LETTRE DU GÉNÉBAL JAURÈS
Monsieur le général Chanzy, commandant en chef la deuxième
armée.
Busloup, 15 décembre 1870.
Mon général ,
J'ai l'honneur de vous donner ci-après le résumé des rapports que j'ai reçus cette nuit des g^énéraux commandant les 1" et 3* divisions , sur la journée d'hier.
Le général Guillon a été attaqué vers onze heures et demie; son bataillon de fusiliers marins placé sur les hauteurs de la rive gauche avait dû se replier, voyant l'ennemi arriver à la fois par la route ■ d'Oucques et par celle de Morée, et pouvant par conséquent 1^ tourner. Le général avait dès le matin placé une batterie sur la crête, qui put promptement répondre aux batteries qui couronnaient le^ crêtes ennemies , et permettre ainsi aux troupes et aux autres batteries de se mettre en mouvement.
Cette batterie de la crête a dû, contrainte parle feu de l'ennemi, se reculer, et après avoir longtemps tiré dans de nouvelles positions, cesser son feu devenu insuffisant.
La seconde batterie de 4, placée sur l'ëminence que. présente la route de Paris, répondit d'abord aux batteries ennemies , et plus tard protégea le mouvement de nos troupes de la gare. Il en fut de même des sections de 12, d'abord placées aux abords du Plessis et ensuite sur le haut de la route de Paris.
Le bataillon de la gare fut renforcé du bataillon de la Loire-Inférieure et d'un bataillon de marine qui releva le l" bataillon. L'ennemi était dans Fréteval et la mousquelerie fut violente. L'officier qui commandait le bataillon de la Loire-Inférieure fut blessé: Son bataillon se replia en partie.
Unpeu plus tard, j'envoyai le colonel du Temple avec deux bataillons se joindre à l'attaque de la gare, et je leur donnai l'ordre de reprendre Fréteval avec le concours du bataillon de marine Collet.
Ce dernier bataillon pénétra d'abord dans le village soutenu par nos bataillons de la gare , mais l'ennemi était en forces trop supérieures pour qu'il fût possible de le débusquer.
La nuit étant complètement venue, la colonne du Temple et le bataillon Collet regagnèrent leur camp.
Cette attaque du village, où les marins du commandant Collet ont fait vaillamment leur devoir, nous coûte environ 100 hommes hors de combat, et nous avons eu le regret de perdre le commandant Collet, qui n'a pas reparu.
On m'a dit que l'ennemi avait descendu des pièces au bas du village, mais je n'en crois rien.
De son côté, le général Rousseau avait envoyé ses reconnaissances habituelles du matin , lorsque vers onze heures un officier de dragons, M. Daubremont, lui ramenait un prisonnier et lui annonçait que l'ennemi dessinait sa marche sur Morée, ne paraissant pas soupçonner la présence de nos troupes dans les villages sur la droite.
Le général Rousseau résolut alors une attaque de flanc, et, passant le pont Saint-Hilaire , il gravit les hauteurs de la rive gauche avec le 13* bataillon de chasseurs , le bataillon de l'Aude , quatre compagnies du 58*, les francs-tireurs de la Corrèze et deux pièces d'artillerie.
Vers trois heures, les dernières troupes s'engageaient, et toutes s'avancèrent avec assez d'entrain jusqu'à un ravin très-propre à une embuscade.
A quatre heures et demie les Prussiens s'étant avancés en poussant des hourrahs, nos hommes n'ont pas bougé et les ont reçus par une vive fusillade.
En résumé, le général Rousseau est resté maître de ses positions. Une colonne qu'il avait dirigée directement sur Morée, par la route de Saint-Hilaire, ne prononça point son mouvement à cause de la nuit.
Cette journée a été assez pénible pour la colonne Rousseau, qui compte 80 blessés et 12 morts.
Le commandant Dubucquoy, du 6* dragons, a eu son cheval tué sous lui par deux obus.
A mon extrême g^auche, le général Goujard a fait une forte reconnaissance sur Châteaudun. Il a fait 7 prisonniers et tué quelques cavaliers à l'ennemi. Il m'annonce qu'il a devant lui , au nord , de l'infanterie et de la cavalerie. Il envoie un bataillon à Châteaudun pour s'écljdrer de ce côté.
Agréez, mon général, etc.
Général Jaurès.
Général Chanzy au ministre de la guerre, à Bourges et Bordeaux.
VendAme, 15 décembre 1870.
Le grand-duc de Mecklembourg attaque depuis hier Fréteval et le cours supérieur du Loir, avec trois divisions d'infanterie et une nombreuse artillerie. Le 21^ corps, soutenu par une partie du 17*, résiste à cette attaque, dont le but est de s'emparer évidemment de la grande route d'Orléans au Mans. Un autre corps ennemi marche en ce moment de Blois sur nos positions en avant de Vendôme. Château- Renault et Saint-Amand sont occupés par nous pour couvrir le chemin de fer. L'effort de l'ennemi devant se porter tout entier sur la rive droite de la Loire , il est donc plus essentiel que jamais de prononcer vigoureusement et rapidement un mouvement sur la rive gauche , par les troupes de Bourges. J'insiste pour qu'à Toui'S on fasse bonne contenance et pour que vous donniez l'ordre au général Sol de se porter carrément en avant, dans la direction d'Amboise, avec toutes les forces dont il peut disposer et celles que vous pouvez lui adjoindre.
Signé : CBkJszY.
Ministre de la guerre à général Chanzy, à Épuisay.
Épuisay, de Bordeaux, le 16 décembre, à dix heures quarante minutes du matin.
J'ai donné des ordres pour que Bourbaki vous envoie le général Gérez avec les forces qui pourraient appartenir au 17* corps ou au 16» corps. Je suis désolé de ne pouvoir vous envoyer du monde, mais • les troupes de Bourbaki sont encore incapables de venir vous appuyer. On ne les a pas maintenues pendant la retraite , alors tout s'est confondu. Vous avez fait des prodiges depuis quinze jours pour vous suf-
fire à vous-même. Continuez à tenir en e'chec des forces bien supérieures. Bien convaincu qu'avec vous la retraite reste toujours une véritable opération militaire, j'approuve pleinement le mouvement que vous m'annoncez sur Saint-Calais et le Mans. On vous a envoyé d'Angers et de Tours tout ce qu'on a pu ramasser. Au cas où vous n'auriez pas reçu le démenti de la fausse nouvelle relative à la Ferté- Bernard, voici la dépêche : Fausse nouvelle de 12,000 Prussiens à la Ferté-Bernard; elle était donnée par un M. Laigle Desmasures, maire de Saint-Pierre-des-Ormes. II n'y a pas de Prussiens dans un rayon assez éloigné. LÉois Gambetta.
N" 427. Général Chanzy au général commandant au Mans.
Épuisay, le 16 décembre 1870.
Mon armée opère définitivement son mouvement de retraite sur le Mans. Je compte qu'elle sera tout entière, le 19 au soir ou le 20 au matin, derrière la Sarthe. Retenez donc au Mans tout ce qui lui est destiné, hommes, corps et matériel. Télégraphiez-moi à Épuisay jusqu'à demain. Donnez-moi les renseignements que vous pouvez avoir.
Signé : Chanzy.
K« 430. Général Chanzy à général de division à Tours, et à général à Angers.
Épuisay, le 16 dëcembre 1870.
Le prince Charles , qui a passé sur la rive droite, m'a attaqué hier à Vendôme. Je crois donc que les forces ennemies sont sur cette rive. Je me suis mis en retraite sur le Mans, oii je compte arriver le 19 ou le 20. Dirigez sur le Mans tout ce qui est destiné à mon armée, hommes, détachements, matériel. Renseignez-moi jusqu'à demain à Epuisay, mon quartier général, que je porterai demain à Saint- Calai». Signé : Chahzy.
N» 428. Général Chanzy au général Bourbaki.
Épuisay, le 16 décembre 1870.
J'ai été attaqué hier à Vendôme par le prince Charles, arrivé de
Blois dans la matinée avec un corps considérable qu'il a joint à celui
du grand-duc de Mecklembourg. La journée a été très-bonne pour
nous, et l'ennemi, qui a éprouvé de grandes pertes, n'ayant pas re-
paru ce matin, je me suis décidé, quoique à regret, à commencer mon mouvement de retraite sur le Mans oii je compte être le 19 ou le 20, si je n'ai pas à combattre en route. Envoyez-moi au Mans le général de Colomb et le général Cérez, qu'on me dit être avec vous, et tous les hommes ou détachements appartenant à la deuxième armée. Je suis aujourd'hui à Épuisay, demain à Saint-Calais, relié par un fil.
Signé : Chanzy.
Bourbaki à général Chanzy, à Vendôme; faire suivre.
Vendôme, de Mehun, le 16 décembre 1870, onze heuret quarante-cinq minutes du matin.
Vous exprimez le regret que je ne vous vienne pas en aide. Songez que mon secours ne saurait être immédiat, qu'il me faudrait huit jours au moins pour vous rejoindre ; marcher de Bourges sur Blois alors que mes éclaireurs se rencontrent journellement avec l'ennemi à Teillay, à Neuvy-sur-Baranjon et à la Chapelle d'Angillon, serait commettre une fausse manœuvre que le prince Charles me ferait expier sans profit pour vous. Je prêterais le flanc à l'ennemi cheminant entre la Loire et le Cher et adossé à cette dernière rivière. Vous pouvez, au contraire, en vous repliant, si c'est nécessaire, ne pas cesser d'avoir votre ligne de retraite assurée et réclamer le concours de l'armée du Mans. Si un mouvement dans l'Ouest est jugé nécessaire, je l'exécuterai volontiers, mais en suivant la rive gauche du Cher; ce sera le seul moyen de rendre votre position possible.
Signé : Bourbaki.
Documents allemands extraits de touvrage La guerre de l'Allemagne coNTBs LA France et la fondation de l'Empire allemand, par D' L. Hahn, conseiller intime au ministère de [intérieur. {Berlin, 1871.)
Versailles, 16, décembre. L'ennemi, attaqué le 15 par nos avantpostes en forces supérieures, a évacué le 16 Vendôme sur le Loir.
De Podbielski.
Versailles, 18 décembre. Le 10* corps a pris, le 16, 6 canons et 1 mitrailleuse dans le combat qui lui a valu la possession de Vendôme. Le 17, après un petit combat, les têtes de colonnes du corps d'armée poursuivirent l'ennemi, occupèrent Épuisay, firent 270 prisonniers. Des papiers de service du général Chanzy, commandant au nord de la Loire, ont été pris ; ils constatent que les forces ennemies sont réduites à la moitié.
Les têtes des colonnes dirigées de Chartres contre l'ennemi ont.
livré un combat victorieux à six bataillons. L'ennemi a perdu plus de 100 morts, plusieurs voitures d'approvisionnement et un convoi de bestiaux; nos pertes : 1 officier et 35 hommes, pour la plupart légèrement blessés. De Podbielski.
Versailles, 19 décembre. Le 10* corps a continué, le 18, la poursuite au delà d'Épuisay, pris des traînards et conquis un drapeau'.
D'autres fractions ont combattu, le 17, au Poislay et à la Fontenelle, un corps ennemi fort d'environ 10,000 hommes, qui est poursuivi dans la direction du Mans.
Les colonnes de l'aile gauche, le 19, sont en marche sur Chàteau- Benault. De Podbielski.
Versailles, 20 décembre. Sur la Loire, le 20, les colonnes de l'aile gauche continuent leur marche sur Tours, celles de l'aile droite sur le Mans. Sur la route d'Orléans à Blois se trouvent plus de 6,000 blessés français qui ont été abandonnés par leur armée sans le moindre secours médical. De Podbielski.
Versailles, 21 décembre. Le général Voigts-Rhetz, le 20, a rejeté en désordre sur Tours, de Monnaie par Notre-Dame d'Oé, environ 6,000 gardes mobiles avec artillerie et cavalerie.
De Podbielski.
Versailles, 23 décembre. Le 21, la 19* division s'est avancée jusqu'au pont de Tours, a rencontré de la résistance de la paii de la population, et, pour ce motif, a envoyé trente obus dans la ville. Sur ce, celle-ci arbora des drapeaux blancs et demanda une garnison prussienne. Mais la division, suivant ses instructions, se contesta de détruire le chemin de fer, et alla occuper les cantonnements qui lui étaient assignés. De Podbielski.
Versailles, 29 décembre. Le 27, le lieutenant-colonel de Boltenstern a soutenu un combat très-vif entre Montoire et la Chaire, à la tête de 6 compagnies, 1 escadron et 2 canons. Â la fin , l'ennemi entoura le détachement; cependant le lieutenant-colonel de Boltenstern parvint à percer, et malgré une perte de 100 hommes, ramena prisonniers 10 officiers et 230 hommes de l'ennemi.
De Podbielski.
Ordre adressé au général de Tann.
Le i" corps de l'armée royale bavaroise, placé sous vos ordres, a
' Il n'y a jamais eu de drapeau à la deuxième armée. Cette citation prouve le degr^d'naclitude des bulletins que nous Croyons devoir reproduire.
^té pendant trois mois en face de l'ennemi. Pendant ce temps, il a livré de nombreuses batailles et subi des fatigues comme rarement des troupes en ont eu à subir. Vous avez dans ces jours acquis de nombreux droits à ma reconnaissance, dont je vous donne un témoignage en vous accordant l'ordre pour le Mérite. Avec cette déclaration, je vous transmets, au moment où le corps d'armée revient à son ancienne position dans la troisième armée, quatre-vingts Croix de fer de la deuxième classe, et vous autorise à les distribuer entre les officiers et les hommes du 1*' corps royal bavarois qui se sont particulièrement distingués dans des circonstances difficiles.
Gdiuadme.
Ordre d'armée du général de Voigts-Rhetz au iO« corps cCarmée.
Quartier général de Blois, le 31 décembre 1870.
Avec l'année qui finit, finit aussi pour l'armée une période riche en gloire, sur laquelle le 10* corps peut reposer ses yeux avec orgueil. Dans les batailles du 16 et du 18 août, il a contribué à la victoire d'une manière décisive. Dans la tâche longue et pénible de l'investissement de Metz, il a supporté virilement privations et fatigues, et dans les combats, toujours victorieux, il a su faire preuve de courage €t de persévérance. De grands efforts lui ont été demandés dans la marche de Metz à Orléans : il les a fournis. Les tentatives de l'ennemi de battre le corps isolé de l'armée ont avorté dans une série de combats victorieux contre des forces numériques toujours supérieui'es, parmi lesquels la journée de Beaune-la-RoIande sera toujours un des plus beaux faits d'armes dans l'histoire du 10' corps. Après que l'armée de la Loire a été vaincue à Orléans, le corps d'armée, sans prendre un moment de repos, a poursuivi l'ennemi, lui a porté des coups nombreux, pris Vendôme après un combat victorieux, et forcé Tours à arborer le drapeau blanc après y avoir culbuté l'ennemi. En reportant ma pensée sur de pareils feits, je me vois naturellement conduit à exprimer aux officiers et aux soldats mon admiration et ma reconnaissance. Autant je plains les lourds sacrifices que la guerre a jusqu'à présent réclamés de nous, autant je suis convaincu que le 10* corps saura, avec sa persévérance et sa bravoure ordinaires, remplir la tâche que la patrie réclame encore de lui. Puisse l'année qui vient apporter à nos armes la victoire, à notre patrie une paix glorieuse, et aux officiers et aux soldats du 10» corps la réalisation des vœux que je forme pour eux du plus profond de mon cœur.
Le général commandant,