CHAPITRE VII Le P. Eudes
Le P. Eudes entra à l'Oraloire en 1023, devint supérieur de Ici maison de Caen en 1640, et quitta cette congrégation trois ans plus lard*. Fils spirituel de Bérulle et du P. de Gondren, c'est à eux qu'il est redevable du meilleur de ses écrits, il l'avoue lui-même, et il est facile de reconnaître, dans ses nombreux ouvrages, les idées qu'il leur emprunte ou qu'il transcrit (Idèlement*. Mais ce qu'il eut en propre, ce fut l'habileté spirituelle de donner à une dévotion d'origine théologique le symbole concret, la forme pratique, qui devaient en assurer le succès. Il sut organiser et conduire une campagne pour promouvoir un culte nouveau ; l'institution et l'apostolat de la dévotion au « Saint Cœur de Marie » furent le but de son existence. Prédicateur émouvant, missionnaire inlassable*, auteur d'hymnes et»de cantiques, savant en liturgie, il eut toutes les qualités d'un adroit et zélé [)ropagateur. Lecteur assidu des Révélations et Exercices des célèbres bénédictines Mechtilde et Gertrude*, la mystique allemande lui commu-
1) La vie et la propagande du P. Eudes ne sauraient entrer entièrement dans le cadre de cette étude ; nous ne dépasserons pas l'année 1652 ; à cette date la dévotion au « cœur de Marie » possède déjà sa « littérature » et ses fêtes.
2) Les Oratoriens exagèrent parfois le nombre et la portée de ses emprunts (cf. Gioyseault, I, p. 256). Parmi ces idées, citons celle du Veriie Incarné, de l'inséparabilité de Jésus et de Marie, du culte des intentions, etc. [Œuvres, édition de Vannes, I, p. 60).
3) « Indépendamment des retraites, avents, carêmes qu'il prêcha, on a compté 112 missions dont il fut l'âme. » Le P. Le Doré : Les sacrés-cœurs et le P. Eudes, 1" partie, p. 89 ; Pmard : Le P. Eudes et ses œuvres, p. 32.
4) lievetationes GertrwJianae et Melckiddlanae : 2 vol., Oudin, 1875 ; traductions françaises : Le Héraut de l'amour divin, 2 vol. 1878; Le livre de la grâce spéciale, 1 vol., 1878; La lumière de la divinité, 1 vol., 1878; Exercices de sainte Gerlrude, traduits par Dom Guéranger, Oudin, 3* édit.,
niqua la flamm(; et le sens visionnaire conformes d'ailleurs à son tempérament. Le monde invisible est sa patrie. Les saints et la Vierge sont ses amis les plus familiers. Et nous voyons, dans son cas, comment le commerce mystérieux d'un grand et ardent dévot avec le ciel peut exercer peu à peu son influence au dehors, et s'imposer, par la prédication elles cérémonies, à la masse des fidèles. Comme M. Olier, il rencontra, — en 1641, — la compagne mystique de sa vie sacerdotale, Marie Des Vallées», dont l'exaltation fébrile n'était pas sans inquiéter de nombreux chrétiens. En celte 'même année, le P. Eudes se consacra à ces trois grandes œuvres, traductions franches et résolues de sa vive dévotion à la Vierge : — Notre Dame de la Charité, la Congrégation de Jésus et Marie, et le culte public du Saint Cœur. — Dès quatorze ans, il avait choisi Marie « pour épouse » et avait promis à sa a digne princesse » une éternelle fidélité ; assidu à la récitation du rosaire, il baisait souvent les saintes médailles de « sa mère de belle dilection, » disant avec candeur à ceux qui s'en étonnaient : « c'est que je fais l'amour : les amants passionnés ne se lassent point de caresser une beauté fragile qui n'est qu'imaginaire ou empruntée. Que ne dois-je point faire pour une aussi bonne et aussi belle maîtresse que la mienne? »'. De cette passion naissent des œuvres de miséricorde : assistance aux pécheresses
1879. L'influence de ces Bénérliclines <iu xiii* siècle (cf. Ledos, Sainte Gertrude, p. 202-203, collection les Saints), ne date que de l'apparition de leurs ouvrages imprimés en allemand en 1505 et en latin, 1536. Le P. Eudes fréquenta beaucoup les Bénédictines de la Sainte-Trinité de Caen.
1) Cf. Adam, Le mysticismt à la Renaissance : Marie des Vallées (1590- 1656). Marie des Vallées demeura « possédée des démons » durant 36 ans. Le P. Rudes fut son directeur de 1644 à sa mort. Il composa une vie de .Marie des Vallées en trois volumes qu'on n'a pu retrouver ; on ne la connaît que par des extraits faits par le bénédictin de Barbery, très hostile au \\ Eudes (Bibl. Nat., fonds fr. 11942-11944) ; cf. Bibl. Mazarine ms. 3060; Vie de la sœur Marie da; Vnllécs, par Renty.
2) (Euvres complètes (édition de Vannes), I, p. 83 {Élévation d Jésus et Marie) ; le P. Eudes renouvela en 1668 cet acte de Sainte alliance ; cf. ie texte primitif du contrat (Boulay, Vie du P. Eudes, IV, p. 78-89).
repenties, et appels, an nom de la Vierge, à la charité des dame? de Rouen. « Il n'y a pas une d'entre vous qui n'ait une dévotion très particulière à la Très Sainte Vierge mère de toute pureté : or sachez que vous ne pourrez rien faire qui lui soit plus agréable que d'aider h soutenir cette pauvre petite maison qui lui est dédiée sous le litre de xNotre Dame du Refuge, parce que c'est un lieu de refuge pour la chasteté qu'elle aime tant * » . Telle fut l'origine de Notre-Dame de Charité, où la fête du Cœur de iMarie eut les prérogatives de la solennité titulaire*. Vers la même époque, le P. Eudes, séparé de l'Oratoire, fondait, pour le recrutement du clergé, sa Congrégation de Jésus et Marie, dont la Vierge fut la protectrice spéciale'. Dès 1643, il prescrivit à ses deux Instituts la récitation journalière d'une prière depuis lors fameuse : A?^e cor sandissimum, et la même année, la fête du Cœur de Marie, pourvue d'un office et d'une messe propres, consacra la dévotion nouvelle. Ce culte ne resta pas confiné dans les maisons eudistes : ici c'était une congrégation de jeunes gens, « les Bons amis )>, qui le recevaient avec zèle*; là,
1) Juillet 1642. On pourra lire dans Adam (citant : Ory, Les origines de Notre- Dame de Charité, Abbeville, 1895, p, 25), la vision étrange de sœur iMarie des Vallées sur le but de l'Institut (août 1644) ; « Une reine avait plusieurs princesses pour enfants; une de ces jeunes personnes s'égare par malheur et tombe dans un cloaque infect... » (Adam, p. 438). Cet ordre prospéra (cf. Adam, p. 138, note 2, H. Joly, Vie du P. Eudes, p. 142).
2) Règles de saint Augustin et Constitutions pour les sœurs religieuses de Notre-Dame-de-Charité, Œuvres, X, p. 80-174 ; Règlement pour les filles et femmes pénitentes, X, p. 175-190 ; Directoire des choses spirituelles pour les sœurs de Notre-Dame-de-Charité, X, p. 191-225. C'est en entier l'œuvre de saint François de Sales sauf l'indication de quelques fêtes dont ne parlait pas l'évêque de Genève : le Sacré-cœur de Marie, le Saint nom de Marie, les Joies de la sainte Vierge, etc.
3) Statuts et constitutions de la Congrégation de Jésus et Marie en 13 parties {Œuvres, IX, p. 1 41-590). Les Eudistes ne séparaient pas dans leur dévotion le fils et la mère; leur idéal était : « Jésus aimé dans sa Mère, Jésus servi et adoré par le culte môme rendu avec une piété particulière à sa mère >> (cité par H. Joly, le P. Ewles, p. 111).
4) Société instituée par Boudon, le futur archidiacre d'Évreux qui voyait <c avec transport cette dévotion s'étendre et se propager par les soins du P. Eudes » (Boulay, Vie du P. Eudes, II, p. 324).
pendant une mission, on consacrait un aulel au Saint-Cœur*. Enfin, (( ce qui alluma le feu de celle dévotion en beaucoup d'âmes »*, le 8 février 1648, dans la cathédrale d'Autun, fut solennellement célébrée la fête désormais reconnue. Des confréries sont établies pour la propager, comme celle de Beaune, première ébauche de la Société du Saint-Cœur de la Mère admirable, constituée seulement vers 1070. Tout cela nous montre l'aboutissement, matérialisé, régularisé, à l'usage de la collectivité des fidèles d'un long processus de sentiments et d'idées individuels : nous voyons un culte naître. Ajoutons que du succès surprenant et durable de ce culte, un autre bénéficiera bientôt, celui du Sacré-Cœur de Jésus» : double effort de la sentimentalilé mystique pour réaliser par deux images nouvelles l'idée de l'amour mutuel de Dieu et de l'homme ; double résumé de tout un demisiècle de méditations.
Ce mouvement eut son manifeste dans l'ouvrage du P. Eudes publié, sans nom d'auteur, à Autun en 1648 : « La dévotion au Très Saint Cœur et au Très Sacré JSom *
1) A Saiot-Sauveur-le-Vicomle (mission de 1643) ; cf. Boulay, Vie du P. Eudes^ II, ch. xv, p. 321 sq.
2) Lettre du P. Eudes à la R. M. Mechtilde du SaiiU-Sacrement (Boulay, Vie du P. Eudes, II, p. 319).
3) On sait qu'après les Révélations de la Bienheureuse Marp^uerite-Marie Alacoque (1647-1690) à Paray-le-Monial (décembre 1673-juin 1675), la dévotion au Sacré-Cœur de Jésus fut introduite dans l'Église. Les écrits de la « voyante » ne parurent qu'en 1689 ; c'est seulement alors que transpira le secret de ces manifestations mystiques (le P. Bainvel, La Dévotion au Sacré- Copur de Jésus, 1906). L'effervescence de Paray-le-Monial suscita d'ardentes polémiques; les « Alacoquistes » ou « Cordicoles » furent violemment attaqués en particulier par les Jansénistes.
4) La fête du saint iNom, que nous ne pouvons que citer, avait commencé en Espagne, dans le diocèse de Cuenza, en 1513 et dans plusieurs missels était déjà consacrée par une messe. Elle ne devint obligaloire dans l'Église qu'en 1683 ; cf. Ahelly, La tradition de l'Éyli^e touchant la (tàvotion de la V^iergc, 1652, 3* partie, ch. v, p. 35 : « Uu nom sacré de Marie et du respect qui doit lui être rendu. » Un jésuite, Hadrianus Lyraeus, dans un livre intitulé Trisagion Hcatae Mariae {Xnvers, 1648), mit en lumière « les raretés et grandeurs incomparahU's (|ui sont rtMi fermées dans le très auguste nom ili* Marie. »
de la Bienheureuse Yiercje Marie contenant deux offices approuvés et dressés en l'honneur de ce (lœur divin, dont on célèbre la solennité le luiilième jour de février, et de ce saint Nom, duquel on fait la fête le vingt-cinquième de seplembre; avec deux salutations à ce même Cœur très aimable et à ce Nom 1res vénérable de la Mère de Dieu* ». Le livre fut réédité à Gaen, en 1650', avec de nombreuses additions et « avec un discours qui précède, déclarant l'origine, le fondement el le sujet de cette dévotion et les moyens dont on peut se servir pour honorer spécialement le très aimable Cœur de la Mère de Dieu )). Sans doute ce modeste traité ne saurait être comparé à l'œuvre maîtresse du P. Eudes : le Cœur admirable de la Mère de Dieu\ mais il nous fait connaître tous les traits essentiels de la dévotion nouvelle. La nouveauté à' un culte ne consiste jamais en une invention ingénieuse, subite et littéralement nouvelle : c'est la mise en lumière d'un sentiment exprimé, souvent, depuis de .longues années, dans la tradition ou les vues éparses des mystiques et des saints*. La piété éprouve le besoin de se rejeunir pour échapper à la monotonie ou à la sécheresse : elle est créatrice de symboles qui fixent Tadoration du fidèle ; beaucoup passent inaperçus et s'éteignent; certains bénéficient d'une « vogue » retentissante.
1) Œuvres complètes (édit. de Vannes), t. VIII (à la suite du « Cœur admirable ») L'ouvrage avait l'approbation de M?' de Ragny, évêque d'Autun (28 jarvvier 1648, VIII, p. 3^1-37)3).
2) 1 vol in-18, 263 p. chez Poisson. Le discours a 60 pages. Les hymnes, leçons, antiennes, ont subi quelques modifications; autres rééditions : 1654- 1663, (édition courante Bibl. Nat. D. 18694), 1672.
3) Œuvres, t. VI, VII, VIII. L'ouvrage fut publié un an après la mort de l'auteur, In-4. 800 p. Lisieux, Rémy le Boullenger, 1681. Citons pour mémoire : L'Enfance admirable de la sainte Vierge, 1687, in-12, Paris. Guignard {Œuvres^ t. V).
4) L*^s apôtre» de dévotion n'ont rien plus à cœur que de découvrir — avec ingéniosité parfois — leurs origines ou leurs précurseurs. Les premiers mots du traité sont : « Ce n'est pas une chose nouvelle que la dévotion au Très Saint Cœur de la Vierge Marie. Elle est aussi ancienne que U religion chrétienne et que l'Évangile... » (VIII, p. 411).
L'un des textes bibliques générateurs du culte du Sacré Cœur est le versel connu : Créez en moi un cœur nouveau. Médité, interprété, il fait naître idées, sentiments, visions. C'est ainsi que Jésus « échangea son cœur » avec celui de nombreuses saintes : Brigitte, Mechtilde, Gertrude, Marguerite du Saint-Sacrement, Marie de l'Incarnation, Catherine de Sienne '. Marie Des Vallées vit aussi ^ le Seigneur tirant son propre cœur environné de flammes de sa propre poitrine et lui disant : Voilà notre cœur; c'est celui de ma mère, mais c'est le nôtre aussi, car enfin moi. ma mère et vous, nous n'en avons qu'un que voilà » *. Le cœur de Marie inspira mainte élévation éloquente aux auteurs même qui ont fait l'objet de notre étude, aux plus raisonnables, comme aux plus chaleureux,— saint François de Sales», Bérulle, le P. Poiré*, le P. Barry^ — cités par Eudes comme des précurseurs. Et Ton pourrait trouver à sa doctrine et à son entreprise des ancêtres plus reculés encore.
Seulement ce symbole appelait, trop aisément, des représentations concrètes. Celte dévotion allait confirmer bientôt la loi de matérialisation à laquelle peu de cultes échappent. Le P. Eudes prévit le danger, sans l'éviter toujours peutêtre. Il passe rapidement sur Télément sensible, et, dans son traité de 1650, parle à peine du cœur corporel*. Rien n'est plus curieux que la ténacité de certains Eudistes contem-
1) A(iam, MarU des Vallées, p. 110, noie 1. « Catherine de Sienne, méditant un jour sur ce verset : « Créez en moi un cœur nouveau » eut le bonheur de voir Jésus s'approcher d'elle, la toucher de la main au côte gauche, et lui adresser ces paroles : Ma fille, je t'ai enlevé ton cit'ur et je te donne le mien afin que lu vives à jamais en moi. d
2) Adam, p. 110 (citant ms. 11943, Bihl. Nation., p. 115).
3) Cf. la fameuse lettre du 10 juin 1611,
4) Poiré, Traité 4, ch. iv, i? 4 (cité par le P. Eudes, Œuvres, VllI, p. 414).
5) Barry, Philayie, ch. vi, p, 159 ; cf. une éloquente prière, p. 16r)-l66.
6) Cf. t. VIII, p. 425, p. 433 : « Le cœur de la mère est tellement la source de la vie de l'enfant aussi bien que de sa propre vie que la vie de l'enfant n'en dépend pas moins que celle de la mère, » C'est seulement dans «< le Ca-'ir admirable » (1681), que le P. Eudes paraît suivre l'entraînement p<Miéral qui nialcrialisail la dévotion (^livre I, ch. m, Le ca-ur corporel, (lEuvres, VI, p. 41- 84).
porains à revendiquer pour leur fondalc ir l'honneur — ou la responsabilité — d'avoir insisté sur l'organe cardiaque lui-même*. San? doute le P. laudes dislingue en Marie li'ois cœurs : « son cœur corporel qui bat dans sa poitrine virginale, — son cœur spirituel qui est la partie supérieure de son âme, — et son cœur divin qui est Jésus' », mais il ajoute aussitôt : (( Surtout nous entendons et désirons honorer et révérer premièrement et principalement cette faculté et capacité d'aimer, tant naturelle que surnaturelle, qui est en celte mère d'amour, et qu'elle a toute employée à aimer Dieu et le prochain, ou, pour mieux dire, tout l'amour et toute la charité de la mère du Sauveur au regard de nous » *. C'est donc sur le côté spirituel qu'il met l'accent. En un style traînant, mais harmonieux, le P. Eudes nous révèle le secret de cette charité parfaite à l'éeard des hommes comme à l'égard de Dieu, dont le cœur de Marie est le symbole, a Quand le céleste époux dit à sa divine Épouse la Très pure Vierge : Mettez moi comme un sceau dessus votre cœur, et comme un sceau dessus votre bras*, c'est comme s'il disait : Gravez en
1) C'est surtout à propos du Cœur de Jésus, pour rivaliser, ce semble, avec les Jésuites, que les éditeurs du P. Eudes ont fait porter l'effort de leur démonstration. Après avoir cité certains textes du 12® chapitre du t( Cœur admirable », ils ajoutent victorieusement : « Est-ce clair ? après des textes aussi formels comment peut-on soutenir que la dévotion du P. Eudes au Sacré-Cœur n'a pour objet que Tamour de Jésus, à l'exclusion de son cœur de chair'! » (VI, Introd., p.Liv). Le P. Lelierce [Études sur le Sacré-Cœur^l, p. 112) avait écrit : «c le cœur (d'après Eudes) est l'amour immense de Jésus; le cœur de chair organe de cet amour est à peine nommé. » Rappelons qu'il fallut un siècle d'efforts pour obtenir de Rome un bref autorisant ce. culte, et le bref de Clément XIII (6 février 1765) autorisait la fête non du cœur matériel, mais du cœur symbolique.
2) Plus exactement encore : « Par le bienheureux cœur de Marie, on entend ces neuf sortes de cœurs dont je parle » (le cœur corporel, la mémoire, l'entendement, la volonté libre, la pointe de l'esprit, tout l'intérieur de 1 homme, le Saint-Esprit, le Fils de Dieu, la capacité d'aimer. VIII, p. 428).
3) On a rarement cultivé « la redondance » au même point que le P. Eudes : «< nous entendons et désirons révérer et honorer premièrement et principalement ceUe faculté et capacité... etc. (Dévotion au Sacré-Cœur, Œuvrea, VIII, p 431.)
4) Cantique des cantiques, Vlll, p. 6. « Pone me ut signaculum super cor tunm, ut signaculum super brachium tuum. »
vous une parfaite ima^^e de l'amour que j'ai pour moi-mAme et que j'ai pour vous, et un vif portrait de la charité que j'ai pour les hommes. Aimez-moi comme je m'aime moi-même et aimez votre prochain comme je l'aime.. . '. » Le cœur de Marie est aussi un « Evangile vivant, dans lequel la vie de N. S. J. C. est écrite avec le doigt de Dieu qui est le Saint-Esprit » ; il est le dépositaire sacré' de tous les mystères et de toutes les merveilles qui sont dans la vie du Seigneur, et cela, selon le témoignage même de saint Luc : « Et mater ejus conservahat omnia verba haec in corde suo »*. Il est. enfin, « la pointe de ï esprit par laquelle se fait la contemplation, qui consiste en un très unique regard et en une très simple vue de Dieu, sans discours, sans raisonnement et multiplicité de pensées*)). De telle façon qu«^ le culte du saint cœur de Marie s'adresse en somme à la vie de la Vierge tout entière, à tout ce que l'on peut savoir de ses pieuses pensées, de ses bonnes paroles, de ses saintes actions, de ses intentions surnaturelles. Il ne fixe pas l'attention du tidèle sur un seul des mystères de Marie : il est un principe d'unité qui permet à la contemplation de ne point rétrécir son objet.
Spirituelle et compréhensive^ ,1a dévotion du P. Eudes n'est pas un culte amoindri, resserré entre d'étroites limites, qui paralyserait la vie chrétienne; elle veut être une quintessence du christianisme, un sommaire de toute la religion, un moteur
1) D'votion au Sacré-Cœur. ÛEur/TS, VIII, p. 431. 2)R, VIII, p. 418.
3) Luc, II, p. 51.
4) E^o Hormio et cor meum vigilat. Cantique, V, 2.
.5) Dans un de sps premiers ouvrap^es, « La vie et le royaume de Jésus dans lésâmes chrétiennes, » (Caen, 1G37); Œuvres, I, II), le P. Eudes écrivait : « La pratique des pratiques, le secret des secrets, la dévotion des dévotions, c'est de n'avoir point d'attache à aucune pratique ou l'xercice particulier de dévotion, mais d'avoir un grand soin dans tous vos exercices de vous donner au Saint- Esprit de Jésus » (6* partie, Élt^vation à Jésus pour faire sainl«ment ses actions) Cf. Oranger, Archives du Sacré-Cœur, I, CLIII, citant Manning « La science du Sacré-Cœur est le plus parfait des dogmes : il renferme en lui seul la science de Dieu, la science de l'homme, la science de la sanctification de notre liiimanilé en J.-C. et par conséquent de notre sanctiiication. Le Sacré- Cœur est donc la clef de l'univers. »
universel d'aspirations niysti(jues variées'. « Unisse/ ensemble tous les cœnrs des hommes (il desanj^es, et spécialement ceux des dévots à la Vierge et des Séraphins, et spécialement ceux de saint Joseph, de saint Joachim, de sainte An le, de saint Jean Baptiste, et de saint Jean TÉvan^élisIe, et otîrezau très digne cœur de Marie tout l'amour et loutes les louanges qui lui ont été rendues par ces cœurs w'. C'était le programme même que réalisait M. Olier.
Cependant il est sûr, — aux yeux de qui connaît la spiritualité chrétienne et la nécessité, pour qu'elle soit féconde, d'être toujours en contact avec l'idée du Dieu sauveur, — que le Cœur de Marie ne pouvait être un principe de vie spirituelle qu'en liaison inséparable avec celui de Jésus. Cette liaison indissoluble, idée très chère à l'Oratoire, fut un des thèmes familiers du P. Eudes. Nous ne nous engagerons pas dans le dédale des discussions byzantines ou simplement grammaticales, qui sont pendantes aujourd'hui à ce sujet encore entre les théologiens. D'aucuns (et ce sont ses adversaires') reprochent au P. Eudes de n'avoir pas dissocié « les deux cœurs », abandonnant ainsi h la Bienheureuse Marguerite-Marie l'honneur de la dévotion au Sacré Cœur de Jésus *. Les Eudistes, au contraire, pour montrer en leur fondateur l'apôtre de deux dévotions parallèles, mais indépendantes, semblent bien solliciter un peu les textes, ou plutôt ils empruntentleurs citations
1) Eudes, Œuvres, VIII, p. 435 : il revient souvent sur celte idée (cf. textes cités dans Introduction au Cœur admirable, VI, xxxm-xxxiv).
2) Œuvres, VU, p. 395 (nous empruntons cette citation au Cœur admirable).
3) Le P. Bainvel, La dévotion au Sacré-Cœur de Jésus, 1906. Le P. de la Beo^assière {Études, 20 mai 1907).
4) P. Letierce, Études sur le Sacré-Cœur, p. 111 : « Le P. Eudes ne connaît pas deux cœurs, mais un seul cœur de Jésus et de iMarie II ne parle jamais des cœurs de Jésus et Marie, comme le font à tort tous ses panégyristes, il parle toujours du cœur de Jésus et de Marie » (cité par les éditeurs du P. Eudes, VI, Lxxïviii, note 3). Ceux-ci répondent ainsi à la critique : « La pluralité est extérieure, il y a deux offices et deux fêtes pour un seul cœur. » Ils reconnaissent cependant que la formule préférée du P. Eurjes n'est plus en usat^e, et que « sous peine de paraître singulier, il faut dire : « Les sacrés cœurs de Jésui et de Marie (LXXXIX). »
au seul livre douzième du '< Cœur aduiirable )>'. N'est-ce pas ignorer que la loi d'analyse et de dédoublement, à laquelle un culte paraît être soumis,ne peut se vérifier qu'au courant même de son évolulion ? L'exemple du P. Eudes est encore ici instructif. Do 1641 à 1672, il n'y eut qu'une solennité pour les deux cœurs ou plutôt pour le Cœur de Jésus et de Marie. C'esl seulement par sa lettre aux Eudistes du 29 juillet 1672*, qu'il assigne à chacun des « cœurs )> une fête, un office propre et qu'il fixe au 20 octobre la solennité du Sacré- Cœur de Jésus. La distinction est d'ailleurs fort relative encore : « Notre dessein a toujours été, dès le commencement de notre congrégation, de regarder et d'honorer ces deux aimables cœurs comme iin mrme cœur, en unité d'esprit, de sentiment, de volonté et d'affection )> *. Relevons surtout l'emploi constant d'une formule invariable : Co?' Jesii et Marias, qui, dans son raccourci, traduit fidèlement la pensée du P. Eudes : l'inséparabilité des deux cœurs*. « Hâtez-vous : qu'est-ce que vous attendez? Pourquoi différez-vous un seul moment? N'est-ce point que vous craignez de faire tort à la bonté non pareille du très adorable cœur de Jésus si vous vous adressez à la charité du cœur de la Mère? Mais ne savezvous pas que Marie n'est rien, 7Ïa rien et ne peut rie fi que de Jésus et par Jésus et en Jésus et que c'osl Jésus qui est tout, qui peut tout et qui fait tout en elle? Venir au cœur de xMarie,
1) C'est le dernier chapitre (« le Sacré-Cœur de .lésus ») du « Cœur admirable de la Mère de Dieu », publié eu 1^581. — Cf. Le P. Doré, Les Sacrés Cœurs et le vénérable Jean Eudes, II, ch. xii. Union des cœurs de Jésus et (le Marie, Œuvres, VI, introduction, cl. Le décret du 6 janvier 1903 décerne au « Vénérable » Eudes le litre : « d'auteur du culte liturgique des Sacrés-Cœurs de Jésus et de Marie. »
2) Celte lettre-circulaire est publiée par Adam {Marie des Vallées), p. 216- 224; H. Joly, Vie du P. Eudes, p. 182-184.
3) Lettre de 1672 (Joly, 182); cf. dans le Cœur admirable, livre 12. cb. xx.
4) (juand il établit à Coutances la fêle du Saint Cœur de Marie, c'esl Jésus vivant et régnant dans le C(Eur de sa divine Mère (|u"il présenta à l'adoration des fidèles. « Jesum in Corde Mariae regnantem venite adoreraus. » (Pinas, Le /*. Eudes, p. 92), et sa conf^regalion s'apftelle « Conj,'repatioa de Jésus et àîaric ».
c'est venir à Jésus; honorer le cœur de Marie, c'est honorer Jésus; invoquer le cœur de Marie, c'est invoquer Jésus » *. Cette union est resserrée par les trois liens de dépendance, de conformité et d'amour : c'est do!»c un culte « conjoint », qui se prête à tous les chasses-croisés mystiques : tantôt le P. Eudes demande à Marie d'aimer son fils pour Iui% tantôt il prie Jé>us d'honorer dignement pour lui sa mère'. Nous retrouvons ici une nouvelle fois l'effort anxieux d'une âme vibrante qui voudrait « continuer' » en elle-incme la réciprocité d'affection qui unissait le Christ et la Vierge.
Du reste ce mysticisme ambitieux et laborieux, s'astreint, dans son expression, à une sorte de sérénité littéraire. La liturgie et l'hymnologie sacrée, — qui sont dans le culte catholique comme la traduction publique et officielle, à l'usage de la collectivité des fidèles, des affections intimes, — donnèrent au P. Eudes l'habitude sinon d'en modérer l'ardeur, du moins d'en tempérer l'exaltation, et c'est en des pages, passionnées sans doute, mais suavement chastes, que notre auteur adresse au Cœur très saint une tendre salutation »'.
1) Le P. Eudes, La vie et le royaume de Jés^s, 3° partie, § 11. 2)id., Œuvres, I, p. lil, 109."
3) (Euvres, VII, p. 396 ; cf. sainte Gertrude, « le Héraut de l'amour divin ».
4) L'idée de continuation de la vie, des pensées, des intentions de Jésus en nous, est le fondement de la mystique du P. p]udes. « Les chrétiens étant membres de J. -G. tiennent sa place en la terre. Ils représentent sa personne et par conséquent ils doivent faire tout ce qu ils font... comme Jésus le ferait en leur place. » {Œuvres, I, p. 200-20!) (Gf. conception pauliniennedu Gorpsdu Christ) (I, Gor., XII-27 ; Éphès, lV-13, etc.;. Ainsi nous devons « continuer en la terre cette dévotion et cette piété de Jésus au regard de sa Très Sainte Mère (Royaume de Jésus, Œuvres^ I, p. 343). »
5) G'est la paraphrase d'une prière recueillie par Nicolas de Saussay, Antidotarium animae 1495; le P. Eudes l'intitule modestement: « La même salutation en français avec quelques additions : »
« Je parlerai au cœur maternel de ma très bonne mère... Je parlerai au très noble cœur de la Souveraine Impératrice de l'Univers, moi qui ne suis que poudre et que cendre, et je le saluerai et exalterai de toutes les puissances de mon âme, et en toute l'humiiité et dévotion du ciel et de la terre... Je vous salue, ô très saint cœur, temple très auguste de la divinité, temple qui a été bâti de la main du Tout Puissant, temple qui n'a jamais ete profané ni par aucun
D'aucuns trouveront peut-être celte affectueuse prose trop diffuse : ils y verront une copieuse et redondante phraséologie '. On doit au contraire estimer ce slyle si clair ^ où la phrase s'amoilit comme il convient qu'elle s'amollisse dans la prière. Le P. Eudes sait aussi couler dans le rythme flottant de strophes nonchalantes et aisées» une louange délicate, et parfois précieuse, à sa « Très honorée Dame ».
péché, ni par la dépravation de l'esprit du monde, ni par l'amour désordonné de soi-même ou de quelque autre chose créée, temple orné de toutes les vertus les plus éclatantes et de tous les dons et grâces du Saint-Esprit les plus éminenles, temple dans lequel, après celui du Très divin Cœur de Jésus, la Très Sainte Trinité est plus hautement adorée, glorifiée et aimée que dans tous les autres temples matériels et spirituels qui sont au ciel et en la terre, temple dans lequel votre esprit saint, ô Vierge glorieuse, était toujours retiré et recueilli pour offrir à Dieu un sacrifice continuel de louange, d'honneur et d'amour très excellent... Je vous salue, ô coupe très précieuse pleine d'un neclav divin et très délicieux, dont le roi éternel, tout embrasé de la soif très ardente de notre salut, a été saintement enivré en celte bénite heure en laquelle, pour répondre à l'ambassade de l'archange, vous avez proféré ces très bonnes et très agréables paroles : Voici la servante du Seigneur, qu'il me soit fait selon votre parole... Je vous salue, ô Paradis des délices du nouvel Adam qui est Jésus... Oh ! quels sentiments, quels transports, quels ravissements, quels embrasements de ce cœur maternel, lorsque votre cher enfant Jésus, ô Vierge bienheureuse, résidait dans vos bénites entrailles, et lorsque, en étant sorti, il reposait sur votre sein virginal, et que vous étiez toute rempliCf pénétrée et possédée de son Esprit-Saint et de son amour divin qui absorbait et ravissait en soi-même tout votre esprit, toute votre âme et tout votre cœur. » (OEuvreSy La dévotion au Sacré-Cœur, Vllf, p. 455-460).
1) Appréciation du P. Bainvel cité et refuté par les éditeurs du P. Eudes {Œuvres, VI, Intr., cxxxviu, note 1). On a quelquefois reproché au xvii« siècle la solennité pompeuse et théâtrale de ses oraisons (Huysmans La Cathédrale, p. 302).
2) OBmv., VIII, p. 199. Hymne sur le Très Saint Cœur de la Mère de Dieu ;
Beau cœur de la chaste colombe
Où jamais l'ongle du vautour
N'a fait de blessure à l'amour,
Sous qui toute force succombe,
En toi, d'un merveilleux effort
Par un cœur vivant, un cœurt mort
A repris sa force et sa vie ;
Et celui qui tua le premier criminel
A rencontre sa mort dans le cœur de Marie,
Y rencontrant un Dieu qui s'était fait mortel...
Gomme l'on voit dans un niiatr^
Qu'avec ses rayons le soleil,
Telle fut la piété mariale d'un des plus ardents (;l efficaces propagateurs, dans la première moitié du xvii* siècle, du culte de la Vierge. Moins abstraite et moins raisonnante que celle de BéruUe, elle nous paraît, cependant, foncièrement spirituelle, et, au risque de mécontenter les panégyristes du P. Eudes, nous ne pensonspas qu'il faille le rendre responsable de tous les développements postérieurs d'un culte qui n'était pas sans péril : car ce symbole du « Cœur de Marie » avait son origine en une conception imaginative troublante, propre à égarer les âmes insuffisamment épurées.
CHAPITRK VIII Bossuet.
L'analyse que nous venons de faire de la piété sulpicienne et de la dévotion au « Cœur de Marie » nous laisse deviner, si elle ne nous les montre déjà, les dangers et les extravagances qui peuvent résulter des intentions les plus pures. La dévotion des Jésuites continuait à multiplier parmi les fidèles et à faciliter ses pratiques favorites. M. Olier ne craignait pas de courir des aventures théologiques, et le P. Eudes risquait de s'engager, sans le vouloir expressément, dans la voie des matérialisations pieuses. La hardiesse spéculative et l'emportement mys-
Pour y produire son pareil,
Tâche d'y peindre son image,
De même la divinité,
Exprimant sur loi sa beauté,
Fait une fidèle copie
Où l'objet éternel des bienheureux reluit
Afin que, comme au ciel, dans le cœur de Marie
Dieu soit le produisant et Dieu soit le produit.
tique avaient besoin des tempéraments d'un solide bon sens. Il imporlait que les privilèges de la Vierge, la puissance de son inlercession, la nature du lien qui lui unissait ses serviteurs fussent considérés d'un esprit plus calme.
Aussi bien, déjà, pendant que la piété mariale envahissait la vie chrétienne, de nombreux ecclésiastiques avaientils l'ait entendre de prudents conseils, et les conlroversistes qui voulaient, comme saint François de Sales, désarmer le scrupule protestant, appor! lient de judicieuses réserves dans leurs effusions les plus ardentes. Godeau, évéque de Vence et de Grasse, et, comme Ton sai(, un des « beaux esprits » les plus graves et les plus écoutés du monde poli, n'hésitait pas à présenter aux protestants eux-mêmes son poème sur l'Assomption de la Vierge* (1641), les priant de ne pas confondre « l'abus de quelques personnes simples et intéressées avec l'enseignement orthodoxe de l'Église » ' : « La simplicité d'abord a fait écrire beaucoup de choses puériles ou fausses... La Vierge est la plus sainte des créatures; il n'y a que ceux qui se déclarent ses ennemis qui l'osent nier; ?7iais elle n'est sainte que parce qu'elle est sanctifiée par J.-C... Elle est la plus proche de la majesté souveraine, et, toutefois, il y a un grajid cahos entre deux, c'est-à-dire une distance infinie ». Il s'élève « contre l'encens des louanges excessives » qui est, pour la Vierge, « une abomination,» contre les hymnes qui l'outragent, les faux miracles, les dévotions nouvelles et indiscrètes. Le dominicain évêque Coeffeteau, qui, lui aussi, est un théologien, un lettré, une manière de philosophe chrétien, avait publié, dès 16:21, un « Tableau de l'innocence et des grâces de la Vierge Marie =» », où il veut que la piété
i) Préface des poésies chrétiennes (de 1641). (J'ai consulte l'édition de 1660).
3) Paris, in-12, 1621. Rééditions : Paris, 1623-1627 ; Lyon, 1628-1639). — Nicolas CoelTeteau (1574-1623), dominicain, évoque de Marseille, a été étudié par l'abbé Urbain, 1893. « Ou no trouve, dit l'auteur, dans ce livre ni la mièvrerie, ni la piété doucereuse, ni les anecdotes plus touchantes qu'authentiques auxquelles nous a habitués, en ce siècle, sauf d'honorables exceptions, la littérature des Mois de Marie... » (p. 231).
eQvers iNolre-Dame naisse de la coiiiiaissaiice exact(i de ses mérites et repose sur les fondements de la plus rigoureuse théologie. « Comme N. S. a été crucifié entre deux larrons, aussi la doctrine de l'Église, en ce sujet comme en tous les autres, se tient entre deux hérésies contraires, qui se départent également de la vérité, car elle condamne le sacrilège de ceux qui défèrent trop à la Vierge et rejette l'impiété de ceux qui ravissent toute sorte d'honneur à la mère de Dieu» ». Dans le même temps, certains prédicateurs ne craignaient pas de mettre en garde leur auditoire contre les « méprises considérables dans le culte qu'on rend à la Vierge • », et cette même prudence donne le ton à un ouvrage d'Abelly : « La Tiadition de l'Église touchant la dévotion particulière des chréiiens envers la Très Sainte Vierge* », publié en 1652*. Or tous ces hommes d'Église, qui réclament a\ec énergie contre « les absurdités » d'une dévotion mariale « suspecte ou douteuse », sont pourtant de très incontestables dévots de Notre -Dame ^ De cette piété sage, Bossuet est l'interprète oratoire.
On n'a pas suffisamment mis en lumière le rôle exceptionnel que joua la Vierge dans la vie de Bossuet, dans sa doctrine et sa prédication •. Sa piété mariale nous fait entrer
1) P. 1018 (cité par Urbain, p. 232).
2) L'abbé de Bourzeis (1606- 672) : Sermon sur l'Assonaplion (Migne, Oraleurs sacrés, VI, 450 sq. second point) Les sermons de Bourzeis parurent en 1672, 2 vol. in-8.
3j ff ...Recueillie des Ecritures saintes ...ensemble la pratique de cette dévotion selon le véritable esprit », Cf. préface : « il faut prendre garde qu'il ne se mêle dans cette dévotion aucune chose qui répugne à la vérité ou à la sainteté du culte qui luy est deu et que, par un faux zèle ou bien par une affection inconsidérée y on ne veuille luy déférer des honneurs et luy rendre des services qui dégénèrent en superstitions. »
A) Abelly; p. 8, dénonce la fâcheuse habitude des rosaires interminables « où l'on entasse prières sur prières avec distraction et empressement » (II* partie, p. 131).
5. Dans la Compagnie de Jésus, de très éminents docteurs, comme les P. P. Reynaud, et Denis Petau, se prononcent dans le même sens.
6) Les auteurs de « Mois de Marie » ont pu cependant en composer avec des textes de Bossuet : Bouvier, Nouveau mois de Marie, la Très Sainte Vierge
— Ui —
dans la confidence de cette sensibilité si délicate, fénainine presque parfois, que trop de biographes ont méconnue. Notre Dame rend à Bossuet la pensée du divin plus atîectueuse, la prière plus douce, et elle attise en ce grand intellectuel (( un foyer rayonnant de chaude tendresse »'. Dès son enfance, il avait été voué à Marie par sa mère, puis zélé congréganiste au collège des Jésuites de Dijon. En 1648, admis par Nicolas Cornet dans la confrérie du Rosaire établie à Navarre, il y débuta dans l'éloquence sacrée ; comme directeur il fut chargé pendant trois ans de l'exhortation hebdomadaire» : « Les registres du collège, dit l'abbé Ledieu, font mention de son discours du 14 août 1650, veille de l'Assomption, où il représenta le triomphe de la Vierge d'une manière pleine donction et d'éloquence*. » Il tut enfin associé à cette « Compagnie» secrète du « Saint-Sacrement», où presque toutes les mysticités du début du xvii« siècle tinrent une place.
C'est à ses sermons de jeunesse que nous devons limiter ici notre étude : ils renferment, d'ailleurs, les caractères essentiels de sa doctrine mariale; dans le reste de sa prédication sur la Vierge, il ne fit guère que reprendre ses premiers essais.
Tous ses sermons sur Marie ont « un air de famille » *.
diaprés Bossuet^ Tours, Marne, 1905 ; Jacquemet, Le Saint Rosaire explique par Bossuet, Grenoble, 1859 : « Bossuet a beaucoup écrit sur Marie et nul dans l'Église à l'exception de saint Bernard n'en a mieux parlé que lui » (préface de U^^ Dupanlou{)) — <'J. Gandar, Bnssuet orateur, p. 19-24.
1) Cf. Rebelliau, Bossuet (1900), p. 206 et tout le dernier chapitre (p. 192- 494), et Strowski, Rnme Bossuet, 1901 (p. 110).
2) Ledieu, Mémoires (édil. Guettée, p. 22).
3) Id., p. 26; cf. Gandar, ibid., p; 6-7, et Floquet, Etudes sur la vie de Bossuet, 1, p. 129.
4) Gandar, Bossuet orateur, p, 22. Je ne partas^e d'ailleurs pas l'avis de Gandar sur le trait commun qui le leur donne, « la subtilité. » — Voici la liste des sermons auxquels nous ferons des emprunts : — 1/un des plus anciens fraj^Muents de Bossuet, « prière adressée à la Vierge eu conclusion d'une Méditation sur la l'énilence : Mère de mon Dieu, qXc. », Œuvr. orat., éd. Lebarq, 1, p. 9 ; Sermon pour la veille de l'Assomption (14 août 1650), Lebarcj, I, p. 64- 68; Fragment pour l'Assomption (1651), Lpl>arq, I, p. 69-70; St^rmon sur le Hosaire (octo!>re 1651), Lebarq, I, p. 80-100 ; Pour la Purilicaiiuu (février 1652),
Bossuel est capable, dans l'imagination dévole, de la délicatesse un peu mièvre de saint François de Sales*. Il sait décrire l'affection maternelle de la Vierj^e d'une façon sensible, émue, émouvante. Môme il y mot parfois une familiarité presque triviale : « Vous donc, ô beureuse Marie, vous qui le verrez sortir de vos bénites entrailles, vous qui le contemplerez sommeillant entre vos bras ou pendu à vos cbastes mamelles, comment n'en serez-vous p^as transportée? En jsuçant votre lait virginal, ne coulera-l-il pas en votre âme l'ambroisie de son saint amour? Et quand il commencera de vous appeler sa mère, d\ine parole encore bégayante, et quand vous l'entendrez payer à Dieu le tribut de ses premières louanges, sitôt que sa langue enfantine se sera un peu dénouée, et quand vous le verrez dans le particulier de votre maison simple et obéissant à vos ordres, combien grandesseront vos ardeurs! »*. Nul n'a plus délicatement exprimé la nuance de gratitude envers son fils dont se colore le sentiment maternel de la Vierge : « L'amour qu'elle avait pour sa sainte Virginité lui faisait trouver mille douceurs dans les embrassements de son fils qui la lui avait si soigneusement conservée. Elle considérait J.-C. comme une fleur que son intégrité a.\ai\l poussée, el, dans ce sentiment, elle lui donnait des baisers plus que d'une Mère parce que c'étaient des baisers dune Mère Vierr/e »». Cet
Lebarq I, p. 101-102; Sur la Nativité de la Sainte Vierge (Metz, 8 septembre 1652), Lebarq, I, p. 162-188, (Bossuet était prêtre depuis le 11 mars 1652) ; Pour la vedle de rimmaculée-Conception (7 décembre 1652), Lebarq, I, p. 228- 248 ; Pour la Purification (vers 1653), Lebarq, I, p. 295-308 ; Conclusion d'un sermon perdu sur la dévotion à la Vierge (vers 1653), Lebarq, I, p. 386-390. — On a publié : Sermons sur les mystères et le culte de la Mère de Dieu par Bossuet, Paris, Julien Lanier, 1855 (introduction par Louis Veuillot).
1) La définition de la tendresse de Bossuet par M. Strowski en laisse échapper tout un, aspect ; « Il n'est ni tendre sur inclination, ni tendre sur estime, ni, quoi qu'il en dise, tendre sur reconnaissance : il est tendre sur admiration. » {Bossuet, Extraits de ses œuvres diverses, 1901, p. 417).
2) Lebarq, I, p. 173-174.
3) Id., l, p. 79. Cf. C Ces baisers étaient \d'aut.int plus ardents et d'autant a plus libres qu'ils ne reprochaient rien à son inté<,'rité, et qu'en reU, plus heureuse que toutes les autres mères, ellf possédait ce cher fils sans rien perdre de ce qu'elle aimait » (l, p. 64-65}.
in
amour doit être singulier, puisque sa iiialeriiilé est miraculeuse, et, de même qu' « il faudrait avoirle cœur d'une mèrr pour bien concevoir quelle est l'affection d'une mère, | de même il faudrait avoir le cœur de la Sainte Vierge pour concevoir l'amour de la Sainte Vierge »'. — Celte reconnaissance exquise qui fait de Notre Dame l'obligée de son fils s'accompagne d'un étonnement candide que Bossuet traduit avec une suavité charmante : « Toutes les fois qu'elle regardait ce cher Fils : 0 iJieu! disait-elle, mon fils, comment est-ce que vous êtes mon fils? Qui l'aurait jamais pu croire que je dusse demeurer vierge et avoir un fils si aimable'! » Bossuet ajoute malheureusement avec une insistance d'un goût douteux, surtout en un sermon public : « Quelle main vous a formé dans mes entrailles ? Comment y êtes-vous entré, comment en êtes-vous sorti, sans laisser de façon ni d'autre aucun vestige de votre passage » ? Et encore : « Est-ce pas le Saint- Esprit qui l'a remplie d'un germe céleste parmi les délices de ces chastes embrassements, et qui, se coulant sur son corps très pur d'une manière ineffable y a formé celui qui devait être la consolation d'Israël et l'attente des nations? » Ces excès de langage sont, il est vrai, fort rares, et même dans l'interprétation allégorique du Cantique des Ca?itfçi/es, qui induit les commentateurs à une débauche de subtilités osées, Bossuet garde toujours une chaste sobriété.
Comme Saint-Cyran et Gibieuf, Bossuet analyse les causes mystiques de la grandeur de Marie : sa docilité aux ordres de Dieu, sa promptitude à accepter le sacrifice, à se faire prêtre et hostie avec Jésus, le jour de la Présentation du Christ au temple». Mais il est surtout ravi, comme Bérulle et
1) Lebarq, I, p. 81.
2) Leharq. I, p. 65, interpr»H;ition du verset <hi CinL Canlic, 1-12 : « Fascictilus inyrrhae liileclus meus milii inler ubera mea coinmorabitur. » « Lorsqu'elle se ressouvenait de sa tendre enfance, qu'elle s'imaginait encore le voir reposer sur son sein, ne pouvait-elle pas lui faire cette douce plainte : Vous m'êtes, ô mon [ils, un faisceau de myrrhe que je tiens entre mes mamelles... » Cf. troisième point de rallociition sur l'Assomption : L'-s fhjurrs tU la Vierge, I, p. 67-68.
3) Lebarq, ^rrmnr} <»>' /-' Puritl-ation, I. p. 305. « Que si les Juifs éclaires
Gibieuf, par sou huniililû ni son silence. Au inouKînl même où le soin de son honneur virginal lui faisait un devoir de parler, elle se soumet, comme une femme ordinaire, à la cérémonie de la Purification, et « son silence est une marque certaine d'une retenue extraordinaire et d'une modestie incomparable »*. « Elle jouit seule avec Dieu d'une si grande joie, sans la partager qu'avec ceux à qui il plaît au Saint- Esprit de la révéler. Elle attend que Dieu découvre celle merveille lorsqu'il sera expédient pour la gloire de son saint nom. Elle est vierge, Dieu le sait; Jésus son cher Fils le sait; ce lui est assez. 0 silence! ô retenue! ô âme parfaitement satisfaite de Dieu seul et du témoignage de sa conscience ^ » Gomme M. Olier, Bossuet découvre dans la contemplation mystique la liaison merveilleuse de la Vierge et du Père Éternel. Sans doule il avance sur ce terrain avec une réserve dont ne se préoccupait guère le fondateur de Saint-Sulpice ; il prévient ses auditeurs ou les rassure : « J'ai à vous proposer une doctrine sur laquelle il est nécessaire d'aller pas à pas, de peur de tomber dans l'erreur, et plûl à Dieu que je puisse \di déduire aussi nettement qu'elle paraît solide! »'. Néanmoins c'est par un parallèle entre la Vierge et Dieu le Père qu'ilnous explique comment iMarie embrassait dans un môme amour la divinité et l'humanité de son fils* : « Dieu, par un
entendaient en un sens spirituel ce qu'ils célébraient corporellement, à plus forte raison la Très heureuse Marie, ayant le Sauveur entre ses hràs et l'oiïrant de ses propres mains au Père Éternel faisait cette cérémonie en esprit, c'eslàdir*î joignait son intention à ce que représentait la figure externe, c'est-à-dire l'oblation sainte du Sauveur pour tout le genre humain racheté miséricordieusement... »
1) Lebarq, I, p. 297.
2) Bossuet avait une grande vénération pour M. Olier. « Audi virura praestantissimum et sanctitalis odore florentera ; audi Olerium... » {Mystici in tuto, édition de Versailles, t. XXXVIII, p. 616).
3) Lebarq, I, p. 84. Cf. c< N'appréhendez p:is, chréliens, que je veuille déroger à la grandeur de mon maître par celte proposition. » (Le!)iirq, I, p. 82) (:f. 1, p. 85 : « Ne vous offensez pas si je dis (ju'il y a quelque chose de pareil d.uis l'affection de la sainte Vierge... »
4) Lebarq, I, p. 85 : « Ce fils qu'elle chi^rissait tant, elle le chérissait comme un Homme-Dieu, et d'autant que ce mystère n'a rien de semblable sur la terre,
conseil admirable, ayant jugé à propos que la Vierge engendrât dans le temps celui qu'il engendre continuellement dans l'Élernilé, il l'a, par ce moyen, associée en quelque façon à sa génération éternelle... Partant, puisqu'il l'a associée à sa génération éternelle, il était convenable qu'il coulât en même temps dans son sein quelque étincelle de cet amour intini qu'il a pour son fils »'. Dieu le Père lui a fait part de sa puissance, ordonnant que Jésus fût à la Vierge « en la même qualité qu'il lui appartient à lui-même ». <'. 0 prodige, ô abîme de charité! Quel esprit ne se perdrait pas dans la considération de ces complaisances incompréhensibles qu'il a eues pour vous, depuis que vous lui touchez de si près par ce commun fils, le nœud inviolable de votre sainte alliance, le gaye de vos affections mutuelles que vous vous êtes donné amoureusement l'un à l'autre... *. »
Seulement, «ians l'enthousiasme même, le bon sens, la mesure ne perdent jamais leurs droits. Bossuet ne veut pas fonder les privilèges delà Vierge « sur des histoires douteuses, ni sur des révélations apocryphes, ni sur des raisonnements incertains, mais sur des maximes solides et évangéliques ' ». Sans doute il est convaincu, comme les Oratoriens et Saint- Cyran, que la sainteté de la Vierge dépassa infiniment celle des autres saints. « Gomme une fièche qui part d'un arc jjandé avec plus de violence, prenant son vol au milieu des airs, entre aussi plus profondément au but où elle est adressée, de même l'âme fidèle pénétrera plus avant dans l'abîme de l'essence divine, le seul terme de ses espérances, quand elle s'y sera élancée par une plus grande impétuosité de désir.^'. » (Juelle place assez auguste le respect catholique pourra-t-il trouver dans le ciel pour la Vierge?
je suis oblige (ï(^lc.v>er bien haut mon esprit pour avoir recours à un grand exemple, je. veux dire à l'exemple du Père Klernel. »
1) Leb;irq, I, p. 85-86.
2) Lebarq, 1, p. 86; cf. Olier : Marie au st-m ihi Père en qualilé d'épousfi.
3) Lebarq, l, p. TH.
4) Lebarq, 1, p. I7f). Cf. Sainl-Cyran ; <( Une des plus grandes diiïrrencea
' iMais où la prudence de Bossuet se môle incessamment à Teflusion la plus tendre, c'est au sujet de Tlmmaculf^e Conception. Ce n'était encore dans l'Église qu'une croyance pieuse», défendue il est vrai par presque tous les ordres», imposée par la Sorbonne aux nouveaux docteurs*, approuvée par le concile de Trente*, mais la lhéolojj;ie de saint Thomas tenait en échec les manifestations de la piété. Au xvir siècle les polémiques s'étaient apaisées' : saint Pran-
que je trouve entre la sainteté de la Vierge et celle de tous les justes et de tous les sairfts, est qu'elle a été parfaitenaent sainte avant que de naître, au lieu que les autres saints n'acquièrent la sainteté parfaite que dans le ciel, après l'avoir méritée par les exercices continuels de la vie sainte qu'ils ont menée sur la terre. » [Considérations, I, 2®, p. 34).
1) C'est seulement au xix* siècle, après une consultation générale de l'épiscopat, que Pie IX par la bulle Ineffahilis (8 décembre ISSi) en donna une définition dogmatique. Cf. Dubosc de Pesquidoux : L'Immaculée Conception, histoire d'un dogme, 2 vol., 1898 (tome I, fin). L'ouvrage ne doit être consulté qu'avec précaution.
2) Dès le XI® siècle l'Irlande commémorait la Conception de la Vierge. Les controverses commencèrent au xii* siècle ; en 1140 les chanoines de Lyon célébrèrent la fête de l'Immaculée-Conception. Saint Bernard, le grand dévot de la Vierge, en une lettre mémorable, dénonça la solennité et attaqua la doctrine. Marie aurait été seulement sanctifiée, comme Jérémie et saint Jean- Baptiste, entre sa conception et sa naissance. Cette protestation alluma la querelle qui passionna bientôt l'Église. D'interminables polémiques mirent aux prises les Franciscains avec les Dominicains qui, adversaires de la Conception immaculée, ne se rendirent qu'au xix* siècle.
3) Dès 1497, les docteurs de Paris durent prêter serment « de maintenir la religieuse créance de la conception immaculée » (Gibieuf, Vie de la Vierge, I, p. 146; Bossuet, éd. Lebarq, I, p. 241); cf. Lesêtre, V Immaculée-Conception et VÈglise de Paris, 1904.
4) Decre.tum de ppccnto originali V (amendement du 17 juin 1546), (Mansi, XXXIII, 29). « Déclarât tamen haec ipsa sancta synodus non esse suae intentionis comprehendere in hoc decreto, ubi de peccato originali agitur, beatam et immaculatam Virginem Mariam Dei genitricem, sed observandas esse constitutiones felicis recordalionis Sixti papae quarti, sub paenis in eis constitutionibus contentis quas innovât. » Il s'agit de la Constitution Grave nimis {ô septembre 1483) du pape Sixte IV, « le pape par excellence des fêtes raariales. » [On trouvera les progrès du culte mariai précisés avec soin, et interprétés du point de vue de la philosophie de l'histoire générale, par Albert Dufourcq, Histoire de l'Eglise du Xl^au XVUl^ siècle, t. VII (1303-1527), p. 65-75 ; p. 282- 284; p. 388-391 — A. R.]
5) En 1617, Paul V interdisait aux adversaires de l'Immaculée-Conception de
çois de Sales', les Jésuites, les Oratoriens célébraient la préservalion originelle; les Jansénistes sont plus réservés', ils ne doutent pas que la Vierge ait été sanctifiée plus tôt que saint Jean, mais ils se refusent à en préciser le moment, car il faut que la Vierge soit comprise dans la sentence d'Adam et ail encouiu la dette commune que, seule, la mortdu Christ pouvait remettre. Bossuet n'éprouve ni ces doutes ni ces hésitations. « Je ne sais quel instinct me pousse à vous assurer que cette conception est sans tache. » Son adhésion est toute spontanée : u Ily a des propositions qui jettent au premier aspect un certain éclat dans les âmes qui fait que souvent on les aime avant même que de les connaître ». Cependant son souci de l'orthodoxie la plus rigoureuse retient son expansion : il n'ose affirmer l'Immaculée Conception « d'une certitude infaillible » ; il craint de sortir « des bornes que les saints canons lui prescrivent ». Il tâchera d'unir « le tempérament » à « la force » et de « satisfaire tout ensemble à la tendre piété des enfants et aux sages règlements de la mère » ». « Il faudra, dit-il, tenir un milieu qui sera peut-être un peu difficile*. »
Son attitude est analogue, plus prudente encore, à l'égard
soutenir publiquement leur croyance. En 1:622, Grégoire XV étend ia même prohibition aux entretiens privés, mais excepte les Dominicains (cf. à la fois Dubosc de Pesqui.loux, I, et Herzog, Ld sainte Vierge dans l'histoire, 1908, 154 sq.). Voir surtout dans les Dictionnaires de théologie catholique indiqués à la Bibliogr'ipkic, les articles divers relatifs à la dogmatique catholique actuelle.
1) Saint François de Sales, Sermon pour la fête de l'Immacul^e-Conceplion, 1Ô22, [Sermons, IV, p. 339-405), pour la fêle de la Présentation (III, p. 384- 385). « C'est donc une chose toute assurée que, dès l'instant de la conception, Dieu la rendit toute pure, toute sainte... »
2) Sainl-Cyran, Considérations, I, 2*, p. 37.
3) Sermon sur la Conception de ta Vierge, éd. Lebarq p. 229-230.
4) Cf. le sermon sur l'Unité de l'Église, (1681).
Rappelons l'esprit de conciliation dont Bossuet lit preuve dans le projet de réunion des églises protestantes à propos de rimm;iculée-<^iOnception à laqiielU' il croyait si fer-Tii^ment (')?•' o'/w, eJition Lâchai, XVIl, p. ii^, Rrponse, 477).
du ?'dle delà Vierge dansla rédemption et le saluldoshommos. A cet égard, il rechoi-chc, pour s'y fonder, la Iradilioii la plus ancienne' dans le christianisme. iMarie a été l'instrument de la Uédemplion. Mais un instrument co?isciefit et volontaire. C'est le « premier principe > que Bossuet pose. « Dieu ayant résolu de toute éternité de nous donner Jésus-Christ par l'entremise de Marie, il ne se contente pas de se servir d'elhi pour ce glorieux ministère comme d'un simple instrument ; il ne veut pas qu'elle soit un simple canal d'une telle grâce; mais un instrument libre en quelque façon qui contribue à ce grand ouvrage, nonseulement par sesexcellentes dispositions, mais encore par un mouvement de sa volonté*. Ainsi est-il juste, dans une certaine mesure, d'appeler, comme saint Paul, Marie, « coopératrice, cjuvep^ôç », de Jésus*.
Et quelle fut, de celte collaboration, la part ? Aussi grande, assurent les théologiens primitifs, que la part prise par Eve dans la chute. « C'est là » dira plus tard Bossuet*, « une doctrine reçue dans toute l'Eglise catholique par une tradition qui remonte jusqu'à l'origine du christianisme. » Et cette doctrine de Marie, seconde Eve, Bossuet l'explique en termes clairs et simples, à son habitude : « La foi pieuse de Marie efface la faute d'une téméraire crédulité, et Marie répare, en croyant à Dieu, ce qu'Eve a gâté en croyant au diable » *. La
1) C'est ainsi que, de prime abord, on envisagea Marie : la tradition est faite, sur ce point, de documents scripturaires du ii«> siècle représentant l'Afrique et Rome (Tertullien, p. 160-240. he Carne chrisH, ch. xvii, p. 17), la Palestine (saint Justin, p. 127-165, Tryphon, p. 100) ; l'Asie Mineure (saint Irénée instruit par Polycarpe, l'ami de saint Jean : advers. Hnereses, III, ch. xxn, n» 34, V, ch. xix). Cf. Newman, Le culte de la Vierge (trad. 1908, p. 48-66). Neubert, Marie et V Église anténicéenne.
1) Premier sermon pour la Nativité de la sainte Vierge, 1" point.
2) Sermon pour la fête du Scapulaire, Lebarq, I, p. 378. Saint Paul attribue la même qualification aux saints.
3) Elévations, 12* semaine, 5* élévation.
4) Lebarq, I, p. 381, et tout le l" point p. 377-384. Il faut souligner ici la perspicacité vraiment remarquable de Bossuet dans la controverse; il s'adresse de prime abord aux textes inèmes qui, aujourd'hui encore, entre protestants et catholiques sont l'occasion des débats les plus profonds (cf. Neubert, Marie et l'Église anténicéenne, p. 238-254).
Vierge est donc la Mère des vivants, et c'est du haut delà croix que celte maternité lui est confirmée par son fils mourant, en un dernier adieu : « Ainsi vous nous avez pour ainsi dire enfantés d'un cœur déchiré parmi la véhémence d'une affliction infinie, et toutes les fois que les chrétiens paraissent devant vos yeux, vous vous souvenez de cette dernière parole. et vos entrailles s'émeuvent sur nous comme sur les enfants de votre douleur et de votre amour' . » Bossuet ne se lasse pas de développer toutes les conséquences du texte évangélique « Mulier, Ecce fllius tuus — Ecce mater tua »'. Mais cette affection de Marie pour les hommes, loin d'autoriser une confiance présomptueuse en une trop complaisante interces sion, impose au contraire toute l'austérité de la perfection chrétienne. Bossuet n'a pas de termes assez amers pour dénoncer la piété ^ bâtarde et falsifiée ». « Combien y eu a-til qui, abusés d'une créance superstitieuse se croient dévots à la Vierge, quand ils s'acquittent de certaines petites pratiques sans se mettre en peine de corriger la licence éU le débordement de leurs mœurs!.. Marie a en exécration toutes leurs prières. En vain tâchez-vous de la ct»ntenter de quelques grimaces, en vain l'appelez-vous votre mère par une piété simulée : quoi! auriez-vous bien l'insolence de croire que ce lait virginal dut couler sur des lèvres souillées de tant de péchés?' o — Kt cependant le succès de Philagie et des dévotions « aisées » ne s'épuisait pas.
Ce n'est jamais non plus à Tinsu de son fils, comme en cachette, qu'elle sauve les pécheurs ^ Elle n'a pas une puis-
1) Lebarq, I, p. 93.
2) C'est le texte du sermon pour la Cèle du Rosaire; cf. surtout 2* point, p. 89 sq. L'esquisse sur la dt^volion à la sainte Vierge, pour l'association du Scapulaire a le même texte.
3) Lebarq, I, p. 97, 98; cf. I, p. 386: «plusieurs l'appellent mère qu'elle ne reconnaît pas pour enfants. »
h) Cf. Lebarq, I, p. 390 « vivant ainsi (après avoir ronoDcé à vous-nu^mes), ô fidèles, vous pourrez prier la Vierj^e aveo, cunfianre qu'elle pri^acntc vos oraisons à son Y\\s Jésus.. ; vous l'aimerez, elle vous aimera pour Notre Seigneur Jésus Christ ; elle priera pour vous au nom do son fils Jésus-Christ. L'inler-
sance dont la source soit en elle ; elle n'a que la puissance d'une amie de Dieu. Il faut comprendre ^^ avec f/uels avantages la Sainte Vierç;e est <Mitr6e dans l'alliance de Dieu » ; il faut en conclure « quel est son crédit auprès du Père Éternel. » mais ce crédit est un crédit de prière. « Intercédez pour nous, ô bienheureuse Marie! Vous avez avec [Dieu] une amitié si parfaite qu'il est impossible que vous ne soyez pas exaucée de ce Seigneur Jésus-Christ, « au cœur de qui vous parlez », comme saint Bernard « a fort bonne grâce à dire *. » Le Bossuet des sermons d'avant 1660, parlant aux auditoires catholiques, est aussi fermement attaché à la théorie orthodoxe de V intercession des saints que le Bossuet de V Exposition de la foi, parlant aux protestants. Elle n'a pas de tribunal séparé de celui du Christ, mais, à ce tribunal, elle est l'avocate infailliblement écoutée, le procureur agréable au Juge. Aussi bien n'est-ce pas par de pures et simples sollicitations qu'on gagne sa précieuse entremise. iMais par la vie chrétienne, par la bonne volonté et le progrès moral. Ici encore c'est sur une sorte d'interprétation philosophique des textes sacrés que Bossuet s'appuiera plus tard' : « Celui qui écoute la parole de Dieu est mon frère, ma sœur et ma mère. » De par l'effort moral, chacun obtient, pour ainsi dire, entrée dans la famille de Dieu. «Le Verbe s'incorpore à nous, et, par cette espèce d'incarnation, nous participons à la dignité de la mère de Dieu. » Voilà l'enseignement, austère et pur, que donne la Vierge au pécheur, quand elle amène le pénitent en présence du Sauveur devant ce tribunal où, tout en sollicitant la clémence de Dieu, elle collabore avec sa justice : « Çà, dit-elle, si vous êtes mon fils, il faut que vous ressembliez à mon bien aimé ». « Elle ne pourra jamais croire que vous soyez ses enfants si vous n'avez en votre âme
cession de la Vierge ne doit pas être isolée de la médiation du Fils (cette idée est exprimée par une image un peu bizarre, I, p. 87).
1) I, p. 86, 87, 88, 386; cf. 3* sermon pour la fêle de la Conception, 4* sermon pour l'Annonciation.
2) 5* Elevât., 6' semaine.
quelques linéaaients de son Fils. Que si, après vous avoir considérés attentivement, elle ne trouve sur vous aucun trait qui ait rapport h son fils. oDieu, quelbi sera votre confusion, lorsque vous vous verrez honteusement rebutés de devant sa face et qu'elle vous déclarera que, n'ayant rien de son tils et, ce qui est plus horrible, étant opposés à son fils, vous lui êtes insupportables ».
Et telle est, dès avant 165.^, la théologie mariale du futur « Père de l'Église ».
Il ne veut renoncer à aucun des éléments nouveaux, méditations, fêtes ou symboles, dont s'est enrichie la dévotion mariale pendant la première moitié du xviP siècle. Et en ce sens il est juste de dire que ses sermons de jeunesse héritent de tout un effort antécédant de piété et de mysticisme et le résument à l'usage des fidèles. Il est convaincu que l'amour de la Vierge est une condition précieuse du réveil religieux qu'il voudrait susciter dans les âmes. Mais sa clairvoyance ne le cède jamais à sa sensibilité chaleureuse, et plus le culte de la Vierge lui est cher, plus il est soucieux de ne pas en compromettre les fruits La multiplicité des pratiques risquait de transformer une renaissance spirituelle en une immorale hypocrisie ; les élans trop passionnés pouvaient aboutira un quiétisme équivoque, et les exagérations doctrinales* aggraveraient le conflit, toujours pendant, entre l'orthodoxie et l'hérésie, entre la foi et cette raison dont le grand siècle se montrait déjà si jaloux. Donc il fallait dénoncer le
1) On pourrait étudier par exemple l'idée d' « l*>sclav!ifj^e à Marie » que nous avons trouvée sous la forme de l'oblation chez Rérulle (/i7<'i'(i/ions) ; cf. Barry, [Philagie^ p. 354-357)), Poiré (4* partie, rli. IV, ^ 1). Un décret du Saint- Office (5 juillet 1673) abolit les sociétés italiennes d'Ksclaves de la Mère de Dieu et interdit le port des chaînettes. — Un autre décr<^t (2 octobre 1673), condamne tous les livres de l'Rsclavage de la Vierge (cf. Baillel : Dt la dévotion à la Vier<je, 1093; édit. 1712, p. 274-277). Cette littérature n'en fut pas tarie. Au traité de Boudon {Ltt Saint Esdavar^e de la Mère de Ditii, 166S) succt'da bientôt l'ouvra^'e du Bienheureux Grip^nion de Montfort (1673-1716 : « l'Ksclave par excellence ». Cf. Traité de. la vraie dévotion à la Sainte Vierge, 171-?, nombreuses rééditions (Bennes, Caillère, préface de l'abbé Didiot, 1891 . ^ur (îrii^Miion, cf.. entre autres, l'ouvrage de M. Laveille, 1907.
mensonge des uns, pour conserver h la dévotion nnariale sa délicate pureté; mettre un frein au zèle intempeslii' des autres pour éviter les polémiques oiseuses et stériles et calmer les troublantes exaltations.
Bossuet, avec sa foi robuste et sa piété ardente mais sereine, voulut exercer cette scrupuleuse vigilance; mais la tache était au-dessus de ses forces. Il ne réussit pas à conjurer le péril; dès 1669, un de ses sermons, le troisième sermon sur la Conception, le prouvera. Tout le deuxième point de ce sermon sera une critique irritée des excès de la dévotion à la Vierge.
Les résultats
Le développement ultérieur de la dévotion mariale au xvii® siècle montrerait surabondamment que les germes d'excès, signalés par nous chez les penseurs de la première moitié de ce siècle, prirent le dessus. C'était inévitable. En assistant à la renaissance, aux progrès et à l'épanouissement du culte mariai, dans la rénovation de la foi et de la piété catholique en France au xv!!** siècle, nous avons marqué sa nature essentielle et mis en relief le mode de son évolution. En lui, successivement ou dans des proportions inégales, se rejoignaient des éléments populaires, théologiques et mystiques. VA ce fut la triple cause de son succès. Mais il y avait là, aussi, un triple danger. La faiblesse d'esprit des foules et les calculs mesquins du « désir du salut » devaient, dans ce culte, exagérer la part flatteuse de la confiance, y insinuer des superstitions et des puérilités adultères. — Les théologiens raffinés devaient être tentés de développer, de prolonger les grands raisonnements initiaux, tirés des données de la tradition et du dogme, en un jeu d'argumentations subtiles et de conjectures indéfinies. — Les contemplatifs, enfin, devaient s'abandonner, à huis-clos, à l'enlraî-
nement d'une sentimentalité très prenante, d'une affection très douce, aux excès des glorifications imprudemment hyperboliques et à la fièvre des renchérissements de a lendresse ».
Sans doute le bon sens^ et le sens de la tradition furent, chez un certain nombre des docteurs de la première moitié du XVII® siècle, un correctif à ces extravagances et le frein d'une piété discrète. Chez Bérulle et quelques Oratoriens, chez Saint-Cyran, chez Bossuet, le souci de la direction spirituelle ou du ministère sacerdotal, la préoccupation de la controverse, l'intelligence des besoins de la société, dont la culture rationnelle se développait, tout cela les prémunissait contre les égarements de l'imagination et du cœur. La Vierge ne devenait une idée maîtresse de leur ascension spirituelle que parce qu'elle était associée au mystère de l'Incarnation, témoignage authentique de l'amour « passionné »* de Dieu pour les hommes, gage de collaboration entre la Créature et le Créateur.
Seulement ces sages furent et les moins nombreux, et, — la suite le prouva, — les moins écoutés. Séduisants sont les périls, spécieuses les tentations de la mysticité, et bien rares les esprits qui, dans la surnaturelle tendresse, ♦< conservent la sécurité d'une raison lucide »'. Plusieurs maîtres de la vie spirituelle chez les Jésuites, puis M. Olier, le P. Kudes et beaucoup d'autres encore se livraient, dès lors, avec assez peu de réserve au rêve dévot; ils choyaient plus qu'ils n'honoraient Marie; ils l'aimaient et la célébraient moins comme une patronne et comme une reine que comme une mère, ou une mystique épouse. Ils faisaient entrer dans son culte, avec les élans de leur sensibilité naturelle orientée vers l'invisible, mais non détruite, les préférences personnelles do leurs théologies, les sentiments particuliers de leurs dévotions chères ; ils créaieni, ils snrchari:oai(Mit, ils
1) BossMPt, 3* spriiinn pour la Conception, 1609.
2) Bébelliau, a propos de Boi^suet, p. 201,
ornaient avec une complaisance inlassablement prodigue, un symbole qui résumât toute leur piété.
llàtons-nous d'ajouter d'ailleurs, — et ce serait peut-être notre conclusion dernière et la plus importante, — que l'bistorien intelligent descboses religieuses doit se faire indulgent à ces écarts de sensibilité, à ces envols d'esprits, s'ils sont, comme ils le furent chez Saint François de Sales et chez le P. Coton, chez BéruUe et chez le P. Joseph, chez Olier et chez Eudes, la condition de l'énergie féconde qui inspire les tours de force et les chefs-d'œuvre conquérants de l'apostolat. Le remède ne serait-il pas aussi pernicieux que le mal et le « purisme » de l'orthodoxe raison bien « antireligieux », si sous sa menace, le sentiment de la a présence » surnaturelle s'atténuait, — si la prière, « l'approche », devenait moins confiante et comme peureuse... Ce qu'on appelle la « piété » n'est pas une conception sèchement abstraite, soumise uniquement aux lois de la claire évidence intellectuelle. Et elle n'est pas, non plus, une simple douceur d'âme, un luxe sentimental. Elle est, aussi, une force sans cesse intensifiée par elle-même, envahissante, qui réalise la synthèse des énergies spirituelles et morales, qui alimente l'effort, — qui crée de la vie.
Or il est certain que, pour la plupart de ces « dévots de Marie » de la première partie du xvii® siècle, — séduits, souvent, plus que de raison, par les ivresses des effusions séraphiques ou par les belles témérités des libres « constructions » de métaphysique à travers le monde surnaturel et le « plan divin », — le culte de la Vierge Marie fut, dans les âpres besognes de la polémique, de l'organisation, de la propagande, dans les emplois de l'action religieuse, morale, ou même politique, soit un bain reposant de poésie, soit un ressort sans cesse tendu de vaillance efficace.