MISSION DU COMMANDANT DE BOISDEFFRE A BORDEAUX
Aucune réponse précise n'arrivant, le général en chef, qui sentait que des communications par le télégraphe seraient toujours insuffisantes, et qu'il fallait, par des explications complètes, lever toutes les incertitudes, fit partir
pour Bordeaux, le 2 janvier 1 87 1 , le commandant de Boisdeffre muni de ses instructions verbales pour répondre à toutes les objections qui pourraient être faites, et chargé de remettre au ministre de la guerre la lettre ci-après :
« Au grand quartier général du Mans, le 2 janvier 1870.
» Monsieur le ministre,
» Vous savez combien, en arrivant ici, la deuxième armée » avait besoin de se refaire. Nous avons mis le temps à pro- » fit, et dans quelques jours je compte être en mesure de » marcher. J'ai voulu avant de traiter avec vous la ques- » tion des opérations à entreprendre, examiner ce que » l'ennemi allait faire à la suite des derniers événements » sur la Loire , attendre ce qu'allait produire le mouve- » ment de la première armée, et arriver à connaître la ré- » partition des forces dont nous disposons encore, et l'aide » qu'elles pourraient donner à une entreprise d'autant » plus sérieuse qu'elle peut être un coup décisif pour la » grande cause qu'il s'agit de sauver.
» Il ne faut pas se le dissimuler, le moment d'agir est » arrivé : la résistance de Paris a une limite que vous » connaissez, le temps presse, et le grand effort qu'il s'agit » de faire n'aura de résultat certain que si toutes nos » forces y concourent simultanément, d'après un plan >» bien arrêté, et par des opérations vigoureusement me- » nées. Je n'ai pas malheureusement, quoi que j'aie pu >) faire, tous les renseignements qui me seraient si néces- » saires pour combiner ce plan. J'ignore où en est la » première armée, quel est son objectif réel, quelle est la » marche qu'elle compte suivre; je ne sais rien delà situa- » tion dans le Nord, des projets du général Faidherbe, des » obstacles qu'il a à surmonter. Je n'ai que de très-vagues
» renseignements sur la composition des forces en Bre- » tagne et au camp de Cherbourg, sur le rôle qu'elles sont » appelées à jouer, et sur leur état au point de vue de ce » qu'on peut en tirer quant à présent.
» Quoi qu'il en soit, il est urgentde prendre un parti.
» Je m.'inspire, pour celui que je propose, de la situation
■ » telle qu'elle ressort à mes yeux des données plus ou
» moins exactes que me fournissent les faits autour de moi
» et les détails que j'ai pu me procurer.
» La situation me paraît être celle-ci :
» Autour de Paris, une armée puissante qui résiste à » tous les efforts faits pour rompre l'investissement; dans w le Nord, le général de Manteuffel assez fort pour me- » nacer le Havre, tout en tenant en échec les troupes du » général Faidherbe ; dans l'Est, les forces ennemies dis- » séminées de Paris au Rhin pour couvrir les lignes d'o- ' » pération des Allemands, avec des groupes assez considé- » râbles pour maintenir les forces que nous pouvons avoir '» sur la rive gauche de la Saône, et opposer une résistance » à la marche de la première armée ; dans le Sud, l'en- « nemi occupant fortement Orléans, et encore assez nom- » breux dans la vallée de la Loire, de Blois à Gien, pour » être une menace sur Bourges, sur Tours et sur Nevers, j»; et pouB nous préoccuper sur le Loir et du côté du Mans » si nous venions à quitter ces positions sans y laisser «une force capable de les défendre; dans l'Ouest, une » armée prussienne comprenant qu'un effort doit être fait »> par nous vers Paria , et s'établissant fortement, pour y rr parer, sur la ligne de l'Eure, tout en battant le pays »" autour de Chartres pour maintenir ses communications » avec celle de la Loire.
» Disposé comme il l'est, l'ennemi cherche évidemment »• à se présenter successivement, et en forces, devant cha- » cune de nos armées; il manœuvre très-habilement. Nous
"» sommes généralement peu exactement renseignés sur » ses grands mouvements, qu'il cache avec beaucoup » d'art par des rideaux de troupes, et le seul moyen de « déjouer des combinaisons qui lui ont si souvent réussi » jusqu'ici, est de le menacer à notre tour sur tous les o) points h la fois, le forçant ainsi à faire face de tous les » côtés, et à ne plus présenter sur un point des masses » avec lesquelles il cherche à nous écraser partiellement.
» Il me paraît indispensable que la première, la deuxième V armée, et celle aux ordres du général Faidherbe, se met- » tent en marche en même temps ; la deuxième armée, du » Mans, pour venir s'établir sur l'Eure entre Evreux et » Chartres , couvrant sa base et ses lignes d'opération qui » sont la Bretagne et les lignes ferrées d'Alençon à Dreux » et du Mans h Chartres ; la première armée, de Chatillon- » sur-Seine, pourvenir s'établir entre la Marne et la Seine, » de Nogent à Château-Thierry, prenant sa base et ses » lignes d'opération sur la Bourgogne, la Seine, l'Aube et » la Marne; l'armée du Nord, d'Arras, pourvenir s'établir » de Compiègne à Beauvais , avec sa base d'opération sur » les places du Nord, et sa ligne principale par le chemin » de fer de Paris à Lille.
» Outre ces trois opérations principales, et pour y con- » courir, les forces de Cherbourg s'avanceraient, le long » du chemin de fer de Caen, jusque sur la gauche de la » deuxième armée, ayant toujours leurs lignes de retraite » assurées sur Carentan.
» Les forces réunies en Bretagne et sur le cours infé- » rieur de la Loire, occupant fortement la Sarthe, d'Alen- » çon au Mans et le Perche jusqu'au Loir, pour assurer » les derrières de la deuxième armée. Les corps francs de » Cathelineau, Lipouski, en arrière du Loir et de Château- » dun , pour couvrir l'aile droite de cette même armée et » observer les troupes ennemies de la vallée de la Loire; le
248 Lx\ DEUXIÈME ARMÉE DE LA LOIRE.
» 15* corps, sans découvrir Bourges, entre le Cher et la » Loire, pour tenir en échec, en menaçant successivement » Blois, Orléans et Gien, le corps ennemi sur la Loire, et » dans le cas où l'ennemi se replierait, se portant résolû- « ment sur Etampes.
» Enfin l'armée de Lyon, remplacée sur ses positions « actuelles par ce qu'on peut tirer du Midi, tenant en » échec, avec les forces de Garibaldi et les corps qui se » trouvent dans l'Est, l'armée de Werder.
» Nos trois principales armées une fois sur les positions » indiquées, se mettre en communication avec Paris et >• combiner <lès lors les efforts de chaque jour pour se rap- >' procher de l'objectif commun, avec des sorties vigou- » reuses de l'armée de Paris, de façon à obliger les troupes » ennemies d'investissement à se maintenir tout entières » dans leurs lignes. Le résultat sera dès lors dans le succès » d'une des attaques extérieures, et si ce succès est obtenu, » si l'investissement peut être rompu sur un point, un ra- » vitaillement de Paris peut devenir possible, l'ennemi » peut être refoulé et contraint d'abandonner une partie » de ses lignes, et de nouveaux efforts, combinés entre les » armées de l'extérieur et de l'intérieur, peuvent dans la » lutte suprême aboutir à la délivrance.
M Je viens d'exposer mes idées au point de vue de l'en- )) semble des opérations*; il me reste à indiquer la marche » de l'armée que je commande. Il faut avec les troupes » qui la composent, et en présence des forces qui nous sont » opposées, marcher lentement; les corps toujours prêts à » combattre et assez rapprochés les uns des autres pour » se prêter un mutuel appui, sans accepter les combats » partiels que l'ennemi, en manœuvrant, pourrait tenter » sur un point de la ligne.
» C'est grâce à cet ordre de marche et de bataille que » la deuxième armée a pu opérer sa retraite le long de la
» Loire et sur le Mans, combattre, sans être entamée, suc- » cessivement sur les lignes prises par elle àJosnesetà Ven- » dôme, et présenter ainsi à l'ennemi des forces capables » de lui résister. Il faut du Mans à Chartres huit jours. Le » but, après cette première marche, serait de s'établir sur » l'Eure en attaquant les lignes ennemies dans les parties » reconnues les plus faibles , tournant Chartres qui est un » des principaux points de résistance, si cela est néces- » saire, et cherchant, si le succès le permet, à couper l'en- » nemi sur ses lignes de retraite sur Étampes ou au delà » de l'Eure.
j) Si ce plan est adopté, je puis l'entreprendre pour » ce qui me concerne dès que le moment sera fixé (et «j'insiste pour que ce soit aussitôt que possible), avec » 120,000 hommes, sans compter les différentes troupes » que je laisserai, conjointement avec celles tirées de Bre- » tagne, sur les positions que je quitte et qu'il est indis* » pensable de protéger et de conserver.
» Il me tarde d'être fixé et d'agir. En attendant, je fais » tâter l'ennemi dans toutes les directions sur le Loir et » sur l'Huisne, menaçant à la fois Vendôme et par suite » Blcis et Orléans, et Chartres par Nogentpar des démons- » trations sur Châteaudun.
» Telles sont. Monsieur le ministre, les propositions que » j'ai l'honneur de vous soumettre. Nous ferons tous notre » devoir, et j'ai confiance dans le succès, si nous le cher » chons non plus dans des opérations décousues qui nous » ont été si fatales jusqu'ici, mais dans un plan définitive- » ment arrêté et rigoureusement suivi.
» Veuillez agréer, etc.
» Le général en chef,
» Signé : ChaN7Y. »
Le commandant de Boisdeffre rentrait le 6 janvier an Mans, rapportant la réponse suivante :