‹ La deuxième armée de la LoireChapitre 168 sur 302 · COMMUNICATIONS DU GÉNÉRAL TROCHU AU SUJET DE PARIS · texte numérisé non relu

COMMUNICATIONS DU GÉNÉRAL TROCHU AU SUJET DE PARIS

« Au grand quartier général du Mans, le 23 décembre 1870.

« Monsieur le ministre ,

» J'ai reçu, hier au soir, M. le capitaine d'état-major de » Boisdeffre que m'envoyait le général Trochu pour se >» mettre en communication avec moi.

» Bien que le gouverneur de Paris ait dû déjà vous i» instruire de ce qu'il me fait savoir, je tiens , selon son » désir et en raison de la crainte que ses dépêches ne vous » soient pas parvenues par suite de l'incertitude de ses

» communications avec vous, à vous en résumer ici les » points principaux. ,

» L'esprit de la population de Paris est admirable, dis- « posé à tous les sacrifices et à la résistance jusqu'à sa » dernière suite. La situation politique intérieure est » excellente. Le parti Blanqui, Pyat, Flourens, etc., est » complètement écrasé uniquement par la résistance en » masse de l'esprit public, et incapable, à moins d'inci- » dents inattendus, de tenter quelque chose.

» Les troupes de ligne, malgré leur jeunesse et des » pertes cruelles, surtout les 20, 30 novembre et 2 dé- » cembre, sont bien disposées, bien organisées, bien « commandées, aptes à marcher.

» Les gardes mobiles, fortement éprouvées, sachant la » plupart leurs départements envahis , sont un peu en « proie à la nostalgie, et présentent moins de solidité.

» Les bataillons de guerre des gardes nationales séden- » taires, malgré quelques exceptions regrettables, sont M animés de la meilleure bonne volonté, et subissent sans » se plaindre les fatigues de la tranchée. Il est néanmoins >» difficile de compter, pour une action sérieuse, sur ces » troupes inexpérimentées, et auxquelles des cadres solides » font défaut. Ces bataillons sont employés pour le » service des tranchées, et comme réserve des trou- » pes engagées de la deuxième et de la troisième ar- » mée.

» La question des subsistances est inquiétante, sans pré- » senter un danger imminent.

» Des ressources inattendues sont venues en aide au » gouvernement : l'approvisionnement en farine , dont » l'insuffisance se manifestait, sera complété par du riz, » de la fécule et de la farine d'avoine, dont l'approvision- » nement est considérable, et qui, mélangés avec la farine » de froment, donneront de bon pain.

» Les chevaux de luxe de la population et ceux de » l'armée fournissent, au fur et à mesure, la viande indis- » pensable.

» Il y a évidemment souffrance grave de la population » de ce côté, surtout pour la classe moyenne, car les » classes pauvres trouvent des ressources très-sérieuses » dans les quarante-cinq sous alloués aux gardes nationaux, M dans les cantines nationales et les secours organisés par » les maires.

» Néanmoins , ces souffrances sont supportées avec » calme et résignation.

» En mettant en œuvre toutes ces ressources , Paris » pourra tenir jusqu'à la fin de janvier ; mais à partir du » 20 janvier, il faudra évidemment traiter, les jours sui- )) vants suffisant à peine pour préparer l'approvisionne- )) ment de cette population.

» Quant à la question militaire de la délivrance de » Paris, elle présente les plus graves difficultés. Une trouée » n'est pas possible à l'armée de Paris seule. Cela tient » non-seulement à la remarquable organisation de l'inves- » tissement de la place, mais en admettant même qu'on » pût rompre les lignes, ce dont la difficulté est surabon- )i damment prouvée, l'armée ne pourrait continuer qu'à » la condition de trouver, à six ou huit lieues de Paris » au plus, un approvisionnement considérable de muni- » tions , car elle aurait épuisé les siennes à peu près tota- )) lement.

» Ainsi, dans les journées des 30 novembre et 2 dé- » cembre, on a tiré trente mille coups de canon, la moitié « des attelages de l'artillerie étaient tués; il fallait donc « rentrer à Paris pour se réorganiser et s'approvisionner à » nouveau.

» L'armée de Paris a recommencé ses opérations le » 21 décembre, non pour une trouée, mais pour faire une

» sortie aussi longue, aussi en avant, aussi meurtrière » que possible pour l'ennemi.

» Cette première journée n'a pu donner de résultats « appréciables. En effet, l'action de l'armée de Ducrot, » chargée du principal effort, reposait sur la prise du « Bourget, confiée à l'amiral La Roncière, qui a échoué.

M Le général Ducrot s'est donc borné à livrer, en avant >) de Drancy,un combat d'artillerie, où d'ailleurs il n'a pas » subi de pertes, pendant qu'à son extrême droite le géné- » rai Vinoy, pour faire diversion , occupait sans grandes » difficultés Neuilly-sur-Marne, la Ville-Évrard et la Mai- » son-Blanche , livrant aussi un combat d'artillerie dont il » sortait avec avantage, grâce aux batteries de position du » plateau d'Avron. Les opérations doivent continuer, » mais elles ne donneront probablement pas de résultat » décisif.

» Paris ne peut donc se débloquer lui-même. Il ne peut » que maintenir autour de lui l'ennemi par des sorties » vigoureuses qui iront naturellement en s'affaiblissant, » pour finir par rester sur ses positions, dans une attitude » strictement défensive, alors que les chevaux de cavalerie » et d'artillerie auront été mangés. Paris ne peut donc être » débloqué que par un concours immédiat et énergique » des armées de secours.

» Le gouverneur craint que ces armées ne soient pas en » état de le faire. Bien que la lutte ne doive pas cesser » par suite de la chute de Paris, je trouverais la situation » tellement empirée par ce fait, que je pense qu'il y a lieu V de faire les plus grands efforts pour l'empêcher, et je » vais y mettre tous les miens.

» Dans ces conditions, j'ai besoin de communiquer avec » le général Trochu; tel était aussi son désir, et il avait » remis à cet effet au capitaine de Boisdeffre six pigeons » pour moi, destinés à cet usage. Ces pigeons ont été pris

» à Angers à cet officier, par le préfet, sur une réquisition « du Gouvernement. J'ai l'honneur de vous prier de m'en » faire parvenir au moins quatre.

» Je hâte la réorganisation de mon armée. Je vais em- » ployer toute mon énergie et toute ma volonté à la mettre » le plus tôt possible en état de remplir le but qu'il nous » faut, je crois, essayer d'atteindre à tout prix, et vous » soumettrai mes propositions à cet égard.

» Quant à ce qui est de ma situation ici, voulant mettre » à profit le temps qui m'est nécessaire pour réorganiser » l'armée, à laquelle il faut équipements, vêtements, » chaussures, cadres, etc., j'ai formé deux colonnes mo- » biles.

» La première, commandée par le général de Jouffroy, » marche sur Château-Renault pour couvrir le chemin de » fer du Mans à Tours, déblayer la rive droite de la Loire, » nettoyer le pays et m'éclairer sur la situation de l'ennemi.

» La seconde, avec le général Rousseau, marche par la » Ferté-Bernard et Nogent-le-Rotrou avec des instructions » analogues.

» Je vous ferai observer, Monsieur le ministre, qu'il est » indispensable, pour la suite de mes opérations, que je » sois tenu constamment au courant des mouvements des » autres armées, surtout celles des généraux Bourbaki et » Faidherbe.

» Les renseignements contenus dans les dépêches me » sont complètement insuffisants.

» Veuillez agréer, etc.

» Le général en chef,

» Signé : Chanzy. »

Par suite de la difficulté des communications, résultant de l'encombrement des gares et des neiges qui obstruaient les voies, le capitaine Marois ne put arriver à Lyon que

le 25, et ne rentra au Mans que le 29, rapportant la réponse ci-après du ministre de la guerre '.

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