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qui sont les plus horribles expressions qu'on pour; lait former contre Anus , et contre l’Antechris même, pour combattre une hérésie imperceptible et encore sans la découvrir? Si c’est contre les paroles des Pères qu’on agit dé la sorte, où est la foi el la tradition? Si c’est contre la proposition deM. Ar uauld, qu’on nous montre en quoi elle en est dilïerentf puisqu’il ne nous en paraît autre chose qu’une parfaite conformité ? Quand nous en reconnaîtrons le, mal, nous l’aurons en détestation ; mais tant que nous ne le verrons point, et que nous n’y trouverons que; les sentiments des saints Pères conçus et exprimés en leurs propres termes, comment pourrions -nous l’a-, voir sinon en une sainte vénération?
Voila de quelle sorte ils s’emportent; mais ce sont' des gens trop pénétrants. Pour nous, qui, n’approfondissons pas tant les choses, tenons-nous en repos; sur le tout. Voulons-nous être plus savants que nos,; maîtres ? N’entreprenons pas plus qu’eux. Nous nous égarerions dans cette recherche. Il ne faudrait rien, pour rendre cette censure hérétique. La vérité est si> délicate, que, pour peu qu’on s’en retire, on tombe dans l’erreur : mais cette erreur est si déliée, que, pour peu qu’on s’en éloigne, on se trouve dans la. vérité. 11 n’y a qu’un point imperceptible entre cette, proposition et la foi. La distance en est si insensible, que j’ai eu peur, en ne la voyant pas,* de me rendrej contraire aux docteurs de l’Eglise, pour me rendre1' trop conforme aux docteurs de Sorbonne. Et dans* cette crainte, j’ai jugé nécessaire de consulter un de? ceux qui, par politique, furent neutres dans la pre- * mière question , pour apprendre de lui la chose vé- ' ritablement. J’en ai donc vu un fort habile, que je ( priai de me vouloir marquer les circonstances de \ cette différence , parce que je lui confessai franchement que je n’y en voyais aucune.
TROISIEME I.KTTRE.
A quoi il me répondit en riant, comme s’il eut pris plaisir a ma naïveté : Que vous êtes simple de croire qu’il y en ait ! Et où pourrait-elle être? Vous imaginez-vous que, si l’on en eût trouvé quelqu’une, on ne l’eût pas marquée hautement, et qu’on n’eût pas été ravi de l’exposer a la vue de tous les peuples dans l’esprit desquels on veut décrier M. Arnauld? Je reconnus bien, a ce peu de mots, que tous ceux qui avaient été neutres dans la première question ne l’eussent pas été dans la seconde. Je ne laissai pas néanmoins de vouloir ouïr ses raisons, et de lui dire: Pourquoi donc ont-ils attaqué cette proposition? A quoi il me repartit : Ignorez-vous ces deux choses, que les moins instruits de ces affaii’es connaissent : l’une, que M. Arnauld a toujours évité de dire rien qui ne fût puissamment fondé sur la tradition de l’Eglise; l’autre, que ses ennemis ont néanmoins résolu de l’en retrancher a quelque prix que ce soit, et qu’ainsi, les écrits de l’un ne donnant aucune prise aux desseins des autres, ils ont été contraints, pour satisfaire leur passion, de prendre une proposition telle quelle, et de la condamner sans dire en quoi, ni pourquoi? Car ne savez-vous pas comment les jansénistes les tiennent en échec et les pressent si furieusement, que, la moindre parole qui leur échappe contre les principes des Pères, on les voit incontinent accablés par des volumes entiers, où ils sont forcés de succomber? De sorte qu’après tant d’épreuves de leur faiblesse, ils ont jugé plus a propos et plus facile de censurer que de repartir, parce qu’il leur est bien plus aisé de trouver des moines que des raisons.
Mais quoi ! lui dis-je, la chose étant ainsi, leur censure est inutile ; car quelle créance y aura-t-on en la voyant sans fondement, et ruinée par les réponses qu’on y fera? Si vous connaissiez l’esprit du
peuple, me dit mon docteur, vous parleriez d’une autre sorte. Leur censure, toute censurable qu elle est, aura presque tout son effet pour un temps ; et quoiqu’a force d’en montrer l’invalidité, il soit certain qu’on la fera entendre, il est aussi véritable que d’abord la plupart des esprits en seront aussi forte ment frappés que de la plus juste du monde. Pourvu qu’on crie dans les rues : « Voici la censure de « M. Arnauld : voici la condamnation des jansé- « nistes, » les jésuites auront leur compte. Combien y en aura-t-il peu qui la lisent? Combien peu de ceux qui la liront qui l’entendent? Combien peu qui aperçoivent qu’elle ne satisfait point aux objections? Qui croyez-vous qui prenne les choses a cœur et qui t entreprenne de les examiner a fond? Voyez donc ' combien il y a d’utilité en cela pour les ennemis des jansénistes. Ils sont sûrs par -la de triompher, quoique d’un vain triomphe a leur ordinaire, au moins durant quelques mois : c’est beaucoup pour eux; ils chercheront ensuite quelque nouveau moyen de subsister. Ils vivent au jour la journée. C’est de cette sorte qu’ils se sont maintenus jusqu’à présent, tantôt par un catéchisme où un enfant condamne leurs adversaires ; tantôt par une procession où la grâce suffisante mène l’efficace en triomphe ; tantôt par une comédie où les diables emportent Jansénius; une autre fois par un almanach; maintenant par cette j censure. \
En vérité, lui dis-je, je trouvais tantôt a redire ; au procédé des molinistes ; mais, après ce que vous t m’avez dit, j’admire leur prudence et leur politique.
Je vois bien qu’ils ne pouvaient rien faire de plus 1 judicieux ni de plus sur. Vous l’entendez, me dit-il : leur plus sûr parti a toujours été de se taire. Et c’est ; ce qui a fait dire a un savant théologien : « Que les * plus habiles d’entre eux sont ceux qui intriguent
* beaucoup , qui parlent peu , et qui n’écrivent
* point. »
C’est dans cet esprit que, dès le commencement des assemblées, ils avaient prudemment ordonné que, si M. Arnauld venait en Sorbonne, ce ne fût que pour y exposer simplement ce qu’il croyait, et non pour y entrer en lice contre personne. Les examinateurs s’étant voulu un peu écarter de cette méthode, ils ne s’en sont pas bien trouvés. Ils se sont vus trop vertement réfutés par son second apologétique.
C’est dans ce même esprit qu’ils ont trouvé cette rare et toute nouvelle invention de la demi-heure et du sable. Ils se sont délivrés par-la de l’importunité de ces fâcheux docteurs qui entreprenaient de réfuter toutes leurs raisons, de produire les livres pour les convaincre de fausseté, de les sommer de répondre, et de les réduire ’a ne pouvoir répliquer.
Ce n’est pas qu’ils n’aient bien vu que ce manquement de liberté, qui avait porté un si grand nombre de docteurs a se retirer des assemblées, ne ferait pas de bien a leur censure; et que l’acte de protestation de nullité qu’en avait fait M. Arnauld, dès avant qu’elle fût conclue, serait un mauvais préambule pour la faire recevoir favorablement. Ils croient assez que ceux qui ne sont pas préoccupés considèrent pour le moins autant le jugement de soixantedix docteurs qui n’avaient rien a gagner en défendant M. Arnauld, que celui d’une centaine d’autres qui n’avaient rien a perdre en le condamnant.
Mais, après tout, ils ont pensé que c’était toujours beaucoup d’avoir une censure, quoiqu’elle ne soit que d’une partie de la Sorbonne, et non pas de tout le corps; quoiqu’elle soit faite avec peu ou point de liberté, et obtenue par beaucoup de menus moyens qui ne sont pas des plus réguliers; quoiqu’elle
n’explique rien de ce qui pouvait être en dispute ‘ quoiqu’elle ne marque point en quoi consiste cette hérésie, et qu’on y parle peu, de crainte de se méprendre. Ce silence même est un mystère pour les simples*, et la censure en tirera cet avantage singulier, que les plus critiques et les plus subtils théologiens n’y pourront trouver aucune mauvaise raison.
Mettez-vous donc l’esprit en repos, et ne craignez, point d’être hérétique en vous servant de la proposition condamnée. Elle n’est mauvaise que dans la seconde lettre de M. Arnauld. Ne vous en voulezvous pas fier a ma parole? Croyez-en M. le Moine le plus ardent des examinateurs, qui, en parlant encore ce matin a un docteur de mes amis, qui lui demandait en quoi consiste cette différence dont il s’agit, et s’il ne serait plus permis de dire ce qu’ont dit les Pères : « Cette proposition, lui a-t-il excel- « lemment répondu, serait catholique dans une « autre bouche : ce n’est que dans M. Arnauld que « la Sorbonne l’a condamnée. » Et ainsi admirez les machines du molinisme, qui font dans l'Eglise de St prodigieux renversements, que ce qui est catholique dans les Pères devient hérétique dans M. Arnauld; que ce qui était hérétique dans les semi-pélagiens devient orthodoxe dans les écrits des jésuites; que la doctrine si ancienne de saint Augustin est une nouveauté insupportable ; et que les inventions nouvelles qu’on fabrique tous les jours a notre vue passent pour l’ancienne foi de l’Eglise. Sur cela il me quitta.
Cette instruction m’a servi. J’y ai compris que c’est ici une hérésie d’une nouvelle espèce. Ce ne sont pas les sentiments de M. Arnauld qui sont hérétiques ; ce n’est que sa personne. C’est une hérésie personnelle. Il n’est pas hérétique pour ce qu’il a dit ou écrit, mais seulement pour ce qu’il est
TROISIÈME LETTRE. 3j
M. Arnauld. C’est tout ce qu’on trouve a redire en lui. Quoi qu’il fasse, s’il ne cesse d’être, il ne sera jamais bon catholique. La grâce de S. Augustin ne sera jamais la véritable tant qu’il la défendra. Elle le deviendrait, s’il venait a la combattre. Ce serait un coup sûr, et presque le seul moyen de l’établir, et de détruire le molinisme ; tant il porte de malheur aux opinions qu’il embrasse !
Laissons donc la leurs différends. Ce sont des disputes de théologiens, et non pas de théologie. Nous qui ne sommes point docteurs, n’avons que faire a leurs démêlés. Apprenez des nouvelles de la censure a tous nos amis, et aimez-moi autant que je suis, etc.
D& lu grâce actuelle toujours présente , el des péchés d’ignorance .
De Paris , ce a5 février i656.
Mojvsiettr ,
Il n’est rien tel que les jésuites. J’ai bien vu des jacobins, des docteurs, et de toute sorte de gens, , mais une pareille visite manquait a mon instruction. ' Les autres ne font que les copier. Les choses valent toujours mieux dans leur source. J’en ai donc vu un des plus habiles, et j’y étais accompagné de mon fidèle janséniste, qui vint avec moi aux jacobins.
Et, comme je souhaitais particulièrement d’être éclairci sur le sujet d’un différend qu’ils ont avec les jansénistes, touchant ce qu’ils appellent la grâce actuelle, je dis a ce bon père que je lui serais fort oblige s’il voulait m’en instruire; que je ne savais pas seulement ce que ce terme signifiait : je le priai donc de me l’expliquer. Très- volontiers, me dit-il; car j’aime les gens curieux. En voici la définition. $ Nous appelons « grâce actuelle, une inspiration de ) « Dieu par laquelle il nous fait connaître sa volonté, j « et par laquelle il nous excite a la vouloir accom- } « plir. » Et en quoi, lui dis-je, êtes-vous en dispute avec les jansénistes sur ce sujet? C’est, me répondit- 1 il, en ce que nous voulons que Dieu donne des ' grâces actuelles a tous les hommes a chaque tenta- ; tion, parce que nous soutenons que, si l’on n’avait pas a chaque tentation la grâce actuelle pour n’y
QUATRIÈME LETTRE. 3f)
point pécher, quelque péché que l’on commît, il ne pourrait jamais être impute. Et les jansénistes disent, au contraire, que les péchés commis sans grâce actuelle ne laissent pas d’être imputés : mais ce sont des rêveurs. J’entrevoyais ce qu'il voulait dire ; mais, pour le lui faire encore expliquer plus clairement, je lui dis : Mon père, ce mot de grâce actuelle me brouille; je n’y suis pas accoutumé : si vous aviez la bonté de me dire la même chose sans vous servir de ce terme, vous m’obligeriez infiniment. Oui, dit le père ; c’est-a-dire que vous voulez que je substitue la définition a la place du défini, cela ne change jamais le sens du discours; je le veux bien. Nous soutenons donc, comme un principe indubitable, « qu’une action ne peut être imputée a péché, « si Dieu ne nous donne, avant que de la commettre, « la connaissance du mal qui y est, et une inspira- « tion qui nous excite a l’éviter; » m’entendez-vous maintenant ?
Etonné d’un tel discours, selon lequel tous les péchés de surprise, et ceux qu’on fait dans un entier oubli de Dieu, ne pourraient être imputés, je me tournai vers mon janséniste, et je connus bien, a sa façon, qu’il n’en croyait rien. Mais, comme il ne répondait mot, je dis a ce père : Je voudrais, mon père, que ce que vous dites fût bien véritable, et que vous en eussiez de bonnes preuves. En voulezvous? me dit-il aussitôt. Je m’en vais vous en fournir, et des meilleures ; laissez-moi faire. Sur cela, il alla chercher ses livres. Et je dis cependant a mon ami : Y en a-t-il quelque autre qui parle comme celui-ci ? Cela vous est-il si nouveau ? me répondit-il. Faites état que jamais les Pères, les papes, les conciles, ni l’Ecriture, ni aucun livre de piété, même dans ces derniers temps, n’ont parlé de cette sorte : mais que, pour des casuistes, et des nouveaux sco-
4o QUATRIÈME LETTRE.
lastiques, il vous en apportera un beau nombre. Mais quoi ! lui dis-je, je me moque de ces auteurs-la, s’ils sont contraires a la tradition. Vous avez raison, me dit-il. Et a ces mots, le bon père arriva chargé de livres. Et m’offrant ie premier qu’il tenait : Lisez, me dit-il, la Somme des péchés du père Bauny, que voici, et de la cinquième édition encore, pour vous montrer que c’est un bon livre. C’est dommage, me dit tout bas mon janséniste, que ce livre-l'a ait été condamné a Rome, et par les évêques de France. Voyez, dit le père, la page 906. Je lus donc, et je : trouvai ces paroles : « Pour pécher et se rendre cou- 1
« pable devant Dieu, il faut savoir que la chose « qu’on veut faire ne vaut rien, ou au moins en * « douter, craindre, ou bien juger que Dieu ne prend « plaisir a l’action a laquelle on s’occupe, qu’il la « défend, et nonobstant la faire, franchir le saut et 1 « passer outre. » î
Voila qui commence bien, lui dis-je. Voyez cependant, me dit-il, ce que c*est que l’envie. C’était sur cela que M. Hallier, avant qu’il fut de nos amis , se moquait du père Bauny, et lui appliquait ces paroles : Eace qui tollit yeccala rnitndi ; « voila celui qui ôte les péchés du monde. » Il est vrai, lui dis-je, que voila une rédemption toute nouvelle , selon le père Bauny.
En voulez-vous, ajouta-t-il, une autorité plus ; authentique ? Voyez ce livre du père Annat. G’est le j dernier qu’il a fait contre M. Arnauld ; lisez la page 34, où il y a une oreille, et voyez les lignes que ' j'ai marquées avec du crayon ; elles sont toutes d’or. ( Je lus donc ces termes : « Celui qui n’a aucune pen- « sée de Dieu, ni de ses péchés, ni aucune appre- « hension\ c’est-’a-dire , a ce qu’il me fit entendre ,
« aucune connaissance de l’obligation d’exercer des « actes d’amour de Dieu, ou de contrition, n’a au-
« cune graee actuelle pour exercer ces actes ; mais il «< est vrai aussi qu’il ne fait aucun péché en les omet- « tant, et que, s’il est damné, ce ne sera pas en pu- « nition de cette omission. » Et quelques lignes plus bas : « Et on peut dire la même chose d’une coupa-- ♦< ble commission. »
Voyez-vous, me dit le père, comme il parle des péchés d’omission, et de ceux de commission? Car il n’oublie rien. Qu’en dites-vous? ü que cela me plaît! lui répondis-je; que j’en vois de belles conséquences! Je perce déjà dans les suites : que de mystères s’offrent à moi ! Je vois, sans comparaison, plus de gens justifiés par cette ignorance et cet oubli de Dieu que par la grâce et les sacrements. Mais, mon père, ne me donnez-vous point une fausse joie ? N’est-ce point ici quelque chose de semblable à cette suffisance qui ne suffit pas? J’appréhende furieusement le distinguo : j’y ai déjà été attrapé. Parlezvous sincèrement? Comment ! dit le père en s’échauffant ; il n’en faut pas railler. Il n’y a point ici d’équivoque. Je n’en raille pas, lui dis-je; mais c’est que je crains à force de désirer.
Voyez donc , me dit-il, pour vous en mieux assurer, les écrits de M. le Moine , qui l’a enseigné en pleine Sorbonne. Il l’a appris de nous, à la vérité, mais il l’a bien démêlé. O qu’il l’a fortement établi ! Il enseigne que, pour faire qu’une action soit péché, il faut que toutes ces choses se passent dans Vàme. Lisez et pesez chaque mot. Je lus donc en latin ce que vous verrez ici en français. « i. D’une part, « Dieu répand dans l’ame quelque amour qui la « penche vers la chose commandée : et de l’autre « part, la concupiscence rebelle la sollicite au con- « traire, i. Dieu lui inspire la connaissance de sa « faiblesse. 3. Dieu lui inspire la connaissance du « médecin qui la doit guérir. 4- Dieu lui inspire le
4» QO ATRJEMK LETTRE .
« désir de sa guérison. .5. Dieu lui inspire le désir de « le prier et d’implorer son secours. »
Et si toutes ces choses ne se passent dans l’ame , dit le jésuite, l’action n’est pas proprement péché , et ne peut être imputée, comme M. le Moine le dit en ce même endroit et dans toute la suite.
En voulez- vous encore d'autres autorités? En voici ; mais toutes modernes, me dit doucement mon janséniste. Je le vois bien, dis-je, et, en m’adressant a ce père, je lui dis : O mon père, le grand bien que voici pour des gens de ma connaissance ! il faut que je vous les amène. Peut-être n’en avez-vous guère vu qui aient moins de péchés, car ils ne pensent jamais a Dieu : les vices ont prévenu leur raison : « Ils n’ont jamais connu ni leur infirmité , ni « le médecin qui la peut guérir. Ils n’ont jamais « pensé a désirer la santé de leur ame , et encore « moins a prier Dieu de la leur donner : » de sorte qu’ils sont encore dans l’innocence du baptême, selon M. le Moine. « Ils n’ont jamais eu de pensée « d’aimer Dieu, ni d’être contrits de leurs péchés ; * de sorte que, selon le père Annat, ils n’ont commis aucun péché par le défaut de charité et de penitence : leur vie est dans une recherche continuelle de toutes sortes de plaisirs, dont jamais le moindre remords n’a interrompu le cours. Tous ces excès me faisaient croire leur perte assurée; mais, mon père, vous m’apprenez que ces mêmes excès rendent leur salut assuré. Béni soyez-vous, mon père, qui justifiez ainsi les gens. Les autres apprennent à guérir les âmes par des austérités pénibles : mais vous montrez que celles qu’on aurait crues le plus désespérément malades se portent bien. O la bonne voie pour être heureux en ce monde et en l’autre ! j’avais toujours pensé qu’on péchait d’autant plus, qu’on pensait moins a Dieu. Mais, a ce que je vois, quand on a pu gagner une fois
QUATRIEME LETTRE,. l\Z
sur soi de n’y plus penser du tout, toutes choses deviennent pures pour l’avenir. Point de ces pécheurs a demi, qui ont quelque amour pour la vertu. Ils seront tous damnés ces demi-pécheurs. Mais pour ces francs pécheurs, pécheurs endurcis, pécheurs sans mélange, pleins et achevés, l’enfer ne les tient pas. Ils ont trompé le diable a force de s’y abandonner.
Lebon père, qui voyait assez clairement la liaison de ces conséquences avec son principe, s’en échappa adroitement; et, sans se fâcher, ou par douceur, ou par prudence, il me dit seulement : Afin que vous entendiez comment nous sauvons ces inconvénients, sachez que nous disons bien que ces impies, dont vous parlez, seraient sans péché, s’ils n’avaient jamais eu de pensées de se convertir, ni de désirs de se donner a Dieu. Mais nous soutenons qu’ils en ont tous; et que Dieu n’a jamais laissé pécher un homme sans lui donner auparavant la vue du mal qu’il va faire, et le désir, ou d’éviter le péché , ou au moins d’implorer son assistance pour le pouvoir éviter : et il n’y a que les jansénistes qui disent le contraire.
Eh quoi ! mon père, lui repartis-je, est-ce l'a l’hérésie des jansénistes, de nier qu’a chaque fois qu’on fait un péché, il vient un remords troubler la conscience, malgré lequel on ne laisse pas de franchir le saut et de passer outre, comme dit le père Bauny ? C’est une assez plaisante chose d’étre hérétique pour cela. Je croyais bien qu’on fût damné pour n’avoir pas de bonnes pensées; mais qu’on le soit pour ne pas croire que tout le monde en a, vraiment je ne le pensais pas. Mais, mon père , je me tiens obligé en conscience de vous désabuser, et de vous dire qu’il y a mille gens qui n’ont point ces désirs , qui pèchent sans regret, qui pèchent avec joie, qui en font vanité. Et qui peut en savoir plus de nouvelles que
U QUATRIÈME lettre.
vous? Il n’est pas que vous ne confessiez quelqu’un de ceux dont ,e parle; car c’est parmi les personnes de grande qualité qu’il s’en rencontre d’ordinair*! T fenez 6"de mon père, aux dangereuses suites de votie maxime. Ne remarquez-vous pas quel effet elle peut taire dans ces libertins qui ne cherchent qu a douter de la religion? Quel prétexte leur en Offrez -vous, quand vous leur dites, comme une vérité de toi, qu’ils sentent, a chaque péché qu’ils commettent, un avertissement et un désir intérieur de s en abstenir! Car n’est-il pas visible qu’étant convaincus, par leur propre expérience, delà faussete de votre doctrine en ce point, que vous dites < e ie e o 1 , ils en étendront la conséquence a tous les autres. Ils diront que, si vous n’êtes pas véri- ' tables en un article, vous êtes suspects en tous : et ainsi vous les obligerez a conclure, ou que la religion est fausse, ou du moins que vous en êtes mal instruits.
Mais mon second, soutenant mon discours, lui it : Vous feriez bien, mon père, pour conserver votre doctrine, de n’expliquer pas aussi nettement que vous nous avez fait ce que vous entendez par grâce actuelle. Car comment pourriez-vous déclarer ouvertement, sans perdre toute créance dans les es- , pnts, « que personne ne pèche qu’il n’ait auparavant la connaissance de son infirmité, celle du médecin, . « le désir de la guérison, et celui de la demander à « Dieu ? » Croira-t-on, sur votre parole, que ceux ( qui sont plongés dans l’avarice, dans l’impudicité, > dans les blasphèmes, dans le duel, dans la vengeance, dans les vols, dans les sacrilèges, aient véritablement 1 le désir d embrasser la chasteté, l’humilité, et les au- < très vertus chrétiennes?
Pensera-t-on que ces philosophes, qui vantaient si hautement la puissance de la nature, en connussent
'infirmité et le médecin? Direz- vous que ceux qui outenaient , comme une maxime assurée , « que ce i n’est pas Dieu qui donne la vertu, et qu’il ne s’est i jamais trouvé personne qui la lui ait demandée , » jensassent a la lui demander eux-mêmes ?
Qui pourra croire que les épicuriens, qui niaient a Providence divine, eussent des mouvements de >rier Dieu ? eux qui disaient, « que c’était lui faire < injure de l’implorer dans nos besoins, comme s'il i eût été capable de s’amuser a penser a nous. »
Et enfin, comment s’imaginer que les idolâtres et es athées aient dans toutes les tentations qui les sortent au péché, c’est-a-dire une infinité de fois en eur vie, le désir de prier le vrai Dieu qu’ils ignoent, de leur donner les vraies vertus qu’ils ne conlaissent pas ?
Oui, dit le bon père d’un ton résolu, nous le di- ’ons; et plutôt que de dire qu’on pèche sans avoir la me que l’on fait mal, et le désir de la vertu contraire, nous soutiendrons que tout le monde , et les mpies et les infidèles, ont ces inspirations et ces déûrs a chaque tentation. Car vous ne sauriez me nontrcr , au moins par l’Ecriture, que cela ne »oit pas.
Je pris la parole a ce discours pour lui dire : Eh juoi! mon père, faut-il recourir a l’Ecriture pour montrer une chose si claire? Ce n’est pas ici un point de foi, ni même de raisonnement. C’est une jhose de fait. Nous le voyons, nous le savons, nous le sentons.
Mais mon janséniste, se tenant dans les termes que le père avait prescrits, lui dit ainsi : Si vous voulez, mon père, ne vous rendre qu’a l’Ecriture , j’y consens ; mais au moins ne lui résistez pas ; et puisqu’il est écrit, « que Dieu n’a pas révélé ses jugements aux «• gentils, et qu’il les a laissés errer dans leurs voies, »
46 QUATRIÈME lettre,
ne dites pas que Dieu a éclairé ceux que les livres sacrés nous assurent « avoir été abandonnés dans les « ténèbres et dans l’ombre de la mort. »
Ne vous suffit-il pas, pour entendre l’erreur de votre principe, de voir que saint Paul se dit le premier des' pécheurs , pour un péché qu’il déclare avoir commis par ignorance , elavec zèle?
Ne suffit-il pas de voir par l’évangile que ceux qui crucifiaient Jésus-Christ avaient besoin du pardon qu’il demandait po-ur eux, quoiqu’ils ne connussent point la malice de leur action et qu’ils ne l’eussent jamais faite, selon saint Paul, s’ils err eussent eu la connaissance?
Ne suffit-il pas que Jésus-Christ nous avertisse? qu’il y aura des persécuteurs de l’Eglise qui croiront rendre service 'a Dieu en s’efforçant de la ruiner; pour nous faire entendre que ce péché, qui est le', plus grand de tous, selon l’apôtre, peut être commit par ceux qui sont si éloignés de savoir qu’ils pè-^ chent, qu’ils croiraient pécher en ne le faisant pas ? Et enfin, ne suffit-il pas que jEsns-CnRiST-lui-même nous ait appris qu’il y a deux sortes de pécheurs, dont les uns pèchent avec connaissance, et les autres sans connaissance; et qu’ils seront tous châtiés, quoiqu’à la vérité différemment?
Lebon père, pressé par tant de témoignages de l’Ecriture, â laquelle il avait eu recours, commençai â lâcher pied, et laissant pécher les impies sans ins-( piration, il nous dit : An moins vous ne nierez pas' que les justes ne pèchent jamais sans que Dieu leur* donne... Vous reculez, lui dis-je en l’interrompant ,t vous reculez, mon père : vous abandonnez le prin-( cipe général, et, voyant qu’il ne vaut plus rien a, 1 ’égard des pécheurs, vous voudriez entrer en com-( position, et le faire au moins subsister pour les listes. Mais cela étant, j’en vois l’usage bien r«c-
courei ; car il ne servira plus a guère de gens ; et ce n’est quasi pas la peine de vous le disputer.
Mais mon second, qui avait, a ce qüe je crois , étudié toute celte question le matin même, tant il était prêt surtout, lui répondit : Voila, mon père, le dernier retranchement où se retirent ceux de votre parti qui ont voulu entrer en dispute. Mais vous y êtes aussi peu en assurance. L’exemple des justes ne vous est pas plus favorable. Qui doute qu’ils ne tombent souvent dans des péchés de surprise sans qu’ils s’en aperçoivent? N’apprenons-nous pas des saints mêmes combien la concupiscence leur tend de pièges secrets, et combien il arrive ordinairement que, quelque sobres qu’ils soient, ils donnent a la volupté ce qu’ils pensent donner a la seule nécessité, comme saint Augustin le dit de soi-même dans ses Confessions ?
Combien est-il ordinaire de voiries plus zélés s’emporter dans la dispute a des mouvements d’aigreur pour leur propre intérêt, sans que leur conscience leur rende sur l’heure d’autre témoignage, sinon qu’ils agissent de la sorte pour le seul intérêt de la vérité, et sans qu’ils s’en aperçoivent quelquefois que long-temps après ?
Mais que dira-t-on de ceux qui se portent avec ardeur a des choses effectivement mauvaises, parce qu’ils les croient effectivement bonnes, comme [''histoire ecclésiastique en donne des exemples ; ce qui n’empêche pas, selon les Pères, qu’ils n’aient péché dans ces occasions ?
Et sans cela, comment les justes auraient-ils des péchés cachés? Comment serait-il véritable que Dieu seul en connaît et la grandeur et le nombre; que personne ne sait s’il est digne d’amour ou de haine, et que les plus saints doivent toujours demeurer
4$ quatrième lettre.
dans la crainte et dans le tremblement, quoiqu’ils ne se sentent coupables en aucune autre chose , comme saint Paul le dit de lui-même ?
Concevez donc, mon pèçe, que les exemples et des justes et des pécheurs renversent également cette nécessité que vous supposez pour pécher, de connaître le mal et d’aimer la vertu contraire, puisque la passion que les impies ont pour les vices témoigne assez qu’ils n’ont aucun désir pour la vertu; et que l’amour que les justes ont pour la vertu témoigne hautement qu’ils n’ont pas toujours la connais-; sance des péchés qu’ils commettent chaque jour selon l’Ecriture.
Et il est si vrai que les justes pèchent en cette, sorte, qu’il est rare que les grands saints pèchent autrement. Car comment pourrait-on concevoir que ces âmes si pures qui fuient avec tant de soin et d’ardeur les moindres choses qui peuvent déplaire, à Dieu aussitôt qu’elles s’en aperçoivent, et qui pèchent néanmoins plusieurs fois chaque jour, eussent a chaque fois avant que de tomber, « la con- « naissance de leur infirmité en cette occasion, celle « du médecin , le désir de leur santé, et celui de « prier Dieu de les secourir, » et que, malgré toutesces inspirations, ces âmes si zélées ne laissassent pas* de passer outre et de commettre le péché ?
Concluez donc, mon père, que ni les pécheurs, nf même les plus justes, n’ont pas toujours ces con-^ naissances, ces désirs, et toutes ces inspirations,: toutes les fois qu’ils pèchent; c’est-'a-dire, pour/ user de vos termes, qu’il n’ont pas toujours la grâce actuelle dans toutes les occasions où ils pèchent. Et1 ne dites plus, avec vos nouveaux auteurs, qu’il est impossible qu’on pèche quand on ne connaît (pas la, justice} mais dites plutôt avec saint Augustin, et
QOATR1EME LETTRE. 40
les anciens Pères, qu’il esl impossible qu’on ne pèche pas quand on ne connaît pas la justice : Necessc est ut peccet , à quo ignoratur jusli Lia.
Le bon père, se trouvant aussi empêché de soutenir son opinion au regard des justes qu’au regard des pécheurs, ne perdit pas pourtant courage. Et après avoir un peu rêvé : Je m’en vais bien vous convaincre, nous dit-il. Et reprenant son père Bauny a l’endroit même qu’il nous avait montré : Voyez, voyez la raison sur laquelle il établit sa pensée. Je savais bien qu- il ne manquait pas de bonnes preuves. Lisez ce qu’il cite d’Aristote, et vous verrez qu’aprèsune autorité si expresse, il faut brûler les livres de ce prince des philosophes, ou être de notre opinion. Ecoutez donc les principes qu’établit le père Bauny : il dit premièrement « qu’une action ne peut « être imputée a blâme lorsqu’elle est involontaire.» Je l’avoue, lui dit mon ami. Voila la première fois, leur dis-je, que je vous ai vus d’accord. Tenez-vousen la, mon père, si vous m’en croyez. Ce ne serait rien faire, me dit-il; car il faut savoir quelles sont les conditions nécessaires pour faire qu’une action soit volontaire. J’ai bien peur, répondis-je, que vous ne vous brouilliez la-dessus. Ne craignez point, dit-il, ceci est sûr ; Aristote est pour moi. Ecoute? bien ce que dit le père Bauny : « Afin qu’une ac-« « tion soit volontaire , il faut qu’elle procède « d’homme qui voie, qui sache, qui pénètre ce qu’il « y a de bien et de mal en elle. Voluntarium est, « dit-on communément avec le philosophe, ( vous « savez bien que c’est Aristote, me dit-il, en mo « serrant les doigts), quodjit h principio cognot~ « cente singulu, in quibus est actio : si bien que « quand la volonté , a la volée et sans discusr « sion, se porte a vouloir ou abhorrer, faire ou « laisser quelque chose, avant que l’entendement ait
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« pu voir s il y a du mal a la vouloir ou a la fuir,
« la faire ou la laisser, telle action n’est ni bonne ni « mauvaise, d’autant que, avant cette perquisition,
« cette vue et réflexion de l’esprit dessus les qualités « bonnes ou mauvaises de la chose a laquelle on « s’occupe, l’action avec laquelle on la fait n’est « volontaire. »
Et bien, me dit le père, êtes-vous content? Il semble, repartis-je qu’ Aristote est de l’avis du père Bauny; mais cela ne laisse pas de me surprendre. Quoi, mon père, il ne suffit pas, pour agir volontairement, qu’on sache ce que l’on fait, et qu’on ne le fasse que parce qu’on le veut faire ? mais défaut de plus « que l’on voie, que l’on sache et que l’on pé- « nètre ce qu’il y a de bien et de mal dans cette ac- ' « tion? » Si cela est, il n’y a guère d’actions volontaires dans la vie; car on ne pense guère a tout cela. Que de jurements dans le jeu, que d’excès dans les débauches, que d’emportements dans le carnaval t qui ne sont point volontaires, et par conséquent ni bons, ni mauvais, pour n’être point accompagnés de çes réflexions d’esprit sur les qualités bonnes ou mauvaises de ce que l’on fait ! Mais est-il possible, mon père, qu’ Aristote ait eu cette pensée ? Car j’avais ouï dire que c’était un habile homme. Je m’en vais vous en éclaircir, me dit mon janséniste. Et ayant demandé au père la morale d’Aristote, il l’ouvrit au commencement du troisième livre, d’où le père Bauny a pris les paroles qu’il en rapporte, et dit a ce bon père : Je vous pardonne d’avoir cru, { sur la foi du père Bauny, qu’Aristote ait été de ce sentiment. Vous auriez changé d’avis, si vous l’aviez ( lu vous-même. Il est bien vrai qu’il enseigne « qu’a- < « fin qu’une action soit volontaire, il faut connaître « les particularités de cette action : singula in qui - < bus est actio. >* Mais qu’entend-il par-là, sinon les
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circonstances particulières de l’action, ainsi que les exemples qu'il en donne le justifient clairement, n’en rapportant point d’autre que de ceux où l’on ignore quelqu’une de ces circonstances, comme « d’une « personne qui, voulant monter une machine, en « décoche un dard qui blesse quelqu’un; et de Mé- « rope qui tua son fils en pensant tuer son ennemi, » et autres semblables ?
Vous voyez donc par-l'a quelle est l’ignorance qui rend les actions involontaires; et que ce n’est que celle des circonstances particulières qui est appelée par les théologiens, comme vous le savez fort bien, mon père, Y ignorance du fait, Mais, quant a celle du droit, c’est-'a-dire quant a l’ignorance du bien et du mal qui est en l’action, de laquelle seule il s’agit ici, voyons si Aristote est de l’avis du père Bauny. Voici les paroles de ce philosophe : « Tous les mé- « chants ignorent ce qu’ils doivent faire et ce qu’ils « doivent fuir; et c’est cela même qui les r.end mé- « chants et vicieux. C’est pourquoi on ne peut pas « dire que, parce qu’un homme ignore ce qu’il est « a propos qu’il fasse pour satisfaire a son devoir, « son action soit involontaire. Car cette ignorance « dans le choix du bien et du mal ne fait pas qu’une « action soit involontaire, mais seulement qu’elle « est vicieuse. L’on doit dire la même chose de celui * qui ignore en général les règles de son devoir, « puisque cette ignorance rend les hommes dignes « de blâme, et non d’excuse. Et ainsi l’ignorance, « qui rend les actions involontaires et excusables, « est seulement celle qui regarde le fait en particu- « lier, et ses circonstances singulières. Car alors on « pardonne a un homme, et on l’excuse, et on le « considère comme ayant agi contre son gré. »
Après cela, mon père, direz-vous encore qu’ Aristote soit de votre opinion? Et qui ne s’étonnera de
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voir qu’un philosophe païen ait été plus éclairé quer vos docteurs en une matière aussi importante a toute la morale, et a la conduite même des âmes, qu’est la connaissance des conditions qui rendent les actions volontaires ou involontaires, et qui ensuite les excusent ou ne les excusent pas de péché ? N’espérez donc plus rien, mon père, de ce prince des philosophes, et ne résistez plus au prince des théologiens, qui décide ainsi ce point, au liv. i de ses Rétr. , ch. 1 5. « Ceux qui pèchent par ignorance, ne font leur ac- « tion que parce qu’ils la veulent faire, quoiqu’ils « pèchent sans qu’ils veuillent pécher. Et ainsi ce « péché même d’ignorance ne peut être commis que « par la volonté de celui qui le commet , mais par « une volonté qui se porte a l’action, et non au pé- « ché ; ce qui n’empêche pas néanmoins que l’action « ne soit péché, parce qu’il sufiitpour cela qu’on ait «■ fait ce qu’on était obligé de ne point faire. »
Le père me parut surpris, et plus encore du passage d’Aristote, que de celui de saint Augustin. Mais, comme il pensait a ce qu’il devait dire , on vint l’avertir que madame la maréchale de.... et madame la marquise de.... le demandaient. Et ainsi, en nous quittant a la hâte : J’en parlerai, dit-il, a nos pères. Ils y trouveront bien quelque réponse. Nous en avons ici de bien subtils. Nous l’entendîmes bien ; et quand je fus seul avec mon ami, je lui témoignai d’être étonne du renversement que cette doctrine apportait dans la morale. A quoi il me répondit qu’il était bien étonné démon étonnement. Ne savez vous donc pas encore que leurs excès sont beaucoup plus grands dans la morale que dans les autres matières? Il m’en donna d’étranges exemples, et remit le reste a une autre fois. J’espère que ce que j’en apprendrai sera le sujet do notre premier entretien. Je suis, etc.
Dessein des jésuites en élctblissanlunc nouvelle morale. Deux sortes de ca suis tes parmi eux ; beaucoup de relâchés et quelque s -uns de sévères : raison de celte différence. Explication de la doctrine de la Probabilité . Foule d’auteurs modernes et inconnus mis à laplace des saints pères.
De Paris, ce 20 mars i656.
Monsieur ,
Voici ce que je vous ai promis. Voici les premiers traits de la morale des bons pères jésuites, « de ces « hommes éminents en doctrine et en sagesse qui sont « tous conduits par la sagesse divine, qui est plus « assurée que toute la philosophie. » Vous pensez peut-être que je raille. Je le dis sérieusement, ou plutôt ce sont eux-mêmes qui le disent dans leur livre intitulé, Imago primi sœculi. Je ne fais que copier leurs paroles , aussi-bien que dans la suite de cet éloge ; « C’est une société d'hommes, ou plutôt d’an- « ges, qui a été prédite par Isaïe en ces paroles : Allez, « anges prompts et légers. » La prophétie n’en estelle pas claire? « Ce sont des esprits d’aigles; c’est « une troupe de phénix, un auteur ayant montré de- « puis peu qu'il y en a plusieurs. Ils ont changé la « face de la chrétienté. » Il le faut croire, puisqu’ils le disent. Et vous l’allez bien voir dans la suite de ce discours, qui vous apprendra leurs maximes.
J’ai voulu m’en instruire d« bonne sorte. Je ne-
me suis pas fié a ce que notre ami m’en avait appris. J’ai voulules voir eux-mêmes; mais j’ai trouvé qu’il ne m’avait rien dit que de vrai. Je pense qu’il nement jamais. "Vous le verrez par le récit de ces conférences.
Dans celle que j’eus avec lui, il me dit de si étranges choses, que j’avais peine a le croire; mais il me les montra dans les livres de ces pères : de sorte qu’il ne me resta a dire pour leur défense, sinon que c’étaient les sentiments de quelques particuliers qu’il n’était pas juste d’imputer au corps. Et en effet, je l’assurai que j’en connaissais qui sont aussi sévères que ceux qu’il me citait sont relâchés. Ce fut sur cela qu’ilme découvrit l’esprit de la Société, qui n’est pas connu de tout le monde; et vous serez peut-être bien aise de l’apprendre. Voici ce qu’il me dit.
Vous pcnsezbeaucoup faire en leur faveur de montrer qu’ils ont de leurs pères aussi conformes aux maximes évangéliques que les autres y sont contraires; et vous concluez de l'a que ces opinions larges n’appartiennent pas a toute la Société. Je le sais bien; car si cela était, ils n’en souffriraient pas qui y fussent si contraires. Mais puisqu’ils en ont aussi qui sont dans une doctrine si licencieuse, concluez-en de même, que l’esprit de la Société n’est pas celui delà sévérité chrétienne : car si cela était, ils n’en souffriraient pas qui y fussent si opposés. Eh quoi! lui répondis-je, quel peut donc être le dessein du corps entier ? C’est sans doute qu’ils n’en ont aucun d’ar- \ rêté, et que chacun a la liberté de dire a l’aventure ce qu’il pense. Cela ne peut pas être, me répondit-il: ,
un si grand corps ne subsisterait pas dans une conduite téméraire, et sans une ame qui le gouverne et qui règle tous ses mouvements ; outre qu’ils ont un ordre particulier de ne rien imprimer sans l’aveu de ; leurs supérieurs. Mais quoi! lui dis-je, comment les mêmes supérieurs peuvent-ils consentir a des maximes
si differentes ? C’est ce qu’il faut vous apprendre, me répliqua-t-il.
Sachez donc que leur objet n’est pas de corrompre les mœurs : ce n’est pas leur dessein. Mais ils n’orit pas aussi pour unique but celui de les réformer : ce serait une mauvaise politique. Voici quelle est leur pensée. Ils ont assez bonne opinion d’eux-mêmes pour croire qu’il est utile et comme nécessaire au bien de la religion que leur crédit s’étende partout, et qu’ils gouvernent toutes les consciences. Et, parce que les maximes évangéliques et sévères sont propres pour gouverner quelques sortes de personnes, ils s’en servent dans ces occasions où elles leur sont favorables. Mais comme ces mêmes maximes ne s’accordent pas au dessein de la plupart des gens , ils les laissent ’a l’égard de ceux-là, afin d’avoir de quoi satisfaire tout le monde. C’est pour cette raison qu’ayant affaire a des personnes de toutes sortes de conditions et de nations si différentes, il est nécessaire qu’ils aient des casuistes assortis a toute cette diversité.
De ce principe vous jugez aisément que s’ils n’avaient que des casuistes relâchés, ils ruineraient leur principal dessein, qui est d’embrasser tout le monde, puisque ceux qui sont véritablement pieux cberchent une conduite plus sévère. Mais comme il n’y en a pas beaucoup de cette sorte, ils n’ont pas besoin de beaucoup de directeurs sévères pour les conduire. Us en ont peu pour peu; au lieu que la foule des casuistes relâchés s’offre a la foule de ceux qui cherchent le relâchement.
C’est par cette conduite obligeante et accommodante, comme l’appelle le P. Petau, qu’ils tendent les bras a tout le monde. Car, s’il se présente a eux quelqu’un qui soit tout résolu de rendre des biens mal^cquis, ne craignez pas qu’ilsl’cn détournent. Ils loueront au contraire et confirmeront une si sainte
résolution. Mais qu'il en vienne un autre qui veuille avoir l’absolution sans restituer, la chose sera bien difficile, s’ils n’en fournissent des moyens dont ils sc rendront les garants.
Par-la ils conservent tous leurs amis, et se défendent contre tous leurs ennemis. Car, si on leur reproche leur extrême relâchement, ils produisent incontinent au public leurs directeurs austères, avec quelques livres qu’ils ont faits de la rigueur de la loi chrétienne; et les simples, et ceux qui n’approfondissent pas plus avant les choses, se contentent de ces preuves.
Ainsi, ils en ont pour toutes sortes de personnes, et répondent si bien selon ce qu’on leur demande, que, quand ils se trouvent en des pays où un Dieu crucifié passe pour folie, ils suppriment le scandale de la croix, et ne prêchent que J.-C. glorieux, et non pas J.-C. souffrant : comme ils ont fait dans les Indes et dans la Chine, où ils ont permis aux chrétiens l’idolâtrie même, par cette subtile invention, de leur faire cacher sous leurs habits une image de J.-C. à laquelle ils leur enseignent de rapporter mentalement les adorations publiques qu’ils rendent a l’idole Cachinchoam et âleur Keum-fucum, comme Gravina, dominicain, le leur reproche; et comme le témoigne le mémoire, en espagnol, présenté au roi d’Espagne Philippe IV, par les Cordeliers des îles Philippines , rapporté par Thomas Hurtado dans son livre du Martyre delà foi, page 4*7 . De telle sorte que la congrégation des cardinaux de propagandâ fi de fut obligée de défendre particulièrement aux jésuites, sur peine d’excommunication, de permettre des adorations d’idoles sous aucun prétexte, et de cacher le mystère de la croix â ceux qu’ils instruisent de la religion, leur commandant expressément de n’en recevoir aucun au baptême qu’après
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cette connaissance, et leur ordonnant d’exposer dans leurs églises l’image du crucifix, comme il est porté amplement dans le décret de cette congrégation, donné le g juillet 1646, signé par le cardinal Capponi.
Voila de quelle manière ils se sont répandus par toute la terre a la faveur de la doctrine des opinions probables, qui est la source et la base de tout ce déréglement. C’est ce qu’il faut que vous appreniez d’eux-mêmes. Car ils ne le cachent a personne, non plus que tout ce que vous venez d’entendre, avec cette seule différence, qu’ils 'couvrent leur prudence humaine et politique du prétexte d’une prudence divine et chrétienne; comme si la foi et la tradition qui la maintient n’était pas toujours une et invariable dans tous les temps et dans tous les lieux; comme si c’était a la règle a se fléchir pour convenir au sujet qui doit lui être conforme; et comme si les âmes n’avaient, pour se purifier de leurs taches, qu’a corrompre la loi du Seigneur; au lieu « que la loi du « Seigneur, qui est sans tache et toute sainte, est « celle qui doit convertir les âmes » et les conformer a ses salutaires instructions !
Allez donc, je vous prie, voir ces, bons pères, et je m’assure que vous remarquerez aisément dans le relâchement de leur morale la cause de leur doctrine touchant la grâce. Vous y verrez les vertus chrétiennes si inconnues et si dépourvues de la charité, qui en est l’ame et la vie ; vous y verrez tant de crimes pallies, et tant de désordres soufferts, que vous ne trouverez plus étrange qu’ils soutiennent que tous les hommes ont toujours assez de grâce pour vivre dans la piété de la manière qu’ils l’entendent. Comme leur morale est toute païenne, la nature suffit pour l’observer. Quand nous soutenons la nécessité d« la grâce efficace, nous lui donnons d’autres
vertus pour objet. Ce n’est pas simplement pour guérir les vices par d’autres vices; ce n’est pas seulement pour faire pratiquer aux hommes les devoirs extérieurs de la religion; c’est pour une vertu plus haute que celle des pharisiens et des plus sages du paganisme. La loi et la raison sont des grâces suffisantes pour ces effets. Mais pour dégager l’ame de l’amour du monde, pour la retirer de ce qu’elle a de plus cher, pour la faire mourir a soi-même, pour la porter et l’attacher uniquement et invariablement a Dieu, ce n’est l’ouvrage que d’une main toutepuissante. Et il esf aussi peu raisonnable de prétendre que l’on a toujours un plein pouvoir, qu’il le serait de nier que ces vertus destituées d’amour de Dieu, lesquelles ces bons pères confondent avec les vertus chrétiennes, ne sont pas en notre puissance.
Voil'a comment il me parla, et avec beaucoup de douleur; car il s’afflige sérieusement de tous ces désordres. Pour moi, j’estimai ces bons pères de l’excellence de leur politique, et je fus, selon son conseil, trouver un bon casuiste de la Société. C’est une de mes anciennes connaissances, que je voulus renouveler exprès. Et comme j’étais instruit de la manière dont il les fallait trailer, je n’eus pas peine a le mettre en train. Il me fit d’abord mille caresses; car il m’aime toujours : et après quelques discours indifférents, je pris occasion du temps où nous sommes pour apprendre de lui quelque chose sur le jeûne, afin d’entrer insensiblement en matière. Je lui témoignai donc que j’avais de la peine a le supporter. Il m’exhorta a me faire violence : mais, comme je continuai a me plaindre, il en fut touché, et se mit a chercher quelque cause de dispense. Il m’en offrit en effet plusieurs qui ne me convenaient point, lorsqu’il s’avisa enfin de me demander si je
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n’avais pas de peine à dormir sans souper. Oui, lui dis-je, mon père, et cela m’oblige souvent à faire collation a midi et a souper le soir. Je suis bien aise, me répliqua-t-il, d’avoir trouvé ce moyen de vous soulager sans péché: allez, vous n’etes point obligé a jeûner. Je ne veux pas que vous m’en croyiez, venez a la bibliothèque. J’y fus, et l'a, en prenant un livre : En voici la preuve, me dit-il, et Dieu sait quelle! C’est Escobar. Qui est Escobar, lui dis-je, mon père? Quoi ! vous ne savez pas qui est Escobar de notre Société, qui a compilé cette Théologie morale de vingt-quatre de nos pères; sur quoi il fait, dans la préface, une allégorie de ce livre « a celui de l’Apocalypse qui était scellé de sept « sceaux? Et il dit que Jésus l’offre ainsi scellé aux « quatre animaux, Suarez, Vasquez, Molina, Va- « lentia, en présence de vingt-quatre jésuites qui « représentent les vingt-quatre vieillards? » Il lut toute cette allégorie, qu’il trouvait bien juste, et par où il me donnait une grande idée de l’excellence de cet ouvrage. Ayant ensuite cherché son passage du jeûne : Le voici, me dit-il, au tr. i , ex. 1 3, n. 67. « Celui qui ne peut dormir s’il n’a soupé, est-il obligé de jeûner? Nullement. » N’êtes-vous pas content? Non pas tout-'a-fait , lui dis-je; car je puis bien supporter le jeûne en faisant collation le matin et soupant le soir. Voyez donc la suite, me dit-il, ils ont pensé a tout. « Et que dira-t-on, si on peut bien « se passer d’une collation le matin en soupant le « soir ? Me voilà. Un n’est point encore obligé h « jeûner. Car personne n’est obligé a changer l’or- « dre de ses repas. » U la bonne raison! lui dis-je. Mais dites-moi, continua-t-il, usez-vous de beaucoup de vin ? Non, mon père, lui dis-je; je ne le puis souffrir. Je vous disais cela, me répondit-il, pour vous avertir que vous en pourriez boire le matin, et
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quand il vous plairait, sans rompre le jeûne; et cela soutient toujours. En voici la décision au même lieu, n. 5y. « Peut-on, sans rompre le jeûne, boire « du vin a telle heure qu'on voudra, et même en « grande quantité? Un le peut, et même de l’hypocras. » Je ne me souvenais pas de cet hypocras, «dit-il; il faut que je le mette sur mon recueil. Voila un honnête homme, lui dis-je, qu’Escobar; tout le monde l’aime, répondit le père. Il fait de si jolies questions. Voyez celle-ci qui est au même endroit, n. 38. « Si un homme doute qu’il ait vingt-un ans,
« est-il obligé de jeûner? Non. Mais si j’ai vingt -un « ans cette nuit a une heure après minuit, et qu’il « soit demain jeûne, serai-je obligé de jeûner de- « main? Non; car vous pourriez manger autant < « qu’il vous plairait depuis minuit jusqu'à une « heure, puisque vous n’auriez pas encore vingt-un « ans : et ainsi ayant droit de rompre le jeûne ,
« vous n’y êtes point obligé. » O que cela est divertissant/! lui dis-je. On ne s’en peut tirer, me répondit-il; je passe les jours et les nuits a le lire; je ne fais autre chose. Le bon père, voyant que j’y prenais plaisir, en fut ravi; et continuant : Voyez, ditil, encore ce trait de Filiutius, qui est un de ces vingt-quatre jésuites, t. 2, tr. 27, part. 2, c. 6, n. i43. « Celui qui s’est fatigué a quelque chose,
« comme a poursuivre une fille, ad insequendam « amicam, est-il obligé de jeûner ? Nullement. Mais « s’il s’est fatigué exprès pour être par-la dispensé « du jeûne, y sera-t-il tenu? Encore qu’il ait eu ce ( « dessein formé, il n’y sera point obligé. » Eh bien! l’eussiez-vous cru? me dit-il. En vérité, mon père, lui dis-je, je ne le crois pas bien encore. Eh quoi! n’est-ce pas un péché de ne pas jeûner quand on le peut ? Est-il permis de rechercher les occasions de pécher? ou plutôt n’est-on pas obligé de les fuir?
Cela serait assez commode. Non pas toujours, me dit-il; c’est selon. Selon quoi? lui dis-je. Ho ! ho ï repartit le père. Et si on recevait quelque incommodité en fuyant les occasions , y serait-on obligé, 'a votre avis? Ce n’est pas au moins celui du père Bauny, que voici, p. 1084. « On ne doit pas refuser « l’absolution a ceux qui demeurent dans les oc- « casions prochaines du péché, s’ils sont en tel état « qu’ils ne puissent les quitter sans donner sujet au « monde de parler, ou sans. qu’ils en reçussent eux- « mêmes de l’incommodité. » Je m’en réjouis, mon père; il ne reste plus qu’a dire qu’on peut rechercher les occasions de propos délibéré, puisqu’il est permis de ne les pas fuir. Cela même est aussi quelquefois permis, ajouta-t-il. Le célèbre casuiste Basile Ponce l’a dit , et le père Bauny le cite et approuve son sentiment, que voici dans le traité de la pénitence, q. 4, p. 94. « On peut rechercher une occasion directe- « ment et pour elle-même; primo et per se, quand « le bien spirituel et temporel de nous ou de notre •* prochain nous y porte. »
Vraiment, lui dis-je, il me semble que je rêve, quand j’entends des religieux parler de cette sorte ! Eh quoi! mon père, dites-moi, en conscience, êtes-vous dans ce sentiment-la? Non vraiment, me dit le père. Vous parlez donc, continuai-je, contre votre conscience? Point du tout, dit-il. Je ne parlais pas en cela selon ma conscience, mais selon celle de Ponce et du père Bauny : et vous pourriez les suivre en sûreté; car ce sont d’habiles gens. Quoi ! mon père , parce qu’ils ont mis ces trois lignes dans leurs livres, sera-t-il devenu permis de rechercher les occasions de pécher? Je croyais ne devoir prendre pour règle que l’Ecriture et la tradition de l’Eglise, mais non pas vos casuistes. O bon Dieu^ s’écria le père, vous me faites souvenir de ces jansé-
6a CIStQOlÈMS LETTKK.
nistes î Est-ce que le père Bauny et Basile Ponce ne peuvent pas rendre leur opinion probable? Je ne me contente pas du probable, lui dis-je, je cherche le sûr. Je vois bien, me dit le bon père , que vous ne savez pas ce que c’est que la doctrine des opinions probables. Vous parleriez autrement si vous le saviez. Ab ! vraiment, il faut que je vous en instruise. Vous n’aurez pas perdu votre temps d’être venu ici , sans cela vous ne pouviez rien entendre. C’est le fondement et Va b c de to;ite notre morale. Je fus ravi de le voir tombe dans ce que je souhaitais; et, le lui ayant témoigné , je le priai de m’expliquer ce que c’était qu’une opinion probable. Nos auteurs vous y répondront mieux que moi, dit-il. Voici comme ils en parlent tous généralement, et entre autres, * nos vingt-quatre, in princ. ex. 3 , n. 8. « Une opi •
« nion est appelée probable, lorsqu’elle est fondée «* sur des raisons de quelque considération. D’où il « arrive quelquefois qu’un seul docteur fort grave î « peut rendre une opinion probable. » Et en voici la raison : « car un homme adonné particulièrement « a l’étude ne s’attacherait pas a une opinion, s’il « n’y était attiré par une raison bonne et suffisante. »
Et ainsi, lui dis-je, un seul docteur peut tourner les consciences et les bouleverser a son gré , et tou jours en sûreté. Il n’en faut pas rire, me dit-il , ni penser combattre cette doctrine. Quand les jansénistes l’ont voulu faire, ils y ont perdu leur temps. Elle est trop bien établie. Ecoutez Sanchez, qui est un des plus célèbres de nos pères, Som. 1. i,‘c. 9, ;
n. 7. « Vous douterez peut-être si l’autorité d’un \ « seul docteur bon et savant rend une opinion pro- « bable. À quoi je réponds que oui. Et c’est ce qu’as- « surent Angélus, Sylv. Navarre, Emmanuel Sa, etc.
« Et voici comme on le prouve. Une opinion pro- 1 - bable est celle qui a un fondement considérable.
« Or l’autorité d’un homme savant et pieux n’est « pas de petite considération, mais plutôt de grande « considération. Car, écoutez bien cette raison : Si « le témoignage d’un tel homme est de grand poids « pour nous assurer qu’une chose se soit passée, par « exemple, a Rome, pourquoi ne le sera-t-il pas de « même dans un doute de morale? »
La plaisante comparaison, lui dis-je, des choses du monde a celles de la conscience ! Ayez patience : Sanchez répond à cela dans les lignes qui suivent immédiatement. «Et la restriction qu’y apportent cer- « tains auteurs ne me plaît pas, que l’autorité d’un « tel docteur est suffisante dans les choses de droit « humain, mais non pas dans celles de droit divin. « Car elle est de grand poids dans les unes et dans « les autres. »
Mon père, lui dis-je franchement, je ne puis faire cas de cette règle. Qui m’a assuré que, dans la liberté que vos docteurs se donnent d’examiner les choses par la raison, ce qui paraîtra sûr a l’un le paraisse a tous les autres? La diversité des jugements est si grande.... Vous ne l’entendez pas, dit le père en m’inteiTompant ; aussi sont-ils fort souvent de différents avis : mais cela n’y fait rien. Chacun rend le sien probable et sûr. Vraiment l’on sait bien qu’ils ne sont pas tous de même sentiment ; et cela n’en est que mieux. Ils ne s’accordent au contraire presque jamais. Il y a peu de questions où vous ne trouviez que l’un dit, oui; l’autre dit, non. Et en tous ces cas-la, l’une et l’autre des opinions contraires est probable. Et c’est pourquoi Diana dit sur un certain sujet, part. 3, tom.4, r. 244: « Ponce et Sanchez « sont de contraires avis : mais, parce qu’ils étaient « tous deux savants, chacun rend son opinion pro- « bable . »
Mais, mon père, lui dis-je, on doit être bien em-
barrasse a choisir alors ! Point du tout, dit-il, il n’y a quva suivre l’avis qui agrée le plus. Eh quoi ! si l’autre est plus probable ? Il n’importe, me dit-il.
Et si l’autre est plus sûr? Il n’importe, me dit encore le père ; le voici bien expliqué. C’est Emmanuel Sa de notre Société, dans son Aphorisme de dubio, p. 1 83 . « On peut faire ce qu’on pense être permis « selon une opinion probable : quoique le contraire » soit plus sûr. Or l’opinion d’un seul docteur « grave y suffit. » Et si une opinion est tout en- ' semble et moins probable et moins sûre, sera-t-il permis de la suivre en quittant ce que l’on croit être ; plus probable et plus sûr? Oui, encore une fois, me . dit-il : écoutez Filiutius, ce grand jésuite de Rome, : Mort. Ouœil ., tr. 21; c. 4i n. 128. « Il est permis de t « suivre l’opinion la moins probable, quoiqu’elle «• soit la moins sûre. C’est l’opinion commune des « nouveaux auteurs. » Cela n’est-il pas clair? Nous voici bien au large, lui dis-je, mon révérend père, j Grâces a vos opinions probables , nous avons une belle liberté de conscience. Et vous autres casuistes, avez-vous la même liberté dans vos réponses ? Oui , me dit-il, nous répondons aussi ce qu’il nous plaît, ou plutôt ce qu’il plaît a ceux qui nous interrogent. Car voici nos règles, prises de nos pères, Layman , Theol . Mor., 1. 1, tr. 1, c. 2, § 2, n. 7; Yasquez, Dist. 62, c. 9, n. 47 ; Sanchez, in S’um. , 1. 1, c. p , n. ü3\ et de nos vingt-quatre, inprinc. ex. 3, n. 24. Voici les paroles de Layman, que le livre de nos ' vingt-quatre a suivies :« Un docteur, étant consulté,
« peut donner un conseil, non-seulement probable < « selon son opinion, mais contraire a son opinion,
« s’il est estimé probable par d’autres, lorsque cet « avis contraire au sien se rencontre plus favorable « et plus agréable a celui qui le consulte : Si forte < * et illi favorabilior seu exoplatior sil. Mais je dis
« de plus qu’il ne sera point liors de raison qu’il « donne a ceux qui le consultent un avis tenu pour « probable par quelque personne savante , quand « même il s’assurerait qu’il serait absolument faux. >* Tout de bon, mon père, votre doctrine est bien commode. Quoi ! avoir a répondre oui et non a son choix? On ne peut assez priser un tel avantage. Et je vois bien maintenant a quoi vous servent les opinions contraires que vos docteurs ont sur chaque matière. Car l’une vous sert toujours, et l’autre ne vous nuit jamais. Si vous ne trouvez votre compte d’un côté, vous vous jetez de l’autre, et toujours en sûreté. Cela est vrai, dit-il; et ainsi nous pouvons toujours dire avec Diana, qui trouva le père Bauny pour lui , lorsque le père Lugo lui était contraire :
Step'è, premente Deo, jert Deus aller opetn.
Si quelque Dieu nous presse, un autre nous délivre.
J’entends hien, lui dis-je; mais il me vient une difficulté dans l’esprit. C’est qu’après avoir consulté un de vos docteurs, et pris de lui une opinion un peu large, on sera peut-être attrapé si on rencontre un confesseur qui n’en soit pas, et qui refuse l’absolution, si l’on ne change de sentiment. N’y avezvous point donné ordre, mon père? En doutez- (vous? me répondit- il. On les a obligés a absoudre leurs pénitents qui ont des opinions probables, sur peine de péché mortel, afin qu’ils n’y manquent pas. C’est ce qu’ont bien montré nos pères, et entre autres le père Bauny, tr. De Pcenit., q. i3, p. C)3. « Quand le pénitent, dit-il, suit une opinion pro- « bable, le confesseur le doit absoudre, quoique son « opinion soit contraire a celle du pénitent. >. Mais il ne dit pas que ce soit un péché mortel de ne le pas absoudre. Que vous êtes prompt! me dit-il;
écoutez la suite : il en fait une conclusion expresse :
« Refuser l’absolution a un pénitent qui agit selon « une opinion probable, est un péché qui, de sa na- « ture, est mortel. » Et il cite, pour confirmer ce Sentiment, trois des plus fameux de nos pères, Suarez , tom. 4, dist. 3?., sect. 5; Vasquez, disp. 6?., c. 7 ; et Sanchez, nura, 29.
O mon père! lui dis-je, voila qui est bien prudemment ordonné! Il n’y a plus rien a craindre. Un confesseur n’oserait plus y manquer. Je ne savais pas que vous eussiez le pouvoir d’ordonner sur peine de damnation. Je croyais que vous ne saviez qu’ôter les péchés; je ne pensais pas que vous en sussiez introduire. Mais vous avez tout pouvoir, ace que je vois. Vous ne parlez pas proprement , me dit-il. Nous n’introduisons pas les péchés, nous ne! faisons que les remarquer. J’ai déjà bien reconnu deux ou trois fois que vous n’êtes pas bon scolastique. Quoi qu’il en soit, mon père, voila mon doute^ bien résolu. Mais j’en ai un autre encore a vous pro-t poser. C’est que- je ne sais comment vous pouvez, faire, quand les pères de l’Eglise sont contraires au sentiment de quelqu’un de vos casuistes.
Vous l’entendez bien peu, me dit-il. Les pères étaient bons pour la morale de leur temps ; mais ils sont trop éloignés pour celle du nôtre. Ce ne sont plus eux qui la règlent, ce sont les nouveaux casuis-' les. Ecoutez notre père Cellot, de Hier., 1. 8, cap. 16, p. 714, q«i suit en cela notre fameux pèrtt, Reginaldus : « Dans les questions de morale, les, «< nouveaux casuistes sont préférables aux ancien^ « Pères, quoiqu’ils fussent plus proches des apô- « très. » Et c’est en suivant cette maxime quq Diana parle de cette sorte, p. 5, tr. 8, reg. 3i . - Le., « bénéficiers sont-ils obligés de restituer leur reve- ~ nu dont ils disposent mal ? Les anciens disaient
CINQUIÈME LETTRE. gy
« que oui, mais les nouveaux disent que non : ne « quittons donc pas cette opinion qui décharge de « r obligation de restituer. » Voila de belles paroles, lut dis-je, et pleines de consolation pour bien du monde. Nous laissons les Pères, me dit-il, à ceux qui traitent la positive; mais, pour nous qui gouvernons les consciences, nous les lisons peu , et ne citons days nos écrits que les nouveaux casuistes. 'Voyez Diana, qui a tant écrit; il a mis h l’entrée de ses livres la liste des auteurs qu’il rapporte. Il y en a deux cent quatre-vingt-seize, dont le plus ancien est depuis quatre-vingts ans. Cela est donc venu au monde depuis votre Société? lui dis-je. Environ me répondit-il. C’est-a-dire, mon père, qu’à votre arrivée on a vu disparaître saint Augustin, saint Chrysostôme, saint Ambroise, saint Jérôme, et les autres pour ce qui est de la morale. Mais au moins que je sache les noms de ceux qui leur ont succédé; qui sont-ils ces nouveaux auteurs? Ce sont des gens bien habiles et bien célèbres, me dit-il. C’est Villalobos, Conink, Llamas, Acbokier, Dealkozer, Dellacrux, Veracruz, Ugolin , Tambourin, Fernandez' Martinez, Suarez, Henriquez, Vasquez, Lopez Gol mez Sanchez, de Vechis, de Grassis, de Grassalis, de Pitigianis , de Graphæis, Squilanti, Bizozeri Barcola , de Bobadil'a, Simancha, Perez de Lara* Aldretta, Lorca, deScarcia, Quaranta, Scophra’ Pedrezza, Cabrezza, Bisbe, Dias, de Clavasio, Villagut, Adam à Manden, Iribarne, Binsfeld, Volfan<n a Vorberg, Vosthery, Strevesdorf. O mon père ! lSi dis-je tout effrayé, tous ces gens-là étaient-ils chrétiens ? Comment, chrétiens! me répondit-il. Ne vous disais-je pas que ce sont les seuls par lesquels nous gouvernons aujourd’hui la chrétienté? Cela me fit P’tic, mais je ne lui en témoignai rien, et lui demandai seulement si tous ces auteurs-là étaient jésuites.
68 Cinquième lettre.
Noh * me dit-il, mais il n importe; ils n'ont pas laissé de dire de bonnes choses. Ce n’est pas que la plupart ne les aient prises ou imitées des nôtres; mais nous ne nous piquons pas d’honneur, outre qu’ils citent nos pères a toute heure et avec éloge. Voyez Diana, qui n’est pas de notre Société; quand il parle de Vasquez , il l’appelle le phénix des esprits. Et quelquefois il dit « que Vasquez seul lui est « autant que tout le reste des hommes ensemble.
« Instar omnium. » Aussi tous nos pères se servent fort souvent de ce bon Diana; car si vous entendez bien notre doctrine de la Probabilité , vous verrez que cela n’y fait rien. Au contraire, nous avons bien voulu que d’autres que les jésuites puissent rendre leurs opinions probables, afin qu’on ne puisse pas nous les imputer toutes. Et ainsi, quand quelque au- ! teur que ce soit en a avancé une, nous avons droit de la prendre, si nous le voulons, par la doctrine des opinions probables ; et nous n’en sommes pas les garants quand l’auteur n’est pas de notre corps. J’en- : tends tout cela , lui dis-je. Je vois bien par là que , tout est bien venu chez vous, hormis les anciens Pères , et que vous êtes les maîtres de la campagne. Vous n’avez plus qu’a courir.
Mais je prévois trois ou quatre grands inconvénients, et de puissantes barrières qui s’opposeront à votre course. Et quoi? me dit le père tout étonné. C’est, lui répondis-je, l’Ecriture sainte, les papes et les conciles, que vous ne pouvez démentir, et qui sont tous dans la voie unique de l’évangile, j Est-ce là tout? me dit-il. Vous m’avez fait peur. Croyez-vous qu’une chose si visible n’ait pas été* prévue, et que nous n’y ayons pas pourvu? Vraiment je vous admire, dépenser que nous soyons, opposés à l’Ecriture, aux papes ou aux conciles ! Il faut que je vous éclaircisse du contraire. Je serais1
CINQUIÈME LETTRE. (jf )
bien marri que vous crussiez que nous manquons a ce que nous leur devons. Vous avez sans doute pris cette pensée de quelques opinions de nos pères qui paraissent choquer leurs décisions, quoique cela ne soit pas. Mais, pour en entendre l’accord , il faudrait avoir plus de loisir. Je souhaite que vous ne demeuriez pas mal édifié de nous. Si vous voulez que nous nous revoyions demain, je vous en donnerai réclaircissement.
Voila la fin de cette conférence , qui sera celle de cet entretien; aussi en voila bien assez pour une lettre. Je m’assure que vous en serez satisfait en at~ tendant la suite. Je suis, etc.
Différents artifices des jésuites pour éluder V autorité de V évangile , des conciles et des papes. Quelques conséquences qui suivent de leur doctrine sur la Probabilité . Peurs relâchements en faveur des bénéficiers , des prêtres, des religieux et des domestiques . Histoire de Jean d’sllba.
De Paris, ce 10 avril i656.
Monsieur ,
Je vous ai dit, ’a la fin de ma dernière lettre, que ce bon père jésuite m’avait promis de m’apprendre de quelle sorte les casuistes accordent les contrariétés qui se rencontrent entre leurs opinions et les décisions des papes, des conciles et de l’Ecriture. Il m’en a instruit, en effet, dans ma seconde visite, dont voici le récit.
Ce bon père me parla de cette sorte : Une des manières dont nous accordons ces contradictions apparentes , est par l’interprétation de quelque terme. Par exemple, le pape Grégoire XIV a déclaré que les assassins sont indignes de jouir de l’asyle des églises, et qu’on les en doit arracher. Cependant nos vingt-quatre vieillards disent; tr. 6, ex. 4 , 27 •' « Que tous ceux qui tuent en trahison
« ne doivent pas encourir la peine de cette bulle. » Cela vous paraît être contraire, mais on l’accorde , en interprétant le mot à' assassin , comme ils font par ces paroles : « Les assassins ne sont-ils pas in- * dignes de jouir du privilège des églises? Oui, par
« la bulle de Grégoire XIV. Mais nous entendons « par le mot d’assassins, ceux qui ont reçu de l’ar- * gent pour tuer quelqu’un en trahison. D’où il ar- « rive que ceux qui tuent sans en recevoir aucun « prix , mais seulement pour obliger leurs amis, ne « sont pas appelés assassins. » De meme il est dit dans l’évangile : « Donnez l’aumône de votre su-
« perfiu. » Cependant plusieurs casuistes ont trouve
moyen de décharger les personnes les plus riches de l’obligation de donner l’aumône. Cela vous paraît encore contraire; mais on en fait voir facilement l’accord, en interprétant le mot de superflu ; en sorte qu’il n’arrive presque jamais que personne en ait. Et c’est ce qu’a fait le docte Vasquez en cette sorte, dans son Traité de V Awnone , c. 4 : ” Ce « que les personnes du monde gardent pour relever « leur condition et celle de leurs parents n est pas v appelé superflu. Et c’est pourquoi a peine trouve vera-t-on qu’il y ait jamais de superflu chez les « gens du monde , et non pas même chez les rois. »
Aussi Diana ayant rapporté ces mêmes paroles de Vasquez, car il se fonde ordinairement sur nos pères, il en conclut fort bien : « Que, dans la question, si « les riches sont obligés de donner l’aumône de leur « superflu, encore que l’affirmative fut véritable, il « n’arrivera jamais, oupresque jamais, qu’elle oblige « dans la pratique. »
Je vois bien, mon père, que cela suit de la doctrine de Vasquez. Mais que répondrait-on, si l’on objectait qu’afin de faire son salut, il serait donc aussi siir, selon Vasquez, de ne point donner 1 aumône, pourvu qu’on ait assez d’ambition pour n avoir point de superflu; qu’il est sûr, selon l’evangile, de n’avoir point d’ambition, afin d’avoir du superflu pour en pouvoir donner l’aumône? Il faudrait répondre, me dit-il, que toutes ces deux voies
SIXIEME lettre:.
sont sûres selon le même évangile ; l’une, selon l’évangile dans le sens le plus littéral et le plus facile a trouver; l'autre, selon le même évangile, interprété par Vasquez. Vous voyez par-là l’utilité des interprétations.
Mais quand les termes sont'si clairs, qu’ils n’en souffrent aucune, alois nous nous servons de la remarque des circonstances favorables, comme vous verrez par cet exemple. Les papes ont excommunié les religieux qui quittent leur habit, et nos vingtquatre vieillards ne laissent pas de parler en cette sorte, tr. 6, ex. y, n. io3. « En quelles occasions un « religieux peut-il quitter son habit- sans encourir « l’excommunication? » Il en rapporte plusieurs, et entre autres celle-ci : « S’il le quitte pour une cause « honteuse, comme pour aller filouter, ou pour « aller incognito en des lieux de débauche, le devant « bientôt reprendre. » Aussi il est visible que les bulles ne parlent point de ces cas-là.
J’avais peine à croire cela, et je priai le père de me le montrer dans l'original ; je vis que le chapitre où sont ces paroles est intitulé : « Pratique selon « l’école de la Société de Jésus; Praxis ex Socie- « la lis Jesu scholâ ; » et j’y vis ces mots : Si habituai dimillat ni furelur occiillb, velfornicetur. Et il me montra la même chose dans Diana, en ces termes : TJt cal incognilus ad lupanar. Et d’où vient, mon père, qu’ils les ont déchargés de l’excommunication en cette rencontre? Ne le comprenez-vous pas? me dit-il. Ne voyez-vous pas quel scandale ce serait de surprendre un religieux en cet état avec son habit de religion? Et n’avez-vous point ouï parler, continua-t-il, comment on répondit à la première bulle, Conlra sollicitantes? et de quelle sorte nos vingt-quatre, dans un chapitre aussi de la Pratique de l’école de notre Société, expliquent la
bulle de Pie Y, Contra clericov, etc.? Je ne sais ce que c’est que tout cela, lui dis-je. Vous ne lisez donc guère Escobar ? me dit-il. Je ne l’ai que d’hier, mon père, et même j’eus de la peine a le trouver. Je ne sais ce qui est arrivé depuis peu, qui fait que tout le monde le cherche. Ce que je vous disais, repartit le père, est au tr. i, ex. 8, n. 102. Voyez-le en votre particulier. Yous y trouverez un bel exemple de la manière d’interpréter favorablement les bulles. Je le vis en effet dès le soir même ; mais je n’ose vous le rapporter, car c’est une chose effroyable.
Le bon père continua donc ainsi. Vous entendez bien maintenant comment on se sert des circonstances favorables? Mais il y en a quelquefois de si précises, qu’on ne peut accorder par-la les contradictions. De sorte que ce serait bien alors que vous croiriez qu'il y en aurait. Par exemple : trois papes ont décidé que les religieux, qui sont obligés par un vœu particulier a la vie. quadragésimale, n’en sont pas dispensés, encore qu’ils soient faits évêques. Et cependant Diana dit « que nonobstant leur décision « il en sont dispensés. » Et comment accorde-t-il cela ? lui dis-je. C’est, répliqua le père, par la plus subtile de toutes les nouvelles méthodes, et par le plus fin de la Probabilité. Je vais vous l’expliquer. C’est que, comme vous le vîtes l’autre jour, l’affirmative et la négative de la plupart des opinions ont chacune quelque probabilité, au jugement de nos docteurs, et assez pour être suivies avec sûreté de conscience. Ce n’est pas que le pour et le contre soient ensemble véritables dans le. même sens, cela est impossible ; mais c’est seulement qu’ils sont ensemble probables, et sûrs par conséquent.
Sur ce principe, Diana notre bon ami parle ainsi en la part. 5, tr. 1 3, v. 3t). « Je réponds à la déc.i- « sion de ces trois papes, qui est contraire a mon
« opinion, qu’ils ont parlé de la sorte en s’attachant « a l’affirmative, laquelle en effet est probable, ‘a « mon jugement même : mais il ne s’ensuit pas de « la que la négative n’ait aussi sa probabilité. » Et dans le même traité, r. 65, sur un autre sujet, dans lequel il est encore d’un sentiment contraire a un pape, il parle ainsi : « Que le pape l’ait dit comme « chef de l’Eglise, je le veux. Mais il ne l’a fait que « dans l’étendue de la sphère de probabilité de son « sentiment. » Or vous voyez bien que ce n’est pas la blesser les sentiments des papes : on ne le souffrirait pas a Rome, où Diana est en un si grand crédit.
Car il ne dit pas que ce que les papes ont décidé ne soit pas probable-, mais, en laissant leur opinion dans toute la sphère de probabilité, il ne laisse pas de dire que le contraire est aussi probable. Cela est ? très-respectueux, lui dis-je. Et cela est plus subtil, ajouta-t-il, que la réponse que fit le père Bauny quand on eut censuré ses livres a Rome. Car il lui échappa d’écrire contre M. Hallier, qui le persécu- '■ tait alors furieusement : « Qu’a de commun la cen- « sure de Rome avec celle de France? » Vous voyez assez par-l'a que, soit par l’interprétation des termes, soit par la remarque des circonstances favorables, soit enfin par la double probabilité du pour et du contre, on accorde toujours ces contradictions prétendues, qui vous étonnaient auparavant, sans jamais , blesser les décisions de l’Ecriture, des coneiles ou des papes, comme vous le voyez. Mon révérend père, lui dis-je, que le monde est heureux de vous < avoir pour maîtres! Que ces probabilités sont utiles! * Je ne savais pourquoi vous aviez pris tant de soin d’établir qu’un seul docteur, s’il est grave, peut c rendre une opinion probable, que le contraire peut l’être aussi; et qu’alors on peut choisir du pour et du contre celui qui agrée le plus, encore qu’on ne le
croie pas véritable, et avec tant de sûreté dé conscience. qu’un confesseur qui refuserait de donner l’absolution sur la toi de ces casuistes serait en état de damnation : d’où je comprends qu’un seul casuiste peut à son gré faire de nouvelles règles de morale, et disposer, selon sa fantaisie, de tout ce qui' regarde la conduite des mœurs. Il faut, me dit le père, apporter quelque tempérament a ce que vous dites. Apprenez bien ceci. Voici notre méthode, où vous verrez le progrès d’une opinion nouvelle, depuis sa naissance jusqu’à sa maturité.
D’abord le docteur grave qui l’a inventée l’expose au monde, et la jette comme une semence pour prendre racine. Elle est encore faible en cet état, mais il faut que le temps la mûrisse peu-a-peu. Et c est pourquoi Diana, qui en a introduit plusieurs, dit en un endroit : « J’avance cette opinion; mais « parce qu’elle est nouvelle, je la laisse mûrir au « temps, relirujuo Lempori malurandam . » Ainsi en peu d’annees on la voit insensiblement s’affermir ; et après un temps considérable, elle se trouve autorisée par la tacite approbation de l’Église, selon cette grande maxime du père Bauny : « Qu'une opinion « étant avancée par quelques casuistes, et l’Église « ne s y étant point opposée, c’est un témoignage « qu’elle l’approuve. » Et c’est en effet par ce principe qu’il autorise un de ses sentiments dans son traite G, p. 3 12. Eh quoi I lui dis-je, mon père, l’Eglise, a ce compte-la, approuverait donc tous les abus qu elle souffre, et toutes les erreurs des livres qu’elle ne censure point? Disputez, me dit-il, contre le pere Bauny. Je vous fais un récit, et vous contestez contre moi. Il ne laut jamais disputer sur un fait. Je vous disais donc que, quand le temps a ainsi mûri une opinion, alors elle est tout-'a-fait probable et sûre. Et de la vient que le docte Cara-
rauel, dans la lettre où il adresse a Diana sa Théologie fondamentale, dit que ce grand « Diana a rendu « plusieurs opinions probables qui ne l’étaient pas <« auparavant, quœ anlea non erani. Et qu’ainsi on « ne pèche plus en les suivant; au lieu qu’on péchait « auparavant; jam non peccant, licel anl'e pecca- « verinl. »
En vérité, mon père, lui dis-je, il y a bien a profiter auprès de vos docteurs. Quoi ! de deux personnes qui font les mêmes choses, celui qui ne sait pas leur doctrine pèche; celui qui la sait ne pèche pas? Elle est donc tout ensemble instructive et justifiante? La loi de Dieu faisait des prévaricateurs, selon S. Paul; celle-ci fait qu’il n’y a presque que < des innocents. Je vous supplie, mon père, de m'en bien informer; je ne vous quitterai point que vous 1 ne m’ayez dit les principales maximes que vos casuistes ont établies.
Hélas! me dit le père, notre principal but aurait , été de n’établir point d’autres maximes que celles de l’évangile dans toute leur sévérité. Et l’on voit assez par le réglement de nos mœurs que, si nous souffrons quelque relâchement dans les autres, c’est plutôt par condescendance que par dessein. Nous y sommes forcés. Les hommes sont aujourd’hui tellement corrompus, que, ne pouvant les faire venir a nous, il faut bien que nous allions a eux : autrement ils nous ! quitteraient; ils feraient pis, ils s’abandonneraient . entièrement. Et c’est pour les retenir que nos ca- " suistes ont considéré les vices auxquels on est le ! plus porté dans toutes les conditions, afin d’établir ( des maximes si douces, sans toutefois blesser la vérité, qu’on serait de composition difficile si l’on 1 n’en était content. Car le dessein capital que notre 1 Société a pris pour le bien de la religion, est de ne ; rebuter qui que ce soit, pour ne pas désespérer le monde.
Nous avons donc des maximes pour toutes sortes de personnes, pour les bénéficiers, pour les prêtres, pour les religieux, pour les gentilshommes, poulies domestiques, pour les riches, pour ceux qui sont dans le commerce, pour ceux qui sont mal dans leurs affaires, pour ceux qui sont dans l’indigence, pour les femmes dévotes, pour celles qui ne le sont pas, pour les gens mariés, pour les gens déréglés. Enfin rien n’a échappé a leur prévoyance. C’est-adire, lui dis-je, qu’il y en a pour le clergé, la noblesse, et le tiers-état. Me voici bien disposé a les entendre.
Commençons, dit le père, par les bénéficiers. Vous savez quel trafic on fait aujourd’hui des bénéfices, et que, s’il fallait s’en rapporter a ce que saint Thomas et les anciens en ont écrit, il y aurait bien des simoniaques dans l’Eglise. C’est pourquoi il a été fort nécessaire que nos pères aient tempéré les choses par leur prudence, comme ces paroles de Valentia, qui est l’un des quatre animaux d’Escobar, vous l'apprendront. C’est la conclusion d’un long discours, où il en donne plusieurs expédients, dont voici le meilleur a mon avis. C’est en la pag. 2039 du tome 3. « Si l’on donne un bien temporel pour « un bien spirituel », c’est-a-dire de l’argent pour un bénéfice, « et qu’on donne l’argent comme le « prix du bénéfice, c’est une simonie visible. Mais, « si on le donne comme le motif qui porte la vo- « lonté du collateur a le conférer, ce n’est point « simonie, encore que celui qui le confère considère « et attende l’argent comme la fin principale. »> Tannerus, qui est encore de notre Société, dit la même chose dans son tome 3, p. i5ig, quoiqu’il « avoue que saint Thomas y est contraire, en ce « qu’il enseigne absolument que c’est toujours si- « monie de donner un bien spirituel pour un tem-
« porel, si le temporel en est la fin. » Par ce moyen nous empêchons une infinité de simonies. Car qui serait assez méchant pour refuser, en donnant de l’argent pour un bénéfice, de porter son intentio’n a le donner comme un molij qui porte le bénéficier a le résigner, au lieu de le donner comme le prix du bénéfice? Personne n’est assez abandonné de Dieu pour cela. Je demeure d’accord, lui dis-je, que tout le monde a des grâces suffisantes pour faire un tel marché. Cela est assuré, repartit le père.
Voila comment nous avons adouci les choses a l’égard des bénéficiers. Quant aux prêtres, nous avons plusieurs maximes qui leur sont assez favorables. Par exemple, celle-ci de nos vingt-quatre, tr. i, ex. 1 1, n. 96 : « Un prêtre qui a reçu de l’ar- « gent powr dire une messe, peut-il recevoir de « nouvel argent sur la même messe? Oui, dit Fi- « liutius, en appliquant la partie du sacrifice qui lui « appartient comme prêtre a celui qui le paie de « nouveau, pourvu qu’il n’en reçoive pas autant « que pour une messe entière, mais seulement pour « une partie, comme pour un tiers de messe. »>
Certes, mon père, voici une de ces rencontres où le pour et le contre sont bien probables. Car ce que vous me dites ne peut manquer de l’être, après l’autorité de Filiutius et d’Escobar. Mais en le laissant dans sa sphère de probabilité, on pourrait bien, ce me semble, dire aussi le contraire, et l’appuyer par ces raisons. Lorsque l’Eglise permet aux prêtres qui sont pauvres de recevoir de l’argent pour leurs messes, parce qu’il est bien juste que ceux qui servent a l’autel vivent de l’autel, elle n’entend pas pour cela qu’ils échangent le sacrifice pour de l’argent, et encore moins qu’ils se privent eux-mêmes de toutes les grâces qu’ils en doivent tirer les premiers. Et je dirais encore « que les prêtres, selon
« saint Paul, sont obligés d’offrir le sacrifice, pre- « mièrement pour eux-mêmes, et puis pour le peu- « pie ; » et qu’ainsi il leur est bien permis d’en associer d’autres au fruit du sacrifice, mais non pas de renoncer eux-mêmes volontairement à tout le fruit du sacrifice, et de le donner a un autre pour un tiers de messe, c’est-a-dire pour quatre ou cinq sols. En vérité, mon père, pour peu que je fusse grave, je rendrais cette opinion probable. Vous n’y auriez pas grande peine, me dit-il. Elle l’est visiblement. La difficulté était de Lrouver de la probabilité dans le contraire des opinions qui sont manifestement bonnes. Et c’est ce qui n’appartient qu’aux grands hommes. Le père Bauny y excelle. Il y a du plaisir de voir ce savant casuiste pénétrer dans le pour et le contre d’une même question qui regarde encore les prêtres, et trouver raison partout, tant il est ingénieux et subtil.
Il dit en un endroit, c’est dans le traité io, p. 4j4 : * Un ne Peut pas faire une loi qui obligeât « les curés a dire la messe tous les jours, parcs « qu’une telle loi les exposerait indubitablement, « haud dubi'e, au péril de la dire quelquefois en « péché mortel. » Et néanmoins, dans le même traité 10, page 44!» *1 dit: « Que les prêtres qui « ont reçu de l’argent pour dire la messe tous les « jours la doivent dire tous les jours, et qu’ils ne « peuvent pas s’excuser sur ce qu’ils ne sont pas « toujours assez bien préparés pour la dire, parce « qu’on peut toujours faire l’acte de contrition; et « que, s’ils y manquent, c’est leur faute, et non pas « celle de celui qui leur fait dire la messe. » Et pour lever les plus grandes difficultés qui pourraient les en empêcher, il résout ainsi cette question dans le même traité, quest. 3 2, p. 4^7 • « Un prêtre peut-il « dire la messe le même jour qu’il a commis un
8ü SIXIEME LETTRE.
« péché mortel et des plus criminels, en se confes- « sant auparavant? Non, dit Villalobos, a cause de « son impureté. Mais Sancius dit que oui, et sans « aucun péché ; et je tiens son opinion sure, et « qu’elle doit être suivie dans la pratique : et lula « el sajucnda in praxi. »»
Quoi, mon père ! lui dis-je, on doit suivre cette opinion dans la pratique ? Un prêtre qui serait tombé dans un tel désordre, oserait-il s’approcher le même jour de l’autel, sur la parole du père Bauny? Et ne devrait-il pas déférer aux anciennes lois de l’Eglise, qui excluaient pour jamais du sacrifice, ou au moins pour un long temps, les prêtres qui avaient commis des péchés de cette sorte, plutôt que de s’arrêter aux nouvelles opinions des casuistes, qui les y admettent le jour même qu’ils y sont tombés ? Vous n’avez point de mémoire, dit le père. Ne vous appris-je pas l’autre fois que, selon nos pères Cellot et Reginaldus, « on ne doit pas suivre, dans la mo- « raie, les anciens Pères, mais les nouveaux ca- « suistes? » Je m’en souviens bien, lui répondis-je. Mais il y a plus ici, car il y a des lois de l’Eglise. Vous avez raison, me dit-il; mais c’est que vous ne savez pas encore cette belle maxime de nos pères : « Que les lois de l’Eglise perdent leur force quand « on ne les observe plus, cum jam desueludine « abierunl, » comme dit Filiutius, tom. 2, tr. 2 5. n. 33. Nous voyons mieux que les anciens les nécessités présentes de l’Eglise. Si on était si sé-vère a exclure les prêtres de l’autel, vous comprenez bien qu’il n’y aurait pas un si grand nombre de messes. Or la pluralité des messes apporte tant de gloire à Dieu, et d’utilité aux âmes, que j’oserai dire, avec notre père Cellot, dans son livre de la Hiérarchie, pag. 61 1 de l’impression de Rouen, qu’il n’y aurait pas trop de prêtres, « quand non-seulement tous les
St
» hommes et les femmes, 6i cela se pouvait, mais « que les corps insensibles, et les bêtes brutes « mêmes, brûla animait a , seraient changés en « prêtres pour célébrer la messe. »
Je fus si surpris de la bizarrerie de cette imagination, que je ne pus rien dire, de sorte qu’il continua ainsi : Mais en voila assez pour les prêtres ; je serais trop long ; venons aux religieux. Comme leur plus grande difficulté est en l’obéissance qu’ils doivent a leurs supérieurs, écoutez l’adoucissement qu’y apportent nos pères. C’est Castrus Palaüs, de notre Société, Op. inor. p. i, disp. 2, pag. 6 : « Il est « hors de dispute, non esl coniroversia, que le re- « ligieux qui a pour soi une opinion probable n’est « point tenu d’obéir a son supérieur, quoique l’o- « pinion du supérieur soit la plus probable. Car « alors il est permis au religieux d’embrasser celle « qui lui est la plus agréable, quœ si'bi gralior fue- « ri l, comme le dit Sanchez. Et encore que le com- « mandement du supérieur soit juste, cela ne vous « oblige pas de lui obéir : car il n’est pas juste de « tous points et en toutes manières, non undequa- * que juste præcipil, mais seulement probablement ;
« et ainsi vous n’étes engagé que probablement ’a lui « obéir, et vous en êtes probablement dégagé : pro- « habiliter ubligalns et probabililer deobligalus. » Certes, mon père, lui dis-je, on ne saurait trop estimer un si beau fruit de la double probabilité. Elle est de grand usage, me dit— il ; mais abrégeons. Je ne vous dirai plus que ce trait de notre célèbre Molina, en faveur des religieux qui sont chassés de leurs couvents pour leurs desordres. Notre père Escobar le rapporte, tr. 6, ex. y, n. 111, en ces termes:
" Molina assure qu’un religieux chassé de son mo- « nastère n’est point obligé de se corriger pour y
« retourner, et qu’il n’est plus lié par son vœu d’o- « béissance. »
Voila, mon père, lui dis-je, les ecclésiastiques bien a leur aise. Je vois bien que vos casuistes les ont traités favorablement. Ils y ont agi comme pour eux-mêmes. J’ai bien peur que les gens des autres conditions ne soient pas si bien traités. Il fallait que chacun fit pour soi. Jls n’auraient pas mieux fait eux-mêmes, me repartit le père. On a agi pour tous avec une pareille charité, depuis les plus grands jusques aux moindres. Et vous m’engagez, pour vous le montrer, a vous dire nos maximes touchant les valets.
Nous avons considéré, a leur égard, la peine qu’ils < ont, quand ils sont gens de conscience, a servir des t maîtres débauchés. Car s’ils ne font tous les mes- ‘ sages où ils les emploient, ils perdent leur fortune ; et s’ils leur obéissent, ils en ont du scrupule. C’est pour les en soulager que nos vingt-quatre pères, j. tr. 7, ex. 4, n. 223, ont marqué les services qu’ils peuvent rendre en sûreté de conscience. En voici ; quelques-uns : « Porter des lettres et des présents ;
<c ouvrir les portes et les fenêtres ; aider leur maître • « a monter a la fenêtre, tenir l’échelle pendant qu’il « y monte : tout cela est permis et indifférent. Il « est vrai que pour tenir l’échelle, il faut qu’ils ( « soient menacés plus qu’a l’ordinaire, s’ils y man- « quaient. Car c’est faire injure au maître d’une * « maison d’y entrer par la fenêtre. »
Voyez-vous combien cela est judicieux? Jen’at- ! tendais rien moins, lui dis-je, d’un livre tiré des è vingt-quatre jésuites. Mais, aujouta le pcre, notre ' père Bauny a encore bien appris aux valets a rendre 1 tous ces devoirs-l'a innocemment a leurs maîtres, en faisant qu’ils portent leur intention, non pas aux pé- ;
chés dont ils sont les entremetteurs, mais seulement au gain qui leur en revient. C’est ce qu’il a bien expliqué dans sa Somme des péchés, en la page 710 de la première impression : « Que les confesseurs , « dit-il, remarquent bien qu’on ne peut absoudre « les valets qui font des messages desbonnêtes, s’ils « consentent aux péchés de leurs maîtres; mais il « faut dire le contraire, s’ils le font pour leur com- « modité temporelle. » Et cela est bien facile a faire, car pourquoi s’obstineraient-ils a consentir a des péchés dont ils n’ont que la peine ?
Et le même père Bauny a encore établi cette grande maxime en faveur de ceux qui ne sont pas contents de leurs gages. C’est dans sa Somme, pag 2i3 et 214 de la sixième édition. « Les valets qui se plai- « gnent de leurs gages peuvent-ils d’eux-mêmes les « croître en se garnissant les mains d’autant de bien « appartenant a leurs maîtres, comme ils s’imagi- « nent en être nécessaire pour égaler lesdits gages- « a leur peine? Ils le peuvent en quelques rencon- « très, comme lorsqu’ils sont si pauvres en cher- « chant condition qu’ils ont été obligés d’accepter « l’offre qu’on leur a faite, et que les autres valets « de leur sorte gagnent davantage ailleurs. »
Voila justement, mon père, lui dis-je, le passage de Jean d’Alba. Quel Jean d’Alba? dit le père. Que voulez-vous dire? Quoi! mon père, ne vous souvenez-vous plus de ce qui se passa en cette ville l’année 1647? Et où étiez-vous donc alors? J’enseignais, dit-il, les cas de conscience dans un de nos collèges assez éloigné de Paris. Je vois donc bien; mon père, que vous ne savez pas cette histoire; il faut que je vous la dise C’était une personne d’honneur qui la contait l’autre jour en un lieu où j’étais. Il nous disait que ce Jean d’Alba, servant vos pèresdu collège de Clermont delà rue Saint-Jacques, et
n’étant pas satisfait de scs gages, déroba quelque chose pour se récompenser; que vos pères, s’en étant aperçus, le firent mettre en prison, l’accusant de vol domestique, et que le procès en fut rapporté au Châtelet, le sixième jour d’avjil 1647, si j’ai bonne mémoire. Car il nous marqua toutes ces particularités-la, sans quoi a peine l’aurait-on cru. Ce malheureux, étant interrogé, avoua qu’il avait pris quelques plats d’étain a vos pères, mais il soutint qu’il ne les avait pas volés pour cela, rapportant pour sa justification cette doctrine du père Bauny, qu’il présenta aux juges avec un écrit d’un de vos' pères, sous lequel il avait étudié les cas de conscience, qui lui avait appris la même chose. Sur quoi M. de Montrouge, l’un des plus considérés de cette compagnie, dit en opinant : « Qu’il n’était pas « d’avis que, sur des écrits de ces pères, contenant « une doctrine illicite, pernicieuse et contraire â <* toutes les lois naturelles, divines et humaines, « capables de renverser toutes les familles et d’auto- «* riser tous les vols domestiques, on dut absoudre « cet accusé. Mais qu’il était d’avis que ce trop fi- « dèle disciple fut fouetté devant la porte du col- « lège, par la main du bourreau, lecpiel en même * temps brûlerait les écrits de ces pères traitant du « larcin, avec défense â eux de plus enseigner une « telle doctrine, sur peine de la vie. »
On attendait la suite de cet avis, qui fut fort approuvé, lorsqu’il arriva un incident qui fit remettre le jugement de ce procès. Mais cependant le prisonnier disparut, on ne sait comment, sans qu’on parlât plus de cette affaire-la; de sorte que Jean d’ Alba sortit, et sans rendre sa vaisselle. Voila ce qu’il nous dit, et il ajoutait a cela que l’avis de M. Montrouge est aux registres du Châtelet, où chacun le peut voir. Nous prîmes plaisir ace conte.
A quoi vous amusez-vous? dit le père. Qu*est-ce que tout cela signifie? Je vous parle des maximes de nos casuistes; j’étais prêt a vous parler de celles qui regardent les gentilshommes, et vous m’interrompez par des histoires hors de propos. Je ne vous le disais qu’en passant, lui dis-je, et aussi pour vous avertir d’une chose importante sur ce sujet, que je trouve que vous avez oubliée en établissant votre doctrine de la probabilité. Eh quoi! dit le père, que pourrait-il y avoir de manque après que tant d’habiles gens y ont passé? C’est, lui répondis-je, que vous avez bien mis ceux qui suivent vos opinions probables, en assurance a l’égard de Dieu et delà conscience : car, a ce que vous dites, on est en sûreté de ce côté-la en suivant un docteur grave. Vous les avez encore mis en assurance du côté des confesseurs : car vous avez obligé les prêtres a les absoudre sur une opinion probable, a peine de péché mortel. Mais vous ne les avez point mis en assurance du côté des juges; de sorte qu’ils se trouvent exposés au fouet et a la potence en suivant vos probabilités. C’est un défaut capital que cela. Vous avez raison, dit le père, vous me faites plaisir. Mais c’est que nous n’avons pas autant de pouvoir sur les magistrats que sur les confesseurs, qui sont obligés de se rapporter a nous pour les cas de conscience : car c’est nous qui en jugeons souverainement. J’entends bien, lui dis-je; mais si d'une part vous êtes les juges des confesseurs, n’êtes-vous pas de l’autre les confesseurs des juges ? Votre pouvoir est de grande étendue : obligez-les d’absoudre les criminels qui ont une opinion probable, a peine d’être exclus des sacrements; afin qu’il n’arrive pas, au grand mépris et scandale de la probabilité, que ceux que vous rendez innocents dans la théorie soient fouettés ou pendus dans la pratique. Sans cela, comment trou-
veriez-vous des disciples? Il y faudra songer, me dit-il; cela n’est pas a négliger. Je le proposerai à notre père Provincial. Vous pouviez néanmoins réserver cet avis a un autre temps, sans interrompre ce que j’ai a vous dire des maximes que nous avons établies en faveur des gentilshommes, et je ne vous les apprendrai qu’a la chavge que vous ne me ferez plus d'histoires.
Voila tout ce que vous aurez pour aujourd’hui ; car il faut plus d’une lettre pour vous mander tout ce que j’ai appris en une seule conversation. Cependant je suis, etc.
De la méthode de diriger V intention, selon les casais Les. De la permission qu'ils donnent de tuer pour la défense de l'honneur et des biens , et qu’ils étendent jusqu aux prêtres et aux religieux. Question curieuse, proposée pue Caratnuèl, savoir s: il est permis aux jésuites de tuer les jansénistes.
De Paris, ce 2 5 avril i656.
Monsieur ,
Après avoir apaisé le bon père dont j’avais un peu troublé le discours par l’histoire de Jean d’Alba, il le reprit sur l’assurance que je lui donnai de ne lui en plus faire de semblables; et il me parla des maximes de ses casuistes touchant les gentilshommes, à peu près en ces termes :
Vous savez, me dit-il, que la passion dominante des personnes de cette condition est ce point d’honneur qui les engage a toute heure a des violences qui paraissent bien contraires a la piété chrétienne ; de sorte qu’il faudrait les exclure presque tous de nos confessionnaux , si nos pères n’eussent un peu relâché de la sévérité de la religion pour s’accommoder a la faiblesse des hommes. Mais, comme ils voulaient demeurer attachés a l’évangile par leur devoir envers Dieu, et aux gens du monde par leur charité pour le prochain, ils ont eu besoin de toute leur lumière pour trouver des expédients qui tempérassent les choses avec tant dejuslesse, qu’on pût
maintenir et réparer son honneur par les moyens dont on sc sert ordinairement dans le monde, sans blesser néanmoins sa conscience ; afin de conserver tout ensemble deux choses aussi opposées en apparence, que la piété et l’honneur.
Mais autant que ce dessein était utile, autant l’exécution en était pénible. Car je crois que vous voyez assez la grandeur et la difficulté de cette entreprise. Elle m’étonne, lui dis-je assez froidement. Elle vous étonne? me dit-il. Je le crois, elle en étonnerait bien d’autres. Ignorez-vous que d’une part la loi de l’évangile ordonne « de ne point rendre le mal pour le « mal, et d’en laisser la vengeance a Dieil ? » Et que de l’autre les lois du monde défendent de souffrir les injures, sans en tirer raison soi-même, et souvent par la mort de ses ennemis? Avez-vous jamais rien vu qui paraisse plus contraire? Et cependant, quand je vous dis que nos pères ont accordé ces choses, vous me dites simplement que cela vous étonné. Je ne m’expliquais pas assez, mon père. Je tiendrais la chose impossible, si, après ce que j’ai vu de vos pères, je ne savais qu’ils peuvent faire facilement ce qui est impossible aux autres hommes. C’est ce qui me fait croire qu’ils en ont bien trouvé quelque moyen , que j’admire sans le connaître , et que je vous prie de me déclarer.
Puisque vous le prenez ainsi, me dit-il, je ne puis vous le refuser. Sachez donc que ce principe merveilleux est notre grande méthode de diriger l'inlentiori , dont l’importance est telle dans notre morale, que j’oserais quasi la comparer a la doctrine de la probabilité. Vous en avez vu quelques traits en passant, dans de certaines maximes que je vous ai dites. Car, lorsque je vous ai fait entendre comment les valets peuvent faire en conscience de certains messagos fâcheux, n’am-vous pas pris garde que
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c’était seulement en détournant leur intention du mal dont ils sont les entremetteurs, pour la porter au gain qui leur en revient ? Voila ce que c’est que diriger U intention. Et vous avez vu de même que ceux qui donnent de l’argent pour des bénéfices seraient de véritables simoniaques sans une pareille diversion. Mais je veux maintenant vous faire voir cette grande méthode dans tout son lustre sur le sujet de l’homicide, qu’elle justifie en mille rencontres , afin que vous jugiez par un tel effet tout ce qu’elle est capable de produire. Je vois déjà, lui dis-je, que par-la tout sera permis, rien n’en échappera. Vous allez toujours d’une extrémité 'a l’autre, répondit le père; corrigez- vous de cela. Car, pour vous témoigner que nous ne permettons pas tout , sachez que , par exemple, nous ne souffrons jamais d’avoir l’intention formelle de pécher pour le seul dessein de pécher ; et que quiconque s’obstine a n’avoir point d’autre fin dans le mal que le mal même, nous rompons avec lui; cela est diabolique : voila qui est sans exception d’àge, de sexe, de qualité. Mais quand on n’est pas dans cette malheureuse disposition , alors nous essayons de mettre en pratique notre méthode de diriger V intention , qui consiste à se proposer pour fin de ses actions un objet permis. Ce n’est pas qu’autantqu’il est en notre pouvoir, nous ne détournions les hommes des choses défendues; mais, quand nous ne pouvons pas empêcher l’action, nous purifions au moins l’intention ; et ainsi nous corrigeons le vice du moyen par la pureté de la fin.
Voila par où nos pères ont trouvé moyen de permettre les violences qu’on pratique en défendant son honneur. Car il n’y a qu’a détourner son intention du désir de vengeance, qui est criminel, pour la porter au désir de défendre son honneur, qui est permis selon nos pères. Et c’est ainsi qu’ils accomplissent tous
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leurs devoirs envers Dieu et envers les hommes. Car ils contentent le monde en permettant les actions; et ils satisfont à l’évangile en purifianlles intentions. Voila ce que les anciens n’ont point connu; voila ce qu’on doit a nos pères. Le comprenez-vous maintenant? Fort Lien, lui dis-je. Vous accordez aux hommes l’effet extérieur et matériel de l’action, et vous donnez a Dieu ce mouvement intérieur et spirituel de l’intention ; et, par cet équitable partage, vous alliez les lois humaines avec les divines. Mais, mon père, pour vous dire la vérité, je me défie un peu de vos promesses, et je doute que vos auteurs en disent autant que vous. Vous me faites tort, dit le père; je n’avance rien que je ne prouve, et par tant de pas- • sages, que leur nombre, leur autorité et leurs raisons vous rempliront d’admiration.
Car, pour vous faire voir l’alliance que nos pères ont faite des maximes de l’évangile avec celles du f monde, par.cette direction d’intention, écouteznotre père Reginaldus, in praxis liv. 21, num. 62, p. 260.
« 11 est défendu aux particuliers de se venger. Car «* saint Paul dit aux Rom. ch. 12 : Ne rendez a per- « sonne le mal pour le mal ; et l’Eccl. ch. 28 : Celui « qui veut se venger attirera sur soi la vengeance de « Dieu, et ses péchés ne seront point oubliés. Outre « tout ce qui est dit dans l’évangile, du pardon des « offenses, comme dans les chapitres 6 et 18 de saint • « Mathieu. » Certes, mon père, si après cela il dit ' autre chose que ce qui est dans l’Ecriture, ce ne sera pas manque de le savoir. Que conclut-il donc enfin? ‘ Le voici, dit-il : « De toutes ces choses, il paraît « qu’un homme de guerre peut sur l heure même « poursuivre celui qui l’a blesse; non pas, a la vérité,
« avec l’intention de rendre le mal pourle mal, mais <
- avec celle de conserver son honneur : Non uL ma-
- Uim pro malor cddal, sed uLconseroel honorem. »
Voyez-vous comment ils ont soin de défendre d’avoir l’intention de rendre le mal pour le mal, parce que l’Ecriture le condamne? Ils ne l’ont jamais souffert. VoyezLessius, de Just. liv. 2, c. g, d. 1 2, n. 7g. « Celui qui a reçu un soufflet ne peut pas avoir l’in- « tention de s’en venger; mais il peut bien avoir « celle d’éviter l’infamie, et pour cela de repousser •« a l’instant cette injure, et même a coups d’épée :
« eLiani curn gladio. » Nous sommes si éloignés de souffrir qu’on ait le dessein de se venger de ses ennemis, que nos pères ne veulent pas seulement qu’on leur souhaite la mort par un mouvement de haine. Voyez notre père Escobar, tr. 5, ex. 5, 11. « Si
« votre ennemi est disposé a vous nuire, vous ne de- « vez pas souhaiter sa mort par un mouvement de ** haine, mais vous le pouvez bien faire pour éviter « votre dommage. »> Car cela est tellement légitime avec cette intention, que notre grand Hurtado de Mendoza dit : « Qu’on peut prier Dieu de faire « promptement mourir ceux qui se disposent a nous « persécuter, si on ne le peut éviter autrement » C’est au livre de Spe , vol. 2 , d. i5, sect. 4»
Mon révérend père, lui dis-je, l’Eglise a bien oublié de mettre une oraison a cette intention dans ses prières. Un n’y a pas mis, me dit-il, tout ce qu’on peut demander a Dieu. Outre que cela ne se pouvait pas; car cette opinion-la est plus nouvelle que le bréviaire : vous n’êtes pas bon chronologiste. Mais, sans sortir de ce sujet, écoutez encore ce passage de notre père Gaspar Hurtado, de Sub. pecc. diff. g, cité par Diana, p. 5, tr. 14, T. gg. C’est l’un des vingt-quatre pères d’Escobar. « Un bénéficier peut, « sans aucun péché mortel , désirer la mort de celui « qui a une pension sur son bénéfice ; et un fils celle « de son père, et se réjouir quand elle arrive, pourvu
SEPTIEME t.ETTEE.
« que ce ne soit que pour le bien qui lui en reyient,
« et non pas par une haine personnelle. »
O mon père, lui dis-je, voila un beau fruit de la direction d’intention! Je vois bien qu’elle est de grande étendue. Mais néanmoins il y a de certains cas dont la résolution serait encore difficile, quoique fort nécessaire pour les gentilshommes. Proposez-les pourvoir, dit le père. Montrez-moi, lui dis-je, avec toute cette direction d’intention, qu’il soit permis de se battre en duel. Notre grand Hurtado de Mendoza, dit le père , vous y satisfera sur l’heure, dans ce passage que Diana rapporte, pag. 5, tr. 14, r. 99.
« Si un gentilhomme qui est appelé en duel est connu « pour n’être pas dévot, et que les péchés qu’on lui « voit commettre a toute heure sans scrupule fassent « « aisément juger, que, s’il refuse le duel, ce n’est pas « par la crainte de Dieu, mais par timidité; et qu’ainsi *< on dise de lui que c’est une poule et non pas un « homm e^gallina et non vir, il peut, pour conserver ç « son honneur, se trouver au lieu assigné, non pas « véritablement avec l’intention expresse de se battre « en duel, mais seulement avec celle de se défendre,
« si celui qui l’a appelé l’y vient attaquer injuste- « ment. Et son action sera toute indifférente d’elle- « même. Car quel mal y a-t-il d’aller dans un champ,
« de s’y promener en attendant un homme, et de se * « défendre si on l’y vient attaquer ? Et ainsi il ne « pèche en aucune manière, puisque ce n’est point £ « du tout accepter un duel, ayant l’intention dirigée . « a d’autres circonstances. Car l’acceptation du duel < « consiste en l’intention expresse de se battre, la- « quelle celui-ci n’a pas. »
Vous ne m’avez pas tenu parole, mon père. Ce n’est pas la proprement permettre le duel ; au contraire, il le croit tellement défendu, que , pour le i rendre permis, il évite de dire que c’en soit un. Ho!
SEPTIEME LETTRE. g3
ho ! dit le père, vous commencez a pénétrer: j’en suis ravi. Je pourrais dire néanmoins qu’il permet en cela tout ce que demandent ceux qui se battent en duel. Mais, puisqu’il faut vous répondre juste, notre père Eayman le fera pour moi, en permettant le duel en mots propres, pourvu qu’on dirige son intention a l’accepter seulement pour conserver son honneur ou sa fortune. C’est au livre 3, p. 3,c. 3, n. 2 et 3. «Si « un soldat a l’armée, ou un gentilhomme à la cour,
« se trouve en état de perdre son honneur ou sa for- « tune, s’il n’accepte un duel, je ne vois pas que l’on « puisse condamner celui qui le reçoit pour se dé- « fendre. » Petrus Hurtado dit la même chose, au rapport de notre célèbre Escobar , au tr. 1 , ex. 7 , n. q(3 et 98; il ajoute ces paroles de Hurtado : « Qu’on « peut se battre en duel pour défendre même son « bien, s’il n’y a que ce moyen de le conserver; parce « que chacun ale droit de défendre son bien, et même « par la mort de ses ennemis. » J’admirai sur ees passages de voir que la piété du roi emploie sa puissance a défendre et a abolir le duel dans ses états , et que la piété des jésuites occupe( leur subtilité a le permettre et à l’autoriser dans l’Eglise. Mais le bon père était si en train, qu’on lui eut fait tort de l’arrêter, de sorte qu’il poursuivit ainsi : Entin, dit-il,
1 Sanchez ( voyez un peu quels gens je vous cite ! ) passe outre. Car il permet non-seulement de rece- , voir, mais encore d’offrir le duel, en dirigeant bien son intention.' Et notre Escobar le suit en cela au | même lieu, n. gj. Mon père , lui dis-je, je le quitte j si cela est; mais je ne croirai jamais qu’il l’ait écrit, j si je ne le vois. Lisez-le donc vous-même, me dit-il; i et je lus en effet ces mots dans la Théologie morale de Sanchez, liv. 2, c. 3g, n. 7 : « Il est bien raison- « nable de dire qu’un homme peut se battre en duel « pour sauver sa vie , son honneur , ou son bien en
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« une quantité considérable, lorsqu’il est constant « qu’on les lui veut ravir injustement par des pro- « cès et des chicaneries, et qu’il n’y a que ce seul « moyen de les conserver. Et Navarrus dit fort bien « qu’en cette occasion il est permis d’accepter et « d’offrir le duel ; Lice t accep lare et offerte duel! uni. « Et aussi qu’on peut tuer en cachette son ennemi. « Et même , en ces rencontres-la, on ne doit point « user de la voie du duel, si on peut tuer en cachette « son homme, et sortir par-la d’affaire. Car, parce « moyen, on évitera tout ensemble, et d’exposer sa « vie dans un combat, et de participer au péché que « notre ennemi commettrait par un duel. »
Voila, mon père, lui dis-je, un pieux guet-apens : mais, quoique pieux, il demeure toujours guetapens, puisqu’il est permis de tuer son ennemi en trahison. Vous ai-je dit, répliqua le père, qu’on peut tuer en trahison? Dieu m’en garde! Je vous dis qu’on peut tuer en cachette, et de la vous concluez qu’on peut tuer en trahison, comme si c’était la même chose. Apprenez d’Escobar, tr. 6, ex. 4, n. 26, ce que c’est que tuer en trahison, et puis vous parlerez. « On appelle tuer en trahison, quand « on tue celui qui ne s’en défie en aucune manière. « Et c’est pourquoi celui qui tue son ennemi n’est « pas dit le tuer en trahison, quoique ce soit par « derrière, ou dans une embûche : Liccl per insi- « dias, aul à lergo percutial. » Et au même traité, n. 56, « Celui qui lue son ennemi avec lequel il s’é- « tait réconcilié, sous promesse de ne plus attenter « a sa vie, n’est pas absolument dit le tuer en trahi- « son, a moins qu’il n’y eût entre eux une amitié « bien étroite : arclior amicilia. »
Vous voyez par-la que vous ne savez pas seulement ce que les termes signifient, et cependant vous parlez comme un docteur. J’avoue, lui dis-je, que
cela m’est nouveau ; et j’apprends de cette définition qu’on n’a peut-être jamais tué personne en trahison. Car on ne s’avise guère d’assassiner que ses ennemis. Blais, quoi qu’il en soit, on peut donc, i selon Sanchez, tuer hardiment, je ne dis plus, en trahison, mais seulement par derrière, ou dans une embûche, un calomniateur qui nous poursuit en justice? Oui, dit le père, mais en dirigeant bien l’intention; vous oubliez toujours le principal. Et c’est ce que B'Iolina soutient aussi, tom. 4i tr* 3, disp, i 2.
1 Et même, selon notre docte Reginaldus, liv. 21,
! cap. 5, n. : « On peut tuer aussi les faux témoins « qu’il suscite contre nous. » Et enfin, selon nos grands et célèbres pères Tannerus et Emmanuel Sa, on peut de même tuer et les faux témoins et le juge, s’il est de leur intelligence. Voici ces mots, tr. 3, disp. 4, quest. 8, n. 83 : « Sotus, dit-il, et Lessius « disent qu’il n’est pas permis de tuer les faux té- « moins et le juge qui conspirent a faire mourir un « innocent ; mais Emmanuel Sa, et d’autres au- « teurs ont raison d’improuver ce sentiment-la, au « moins pour ce qui touche la conscience. » Et il confirme encore, au même lieu, qu’on peut tuer et témoins et juge.
Blon père, lui dis-je, j’entends maintenant assez bien votre principe de la direction d’intention; mais j’en veux bien entendre aussi les conséquences, et tous les cas où cette méthode donne le pouvoir de tuer. Reprenons donc ceux que vous m’avez dits, de peur de méprise ; car l’équivoque serait ici dan gereuse. 11 ne faut tuer que bien a propos, et sur bonne opinion probable. Vous m’avez donc assuré qu’en dirigeant bien son intention, on peut, selon vos pères, pour conserver son honneur, et même son bien, accepter un duel, l’offrir quelquefois, tuer en cachette un faux accusateur, et ses témoins avec lui.
et encore le juge corrompu qui les favorise; et vous m’avez dit aussi que celui qui a reçu un sou filet peut, sans se venger, le réparer a coups d’épée. Mais, mon père, vous ne m’avez pas dit avec quelle mesure. On ne s’y peut guère tromper, dit le père ; car on peut aller jusqu’à le tuer. C’est ce que prouve fort bien notre savant Henriquez, liv. i4, c. io, n. 3, et d’autres de nos pères rapportés par Escobar, tr. i, ex. y., n. 4^, en ces mots : « On peut tuer « celui qui a donné un soufflet, quoiqu'il s’enfuie, 1 « pourvu qu’on évite de le faire par haine ou par « vengeance, et que par-la on ne donne pas lieu à ;
« des meurtres excessifs et nuisibles à l’état. Et la « raison en est, qu’on peut ainsi courir après son « honneur, comme après du bien dérobé. Car en- t « core que votre honneur ne soit pas entre les mains *• de votre ennemi, comme seraient des hardes qu’il , « vous aurait volées, on peut néanmoins le recou- « vrer en la même manière, en donnant des marques <■! « de grandeur et cP auto rite, et s’acquérant par-là *> l’estime des hommes. Et en effet, n’est-il pas « véritable que celui qui a reçu un soufflet est ré- « puté sans honneur, jusqu’à ce qu’il ait tué son « ennemi. » Cela me parut si horrible, que j eus peine à me retenir; mais, pour savoir le reste, je le laissai continuer ainsi. Et même, dit-il, on peut, < pour prévenir un soufflet, tuer celui qui le veut donner, s’il n’y a que ce moyen de l’éviter. Cela est i commun dans nos pères. Par exemple, Azor, Inst, inor. part 3, p. io5. (C’est encore l’un des vingtquatre vieillards.) « Est-il permis à un homme < « d’honneur de tuer celui qui lui veut donner un « soufflet, ou un coup de bâton? Les uns disent que « non; et leur raison est que la vie du prochain est « plus précieuse que notre honneur : outre qu’il y a « de la cruauté à tuer un homme pour éviter seule-
SEPTIEME LETTRE. , g*
* ment un soufflet. Mais les autres disent que cela «. est permis; et certainement je le trouve probable, « quand on ne peut l’éviter autrement. Car sans « cela l’honneur des innocents serait sans cesse ex- « posé a la malice des insolents. » Notre grand Filiutius, de même, t. 2, tr. 2g, c. 3, n. 5o ; et le P. Héreau, dans ses écrits de l’Homicide; Hurtado de Mendoza, in. 2, 2, disp. 170, sect. 16, §. 1 3 j ; et Bécan, Sont. tom. 1, q. 64, de Homicid. Et nos pères Flahaud et Lecourt, dans leurs écrits que l’université, dans sa troisième requête, a rapportés tout au long pour les décrier, mais elle n’y a pas réussi, et Escobar, au même lieu, n. 48, disent tous les mêmes choses. Enfin cela est si généralement soutenu, que Lessius le décide comme une chose qui n’est contestée d’aucun casuiste, 1. 2, c.g, n. 76. Car il en apporte un grand nombre qui sont de cette opinion, et aucun qui soit contraire; et même il allègue, n. 77, Pierre Navarre, qui, parlant généralement des affronts, dont il n’y en a point de plus sensible qu’un soufflet, déclare que, selon le consentement de tous les casuistes, ex senlenliâ omnium licel cunLumelioswn occidere, si ali 1er ea injuria arceri ncquil. En voulez-vous davantage?
Je l’en remerciai, car je n’en avais que trop entendu. Mais, pour voir jusqu’où irait une si damnable doctrine, je lui dis : Mais, mon père, ne sera-t-il point permis de tuer pour un peu moins? Ne saurait-on diriger son intention en sorte qu’on puisse tuer pour un démenti? Oui, dit le père, et selon notre père Baldelle, liv. 3, disp. 2.4, n. 24, rapporté par Escobar au même lieu, n. 49 : « Il est « permis de tuer celui qui vous dit, Vous avez « menti, si on ne peut le réprimer autrement. » Et on peut tuer de la même sorte pour des médisances, selon nos pères. Car Lessius, que le père Héreau
entre autres suit mot a mot, dit, au lieu déjà cité « Si vous tâchez de ruiner ma réputation par de»
« calomnies devant Les personnes d’honneur, et que « je ne puisse l’éviter autrement qu’en vous tuant,
« le puis-je faire? Uui, selon des auteurs modernes, h et même encore que le crime que vous publiez « soit véritable, si toutefois il est secret, en sorte « que vous ne puissiez le découvrir selon les voies n delà justice; et en voici la preuve. Si vous me « voulez ravir l’honneur en me donnant un soufflet,
« je puis l’empêcher par la force des armes : donc la « même défense est permise quand vous me voulez « faire la même injure avec la langue. De plus, on « peut empêcher les affronts : donc on peut empê- « cher les médisances. Enfin l’honneur est plus « cher que la vie. Or on peut tuer pour défendre sa « vie : donc on peut tuer pour défendre son bon- « neur. »
Voila des arguments en forme. Ce n’est pas la t discourir, c’est prouver. Et enfin ce grand Lessius montre au même endroit, n. 78, qu’on peut tuer i même pour un simple geste, ou un signe de mépris.
« On peut, dit-il, attaquer et ôter l’honneur en « plusieurs manières, dans lesquelles la défense « paraît bien juste; comme si on veut donner un « coup de bâton, ou un soufflet, ou si on vrut « nous faire affront par des paroles ou par des « signes : sive per signa. » ^
O mon père! lui dis-je, voila tout ce qu’on peut cf souhaiter pour mettre l’hûnneur a couvert ; mais la vie est bien exposée, si, pour de simples médisances, ou des gestes désobligeants, on peut tuerie monde en conscience. Cela est vrai, me dit-il ; mais, comme ‘ nos pères sont forts circonspects, ils ont trouvé â propos de défendre de mettre cette doctrine en ; usage en ces petites occasions. Car ils disent au
moins « qu’a peine doit-on la pratiquer : practich n vix probari prolesl. » Et ce n’a pas été sans raison, la voici. Je la sais bien, lui dis-je: c’est parce que la loi de Dieu défend de tuer. Ils ne le prennent pas par-là, me dit le père : ils le trouvent permis en conscience, et en ne regardant que la vérité en ellemême. Et pourquoi le défendent-ils donc ? Ecoutezle, dit-il. C’est parce qu’on dépeuplerait un état en moins de rien, si on en tuait tous les médisants. Apprenez-le de notre Reginaldus, liv. 21, n. 63, pag. 260 : « Encore que cette opinion qu’on peut « tuer pour une médisance ne soit pas sans proba- « bilité dans la théorie, il faut suivre le contraire « dans la pratique. Car il faut toujours éviter le « dommage de l’état dans la manière de se défendre. « Or il est visible qu’en tuant le monde de cette « sorte, il se ferait un trop grand nombre de nieur- « très. » Lessius en parle de même au lieu déjà cité. « Il faut prendre garde que l’usage de cette maxime •« ne soit nuisible a l’état : car alors il ne faut pas le «* permettre : Lune enim non esL parmi LLendus. » Quoi! mon père, ce n’est donc ici qu’une défense de politique, et non pas de religion? Peu de gens s’y arrêteront, et surtout dans la colère. Car il pourrait être assez probable qu’on ne fait point de tort a l’état de le purger d’un méchant homme. Aussi, dit-il, notre père Filiutius joint a cette raison-là une autre bien considérable, tr. ?.g, c. 3, n. 5i. « C’est qu’on serait puni en justice, en tuant « le monde pour ce sujet. » Je vous le disais bien, mon père, que vous ne feriez jamais rien qui vaille, tant que vous n’auriez point les juges de votre côté. Les juges, dit le père, qui ne pénètrent pas dans les consciences, ne jugènt que par le dehors de l’action, au lieu que nous regardons principalement à l’intention. Et de là vient que nos maximes sont quelque-
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lois un peu différentes des leurs. Quoi qu’il en soit, mon père , il se conclut fort bien des vôtres qu’en évitant les dommages de l’état, on peut tuer les médisants en sûreté de conscience, pourvu que ce soit en sûreté de sa personne.
Mais, mon père, après avoir si bien pourvu h l’honneur, n’avez-vous rien fait pour le bien? Je sais qu’il est de moindre considération, mais il n’importe. 11 me semble qu’on peut bien diriger son intention a tuer pour le conserver. Oui, dit le père , et je vous en ai touche quelque chose qui vous a pu donner cette ouverture. Tous nos casuistes s’y accordent, et même on le permet, « encore que l’on ne « craigne plus aucune violence de ceux qui nous « ôtent notre bien, comme quand ils s’enfuient. » Azor, de notre Société, le prouve pag. 3, 1. 2, c. 1, q. 20.
Mais, mon père, combien faut-il que la chose vaille pour nous porter a cette extrémité? « Il faut, ,1 « selon Reginaldus , l. 21, c. 5. n. 66, et Tannerus,
« in 2 , 2 , disp. 4 1 q- 8, d. 4 » n . 69 , que la chose ; « soit de grand prix au jugement d’un homme pru- « dent. » Et Layman et Filiutius en parlent de même. Ce n’est rien dire, mon père : où ira-t-on chercher un homme prudent, dont la rencontre est si rare, pour faire cetle estimation? Que ne déterminent-ils exactement la somme? Comment, dit le père, était-il si facile, a votre avis, de comparer la j yie d’un homme et d’un chrétien a de l’argent? C’est *>. ici où je veux vous faire sentir la nécessité de nos casuistes. Cherchez-moi dans tous les anciens Pères ? pour combien d’argent il est permis de tuer un homme. Que vous diront-ils? sinon, ISon occides:
» Vous ne tuerez point. » Et qui a donc osé déterminer cette somme? répondis-je. C’est, me dit-il, ROtre grand et incomparable Molina , la gloire de
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notre Société , qui , par sa prudence inimitable , l’a estimée « a six ou sept ducats, pour lesquels il assure « qu’il est permis de tuer, encore que celui qui les « emporte s’enfuie, » C’est en son t,. 4» tr- 3, disp. 16, d. 6. Et il dit de plus au même endroit « qu’il n’oserait condamner d’aucun péché un hom- « me qui tue celui qui lui veut ôter une chose de la « valeur d’un écu, ou moins : unius aurei, vel mix noris adhuc valons. » Ce qui a porté Escobar a établir cette règle générale, n. 44» “ Que régulière- « ment on peut tuer un homme pour la valeur d’un « écu, selon Molina. »
O mon père ! d’où Molina a-t-il pu être éclairé pour déterminer une chose de cette importance sans aucun secours de l’Ecriture, des conciles, ni des Pères ? Je vois bien qu’il a eu des lumières bien particulières et bien éloignées de saint Augustin sur l’homicide, aussi bien que sur la grâce. Me voici bien savant sur ce chapitre; et je connais parfaitement qu’il n’y a plus que les gens d’Eglise qui s’abstiendront de tuer ceux qui leur feront tort en leur honneur, ou en leur bien. Que voulez-vous dire? répliqua le père. Cela serait-il raisonnable , a votre avis , que ceux qu’on doit le plus respecter dans le monde fussent seuls exposés a l’insolence des méchants ? Nos pères ont prévenu ce désordre. Car Tannerus, t. 2, d. 4, q. 8, d. 4, n. 76, dit : « Qu’il est permis aux « ecclésiastiques, et aux religieux mêmes , de tuer, « pour défendre non-seulement leur vie , mais aussi « leur bien , ou celui de leur communauté : » Molina, qu’Escobar rapporte , n. 4-3; Bécan, in 2 , 2, t. 2, q. 7, de Hoin. concl. 2, n. 5; Reginaldus» 1. 2t, c. 5, n. 68 ; Layman , 1. 3 , tr. 3 , p. 3 , c. 3 , n. 4 ; Lessius, 1. 2 , c. 9, d. 1 1, n. 72 , et les autres., se servent tous des mêmes paroles.
Et même, selon notre célèbre P. Lamy, il est per-
mis aux prêtres et aux religieux de prévenir ceux qui les veulent noircir par des médisances, en les tuant pour les en empêcher. Mais c’est toujours en dirigeant bien l’intention. Voici ses termes, t. 5, disp. 36, n. i 1 8 : « Il est permis à un ecclésiasti- « que, ou a un religieux, de tuer un calomniateur « qui menace de publier des crimes scandaleux de « sa communauté, ou de lui même, quand il n’y a «• que ce seul moyen de l’en empêcher, comme s’il « est prêt a répandre ses médisances si on ne le tue « promptement. Car, en ce cas, comme il serait per- « mis a ce religieux de tuer celui qui lui voudrait « ôter la vie, il lui est permis aussi de tuer celui qui «« lui veut ôter l’honneur, ou celui de sa commu- « nauté, de la même sorte qu’aux gens du monde. » t Je ne gavais pas cela, lui dis-je, et j’avais cru simplement Le contraire sans y faire de réflexion, sur ce que j’avais ouï dire que l’Eglise abhorre tellement le sang, qu’elle ne permet pas seulement aux juges ec- ( clésiastiques d’assister aux jugements criminels. Ne vous arrêtez pas a cela, dit-il; notre père Lamy prouve fort bien cette doctrine, quoique, par un trait d’humilité bienséant a ce grand homme, il la soumette aux lecteurs prudents. Et Caramuel, notre illustre défenseur, qui la rapporte dans sa 'J'héologie " fondamentale t p. 543, la croit si certaine, qu’il 1 soutient que « le contraire n’est pas probable » et il en tire des conclusions admirables, comme celle-ci , [
qu’il appelle « la conclusion des conclusions, con- • « clu ionum eonclusio : Qu’un prêtre non-seule- - ment peut, en de certaines rencontres, tuer un ca - \
« lomniateur, mais encore qu’il y en a où il le doit « faire : eliam alir/uando debet occidere. » Il examine plusieurs questions nouvelles sur ce principe; par exemple celle-ci : Savoir si les jésuites peuvent i tuer les jansénistes ? Voila, mon père, m’écriai-je.
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un point.de théologie bien surprenant! et je tiens les jansénistes déjà morts par la doctrine du père Lamy. Vous voila attrapé, dit le père : Caramuel conclut le contraire des mêmes principes. Et comment cela, mon père? Parce, me dit-il, qu’ils ne nuisent pas a notre réputation. Voici ses mots, n. 1146 et ii47» P- 547 et 548. « Les jansénistes « appellent les jésuites pélagiens; pourra-t-on les <* tuer pour cela ? Non, d’autant que les jansénistes •> n’obscurcissent non plus l’éclat de la Société ~ qu’un hibou celui du soleil; au contraire, ils l’ont « relevée, quoique contre leur intention : occidi « non yossunl , quia nocere non poluerunl. *>
Hé quoi ! mon père, la vie des jansénistes dépend donc seulement de savoir s’ils nuisent a votre réputation? Je les tiens peu en sûreté, si cela est. Car, s’il devient tant soit peu probable qu’ils vous fassent tort, les voila tuables sans difficulté. Vous en ferez un argument en forme ; et il n’en faut pas davantage avec une direction d’intention pour expédier un homme en sûreté de conscience. O qu’heureux sont les gens qui ne veulent pas souffrir les injures d’être instruits en cette doctrine! Mais que malheureux sont ceux qui les offensent! En vérité, mon père, il vaudrait autant avoir affaire a des gens qui n’ont point de religion qu’à ceux qui en sont instruits jusqu’à cette direction. Car enfin l’intention de celui qui blesse ne soulage point celui qui est blessé. Il ne s’aperçoit point de celte direction secrète, et il ne sent que celle du coup qu’on lui porte. Et je ne sais même si on n’aurait pas moins de dépit de se voir tuer brutalement par des gens emportés que de se sentir poignarder consciencieusement par des gens dévots.
T out de bon , mon père , je suis un peu surpris de tou t ceci; et ces questions du père Lamy cl de.
Caramuel ne me plaisent point. Pourquoi? dit le père : êtes-vous janséniste? J’en ai une autre raison, lui dis-je. C’est que j’écris de temps en temps a un de mes amis de la campagne ce que j’apprends des maximes de vos pères. Et quoique je ne fasse que rapporter simplement et citer fidèlement leurs paroles, je ne sais néanmoins s’il ne se pourrait pas rencontrer quelque esprit bizarre qui, s’imaginant que cela vous fait tort, ne tirât de vos principes quelque méchante conclusion. Allez, me dit le père, il ne vous en arrivera point de mal, j’en suis garant. Sachez que ce que nos pères ont imprimé eux-mêmes, et avec l’approbation de nos supérieurs, n’est ni mauvais, ni dangereux a publier.
Je vous écris donc sur la parole de ce bon père; mais le papier me manque toujours, et non pas les passages. Car il y en a tant d’autres, et de si forts, qu’il faudrait des volumes pour tout dire. Je suis, etc.
Maximes corrompues des casuisles touchant les juges, les usuriers , le contrat Mohalra , les banqueroutiers , les restitutions , etc. Diverses extravagances des mêmes casuisies .
De Paris , ce 28 mai i656.
Monsieur ,
Vous ne pensiez pas que personne eût la curiosité de savoir qui nous sommes; cependant il y a des gens qui essaient de le deviner, mais ils rencontrent mal. Les uns me prennent pour un docteur de Sorbonne : les autres attribuent mes lettres a quatre ou cinq personnes, qui, comme moi, ne sont ni prêtres, ni ecclésiastiques. Tous ces faux soupçons rixe font connaître que je n’ai pas mal réussi dans le dessein que j’ai eu de n’être connu que de vous, et du bon père qui souffre toujours mes visites, et dont j’e souffre toujours les discours , quoique avec bien de la peine. Mais je suis obligé a me contraindre; car il ne les continuerait pas, s’il s’apercevait que j’en fusse si choqué; et ainsi je ne pourrais m’acquitter de la parole que je vous ai donnée, de vous faire savoir leur morale. Je vous assure que vous devez compter pour quelque cbose la violence que je me fais. 11 Ist bien pénible de voir renverser toute la morale chrétienne par des égarements si étranges , sans oser y contredire ouvertement. Mais, après avoir tant enduré pour votre satisfaction, je pense qu’à la fin j’éclaterai pour la mienne, quand il n’aura plus rien a me dire. Cependant je me retiendrai au-
tant qu’il me sera possible; car plus je me tais, plus il me dit de choses. Il m’en apprit tant la dernière fois, que j’aurai bien de la peine a tout dire. Vous verrez des principes bien commodes pour ne point restituer. Car, de quelque manière qu’il pallie se* maximes, celles que j’ai a vous dire ne vont en effet qu’a favoriser les juges corrompus, les usuriers, les banqueroutiers, les larrons, les femmes perdues et les sorciers, qui sont tous dispensés assez largement de restituer ce qu’ils gagnent chacun dans leur métier. C’est ce que le bon père m’apprit par ce discours.
Dès le commencement de nos entretiens, me dit-il, je me suis engagé a vous expliquer les maximes de ; nos auteurs pour toutes sortes de conditions. Vous t avez déjà vu celles qui touchent les bénéficiers , les prêtres, les religieux, les domestiques et les gentilshommes ; parcourons maintenant les autres, et commençons par les juges. i
Je vous dirai d’abord une des plus importantes et des plus avantageuses maximes que nos pères aient ensei- ; gnéesen leur faveur. Elle est de notre savant Castro Palao, l’un de nos vingt-quatre vieillards. Voici scs mots : « Un juge peut-il , dans une question de droit ,
« juger selon une opinion probable, en quittantl’opi- « nion la plus probable? Oui, et même contre son « « propre sentiment : imo contra propriam opinio- « nr.rn. » Et c’est ce que notre pere Escobar rapporte ! aussi aulr.6, ex. 6, n.4J- O mon père, lui dis-je, voila ' un beau commencement ! les juges vous sont bien obli- ; gés : et je trouve bien étrange qu’ils s’opposent a <• vos probabilités, comme nous l’avons remarqué quelquefois, puisqu’ellesleur sont si favorables. Car vous leur donnez par -la le même pouvoir sur la fortune des hommes que vous vous êtes donné sur les i consciences. Vous voyez, me dit-il, que ce n’est pas
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notre intérêt qui nous fait agir, nous n’n vous eu égard qu’au repos de leurs consciences; et c’est a quoi notre grand Molina a si utilement travaillé, sur le sujet des présents qu’on leur fait. Car, pour lever les scrupules qu’ils pourraient avoir d’en prendre en de certaines remontres, il a pris le soin de faire le dénombrement de tous les cas où ils en peuvent recevoir en conscience, a moins qu’il n’y eut quelque loi particulière qui le leur défendît. C’est en son t. 1, tr. d. 88, n.6. Les voici : « Les juges peuvent recevoir des *« présents des parties, quand ils les leur donnent ou - par amitié, ou par reconnaissance de la justice « qu’ils ont rendue, ou pour les porter ’a la rendre a « l’avenir, ou pour les obliger a prendre un soin « particulier de leur affaire, ou pour les engager a •< les expédier promptement. » Notre savant Lscobar en parle encore au tr. 6, ex. 6, n. en cette sorte : « S’il y a plusieurs personnes qui n’aient pas « plus de droit d’être expédiés l’un que l’autre, le « juge qui prendra quelque chose de l'un, a condi- « tion, ex pacto, de l’expédier le premier, pécbera- « t-il? Non certainement, selon Layman : car il ne « fait aucune injure aux autres selon le droit natu- « rel, lorsqu’il accorde a l’un, par la considération « de son présent, ce qu’il pouvait accorder a celui •> qui lui eût plu : et même , étant également obligé « envers tous par l’égalité de leur droit, il le devient » davantage envers celui qui lui fait ce don , qui « l’engage à le préférer aux autres; et cette pré le - <* renee semblepouvoir être estimée pour de l’argent: « Quœ obligalio videlur pt’elio œslirnabilis. »
Mon révérend père, lui dis-je, je suis surpris de cette permission, que les premiers magistrats du royaume ne savent pas encore. Car M. le premier président a apporté un ordre dans le parlement pour empêcher que certains greffiers neprissent de l’argent
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pour cette soi te de préférence : ce qui témoigne qu’il est bien éloigné de croire que cela soit permis 'a des juges, et tout le monde a lout une réformation si utile a toutes les parties. Le bq^ ^ière, surpris de ce discours, me répondit : Dites-Vous vrai? je ne savais rien de cela. Notre opinion n’est que probable le contraire est probable aussi. En vérité, mon père, lui dis-je, on trouve que M. le premier président a plus que probablement bien fait, et qu’il a arrêté parla le cours d’une corruption publique, et soufferte durant trop long-temps. J’en juge de la meme sorte, dit le père ; mais passons cela, laissons les juges. Vous ; avez raison, lui dis-je; aussi-bien ne reconnaissent- ils pas assez ce que vous faites pour eux. Ce n’est pas cela, dit le père; mais c’est qu’il y a tant de choses » a dire sur tous, qu’il faut être court sur chacun.
Parlons maintenant des gens d’affaires Vous savez que la plus grande peine qu’on ait avec eux, est de > les détourner de l’usure, et c’est aussi a quoi nos pères ? ont pris un soin particulier ; car ils détestent si fort ce vice, qu’Escobar dit au tr. 3, ex. 5, n. x, « que « de dire que l’usure n’est pas péché, ce serait une « hérésie. » Et notre père Bauny, dans sa Somme des péchés, ch. 1 4, remplit plusieurs pages des peines dues aux usuriers. Il les déclare « infâmes durant « leur vie, et indignes de sépulture après leurmort.»
O mon père ! je ne le croyais pas si sévère. Il l’est quand il le faut, me dit-il : mais aussi ce savant casuiste, ayant remarqué qu’on n’est attiré a l’usure , que par le désir du gain, il dit au même lieu : « L’on [ « n’obligerait donc pas peu le monde, si, le garan- \ « tissant des mauvais effets de l’usure , et tout en- « semble du péché qui en est la cause, on lui don- « nait le moyen de tirer autant et plus de profit de « son argent, par quelque bon et légitime emploi, 1 « que l’on en tire des usures. » Sans doute, mon
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père, il n’y aurait plus d’usuriers après cela. « Et « c’est pourquoi, dit-il, il en a fourni une méthode « générale pour toi '.es sortes de personnes; gentils- « hommes, présid ts, conseillers, etc. » et si facile, qu’elle ne co te qu’en l’usage de certaines paroles qu’il faut prononcer en prêtant son argent : ensuite desquelles on peut en prendre du profit, sans craindre qu’il soit usuraire, comme il est sans doute qu’il l’aurait été autrement. Et quels sont donc ces termes mystérieux, mon père ? Les voici, me dit-il, et en mots propres ; car vous savez qu’il a fait son livre de la Somme des péchés en français, pour être entendu de luiiL le monde, comme il le dit dansla préface. « Celui a qui on demande de l’argent ré- « pondra donc en cette sorte : Je n’ai point d’argent « a prêter; si ai bien a mettre a profit honnête et « licite. Si désirez la somme que demandez pour la « faire valoir par votre industrie a moitié gain, moitié « perte , peut-être m’y résoudrai-je. Bien est vrai « qu’a cause qu’il y a trop de peine a s’accommoder '< pour le profit, si vous m’en voulez assurer un cer- « tain, et quant et quant aussi mon sort principal, « qu’il ne coure fortune, nous tomberions bien plu- « tôt d’accord, et vous ferai toucher argent dans « cette heure. » N’est-ce pas la u n moyen bien aisé de gagner de l’argent sans pécher? Et le père Bauny n’a-t-il pas raison de dire ces paroles, par lesquelles il conclut celte méthode : « Voila, a mon avis, le « moyen par lequel quantité de personnes dans le « monde, qui , par leurs usures, extorsions et con- « trats illicites se provoquent la juste indignation « de Dieu , se peu vent sauver en faisant de beaux , « honnêtes et licites profits? »
O mon père! lui dis-je, voila des paroles bien puissantes. Sans doute elles ont quelque vertu occulte pour chasser l’usure, que je n’entends pas : car
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j’ai toujours pensé que ce péché consistait a retirer plus d’argent qu’on n’en a prêté. Vous l’entendez bien peu, me dit-il. L’usure ne consiste presque, selon nos pères, qu’en l’intention de prendre ce profit comme usuraire. Et c’est pourquoi notre père Escobar fait éviter l’usure par un simple détour d’intention. C’est au tr. 3 , ex. 5 , n. 4 7 33 , 44 : “ G®
« serait usure, dit-il, de prendre du profit de ceux « a qui on prête, si on l’exigeait comme dû par jus- « tice :mais, si on l’exige comme dû par reconnais- « sance, ce n’est point usure. » Etn..3: «Il n’est pas « permis d’avoir l’intention de profiter de l’argent « prête immédiatement ; mais de le prétendre par « l’entremise de la bienveillance de celui a qui on « l’a prêté, media benevolentia, ce n’est point , « usure. »
Voila de subtiles méthodes*, mais une des meilleures, a mon sens, (car nous en avons a choisir) c’est celle du contrat Mohalra. Le contrat Mohatra,mon j père ! Je vois bien, dit-il, que vous ne savez ce que c’est. Il n’y a que le nom d’étrange. Escobar vous l’expliquera au tr. 3, ex. 3,n. 36. « Le contrat Mo- « hatra est celui par lequel on achète des étoffes « chèrement et a crédit, pour les revendre au même « instant a la même personne argent comptant et a « bon marché. » Voila ce que c’est que le contrat Mohatra : par où vous voyez qu’on reçoit une certaine somme comptant, en demeurant obligé pour i davantage. Mais, mon père, je crois qu’il n’y a jamais ' eu qu’Escobar qui se soit servi de ce mot-la : y a-t-il d’autres livres qui en parlent? Que vous savez peu \ les choses! me dit le père. Le dernier livre de Théologie morale qui a été imprimé cette année même a Paris parle du Mohatra, et doctement. Il est intitulé :
« Epilogus Summarum . C’est un abrégé de toutes < * les Sommes de théologie, pris de nos pères Suarez.
Sanchez, Lessius, Fagundez, Hurtado, et d’autre» « easuistes célèbres, » comme le titre le dit. Vous y verrez donc en la p. 54 : “ Le Mohatra est « quand un liomme, qui a affaire de vingt pistoles,
- achète d’un marchand des étoffes pour trente pis- <• tôles, payables dans un an, et les lui revend a •• l’heure même pour vingt pistoles comptant. » Vous voyez bien par-l'a que le Mohatra n’est pas un mot inouï. Eh bien , mon père, ce contrat-la èst-il permis? Escobar, répondit le père, dit au même lieu, « qu’il y a des lois qui le défendent sous des peines •< très-rigoureuses. » Il est donc inutile, mon père? Point du tout, dit-il : car Escobar en ce même endroit donne des expédients pour le rendre permis; « encore même, dit-il, que celui qui vend et rachète « ait pour intention principale le dessein de profi- « ter, pourvu seulement qu’en vendant il n’excède « pas le plus haut prix des étoffes de cette sorte, et « qu’en rachetant il n’en passe pas le moindre, et « qu’on n’en corftienne pas auparavant en termes « exprès ni autrement. « Mais Lessius, de Jusl. 1.2, c. 21, d. 16, dit « qu’encore même qu’on eût vendu « dans l’intention de racheter a moindre prix , on « n’est jamais obligé a rendre ce profit, si ce n’est « peut-être par charité, au cas que celui de qui on « l’exige fut dansl’indigence, et encore pourvu qu’on « le pût rendre sans s’incommoder ; si commode « poLesL.» Voila tout ce qui se peut dire. En effet, mon père, je crois qu’une plus grande indulgence serait vicieuse. Nos pères, dit-il, savent si bien s’arrêter où il faut! Vous voyez assez par-la l’utilité du Mohatra.
J’aurais bien encore d’autres méthodes a vous enseigner; mais celles-là suffisent, et j’ai a vous entretenir de ceux qui sont mal dans leurs affaires. Nos pères ont pensé a les soulager selon l'état où ils
sont. Car, s’ils n’ont pas assez de bien pour sub» sister honnêtement , et tout ensemble pour payer leurs dettes, on leur permet d’en mettre une partie a couyert en faisant banqueroute a leurs créanciers. C’est ce que notre père Lessius a décidé, et qu’Es» cobar confirme au tr. 3, ex. 2, n. i63. « Celui qui « fait banqueroute peut-il en sûreté de conscience « retenir de ses biens autant qu’il est nécessaire « pour faire subsister sa famille avec honneur, ne « indecorè vii'al? Jesoutiens que oui avec Lessius;
« et même encore qu’il les eût gagnés par des injus- ’« tices et des crimes connus de tout le monde, ex « injuiUùâ et nolurio dsliclo, quoiqu’en ce cas il « n’en puisse pas retenir en aussi grande quantité « qu’autrement. » Comment, mon père, par quelle étrange charité voulez-vous que ces biens demeurent plutôt a celui qui les a gagnés par ses voleries, pour le faire subsister avec honneur, qu’à ses créanciers, à qui ils appartiennent légitimement ? Un ne ' peut pas, dit le père, contenter ^out le monde, et ? nos pères ont pensé particulièrement à soulager ces misérables. Et c’est encore en faveur des indigents que notre grand Vasquez, cité par Castro Palao , tom. i, tr. 6, d. 6, p. G, n. n, dit « que quand on « voit un voleur résolu et prêt à voler une per- « sonne pauvre, on peut, pour l’en détourner, lui « assigner quelque personne riche en particulier,
« pour la voler au lieu de l’autre. » Si vous n’avez pas Yasquez, ni Castro Palao, vous trouverez la l même chose dans votre Escobar. Car, comme vous le savez, il n’a presque rien dit qui ne soit pris de vingt-quatre des plus célèbres de nos pères. C’est \ au tr. 5, ex. 5. n. 120. «La pratique de notre So- , « ciété pour la charité envers le prochain. » ,
Cette charité est véritablement extraordinaire , mon père, de sauver la perte de l’un par le dom-
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mage de l’autre. Mais je crois qu’il faudrait la faire entière, et que celui qui a donne ce conseil serait ensuite obligé en conscience de rendre a ce riche le bien qu’il lui aurait l'ait perdre. Point du tout , me dit-il, car il ne l’a pas volé lui-memc, il n’a fait que le conseiller a un autre. Or écoutez cette sage résolution de notre père Bauny sur un cas qui vous étonnera donc encore bien davantage, et où vous croiriez qu’on serait beaucoup plus obligé de restituer. C’est au cb. î3 de sa Somme. Voici ses propres termes français : « Quelqu’un prie un soldat « de battre son voisin , ou de brûler la grange d’un « homme qui l’a offensé. On demande si, au défaut « du soldat, l’autre qui l’a prié de faire tous ces « outrages doit réparer du sien le mal qui en sera « issu. Mon sentiment est que non. Car a restitu- « tion nul n’est tenu, s’il n’a violé la justice. La •< viole-t-on quand on prie autrui d’une faveur? « Quelque demande qu’on lui en fasse, il demeure « toujours libre de l’octroyer ou de la nier. De quel- « que côté qu’il incline, c’est sa volonté qui l’y « porte; rien ne l’y oblige que la bonté, que la dou- <« ceur et la facilité de son esprit. Si donc ce soldat « ne répare le mal qu’il aura fait, il n’y faudra as- « treindre celui a la prière duquel il aura offensé « l’innocent. » Ce passage pensa rompre notre entretien : car je fus sur le point d’éclater de rire de la bonlé eL douceur d’un brûleur de grange, et de ces étranges raisonnements qui exemptent de restitution le premier et véritable auteur d’un incendie, que les juges n’exempteraient pas de la mort : mais si je ne me fusse retenu, le bon père s’en fût offensé, car il parlait sérieusement, et me dit ensuite du meme air: Vous devriez reconnaître par tant d’épreuves combien vos objections sont vaines; cependant vous nous faites sortir par-la de notre sujet. Revenons
donc aux personnes incommodées, pour le soulagement desquelles nos pères, comme entre autres Lessius, 1. 2, c. 12, n. 12, assurent « qu’il est permis « de dérober non-seulement dans une extrême né- « cessité , mais encore dans une nécessité grave , « quoique non pas extrême. » Escobar le rapporte aussi au tr. i. ex. 9, n. 29. Cela est surprenant, mon père : il n’y a guère de gens dans le monde qui ne trouvent leur nécessité grave, et a qui vous ne donniez par-la le pouvoir de dérober en sûreté de conscience. Et quand vous en réduiriez la permission aux seules personnes qui sont effectivement en cet état, c’est ouvrir la porte a une infinité de larcins, que les juges puniraient nonobstant cette nécessité grave, et que vous devriez réprimer a bien plus forte raison, vous qui devez maintenir parmi les hommes non-seulement la justice, mais encore la charité, qui est détruite par ce principe. Car enfin n’est-ce pas la violer, et faire tort a son prochain , que de lui faire perdre son bien pour en profiter soimême ? C’est ce qu’on m’a appris jusqu’ici. Cela n’est pas toujours véritable, dit le père; car notre grand Molina nous a appris, t. 2, tr. 2, disp. 328, n. 8, « que l’ordre de la charité n'exige pas qu’on « se prive d’un profit pour sauver par-la son pro- « chain d’une perte pareille. » C’est ce qu’il dit pour montrer ce qu’il avait entrepris de prouver en cet endroit-la, « qu’on n’est, pas oblige en cons- « cience de rendre les biens qu’un autre nous aurait « donnés, pour en frustrer ses créanciers. » Et Lessius, qui soutient la même opinion, la confirme parce même principe au liv. 2, ch. 20, dist. 19, n. 168.
Vous n’avez pas assez de compassion pour ceux qui sont mal a leur aise; nos pères ont eu plus de charité que cela. Ils rendent justice aux pauvres aussi bien qu’aux riches. Je dis bien davantage, ils
la rendent même aux pécheurs. Car, encore qu’ils soient fort opposés a ceux qui commettent des crimes, néanmoins ils ne laissent pas d’enseigner que les biens gagnés par des crimes peuvent être légitimement retenus. C’est ce que Lessius enseigne généralement, 1. 2, c. 1.^, d. 8. « Un n’est point, « dit-il, obligé, ni par la loi de nature, ni par « les lois positives, c’ es L- cl- dire par aucune loi, « de rendre ce qu’on a reçu pour avoir commis une « action criminelle, comme pour un adultère, en- « core même que celte action soit contraire a la « justice. » Car, comme dit encore Escobar en citant Lessius, tr. 1, ex. 8, n. 5q : « Les biens qu’une « femme acquiert par l’adultère sont véritablement « gagnés par une voie illégitime, mais néanmoins la « possession en est légitime : » Quumuis mulier illicilè acf/uiral, llci/è lumen reiinel acquisila. Et c’est pourquoi les plus célébrés de nos pères décident formellement que ce qu’un juge prend d’une des parties qui a mauvais droit pour rendre en sa faveur un arrêt injuste, et ce qu’un soldat reçoit pour avoir tué un homme, et ce qu’on gagne par les crimes infâmes, peut être légitimement retenu. C’est ce qu’Escobar ramasse de nos auteurs, et qu’il assemble au tr. 3, ex. 1 , n. 23, où il fait cette règle générale : « Les biens acquis par des voies honteuses , « comme par un meurtre, une sentence injuste, une « action déshonnête, etc, sont légitimement pos- « sédés , et on n’est point obligé a les restituer. » Et encore au tr. 5, ex. 5, n. 53 : « Un peut disposer « de ce qu’on reçoit pour des homicides, des sen- « ténces injustes, des péchés infâmes, etc. , parce « que la possession en est juste, et qu’on acquiert « le domaine et la propriété des choses que l’on y « gagne. •» O mon père ! lui dis-je, je n’avais pas -euï parler de cette voie d’acquérir; et je doute que
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la justice l’autorise, et qu’elle prenne pour un juste titre l’assassinat, l’injustice et l’adultère. Je ne sais, dit le père, ce que les livres du droit en disent : mais je sais bien que les nôtres, qui sont les véritables règles des consciences,, en parlent comme moi. Il est vrai qu'ils en exceptent un cas auquel ils obligent a restituer. C’est « quand on a reçu de « l’argent de ceux qui n’ont pas le pouvoir de dis- « poser de leur bien, tels que sont les enfants de « famille et les religieux. » Car notre grand Molinales en excepte au tom. i , de Juyl. tr. 2, disp. 94 = JYisi millier accepissct ab eo qui nlienare non pôles l, ut à religioso elfilio familias ; car alors il faut leur rendre leur argent. Escobar cite ce passage au tr. 1 , ex. 8, n. 59, et il confirme la même chose , au tr. 3, ex. 1 , n. 23.
Mon révérend père, lui dis-je, je vois les religieux mieux traités en cela que les autres. Point du tout, dit le père, n’en fait-on pas autant pour tous les < mineurs généralement, au nombre desquels les religieux sont toute leur vie? Il est juste de les excepter. Mais, a l’égard de tous les autres, on n’est point obligé de leur rendre ce qu’on reçoit d’eux pour une mauvaise action. Et Lessius le prouve amplement auliv. 2, de Jusl. c. i4- d. 8, n. 52. « Car, dit-il,
« une méchante action peut être estimée pour de « l’argent, en considérant l’avantage qu’en reçoit « celui qui la fait faire, et la peine qu’y prend celui - qui l’exécute : et c’est pourquoi on n’est point « obligé a restituer ce qu’on reçoit pour la faire, de « quelque nature qu’elle soit, homicide, sentence * injuste, action sale ( car ce sont les exemples dont <* il se sert dans toute cette matière), si ce n’est <« qu’on eût reçu de ceux qui n’ont pas le pouvoir « de disposer de leur bien. Yoos direz peut-être •* que celui qui reçoit de l’argent pour un méchant
« coup pèche, et qu’ainsi il ne peut ni le prendre, « ni le retenir. Mais je réponds qu’après que la «* chose est exécutée, il n’y a plus aucun péché ni « a payer, ni a en recevoir le paiement. » Notre grand Filiutius entre plus encore dans le détail de la pratique. Car il marque « qu’on est obligé en « conscience de payer différemment les actions de « cette sorte , selon les différerites conditions des « personnes qui les commettent, et que les unes va- ~ lent plus que les autres. » C’est ce qu’il établit sur de solides raisons au tr. 3 1 , c q, n. 23 1 : Occultœ fornicariœ debelur pretium in conscienliâ , et rnullo majore ralione , quam publicœ. Copia enim quam occulta facit mulier sui corporis, mull'o p lin- valet quam ca quam publica facit meretrix ; nec ulla est lex positiva quœ reddal eam incapacern pretii. Idem dicendum de prelio promisso virgini , conjugatœ , moniali, et cuicumque alii. Est enim omnium eadem ratio.
Il me fit voir ensuite, dans'ses auteurs, des choses de cette nature si infâmes, que je n’oserais les rapporter, et dont il aurait eu horreur lui-méme (car il est bon homme), sans le respect qu’il a pour ses pères, qui lui fait recevoir avec vénération tout ce qui vient de leur part. Je me taisais cependant, moins par le dessein de l’engager à continuer cette matière, que par la surprise de voir des livres de religieux pleins de décisions si horribles, si injustes et si extravagantes tout ensemble. Il poursuivit donc en liberté son discours, dont la conclusion fui ainsi. C’est pour cela, dit-il, que notre illustre Molina (je crois qu’après cela vous serez content), décide ainsi cette question : « Quand on a reçu « de l’argent pour faire une méchante action, est-on « obligé a le rendre? Il faut distinguer, dit ce grand « homme : si oïl n’a pas fait l’action pour laquelle
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« on a été payé, il faut rendre l’argent; mais si on « l’a faite, on n’y est point obligé : si non fccil hoc « malum, lenelur res tituere ; secits, si fecit . •• C’est ce qu’Escobar rapporte au tr. 3, ex. 2, n. i38.
Voila quelques-uns de nos principes touchant la restitution. Vous en avez bien appris aujourd’hui, je veux voir maintenant comment vous en aurez profité. Répondez-moi donc. « Un juge qui a reçu « de l’argent d’une des parties pour rendre un ju- « gement en sa faveur,, est-il obligé a le rendre? » Vous venez de me dire que non, mon père. Je m’en doutais bien, dit-il; vous l’ai—] e dit généralement?
Je vous ai dit qu’il n’est pas obligé de rendre, s’il a fait gagner le procès a celui qui n’a pas bon droit. Mais quand on a droit, voulez-vous qu’on qchète encore le gain de sa cause, qui est du légitimement ? <
Vous n’avez pas de raison. Ne comprenez-vous pas que le juge doit la justice, et qu'ainsi il ne la peut pas vendre; mais qu’il ne doit pas l’injustice, et qu’ainsi il peut en recevoir de l’argent? Aussi, tons * nos principaux auteurs, comme Molina, disp. q4 1 et p9; Reginaldus, liv. io, n. 184, i85 et i8j ; Filiutius, Ir. 3i, n. 220 et 228; Escobar, tr. 3, ex. 1 , n. 21 et 23 ; Lessius, lib. 2, c. i/ji d. 8, n. 52, enseignent tous uniformément : « Qu’un juge est « bien obligé de rendre ce qu’il a reçu pour faire « justice, si ce n’est qu’on le lui eût donné par libé —
« ralité; mais qu’il n’est jamais obligé a rendre ce « qu’il a reçu d’un homme en faveur duquel il a i « rendu un arrêt injuste. »
Je fus tout interdit par cette fantasque décision ; et pendant que j’en considérais les pernicieuses con- ' séquences, le père me préparait une autre question, c; et me dit : Répondez donc une autre fois avec plus ; de circonspection. Je vous demande maintenant :
« Un homme qui se mêle de deviner est-il obligé de *
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« rendre l’argent qu’il a gagné par cet exercice ? » Ce qu’il vous plaira, mon révérend père, lui dis-je Comment, ce qu’il me plaira? Vraiment vous êtes admirable ! 11 semble, de la façon que vous parlez, que la vérité dépende de notre volonté. Je vois bien que vous ne trouveriez jamais celle-ci de vous-même. Voyez donc résoudre cette difficulté-l'a a Sanchez; mais aussi c’est Sanchez. Premièrement il distingue en sa Surn. liv, 2, c. 38, n.g4i 9^ ct 9^ : * Si ce de- « vin ne s’est servi que de l’astrologie et des autres « moyens naturels, ou s’il a employé l’art diabo- « lique. Car il dit qu’il est obligé de restituer en un « cas, et non pas en l’autre. » Diriez-vous bien maintenant auquel? Il n’y a pas la de difficulté, lui dis-je? Je vois bien, répliqua-t-il, ce que vous voulez dire. Vous croyez qu’il doit restituer au cas qu’il se soit servi de l’entremise des démons? Mais vous n’y entendez rien ; c’est tout au contraire . V oici la résolution de Sanchez, au même lieu : « Si ce devin n’a « pris la peine et le soin de savoir, par le moyen du « diable, ce qui ne se pouvait savoir autrement, si « nullam opcram cvpyosuitul arle diaboli id scirel , « il faut qu'il restitue ; mais s’il en a pris la peine, « il n’y est point obligé. » Et d’où vient cela, mon père? Ne l’entendez-vous pas? me dit-il. C’est parce qu’on peut bien deviner par l’art du diable, au lieu que l’astrologie est un moyen faux. Mais, mon père, si le diable ne répond pas la vérité, car il n’est guere plus véritable que l’astrologie, il faudra donc que le devin restitue par la même raison? Non pas toujours, me dit-il. Distinguo , dit Sanchez sur cela.« Car si le devin est ignorant en l’art « diabolique, si sitarlis diabolicœ ignarus, il est « obligé a restituer: mais s’il est habile sorcier, et « qu’il ait fait ce qui est en lui pour savoir la vé-
« d’un tel sorcier peut être estimée pour de l’ar- « gent : diligentia à mago npposila eslpreûo œsù- ** mabilis. » Cela est de bon sens, mon père, lui dis-je, car voila le moyen d’engager les sorciers lise rendre savants et experts en leur art, par l’ espérance de gagner du bien légitimement, selon vos maximes, en servant fidèlement le public. Je crois que vous raillez, dit le père; cela n’est pas bien. Car si vous parliez ainsi en des lieux où vous ne fussiez pas connu, il pourrait se trouver des gens qui prendraient mal vos discours, et qui vous reprocheraient de tourner les choses de la religion en raillerie. Je me défendrais facilement de ce reproche, mon père. Car je crois que, si on prend la peine d’examiner le véritable sens de mes paroles, on n’en trouvera aucune qui ne marque parfaitement le contraire, et peut-être s’offrira-t-il un jour, dans nos entretiens, l’occasion de le faire amplement paraître. Ho, ho ! dit le père, vous ne riez plus. Je vous confesse, lui dis-je, que ce soupçon que je m# voulusse railler des choses saintes me serait bien sensible, comme il serait bien injuste. Je ne le disais pas tout de bon, repartit le père ; mais parlons plus sérieusement. J’y suis tout disposé, si vous le voulez, mon père; cela dépend de vous Mais je vous avoue que j’ai été surpris de voir que vos pères ont tellement étendu leurs soins a toutes sortes de conditions, qu’ils ont voulu même régler le gain légitime des sorciers. On ne saurait, dit le père, écrira pour trop de monde, ni particulariser trop les cas, ni répéter trop souvent les mêmes choses en différents livres. Vous le verrez bien par ce passage d’un des plus graves de nos pères. Vous le pouvez juger, puisqu'il est aujourd’hui notre père provincial, C’est le révérend père Cellot, en son liv. 8 de la Hiérarchie, c. îG, §. a. « Nous savons, dit-il.
« qu’une personne qui portait une grande gomme
- d’argent pour la restituer par ordre de son con-
- fesseur, s’étant arrêtée en chemin chez un libraire, « et lui ayant demandé s’il n’y avait rien de nou- « veau, raïui qui cl novi ? il lui montra un nouveau •< livre de Théologie morale, et que, le feuilletant > avec négligence et sans penser a rien, il tomba « sur son cas, et y apprit qu’il n’était point obligé « a restituer: de sorte que, s’étant déchargé du l’a r- ~ deau de son scrupule, et demeurant toujours « chargé du poids de son argent, il s’en retourna » bien plus léger en sa maison ; abjectâ scrupuli '* .farci mi, re lento aari pondère, levior doùiurn
- rcpeliit. >•
Et bien, dites-moi, après cela, s’il est utile de savoir nos maximes? En rirez-vous maintenant? Et ne ferez-vous pas plutôt, avec le père Cellot, cette pieuse réflexion sur le bonheur de celle rencontre? « Les rencontres de cette sorte sont en Dieu l’effet « de sa providence, en l’ange gardien l’effet de sa « conduite, et en ceux a qui elles arrivent, l’effet « de leur prédestination. Dieu, de toute éternité, a
- voulu que la chaîne d’or de leur salut dépendît •* d’un tel auteur, et non pas de cent autres qui « disent la même chose : parce qu’il n’arrive pas « qu’ils les rencontrent. Si celui-là n’avait écrit, « celui-ci ne serait pas sauvé. Conjurons donc, par « les entrailles de Jésus-Christ, ceux qui blâment « la multitude de nos auteurs, de ne leur pas en- « vier les livres que l’élection éternelle de Dieu et h le sang de Jésus-Chrit leur a acquis. » Voila de belles paroles, par lesquelles ce savant homme prouve si solidement cette proposition qu’il avait avancée : « Combien il est utile qu’il y ait un grand « nombre d’auteurs qui écrivent de la Théologie
♦« morale : quhm utile sil de lheologiâ morali mul - « loi scribere ! »
Mon père, lui dis-je, je remettrai a une autre lois a vous déclarer mon sentiment sur ce passage; et je ne vous dirai présentement autre cliose, sinon que, puisque vos maximes sont si utiles, et qu’il est si important de les publier, vous devez continuer a m’en instruire. Car je vous assure que celui a qui je les envoie les fait voir a bien des gens. Ce n’est pas que nous ayons autrement l’intention de nous en servir, mais c’est qu’en effet nous pensons qu’il sera utile que le monde en soit bien informé. Aussi, me dit-il, vous voyez que je ne les cache pas; et pour continuer, je pourrai bien vous parler la première fois des douceurs et des commodités de la vie que nos pères permettent pour rendre le salut aisé et la dévotion facile, afin qu’après avoir appris jusqu’ici ce qui touche les conditions particulières, vous appreniez ce qui est général pour toutes, et qu’ainsi il ne vous manque rien pour une parfaite instruction. Après que ce père m’eut parlé de la sorte, il me quitta. Je suis, etc.
J’ai toujours oublié a vous dire qu’il y a des Escobars de différentes impressions. Si vous en achetez, prenez de ceux de Lyon, où il y a a l’entrée une image d’un agneau qui est sur un livre scellé de sept sceaux, ou de ceux de Bruxelles de i65i. Comme ceux-la sont les derniers, ils sont meilleurs et plus amples que ceux des éditions précédentes de Lyon des années 1644 et 1646.
De la fausse dévotion h la sainte Vierge que les Jésuites ont introduite. Diverses facilités qu’ils ont inventées pour se sauver sans peine, et parmi les douceurs et les commodités de la vie. Leurs maximes sur V ambition , l’envie, la gourmandise, les équivoques , les restrictions mentales , les libertés qui sont permises aux files , les habits des femmes , le jeu, le précepte d’entendre la messe.
De Paris, ce 3 juillet 1 65 6.
Monsieur ,
Je ne vous ferai pas plus de compliments que le bon père m’en fit la dernière fois que je le vis. Aussitôt qu’il m’apereut, il vint a moi et me dit en regardant dans un livre qu’il tenait a la main : « Qui « vous ouvrirait le paradis, ne vous obligerait-il « pas parfaitement? Ne donneriez-vous pas des mil- « lions d’or pour en avoir une clé, et entrer dedans « quand bon vous semblerait? Il ne faut point en- « trer en de si grands frais : en voici une, voire « cent ’a meilleur compte. » Je ne savais si le bon père lisait, ou s’il parlait de lui-même. Mais il m’ôta de peine en disant : Ce sont les premières paroles d’un beau livre du père Barry de notre Société; car je ne dis jamais rien de moi-même. Quel livre, lui dis-je, mon père? En voici le titre, dit-il : « Le pa- « radis ouvert a Philagie , par cent dévotions a la - mère de Dieu, aisées 'a pratiquer. » Et quoi, mon père, chacune de ces dévotions aisées suffit pour ou-
vrir le ciel? Oui, dit-il, voyez-le encore dans la suite des paroles que vous avez ouïes : « Tout au- -* tant de dévotions a la mère de Dieu que vous « trouverez en ce livre, sont autant de clés du ciel « qui vous ouvriront le paradis tout entier, pourvu *> que vous les pratiquiez: » et c’est pourquoi il dit dans la conclusion, « qu’il est content si on en pra- « tique une seule. »
Apprenez-in’en donc quelqu’une des plus faciles, mon père. Elles le sont toutes, répondit-il : par exemple, « saluer la sainte Vierge a la rencontre de « ses images; dire le petit chapelet des dix plaisirs « de la Vierge ; prononcer souvent le nom de Marie ; « donner commission aux anges de lui faire la révé- « rence de notre part ; souhaiter de lui bâtir plus « d’églises que n’ont fait tous les monarques ensem- « ble; lui donner tous les matins le bonjour, et sur «■ le tard le bonsoir; dire tous les jours l'Ave, « Maria, en l’honneur du cœur de Marie. >• Et il dit que celte dévotion-l‘a assure de plus, d’obtenir le cœur delà Vierge. Blais, mon père, lui dis-je, c’est pourvu qu’on lui donne aussi le sien ? Cela n’est pas nécessaire, dit-il, quand on est trop attaché au monde. Ecoutez-le : « Cœur pour cœur, ce « serait bien ce qu’il faut; mais le vôtre est un peu « trop attaché, et tient un peu trop aux créatures : « ce qui fait que je n’ose vous inviter a offrir au- « jourd’hui ce petit esclave que vous appelez votre « cœur. >» Et ainsi il se contente de l’Ave, Maria , qu’il avait demandé. Ce sont les dévotions des p. 33, 5g, 145, i56, 172, 2.58 et 420 de la première édition. Cela est tout-a-fait commode, lui dis-je , et je crois qu’il n’y aura personne de damné après cela. Hélas ! dit le père, je vois bien que vous ne savez pas jusqu’où va la dureté du cœur de certaines gens! Il y en a qui ne s’attacheraient jamais 'a dire tous les jours ces deux
paroles, bonjour, bonsoir , parce que cela ne se peu* faire sans quelque application de mémoire. Et ainsi il a fallu que le père Barry leur ait fourni des pratiques encore plus faciles, « comme d’avoir jour et « nuit un chapelet au bras en forme de bracelet; ou « de porter sur soi un rosaire, ou bien une image de « la Vierge. » Ce sont là les dévotions des pag.
3a6 et 44 7- “ Et puis dites que je ne vous fournis « pas des dévotions faciles pour acquérir les bonnes « grâces de Marie, » comme dit le père Barry, p, i 06. Voilà, mon père, lui dis-je, l’extrême facilité. Aussi , dit-il, c’est tout ce qu’on a pu faire , et je crois que cela suffira. Car il faudrait être bien misérable pour ne vouloir pas prendre un moment en toute sa vie pour mettre un chapelet à son bras , ou un rosaire dans sa poche , et assurer par-la son salut avec tant de certitude, que ceux qui en font l’épreuve n’y ont jamais été trompés, de quelque manière qu’ils aient vécu, quoique nous conseillions de ne laisser pas de bien vivre. Je ne vous en rapporterai que l’exemple de la page 34 , d’une femme qui, pratiquant tous les jours la dévotion de saluer les images de la Vierge, vécut toute sa vie en péché mortel, et mourut enfin en cet état , et qui ne laissa pas d’être sauvée par le mérite de cette dévotion. Et comment cela? m’écriai-je. C’est, dit-il, que notre Seigneur la fit ressusciter exprès. Tant il est sûr qu’on ne peut périr quand on pratique quelqu’une de ces dévotions.
En vérité, mon père, je sais que les dévotions à la i Vierge sont un puissant moyen pour le salut , et que les moindres sont d’un grand mérite, quand elles i partent d’un mouvement de foi et de charité, comme dans les saints qui les ont pratiquées. Mais de faire croire à ceux qui en usent sans changer leur mauvaise vie, qu’ils sc Convertiront à la mort, ou que
Dieu les ressuscitera, c’est ce que je trouve bien plus propre a entretenir les pécheurs dans leurs désordres, par la fausse paix que cette confiance téméraire apporte, qu’a les en retirer par une véritable conversion que la grâce seule peutproduire. « Qu’im- « porte, dit le père, par où nous entrions dans le « paradis, moyennant que nous y entrions? » comme dit sur un semblable sujet notre célèbre père Binet, qui a été notre provincial, en son excellent livre De la Marque de prédestination, n 3 1 , pag. i3o de la 1 5e édition. « Soit de bond ou de volée, que nous « en chaut-il, pourvu que nous prenions la ville de « gloire? » comme dit encore ce père au même lieu. J’avoue, lui dis-je, que cela n’importe-, mais la question est de savoir si on y entrera. La Vierge, dit-il, en répond. Voyez-le dans les dernières lignes du livre du père Barry : « S'il arrivait qu’a la mort « l’ennemi eut quelque prétention sur vous, et qu’il « y eût du trouble dans la petite république de vos « pensées, vous n’avez qu’a dire que Marie répond « pour vous, et que c’est a elle qu’il faut s’adresser.»
Mais, mon père, qui voudrait pousser cela vous embarrasserait. Car enfin qui nous a assuré que la Vierge en répond? Le père Barry, dit-il, en répond pour elle, p. 465. « Quant au profit et bonheur qui « vous en reviendra, je vous en réponds, et me « rends pleige pour la bonne mère. » Mais , mon père, qui répondra pour le père Barry? Comment, dit le père, il est de notre Compagnie. Et ne savezvous pas encore, que notre Société répond de tous les livres de nos pères? 11 faut vous apprendre cela, il est bon que vous le sachiez. Il y a un ordre dans notre Société , par lequel il est défendu a toutes sortes de libraires d’imprimer aucun ouvrage de nos pères sans l’approbation des théologiens de notre Compagnie, et sans la permission de nos supérieurs.
neuvième LETTRE, 17.J
C’est un réglement fait par Henri III, le io mai i583, et confirmé par Henri IV, le 20 décembre i6o3, et par Louis XIII, le i\ février 1612 : de sorte que tout notre corps est responsable des livres de chacun de nos pères. Cela est particulier a notre Compagnie. Et de la vient qu’il ne sort aucun ouvrage de chez nous qui n’ait l’esprit de la Société. Voilà ce qu’il était à propos de vous apprendre. Mon père, lui dis-je, vous m’avez fait plaisir, et je suis fâché seulement de ne l’avoir pas su plus tôt. Car cette connaissance engage à avoir bien plus d’attention pour vos auteurs. Je l’eusse fait, dit-il, si l’occasion s’en fut offerte; mais profitez-en à l’avenir, et continuons notre sujet.
Je crois vous avoir ouvert des moyens d’assurer son salut assez faciles, assez surs et en assez grand nombre : mais nos pères souhaiteraient bien qu’on n’en demeurât pas à ce premier degré, où l’on ne fait que ce qui est exactement nécessaire pour le salut. Comme ils aspirent sans cesse à la plus grande gloire de Dieu, ils voudraient élever les hommes à une vie plus pieuse. Et parce que les gens du monda sont d’ordinaire détournés de la dévotion par l’étrange idée qu’on leur en a donnée , nous avons cru qu’il était d’une extrême importance de détruire ce premier obstacle. Et c’est en quoi le P. Le Moine a acquis beaucoup de réputation par le livre de la Dévotion aisée, qu’il a fait à ce dessein. C’est la qu’il fait une peinture tout-a-fait charmante de la dévotion. Jamais personne ne l’a connue comme lui. Apprcnez-le par les premières paroles de cet ouvrage : « La vertu ne s’est encore montrée à personne, on « n’en a point fait de portrait qui lui ressemble. Il « n’y a rien d’étrange qu’il y ait eu si peu de presse « à grimper sur son rocher. Un en a fait une fà- « cheuse qui n’aime que la solitude ; on lui a asso-
• eié la douleur et le travail; et enfiu on l’a faite .< ennemie des divertissements et des jeux, qui sont « la fleur de la joie et l’assaisonnement de la vie. » C’est ce qu’il dit, page 92.
Mais, mon père, je sais bien au moins qu’il y a de grands saints dont la vie a été extrêmement austère. Cela est vrai, dit-il; mais aussi; « il s’est toujours « vu des saints polis, et des dévots civilisés, » selon ce père, pag. 191; et vous verrez, p. 86, que la différence de leurs mœurs vient de celle de leurs humeurs. Ecoutez-le. « Je ne nie pas qu’il ne se voie « des dévots qui sont pales et mélancoliques de leur « complexion, qui aiment le silence et la retraite , « et qui n’ont que du flegme dans les veines, et de « la terre sur le visage. Mais il s’en voit assez d’au- « très qui sont d’une complexion plus heureuse, et « qui ont abondance de cette humeur douce et « chaude, et de ce sang bénin et rectifié qui fait la « joie. »
Vous voyez de la que l’amour de la retraite et du silence n’est pas commun a tous les dévots; et que , comme je vous le disais , c’est l’effet de leur complexion plutôt que de la piété. Au lieu que ces mœurs austères dont vous parlez sont proprement le caractère d’un sauvage et d’un farouche. Aussi vous les verrez placées entre les mœurs ridicules et brutales d’un fou mélancolique, dans la description que le père Le Moine en a laite au ye livre de ses Peintures morales. En voici quelques traits. « Il est « sans yeux pour les beautés de l’art et de la na « ture. 11 croirait s’être chargé d’un fardeau incom- « mode s’il avait pris quelque matière de plaisir « pour soi. Les jours de fêtes, il se retire parmi les « morts. Il s’aime mieux dans un tronc d’arbre ou « dans une grotte que dans un palais ou sur un -« trône. Quant aux affront* et aux injures, il y est
NEUVIÈME LETXRE. x
« aussi insensible que s’il avait des yeux et des « oreilles de statue. L’honneur et la gloire sont des « idoles qu’il ne connaît point, et pour lesquels il - n’a point d’encens a offrir. Une belle personne « lui est un spectre. Et ces visages impérieux et « souverains, ces agréables tyrans qui l'ont partout « des esclaves volontaires et sans chaînes, ont le « même pouvoir sur ses yeux que le soleil sur ceux « des hiboux , etc. «
Mon révérend père, je vous assure que, si vous ne m’aviez dit que le père le Moine est l’auteur de cette peinture, j’aurais dit que c’eût été quelque impie qui 1 aurait faite a dessein de tourner les saints en ridicule. Car, si ce n’est la l’image d’un homme tout-a-fait détaché des sentiments auxquels l’évangile oblige de renoncer, je confesse que je n’y entends rien. Voyez donc, dit-il, combien vous vous y connaissez peu, car ce sont la « des traits d’un es- « prit faible et sauvage, qui n’a pas les affections « honnêtes et naturelles qu’il devrait avoir, - comme le père le Moine le dit à la fin de cette description. C’est par ce moyen qu’il « enseigne la veÈtu et la « philosophie chrétienne, » selon le dessein qu’il en avait dans cet ouvrage, comme il le déclare dans 1 avertissement. Et en effet, on ne peut, nier que cette méthode de traiter de la dévotion n’agrée tout autrement au monde que celle dont on se servait avant nous. Il n’y a point de comparaison, lui disje, et je commence a espérer que vous me tiendrez parole. Vous le verrez bien mieux dans la suite, dit-il, je ne vous ai encore parlé de la piété qu’en général. Mais, pour vous faire voir en detail combien nos pères, en ont ôté de peines, n’est-ce pas une chose bien pleine de consolation pour les ambitieux, d’apprendre qu’ils peuvent conserver une véritable5 dévotion avec un amour désordonné pour. les gran-
rieurs? Et quoi ! mon père, avec quelque excès qu’ils les recherchent? Oui, rlit-il; car ce ne serait toujours que péché véniel, a moins qu’on ne désirât les grandeurs pour offenser Dieu ou l’Etat plus commodément. Or les péchés véniels n’empêchent pas d’être dévot, puisque les plus grands saints n’en sont pas exempts. Ecoutez donc Escobar, tr. 2, ex. 2, n. \n.
« L’ambition, qui est un appétit désordonné des « charges et des grandeurs, est de soi-même un pé- « ché véniel : mais, quand on désire ces grandeurs « pour nuire a l’Etat, ou pour avoir plus de com- - modité d’offenser Dieu, ces circonstances exté- « meures le rendent mortel. »
Cela est assez commode, mon père. Et n’est-ce pas encore, continua-t-il, une doctrine bien douce pour les avares de dire, comme fait Escobar, au tr. 5, * ex. 5, n. i54 :« de sais que les riches nepèchent point « mortellement quand ils ne donnent point l’au- « mène de leur superflu dans les grandes nécessités < « des pauvres : scio in gravi pauperum nécessita te f « dieites, non d'ando siiperjlua , non peccare mor- « laliter ? » En vérité, lui dis-je, si cela est, je vois bien que je ne me connais guère en péchés. Pour vous le montrer encore mieux, dit-il, ne pensez-vous pas que la bonne opinion de soi-même, et la complaisance qu’on a pour ses ouvrages, est un péché des plus dangereux? Et ne serez-vous pas bien sur- ' pris si je vous fais voir que, encore même que celte bonne opinion soit sans fondement, c’est si peu un • péché, que c’est au contraire un don de Dieu ? Est-il ! possible, mon père? Oui, dit-il, et c’est ce que nous ' a appris notre grand père Garasse, dans son livre *• français intitulé : Somme des vérités capitales de la religion, p. 2, p. 4l9- " C’est un dit-il, de
« la justice commutative, que tout travail honnête « soit récompensé ou de louange, ou de satisfac- (
« tion Quand les bons esprits font un ouvrage
« excellent, ils sont justement récompensés par les « louanges publiques. Mais quand un pauvre esprit « travaille beaucoup pour ne rien faire qui vaille, « et qu'il ne peut ainsi obtenir des louanges publi- « ques, afin que son travail ne demeure pas sans ré- « compense. Dieu lui en donne une satisfaction « personnelle qu’on ne peut lui envier sans une in- « justice plus que barbare. C’est ainsi que Dieu, qui « est juste, donne aux grenouilles de la satisfaction « de leur chant. »
Voila, lui dis-je, de belles décisions en faveur de la vanité, de l’ambition et de l’avarice. Et l’envie, mon père, sera-t-elle plus difficile a excuser? Ceci est délicat, dit le père. 11 faut user de la distinction du père Bauny, dans sa Somme des péchés. Car son sentiment, c. y, p. i?.3 , de la cinquième et sixième édition, est « que l’envie du bien spirituel du pro- « chain est mortelle, mais que l’envie du bien tem- « porel n’est que vénielle. » Et par quelle raison, mon père? Eeoutez-la, me dit-il. « Car le bien qui « se trouve ès choses temporelles est si mince, et de « si peu de conséquence pour le ciel, qu’il est de « nulle considération devant Dieu et ses saints. >* Mais, mon père, si ce bien est si mince et de si petite considération, comment permettez-vous de tuer les hommes pour le conserver? Vous prenez mal les choses, dit le père : on vous dit que le bien est de nulle considération devant Dieu , mais non pas devant les hommes. Je ne pensais pas a cela, lui dis-je, et j’espère que, par ces distinctions-la, il ne restera plus de péchés mortels au monde. Ne pensez pas cela, dit le père , car il y en a qui sont toujours mortels de leur nature, comme par exemple la paresse.
O mon père ! lui dis- je, toutes les commodités de la viesontdonc perdues? Attendez, ditlepère, quand
vous aurez vu la définition de ce vice qu’Escobar en donne, tr. 2, ex. 2, n. 81, peut-être en jugerez-vous autrement; écoutez-la. « La paresse est une tristesse « de ce que les choses spirituelles sont spirituelles,
« comme serait de s’affliger de ce que les sacrements « sont la source de la grâce; et c’est un péché mortel.»
O mon père! lui dis-je, je ne crois pas que personne se soit jamais avisé d’être paresseux en cette sorte. Aussi, dit le père,Escobar dit ensuite, n. io5.« J’avoue « qu’il est bien rare que personne tombe jamais dans « le péché de paresse. » Comprenez-vous bien parla combien il importe de bien définir les choses? Oui, mon père , lui dis-je , et je me souviens sur cela de vos autres définitions de l’assassinat, du guet-apens, et des biens superflus. Et d’où vient, mon père, que vous n’étendez pas cette méthode a toutes sortes de vas, pour donner h tous les péchés des définitions de ! votre façon, afin qu’on ne péchât plus en satisfaisant ses plaisirs?
Il n’est pas toujours nécessaire , me dit-il, de changer pour cela les définitions des choses. Vous ' l’allez voir sur le sujet de la bonne chère , qui passe pour un des plus grands plaisirs de la vie, et qu’Escobar permet en cette sorte, n. 102, dans la Pratique selon notre Société. « Est-il permis de boire et de « manger tout son saoul saus nécessité, et pour la
* seule volupté? Oui certainement, selon Sanchez,
» pourvu que cela ne nuise point a la santé ; parce 'm qu’il est permis â l’appétit naturel de jouir des '» actions qui lui sont propres : an comedere , elbi- « bere us que ad satielalcm absque necessitale ob « solamvoluptalem , sit peccalum ? Cum Sanclïo
* négative respondeo, modo non obsil valetudini.,
« quia licite polesl appelilus naluralis suis actibus •h Jfrui . » O mon père ! lui dis-je, voila le passage •îe plus complet, et le principe le plus achevé de toute
votre morale, et dont on peut tirer d’aussi commodes conclusions. Et quoi ! la gourmandise n’est donc pas même un péclié véniel? Non pas, dit-il , en la manière que je viens de dire : mais elle serait péché véniel selon Escobar, n. 56, « si, sans aucune né- « cessité, on se gorgeait du boire et du manger jus- « qu’a vomir : si qui s se usque ad vomiliun in- « gut’gilel. »
Cela suffît sur ce sujet; et je veux maintenant vous parler des facilités que nous avons apportées pour faire éviter les péchés dans les conversations et dans les intrigues du monde. Une chose des plus embarrassantes qui s’y trouve, est d’éviter le mensonge, et sur-tout quand on voudrait bien faire accroire une chose fausse. C’est a quoi sert admirablement notre doctrine des équivoques, par laquelle «il estpermis « d’user de termes ambigus, en les faisant entendre « en un autre sens qu’on ne les entend soi-même,» comme dit Sanchez, Op.mor. p. 2,1. 3, c. 6, n. i3. Je sais cela, mon père, lui dis-je. Nous l’avons tant publié, continua-t-il , qu’à la fin tout le monde en est instruit. Mais savez-vous bien comment il faut faire quand on ne trouve point de mots équivoques? Non, mon père. Je m’en doutais bien, dit-il, cela est nouveau : c’est la doctrine des restrictions mentales. Sanchez la donne au même lieu : « On peut jurer, « dit-il, qu’on n’a pas fait une chose, quoiqu’on « l’ait faite effectivement, en entendant en soi-même « qu’on ne l’a pas faite un certain jour, ou avant « qu’on fût né, ou en sous-entendant quelque autre « circonstance pareille, sans que les paroles dont on « se sert aient aucun sens qui le puisse faire con- «* naître. Et cela est fort commode en beaucoup de « rencontres, et est toujours très-juste quand cela « est nécessaire ou utile pour la santé, Uionneur, « ou le bien. »
Comment ! mon pèle, et n’est-ce pas la un mensonge, et même un parjure? Non, dit le père : Sanchez le prouve au même lieu, et notre père Filiutius aussi, tr. 2.5, chap. 11 , n. 3 3 1 ; parce, dit-il, que c’est « l’intention qui règle la qualité de l’action. »
Et il y donne encore, n. 3 28, un autre moyen plus sur d’éviter le mensonge. C’est qu’après avoir dit tout haut, je jure que je n’ai point fait cela, on ajoute tout bas , aujourd’hui . ou qu’après avoir dit tout haut, je jure, on dise tout bas, que je dis ., et que l’on continue ensuite tout haut, que je n’ai point fait cela. Nous voyez bien que c’est dire la vérité. Je l’avoue, lui dis-je ; mais nous trouverions peut-être que c’est dire la vérité tout bas, et un mensonge tout haut : outre que je craindrais que bien des gens n’eussent pas assez de présence d’esprit pour se ser- * vir de ces méthodes. Nos pères, dit-il, ont enseigné au même lieu, en faveur de ceux qui ne sauraient pas user de ces restrictions, qu’il leur suffit pour ne point mentir, de dire simplement qu’ils 11’onLpoint. ? fait ce qu’ils ont fait, pourvu « qu’ils aient en géné- « ral l’intention de donner a leurs discours le sens « qu’un habile homme v donnerait. »
Dites la vérité , il vous est arrivé bien des fois d’être embarrassé, manque de cette connaissance? Quelquefois, lui dis-je. Et n’avouerez-vons pas de même, continua-t-il, qu’il serait souvent bien corn- ' mode d’être dispensé en conscience de tenir de certainesparoles qu’on donne? Ce serait, lui dis-je, mon l père, la plus grande commodité du monde ! Ecoulez < donc Escobar au tr. 3, ex. 3, n. 48, où il donne cette ; règle générale ; « Les promesses n’obligent point, ^ « quand on n’a point intention dé s’obliger en les c; «• faisant. Or il n’arrive guère qu’on ait celte inten- « tion, a moins que l’on les confirme par serment . «* ou par contrat : de sorte que, quand on dit sim- 1
* }>lcmcnt, je le ferai, on entend qu’on le fera si l’on « ne change de volonté ; car on ne veut pas se priver « par-la de sa liberté. » Il en donne d’autres que vous y pouvez voir vous-même: cl il dit a la fin , «< que tout cela est pris de Molina et de nos autres « auteurs ; Ornnia ex Molinû ctaliis. Et ainsi on « n’en peut pas douter. »
U mon père ! lui dis-je, je ne savais pas que la direction d’intention eût la force de rendre les promesses milles. Vous voyez, dit le père, que voila une grande facilité pour le commerce du monde. Mais ce qui nous a donné le plus de peine, a été de régler les conversations entre les hommes et les femmes : car nos pères sont plus réservés sur ce qui regarde la chasteté. Ce n’est pas qu’ils ne traitent des questions assez curieuses et assez indulgentes, et principalement pour les personnes mariées ou fiancées. J’appris sur cela les questions les plus extraordinaires qu’on puisse s’imaginer. Il m’en donna de quoi remplir plusieurs lettres : mais je ne veux pas seulement en marquer les citations, parce que vous faites voir mes lettres a toutes sortes de personnes, et je ne voudrais pas donner l’occasion de cette lecture a ceux qui n’y chercheraient que leur divertissement.
La seule chose que je puis .vous marquer de ce qu’il me montra dans leurs livres, même français, est ce que vous pouvez voir dans la Somme des péchés du père Bauny, p. i65, de certaines petites privautés qu’il y explique , pourvu qu’on dirige bien son intention, comme à passer pour galant : et vous serez surpris d’y trouver p. 1.4S, un principe de morale touchant le pouvoir qu’il dit que les filles ont de disposer de leur virginité sans leurs parents; voici ses termes : « Quand cela se fait du consentement de
* la fille, quoique le père ait sujet de s’en plaindre,
ce n’est pas néanmoins que ladite fille, ou celui a
« qui elle s'est .prostituée, lui aient fait aucun tort, « ou violé pour son égard la justice : car la fille est « en possession de sa virginité, aussi-bien que de « son corps, elle en peut faire ce que bon lui sem- « ble, a l’exclusion de la mort, ou du retranchement « de ses membres. » Jugez par-la du reste. Je me souvins , sur cela , d’un passage d’un poète païen , qui a ele meilleur casuiste que ces pères; puisqu’il a dit : « Que la virginité d’une fille ne lui appartient « pas tout entière; qu’une partie appartient au père, « et l’autre a la mère, sans lesquels elle n’en peut <« disposer même pour le mariage. >> Et je doute qu’il y ait aucun juge qui ne prenne pour une loi le contraire de cette maxime du père Bauny.
Voila tout ce que je puis dire de tout ce que j’eïi — tendis, et qui dura si long-temps, que je fus obligé de prier enfin le père de changer de matière. 11 le fit, et m’entretint de leurs réglements pour les habits des femmes en celte sorte. Nous ne parlerons point, dit-il, de celles qui auraient l’intention impure j maispour les autres, Escobar dit au tr. i, ex. 8, n. 5 : « Si ori
* se pare sans mauvaise intention , mais seulement « pour satisfaire l’inclination naturelle qu’on a a la « vanité, ut> naluralcm failûs inclinaliûvcrn , ou ce « n’est qu'un péché véniel, ou ce n’est point péché « du tout. » Et le père Bauny, en sa Somme des péchés, c. 46. pag. 1094, dit : « Que bien que la « femme eût connaissance du mauvais effet que sa « diligence a se parer opérerait et au corps et en
* l’âme de ceux qui la contempleraient ornée deri- « elles et précieux habits, qu’elle ne pécherait néau- «• moins en s’en servant. » Et il cite entre autres notre père Sanchez pour être du même avis.
Mais, mon père, que répondent donc vos auteurs aux passages de l’Ecriture, qui parlent avec tant de vehemcnce contre les moindres choses de cette sorte?
iln
Lessius, dit le père, y a doctement satisfait, De Just., 1. 4, c. 4i d. 1 4 7 n. T en disant : « Que ces pas- « sages de l’Ecriture n’étaient des préceptes qu’a « l’égard des femmes de ce temps-l'a, pour donner » par leur modestie un exemple d’édification aux « païens. » Et d’où a-t-il pris cela, mon père? Il n’importe pas d’où il l’ait pris ; il suffit que les sentiments de ces grands hommes-la sont toujours probables d’eux-mêmes. Mais le P. le Moine a apporté une modération a cette permission générale : car il ne le veut point du tout souffrir aux vieilles : c'est dans sa Dévotion aisée, et entre autres pag. i 27, i5]/, i63. « La jeunesse, dit-il, peut être parée du « droit naturel. Il peut être permis de se parer en « un âge qui est la fleur et la verdure des ans. Mais « il en faut demeurer la : le contre-temps serait « étrange de chercher des roses sur la neige. Ce n’est «* qu’aux étoiles qu’il appartient d’être toujours au
bal, parce qu’elles ont le don de jeunesse pevpé- « tuelle. Le meilleur donc en ce point serait de pren- « dre conseil de la raison et d’un bon miroir; de se « rendre â la bienséance et â la nécessité , et de se « retirer quand la nuit approche. » Cela est tout-’afait judicieux, lui dis-je. Mais, continua-t-il, afin que vous voyiez combien nos pères ont eu soin de tout, je vous dirai que, donnant permission aux femmes de jouer, et voyant que cette permission leur serait souvent inutile, si on ne leur donnait aussi le moyen d’avoir de quoi jouer, ils ont établi une filtre maxime en leur faveur, qui se voit dansEscobar, au cliap. du larcin, tr. 1, ex. q.n. i3. « Une femme, « dit-il, peut jouer, et prendre pour cela de l’argent « a son mari. »
En vérité, mon père, cela est bien achevé. U y a bien d’autres choses néanmoins, dit le père : mais il faut les laisser pour parler des maximes plus im-
portantes , qui facilitent l’usage des choses saintes , «somme par exemple, la manière d’assister a la messe. Nos grands théologiens, Gaspard Ilurtado,rfe Sacr ., t. 2, d. 5, dist. 2, et Coninck, q. 83, a. 6, n. if)", ont enseigné sur ce sujet « qu’il suffit d’ètre présent « a la messe de corps, quoiqu’on soit absent d’esprit, pourvu qu’on demeure dans une contenance •< respectueuse, extérieurement. » Et Yasquez passe plus avant, car il dit « qu'on satisfait au précepte « d’ouïr la messe, encore même qu'on ait l’intention « de n’en rien faire. » Tout cela est aussi dans Eseobar, tr. i , ex, î r , n, et i or; et encore au tr. i , ex . i, n. i 16, où il l’explique par l’exemple de ceux qu’on mène a la messe par force, et qui ont l’intention expresse de ne la point entendre. Y raiment, lui dis-je, je ne le croirais jamais, si un autre me le disait. En effet, dit-il, cela a quelque besoin de l’autorité de ces grands hommes; aussi-bien que ce que dit Escobar, au tr. j, ex. n, n. 3i : « Qu’une « méchante intention , comme de regarder des ■< femmes avec un désir impur, jointe a celle d’ouïr « la messe comme il faut, n’empêche pas qu’on n’y « satisfasse : JS ec obesL alla prctva inlenlio, uL as - « piciendi libidinose fœminas. »
Mais on trouve encore une chose commode dans notre savant Turrianus, Sel cl., p. 2, d. îG, dub. y : « Qu’on peut ouïr la moitié d’une messe d’un prê- « tre, et ensuite une autre moitié d’un autre; et « même qu’on peut ouïr d’abord la fin de l’une , et »< ensuite le commencement d’une autre. » Et je vous dirai de plus qu’on a permis encore « d’ouïr « deux moitiés de messe en même temps de deux « différents prêtres, lorsque l’un commence la messe , « quand un autre en est a l’élévation; parce qu’on « peut avoir l’attention a ces deux côtés a la fois, « et que deux moitiés de messe font une messe en*
NEUVIÈME LETTRE. I 3f|
« tière : duce medielalcsunam rnisSarn conslituunl .* C’est ce qu’ont décidé nos pères Bauny, tr. G, q. <>, p. 3 12; Hurtado. de Suer., t. 2, de ML s su, d. 5, diff. 4; Azorius, p. 1 , 1. ;, c. 3, q. 3; Escobar, tr. 1, ex. 1 j, n. ^3, dans le chapitre « De la Pra- « tique pour ouïr la messe selon notre Société. » Et vous verrez les conséquences qu’il en tire dans ce même livre, des éditions de Lyon, des années iG44 Pt 1646, en ces termes: « De la je conclus que »• vous pouvez ouïr la messe en très-peu de temps : » si , par exemple, vous rencontrez quatre messes » a-la-fois qui soient tellement assorties, que, quand *> l’une commence, l’autre soit a l'évangile, une » autre à la consécration, et la dernière a la com- >' munion. * Certainement, mon père, on entendra la messe dans Notre-Dame en un instant par ce moyen. Vous voyez donc, dit-il, qu’on ne pouvait pas mieux faire pour faciliter la manière d’ouïr la messe.
Mais je veux vous faire voir maintenant comment on a adouci l’usage des sacrements, et surtout de celui de la pénitence; car c’est-la où vous verrez la dernière bénignité de la conduite de nos pères : et vous admirerez que la dévotion qui étonnait tout le monde, ait pu être traitée par nos pères avec une telle prudence, « qu’ayant abattu cet épouvan- « tail que les démons avaient mis a sa porte, ils « l'aient rendue plus facile que le vice, et plus « aisée que la volupté; en sorte que le simple vivre « est incomparablement plus malaisé que le bien « vivre, » pour user des termes du père le Moine, p. «44 et 291 de sa Dévotion aisée. N’est-cc pas là un merveilleux changement? En vérité, lui dis-je, mon père, je ne puis m’empêcher de vous dire uia pensée. Je crains que vous ne preniez mal vos mesures, et que cette indulgence ne soit capable de
choquer plus de monde que d'en attirer. Car la messe , par exemple , est une chose si grande et si sainte* qu’il suffirait, pour faire perdre a vos auteurs toute créance dans l’esprit de plusieurs personnes, de leur montrer de quelle manière ils en parlent. Cela est bien vrai, dit le père, a l’égard de certaines gens : mais ne savez- vous pas que nous nous accommodons a toute sorte de personnes? Il semble que vous ayez perdu la mémoire de ce que je vous ai dit si souvent sur ce sujet. Je veux donc vous en entretenir la première fois a loisir, en différant pour cela notre entretien des adoucissements de la confession. Je vous le ferai si bien entendre, que vous ne l’oublierez jamais. Nous nous séparâmes la-dessus; et ainsi je m’imagine que notre première conversation sera de leur politique. Je suis, etc.
yidoucissements. que les Jésuites ont apportés au sacrement Je pénitence , pur leurs maximes touchant la confession , la satisfaction , l’absolution, les occasions prochaines de pécher, la contrition et l’amour Je Dieu.
De Paris , ce z août i65 6.
Monsieur ,
Ce n’est pas encore ici la politique de la Société, mais c’en est un des plus grands principes. Vous y verrez les adoucissements de la confession, qui sont assurément le meilleur moyen que ces pères aient trouvé pour attirer tout le monde et ne rebuter personne. Il fallait savoir cela avant que de passer outre. Et c'est pourquoi le père trouva a propos de m’en instruire en cette sorte :
Vous avez vu, me dit-il, par tout ce que je vous ai dit jusques ici, avec quel succès nos pères ont travaillé a découvrir, par leurs lumières, qu’il y a un grand nombre de choses permises qui passaient autrefois pour défendues ; mais, parce qu’il reste encore des péchés qu’on n’a pu excuser, et que l’unique remède en est la confession , il a été bien nécessaire d’en adoucir les difficultés par les voies que j’ai maintenant ’a vous dire. Et ainsi, après vous avoir montré dans toutes nos conversations précédentes comment on a soulagé les scrupules qui troublaient les consciences, en faisant voir que ce qu’on croyait mauvais ne l’est pas, il reste
a vous montrer en celle-ci la manière d’expier facilement ce qui est véritablement péché, en rendant la confession aussi aisce qu’elle était difficile autrefois. Et par quel mflfyen, mon père? C’est, dit-il, par ces subtilités admirables qui sont propres a notre Compagnie, et que nos pères de Flandre appellent, dans l’Image de notre premier siècle, 1. 3, or. 1. p. 4°t, et 1. 1,, c. 2, « de pieuses et saintes « finesses, et un saint artifice de dévotion : piam « et religiosatn callLdilalem , elpielalis solerlictrn, » au 1. 3. c. 8. C’est par le moyen de ces inventions, « que les crimes s’expient aujourd’hui alacrihs ,
« avec plus d’allégresse et d’ardeur qu’ils ne se « commettaient autrefois; en sorte que plusieurs « personnes effacent leurs taches aussi prompte- « ment qu’ils les contractent : plarimi vix citihs ^ « maculas contraint ni , c/uàm etuunl , »> comme il ' est dit au même lieu. Apprenez-moi donc, je vous prie, mon père, ces finesses si salutaires. Il y en a, plusieurs, me dit-il; car, comme il se trouve beau-, coup de choses pénibles dans la confession, on a apporté des adoucissements a chacune. Et parce que', les principales peines qui s’y rencontrent sont la . honte de confesser de certains péchés, le soin d’cn> exprimer les circonstances, la pénitence qu’il en faut faire, la résolution de n’y plus tomber, la fuite des occasions prochaines qui y engagent, et le regret de, les avoir commis; j’espère vous montrer aujourd’hui ï qu’il ne reste presque rien de fâcheux en tout cela, ) tant on a eu soin d’ôter toute l’amertume et toute c' l’aigreur d’un remède si nécessaire.
Car, pour commencer par la peine qu’on a de^ confesser de certains péchés, comme vous n’ignorez < pas qu’il est souvent assez important de se conserver 1 dans l’estime de son confesseur, n’est-ce pas une 1 chose bien commode de permettre, comme font nos;
pères, et entre autres Escobar, qui cite encore Suarez, tr. 7, a. 4> n. i35, « d’avoir deux confesseurs, « l’un pour les péchés mortels, et l’autre pour les « véniels, alin de se maintenir en bonne réputation « auprès de son confesseur ordinaire, nti bonnm fa- « nicim apud ordinariurn lueatur , pourvu qu’on ne « prenne pas de l'a occasion de demeurer dans le pé- « ché mortel? » Et il donne ensuite un autre subtil moyen pour se confesser d’un péché, même a son confesseur ordinaire, sans qu’il s’aperçoive qu’on l’a commis depuis la dernière confession. « C’est, dit- « il , de faire une confession générale, et de confondre « ce dernier péché avec les autres dont on s’accuse « en gros. » Il dit encore la même chose, Prive., ex. 2, n. 7 3. Et vous avouerez, je m’assure, que cette décision du père Bauny, Théol. mor., tr. 4? q. 1 5, p. i3y, soulage encore bien la honte qu’on a de confesser ses rechutes : « Que, hors de certaines « occasions, qui n’arrivent que rarement, le con- « fesseu-r n’a pas droit de demander si le péché dont « on s’accuse est un péché d’habitude, et qu’on « n’est pas obligé de lui répondre sur cela; parce « qu il n’a pas droit de donner a son pénitent la «« honte de déclarer ses rechutes fréquentes. »
Comment, mon père 1 j’aimerais autant dire qu’un médecin n’a pas droit de demander a son malade s’il Y a long-temps qu’il a la fièvre. Les péchés ne sont-ils pas tous différents selon les différentes circonstances? et le dessein d’un véritable pénitent ne doit-il pas être d’exposer tout l’état de sa conscience a son confesseur avec la même sincérité et la meme ouverture de cœur que s’il parlait a Jésus- Christ, dont le prêtre tient la place? Or n’est-on pas bien éloigné de cette disposition quand on cache ses rechutes fréquentes, pour cacher la grandeur de sonpéché? Je vis le bon' père embarrasse la-
I‘4‘f .DIXIEME lettre.
dessiis : de sorte qu’il pensa a éluder cette difficulté plutôt qu’a la résoudre, en m’apprenant une autre de leurs règles, qui établit seulement un nouveau desordre , sans justifier en aucune sorte cette décision du père Bauny, qui est, a mon sens, une de leurs plus pernicieuses maximes, et des plus propres a entretenir les vicieux dans leurs mauvaises habitudes. Je demeure d’accord, me dit-il, que l’habitude augmente la malice du péché, mais elle n’en change pas la nature : et c’est pourquoi on n’est pas oblige a s en confesser, selon la règle de nos pères, qu’Escobar rapporte, ^ Princ. , ex. 2, n. 3g ;
« Qu’on n’est obligé de confesser que les circons- « tances qui changent l’espèce du péché, et non pas « celles qui ï’ aggravent. >.
C’est selon cette règle que notre père Granados ; dit in 5 pari. , cont. y, t. g, d, g, n. 22, <« que si « on a mangé de la viande en carême, il suffit de - s’accuser d’avoir rompu le jeûne, sans dire si c’est « en mangeant de la viande, ou en faisant deux re- t « pas maigres. » Et selon notre père Reginaldus , tr- 1* 6, c. 4» n. 114 : « TJn devin qui s’est servi « de 1 art diabolique n’est pas obligé a déclarer cette « circonstance; mais il suffit de dire qu’il s’est mêlé « de deviner, sans exprimer si c’est par la chiro- « mancic, ou par un pacte avec le démon. ». Et Fagundez, de notre Société, p. 2, 1. 4, c. 3, n. r dit aussi: « Le rapt n’est pas une circonstance qu’on « soit tenu de découvrir quand la fille y a con- t « senti. »> Notre père Escobar rapporte tout cela au meme lieu , n. 41, 61, 62, avec plusieurs autres décisions assez curieuses des circonstances qu’on ‘ n est pas oblige de confesser. Vous pouvez les y voir vous-même. Voila, lui dis-je, des artifices de dévotion bien accommodants.
Tout cela néanmoins, dit-il, ne serait rien, si on 1
ttlKIEMÉ LETTRE
n'avait de plus adouci la pénitence, qui est une des choses qui éloignait davantage de lu confession. Mais maintenant les plus délicats ne la sauraient plus appréhender, après ce que nous avons soutenu dans nos thèses du collège de Clermont • « Que -Æk « le confesseur impose une pénitence con venabrPP' « conve.men.Lem, et qu’on ne veuille pas néanmoins « l’accepter, on prut se retirer en renonçant à l’ab- « solution et a la pénitence imposée. » Ét Escobar dit encore dans la Pratique de la pénitence, scion notre Société,, tr. -, ex. 4, n. 188 : «< Que, si le <« pénitent déclare qu’il veut remettre à l’autre >« monde a faire pénitence, et souffrir en purgatoire - toutes les peines qui lui sont dues, alors le con*
” fesseur doit lui imposer une pénitence bien légère « pour l'intégrité du sacrement, et principalement « s'il reconnaît qu'il n’en accepterait pas une plus « grande. » Je crois, lui dis-je, que, si cela était, on ne devrait plus appeler la confession le sacrement de pénitence. Vous avez tort, dit-il; car au moins on en donne toujours quelqu’une pour la forme. Mais, mon père, jugez-vous qu’un homme soit digne de recevoir l’absolution quand il ne veut rien faire de pénible pour expier ses offenses? I f quand des personnes sont en cet état, ne devriezvous pas plutôt leur retenir leurs péchés que de les leur remettre? Avez-vous l’idée véritable de l’étendue de votre ministère? et ne savez-vous pas que vous y exercez le pouvoir de lier et de délier? Croyez-vous qu’il soit permis de donner l’absolution indifféremment a tous ceux qui la demandent, sans reconnaître auparavant si Jésus-Christ, délie dans le ciel ceux que vous déliez sur la terre ? Eli quoi! dit le père, pensez-vous que nous ignorions que le confesseur doit se rendre juge de la dispo- * sition de son pénitent, tant parce qu’il est obligé
1^6 OIXlKWt 'LETTRE.
« de ne pas dispenser les sacrements a ceux qui en « sont indignes, Jésus-Christ lui ayant ordonné « d’être dispensateur fidèle, et de ne pas donner « les choses saintes aux chiens, que parce qu’il est ttkjugf, et que c’est le devoir d’un juge de juger IJFjusteinent, en déliant ceux qui en sont dignes, et « liant ceux qui en sont indignes, et aussi parce « qu’il ne doit pas absoudre ceux que Jésus-Christ « condamne? » De qui sont ces paroles-la, mon père? De notre père Filiutius, répliqua-t-il, t. i, tr. n, n. 354- Vous me surprenez, lui dis-je; je les prenais pour être d’un des Pères de l’Eglise. Mais, mon père, ce passage doit bien étonner les confes- : jfseurs, et les rendre bien circonspects dans la dis- 1 pensation de ce sacrement, pour reconnaître si le regret de leurs pénitents est suffisant, et si les pro- * messes qu’ils donnent de ne plus pécher a l’avenir sont recevables. Cela n’est point du tout embarrassant, dit le père : Filiutius n’avait garde de laisser * les confesseurs dans cette peine; et c’est pourquoi, ? ensuite de ces paroles, il leur donne cette méthode ; facile pour en sortir. « Le confesseur peut aisément « se mettre en repos louchant Indisposition de son « pénitent. Car s’il* ne donne pas des signes suffi - « sants de douleur, le confesseur n’a qu?a lui de- « mander s’il ne déteste pas le péché de son ame,
« et s’il répond que oui, il est obligé de l’en croire. ' « Et il faut dire la même chose de la résolution « pour l’avenir, a moins qu’il y eût quelque obli-c « gation de restituer, ou de quitter quelque occa- ^ « sion prochaine. » Pour ce passage, mon père, je ( vois bien qu’il est de Filiutius. Vous vous trompez/ dit le père : car il a pris tout cela mot a mot de ■ Suarez, in. 3, part., t. q, disp. 32, sect. 2, n. 2.( Mais, mon père, ce dernier passage de Filiutius de-, truit ce qu’il avait établi dans le premier. Car les1
DIXIEME LETTltE.
confesseurs n’auront plus le pouvoir de se rendre juges delà disposition de leurs pénitents, puisqu’ils sont obligés de les en croire sur leur parole, lors même qu’ils ne donnent aucun signe suffisant de douleur. Est-ce qu’il y a tant de certitude dans ces paroles qu’on donne, que ce seul signe soit convaincant? Je doute que l’expérience ait fait connaître à vos pères que tous ceux qui leur font ces promesses les tiennent, et je suis trompé s’ils n’éprouvent souvent le contraire. Cela n’importe, dit le père ; on ne laisse pas d’obliger toujours les confesseurs a les croire. Car le père Bauny, qui a traité cette question a fond dans sa Somme des péchés, c. 46, p. 1090, 1091 et 1092, conclut « que, toutes les fois « que ceux qui récidivent souvent, sans qu’on y « voie aucun amendement, se présentent au confes- « seur, et lui disent qu’ils ont regret du passé et « bon dessein pour l’avenir, il les en doit croire « sur ce qu’ils le disent, quoiqu’il soit a présumer « telles résolutions ne passer pas le bout des lèvres. « Et quoiqu’ils se portent ensuite avec plus de li- « berté et d’excès que jamais dans les mêmes fautes, « on peut néanmoins leur donner l’absolution selon « mon opinion. » Voila, je m’assure, tous vos doutes bien résolus.
Mais, mon père, lui dis-je, je trouve que vous imposez une grande charge aux confesseurs, en les obligeant de croire le contraire de ce qu’ils voient. Vous n’entendez pas cela, dit-il; on veut dire parla qu’ils sont obligés d?agir et d’absoudre, comme s’ils croyaient que cette résolution fut ferme et constante, encore qu’ils ne le croient pas en effet. Et c’est ce que nos pères Suarez et Filiutius expliquent ensuite des passages de tantôt. Car, après avoir dit « que le prêtre est obligé de croire sou « pénitent sur sa parole, » ils ajoutent « qu’il n’est
« pas nécessaire que le confesseur se persuade que « la résolution de son pénitent s’exécutera, ni qu'il •< le juge même probablement- mais il suffit qu’il « pense qu’il en a a l’heure même le dessein en gé- « néral, quoiqu’il doive retomber en bien peu de « temps. Et c’est ce qu’enseignent tous nos auteurs,
« i La docenLo.mn.es au tores. » Douterez-vous d’une chose que nos auteurs enseignent? Mais, mon père, que deviendra donc ce que le père Pétau a été obligé de reconnaître lui-même dans la préface de la Péri, piibl. , pag. « Que les saints Pères, les ' « docteurs et les conciles, sont d’accord, comme « d’une vérité certaine, que la pénitence, qui pré- ; « pare a l’Eucharistie, doit être véritable, cons- , « tante, courageuse, et non pas lâche et endormie, J « ni sujette au^ rechutes et aux reprises? » Ne i voyez-vous pas, dit-il, que le père Pétau parle de V ancienne Eglise ? Mais cela est maintenant si peu de saison, pour user des termes de nos pères, que, : selon le père Bauny, le contraire est seul véritable; { c’est au tr. 4, q. i5, p. g5. « Il y a des auteurs qui . « disent qu’on doit refuser l’absolution a ceux qui « retombent souvent dans les mêmes péchés, et « principalement lorsque, après les avoir plusieurs « fois absous, il n’en paraît aucun amendement : et « d’autres disent que non. Mais la seule véritable « opinion est qu’il ne faut point leur refuser l ab- ' « solution ; et encore qu’ils ne profitent point de * tous les avis qu’on leur a souvent donnés, qu’ils • «< n'aient pas gardé les promesses qu’ils ont faites de ■ ** changer de vie, qu’ils n’aient pas travaillé a se / •< purifier, il n’importe : et quoi qu’en disent les « autres, la véritable opinion, et laquelle on doit «< suivre, est que, même en tous ces cas, on les doit . « absoudre. » Et tr. 4, q. 22, p. ioo, « qu’on ne •* doit ni refuser, ni différer l’absolution a ceux qui <
* sont dans des péchés d’habitude contre la loi de « Dieu, de nature, et de l'Eglise, quoiqu’on n’y •« voie aucune espérance d’amendement : Elsi emen- ** dalionis fulurx milia spes apparent. »
Mais, mon père, lui dis-je, cette assurance d’avoir toujours l’absolution pourrait bien porter les pécheurs Je vous entends, dit-il en m’interrom-
pant; mais écoutez Je père Bauny, q. 1 5. « On peut •« absoudre celui qui avoue que l’espérance d’ètre « absous l’a porté à pécher avec plus de facilité « qu’il n’eût fait sans cette espérance. » Et le père Eaussin, défendant cette proposition, dit, pag. an de sa K é p . a la Tliéol. mor. : « Que, si elle n’était « véritable, l’usage de la confession serait interdit a « la plupart du monde; et qu’il n’y aurait plus « d’autre remède aux pécheurs, qu’une branche « d’arbre et une corde. » O mon père! que ces maximes-la attireront de gens a vps confessionnaux ! Aussi, dit-il, vous ne sauriez croire combien il y en vient : « nous sommes accablés et comme opprimés « sous la foule de nos pénitents, pœtiilenliutn nu~ « niera a bruimur, » .comme il est dit en l’Image de notre premier siècle, 1. 3, e. 8. Je sais, lui dis-je, un moyen facile de vous décharger de cette presse. Ee serait seulement, mon père, d’obliger les pécheurs a quitter les occasions prochaines : vous vous soulageriez assez par cette seule invention. Nous ne cherchons p.as ce soulagement, dit-il ; au contraire : car, comme il est dit dansle meme- livre, 1. 3, c. 7, pag. 3j4 : “ Notre Société a pour but de « travailler à établir les vertus, de faire la guerre “ aux vices, et de servir un grand nombre d’ames. » Et, comme il y a peu d’ames qui veuillent quitter les occasions prochaines, on a été obligé de définir ce que c’est qu’occasion prochaine; comme on voit dans Escobar, en la Pratique de notre Société, tr.
ex. 4» n- : « On n’appelle pas occasion pro- « chainc celle où l’on ne pèche que rarement , « comme de pécher par un transport soudain avec « celle avec qui on demeure, trois ou quatre fois « par an; » ou, selon le père Bauny, dans son livre français, une ou deux fois par mois, p. 1082; et encore pag. 1089, où il demande « ce qu’on doit faire « entre les maîtres et servantes, cousins et cousines « qui demeurent ensemble, et qui se portent mu- « tuellement a pécher par cette occasion. » Il les faut séparer, lui dis-je. Æ’est ce qu’il dit aussi, « si « les rechutes sont fréquentes, et presque journa- « lières : mais s’ils n’ offensent que rarement par en- « semble, comme serait une ou deux fois le mois, et « qu’ils ne puissent se séparer sans grande incom- « modité et dommage, on pourra les absoudre, « selon ces auteurs, et entre autres Suarez, pourvu « qu’ils promettent bien de ne plus pécher, et « qu’ils aient un vrai regret du passé. » Je l’entendis bien ; car il m’avait déjà appris de quoi le confesseur se doit contenter pour juger de ce regret. Et le père Bauny, continua-t-il, permet, p. io83 et 1084, a ceux qui sont engagés dans les occasions prochaines, « d’y demeurer, quand ils ne les pour- - raient quitter sans bailler sujet au monde de par- « 1er, ou sans en recevoir de l’incommodité. » Et il dit de même en sa Théologie morale, tr. 4* De pœnil. , q. 1 3, pag. p3, et q. 14, p. p4 : « Qu’on « peut et qu’on doit absoudre une femme qui a « chez elle un homme avec qui elle pèche souvent, •< si elle ne le peut faire sortir honnêtement, ou « qu’elle ait quelque cause de le retenir : Si non « polesl honestè ejicere, cnil habeal alifjuam cau- <* sam retineruli ; pourvu qu’elle propose bien de « ne plus pécher avec lui. »
U mon père, lui dis-je, l’obligation de quitter