plombés.
Vers, buit heures, la neige cesse enfin de tomber.
Elle tombait depuis trois jours et trois nuits, san<i une heure de répit.
Alors, Modeste et Vâlentine se concertent... C'est le moment où le château va renaître de sa torpeur et de son sommeil, le moment où la vie va sourdre partout, dans l'intérieur familial, pour jusqu'au soir...
Que vont-elles dire ?... Doivent-elles raconter l'attentat ? Elles ne le voudraient pas qu'il leur serait impossible de le cacher... Il est visible, cet attentat... Le premier venu des gens du château qui entrera dans cette chambre pourra le constater facilement. La brisure régulière de la vitré n'indique-t-elle pas une main expérimentéo ? Mais, si elles parlent, que dire sans accuser les deux hommes noirs ? Et si elles les accusent, si elles font connaître pourquoi . elles sont en butte à de pareilles épouvantes, n'est-ce p.as, à bref délai, la mort dont on les menace ?... Capables de tous les crimes, ils le sont surtout des crimes nécessaires à leur salut;^.. Ils l'ont bien prouvé par le meurtre de l'aveugle 11... Elles tremblent... Force leur est, pourtant, de parler... mais de mentir...
Et voici ce qu'elles disent :
— Nous avons été réveillées la nuit par un bruit de vitres brisées... Nous nous sommes levées.. Nous noua sommes élancées vers la fenêtre... nous avons essayé de voir... Rien...
Ce fut un tumulte, un désarroi dans le château paisible lorsqu'on apprit Taitentat.
Il ne pouvait s'élever de doute sur le récit des deux jeunes filles...
Les traces du crim.e prémédité étaient visibles.
Quel crime? Son but?... Et quel en était, ou quels en étaient les auteurs ? Durant toute la matinée, on chercha. La neige se faisait la complice des criminels.
Vers deux heures, Mirador, prévenu, arrivrit, se faisait raconter le dram.e par les deux jeunes filles. Il les écoutait attentivement, puis il s'arrangea, au courant de l'aprèsmidi pour rester un instant seul avec elles.
Il avait dit, tout haut, répondant à quelque observation déjà faite depuis son arrivée :
— La neige n'est pas toujours complice... elle livre souvent les coupables.
Puis il avait consulté le ciel. Les nuages se dispersai*»nt. Le froid s'accentuait.
— Il va geler... Tant mieux... S'il existe une piste, nous la trouverons...
s LA DÉTRESSE DUNE MÈRE
Seul avec Modeste et Valentine, il leur posait des questions serrées, minutieuses. Elles étaiont "sur leur garde et chez elles l'épouvante était plus forte que tout... Alors, il éloigna Valentine... Et il resta seul avec Modeste... Lorsque Valentine soi-tit, Modeste comprit qu'elle allait être en danger devant cet honiine qu'elle ainiait, qui avait de\'iné peut-être cet amour, et allait en abuser pour peser sur sa volonté et lui faire dire ce qu'elle voulait cacher à tout prix...
Elle tendit les mains vers Valentine, l'appela :
— Non, non, ne me laisse pas seule....
Il était trop tard. Valentine n euiendit pas. Et déjà Mirador l'attaquait :
— Avez-vous donc peur de moi ?
— Oui, j'ai peur de vous, de ce que vous allez me demander...
— Vous devinez donc ce que je vous demanderai?... Elle ne répondit pas et se contenta de regarder Jean avec
des yeux de reproche.
Combien il était éloquent, ce regard, et que de choses il voulait dire !
{( Vous êtes cruel... vous allez me torturer à plaisir... « Vous jouerez avec moi la comédie de la sympathie et « de la pitié, afin de mieux arriver ainsi jusqu'à mon « cœur... et quand vous aurez obtenu de moi ce que vous « désirez, c'est-à-dire la révélstion de ce que nous avons « vu, l'aveu de ce que nous savons, ce sera fini, vous me (( rejetterez, comme un objet inutile et pour vous je (( n'existerai plus. »
Mirador comprit peut-être ce regard. Cela ne l'empêcha pas de'poursuivre :
— Puisque vous devinez, vous m'épargnez bien des hésitations et j'irai droit au but.. Il y a un mystère autour de vous, Modeste, et autour de votre amie... L'attentat de cette nuit, dirigé contre vous, les lettres^ énigniatiques que vous avez reçues, votre arrivée même a la Viergette, le lendemain du meurtre de Richard, après une nuit passée dans la forêt, une nuit qui dut être bien terrible, bien angoissante, à en juger par l'étn,! misérable et poignant où vous avez été rencontrées... et par les épouvantes qui, m.algré vous, transparurent dans vos rêves... tout cela est la preuve que le hasard a dû vous désigner pour être des témoins dont le tém-oigna^e serait précieux... Modeste, si vous êtes reconnaissante à la famille qui vous a montré tant d'aff faction, à Giselle qui vous traite comme une sœur... si vous 8.vez reconnu, -auprès de vous, d'autres... amitiés aussi tendres, je vous adjure de m.e dire, à moi, la vérité...
Il avait pris la main de Modeste et la gardait, en dépit des efforts qu'elle faisait
Oh ! comme elle avait envie de se jeter dans ses bras, pourtii.nt, et de lui crier :
— Protégez-moi I Protégez-nous ! Les deux hommes noirs nous tueront et nous no voulons pas mourir!...
\'on, Tefiroi l'emporta et vint clore ses lèvres... - Vous bâtissez une histoire dans laquelle nous ne jouons aucun rôle, monsieur...
— Nierez-vous donc, — fit-il avec un peu de violence qui la fit pâlir — que vous avez reçu des lettres compromettantes ?
— Si elles étaient compromettantes, est-ce notre faute ? Nous sommes seules et sans appui, à la merci de toutes les méchancetés...
— Nierez-vous que vous savez d'où venaient ces lettres ? Elle se tut.
— Ah ! vous le voyez !
Elle se hâta de dire alors, simplement :
— Je jure que nous ignorons quels sont les auteurs de ces lettres...
— Vous jurez ?
Elle ferma les yeux et sa pâleur augmenta encore lorsqu'elle dit :
— Sur la vie de celui que j'aime le plus au monde ! Mirador garda le silence.
II. venait de comprendre qu'il torturait cette enfant.... car, il le savait, l'homme dont elle venait de parler, c'était lui !...
~ Pauvre charmante fille 1 pensait le jeune homme, très ému.
— Vous n'avez plus rien à me dire, monsieur ? murmurat-elle à voix basse.
— Non, Modeste, non, m^on enfant !...
Mirador n'avait pas encore procédé à son enquête personnelle.
Il la commença sur-le-champ.
Renaud et Simon étaient venus le rejoindre.
Ils dirent, non sans tristesse... et leur voix trahissait bien des désespoirs :
— Allez-vous encore nous soupçonner ?
— Cherchons ensemble ! fit-il gravement... Aidez-moi, pour vous-mêmes, pour tous...
Le logement des deux jeunes filles était situé au premier étage de l'angle droit du château, formant pavillon. Une forte gouttière longeait cet angle et l'on pouvait arriver par là jusqu'à la fenêtre qui pi'enait jour au-dessus d'un renflement de la muraille où l'on pouvait s'appuyer et même se tenir debout.
— Un homme de visrueur et d'adresse inovennes pourrait
IJOAnt**" là...
50 LA rÉT-R-^ :E D'T
— Un homme, ouï.., mais n'y en avait-il qu'un seul ?^. Des larmes brusques apparurenl. dai^ les yeux de Ho
naud. * ■ - ^ •
— C'est vrai, Jean... Vous pensez, n'est-ce pas, qu'il y à mon frère et moi ?
— Je vous jure que je ne pense rien... je cherche.. Mirador examinait attentivement la gouttière.
-- Il y aurait des érafiures.^. Je ne .vois rien, on n*est pas monté par là... Le rebord, du côté nord, entre la gouttière et la muraille, est couvert de neige sur toute sa longueur... La neige aurait disparu dans les efforts pour monter... Or, voyez : elle est immaculée, depuis le haul jusqu'en bas... D'autre part, observez le renflement de la muraille, cette espèce de corniche sous les fenêtres... la neige y était tassée à deux endroits distants l'un de l'autre de trente-cinq centimètres. Pourquoi ces deux tassements ? Quel objet a pu les produire ?... Une échelle... La neige tombée après l'attentat n"a pu les faire disparaître complètement et la trace en est restée, comme vous voyez« bien visible...
Avec le même sourire navré, Renaud disait :
— Nous nous serions servis d'une échelle alors qu'il nous eût été si facile, puisque nous habitons le château, d'entrer de l'intérieur.
Simon ajoutait :
— Et si c'était nous, dans quel but, Jean ?... Nous aimons ces deux pauvres filles?...
— Cherchons toujours. Les malfaiteurs, car je continue de supposer qu'ils étaient deux, ont dû trouver une échelle dans un hangar ouvert...
— Le hangar du jardinier...
— Allons lui rendre visite...
Contre le mur de clôture, tout près de la maison du jardinier, un hangar où l'on accédait librement, renfermait tous les outils du bonhomme, paniers, bêches, boyaux, saiclettes, brouettes, et une échelle appuyée, debout, contre "jne solive.
Les deux pieds de l'échelle conservaient encore des traces die neige gelée.
Le jardinier, interrogé, déclara :
— Je ne m'en suis pas servi depuis qu'il fait ce temps-là.
— Avez-vous entendu quelque bruit, cette nuit?
— Aucun. 'Vous comprenez, avec un tapis aussi épais... Une voiture pourrait bien rouler sous ma fenêtre que je D3 l'entendrais pas...
' — .Voici donc le premier point acquis, dit Jean, m.ais j'avoue que cela ne nous avance pas à grand'chose... Pour entrer dans le parc — à supposr-r que l'on soit venu du dehors — il a fallu escalader le liiur... Ceci n'offre paa
L^ M, • i.RE 51
de difficulté... Pour sortir, même gymnastique.. Faisons le tour de la clôture...
A cinquante mètres du hangar, il remarqua des excoria-, tioûs sur les piei-res qui s'effrituioRt.
-— Ceci est nouveau... détaché probablement par les clous des souliers... La neige tombée après coup a recouvert les débris... Si je ne me trompe pas, nous allons bien voir.
Quelc|ies coups de pelle enlevèrent la première couche immaculée... et Dilrent à découvert, en effet, des débris de pierrailles et de plâtras...
— îl y en a autant de l'autre côté, naturellement, et ce n'est, pas la peine d'y aller voir... à moins que, de la crête du mur, ils n'aient sauté, ce qui est possible...
Il regarda les deux frères, attentivement :
— Donc, il y a bien des chances pour que ce ne soit pas vous !
— Bien des chances, seulement? Votre conviction n'est pas faite encore ?
— Je cherche... je cherche...
Mirador lança la pelle par-dessus le mur. Elle disparut de l'autre côté.
— C'est un point de repère... Maintenant, faisons le tour.
Ils passèrent par la grille, revinrent sur leurs pas, retrouvèrent l'outil qui s'était fiché dans la neige... Et Mirador promena son regard autour de lui, pour saisir un détail, une trace, une piste quelconque... Mais, autour de lui, partout sous les arbres, c'était une nappe blanche, d'une immaculée blancheur...
— Ces misérables ont bien choisi leur temps i Ils sont décidément très forts 1
— Est-ce de nous que vous parlez, Jean ? demandait Renaud, la voix tremblante.
Jean réplique avec brusquerie :
— Vous deux, je vous plains de tout mon cœur... Telle était leur effroyable détresse qu'ils chancelèrent
sous cette parole de pitié.
Mirador s'avança d'une centaine de mètres dans la forêt, inspecta les environs, revint vers la clôture, repartit, dans une autre direction, pour le même examen, faisa.nt le même manège... traçant ainsi danâ un demi-cercle, dont le mur était la base, des rayons partant du même point... Il revenait à la base en ayant soin de marcher dans ses propres pas, afin de ne pas entre-croiser les' pistes. '
Hélas ! de pistes, il ne s'en trouvait point.
Jean s'éloigna de deux cents mètres, de cinq cents... et il désespérait... Il était dans une partie du bois où les arbres, très serrés par le haut, avaient dû offrir un certain obstacle à la tombée de la neige. Leurs cimes, du reste, en étaient couvert'»^ f'.t les branches pliaient * r^s^sev -^nùa
52 L.\ MTRESS : ;£RE
le faix. Au moindre rayon, de soleil qui la dégèlerait, au moindre coup de vent qui secourait les ^branches, un avalanche s'écroulerait de là-haut sur le sol.V. Mais l'avalanche ne s'était pas abattue encore... et les flocons tombés depuis l'attentat, et dont une partie s'était arrêtée, ainsi suspendue en l'air, n'avaient pas réussi à conihler complètement toutes les traces.
Restés auprès du mur, pour ne pas gêner rofficier, Re« naud et Simon le \^rent qui se penchait, aitentif, sur Ir nappe blanche, et tout à coup les appelait d'un signe.
Ils accoururent... Ils le trouvèrent crayonnant des notes, un dessin cle chaussures.
— Regardez. Voici une piste. Est-ce la bonne ?... Des^ gens sont passés ici au cœur de la nuit... les traces sont à demi effacées, mais encore très visibles... Ils étaient deux... l'un a de grands pieds... l'autre des piôds plu petits... suivons-les !... On le peut... Ils se sont dirigés l travers bois vers la route de la Chalade...
Jean laissa échapper une sourde exclamation et se mit à examiner longuement certaines des traces qui se pour-, suivaient devant lui...
Renaud et Simon, le cœur battant, n'osaient l'inteiTOger.
Ils firent ainsi, en silence, plus d'un kilomètre sous 6ois.,..
Ensuite, ce fut la route... la route blanche... uniforme... complice des crimes.
Inutile d'aller plus loin... Ceux qui sont venus à la 'Viergette, cette nuit, ont dti regagner, leur coup manqué, soit la Chalade, soit la Verrerie... Je <;ontinue d'affirmé qu'ils étaient deux... Tous les deux, ils étaient chaussé.-. de forts brodequins à clous... Certains clous manquaient aux quatre brodequins... J'ai pris le dessin... Ça peut ser- \T.r... Prendi-e une empreinte, impossible... Comment j'ai fait cette obser\-ation ? Bien simple... de temps en temps, la neige s'accumulait en bottes sous leurs pieds... Il en arrive toujours de même avec la neige, lorsqu'elle est nouvelle... Alors ils secouaient leurs pieds alourdis... Un motte dure s'en détachait, qui gardait nettement les trace de la chaussure... comme un véritable moulage de îo. semelle... La neige dit tout, quand elle veut... C'est pour cela qu'on l'appelle le miroir des âmes... Le miroir m" encore révélé autre chose... Les deux hommes marchaien si près l'un de l'autre, le plus petit à la droite du pli; grand, qu'ils devaient se tenir par le bras... Donc, Tu; était fatigué ou blessé, ou malade... J'affirmerais presque que cet homme était blessé... car sa marche était lourde, d'un côté... le pied droit s'appuyait plus lourdement que le pied gauche dans la neige... En im mot...
Jean s'arrêta, réfléchit une seconde, puis dit, nettement :
LA DETRESSI; IJ INE AfÈRE 53
— L'homme boitait, boitait de la jambe droite I...
— Jean, vous ne nous soupçonnez plus ? Mirador sourit.
— Je sais quels sont ceux qui sont venus cette nuit à la Viergette, dit-il... C'est déjà quelque chose... mais peu de chose... Que sont-ils venus faire ?... Pourquoi cette es^-alade ? cet attentat contre Modeste et Valentine ? Je rig:nore... Mais je vous le jure, mes amis... je tiens une pi^te... je ne la lâcherai pas... Et je vous rendrai, mes pauvres chers, le calme de votre vie, la tranquillité de votre conscience...
Renaud frissonna et se cacha la tête entre les mains.
— Jean, empêcherez-vous jamais le remords ? Et pouvez-vous faire que ce no soit point moi, hélas! qui ai tué Richard ?...
— Je ne peux pas faire ce miracle, il est vrai..
— Vous voyez bien...
— Du moins, je le tenterai... Et à présent, ne me demandez pas d'explications sur ce que je compte entreprendre, ou simplement sur ce que j'ai voulu dire, car du diable si j'en sais, moi-même, le premier mot... Depuis le meurtre de Richard, et même après celui de Jarrioles, j'allais à l'aventure... Aujourd'hui, mes amis, je marque un point... C'est tout ce que je puis vous affirmer I,..
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En rentrant. Mirador avisa le jardinier.
Le bonhomme guettait leur retour à tous les trois.
— Eh bien ! monsieur Jean, a-t-on découvert quelque chose ?
— Vieux, je vais vous demander un service, et comme je vous le demanderai en présence de vos jeunes maîtres, avec leur permission vous pourrez me le rendre...
— Et qu'est-ce qu'il y a donc, monsieur Jean ?
— Il sera déposé cette nuit, ou demain, une lettre dans la boîte de la grille...
— Ça n'est pas trop rare, fit le jardinier, en riant.
— Non, rnais ce qui l'est davantage, c'est le genre de la lettre dorit je parle. Elle sera facile à reconnaître grâce h l'adresse écrite en caractères imprimés... Ces caractères découpés dans un journal et recollés les uns contre les autres...
— Et pour qui, cette lettre ?
— Modeste et Valentine.
— Bon. Qu'est-ce que j'en ferai ? Je la leur remettrai, naturellement.