‹ La dévotion aisée;Chapitre 2 sur 65 · II · texte numérisé non relu

II

jours coupable de l’impiété des courtisans , et qu’il n’y a pas seulement des démons dans la sphère des foudres et des comètes , qu’il y a encore des anges qui ne se noircissent point à ces comètes ni ne se brûlent «à ces foudres.

Je n’ose rien dire , Madame , des dévotions cachées et des merveilles invisibles ! de votre retraite ; et il n’est point nécessaire d’en rien dire. Les gémissemensde la tourterelle doivent être laissés à la solitude et au silence à qui elle les confie ; et il faut faire conscience de lever le voile du sanctuaire , et de se mêler de ce qui se passe dans l’arche entre Dieu et les chérubins.

Ne parlant que pour le public, je ne veux parler que de vos exemples publics ; et c’était déjà beaucoup, Madame , que vous

lui eussiez appris à modérer Fa prospérité qui est emportée , à ranger la grandeur qui embarrasse, à remettre l’honneur et la pureté dans les délices , je dis même dans les délices de la cour , qui ont si mauvais bruit et qui sont si contagieuses.

Mais , Madame , ce beaucoup n’était pas de l’étendue d’une vertu si universelle et si générale , de si grand usage et de si grande montre que la yôtre ; et pour lui donner de quoi déployer toute sa force et achever sa couronne , il fallait la mettre au Lieu où elle nous fit voir une adversité tranquille et ordonnée , une douleur résignée et courageuse , un grand deuil accompagné d’un grand sens , et ce qu’avant vous , Madame , on n’avait peut-être jamais vu , un amour sage et violent, un amour sans bornes et sans désordres , un amour poussé

à l’extrémité du malheur , et retenu dans les termes delà modestie.

Vous avez fait tout cela , Madame ; mais vous l’avez fait si hautement et avec tant de succès que notre siècle qui l’a vu a peine à le croire : et l’histoire qui le racontera aux autres siècles , sera traitée de fabuleuse. Ceux-là même qui ne doutent pas de la fidèle Artémise et de la constante Porcie , douteront delà fidèle et de la constante Félice; ils ne croiront pas qu’il se soit trouvé une vertu assez héroïque pour aimer et pour souffrir avec tant de sagesse et tant de force , pour entretenir si longtemps une si juste et si difficile harmonie de raison et de douleur, un si violent et si merveilleux concert d’affliction et de bienséance.

Mais, Madame , ce qui ne se croira pas

sur le témoignage de la tradition et sur le récit de l’histoire, se croira sans peine à la vue de ce mausolée, qui sera l’éternelle tradition de votre deuil et de vos larmes, qui sera l’immortelle histoire de votre constance et de votre fidélité. Cette inven- , tion est de l’amour , qui est inventif et libéral même dans ses malheurs et dans ses ! pertes , qui est ingénieux et splendide ? même dans ses plaintes et dans ses peines.

Il a mis vos larmes en marbre et votre deuil en figure ; et par là , il a voulu don» ; ner une éternité temporelle à votre deuil i et à vos larmes; il a voulu que votre mé- ! moire aimat et souffrit encore après vous , qu’elle pleurât perpétuellement et par les » yeux de tous les siècles.

N’en doutez pas, Madame: ce deuil somptueux et ces magnifiques larmes seront

accompagnés des regrets et des pleurs , et de l’admiration et du culte de tous les siècles. La postérité en fera un de ses plus religieux spectacles; et à l’avenir, ce ne sera plus des histoires ni des fables , ce ne sera plus de l’ombre d’Artémise ni du fantôme de Porcie , ce sera de cette structure d’honneur et de piété , ce sera de l’image et de la mémoire de Félice, que les héroïnes apprendront à aimer sagement et avec force, à souffrir courageusement et avec constance.

Il y a donc en votre vie , Madame , des modèles de toute manière et des patrons de toute forme; il y a des exemples de vertu mesurée et de vertu sans mesure ; et je ne pouvais mieux justifier la Dévotion que par la montre de ces exemples. Outre que, par la, je fais valoir le mérite de sa

cause et m’assure de la voix des juges, je me dégage envers vous , Madame , et m’acquitte d’une vieille dette.

Il y a quelques années que je mis , en passant , un grain d’encens et deux ou trois fleurs sur le tombeau de M. le duc de Montmorency : c’était un devoir que je rendais à une mémoire qui sera le deuil éternel et l’éternel honneur de la F rance. Néanmoins, Madame, vous fîtes valoir ce grain d’encens plus qu’une montagne d’or j vous reçûtes ces deux ou trois fleurs, comme vous eussiez reçu une couronne ; et parla, ce que j’avais fait pour m’acquitter d’un devoir public, m’engagea dans une dette particulière.

Vos ayeux héros, Madame, et vos ayeules héroïnes, les anciens Romains et les anciennes Romaines, recevaient ainsi les

présens des nuises qu’ils préféraient aux* largesses de la fortune; ils savaient, ces grands polis et disciplinés , que la fortune donne Lien la base à la grandeur, mais qu’elle a besoin que les muses lui donnent la figure et la beauté , qu’elles la parfument et la couronnent , qu’elles la garantissent du mauvais temps et des années ; ils croyaient que la pourpre et les diadèmes n’avaient qu’ autant de lustre que leur en donnaient ces bonnes déesses ; ils n’esti-*

1 niaient que ce qui avait passé par leurs I mains et en avait reçu la teinture ; ils eussent donné des veines d’argent et des sources d’or pour les moindres goutte-s de cette teinture; et on en a vu pleurer au milieu de leurs triomphes , parce qu’ils ne h pouvaient avoir si fine ni de si belle couleur qu’ils la souhaitaient. En cela*

certes , ils étaient bien différens de certains grands qui préféraient un ragoût et quatre asperges à tous les parfums et à toutes les couronnes des muses , qui feraient plus d’honneur à un écuyer de cuisine qu’à tous les successeurs de Yirgile et de Tite-Live , qu’à Yirgile même et à Tite- Live, s’ils revenaient encore au monde. Ce ne sont aussi que des grands barbares et matériels , de la taille et de la forme des grands Tartares et des grands Mosques; et, ôtez la langue et l’habit, je ne sais s’il leur reste rien qui les distingue des sauvages. Et comme , durant leur vie , leur grandeur est une grandeur de colosse , qui est sans intelligence et sans esprit, qui n’a que la pesanteur et la masse , il n’en reste aussi , après la mort , que de la boue qu’on foule et de la poussière que le vent dissipe.

Vos civilités, Madame, bien éloignées de la barbarie de ces grands-là, m’ont fait votre débiteur ; et j’ai cru que je ne devais pas attendre plus long-temps à reconnaître ma dette , ni en remettre le payement à une autre occasion. Les muses , 1 qui ne sont guères amies de la fortune, 1 pourraient bien quelquefois n’être pas solvables ; mais étant parentes des grâces : comme elles sont , elles ne sauraient jamais | être ingrates. J’avoue que les miennes ne sont pas fort riches : elles n’en sont pas moins reconnaissantes; et je ne craindrai point , Madame , de les cautionner sur cet article. Quand les fleurs et l’encens pourraient leur manquer, les prières ne me manqueront jamais; et vous ne douterez, point , Madame , que, danp ce fonds tou- 1 jours préparé et toujours entier, il n’y ait

de quoi payer pour elles , et de quoi satisfaire à l’obligation que j’ai d’être parfaitement ,

Madame ,

Votre très-humble et très obéissant serviteur,

Pierre le Moine,

de la Compagnie de Jésus.

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