MES REVERENDS PERES
Je viens de voir votre dernier écrit, où vous continuez vos Impostures jusqu’à la vingtième, en déclarant que vous finissez par-la cette sorte d’accusation, qui faisait votre première partie, pour en venir , a la seconde, où vous devez prendre une nouvelle manière de vous défendre, en montrant qu’il y a bien d’autres casuistes que les vôtres qui sont dans le relâchement, aussi-bien que vous. Je vois donc maintenant, mes pères, â combien d’impostures j’ai a répondre : et puisque la quatrième où nous en sommes demeurés est sur le sujet de l'homicide, il sera à propos, en y répondant , de satisfaire en même temps aux ii, 1 3, 14, j 5, 16, ly et 18e, qui sont sur le même sujet.
Je justifierai donc dans cette lettre la vérité de mes citations contre les faussetés que vous m’imposez. Mais parce que vous avez osé avancer dans vos écrits,
« que les sentiments de vos auteurs sur le meurtre « sont conformes aux décisions des papes et des lois « ecclésiastiques, » vous m’obligerez a détruire, dans ma lettre suivante , une proposition si téméraire et
TREIZIEME LETTRE. 1 f)f)
si injurieuse àl’Eglise. Il importe de faire voir qu’elle est exempte de vos corruptions, afin que les hérétiques ne puissent pas se prévaloir de vos égarements pour en tirer des conséquences qui la déshonorent. Et ainsi, en voyant d’une part vos pernicieuses maximes et de l’autre les canons de l’Eglise qui les onttoujours condamnées, on trouvera tout ensemble, et ce qu’on doit éviter, et ce qu’on doit suivre.
Votre quatrième Imposture est sur une maxime touchant le meurtre, que vous prétendez que j’ai faussement attribuée a Lessius. C’est celle-ci t « Celui « qui a reçu un soufllet peut poursuivre a l’heure » même son ennemi, et même a coups d’épée, non « pas pour se venger, mais pour réparer son honneur. » Sur quoi vous dites que cette opinion-la est du casuiste Victoria. Et ce n’est pas encore la le sujet de la dispute. Car il n’y a point de répugnance a dire qu’elle soit tout ensemble de Victoria et de Lessius; puisque Lessius dit lui-même qu’elle est aussi de Navarre et de votre père Henriquez, qui enseignent « que « celui qui a reçu un soufflet peut a l’heure même « poursuivre son homme, et lui donner autant de « coups qu’il jugera nécessaire pour réparer son « honneur. « Il est donc seulement question de savoir si Lessius est du sentiment de ces auteurs, aussi bien que son confrère. Et c’est pourquoi vous ajoutez : « que Lessius ne rapporte celte opinion que « pour la réfuter, et qu’ainsi je lui attribue un sen- « timent qu’il n’allègue que pour le combattre, qui « est l’action du monde la plus lâche et la plus hon- « teuse a un écrivain. ►. Or je soutiens, mes pères, qu’il ne la rapporte que pour la suivre. C’est une question de fait qu’il sera bien facile de décider. Voyons donc comment vous prouvez ce que vous dites, et vous verrez ensuite comment je prouve ce que je dis .
TREIZIEME LE/fTRE.
Pour montrer que Lessius n'est pas de ce sentimentr vous dites qu’il en condamne la pratique. Et pour prouver cela, vous rapportez un de ses passages, üv. 2, c. 9, n. 82, où il dit ces mots : « J’en con- « damne la pratique. » Je demeure d’accord que , si on cherche ces paroles dans Lessius, au nombre 82, où vous les citez, on les y trouvera. Mais que dirat-on, mes pères, quand on verra en même temps qu’il traite en cet endroit d’une question toute différente de celle dont nous parlons, et que l’opinion, dont il dit en ce lieu-la qu’il en condamne la pratique, n’est en aucune sorte celle dont il s’agit ici , mais une autre toute séparée? Cependant il ne faut, pour en être éclairci, qu’ouvrir le livre même où vous renvoyez. Car on y trouvera toute la suite de son discours en cette manière.
II traite la question, « savoir si on peut tuer pour « un soufflet, »au n. rq, et il la finit au nombre 80 , sans qu’il y ait en tout cela un seul mot de condamnation. Cette question étant terminée , il en commence une nouvelle en l’art. 81, « savoir si on peut tuer pour des médisances. » Et c’est sur celle-là qu’il dit, au n. 82, ces paroles que vous avez citees :« J’en « condamne la pratique. »
N’est-ce donc pas une chose honteuse, mes pères-, que vous osiez produire ces paroles, pour faire croire que Lessius condamne l’opinion qu’on peut tuer pour un soufflet, et que, n’en ayant rapporté en tout que cette seule preuve, vous triomphiez la-dessus, en disant,comme vous faites : « Plusieurs personnes d’hon- « neur dans Paris ont déjà reconnu cette insigne faus- « seté par la lecture de Lessius, et ont appris par-la « quelle créance on doit avoir a ce calomniateur? » Quoi, mes pères ! est-ce ainsi que vous abusez de la créance que ces personnes d’honneur ont en vous ? Pour leur faire entendre que Lessius n’est pas d’un
TREIZIEME fETTn.fi
sentiment, vous leur ouvrez son livre en un endroit où il en condamne un autre. Et comme cespersonnes n’entrent pas en défiance de votre bonne toi , et ne pensent pas a examiner s’il s’agit en ce lieu-la de la question contestée, vous trompez ainsi leur crédulité. Je m’assure, mes pères, que, pour vous garantir d’un si honteux mensonge, vous avez eu recours a votre doctrine des équivoques, et que, lisant ce passage LouL haut, vous disiez LouL bas qu’il s’y agissait d’une autre matière. Mais je ne sais si cette raison, qui suffit bien pour satisfaire votre conscience, suffira pour satisfaire la juste plainte que vous feront ces gens d’honneur quand ils verront que vous les avez joués de cette sorte.
Empêchez-les donc bien, mes pères, de voir mes lettres, puisque c’est le seul moyen qui vous reste pour conserver encore quelque temps votre crédit. Je n’en use pas ainsi des vôtres; j’en envoie a tous mes amis; je souhaite que tout le monde les voie; et je crois que nous avons tous raison. Car enfin,
I après avoir publié cette quatrième Imposture avec tant d’éclat, vous voila décriés, si on vient a savoir ! que vous y avez supposé un passage pour un autre. Un jugera facilement que , si vous eussiez trouvé ce que vous demandiez au lieu même où Lessius traite | cette matière, vous ne l’eussiez pas été chercher ailleurs ; et que vous n’y avez eu recours que parce que vous n’y voyiez rien qui fût favorable a votre dessein. Vous vouliez faire trouver dans Lessius ce que vous dites dans votre Imposture, p?»g. 10, lig. i « Qu’il « n’accorde pas que cette opinion soit probable dans « la spéculation : » et Lessius dit expressément en sa conclusion, n. 88 : « Cette opinion, qu’on peut « tuer pour un soufflet reçu , est probable dans la « spéculation. » N’est-ce pas l'a mot a mot le contraire de votre discours? Et qui peut assez admirer
avec quelle hardiesse vous produisez en propres termes le contraire d’une vérité de fait? de sorte qu’au lieu que vous concluiez , de votre passage supposé, que Lessius n’était pas de ce sentiment , il se conclut fort bien , de son véritable passage , qu’il est de ce même sentiment.
Vous vouliez encore faire dire a Lessius, « qu’il en « condamne la pratique : » et, comme je l’ai déjà dit, il ne se trouve pas une seule parole de condamnation en ce lieu-la; mais il parle ainsi : « Il semble qu’on « n’en doit pas facilement permettre la pratique,
- inprcixi nonvi deLur facile PERMiTTENDA.»Est-ce: la, mes pères, le langage d’un homme qui condamne une maxime? Diriez-vous qu’il ne faut pas permef/re facilement , dans la pratique , les adultères ou les
incestes? Ne doit-on pas conclure au contraire que, puisque Lessius ne dit autre chose, sinon que la pratique n’en doit pas être facilement permise, son sentiment est que cette pratique peut être quelquefois permise, quoique rarement ? Et comme s’il eut voulu apprendre a tout le monde quand on la doitpermettre, et ôter aux personnes offensées les scrupules qui les pourraient troubler mal a propos, ne sachant en quelles occasions il leur est permis de tuer dans la pratique, il a eu soin de leur marquer ce qu’ils doivent éviter pour pratiquer cette doctrine en conscience. Écoutez-le , mes pères. « Il semble, dit-il,
« qu’on ne doit pas le permettre' facilement a cause « du danger qu’il y a qu’on agisse en cela par haine * ou par vengeance,* ou avec excès, ou que cela ne
- causât trop de meurtres. » De sorte qu’il est clair que ce meurtre restera tout-'a-fait permis dans la pratique, selon Lessius, si on évite ces inconvénients, c’est-'a-dire , si l’on peut agir sans haine, sans vengeance et dans des circonstances qui n attirent pas beaucoup de meurtres. En voulez-vous un exemple,
mes pcres? en voici un assez nouveau. C’est celui du soufflet de Compiègne. Car vous avouerez que celui qui l’a reçu a témoigné, par la manière dont il s’est conduit, qu’il était assez maître des mouvements de haine et de vengeance . Il ne lui restait donc qu’a éviter un trop grand nombre de meurtres : et vous savez, mes pères, qu’il est si rare que des jésuites donnent des soufflets aux officiers de la maison du roi , qu’il n’y avait pas a craindre qu’un meurtre en cette occasion en eût tiré beaucoup d’autres en conséquence. Et ainsi vous ne sauriez nier que ce jésuite ne fût tuable en sûreté de conscience , et que l’offensé ne pût en cette rencontre pratiquer envers lui la doctrine de Lessius. Et peut-être, mes pères, qu’il l’eût fait, s’il eût été instruit dans votre école, et s’il eût appris d’Escobar « qu’un homme qui a reçu un souf- » flet est réputé sans honneur jusqu’à ce qu’il ait tué « celui qui le lui a donné. » Mais vous avez sujet de croire que les instructions fort contraires qu’il a reçues d’un curé que vous n’aimez pas trop n’ont pas peu contribué en cette occasion à sauver la vie à un jésuite.
Ne nous parlez donc plus de ces inconvénients qu’on peut éviter en tant de rencontres, et hors lesquels le meurtre est permis, selon Lessius, dans la pratique même. C’est ce qu’ont bien reconnu vos auteurs, cités par Escobar dans la Pratique de l'homii eide selon 'votre Société. « Est-il permis, dit-il, de « tuer celui qui a donné un soufflet ? Lessius dit que « cela est permis dans la spéculation, mais qu’on ne « le doit pas conseiller dans la pratique, non consu - I « lendum in praxi , à cause du danger de la haine « ou des meurtres nuisibles à l’Etat qui en pourraient « arriver .Mais les autres ont juge, qu’en évitant « CES INCONVENIENTS, CELA EST PERMIS ET SUR DANS
« la pratique : i a praxi probabih ni et litlatn judi -
« carun l henriquez y etc. » Voila comment les opinions s’élèvent peu b peu jusqu’au comble de la probabilité. Car vous y avez porté celle-ci , en la permettant enfin sans aucune distinction de spéculation ni de pratique, en ces termes : « Il est permis, lors- « qu’on a reçu un soufflet, de donner incontinent un « coup d’épce , non pas pour se venger, mais pour " conserver son honneur. » C’est ce qu’ont enseigné vos pères a Caen, en 1644, ctans leurs écrits publics, que 1 université produisit au parlement, lorsqu’elle1 y présenta sa troisième requête contre votre doctrine de l’homicide, comme il se voit en la page 339 du; livre qu’elle en fit alors imprimer.
Remarquez donc, mes pères, que vos propres au-' leurs ruinent d eux-mêmes cette vaine distinction, de spéculation et de pratique, que l’université avait traitée de ridicule, et dont l’invention est un secret de votre politique qu’il est bon de faire entendre.? Car, outre que l’intelligence en est nécessaire pour; les quinze, seize, dix-sept et dix-huitième Impostures, il est toujours a propos de découvrir peu a peu les principes de cette politique mystérieuse.
Quand vous avez entrepris de décider les cas de : conscience d’une manière favorable et accommodante, vous en avez trouvé où la religion seule était inleressee, comme les questions de la contrition , 0 de la penitence, de l’amour de Dieu, et toutes celles qui ne touchent que l’intérieur des consciences. Mais * vous en avez trouvé d’autres où l’Etat a intérêt*! aussi-bien que la religion, comme sont celles de < l’usure, des banqueroutes, cle l’homicide, et autres t semblables. Et c’est une chose bien sensible a ceux qui ont un véritable amour pour l’Eglise, de voir L qu en une infinité d’occasions où vous n’avez eu que 1 la religion a combattre, vous en avez renversé les \ lois sans réserve , sans distinction et sans crainte ,
tomme il se voit dans vos opinions si hardies contre la pénitence et l’amour de Dieu : parce que vous saviez que ce n’est pas ici le lieu où Dieu exerce visiblement sa justice. Mais dans celles où l’Etat est intéressé aussi-bien que la religion, l’appréhension que vous avez eue de la justice des hommes vous a l'ait partager vos décisions, et former deux questions sur ces matières : l’une que vous appelez de spéculation, dans laquelle, en considérant ces crimes en eux-mêmes, sans regarder a l’intérêt de l’Etat, mais seulement a la loi de Dieu qui les défend, vous les avez permis, sans hésiter, en renversant ainsi la loi de Dieu qui les condamne; l’autre que vous appelez de pratique , dans laquelle , en considérant le dommage que l'Etat en recevrait, et la présence des magistrats qui maintiennent la sûreté publique, vous n’approuvez pas toujours dans la pratique ces meurtres et ces crimes que vous trouvez permis dans la spéculation, afin de vous mettre par-la a couvert du côté des juges. C’est ainsi , par exemple , que, sur cette question, « s’il est permis de tuer pour des médisances, » vos auteurs, Filiutius, tr. 29, cap. 3, n.5?.; Régi.», naldus, 1. 2 1 , cap. 5, n. 63, et les autres, répondent: « Cela est permis dans la spéculation, ex prubabili « opinione licel; mais je n’en approuve pas la prati- « que, a cause du grand nombre de meurtres qui ar- « riveraient et feraient tort a l’Etat, si on tuait tous « les médisants ; et qu’aussi on serait puni en jus- « tice en tuant pour ce sujet. » Voila de quelle sorte vos opinions commencent a paraître sous cette distinction , par le moyen de laquelle vous ne ruinez que la religion , sans blesser sensiblement l’Etat. Par-la vous croyez être en assurance. Car vous vous imaginez que le crédit que vous avez dans l’Eglise empêchera qu’on ne punisse vos attentats contre la vérité ; et que les précautions
que vous apportez pour ne mettre pas facilement ces permissions en pratique, vous mettront a couvert de la part des magistrats, qui, n’étant pas juges des cas de conscience, n’ont proprement intérêt qu à la pratique, extérieure. Ainsi une opinion qui serait condamnée sous le nom de pratique, se produit en sûreté sous le nom de spéculation. Mais, cette base étant affermie, il n’est pas difficile d’y élever le reste de vos maximes. Il y avait une distance infinie entre la défense que Dieu a faite de tuer, et la permission spéculative que vos auteurs en ont donnée. Mais la distance est bien petite de cette permission a la pratique. Il ne reste seulement qu’a montrer que ce qui est permis dans la spéculative 1 est bien aussi dans la pratique. On ne manquera pas de raisons pour cela. Vous en avez bien trouvé en des cas plus difficiles. Voulez- vous voir, mes peres, par où l’on y arrive? suivez ce raisonnement d Escobar, qui l’a décidé nettement dans le premier des six tomes de sa grande Théologie morale , dont je vous ai parlé, où il est tout autrement éclairé que dans ce recueil qu'il avait fait de vos vingt-quatre vieillards : car, au lieu qu’il avait pensé en ce tempsla qu, il pouvait y avoir des opinions probables dans la spéculation qui ne fussent pas sûres dans la pratique, il a connu le contraire depuis, et l’a fort bien établi dans ce dernier ouvrage : tant la doctrine de la probabilité en général reçoit d’accroissement par le temps, aussi-bien que chaque opinion probable en particulier ! Ecoutez-le donc in præloq. , n. 1 5.
« Je ne vois pas, dit-il, comment il se pourrait faire « que ce qui paraît permis dans la spéculation ne le « fût pas dans la pratique ; puisque ce qu’on peut « faire dans la pratique dépend de ce qu’on trouve « permis dans la spéculation , et que ces choses ne » diffèrent l’une de l’autre que comme l’effet de la
•< cause. Car la spéculation est ce qui détermine a Tac- - tion. D’ou il s’ensuit qu’on peut en SURETE
« DE CONSCIENCE SUIVRE DANS LA PRATIQUE LES « OPINIONS PROBABLES DANS LA SPECULATION, et «« meme avec plus de sûreté que celles qu’on n’a pas « si bien examinées spéculativement. »
En vérité, mes pères, votre Escobar raisonne assez bien quelquefois. Et en effet, il y a tant de liaison entre la spéculation et la pratique, que, quand l’une a pris racine, vous ne laites plus difficulté de permettre l’autre sans déguisement. C’est ce qu’on a vu dans la permission de tuer pour un soufflet, qui, de la simple spéculation, a été portée hardiment par Lessius a une pratique qu’on ne doit pas facilement accorder, et de là par Estfobar a une pratique facile; d’où vos pères de Caen l’ont conduite à une permission pleine, sans distinction de théorie et de pratique, comme vous l’avez déjà vu.
C’est ainsi que vous faites croître peu à peu vos opinions. Si elles paraissaient tout 'a coup dans leur excès, elles causeraient de l’horreur : mais ce progrès lent et insensible y accoutume doucement les hommes, et en ôte le scandale. Et par ce moyen , la permission de tuer, si odieuse à l’Etat et à l’Eglise , s’introduit premièrement dans l’Eglise , et ensuite de l’Eglise dans l’Etat.
On a vu un semblable succès de l’opinion de tuer pour des médisances. Car elle est aujourd’hui arrivée à une permission pareille sans aucune distinction. Je ne m’arrêterais pas a vous en rapporter les passages de vos pères , si cela n’était nécessaire pour confondre l’assurance que vous avez eue de dire deux fois dans votre quinzième Imposture, p. 26 et 3o , « qu’il n’y a pas un jésuite qui permette de « tuer pour des médisances. » Quand vous dites cela , mes pères , vous devriez empêcher que je ne
le visse , puisqu’il m’est si facile d’y répondre. Car, outre que vos pères Regînaldus , Filiutius , etc! 1 ont permis dans la spéculation, comme je' l’ai déjà dit, et que de la le principe d’Escobar nous mène sûrement a la pratique, j’ai a vous dire de plus que vous avez plusieurs auteurs qui l’ont permis en mots propres , et entre autres le père Héreau dans ses leçons publiques, ensuite desquelles le roi le fit mettre en arrêt en votre maison, pour avoir enseigné , outre plusieurs erreurs , « que quand celui- « qui nous décrie devant des gens d’honneur conti- « nue après l’avoir averti de cesser , il nous est per-; « mis de le tuer; non pas véritablement en public,
« de peur du scandale, mais en cachette, sed clam.»
Je vous ai déjà parlé du père Lamy, et vous, n’ignorez pas que sa doctrine sur ce sujet a été' censurée en *649 par l’université de Louvain. Et neanmoins il n’y a pas encore deux mois que votre; père Des Bois a soutenu a Rouen cette doctrine* censurée du père Lamy , et a enseigné « qu’il est « permis a un religieux de défendre l’honneur qu’il « a acquis par sa vertu, meme en tuant celui qui « attaque sa réputation, etiam cum morte inva- « soris. » Ce qui a causé un tel scandale en cette ville-la, que tous les curés se sont unis pour lui faire imposer silence , et l’obliger a rétracter sa doctrine par les voies canoniques. L’affaire en est a l’officialité. .
Que voulez-vous donc dire, mes pères? Comment entreprenez-vous de soutenir après cela «qu’au- < « cun jésuite n’est d'avis qu’on puisse tuer pouri « des médisances ?» Et fallait— il autre chose pour ' vous en convaincre que les opinions mêmes de vos pères que vous rapportez, puisqu’ils ne défendent pas spéculativement de tuer, mais seulement dans la , pratique, «a cause du mal qui en arriverait a l’Etat?»
Car je vous demande sur cela , mes pères, s’il s’agit dans nos disputes d’autre chose , sinon d’examiner si vous avez renversé la loi de Dieu qui défend l’homicide. Il n’est pas question de savoir si vous avez blessé l’Etat , mais la religion. A quoi sert-il donc, dans ce genre de dispute, de montrer que vous avez épargné l’Etat, quand vous faites voir en même temps que vous avez détruit la religion, en disant, comme vous faites, p. ?.B , 1. 3, «que le « sens de Réginaldus sur la question de tuer pour « des médisances, est qu’un particulier a droit >» d’user de cette sorte de défense, la considérant « simplement en elle-même? >> Je n’en veux pas davantage que cet aveu pour vous confondre. « Un - particulier, dites-vous, a droit d’user de cette défense, » c’est-a-dire de tuer pour des médisances, « en considérant la chose en elle-même ; * et par conséquent, mes pères, la loi de Dieu qui défend de tuer est ruinée par cette décision.
Et il ne sert de rien de dire ensuite, comme vous faites, «que cela est illégitime et criminel, mémo « selon ^la loi de Dieu, a raison des meurtres et des « désordres qui en arriveraient clans l'Etat , parca « qu’on est obligé, selon Dieu, d’avoir égard au « bien de l’Etat » C’est sortir delà question. Car, mes pères, il y a deux lois a observer : l’une, qui défend de tuer, l’autre qui défend de nuire a l’Etat. Réginaldus n’a pas peut-être violé la loi cpii défend de nuire a l’Etat, mais il a violé certainement celle qui défend de tuer. Or il ne s’agit ici que de celle-la seule. Outre que vos autres pères, qui ont permis ces meurtres dans la pratique, ont ruiné l’une aussibien que l’autre. Mais allons plus avant, mes pères. Nous voyons bien que vous défendez quelquefois d# nuire a l’Etat, et vous dites que votre dessein en cela est d’observer la loi de Dieu qui oblige a le
maintenir. Cela peut être véritable, quoiqu’il ne soit pas certain; puisque vous pourriez faire la même chose par la seule crainte des juges. Examinons donc, je vous prie, de quel principe part ce mouvement.
N’est-il pas vrai, mes pères, que, si vous regardiez véritablement Dieu, et que l’observation de sa loi fût le premier et principal objet de votre pensée, ce respect régnerait uniformément dans toutes vos décisions importantes , et vous engagerait a prendre dans toutes ces occasions l’intérêt de la religion ? Mais si l’on voit au contraire que vous violez en tant de rencontres les ordres les plus saints que Dieu ait imposés aux hommes, quand il n’y a que sa loi a combattre ; et que, dans les occasions même dont il s’agit, vous anéantissez la loi de Dieu, qui défend ces actions comme criminelles en elles-mêmes, et ne témoignez craindre de les approuver dans la pratique que par la crainte des juges, ne nous donnez- j vous pas sujet de juger que ce n’est point Dieu que vous considérez dans cette crainte ; et que, si en apparence vous maintenez saloi en ce qui regarde l’obligation de ne pas nuire a l’État, ce n’est pas pour sa loi même, mais pour arriver a vos fins, comme ont toujours fait les moins religieux politiques?
Quoi , mes pères ! vous nous direz qu’en ne regar- ( dant que la loi de Dieu qui défend l’homicide, on a droit de tuer pour des médisances? Et après avoir { ainsi violé la loi éternelle de Dieu , vous croirez le- \ ver le scandale que vous avez causé, et nous persua- i der de votre respect envers lui, en ajoutant que vous * en j défendez la pratique pour des considérations d’État , et par la crainte des juges? N’est-ce pas au <•< contraire exciter un scandale nouveau, non pas par le respect que vous témoignez en cela pour les juges? j car ce n’est pas cela que je vous reproche , et vous
vous jouez ridiculement la-dessus , pag. aç). Je ne vous reproche pas de craindre les juges, mais de ne craindre que les juges. C’est cela que je blâme, parce que c’est faire Dieu moins ennemi des crimes que les hommes. Si vous disiez qu’on peut tuer un médisant selon les hommes, mais non pas selon Dieu, cela serait moins insupportable : mais, quand vous prétendez que ce qui est trop criminel pour être souffert par les hommes soit innocent et juste aux yeux de Dieu qui est la justice même , que faites-vous autre chose, sinon montrer a tout le monde que, par cet horrible renversement si contraire a l’esprit des saints, vous êtes hardis contre Dieu et timides envers les hommes? Si vous aviez voulu condamner sincèrement ces homicides, vous auriez laissé subsister l’ordre de Dieu qui les défend : et si vous aviez osé permettre d’abord ces homicides, vous les auriez permis ouvertement malgré les lois de Dieu et des hommes. Mais, comme vous avez voulu les permettre insensiblement, et surprendre les magistrats qui veillent a la sûreté publique, vous avez agi finement en séparant vos maximes, et proposant d’un côté « qu’il est permis dans la spéculative de tuer pour « des médisances » (car on vous laisse examiner les choses dans la spéculation), et produisant d’un autre côté cette maxime détachée , « que ce qui est « permis dans la spéculation l’est bien aussi dans la pratique. » Car quel intérêt l’Etat semble-t-il avoir dans cette proposition générale et métaphysique ! Et i ainsi, ces deux principes peu suspects étant reçus sél parément, la vigilance des magistrats est trompée ; puisqu'il ne faut plus que rassembler ces maximes pour en tirer cette conclusion où vous tendez, qu’on i peut donc tuer dans la pratique pour de simples médisances.
Car c’est encore ici , mes pères, une des plus sub-
t îles adresses de votre politique, de séparer dans vos écrits les maximes que vous assemblez dans vos avis. C’est ainsi que vous avez établi a part votre doctrine de la probabilité, que j’ai souvent expliquée. Et, ce principe général étant affermi, vous avancez séparément des choses qui, pouvant être innocentes d’elles-mêmes, deviennent horribles étant jointes a ce pernicieux principe. J'en donnerai pour exemple ce que vous avez dit p. i i, dans vos Impostures, et a quoi il faut que je réponde : « Que plusieurs théo- « logiens célèbres sont d’avis qu’on peut tuer pour « un soufflet reçu. » Il est certain, mes pères, que, si une personne qui ne tient point la probabilité avait dit cela, il n’y auraitrien a reprendre, puisqu’on ne ferait alors qu'un simple récit qui n’aurait aucune conséquence. Mais vous, mes pères, et tous ceux qui tiennent cette dangereuse doctrine , « que tout ce « qu’approuvent des auteurs célèbres est probable « et sûr en conscience, » quand vous a]outez a cela,
* que plusieurs auteurs célèbres sont d’avis qu’on « peut tuer pour un soufflet, » qu'est-ce faire autre chose, sinon de mettre a tous les chrétiens le poignard a la main pour tuer ceux qui les auront offensés, en leur déclarant qu'ils le peuvent faire en sûreté de conscience, parce qu’ils suivront en cela l’avis de tant d’auteurs graves ?
Quel horrible langage qui, en disant que des auteurs tiennent une opinion damnable, est en même temps une décision en faveur de cette opinion damnabie, et qui autorise en conscience tout ce qu’il ne fait que rapporter! On l’entend, mes pères, ce langage de votre école. Et c’est une chose étonnante que vous ayez le front de le parler si haut, puisqu’il marque votre sentiment si a découvert, et vous convainc de tenir pour sûre en conscience cette opinion,
* qu’on peut tuer pour un soufflet , « aussitôt que
vous nous avez dit que plusieurs auteurs célèbres la soutiennent.
Vous ne pouvez vous en défendre, mes pères, non plus que vous prévaloir des passages de Vasquez et de Suarez que vous m’opposez , où ils condamnent ces meurtres que leurs confrères approuvent. Ces témoignages, séparés du reste de votre doctrine, pourraient éblouir ceux qui ne l’entendent pas assez. Mais il faut joindre ensemble vos principes et vos maximes. Vous dites donc ici que Vasquez ne souffre point les meurtres. Mais que dites- vous d’un autre coté , mes pères ? « Que la probabilité d’un « sentiment n’cmpêcbe pas la probabilité du senti - « ment contraire ; » et en un autre lieu, « qu’il est « permis de suivre l’opinion la moins probable et la « moins sûre, en quittant l’opinion la plus probable « et la plus sure. » Que s’ensuit-il de tout cela ensemble , sinon que nous avons une entière liberté de conscience pour suivre celui qui nous plaira de tous ces avis opposés ? Que devient donc, mes pères, le fruit que vous espériez de toutes ces citations ? Il disparaît, puisqu’il ne faut pour votre condamnation que rassembler ces maximes que vous séparez pour 1 votre justification. Pourquoi produisez-vous donc ces passages de vos auteurs que je n’ai point cités, pour excuser ceux que j’ai cités, puisqu’ils n’ont rien de commun? Quel droit cela vous donne-t-il de m’appeler imposteur? Ai-je dit que tous vos pères sont dans un même déréglement? Et n’ai-je pas fait voir au contraire que votre principal intérêt est d’en avoir de tous avis pour servir à tous vos besoins? A ceux qui voudront tuer on présentera Lessius ; a ceux qui ne voudront pas tuer on produira Vasquez, afin que personne ne sorte malcontent, sans avoir pour soi un auteur grave. Lessius parlera err païen de l’homicide, et peut-être en chrétien de
l’aumône : Vasquez parlera en païen de l’aumône, et en chrétien de l’homicide. Mais par le moyen de la probabilité que Vasquez et Lessius tiennent, et qui rend toutes vos opinions communes, ils se prêteront leurs sentiments les uns aux autres, et seront obligés d’absoudre ceux qui auront agi selon les opinions que chacun d’eux condamne. C’est donc cette variété qui vous confond davantage. L’uniformité serait plus supportable : et il n’v a rien de plus contraire aux ordres exprès de saint Ignace et de vos premiers généraux, que ce mélange confus de toutes sortes d’opinions. Je vous en parlerai peut-être quelque jour, mes pères : et on sera surpris de voir combien ’ vous êtes déchus du premier esprit de votre institut, et que vos propres généraux ont prévu que le déré- ! glement de votre doctrine dans la morale pourrait être funeste non-seulement à votre Société, mais encore il l’Eglise universelle.
Je vous dirai cependant que vous ne pouvez tirer '* aucun avantage de l’opinion de Vasquez. Ce serait nne chose étrange, si, entre tant de jésuites qui ont écrit, il n’y en avait pas un ou deux qui eussent dit ce que tous les chrétiens confessent. 11 n’y a point de gloire a soutenir qu’on ne peut pas tuer pour un soufflet, selon l’évangile; mais il y a une horrible honte a le nier. De sorte que cela vous jus- , tifie si peu, qu’il n'y a l ien qui vous accable davantage; puisque, ayant eu parmi vous des docteurs qui * vous ont dit la vérité, vous n’êtes pas demeurés dans j la vérité, et que vous avez mieux aimé les ténèbres ; que la lumière. Car vous avez appris de Vasquez,
« que c’est une opinion païenne, et non pas chre- c; « tienne, de dire qu’on puisse donner un coup de bâ- Y « ton a celui qui a,donné un soufflet : que c'est rui- « ner le Décalogue et l’évangile, de dire qu’on puisse * tuer pour ce sujet, et que les plus scélérats d’entre
« les hommes le reconnaissent. » Et cependant vous avez souffert que, contre ces vérités connues, Lessius, Escobar et les autres, aient décidé que toutes les défenses que Dieu a faites de l’homicide n’empêchent point qu’on ne puisse tuer pour un soufflet. A quoi sert-il donc maintenant de produire ce passage de Vasquez contre le sentiment de Lessius, sinon pour mont rer que Lessius est un peu en et un scélérat, selon Vasquez?* et c'est ce que je n’osais dire. Qu’en peut-on conclure, si ce n’est que Lessius ruine le Décalogue e U évangile : qu’au dernier jour Vasquez condamnera Lessius sur ce point, comme Lessius condamnera Vasquez sur un autre, et que tous vos auteurs s’élèveront en jugement les uns contre les autres pour se condamner réciproquement dans leurs effroyables excès contre la loi de Jésus- Christ?
Concluons donc, mes p^rcs, que puisque votre probabilité rend les bons sentiments de quelques-uns de vos auteurs inutiles a l’Eglise , et utiles seulement a votre politique, ils ne servent qu’a nous montrer par leur contrariété la duplicité de votre cœur , que vous nous avez parfaitement découverte en nous déclarant d’une part que Vasquez et Suarez sont contraires a 1 homicide, et de l’autre que plusieurs auteurs célèbres sont pour l’homicide : afin d’offrir deux chemins aux hommes en détruisant la simplicité de l’esprit de D:eu, qui maudit ceux qui sont doubles de cœur, et qui se préparent deux voies, væ dupliai corde , et ingredienli duabus viis /
On réfute -par les saints Pères les maximes des Jésuites sur l'homicide . On répond en passant h quelques-unes de leurs calomnies ; el on compare leur doctrine avec la forme qui s’observe dans les jugements criminels.
Du 23 octobre i656.
Mes REVERENDS PÈRES,
Si je n’avais qu’a répondre aux trois Impostures qui restent sur l’homicide, je n’aurais pas besoin d’un long discours , et vous les verrez ici réfutées en peu de mots : mais comme je trouve bien plus important de donner au monde de l’horreur de vos opinions sur ce sujet que de justifier la fidélité de mes citations, je serai obligé d’employer la plus grande partie de cette lettre a la réfutation de vos maximes, pour vous représenter combien vous êtes éloignés des sentiments de l’Eglise, et même de la nature. Les permissions de tuer, que vous accordez en tant de rencontres font paraître qu’en cette matière v< vis avez tellement oublié la loi de Dieu, et tellement éteint les lumières naturelles , que vous avez besoin qu’on vous remette dans les principes les plus simples de la religion et du sens commun. Car qû’y a-t-il de plus naturel que ce sentiment , « qu’un particulier n’a pas droit sur la vie d’un « autre? Nous en sommes tellement instruits de « nous-mêmes, dit saint Chrysostôme, que quand « Dieu a établi le précepte de ne point tuer , il n’a
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« pas ajouté que c’est a cause que l’homicide est un « mal ; parce , dit ee père , que la loi suppose qu’on u a déjà appris cette vérité de la nature.'*
Aussi ce commandement a été imposé aux hommes dans tous les temps. L’évargile a confirmé celui de la loi ; et le Décalogue n’a fait que renouveler celui que les hommes avaient reçu de Dieu avant la loi en la personne de Noé, dont tous les hommes devaient naître. Car , dans ce renouvellement du monde, Dieu dit à ce patriarche: «Je demanderai « compte aux hommes de la vie des hommes , et au « frère de la vie de son frère. Quiconque versera le « sang humain , son sang sera répandu ; parce que « l’homme est créé a l’image de Dieu.»
Cette défense générale ôte aux hommes tout pouvoir sur la vie des hommes*. Et Dieu se l’est tellement réservé a lui seul, que, selon la vérité chrétienne, opposée en cela aux fausses maximes du paganisme , l’homme n’a pas même pouvoir sur sa propre vie. Mais, parce qu’il a plu a sa providence de conserver les Sociétés des hommes , et de punir les méchants qui les troublent, il a établi lui-même des lois pour ôter la vie aux criminels; et ainsi, ces meurtres, qui seraient des attentats punissables sans son ordre, deviennent des punitions louables par son ordre, hors duquel il n’y a rien que d’injuste. C’est ce que Saint-Augustin a représenté admirablement au livre i de la Cité de Dieu, c. 21. « Dieu, dit-il, a fait lui-même quelques excep- « tions a cette défense générale de tuer, soit par « les lois qu’il a établies pour faire mourir les eri- « minels, soit par les ordres particuliers qu’il a don- « nés quelquefois pour faire mourir quelques per* « sonnes. Et quand on tue en ces cas-la, ce n’est pas « l’homme qui tue , mais Dieu , dont l’homme n’est « que l’instrument , comme une épée entre les mains
« de celui qui s’en sert. Mais, si l’on excepte ces « cas, quiconque tue se rend coupable (l’homicide.»
Il est donc certain, mes pères, que Dieu seul a le droit d’ôter la vie, et que néanmoins , ayant établi des lois pour l’aire mourir les criminels , il a rendu les rois ou les républiques dépositaires de ce pouvoir. Et c’est ce que saint Paul nous apprend, lorsque, parlant du droit qu’ont les souverains de faire mourir les hommes, il le fait descendre du ciel en disant «que ce n’est pas en « vain qu’ils portent l’épée , parce qu’ils sont mi- « nistres de Dieu pour exécuter ses vengeances côn- « tre les coupables. »>
Mais comme c’est Dieu qui leur a donné ce droit, il les oblige à l’exercer ainsi qu’ii le ferait lui-même, c’est-a-clire avec justice , selon cette parole de saint 1 Paul au même lieu : «Les princes ne sont pas éla- « blis pour se rendre terribles aux bons, mais aux « méchants. Qui veut n’avoir point sujet de re- « douter leur puissance n’a qu’a bien faire; car ils '• « sont ministres de Dieu pour le bien.» Et cette restriction rabaisse si peu leur puissance, qu elle la relève au contraire beaucoup davantage; parce que c’est la rendre semblable a celle de Dieu, qui est impuissant pour faire le mal et tout-puissant pour faire le bien ; et que c’est la distinguer de celle des démons, qui sont impuissants pour le bien, et n’ont de puissance que pour le mal. Il y a seulement cette différence entre Dieu et les souverains, que, ' Dieu étant la justice et la sagesse même, il peut faire mourir sur-le-champ qui il lui plaît , et en la manière qu’il lui plaît ; car outre qu’il est le maître souverain de la vie des hommes, il est sans doute qu’il ne la leur ète jamais ni sans cause ni sans connaissance , puisqu’il est aussi incapable d’injustice que d’erreur. Mais les princes ne peuvent pas agir
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de la sorte , parce qu’ils sont tellement ministres de Dieu qu’il sont hommes néanmoins, et non pas dieux. Les mauvaises impressions les pourraient surprendre, les faux soupçons les pourraient aigrir, et la passion les pourrait emporter; c’est ce qui les a engagés eux-mêmes a descendre dans les moyens humains , et a établir dans leurs Etats des juges auxquels ils ont communiqué ce pouvoir ; afin que cette autorité que Dieu leur a donnée ne soit employée que pour la fin pour laquelle ils l’ont reçue.
Concevez donc, mes pères, que, pour être exempt d’homicide , il faut agir tout ensemble et par l’autorité de Dieu et selon la justice de Dieu; et que, si ces deux conditions ne sont jointes, on pèche, soit en tuant avec son autorité, mais sans justice; soit en tuant avec justice, mais sans son autorité. De la nécessité de cette union, il arrive, selon saint Augustin, «que celui « qui sans autorité tue un criminel se rend criminel « lui-même, par celte raison principale qu’il usurpe « une autorité que Dieu ne lui a pas donnée; » et les juges au contraire, qui ont cette autorité, sont néanmoins homicides , s’ils font mourir un innocent contre les lois qu’ils doivent suivre.
\ oila , mes pères , les principes du repos et de la sûrete publique, qui ont été reçus dans tous les temps et dans tous les lieux , et sur lesquels tous les législateurs du monde, sacrés et profanes, ont établi leurs lois, sans que jamais les païens même aient apporté d’exception a cette règle , sinon lorsqu’on ne peut autrement éviter la perte de la pudicité ou de la vie , parce qu’ils ont pensé , « qu’ alors , comme « dit Cicéron , les lois mêmes semblent offrir leurs « armes a ceux qui sont dans une telle nécessité. » Mais que , hors cette occasion, dont je ne parle point ici, il y ait jamais eu de loi qui ait permis aux
particuliers de tuer, et qui l’ait souffert, comme vous faites, pour se garantir d’un affront, et pour éviter la perte de l’honneur, ou du bien, quand, on n’est point en même temps en péril de la vie; c’est, mes pères, ce que je soutiens que jamais les infidèles même n’ont fait. Ils l’ont, au contraire, défendu expressément; car la lt>i des XII Tables de Rome portait « qu’il n’est pas permis de tuer un voleur de jour « qui ne se défend point avec des armes. » Ce qui avait déjà été défendu dans l’Exode, c. 22. Et la loi Furent, ad Legem Corneliam, qui est prise d’Ulpien, • défend de tuer même les voleurs de nuit qui ne « nous mettent pas en péril de mort. » Y oyez-le dans Cujas, in lit. dig. De Juslil. et Jure , ad Leg. 3.
Dites-nous donc, mes pères, par quelle autorité vous permettez ce que les lois divines et humaines défendent? et par quel droit Lessius a pu dire, 1. 2, c. C), n. 66 et 72 : « L’Exode défend de tuer les vo- « leurs de jour qui ne se défendent pas avec des ar- « mes, et on punit en justice ceux qui tueraient de « cette sorte. Mais néanmoins on n’en serait pas cou- « pable en conscience, lorsqu’on n’est pas certain de « pouvoir recouvrer ce qu’on nous dérobe, et qu’on « est en doute, comme dit Sotus ; parce qu’on n’est « pas obligé de s’exposer au péril de perdre quelque « chose pour sauver un voleur. Et tout cela est en- « core permis aux ecclésiastiques même. » Quelle étrange hardiesse ! La loi de Moïse punit ceux qui tuent les voleurs, lorsqu’ils n’attaquent pas notre vie, et la loi de l’évangile, selon vous, les absoudra! Quoi, mes pères ! Jésus-Christ est-il venu pour détruire la loi, et non pas pour l’accomplir ? « Les juges « puniraient, dit Lessius, ceux qui tueraient en cette « occasion ; mais on n’en serait pas coupable en « conscience. » Est-ce donc que la morale de JÈsus- Christ est plus cruelle et moins ennemie du meurtre
que celle des païens, dont les juges ont pris ces lois civiles qui le condamnent? Les chrétiens font-ils plus d’état des biens de la terre , ou font-ils moins d’état de la vie des hommes, que n’en ont fait les idolâtres et les infidèles? Sur quoi vous fondez- vous, inespérés? Ce n’est sur aucune loi expresse ni de Dieu, ni des hommes, mais seulement sur ce raisonnement étrange : « Les lois, dites-vous, permettent <* de se défendre contre les voleurs et de repousser « la force par la force. Or, la défense étant permise, « le meurtre est aussi réputé permis, sans quoi la « défense serait souvent impossible. »
Cela est faux, mes pères, que, la défense étant permise, le meurtre soit aussi permis. C’est cette cruelle manière de se défendre qui est la source de toutes vos erreurs, et qui est appelée, par la faculté de Louvain, une deiense meurtrière , defensio occisUm, dans leur censure de la doctrine de votre père Lamy sur l’homicide. Je vous soutiens donc qu’il y a tant de différence, selon les lois, entre tuer et se défendre, que, dans les mêmes occasions où la défense est permise, le meurtre est défendu quand on n’est point en péril de mort. Ecoutez-le, mes pères, dans Cujas , au même lieu : « Il est permis de repousser celui qui « vient pour s'emparer de notre possession, m ais il « n’est pas permis de le tuer. » et encore : « Si « quelqu’un vientpour nous frapper, etnon paspour « nous tuer, il est bien permis de le repousser, mais « IL n’est pas permis de le tuer. »
Qui vous a donc donné le pouvoir de dire, comme font Molina, Reginaldus, Filiutius, Escobar, Lessius et les antres? « 11 est permis de tuer celui qui vient « pour nous frapper; » et ailleurs : « Il est permis « de tuer celui qui veut nous faire un affront, selon « l’avis de tous les casuistes, ex senlenliâ omnium. » comme dit Lessius, n. I*ar quelle autorité, vous
qui n’êtes que des particuliers, donnez-vous ce pouvoir de tuer aux particuliers et aux religieux meme ? Et comment osez-vous usurper ce droit de vie et de mort qui n’appartient essentiellement qu’a Dieu, et qui est la plus glorieuse marque de la puissance souveraine ? C’est sur cela qu’il fallait répondre ; et vous pensez y avoir satisfait en disant simplement dans votre treizième Imposture, « que la valeur pour la- « quelle Molina permet de tuer un voleur qui s’en - « fuit sans nous faire aucune violence, n’est pas aussi « petite que j’ai dit, et qu’il faut qu’elle soit plus « grande que six ducats. » Que cela est faible , mes pères ! Où voulez-vous la déterminer? a quinze ou seize ducats? Je ne vous en ferai pas moins de reproches. Au moins vous ne sauriez dire qu’elle passe la valeur d’un cheval. Car Lessius, 1. 2 , c. 9 , n. ^4 » décide nettement « qu’il est permis de tuer un voleur « qui s’enfuit avec notre cheval. » Mais je vous dis de plus que, selon Molina, cette valeur est déterminée à six ducats, comme ie l’ai rapporté : et si vous n’en voulez pas demeurer d’accord, prenons un arbitre que vous ne puissiez refuser. Je choisis donc pour cela votre père Reginaldus, qui, expliquant ce même lieu de Molina, 1. 21, n. 68, déclare « que Molina y deter- « mine la valeur pour laquelle il n’est pas permis de « tuer, a trois, ou quatre, ou cinq ducats. » Et ainsi, mes pères, je n’aurai pas seulement Molina, mais encore Reginaldus.
Il ne me sera pas moins facile de réfuter votre quatorzième Imposture touchant la permission de « tuer « un voleur qui nous veut ôter un écu, » selon Molina. Cela est si constant, qu’Escobar vous le témoignera, tr. 1, ex. 7, n. 44» °ù il dit que « Molina dé- « termine régulièrement la valeur pour laquelle on « peut tuer, a un écu. •> Aussi vous me reprochez seulement dans la quatorzième Imposture que j’ai
supprimé les dernières paroles de ce passage : « Que « l'on doit garder en cela la modération d’une juste « défense. » Que ne vous plaignez-vous donc aussi de ce qu’Escobar ne les a point exprimées? Mais que vous êtes peu fins! Vous croyez qu’on n’entend pas ce que c’est, selon vous, que se défendre. Ne savonsnous pas que c’est user d’une défense meurtrière ? Vous voudriez faire entendre que Molina a voulu dire par-là que, quand on se trouve en péril delà vie en gardant son écu, alors on peut tuer, puisque c’est pour défendre sa vie. Si cela était vrai, mes pères , pourquoi Molina dirait-il, au même lieu, qu’il est contraire en cela à Carrerus etBald, qui permettent de tuer pour sauver sa vie? Je vous déclare donc qu’il entend simplement que, si l’on peut sauver son écu sans tuer le voleur, on ne doit pas le tuer ; mais que, si l’on ne peut le sauver qu’en tuant, encore même qu’on ne coure nul risque de la vie, comme si le voleur n’a point d’armes , qu’il est permis d’en prendre et de le tuer pour sauver son écu ; et qu’en cela on ne sort point , selon lui , de la modération d’une juste défense. Et pour vous le montrer, laissezle s’expliquer lui-même, t. 4, tr. 3, d. i i , n. 5 : « On ne laisse pas de demeurer dans la modération « d’une juste défense, quoiqu’on prenne des armes « contre ceux qui n’en ont point, ou qu’on en prenne « de plus avantageuses qu’eux. Je sais qu’il y en a « qui sont d’un sentiment contraire : mais je n’ap- « prouve point leur opinion, même dans le tribunal « extérieur. »
Aussi, mes pères, il est constant que vos auteurs permettent de tuer pour la défense dé son bien et de son honneur, sans qu’on soit en aucun péril de sa vie. Et c’est par ce même principe qu’ils autorisent les duels, comme je l’ai fait voir par tant de passages sur lesquels vous n’avez rien répondu. Vous n’atta-
aa4 quatorzième lettre.
quez dans vos écrits qu’un seul passage de votre père Layrnan, qui le permet, «lorsque autrement on serait • en péril de perdre sa fortune ou son honneur : » et vous dites que j’ai supprimé ce qu’il ajoute, que ce cciï-la est fort rare. Je vous admire, mes pères ; \ o il a de plaisantes impostures que vous me reprochez. Il est bien question de savoir si ce cas-la est îare ! il s agit de savoir si le duel y est permis. Ce sont deux questions séparées. Layrnan, en qualité de casuiste, doit juger si le duel y est permis, et il déclare que oui. Nous jugerons bien sans lui si ce casla est rare, et nous lui déclarerons qu’il est fort ordinaire. Et si vous aimez mieux en croire votre bon ami Diana, il vous dira qu* il est /br£eom/mm, part.5, tract. i4; mise. 2, resol. pq. Mais qu’il soit rare ou non, et que Layrnan suive en cela Navarre, comme vous le faites tant valoir, n’est-ce pas une chose abominable qu’il consente a cette opinion : Que, pour conserver un faux honneur, il soit permis en conscience d’accepter un duel, contre les édits de tous les Etats chrétiens, et contre tous les canonsde l’Église, sans que vous ayez encore ici, pour autoriser toutes ces maximes diaboliques, ni lois, ni canons, ni autorité de l’Écriture ou des Pères, ni exemple d’aucun saint, mais seulement ce raisonnement impie : «L’hon- « neur est plus cher que la vie. Or il est permis de • tuer pour défendre sa vie. Donc il est permis de « tuer pour défendre son honneur. » Quoi, mes peres, parce que le déréglement des hommes leur a fait aimer ce faux honneur plus que la vie que Dieu leur a donnée pour le servir, il leur sera permis de tuer pour le conserver! C’est cela même qui est un mal horrible, d'aimer cet honneur-la plus que la vie. Et cependant cette attache vicieuse qui serait capable de souiller les actions les plus saintes, si on les rapportait à cette fin , sera capable de justifier les plu»
'criminelles, parce qu’on les rapporte a cette fin ?
Quel renversement, mes pères ! et qui ne voit a quels excès il peut conduire? Car enfin il est visible qu’il portera jusqu’à tuer pour les moindres choses, quand on m%ttra son honneur a les conserver ; je dis même jusqu’à tuer pour une pomme. Vous vous plaindriez de moi, mes pères, et vous diriez que je tire de votre doctrine des conséquences malicieuses, si je n’étais appuyé sur l’autorité du grave Lessius, qui parle ainsi, n. 68 : « Il n’est pas permis de tuer « pour conserver une chose de petite valeur, comme « pour un écu, ou pour une pomme, aut pro « pomo, si ce n’est qu’il nous fût honteux de la « perdre. Car alors on peut la reprendre, et même « tuer, s’il est nécessaire, pour la ravoir, et si opus « est, occidere ; parce que ce n’est pas tant défen- « dre son bien que son honneur. » Cela est net, mes pères. Et^ pour finir votre doctrine par une maxime qui comprend toutes les autres, écoutez celle-ci de votre père Héreau, qui l’avait prise de Lessius : « Le droit de se défendre s’étend a tout ce qui est « nécessaire pour nous garder de toute injure. »
Que d’étranges suites sont enfermées dans ce principe inhumain ! et combien tout le monde est-il obligé de s’y opposer, et sur-tout les personnes publiques ! Ce n’est pas seulement l’intérêt général qui les y engage, mais encore le leur propre, puisque vos casuistes cités dans mes lettres étendent leurs permissions de tuer jusqu’à eux. Et ainsi les factieux qui craindront la punition de leurs attentats, lesquels ne leur paraissent jamais injustes, se persuadant aisément qu’on les opprime par violence, croiront en même temps « que le droit de se défen- « dre s’étend a tout ce qui leur est nécessaire pour « se garder de toute injure. » Ils n’auront plus a vaincre les remords de la conscience, qui arrêtent
la plupart des crimes dans leur naissance, et ils ree penseront plus qu’a surmonter les obstacles du dehors.
Je n’en parlerai point ici, mes pères, non plus que des autres meurtres que vous ave* permis, qui sont encore plus abominables et plus importants aux États que tous ceux-ci, dont Lessius traite si ouvertement dans les Doutes quatre et dix, aussibien que tant d’autres de vos auteurs. Il serait a désirer que ces horribles maximes ne fussent jamais sorties de l’enfer ; et que le diable, qui en est le premier auteur, n’eut jamais trouvé des hommes assez dévoués à ses ordres pour les publier parmi les chrétiens.
Il est aisé de juger par tout ce que j’ai dit jusqu’ici combien le relâchement de vos opinions est contraire, â la sévérité des lois civiles, et même païennes. Que sera-ce donc si on les compare avec les lois ecclésiastiques, qui doivent être incomparablement plus saintes, puisqu’il n’y a que l’Eglise qui connaisse et qui possède la véritable sainteté? Aussi, cette chaste épouse du fils de Dieu qui, â l’imitation de son époux, sait bien répandre son sang pour les autres, mais non pas répandre pour elle celui des autres, a pour le meurtre une horreur toute particulière, et proportionnée aux lumières particulières que Dieu lui a communiquées. Elle considère les hommes non-seulement comme hommes, mais comme images du Dieu qu’elle adore, i Elle a pour chacun d’eux un saint respect qui les ' lui rend tous vénérables, comme rachetés d’un prix infini, pour être faits les temples du Dieu vivant. Et < ainsi elle croit que la mort d’un homme que l’on lue sans l’ordre de son Dieu n’est pas seulement un 1 homicide, mais un sacrilège qui la prive d’un de ses membres; puisque, soit qu’il soit fidèle, soit qu’il ;
ne le soit pas, elle le considère toujours, ou comme étant l’un de ses enfants, ou comme étant capable de l’être.
Ce sont, mes pères, ces raisons toutes saintes, qui, depuis que Dieu s’est fait homme pour le salut des hommes, ont rendu leur condition si considérable a l’Eglise, qu’elle a toujours puni l’homicide qui les détruit comme un des plus grands attentats qu’on puisse commettre contre Dieu. Je vous en rapporterai quelques exemples, non pas dans la pensée que toutes ces sévérités doivent être gardées, je sais que l’Eglise peut disposer diversement de cette discipline extérieure, mais pour faire entendre quel est son esprit immuable sur ce sujet. Car les pénitences qu’elle ordonne pour le meurtre peuvent être différentes selon la diversité des temps; mais l'horreur qu’elle a pour le meurtre ne peat jamais changer par le changement des temps.
L’Eglise a été long-temps a ne réconcilier qu’a la mort ceux qui étaient coupables d’un homicide volontaire, tels que sont ceux que vous permettez. Le célèbre concile d’Ancyre les soumet a la pénitence durant toute leur vie : et l’Eglise a cru depuis être assez indulgente envers eux en réduisant ce temps a un très-grand nombre d’années. Mais, pour détourner encore davantage les chrétiens des homicides volontaires, elle a puni très-sévèrement ceux même qui étaient arrivés par imprudence, comme on peut voir dans saint Basile, dans saint Grégoire de Nysse, dans les décrets du pape Zacharie et d’Alexandre IL Les canons rapportés par Isaac, évêque de Langres, tr. 2, i3, « ordonnent sept ans de pénitence pour « avoir tué en se défendant. » Et on voit que saint Hildebert, évêque du Mans, répondit a Yves de Chartres : « Qu’il a eu raison d’interdire un prêtre
« pour toute sa vie, qui, pour se défendre, avait « tué un voleur d’un coup de pierre. »
N’ayez donc plus la hardiesse de dire que vos décisions sont conformes a l’esprit et aux canons de l’Église. On vous defie d’en montrer aucun qui permette de tuer pour défendre son bien seulement; car je ne parle pas des occasions où l’on aurait a 'défendre aussi sa vie, se suaque liberando : vos propres auteurs confessent qu’il n’y en a point, comme entre autres votre père Lamy, tom. 5, disp. 36, num. i36 : « Il n’y a, dit-il, aucun droit « divin ni humain qui permette expressément de « tuer un voleur qui ne sc défend pas. » Et c’est néanmoins ce que vous permettez expressément. On vous défie d’en montrer aucun qui permette de tuer pour l’honneur, pour un soufflet, pour une injure et une médisance. On vous défie d’en montrer aucun qui permette de tuer les témoins, les juges et les magistrats, quelque injustice qu’on en appréhende. L’esprit de l’Eglise est entièrement éloigné de ces maximes séditieuses qui ouvrent la porte' aux soulèvements auxquels les peuples sont si naturellement portés. Elle a toujours enseigne a ses enfants qu’on ne doit point rendre le mal pour le mal : qu’il faut céder a la colère : ne point résister a la violence . rendre a chacun ce qu’on lui doit, honneur, tribut, soumission : obéir aux magistrats et aux supérieurs, même injustes; parce qu’on doit toujours respecter en eux la puissance de Dieu qui les a établis sur i nous. Elle leur défend encore plus fortement que les lois civiles de se faire justice a eux -mêmes ; et \ c’est par son esprit que les rois chrétiens ne se la l font pas dans les crimes même de lèse-majesté au premier chef, et qu’ils remettent les criminels entre les mains des juges pour les faire punir scion les lois
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et dans les formes de la justice, qui sont si contraires a votre conduite, que l’opposition qui s’y trouve vous fera rougir. Car, puisque ce discours m’y porte, je vous prie de suivre cette comparaison entre la manière dont on peut tuer ses ennemis, selon vous, et celle dont les juges font mourir les criminels.
Tout le monde sait, mes pères, qu’il n’est jamais permis aux particuliers de demander la mort de personne -, et que, quand un homme nous aurait ruinés, estropiés, brûlé nos maisons, tué notre père, et qu’il se disposerait encore a nous assassiner et a nous perdre d'honneur, on n’écouterait point en justice la demande que nous ferions de sa mort. De sorte qu’il a fallu établir des personnes publiques qui la demandent de la part du roi, ou plutôt de la part de Dieu. A votre avis, mes pères, est-ce par grimace et par feinte que les juges chrétiens ont établi ce réglement? Et ne l’ont-ils pas fait pour proportionner les lois civiles a celles de l’évangile ; de peur que la pratique extérieure de la justice ne fût contraire aux sentiments intérieurs que des chrétiens doivent avoir? On voit assez combien ce commencement des voies de la justice vous confond ; mais le reste vous accablera.
Supposez donc, mes pères, que ces personnes, publiques demandent la mort de celui qui a commis tous ces crimes; que fera-t-on la-dessus? Lui portera-t-on incontinfent le poignard dans le sein? Non, mes pères ; la vie des hommes est trop importante, on y agit avec plus de respect : les lois ne l’ont pas soumise a toutes sortes de personnes, mais seulement aux juges dont on a examiné la probité et la naissance. Et croyez-vous qu’un seul suffise pour condamner un homme a mort? Il en faut sept pour le moins, mes pères. Il faut que de ces sept il n’y en
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ait aucun qui ait été offensé par le criminel, de peur que la passion n’altère ou ne corrompe son jugement. Et vous savez, mes pères, qu’afin que leur esprit soit aussi plus pur, on observe encore de donner les heures du malin a ces fonctions : tant on apporte de soin pour les préparer a une action si grande, où ils tiennent la place de Dieu, dont ils sont les ministres, pour ne condamner que ceux qu’il condamne lui-même.
Et c’est pourquoi , afin d’y agir comme fidèles dispensateurs de cette puissance divine d’ôtcr la yie aux hommes , ils n’ont la liberté de juger que selon les dépositions des témoins, et selon toutes les autres formes qui leur sont prescrites; ensuite desquelles ils ne peuvent en conscience prononcer que selon les lois, ni juger dignes de mort que ceux que i les lois y condamnent. Et alors, mes pèr^s , si l’ordre de Dieu les oblige d’abandonner au supplice le corps de ces misérables, le même ordre de 1 Dieu les oblige de prendre soin de leurs âmes crimi- ( nelics, et c’est même parce qu’elles sont criminelles qu’ils sont plus obligés a en prendre soin ; de sorte qu’on ne les envoie a la mort qu’après leur avoir donné moyen de pourvoir a leur conscience. Tout cela est bien pur et bien innocent; et néanmoins l’Eglise abhorre tellement le sang, qu’elle juge encore incapables du ministère de ses autels ceux qui auraient assisté a un arrêt de mort, quoique accompagné de toutes ces'circonstances si re- [ ligieuses : par où il est aisé de concevoir quelle idée , l’Eglise a de l’homicide.
Y oila , mes pères , de quelle sorte , dans l’ordre de \ la justice, on dispose de la vie des hommes : voyons maintenant comment vous en disposez. Dans vos nouvelles lois, il n’y a qu’un juge, et ce juge est celui-là même qui est offensé. Il est tout ensemble le (
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juge , la partie et le bourreau. Il se demande a luimême la mort de son ennemi , il l’ordonne , il l’exécute sur-le-champ; et sans respect ni du corps, ni de l’àme de son frère, il tue et damne celui pour qui Jesus-Christ est mort ; et tout cela pour éviter un soufflet ou une médisance , ou une parole outrageuse, ou d’autres offenses semblables pour lesquelles un juge, qui a l’autorité légitime, serait criminel d’avoir condamné a la mort ceux qui les auraient commises , parce que les lois sont trèséloignées de les y condamner. Et enfin , pour comble de ces excès, on ne contracte ni péché , ni irrégularité, en tuant de cette sorte sans autorité et contre les lois , quoiqu’on soit religieux et même prêtre. Où en sommes-nous , mes pères? Sont-ce des religieux et des prêtres qui parlent de cette sorte? Sont-ce des ehrétiens? Sont-ce des turcs? Sont-ce des hommes? Sont-ce des démons? Et sont-ce là des mystères révélés par l’Agneau à ceux de la Société, ou les abominations suggérées par le Dragon à ceux qui suivent son parti ?
Car enfin , mes pères , pour qui voulez-vous qu’on vous prenne? pour des enfants de l’évangile, ou pour des ennemis de l’évangile? On ne peut être que d’un parti ou de l’autre, il n’y a point de milieu. « Qui n’est point avec Jesus-Christ est contre « lui. » Ces deux genres d'hommes partagent tous les hommes. Il y a deux peuples et deux mondes répandus sur toute la terre, selon saint Augustin : le monde des enfants de Dieu, qui forme un corps , dont Jesus-Christ est le chef et le roi; et le monde ennemi de Dieu , dont le diable est le chef et le roi. Et c’est pourquoi Jesus-Chr.ist est appelé le roi et le dieu du monde , parce qu’il a partout des sujets et des adorateurs , et que le diable est aussi appelé dans l'Ecriture le prince du monde et le
dieu de ce siècle, parce qu’il a partout des suppôt» et des esclaves. Jésus-Christ a mis dans l’Eglise, qui est son empire , les lois qu’il lui a plu , selon sa sagesse éternelle ; et le diable a mis dans le monde T qui est son royaume , les lois qu'il a voulu y établir. Jésus-Christ a mis l’honneur a souffrir; le diable a ne point souffrir. Jésus-Christ a dit a ceux qui reçoivent un soufflet, de tendre l’autre joue; et le diable a dit a ceux a qui on veut donner un soufflet de tuer ceux qui voudront leur faire cette injure. Jesus-Ciirist déclare heureux ceux qui participent a son ignominie, et le diable déclare malheureux ceux qui sont dans l’ignominie. Jésus-Christ dit: Malheur a vous quand les hommes diront du bien devous ! et le diable dit : Malheur a ceux dont lemonde ne parle pas avec estime î
Voyez donc maintenant, mes père», duquel de ces deux royaumes vous êtes. Vous avez ouï le langage de la ville de paix , qui s’appelle la Jérusalem mystique , et vous avez ouï le langage de la ville de trouble, que l’Ecriture appelle la spirituelle Sodoine • lequel de ces deux langages entendez-vous? lequel parlez-vous? Ceux qui sont a JÉsus-Christ ont les mêmes sentiments que Jesus-Christ, selon saint Paul; et ceux qui sont- enfants du diable, ex paire diabolo, qui a été homicide dès le commencement du monde , suivent les maximes du diable, selon la parole de Jesus-Christ. Econtonsdonc le langage de votre école, et demandons a vos auteurs : Quand on nous donne un soufflet , doit-on l’endurer plutôt que de tuer celui cpii le veut donner ? ou bien est-il permis de tuer pour éviter cet affront? Il est permis , disent Lessius , Molina, Escobar, Reginaldus , Filiutius, Baldellus et autre» jésuites, de luer celui qui nom veut donner un soujj/el. Est-ce la le langage de Jesus-Christ? Ré-
pondez-nous encore. Serail-on sans honneur en souffrant un soufflet, sans tuer celui qui l’a donné? « N’esl-il pas véritable, dit Escobar , que tandis « qu’un homme laisse vivre celui qui lui a donné « un soufflet, il demeure sans honneur?» Oui , mes pères, sans cet honneur que le diable a transmis, de son esprit superbe en celui de ses superbes enfants. C’est cet honneur qui a toujours été l’idole des hommes possédés par l’esprit du monde. C’est pour se conserver cette gloire , dont le démon est le véritable distributeur, qu’ils lui sacrifient leur vie par la fureur des duels a laquelle ils s’abandonnent, leur honneur par l’ignominie des supplices auxquels ils s’exposent, et leur salut par le péril de la damnation , auquel ils s’engagent , et qui les a fait priver de la sépulture même par les canons ecclésiastiques. Mais ©n doit louer Dieu de ce qu’il a éclairé l’esprit du roi par des lumières plus pures que celles de votre théologie. Ses édits si sévères sur ce sujet n’ont pas fait que le duel fût un crime ; ils n’ont fait que punir le crime qui est inséparable du duel. Il a arrêté, par la crainte de la rigueur de sa justice, ceux qui n’étaient pas arrêtés par la crainte de la justice de Dieu : et sa piété lui a fait connaître que l’honneur des chrétiens consiste dans l’observation des ordres de Dieu et des règles du christianisme , et non pas dans ce fantôme d’honneur que vous prétendez , tout vain qu’il soit , êtTe une excuse légitime pour les meurtres. Ainsi vos décisions meurtrières sont maintenant en aversion a tout le monde, et vous seriez mieux conseillés de changer de sentiments, si ce n’est par principe de religion, au moins parmaxime de politique. Prévenez, mes pères, par une condamnation volontaire de ces opinions inhumaines, les mauvais effets qui en pourraient naître , et dont vous seriez res-
ponsableg. Et pour concevoir plus d’horreur de riiomicidc, souvenez-vous que le premier crime des hommes corrompus a etc un homicide en la personne du premier juste; que leur plus grand crime a été un homicide en la personne du chef de tous les justes; et que l’homicide est le seul crime qui détruit tout ensemble l’Etat , l’Eglise , la nature et la piété.
Je viens de voir la réponse de votre apologiste a ma treizième lettre. Mais s’il ne répond pas mieux a celle-ci, qui satisfait a la plupart de ses difficultés, il ne méritera plus de réplique. Je le plains de le voir sortir a toute heure hors du sujet pour s’étendre en des calomnies et des injures contre les vivants et contre les morts. Mais , pour donner créance aux mémoires que vous lui fournissez , vous ' ne deviez pas lui faire désavouer publiquement une chose aussi publique qu’est le soufflet de Compiègne. Il est constant^ mes pères, par l’aveu de * l’offensé, qu’il a reçu sur sa joue un coup de la ? main d’un jésuite ; et tout ce qu’ont pu faire vos • amis a été de mettre en doute s’il l’a reçu de l’avantmain ou de l’arrière-main; et d’agiter la question si un coup de revers de la main sur la joue doit être appelé soufflet ou non. Je ne sais a qui il appartient d’en décider; mais je croirai cependant que c’est au moins un soufflet probable. Gela me met en sûreté j de conscience.
Que les Jésuites 6 Lent la calomnie du nombre des crimes , et qu'ils ne font point de scrupule de s'en servir pour décrier leurs ennemis.
Du 25 novembre i65S.
Mes REVERENDS PÈRES,
Puisque vos impostures croissent tous les jours, et que vous vous en servez pour outrager si cruellement toutes les personnes de piété qui sont contraires à vos erreurs , je me sens obligé , pour leur intérêt et pour celui de l’Eglise , de découvrir un mystère de votre conduite , que j’ai promis il y a long-temps, afin qu’on puisse reconnaître par vos propres maximes quelle foi l’on doit ajouter a vos accusations et a vos injures.
Je sais que ceux qui ne vous connaissent pas assez ont peine a se déterminer sur ce sujet ; parce qu’ils se trouvent dans la nécessité ou de croire les crimes incroyables dont vous accusez vos ennemis , ou de vous tenir pour des imposteurs , ce qui leur paraît aussi incroyable. Quoi ! disent-ils, si ces choses-là n’étaient, des religieux les publieraient-ils, et voudraient-ils renoncer à leur conscience, et se damner par ces calomnies? Voilà la manière dont ils raisonnent : et ainsi les preuves visibles par lesquelles on ruine vos faussetés, rencontrant l’opinion qu’ils ont de votre sincérité , leur esprit demeure en suspens entre l’évidence de la vérité qu’ils ne peuvent démentir, et le devoir de la charité qu’ils appré-
hendent de blesser. De sorte que, comme la seule chose qui les empêche de rejeter vos médisances est l’estime qu’ils ont de vous , si on leur fait entendre que vous n’avez pas de la calomnie l’idée qu’ils s’imaginent que vous en avez, et que vous croyez pouvoir faire votre salut en calomniant vos ennemis, il est sans doute que le poids de la vérité les déterminera incontinent a ne plus croire vos impostures. Ce sera donc, mes pères, le sujet de cette lettre.
Je ne ferai pas voir seulement que vos écrits sont remplis de calomnies, je veux passer plus avant. On peut bien dire des choses fausses en les croyant véritables, mais la qualité de menteur enferme l’intention de mentir. Je ferai donc voir, mes pères, que votre intention est de mentir et de calomnier, et que c’est avec connaissance et avec dessein que vous imposez a vos ennemis des crimes dont vous savez qu’ils sont innocents, parce que vous croyez le pouvoir faire sans déchoir de l’état de grâce. Et quoique vous sachiez aussi biemque moi ce point de votre morale, je ne laisserai pas de vous le dire, mes pères, afin que personne n’en puisse douter, en voyant que je m’adresse a vous pour vous le soutenir à vousmêmes , sans que vous puissiez avoir l’assurance de le nier, qu’en confirmant par ce désaveu même le reproche que je vous en fais. Car c’est une doctrine si commune dans vos écoles, que vous l’avez soutenue non-seulement dans vos livres, mais encore dans vos thèses publiques, ce qui est de la dernière hardiesse; comme entre autres dans vos thèses de Louvain de l’année i64-5 , en ces termes : « Ce n’est « qu’un péché véniel de calomnier et d’imposer de « faux crimes pour ruiner de créance ceux qui par- « lent mal de nous. Quidni non nisi venicile sil , « deirahenlis aulorilalem rnagnam , tibi noxiam , « falso cri mine elidere ? » Et cette doctrine est si
constante parmi vous, que, quiconque l’ose attaquer, vous le traitez d’ignorant et de téméraire.
C’est ce qu’a éprouvé depuis peu le père Quiroga , capucin allemand, lorsqu’il voulut s’y opposer. Car votre père Dicastillus l’entreprit incontinent, et il parle de cette dispute en ces termes, De Just. 1. 2 , tr. 2, disp. 1 2, n. 4o4 : « Un certain religieux grave, « pieds nus et encapuchonné, cucullulus gjmno- « poâci, que je ne nomme point, eut la témérité de « décrier cette opinion parmi des femmes et des « ignorants , et de dire qu’elle était pernicieuse et « scandaleuse contre la paix des Etats et des So- « ciétés, et enfin contraire non-seulement a tous « les docteurs catholiques, mais a tous ceux qui peu- « vent être catholiques. Mais je lui ai soutenu , « comme je soutiens encore, que la calomnie, lors- « qu’on en use contre un calomniateur, quoiqu’elle « soit un mensonge , n’est point néanmoins un pé- « che mortel, ni centre la justice, ni contre la « charité ; et pour le prouver, je lui ai fourni en « foule nos pères et les universités entières qui en « sont composées , que j’ai tous consultés, et entre « autres le révérend père Jean Gans, confesseur de « l’empereur; le révérend père Daniel Bastèle, con- « fesseur de l’archiduc Léopold; le père Henri, qui « a été précepteur de ces deux princes; tous les « professeurs publics et ordinaires de l’université « de Vienne (toute composée de Jésuites) ; tous les « professeurs de l’université de Gratz (toute de « Jésuites); tous' les professeurs de l’université de « Prague (dont les Jésuites sont les maîtres) : de « tous lesquels j’ai en main les approbations de mon « opinion , écrites et signées de leur main : outre « que j’ai encore pour moi le père de Pennalossa , « jésuite, prédicateur de l’empereur et du roi d’Es- « pagne; le père Pillicerolli , jésuite, et bien d’au-
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« très qui avaient tous jugé cette opinion probable « avant notre dispute. » Vous voyez bien , mes pères, qu’il y a peu d’opinions que vous ayez pris si a tâche d’établir, comme il y en avait peu dont vous eussiez tant de besoin. Et c’est poùrquoi vous l’avez tellement autorisée, que les casuistes s’en servent comme d’un principe indubitable. « Il est constant, « dit Garamuel, n. ii5i, que c’est une opinion pro- « bable qu’il n’y a point de péché mortel a calom- « nier faussement pour conserver son honneur. Car « elle est soutenue par plus de vingt docteurs graves, « par Gaspar Hurtado et Dicastillus , jésuite, etc ; « de sorte que, si cette doctrine n’était probable, a « peine y en aurait-il aucune qui le fût en toute la « théologie. »
ü théologie abominable et si corrompue en tous ses chefs, que si, selon ses maximes, il n’était probable et sûr en conscience qu’on peut calomnier sans crime pour conserver son honneur, a peine y aurait-il aucune de scsVîécisions qui fût sûre ! Qu’il est vraisemblable, mes pères, que ceux qui tiennent ce principe le mettent quelquefois en pratique! L’mclination corrompue des hommes s’y porte d’ellemême avec tant d’impétuosité, qu’il est incroyable qu’en levant l’obstacle de la conscience , elle ne se répande avec toute sa véhémence naturelle. En voulez-vous un exemple? Caramuel vous le donnera au même lieu. * Cette maxime, dit-il, du père Dicas- « tillus , jésuite, touchant la calomnie, ayant été « enseignée par une comtesse d’Allemagne aux lilles « de l’impératrice, la créance qu’elles eurent de ne « pécher au plus que véniellement pat des calorn- « nies en fit tant naître en peu de jours, et tant de « médisances, et tant de faux rapports, que cela mit « toute la cour en combustion et. en alarmes. Car il « est aisé de s’imaginer l’usage qu’elles en surent
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« faire : de sorte que , pour apaiser ce tumulte, on « fut obligé d’appeler un bon père capucin d’une « vie exemplaire, nommé le père Quiroga (et ce fut « sur quoi le père Dicastillus le querella tant) qui « vint leur déclarer que cette maxime était très-per- « nicieuse, principalement parmi les femmes, et il « eut un soin particulier de faire que l’impératrice « en abolît tout-a-fait l’usage. » Un ne doit pas être surpris des mauvais effets que causa cette doctrine. Il faudrait admirer au contraire qu’elle ne produisît pas cette licence. L’amour-propre nous persuade toujours assez que c’est avec injustice qu’on nous attaque; et a vous principalement, mes pères, que la vanité aveugle de telle sorte, que vous voulez faire croire en tous vos écrits que c’est blesser l’honneur de l’Eglise que de blesser celui de votre Société. Et ainsi, mes pères, il y aurait lieu de trouver étrange que vous ne missiez pas cette maxime en pratique. Car il ne faut plus dire de vous comme font ceux qui ne vous connaissent pas : Comment ces bons pères voudraient-ils calomnier leurs ennemis, puisqu’ils ne le pourraient faire que par la perte de leur salut? Mais il faut dire au contraire : Comment ces bons pères voudraient -ils perdre l’avantage de décrier leurs ennemis, puisqu’ils le peuvent faire sans hasarder leur salut? Qu’on ne s’étonne donc plus de voir les Jésuites calomniateurs : ils le sont en sûreté de conscience, et rien ne les en peut empêcher; puisque, par le crédit qu’ils ont dans le m»nde , ils peuvent calomnier sans craindre la justice des hommes, et que, par celui qu’ils se sont donné sur les cas de conscience, ils ont établi des maximes pour le pouvoir faire sans craindre la justice de Dieu.
Voila, mes pèrps, la source d’où naissent tant de noires impostures. Voilà ce qui en a fait répandre à votre père Brisacier, jusqu’à s’attirer la censure de
ïeu M. l’archevêque de Paris. Voila ce qui a porté votre père d’Anjou a décrier en pleine chaire, dans l’Eglise de Saint-Benoît, a Paris, le 8 mars i655, les personnes de qualité qui recevaient les aumônes pour les pauvres de Picardie et de Champagne, auxquelles ils contribuaient tant eux-mêmes; et de dire, par uu mensonge horrible et capable de faire tarir ces charités, si on eût eu quelque créance en vos impostures, « qu’il savait de science certaine que ces per- « sonnes avaient détourné cet argent pour Fem- « ployer contre l’Eglise et contre l’Etat : » ce qui obligea le curé de cette paroisse, qui est un docteur de Sorbonne, de monter le lendemain en chaire pour démentir ces calomnies. C’est par ce même principe que votre père Crasset a tant prêché d’impostures dans Orléans, qu’il a fallu que M. l’évêque d’Orleans l’ait interdit comme un imposteur public, par son mandement du g septembre dernier, où il déclare « qu’il defend a frère Jean Crasset, prêtre de la com- « pagnie de Jésus, de prêcher dans son diocèse; et « a tout son peuple de l’ouïr, sous peine de se ren- '« dre coupable d’une désobéissance mortelle : sur ce « qu’il a appris que ledit Crasset avait fait un dis- « cours en chaire rempli de faussetés et de calomnies « contre les ecclésiastiques de cette ville, leur irnpo- « sant faussement et malicieusement qu’ils soute- « naient ces propositions hérétiques et impies : Que « les commandements de Dieu sont impossibles : que « jamais on ne résiste a la grâce intérieure : et que « Jésus-Christ n’est pas mort pour tous les hom- « mes; et. autres semblables, condamnées par Inno- « cent X. » Car c’est la, mes pères, votre imposture ordinaire, et la première que vous reprochez a tous ceux qu’il vous est important de décrier. Et quoiqu'il vous soit aussi impossible de le prouver de qui que ce soit, qu’a votre père Crasset de ces ecclésias-
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tique3 d’Orléans, votre conscience néanmoins demeure en repos, « parce que vous croyez que cette « manière de calomnier ceux qui vous attaquent est « si certainement permise , » que vous ne craignez point de le déclarer publiquement et à la vue de toute une ville.
En voici un insigne témoignage dans le démêlé que vous eûtes avec M. Puys, curé de saint Nisier, a Lyon : et comme cette histoire marque parfaitement votre esprit, j’en rapporterai les principales circonstances. Vous savez, mes pères, qu’en i64q , M. Puys traduisit en français un excellent livre d’un autre père capucin, «touchant le devoir des chré- « tiens a leur paroisse et contre ceux qui les en dé- « tournent,» sans user d’aucune invective , et sans désigner aucun religieux, ni aucun ordre en particulier. Vos pères néanmoins prirent cela pour eux; et sans avoir aucun respect pour un ancien pasteur, juge en la primatie de France, et honoré de toute la ville , votre père Alby fit un livre sanglant contre lui, que vous vendîtes vous-mêmes dans votre propre église, le jour de l’Assomption, où il l’accusait de plusieurs choses, et entre autres de « s’être rendu « scandaleux par ses galanteries et d’être suspect « d’impiété, d’être hérétique, excommunié, et enfin « digne du feu. » A cela M. Puys répondit, et le père Alby soutint, par un second livre, ses premières accusations. N’est-il donc pas vrai , mes pères , ou que vous étiez des calomniateurs , ou que vous croyiez tout cela de ce bon prêtre; et qu' ainsi il fallait que vous le vissiez hors de ces erreurs pour le juger digne de votre amitié? Ecoutez donc ce qui se passa dans l’accommodement qui fut fait en présence d’un grand nombre des premières personnes de la ville, dont les noms sont dans l’acte qui en fut dressé le 7.5 septembre i65o. Ce fut en présence de
tout ce monde que M. Puys ne fit autre chose que déclarer « que ce qu’il avait écrit ne s’adressait « point aux pères jésuites : qu'il avait parlé en gé- « néral contre ceux qui éloignent les fidèles des pa- « refisses , sans avoir pensé en cela attaquer la So- « ciété, et qu’au contraire il l’honorait avec amour.» Par ces seules paroles il revint de son apostasie, de scs scandales et de son excommunication , sans rétractation et sans absolution ; et le père Alby lui dit ensuite ces propres paroles : « Monsieur, la créance « que j’ai eue que vous attaquiez la compagnie dont « j’ai l’honneur d’être, m’a fait prendre la plume « pour y répondre; et j’ai cru que la manière dont « j’ai usé m’etoit permise. Mais, connaissant mieux « votre intention, je viens vous déclarer qu’il n’y « a plus rien qui me puisse empêcher de vous te- « nir pour un homme d’esprit, très-éclairé, de doc- « trine profonde et orthodoxe, de mœurs irrepre- « hensibles, et, en un mot, pour digne pasteur de « votre église. C’est une déclaration que je fais avec <♦ joie, et je prie ces messieurs de s’en souvenir. »
Ils s’en sont souvenus, mes pères; et on fut plus scandalisé de la réconciliation que de la querelle. Car qui n’admirerait ce discours du père Alby? 11 ne dit pas qu’il vient se rétracter, parce qu’il a appris le changement des mœurs et de la doctrine de M. Puys; mais seulement « parce que, connaissant « que son intention n’a pas été d’attaquer votre « Compagnie, il n’y a plus rien qui l’empêche de le <« tenir pour catholique. » Il ne -croyait donc pas qu’il fût hérétique en eflet? Et néanmoins, après l’en avoir accusé contre sa connaissance, il ne déclare pas qu’il a failli; mais il ose dire, au contraire, « qu’il croit que la manière dont il en a usé lui « était permise. »
A quoi songez-vous, mes pères, de témoigner ainsi
publiquement que vous ne mesurez la foi et la vertu des hommes que par les sentiments qu’ils ont pour votre Société? Comment n’avez-vous point appréhendé de vous faire passer vous-mêmes, et par votre propre aveu, pour des imposteurs et des calomniateurs ? Quoi ! mes pères, un même homme, sans qu’il se passe aucun changement en lui , selon que vous croyez qu’il honore ou qu’il attaque votre Compagnie, sera« pieux ou impie, irrépréhensible ou excom- « munié , digne pasteur de l’Eglise ou digne d’être « mis au feu, et enfin catholique ou hérétique? » C’est donc une même chose, dans votre langage, d’attaquer votre Société et d’être hérétique? Voila une plaisante hérésie, mes pères; et ainsi , quand on voit dans vos écrits que tant de personnes catholiques y sont appelées hérétiques, cela ne veut dire autre chose, sinon « que vous croyez qu’ils vous atta- « quent. » Il est bon, mes pères , qu’on entende cet étrange langage, selon lequel il est sans doute que je suis un grand hérétique. Aussi c’est en ce sens que vous me donnez si souvent ce nom. Vous ne me retranchez de l’Eglise que parce que vous croyez que. mes Lettres vous font tort : et ainsi il ne me reste, pour devenir catholique, ou que d’approuver les excès de votre morale, ce que je ne pourrais faire sans renoncer a tout sentiment de piété ; ou de vous persuader que je ne recherche en cela que votre véritable bien; et il faudrait que vous fussiez bien revenus de vos égarements pour le reconnaître. De sorte que je me trouve étrangement engagé dans l’hérésie, puisque, la pureté de ma foi étant inutile pour me retirer de celte sorte d’erreur, je n’en puis sortir, ou qu’en trahissant ma conscience, ou qu’en réformant la vôtre, Jusques-là je serai toujours un méchant et un imposteur ; et quelque fidèle que j’aie été a rapporter vo§, passages, vous irez crier partout : « Qu’il faut êtr&
« organe du démon pour vous imputer des choses « dont il n’y a ni marque ni vestige dans vos livres; » et vous ne ferez rien en cela que de conforme a votre maxime et a votre pratique ordinaire, tant le privilège que vous avez de mentir a d’étendue. Souffrez que je vous en donne un exemple que je choisis a dessein, parce que je répondrai en même temps a la neuvième de vos Impostures ; aussi-bien elles ne méritent d’être réfutées qu’en passant.
11 y a dix a douze ans qu’on vous reprocha cette maxime du père Bauny : « Qu’il est permis de re- « chercher directement , primo et ter se une oeca- « sion prochaine de pécher pour le bien spirituel ou « temporel de nous ou de notre prochain, » tr. 4, q. i4, dont il apporte pour exemple : « Qu’il est « permis a chacun d’aller en des lieux publics pour « convertir des femmes perdues, encore qu’il soit « vraisemblable qu’on y péchera, pour avoir déjà « expérimenté souvent qu’on est accoutumé de se « laisser aller au péché par les caresses de ces femmes.» Que répondit a cela votre père Caussin, en i644? dans son Apologie pour la Compagnie de Jésus, p. 128? « Qu’on voie l’endroit du père Bauny, qu’on « lise la page, les marges, les avant-propos, les suites, « tout le reste , et même tout le livre, on n’y trou- « vera pas un seul vestige de cette sentence , qui ne « pourrait tomber que dans l’ame d’un homme ex- « trêmement perdu de conscience , et qui semble ne « pouvoir être supposée que par l’organe du démon.» Et votre père Pintereau , en même style , première partie, p. 24 : * II faut être bien perdu de conscience « pour enseigner une si détestable doctrine; mais il « faut être pire qu’un démon pour l’attribuer au père « Bauny. Lecteur, il n’y en a ni marque ni vestige « dans tout son livre. » Qui ne croirait que des gens qui parlent de ce ton-la eussent sujet de se plaindre,
et qu’on aurait en effet imposé au père Bauny? Avezvous rien assuré contre moi en de plus forts termes ? et comment oserait-on s’imaginer qu’un passage fût en mots propres au lieu même où l’on le cite, quand on dit - qu’il n’y en a ni marque ni vestige dans tout <• le livre? »
En vérité, mes pères, voila le moyen de vous faire croire jusqu’à ce qu’on vous réponde ; mais c’est aussi le moyen de faire qu’on ne vous croie jamais plus , après qu’on vous aura répondu. Car il est si vrai que vous mentiez alors , que vous ne faites aujourd’hui aucune difficulté de reconnaître, dans vos réponses, que cette maxime est dans le père Bauny, aulieu même qu’on avait cité : et ce qui est admirable, c’est qu’au lieu qu’elle était détestable il y a douze ans , elle est maintenant si innocente, que, dans votre neuvième Imposture, pag. io, vous m’accusez « d’ignorance et - de malice, de quereller le père Bauny sur une opi- « nion qui n’est point rejetée dans l’école. » Qu’il est avantageux, mes pères, d’avoir affaire a ces gens qui disent le pour et le contre ! Je n’ai besoin que de vous-mêmes pour vous confondre. Car je n’ai à montrer que deux choses. L’une, que cette maxime ne vaut rien; l’autre, qu’elle est du père Bauny; et je prouverai l’un et l’autre par votre propre confession. En 1G44, vous avez reconnu qu’elle est détestable , et en 1606, vous avouez qu’elle est du père Bauny. Cette double reconnaissance me justifie assez, mes pères; mais elle fait plus, elle découvre l’esprit de votre politique. Car dites-moi, je vous prie, quel est le but que vous vous proposez dans vos écrits? Est-ce de parler avec sincérité ? non , mes pères, puisque vos réponses s’entre-détruisent. Est-ce de suivre la vérité de la foi? Aussi peu, puisque vous autorisez une maxime qui est détestable selon vous-mêmes. Mais considérons que, quand vous avez dit que celto
maxime est dêleslable, vous avez nié en même temps qu’elle fut du père Bauny; et ainsi il était innocent : et quand vous avouez qu’elle est de lui , vous soutenez en même temps qu’elle est bonne; et ainsi il est innocent encore. De sorte que, l’innocence de ce père étant la seule chose commune a vos deux réponses, il est visible que c’est aussi la seule chose que vous y recherchez, et que vous n’avez pour objet que la défense de vos pères, en disant d’une même maxime, qu’elle est dans vos livres et qu’elle n’y est pas ; qu’elle est bonne et qu’elle est mauvaise : non pas selon la vérité, qui ne change jamais, mais selon votre intérêt, qui change a toute heure. Que ne pourrais-je vous dire la-dessus? car vous voyezbien que cela est convaincant. Cependant rien ne vous est plus ordinaire. Et, pour en omettre une infinité d’exemples , je crois que vous vous contenterez que je vous en rapporte encore un.
Un vous a reproché en divers temps une autre proposition dumêmepèi'e Bauny, tr. 4, quest. 22, p. 1 00 : « On ne doit dénier ni différer l’absolution a ceux qui « sont dans les habitudes de crimes contre la loi de « Dieu, de nature et de l’Eglise, encore qu’on n’y « voie aucune espérance d’amendement : elsi etncn- « dalionis futurœ spes nulla apparcai. » Je vous prie sur cela, mes pères, de me dire lequel y ale mieux répondu, selon votre goût, ou de votre père Pintereau , ou de votre père Brisacier, qui défendent le père Bauny en vos deux manières : l’un en condamnant cette proposition, mais en désavouant aussi qu’elle soit du père Bauny : l’autre, en avouant qu’elle est du père Bauny, mais en la justifiant en même temps? Ecoutez-les donc discourir. Voici le père Pintereau, p. 18 : « Qu’appelle-t-on franchir les « bornes de toute pudeur, et passer au-del'a de toute « impudence, sinon d’imposer au père Bauny, comme
QUINZIÈME LETTRE. viïp]
« une chose avérée, une si damnable doctrine ? Jugez,
<« lecteur, de l’indignité de cette calomnie, et voyez « à qui les jésuites ont affaire, et si l’auteur d’une si « noire supposition ne doit pas passer désormais pour « le truchement du père des mensonges? » Et voici maintenant votre père Brisacier, 4e P-i pag- 21 ■ En effet, le père Bauny « dit ce que vous rapportez. »
( C’est démentir le père Pintereau bien nettement. )
« Mais, » ajoute-t-il, pour justifier le père Bauny,
«■ vous qui reprenez cela, attendez, quand un pénitent « sera a vos pieds, que son ange gardien hypothèque « tous les droits qu’il a au ciel pour être sa caution. « Attendez que Dieu le père jure par son chef que « David a menti, quand il a dit, par le Saint-Esprit, « que tout homme est menteur, trompeur et fragile; « et que ce pénitent ne soit plus menteur, fragile, *< changeant, ni pécheur comme les autres; et vous « n’appliquerez le sang de Jésus-Christ sur per * « sonne. -»
Que vous semble-t-il, mes pères , de ces expressions extravagantes et impies, que, s’il fallait attendre qu’il y eût quelque espérance d'amendement dans les pécheurs pour les absoudre, il faudrait attendre que Dieu fe père jurât par son chef qu’ils ne tomberaient jamais plus? Quoi, mes pères! n’y a-t-il point de différence entre V espérance et la certitude ' Quelle injure est-ce faire a la grâce de Jesus-Chrïst de dire <qu’il est si peu possible que les chrétiens sortent jamais des crimes contre la loi de Dieu, de n?*ture et de l’Eglise , qu’on ne pourrait l’espérer sans que le Saint-Esprit eût menti ; de sorte que, selon vous , si l’on ne donnait l’absolution a ceux dont on n’espère aucun amendement , le sang de Jésus-Christ demeurerait inutile, et on ne l’appliquerait jamais sur personne ? A quel état, mes pères, vous réduit le désir immodéré de conserver la gloire de vos auteurs,
puisque vous ne trouvez que deux voies pour les justifier, l’imposture ou l’impiété; et qu’ainsi la plus innocente manière de vous défendre est de désavouer hardiment les choses les plus évidentes !
De la vient que vous en usez si souvent. Mais ce n’est pas encore la tout ce que vous savez faire. Vous forgez des écrits pour rendre vos ennemis odieux, comme la Lettre d’an ministre a M. Arnauld, que vous débitâtes dans tout Paris, pour faire croire que le livre de la Fréquente communion , approuvé par tant d’évêques et tant, de docteurs, mais qui, a la vérité, vous était un peu contraire, avait été fait par une intelligence secrète avec les ministres de Charenton. Vous attribuez d’autres fois a vos adversaires des éciits pleins d’impiété, comme la Lettre circillaire des jansénistes , dont le style impertinent rend cette fourbe trop grossière, et découvre trop clairement la malice ridicule de votre pèreMeinier, qui ose s’en servir, pag. 28, pour appuyer ses plus noires impostures. Vous citez quelquefois des livres qui ne furent jamais au monde, comme les Constitutions du Saint-Sacrement , d’où vous rapportez des passages que vous fabriquez a plaisir, et qui font dresser les cheveux a la tête des simples, qui ne savent pas quelle est votre hardiesse a inventer et publier des mensonges. Car il. n’y a sorte de calomnie que vous n’ayez mise en usage. Jamais la maxime qui l’excuse ne pouvait être en meilleure main.
Mais celles-là sont trop aisées à détruire ; et c’est pourquoi vous en avez de plus subtiles, où vous ne particularisez rien, afin d’ôter toute prise et tout moyen d’y répondre; comme quand le père Brisacier dit : « Que ses ennemis commettent des crimes « abominables, mais qu’il ne les veut pas rappor- « ter. >» Ne semble-t-il pas qu’on ne peut convaincre d’imposture un reproche si indéterminé ? Un habite
homme néanmoins en a trouvé le secret, et c’est encore un capucin, mes pères. Vous êtes aujourd’hui malheureux en capucins, et je prévois qu’une autre fois vous le pourriez bien être en bénédictins. Ce capucin s’appelle le père Valérien, de la maison des comtes de Magnis. Vous apprendrez par cette petite histoire comment il répondit a vos calomnies. Il avait heureusement réussi a la conversion du prince Ernest, landgrave de Hesse-Rheinsfelt. Mais vus pères, comme s’ils eussent eu quelque peine de voir convertir un prince souverain sans les y appeler, firent incontinent un livre contre lui (car vous persécutez les gens de bien partout), où, falsifiant un de ses passages, ils lui imputent une doctrine hérétique. Ils firent aussi courir une lettre contre lui, où ils lui disaient : « O que nous avons de choses 'a « découvrir, sans • dire quoi, dont vous serez bien « affligé ! Car si vous n’y donnez ordre, nous se- « rons obligés d’en avertir le pape et les cardinaux.» Cela n’est pas maladroit ; et je ne doute point, mes pères, que vous ne leur parliez ainsi de moi : mais prenez garde de quelle sorte il y répond dans son livre imprimé a Prague l’année dernière, pag. 112 et suiv. « Que ferai -je, dit-il, contre ces injures va- « gués et indéterminées? Comment coHvaincrai-jc « des reproches qu’on n’explique point? En voici « néanmoins le moyen. C’est que je déclare liaute- « ment et publiquement a ceux qui me menacent, « que ce sont des imposteurs insignes, et de très- « habiles et très-impudents menteurs, s’ils ne dé- « couvrent ces crimes à toute la terre. Paraissez « donc, mes accusateurs, et publiez ces choses sur « les toits au lieu que vous les avez dites a l’oreille, « et que vous avez menti en assurance en les disant « a l’oreille. Il y en a qui s’imaginent que ces dis- « putes sont scandaleuses. Il est vrai que c’est exci-
« ter un scandale horrible qu$ de m’imputer un « crime tel que l’hérésie, et de me rendre suspect « de plusieurs autres. Mais je ne fais que remédier « a ce scandale en soutenant mon innocence. »
En vérité, mes pères, vous voila mal menés, et jamais homme n’a été mieux justifié. Car il a fallu que les moindres apparences de crime vous aient manqué contre lui, puisque vous n’avez point répondu a un tel défi. Vous avez quelquefois de fâcheuses rencontres a essuyer, mais cela ne vous rend pas plus sages. Car quelque temps après, vous l’attaquâtes encore de la même sorte sur un autre sujet, et il se défendit aussi de même, pag. i5i, en ces termes : « Ce genre d’hommes, qui se rend in- « supportable a toute la chrétienté, aspire, sous le « prétexte des bonnes œuvres, aux grandeurs et a la « domination, en détournant â leurs fins presque « toutes les lois divines, humaines, positives etna- « turelles. Ils attirent, ou par leur doctrine, ou par « crainte, ou par espérance, tous les grands de la -« terre, de l’autorité desquels ils abusent pour faire « réussir leurs détestables intrigues. Mais leurs at- « tentais, quoique si criminels, ne sont ni punis, « ni arrêtés : ils sont récompensés au contraire, et •« ils les commettent avec la même hardiesse que « s’ils rendaient un service a Dieu. Tout le monde « le reconnaît, tout le monde en parle avec exécra- « tion; mais il y en a peu qui soient capables de « s’opposer â une si puissante tyrannie. C’est ce « que j’ai fait néanmoins. J’ai arrêté leur impu- « dence, et je l’arrêterai encore par le même moyen . « Je déclare donc qu’ils ont menti très-impudem- « ment, mentiris impuoentissime. Si les choses « qu’ils m’ont reprochées sont véritables, qu’ils les « prouvent, ou qu’ils passent pour convaincus d’un * mensonge plein d’impudence. Leur procédé sur
« cela découvrira qui a raison. Je prie tout le *■ inonde de l’observer; et de remarquer cependant « que ce genre d’hommes, qui ne souffrent pas la « moindre des injures qu’ils peuvent repousser, « font semblant de souffrir très-patiemment celles « dont ils ne se peuvent défendre, et couvrent d’une « fausse vertu leur véritable impuissance. C’est « pourquoi j’ai voulu irriter plus vivement leur «■ pudeur, afin que les plus grossiers reconnaissent « que, s’ils se taisent, leur patience ne sera pas un « effet de leur douceur, mais du trouble de leur « conscience. »
Voila ce qu’il dit, mes pères, et il finit ainsi : « Ces gens-l'a, dont on sait les histoires par tout « le monde, sont si évidemment injustes et si inso- « lents dans leur impunité, qu’il faudrait que j’eusse « renoncé a JÉsus-Christ et a son Eglise, si je ne « détestais leur conduite, et même publiquement, « autant pour me justifier que pour empêcher les « simples d’en être séduits. »
Mes révérends pères, il n’y a plus moyen de reculer. Il faut passer pour des calomniateurs convaincus, et recourir a votre maxime, que celte sorte de calomnie n’est pas un crime. Ce père a trouvé le secret de vous fermer la bouche : c’est ainsi qu’il faut faire toutes les fois que vous accusez les gens sans preuves. On n’a qu’a répondre a chacun de vous comme le père capucin, inenliris impuden U ssirnè . Car que répondrait-on autre chose, quand votre père Brisacier dit, par exemple, que ceux contre qui il écrit « sont des portes d’enfer, des pontifes du « diable, des gens déchus de la foi, de l’espérance et « de la charité; qui bâtissent le trésor de l’ante- « christ? Ce que je ne dis pas (ajoute-t-il) par «*■ forme d’injure, mais par la force de la vérité. » S’amuserait-on a prouver qu’on n’est pas « porte
* d’enfer, et qu’on ne bâtit pas le trésor de l’ante- « christ? »
Que doit-on répondre de meme a tous les discours vagues de cette sorte, qui sont dans vos livres et dans vos avertissements sur mes Lettres? par exemple : « Qu’on s’applique les restitutions, en « réduisant les créanciers dans la pauvreté : qu’on a « offert des sacs d’argent a de savants religieux qui « les ont refusés : qu’on donne des bénéfices pour « faire semer des hérésies contre la foi : qu’on a des « pensionnaires parmi les plus illustres ecclésiasti- '
« ques et dans les cours souveraines; que je suis « aussi pensionnaire de Port-Royal, et que je faisais :
« des romans avant mes Lettres, » moi qui n’en ai i jamais lu aucun, et qui ne sais pas seulement le nom de ceux qu’a faits votre apologiste? Qu’y a-t-il â « dire a tout cela, mes pères, sinon, menliris itnpudenliisimè , si vous ne marquez toutes ces personnes, leurs paroles, le temps, le lieu ? Car il faut ' sc taire, ou rapporter et prouver toutes les circons- ? tances, comme je fais quand je vous conte les liis- . toires du père Àlby et de Jean d’Àlba. Autrement, vous ne ferez que vous nuire â vous-mêmes. Toutes vos fables pouvaient peut-être vous servir avant qu’on sût vos principes ; mais a présent que tout est découvert, quand vous penserez dire a T oreille « qu’un homme d'honneur1, qui désire cacher son ' « nom, vous a appris de terribles choses de ces « gens-la, »> on vous fera souvenir incontinent du £ menliris impudenlissimè du boi. père capucin. Il n’y a que trop long-temps que vous trompez le J monde, et que vous abusez de la creance qu’on avait * en vos impostures. Il est temps de rendre la réputation â tant de personnes calomniées. Car quelle in- .■ nocence peut être si généralement reconnue, qu’elle ne souffre quelque atteinte par les impostures si 1
hardies d’une Compagnie répandue par toute la terre, et qui sous des habits religieux couvre des âmes si irréligieuses, qu’ils commettent des crimes tels que la calomnie, non pas contre leurs maximes, mais selon leurs propres maximes? Ainsi l’on ne me blamera point d’avoir détruit la créance qu’on pourrait avoir en vous; puisqu’il est bien plus juste de conserver a tant de personnes que vous avez décriées, la réputation de piété qu’ils ne méritent pas de perdre, que de vous laisser la réputation de sincérité que vous ne méritez pas d’avoir. Et comme l’un ne se pouvait faire sans l’autre, combien était-il important de faire entendre qui vous êtes! C’est ce que j’ai commencé de faire ici, mais il faut bien du temps pour achever. On le verra, mes pères, et toute votre politique ne vous en peut garantir; puisque les efforts que vous pourriez faire pour l’empêcher ne serviraient qu’a faire connaître aux moins clairvoyants que vous avez eu peur, et que, votre conscience vous reprochant ce que j’avais a vous dire, vous avez tout mis en usage pour le prévenir.
Calomnies' horribles des jésuites contre de pieux ecclésiastiques et de saintes religieuses .
Du 4 décembre i656.
Mes REVERENDS rÈRES, ,
Voici la suite de vos calomnies, où je répondrai : d’abord a celles qui restent de vos Avertissements . , Mais comme tous vos autres livres en sont également ' remplis, ils me fourniront assez de matière pour » yous entretenir sur ce sujet autant que je le jugerai nécessaire. Je vous dirai donc en un mot, sur cette fable que vous avez semée dans tous vos écrits contre t M. d’Ypres, que vous abusez malicieusement de ç quelques paroles ambiguës d’une de ses lettres, qui, , étant capables d’un bon sens, doivent être prises ■ autrement que selon l’esprit de votre Société. Car pourquoi voulez-vous qu’en disant a son ami, « ]Ne « vous mettez pas tant en peine de votre neveu; je « lui fournirai ce qui est nécessaire de l’argent qui ” « est entre mes mains, » il ait voulu dire par-la * qu’il prenait cet argent pour ne le point rendre, et non pas qu’il l’avançait seulement pour le rempla- * cer ? Mais ne faut-il pas que vous soyez bien imprudents d’avoir fourni vous-mêmes la conviction de t votre mensonge par les autres lettres de M. d’Ypres \ que vous avez imprimées, qui marquent visiblement que ce n’était en effet que des avances qu’il devait remplacer? C’est ce qui paraît dans celle que vous ; rapportez, du 3o juillet en ces termes qui <
vous confondent : « Ne vous souciezpas des avances. «< il ne lui manquera rien tant qu’il sera ici. » Et par celle du 6 janvier iG?.o, où il dit : « Vous avez « trop de hâte ; et quand il serait question de rendre « compte, le peu de crédit que j’ai ici me ferait « trouver de l’argent au besoin. »
Vous êtes donc des imposteurs, me pères, aussibien sur ce sujet que sur votre conte ridicule du tronc de saint Merri. Car quel avantage pouvez-vous tirer de l’accusation qu’un de vos bons amis suscita â cet ecclésiastique que vous voulez déchirer? Doiton conclure qu’un homme est coupable parce qu’il est accusé? Non, mes pères : des gens de piété comme lui pourront toujours être accuses tant qu’il y aura au monde des calomniateurs comme vous. Ce n’est donc pas par l’accusation, mais pari’ arrêt qu’il en faut juger. Or l’arrêt qui en fut rendu le ?.3 février 1 656 le justifie pleinement; outre que celui qui s’était engagé témérairement dans cette injuste procédure, fut désavoué par ses collègues , et forcé luimême a la rétracter. Et quant a ce que vous dites au même lieu de ce « fameux directeur qui se fit « riche en un moment de neuf cent mille liv., » il suffit de vous renvoyer a MM. les curés de saint Roch et de saint Paul , qui rendront témoignage a tout Paris de son parfait désintéressement dans cette affaire et de votre malice inexcusable dans cette imposture.
En voila assez pour des faussetés si vaines. Ce ne sont la que des coups d’essai de vos novices , et non pas les coups d’importance de vos grands profès. J’y viens donc, mes pères; je viens â cette calomnie, l’une des plus noires qui soient sorties de votre esprit. Je parle de cette audace insupportable avec laquelle vous avez osé imputer a de saintes religieuses et â leurs directeurs « de ne pas croire le mystère de
« la transsubstantiation, ni la présence réelle de Jésus-'
« Christ dans l’Eucharistie. » Voila, mes pères, une imposture digne de vous. Voila un crime que Dieu seul est capable de punir, comme vous seuls êtes capables de le commettre. Il faut être aussi humble que ces humbles calomniées, pour le souffrir avec patience , et il faut être aussi méchants que de si méchants calomniateurs, pour le croire. Je n’entreprends donc pas de les justifier; elles n’en sont point suspectes. Si elles avaient besoin de défenseurs, elles en auraient de meilleurs que moi. Ce que j’en dirai ici ne sera pas pour montrer leur innocence, mais pour montrer votre malice. Je veux seulement vous en faire horreur a vous-mêmes, et faire entendre a tout le monde qu’après cela il n’y a rien dont vous ne soyez capables. |
Vous ne manquerez pas néanmoins de dire que je suis de Port-Royal; car c’est la première chose que vous dites a quiconque combat vos excès ; comme si l’on ne trouvait qu’a Port -Royal des gens qui '■ eussent assez de zèle pour défendre contre vous la , pureté de la morale chrétienne. Je sais, mes pères, le mérite de ces pieux solitaires qui s’y étaient retirés , et combien l’Eglise est redevable a leurs ouvrages si édifiants et si solides. Je sais combien ils ont de piété et de lumières. Car encore que je n’aie jamais eu d’établissement avec eux, comme vous le voulez faire croire, sans que vous sachiez qui je suis, je ne laisse pas d’en connaître quelques-uns, et d’ho- * norer la vertu de tous. Mais Dieu n’a pas renfermé , j dans ce nombre seul, tous ceux qu’il veut opposer a { vos désordres. J’espère avec son secours, mes pères, de vous le faire sentir; et, s’ il me fait la grâce de me (; soutenir dans le dessein qu’il me donne d’employer , pour lui tout ce que j’ai reçu de lui , je vous parlerai de telle sorte que je vous ferai peut-être regretter de 1
Trayon- pas affaire a un homme de Port-Pvoyal. Et pour vous le témoigner, mes pères, c’est qu’au lieu que ceux que vous outragez par cette insigne calomnie se contentent d’offrir a Dieu leurs gémissements pour vous en obtenir le pardon, je me sens obligé, moi qui n’ai point de part à cette injure , de vous en faire rougir a la face de toute l’Eglise , pour vous procurer cette confusion salutaire dont parle l’Ecriture , qui est presque l’unique remède d’un endurcissement tel que le vôtre : Impie faciès eoruin ignominia , et quœrent nonien luum , Domine.
Il faut arrêter cette insolence , qui n’épargne point les lieux les plus saints. Car qui pourra être en sûreté après une calomnie de cette nature? Quoi ! mes pères, afficher vous-mêmes dans Paris un livre si scandaleux avec le nom de votre père Meynier a la tête , et sous cet infâme titre : « Le Pot'l-Roralel « Genève (V intelligence contre le très-saint Sacre- « ment de l’autel, » où vous accusez de cette apostasie, non seulement M. l’abbé de Saint-Cyran et M. Arnauld, mais aussi la mère Agnès, sa sœur, et toutes les religieuses de ce monastère, dont vous dites p. qG, «que leur foi est aussi suspecte touchant « l’Eucharistie , que celle de M. Arnauld , » lequel vous soutenez, p. 4i être effectivement calviniste!» Je, demande la-dessus a tout le monde s’il y a dans l’Eglise des personnes sur qui vous puissiez faire tomber un si abominable reproche avec moins de vraisemblance? Car, dites-moi, mes pères, si ces religieuses et leurs directeurs étaient « d’intelligence « avec Genève contre le très-saint Sacrement de « l’autel, » ce qui est horrible a penser, pourquoi auraient-elles pris pour le principal objet de leur piété ce Sacrement qu’elles auraient en abomination ? Pourquoi auraient-elles joint a leur règle l’institution du Saint-Sacrement? Pourquoi auraient-
elles pris l’habit du Saint-Sacrement , pris le nom de Filles du Saint-Sacrement, appelé leur église l’Eglise du Saint-Sacrement ? Pourquoi auraientelles demandé et obtenu de Rome la confirmation de cette institution , et le pouvoir de dire tous les jeudis l’office du Saint-Sacrement, où la foi de l’Eglise est si parfaitement exprimée, si elles avaient conjuré avec Genève d’abolir cette foi de l’Eglise? Pourquoi se seraient-elles obligées, par une dévotion particulière, approuvée aussi par le pape , d’avoir sans cesse , nuit et jour, des religieuses en présence de cette sainte Hostie, pour réparer, par leurs adorations perpétuelles envers ce sacrifice perpétuel , l’impiété de l'hérésie qui l’a voulu anéantir? Ditesmoi donc, mes pères, si vous le pouvez, pourquoi de tous les mystères de notre religion elles auraient laissé ceux qu’elles croient , pour choisir celui qu’elles ne croient pas? Et pourquoi elles se seraient dévouées d’une manière si pleine et si entière a ce mystère de notre foi, si elles le prenaient, comme les hérétiques , pour le mystère d’iniquité? Que répondez-vous, mes pères, a des témoignages si évidents , non pas seulement de paroles, mais d’actions ; et non pas de quelques actions particulières, mais de toute la suite d’une vie entièrement consacrée a l’adoration de Jésus-Christ résidant sur nos autels? Que répondez-vous de même aux livres que vous appelez de Port-Royal, qui sont tous remplis des termes les plus précis, dont les Pères et les conciles se soient servis pour marquer l’essence de ce mystère ? C’est une chose ridicule, mais horrible , de vous y voir répondre dans tout votre libelle en cette sorte : M. Àrnauld, dites-vous , parle bien de transsubstantiation , mais il entend peut-être, une tramsubs lantialion significative. Il témoigne bien croire la présence réelle ; mais qui nous a dit qu’il ne
l’entend pas d’une Jigure vraie et réelle ? Où èil sommes-nous, mes pères? et qui ne ferez-vous point passer pour calviniste quand il vous plaira , si on vous laisse la licence de corrompre les expressions les plus canoniques et les plus saintes , par les malicieuses subtilités de vos nouvelles équivoques? Car qui s’est jamais servi d’autres termes que de ceux-la, et surtout dans de simples discours de piété, où il ne s’agit point de controverses? Et cependant l’amour et le respect qu’ils ont pour ce saint mystère leur a tellement fait remplir tous leurs écrits , que je vous défie, mes pères, quelque artificieux que vous soyez, d’y trouver ni la moindre apparence d’ambiguité , ni la moindre convenance avec les sentimens de Genève?
Tout le monde sait, mes pères, que l’hérésie de Genève consiste essentiellement, comme vous le rapportez vous-mêmes, a croire que Jésus-Cbrist n’est point enfermé dans ce sacrement ; qu’il est impossible qu’il soit en plusieurs lieux ; qu’il n’est vraiment que dans le ciel, et que ce n’est que la où on le doit adorer et non pas sur l’autel; que la substance du pain demeure ; que le corps de Jésus-Christ n’entre point dans la bouche ni dans la poitrine ; qu’il n’est mangé que par la foi, et qu’ainsi les méchants ne le mangent point; et que la messe n’est point un sacrifice, mais une abomination. Ecoutez donc, mes pères, de quelle manière « Port-Royal est d’intelligence avec Genève <* dans leurs livres. » On y lit, a votre confusion : « Que la chair et le sang de Jésus-Christ sont contenus « sous les espèces du pain et du vin , » Lellre de M. Arnauld, p. 259; « Que le Saint des saints est « présent dans le sanctuaire, et qu’on l’y doit ado- « rer, » ibid., pag. 243 : Que Jésus- Christ « ha- « bite dans les pécheurs qui communient, par la présence réelle et véritable de son corps dans leur
aGo
« poitrine, quoique non par la présence desonesprit « dans leur cœur, » Frérj. Coin., 3epart. chap. 16;
« Que les cendres mortes des corps des saints tirent « leur principale dignité de cette semence de vie qui k leur reste de l’attouchement delà chair immortelle « et vivifiante de Jésus-Christ, >' ire part., ch. 4 o :
« Que ce n’est par aucune puissance naturelle, mais « par la toute-puissance de Dieu, a laquelle rien n’est « impossible, que le corps de Jésus-Christ est en- « fermé sous l’hostie, et sous la moindre partie de « chaque hostie, » 'l 'héolog. fam. leç. i5; « Que la , « vertu divine est présente pour produire l’effet que « les paroles de la consécration signilient, » ibid. :
« Que Jésus-Christ , qui est rabaissé et couché sur « l’autel, est en même temps élevé dans sa gloire;
« qu’il est, par lui-même et par sa puissance ordi- « naire, en divers lieux en même temps, au milieu « de l’Eglise triomphante, et au milieu de l’Eglise « militante et voyagère, >• de la Suspension, rais. 21;
« Que les espèces sacramentales demeurent suspen- « dues , et subsistent extraordinairement sans être « appuyées d’aucun sujet : et que le corps de Jésus- « Christ est aussi suspendu sous les espèces; qu’il ne « dépend pointcl’elles, comme les substances dépen- « dent des accidents, » ibid., 28 : « Que la substance « du pain se change en laissant les accidents immua- « blés, » Heures, dans la prose du Saint-Sacrement : (
« Que Jésus-Christ repose dans l’Eucharistie avec « la même gloire qu’il a dans le ciel, » Lettres de i « M. de Saint-Cyran, tr. 1 , let. g3; « Que son huma- S « nité glorieuse réside dans les tabernacles de l’Eglise, i « sous les espèces du pain qui le couvrent visiblement; i « et que, sachant que nous sommes grossiers, il nous « conduit ainsi a l’adoration de sa divinité prpsente (■ « en tous lieux, par celle de son humanité présente î « en un lieu particulier, » ibid ; « Que nous rece- j
« vons le corps de Jésus^-Christ sur la langue, et « qu’il la sanctifie par son divin attouchement , •* Lettre 3a ; « Qu’il entre dans la bouche du prêtre,»* Lettre ^2 : « Que, quoique Jésus- Christ se soit « rendu accessible dans le saint Sacrement, par un « effet de son amour et de sa clémence , il ne laisse « pas d’y conserver son inaccessibilité , comme une « condition inséparable de sa nature divine; parce « qu’encore que le seul corps et le seul sang y soient « par la vertu des paroles, vi verborum, comme parle «* l’école, cela n’empêche pas que toute sa divinité, « aussi-bien que toute son humanité, n’y soit par « une conjonction nécessaire, » Défense du chapelet <• du Saint-Sacrement, pag. 21 y; Et enfin, « que « l’Eucharistie est tout ensemble sacrement et sacri- « fice, » Théo l.f cnn leç. i5; « Et, qu’encore que •* ce sacrifice soit une commémoration de celui de la « croix, toutefois il y a cette différence, que celui « de la messe n’est offert que pour l’Eglise seule , et « pour les fidèles qui sont dans sa communion; au « lieu que celui de la croix a été offert pour tout le « monde, comme l'Ecriture parle, » ibid., p. i53. Cela suffit, mespères, pour faire voir clairement qu’il n’y eut peut-être jamais une plus grande impudence que la vôtre. Mais je veux encore vous faire prononcer cet arrêt a vous-mêmes contre vous-mêmes. Car que demandez-vous, afin d’ ôter toute apparence qu’un homme soit d’intelligence avec Genève? « Si M. Ar- « nauld, dit votre père Meynier, pag. 83, eût dit <♦ qu’en cet adorable mystère il n’y a aucune substance « du pain sous les espèces , mais seulement la chair « et le sang de Jésus-Christ, j’eusse avoué qu’il se « serait déclaré entièrement contre Genève.» Avouezle donc, imposteurs, et faites-lui une réparation publique de cette injure publique. Combien de fois l’avcz-vous vu dans les passages que je viens de citer !
Mais de plus, la Théologie f amilière de M.de Saint- Cyran étant approuvée par M. Arnauld, elle contient les sentiments de l’un et de l’autre. Lisez donc toute la leçon i5, et surtout l’article second, et vous y trouverez les paroles que vous demandez, encore plus formellement que vous-mêmesneles exprimez. «Y a- « t-il du pain dans l’hostie, et du vin dans le calice?
« Non ; car toute la substance du.pain et celle du « vin sont ôtées pour faire place a celle du corps et « du sang de Jésus-Christ, laquelle y demeure seule « couverte des qualités et des espèces du pain et du « vin. »
Eh bien, inespérés ! direz-vous encore que le Port- Royal n’enseigne rien que Genève ne reçoive, et que M. Arnauld n’a rien dit, dans sa seconde Lettre, qui ne piil être dit par un ministre de Charenton? Faites * donc parler Mestrezat comme parle M. Arnauld dans cette lettre, pag. 23j et suiv. Faites-lui dire :«Que « c’est un mensonge infâme de l’accuser de nier la « transsubstantiation : qu’il prend, pour fondement l « de ses livres, la vérité de la présence réelle du fils « de Dieu, opposée a l’hérésie des calvinistes : qu’il « se tient heureux d’être en un lieu où l’on adore « continuellement le Saint des saints présent dans « le sanctuaire; » ce qui est beaucoup plus contraire a la créance des calvinistes que la présence réelle j même ; puisque, comme dit le cardinal de Richelieu, ' dans ses Controverses, pag. 536 : « Les nouveaux « ministres de France s’étant unis avec les luthériens, l « qui croient la présence réelle de Jésus-Christ dans « l’Eucharistie , ils ont déclaré qu’ils ne demeurent - « séparés de l’Eglise, touchant ce mystère, qu’a cause S <« de l’adoration que les catholiques rendent h l’Eu- , « charistie. *> Faites signer a Genève tous les passa- , ges que je vous ai rapportés des livres de Port-Royal , et non pas seulement les passages, mais les traités 1
entiers touchant ce mystère, comme le livre de la Fréquente communion, l’Explication des cérémonies de la messe, l’Exercice durant la messe, les Raisons de la suspension du saint Sacrement, la Traduction des hymnes dans les Heures de Port-Royal, etc. Et enfin faites établir a Charenton cette institution sainte d’adorer sans cesse Jésus-Christ enfermé dans l’Eucharistie, comme on fait a Port-Royal, et ce sera le plus signalé service que vous puissiez rendre à l’Église , puisqu’alors le Port-Royal ne sera pas d’ intelligence avec Genève, mais Genève d’intelligence avec le Port-Royal et toute l’Église.
En vérité, mes pères, vous ne pouviez plus mal choisir que d’accuser le Port -Royal de ne pas croire l’Eucharistie; mais je veux faire voir ce qui vous y a engagés. Vous savez que j’entends un peu votre politique. Vous l’avez bien suivie en cette rencontre. Si M. l’abbé de Saint-Cyran et M. Arnauld n’avaient fait que dire ce qu’on doit croire touchant ce mystère, et non pas ce qu’on doit faire pour s’y préparer, ils auraient été les meilleurs catholiques du monde, et il ne se seraitpoint trouvé d’équivoques dans leurs termes de présence réelle et de transsubstantiation . Mais, parce qu’il faut que tous ceux qui combattent vos relâchements soient hérétiques, et dans le point même où ils les combattent, comment M. Arnauld ne le serait-il pas sur l’Eucharistie, après avoir fait un livre exprès contre les profanations que vous faites de ce sacrement? Quoi ! mes pères, il aurait dit impunément : « Qu’on ne doit point donner le corps •« de Jésus-Christ a ceux qui retombent toujours « dans les mêmes crimes, et auxquels on ne voit au « cune espérance d’amendement ; et qu’on doit les ■< séparer quelque temps de l’autel, pour se purifier par une pénitence sincère, afin de s’en approcher ensuite avec fruit ? » Ne souffrez pas qu’on parle
ainsi, nies pères ; vous n’auriez pas tant de gens dans vos confessionnaux. Car votre père Brisacier dit,
« que, si vous suiviez cette méthode , vous n’appli- - queriez le sang de Jésus-Christ sur personne. » Il vaut bien mieux pour vous qu’on suive la pratique de votre Société, que votre père Mascarenhas rapporte dans un livre approuvé par vos docteurs, et même par votre révérend père général, qui est :«Que « toute sorte de personnes, et même les prêtres, peu- « vent recevoir le corps de Jésus-Christ le jour même « qu’ils se sont souiliés par des péchés abominables :
«♦ que, bien loin qu’il y ait de l’irrévérence en ces « communions, on est louable au contraire d’en user « de la sorte : que les confesseurs ne les en doivent « point détourner, et qu’ils doivent au contraire « conseiller a ceux qui viennent de commettre ces « crimes, de communier a l’heure même ; parce « qu’encore que l’Eglise l’ait défendu, cette défense » est abolie par la pratique universelle de toute ta « terre. » Mascaw , tr. 4, disp. 5, n. nB4-
Voila ce que c’est, mes pères, d’avoir des jésuites par toute la terre. Voila la pratique universelle que vous y avez introduite et que vous y voulez maintenir. Il n’importe que les tables de Jésus-Christ soient remplies d’abominations , pourvu que vos églises soient pleines de monde. Rendez donc ceux qui s’y opposent hérétiques sur le saint Sacrement : il le faut, a quelque prix que ce soit. Mais comment le pourrez-vous faire après tant de témoignages invincibles qu’ils ont donnés de leur foi ? N’avez-vous point de peur que je rapporte les quatre grandes preuves que vous donnez de leur hérésie? Vous le devriez, mes pères, et je ne dois point vous en épargner la honte. Examinons donc la première.
« M. de Saint-Cyran, dit le père Meynier , en « consolant un de ses amis sur la mort de sa mère ,
« tom. i, lett. t4, dît que le plus agréable sacrifice « qu’on puisse offrir a Dieu dans ces rencontres, « est celui de la patience : donc il est calviniste. » Cela est bien subtil, mes pères, et je ne sais si personne en voit la raison. Apprenons-la donc de lui. « Parce, dit ce grand controversiste , qu’il ne croit « donc pas le sacrifice de la messe. Car c’est celui- « la qui est le plus agréable a Dieu, de tous. » Que l’on dise maintenant que les jésuites ne savent pas raisonner. Ils le savent de telle sorte, qu’ils rendront hérétique tout ce qu’ils voudront, et meme l’Ecriture sainte. Car ne serait-ce pas une hérésie de dire, comme fait l’Ecclésiastique : « Il n’y a rien de « pire que d’aimer l’argent , nihil est iniquiuf quàm « arnare pecuniain ; » comme si les adultères , les homicides et l’idolâtrie n’étaient pas de plus grands crimes? Et a qui n’arrive-t-il point de dire a toute heure des choses semblables ; et que, par exemple, le sacrifice d’un cœur contrit et humilié est le plus agréable aux yeux de Dieu ; parce qu’en ces discours on ne pense qu’a comparer quelques vertus intérieures les unes aux autres, et non pas au sacrifiée de la messe, qui est d’un ordre tout différent et infiniment plus relevé? N’êtes-vous donc pas ridicules, mes pères? et faut-il, pour achever de vous confondre, que je vous représente les termes de cette même lettre où M. de Saint-Cyran parle du sacrifice de la messe comme du plus excellent de tous, en disant : « Qu’on offre a Dieu tous les jours et en tous lieux « le sacrifice du corps de son fils, qui n’a point « trouvé de plus excellent MO ven que celui-la « pour honorer son père? » Et ensuite : « Que Jé- « sus-Christ nous a obligés de prendre en mourant <* son corps sacrifié, pour rendre plus agréable a « Dieu le sacrifice du nôtre, et pour se joindre a
• nous lorsque nous mourons, afin de nous fortifier « en sanctifiant par sa présence le dernier sacrifice « que nous faisons 'a Dieu de notre vie et de notre " corps. » Dissimulez tout cela , mes pères , et ne laissez pas de dire qu’il détournait de communier a la mort, comme vous faites, page 33, et qu’il ne croyait pas le sacrifice de la messe : car rien n’est trop hardi pour des calomniateurs de profession.
Votre seconde preuve en est un grand témoignage. Pour rendre calviniste feu M. de Saint-Cyran, a qui vous attribuez le livre de Peints v4urelius , vous vous servez d’un passage où Aurelius explique , page Bq, de quelle manière l’Église se conduit a l’égard des prêtres, 'et même des évêques qu’elle veut déposer ou dégrader. « L’Église, dit-il, ne pouvant « pas leur ôter la puissance de l’ordre, parce que le « caractère est ineffaçable, elle fait ce qui est en - elle; elle ôte de sa mémoire ce caractère qu’elle v ne peut ôter de l’àme de ceux qui l’ont reçu : elle « les considère comme s’ils n’étaient plus prêtres ou « évêques ; de sorte que, selon le langage ordinaire « de l’Église, on peut dire qu’ils ne le sont plus, « quoiqu’ils le soient toujours quant au caractère : « Ob inclelcbililalem characleris. » Vous voyez, mes pères, que cet auteur, approuvé par trois assemblées générales du clergé de France, dit clairement que le caractère de la prêtrise est ineffaçable, et cependant vous lui faites dire tout au contraire, en ce lieu même, «que le caractère de la prêtrise n’est « pas ineffaçable. » Voilà une insigne calomnie , c’est-’a-dire , selon vous, un petit péché veniel. Car ce livre vous avait fait tort , ayant réfuté les hérésies de vos confrères d’Angleterre touchant l’autorité épiscopale. Mais voici une insigne extravagance. < !’est qu’ayant faussement supposé que M. de Saint -
SEIZIEME LETTRE. *Oy
Cyran tient que ce caractère est effaçable, vous en concluez qu’il ne croit donc pas la présence réelle de Jésus-Christ dans l’Eucharistie.
N’attendez pas que je vous réponde l'a-dessus, mes pères. Si vous n’avez point de sens commun, je ne puis pas vous en donner. Tous ceux qui en ont se moqueront assez de vous, aussi -bien que de votre troisième preuve , qui est fondée sur ces paroles de la fréq. Comrn. , 3e p. , ch. 11 : « Que Dieu nous « donne dans l’Eucharistie la meme viande qu’aux « saints dans le ciel, sans qu’il y ait d’autre diffé- « rcnce, sinon qu’ici il nous en ôte la vue et le goût « sensible, réservant l’un et l’autre pour le ciel. » En vérité, mes pères, ces paroles expriment si naïvement le sens de l’Eglise , que j’oublie a toute heure par où vous vous y prenez pour en abuser. Car je n’y vois autre chose, sinon ce que le concile de Trente enseigne, sess. 1 3, c. 8, qu’il n’y a point d’autre différence entre Jésus-Christ dans l’Eucharistie et Jésus-Christ dans le ciel, sinon qu’il est ici voilé, et non pas l'a. M. Arnauld ne dit pas qu’il n’y a point d’autre différence en la manière de recevoir Jésus-Christ, mais seulement qu’il n’y en a point d’autre en Jésus-Christ que l’on reçoit. Et cependant vous voulez, contre toute raison, lui faire dire par ce passage qu’on ne mange non plus ici Jésus- Christ de bouche que dans le ciel : d’où vous concluez son hérésie.
Vous me faites pitié, mes pères. Faut-il vous expliquer cela davantage? Pourquoi confondez-vous cette nourriture divine avec la manière de la recevoir? il n’y a qu’une seule différence, comme je le viens de dire, dans cette nourriture sur la terre et dans le ciel, qui est qu’elle est ici cachée sous des voiles qui nolis en ôtent la vue et le goût sensible : niais il y a plusieurs différences dans la manière de
la recevoir ici et l'a, dont la principale est que., comme dit M. Arnauld , 3e part., ch. 16, •« il entre « ici dans la bouche et dans la poitrine, et des bons « et des méchants-, » ce qui n’est pas dans le ciel.
Et si vous ignorez la raison de cette diversité , je vous dirai , mes pères , que la cause pour laquelle Dieu a établi ces différentes manières de recevoir une même viande, est la différence qui se trouve entre l’état des chrétiens en cette vie et celui des bienheureux dans le ciel. L’état des chrétiens, comme dit le cardinal Du Perron après les Pères, tient le milieu entre l’état des bienheureux et l’état des Juifs. Les bienheureux possèdent Jésus-Christ réellement, sans figure et sans voile. Les Juifs n’ont possédé de Jésus-Christ que les figures et les voiles, comme était la manne et l’agneau pascal : et les chrétiens possè- | dent Jésus-Christ dans l’Eucharistie véritablement et réellement, mais encore couvert de voiles. « Dieu,
« dit saint Eucher, s’est fait trois tabernacles : la ' « synagogue, qui n’a eu que les ombres sans vérité ; ?
« l’Eglise, qui a la vérité et les ombres; et le ciel ,
« où il n’y a point d’ombres, mais la seule vérité. » Nous sortirions de l’état où nous sommes, qui est l’élat de foi , que saint Paul oppose tant a la loi qu’a la claire vision , si nous ne possédions que les figures sans Jésus-Christ, parce que c’est le propre de la loi de n’avoir que l’ombre, et non la substance des choses. Et nous en sortirions encore, si nous le possédions visiblement; parce que la foi, comme dit le même apôtre, n’est point des choses qui se voient.
Et ainsi l’Eucharistie est parfaitement proportionnée a notre état de foi, parce qu’elle enferme véritablement Jésus-Christ, mais voilé. De sorte que cet état serait détruit, si Jésus-Christ n’était pas réellement sous les espèces du pain et du vin , comme le prétendent les hérétiques: et il serait détruit en-
core, si nous le recevions a découvert comme dans le ciel; puisque ce serait confondre notre état, ou avec l’état du judaïsme, ou avec celui de la gloire.
Voila, mes pères, la raison mystérieuse et divine de ce mystère tout divin. Voila ce qui nous fait abhorrer les calvinistes, comme nous réduisant a la condition des Juifs; et ce qui nous fait aspirer a la gloire des bienheureux, qui nous donnera la pleine et éternelle jouissance de Jésus-Christ. Par où vous voyez qu’il y a plusieurs différences entre la manière dont il se communique aux chrétiens et aux bienheureux, et qu’entre autres on le reçoit ici de bouche, et non dans le ciel; mais qu’elles dépendent toutes de la seule différence qui est entre l’état de la foi où nous sommes et l’état de la claire vision où ils sont. Et c’est , mes pères , ce que M. Arnauld a dit si clairement en ces termes : « Qu’il faut qu’il « n’y ait point d’autre différence entre la pureté de « ceux qui reçoivent Jésus-Christ dans l’Eucharistie « ej; celle des bienheureux, qu’autant qu’il y en a « entre la foi et la claire vision de Dieu, de laquelle « seule dépend la différente manière dont on le <« mange sur la terre et dans le ciel. » Vous devriez , mes pères, avoir révéré dans ces paroles ces saintes vérités au lieu de les corrompre pour y trouver une hérésie qui n’y fut jamais, et qui n’y saurait être; qui est qu’on ne mange Jésus-Christ que par la foi, et non par la bouche , comme le disent malicieusement vos pères Annat et Meynier, qui en font le capital de leur accusation.
Vous voila donc bien mal en preuves , mes pères ; et c’est pourquoi vous avez eu recours a un nouvel artifice, qui a été de falsifier le concile de Trente , afin de faire que M. Arnauld n’y fût pas conforme, tant vous avez de moyens de rendre le monde hérétique. C’est ce que fait le père Meynier en cinquante
endroits de son livre, et huit ou dix fois en la seule page 54, où il prétend que, pour s’exprimer en catholique, ce n’est pas assez de dire : Je crois que Jésus-Christ est présent réellement dans l’Eucharistie ; mais qu’il faut dire : « Je crois, avec le con- « cile, qu’il y est présent d’une vraie présence « LOCALE, ou localement. » Et sur cela il cite le concile, sess. i3, can. 3, can. 4, can. 6. Qui ne croirait, en voyant le mot de présence locale, cité de trois canons d’un concile universel, qu’il y serait effectivement? Cela vous a pu servir avaijt ma quinzième lettre; mais a présent, mes pères, on ne s’y prend plus. On va voir le concile , et on trouve que vous êtes des imposteurs. Car ces termes de présence locale, localement , localité, n’y furent jamais. Et je vous déclare de plus, mes pères, qu’ils ne sont dans aucun autre lieu de ce concile , ni dans aucun père de l’Eglise. Je vous prie donc sur cela, mes pères, de dire si vous prétendez rendre suspects de calvinisme tous ceux qui n’ont point usé de ce terme? Si cela est, le concile de Trente en est suspect, et tous les saints pères sans exceptions. N’avez-vouspoint d’autre voie pour rendre M. Arnauld hérétique, sans offenser tant de gens qui ne vous ont point fait de mal, et entre autres saint Thomas, qui est un des plus grands défenseurs de l’Eucharistie, et qui s’est si peu servi de ce terme, qu’il l’a rejeté au contraire, 3 p. quœsl. 76. a. 5, où il dit : Nallo modo corpus Chris U est in hoc sacramenlo localiler ? Qui êtes-vous donc, m'es pères, pour imposer, de votre autorité, de nouveaux termes dont vous ordonnez de se servir pour bien exprimer sa foi? comme si la profession de foi dressée par les papes, selon l’ordre du concile, où ce terme ne se trouve point, était défectueuse, et laissait une ambiguité dans la créance des fidèles , que vous seuls eussiez découverte. Quelle témérité de
prescrire ces termes aux docteurs mêmes ! Quelle fausseté de les imposer a des conciles généraux ! Et quelle ignorance de ne savoir pas les difficultés que les saints les plus éclairés ont fait de les recevoir ! Rougissez, mes pères, de vos impostures ignorantes, comme dit l’Ecriture aux imposteurs ignorants comme vous : De mendacio inerudiüonis luce confundere.
N’entreprenez donc plus de faire les maîtres ; vous n’avez ni le caractère, ni la suffisance pour cela. Mais si vous voulez faire vos propositions plus modestement, on pourra les écouter. Car encore que ce mot de présence locale ait été rejeté par S. Thomas, comme vous avez vu, a cause que le corps de Jésus- Christ n’est pas en l’Eucharistie dans l’étendue ordinaire des corps en leur lieu, néanmoins ce terme a été reçu par quelques nouveaux auteurs de controverse, parce qu’ils entendent seulement par-la que le corps de Jésus-Clirist est vraiment sous les espèces, lesquelles étant en un lieu particulier, le corps de Jésus-Christ y est aussi. Et en ce sens M. Arnauld ne fera point de difficulté de l’admettre , puisque M. de Saint-Cyran et lui ont déclaré tant de fois que Jésus-Christ, dans l’Eucharistie, est véritablement en un lieu particulier, et miraculeusement en plusieurs lieux a la fois. Ainsi tous vos raffinements tombent par terre, et vous n’avez pu donner la moindre apparence a une accusation qu’il n’eût été permis d’avancer qu’avec des preuves invincibles.
Mais a quoi sert, mes pères, d’opposer leur innocence à vos calomnies? Vous ne leur attribuez pas ces erreurs dans la créance qu’ils les soutiennent, mais dans la créance qu’ils vous nuisent. C’en est assez, selon votre théologie, pour les calomnier sans crime, et vous pouvez, sans confession ni péni-
tence, dire la messe en même temps que vous imputez a des prêtres qui la disent tous les jours de croire que c’est une pure idolâtrie : ce qui serait un si horrible sacrilège, que vous-mêmes avez fait pendre en effigie votre propre père Jarrige sur ce qu’il avait dit la messe au temps oii il était d' intelligence avec Genève.
Je m’étonne donc, non pas de ce que vous leur imposez avec si peu de scrupule des crimes si grands et si faux, mais de ce que vous leur imposez avec si peu de prudence des crimes si peu vraisemblables. Car vous disposez bien des péchés a votre gré; mais pensez-vous disposer de même de la créance des hommes? En vérité, mes pères, s’il fallait que le soupçon de calvinisme tombât sur eux ou sur vous, je vous trouverais en mauvais termes. Leurs discours sont aussi catholiques que les vôtres; mais leur conduite confirme leur foi, et la vôtre la dément. Car, si vous croyez aussi-bien qu’eux que ce pain est réellement changé au corps de Jésus- Christ, pourquoi ne demandez-vous pas comme eux que le cœur de pierre et de glace de ceux a qui vous conseillez de s’en approcher soit sincèrement changé en un cœur de chair et d’amour? Si vous croyez que Jésus-Christ y est dans un état de mort, pour apprendre a ceux qui s’en approchent a mourir au monde, au péché et a eux-mêmes, pourquoi portezvous a en approcher ceux en qui les vices et les passions criminelles sont encore toutes vivantes? Et comment jugez-vous dignes de manger le pain du ciel ceux qui ne le seraient pas de manger celui de la terre ?
U grands vénérateurs de ce saint mystère, dont le zèle s’emploie a persécuter ceux qui l’honorent par tant de communions saintes, et ’a flatter ceux qui le déshonorent par tant de communions sacrilèges!
Qu'il est «ligne de ces défenseurs d’un si pur et si adorable sacrifice de faire environner la table de Jésus-Christ de pécheurs envieillis tout sortant deleurs infamies et de placer au milieu d’eux un prêtre que son confesseur même envoie de ses impudicités a l’autel, pour y offrir, en la place de Jésus-Christ, cette victime toute sainte au Dieu de sainteté, et la porter de scs mains souillées en ces bouches toutes souillées! Ne sied-il pas bien a ceux qui pratiquent cette conduite par Ionie la terre , selon des maximes approuvées de leur propre général, d’imputer a l’auteur de la Fréquente Communion et aux Filles du Saint-Sacrement de ne pas croire le saint Sacrement ?
Cependant cela ne leur suffit pas encore. Il faut, pour satisfaire leur passion, qu’ils les accusent enfin d’avoir renoncé a Jésus-Christ et a leur baptême. Ce ne sont pas la, mes pères, des contes en l’air comme les vôtres -, ce sont les funestes emportements par où vous avez comblé la mesure de vos calomnies. Une si insigne fausseté n’eût pas été en des mains dignes de la soutenir, en demeurant en celles de votre bon ami Filleau par qui vous l’avez fait naître : votre Société se l’est attribuée ouvertement ; et votre père Meynier vient de soutenir, comme une vérité certaine, que Port-Royal forme une cabale secrète depuis trente-cinq ans, dont M. de Saint- Cyran et M. d’Ypres ont été les chefs, « pour ruiner « le mystère de l’incarnation, faire passer l’évangile « pour une histoire apocryphe, exterminer la reli- « gion chrétienne, et élever le déisme sur les ruines « du christianisme. » Est-ce la tout, mes pères? Serez-vous satisfaits si l’on croit tout cela de ceux que vous haïssez? Votre animosité serait-elle enfin assouvie, si vous les aviez mis en horreur, non-seulement à tous ceux qui sont dans l’Eglise, par l’in-
lelligence avec Genève, dont vous les accusez, mais encore a tous ceux qui croient en Jésus-Christ, quoique hors l’Eglise, par le dêiime que vous leur imputez?
Mais a qui prétendez-vous persuader, sur votre seule parole, sans la moindre apparence de preuve, et avec toutes les contradictions imaginables, que des prêtres qui ne prêchent que la grâce de Jésus - Christ, la pureté de l’évangile et les obligations du baptême, ont renoncé a leur baptême, a l’évangile et a Jésus-Christ? Qui le croira, mes pères? Le croyez-vous vous-mêmes, misérables que vous êtes?
Et a quelle extrémité êtes-vous réduits, puisqu’il faut nécessairement ou que vous prouviez qu’ils ne croient pas en Jésus-Christ, ou que vous passiez pour les plus abandonnés calomniateurs qui furent , jamais! Prouvez-le donc, mes pères. Nommez cet ecclésiastique de mérite , que vous dites avoir assisté a cette assemblée de Bourg-Fontaine en 1621, ;
et avoir découvert a votre Filleau le dessein qui y fut pris de détruire la religion chrétienne. Nommez ces six personnes que vous dites y avoir formé cette conspiration. Nommez celui qui est désigné par ces lettres A . A. que vous dites, pag. i5, n’élre pas Antoine Arnauld, parce qu’il vous a convaincus qu’il n’avait alo-rs que neuf ans, « mais un autre « que vous dites être encore en vie, et trop bon » « ami de M. Arnauld pour lui être inconnu. » Vous le connaissez donc, mes pères; et par consé- ; quent, si vous n’êtes vous-mêmes sans religion, ' vous êtes obligés de déférer cet impie au roi et au ! parlement, pour le faire punir comme il le mérite- < rait. Il faut parler, mes pères : il faut le nommer, ou souffrir la confusion de n’êlre plus regardés que 1 comme des menteurs indignes d’être jamais crus. C’est en celte manière que le bon père Yalérien ;
SEIZIEME LETTHE.
nous a appris qu’il fallait mettre a la gène et pousser à bout de tels imposteurs. Votre silence la-dessus sera une pleine et entière conviction de cette calomnie diabolique. Les plus aveugles de vos amis seront contraints d’avouer « que ce ne sera point un « effet de votre vertu, mais de votre impuissance; » et d’admirer que vous ayez été si méchants que de l’étendre jusqu’aux religieuses de Port-Royal; et de dire, comme vous faites, pag. que ée Chapelet secret du saint Sacrement, composé par l’une d’elles, a été le premier fruit de cette conspiration contre Jésus-Christ; et dans la page g5, « qu’on « leur a inspiré toutes les détestables maximes de « cet écrit »> qui est, selon vous, une instruction de déisme. On a déjà ruiné invinciblement vos impostures sur cet écrit, dans la défense de la censure de feu M. l’archevêque de Paris contre votre P, Brisacier. Vous n’avez rien a y repartir, et vous ne laissez pas d’en abuser encore d’une manière plus honteuse que jamais, pour attribuer a des filles d’une piété connue de tout le monde le comble de l’impiété. Cruels et lâches persécuteurs, faut-il donc que les cloîtres les plus retirés ne soient pas des asiles contre vos calomnies ! Pendant que ces saintes vierges adorent nuit et jour Jésus-Christ au saint Sacrement, selon leur Institution, vous ne cessez nuit et jour de publier qu elles ne croient pas qu’il soit ni dans l’Eucharistie, ni même a la droite de son père, et vous les retranchez publiquement de l’Eglise, pendant qu’elles prient dans le secret pour vous et pour toute l’Eglise. Vous calomniez celles qui n’ont point d’oreilles pour vous ouïr, ni de bouche pour vous répondre. Mais Jésus-Christ, en qui elles sont cachées pour ne paraître qu’un jour avec lui, tous écoute et répond pour elles. On l’entend aujourd’hui cette yoix sainte et terrible, qui
etorïne la nature et qui console l’Eglise. Et je crains, mes pères, que ceux qui endurcissent leurs coeurs, et qui refusent avec opiniâtreté de l’ouïr quand il parle en Dieu, ne soient forcés de l’ouïr avec effroi quand il leur parlera en juge.
Car enfin, mes pères, quel compte lui pourrezvous rendre de tant de calomnies, lorsqu’il les examinera, non sur les fantaisies de vos pères Dicastillus, Gans et Pennalossa, qui les excusent, mais sur les règles de sa vérité éternelle et sur les saintes ordonnances de son Eglise, qui, bien loin d’excuser ce crime, l’abhorre tellement, qu’elle l’a puni de même qu’un homicide volontaire ? Car elle a différé aux calomniateurs, aussi-bien qu’aux meurtriers, la communion jusqu’à la mort, par le it>r et concile d’Arles. Le concile de Latran a jugé indignes de l’état ecclésiastique ceux qui en ont été convaincus, quoiqu’ils s’en fussent corrigés. Les papes ont même menacé ceux qui auraient calomnié des évêques, des prêtres, ou des diacres, de ne leur point donner .j la communion a la mort. Et les auteurs d’un écrit diffamatoire, qui ne peuvent prouver ce qu’ils ont avancé, sont condamnés par le pape Adrien a être fuiietlér, mes révérends pères, JlagellenLur .- tant l’Eglise a toujours été éloignée des erreurs de votre Société si corrompue qu’elle excuse d'aussi grands crimes que la calomnie, pour les commettre elle- , même avec plus de liberté.
Certainement, mes pères, vous seriez capables de produire par-la beaucoup de maux, si Dieu n’avait permis que vous ayez fourni vous - mêmes les j moyens de les empêcher, et de rendre toutes vos ( impostures sans effet. Car il ne faut que publier cette étrange maxime qui les exempte de crime, ‘ pour vous ôter toute créance. La calomnie est inutile, si elle n’est jointe a une grande réputation j
de sincérité. Un médisant ne peut réussir, s’il n’est en estime d’abhorrer la médisance, comme un crime dont il est incapable. Et ainsi, mes pères, votre propre principe vous trahit. Vous l’avez établi pour assurer votre conscience. Car vous vouliez médire sans être damnés, et être de ces saints et pieux calomniateurs dont parle saint Athnnase. Vous avez donc embrassé, pour vous sauver de l’enfer, cette maxime, qui vous en sauve sur la foi de vos docteurs : mais cette maxime même, qui vous garantit, selon eux, des maux que vous craignez en l’autre vie, vous ôte en celle-ci l’utilité que vous en espériez : de sorte qu’en pensant éviter le vice de la médisance, vous en avez perdu le fruit : tant le mal est contraire a soi-même, et tant il s’embarrasse et se détruit par sa propre malice.
Vous calomnieriez donc plus utilement pour vous , en faisant profession de dire avec saint Paul que les simples médisants, maledici, sont indignes de voir Dieu; puisqu’au moins vos médisances en seraient plutôt crues : quoiqu’il la vérité vous vous condamneriez vous-mêmes. Mais, en disant, comme vous faites, que la calomnie contre vos ennemis n’est pas un crime , vos médisances ne seront point crues, et vous ne laisserez pas de vous damner. Car il est certain, mes pères, et que vos auteurs graves n’aneantiront pas la justice de Dieu, et que vous ne pouviez donner une preuve plus certaine que vous n*êtes pas dans la vérité , qu’en recourant au mensonge. Si la vérité était pour vous, elle combattrait pour vous, elle vaincrait pour vous; et, quelques ennemis que vous eussiez, la vérité vous en délivrerait, selon sa promesse. Vous n’avez recours au mensonge que pour soutenir les erreurs dont vous flattez les pécheurs du monde , et pour appuyer les calomnies dont vous opprimez les personnes de piété qui
>.78 SEIZIEME lettre,
s’y opposent, La vérité étant contraire a vos fins, il a fallu mettre voire confiance au mensonge, comme dit un prophète. Vous avez dit: «Les malheurs qui « affligent les hommes ne viendront pas jusques a « nous : car nous avons espéré au mensonge , et le « mensonge nous protégera. » Mais que leur répond le prophète? «D’autant, dit-il, que vous avez mis « votre espérance en la calomnie et au tumulte,
« speraslis in calumnia et in lumullu , cette ini- « quité vous sera imputée, et votre ruine sera sem- « blable a celle d’une haute muraille qui tombe « d’une chute imprévue, et a celle d’un vaisseau de « terre qu’on brise et qu’on écrase en toutes ses « parties, par un effort si puissant et si universel,
« qu’il n’en restera pas un test avec lequel on puisse « puiser un peu d’eau, ou porter un peu de feu : » ]
parce que ( comme dit un autre prophète ) « vous « avez affligé le cœur du juste, que je n’ai point « affligé moi-même ; et vous avez flatté et fortifié la « malice des impies. Je retirerai donc mon peuple ? « de vos mains, et je ferai connaître que je suis « leur Seigneur et le vôtre. »
Oui, mes pères, il faut espérer que si vous ne changez d’esprit. Dieu retirera de vos mains ceux que vous trompez depuis si long-temps, soit en les laissant dans leurs désordres par voire mauvaise conduite , soit en les empoisonnant par vos médisances. Il fera concevoir aux uns que les fausses règles de vos casuistes ne les mettront point a cou- i vert de sa colère ; et il imprimera dans l’esprit des autres la juste crainte de se perdre en vous écoutant ( et en ajoutant foi à vos impostures; comme vous \ vous perdez vous-mêmes en les inventant et en les ( semant dans le monde. Car il ne s’y faut pas trom- ■ per: on ne se moque point de Dieu , e-t on ne viole point impunément le commandement qu’il nous a 1
fait dans l’évangile, de ne point condamner notre prochain sans être bien assuré qu’il est coupable. Et ainsi , quelque profession de piété que fassent ceux qui se rendent faciles a recevoir vos mensonges , et sous quelque prétexte de dévotion qu’ils le fassent, ils doivent appréhender d’être exclus du royaume de Dieu pour ce seul crime , d’avoir imputé d’aussi grands crimes que l’hérésie elle schisme a des prêtres catholiques et à de saintes religieuses, sans autres preuves que des impostures aussi grossières que les vôtres. «Le démon, dit M. de Genève, est sur la « langue de celui qui médit, et dans l’oreille de ce- « lui quil’écoute. Et la médisance, dit saint Bernard, « Serm. 24 ■> i’1 canl. , est un poison qui éteint la « charité en l’un et en l’autre. De sorte qu’une seule « calomnie peut être ir artelle a un infinité d’âmes,
« puisqu’elle lue non-seulement ceux qui la pu- « blient, mais encore tous ceux qui ne la rejettent « pas. »
Mes révérends pères, mes lettres n’avaient pas accoutumé de se suivre de si près , ni d’être si étendues. Le peu de temps que j’ai eu a été cause de i’un et de l’autre. Je n’ai fait celle-ci plus longue que parce que je n’ai pas eu le loisir de la faire plus courte. La raison qui m’a obligé de me hâter vous est mieux connue qu’a moi. Vos réponses vous réussissaient mal. Vous avez bien fait de changer de méthode ; mais je ne sais si vous avez bien choisi , et si le monde ne dira pas que vous avez eu peur des bénédictins.
Je viens d’apprendre que celai que tout le monde faisait auteur de vos apologies les désavoue , et se fâche qu’on les lui attribue. 11 a raison, et j’ai eu tort de l'en avoir soupçonne. Car, quelque assu-
?.8o SEIZIEME LETTRE.
rance qu’on m’en eût donnée, je devais penser qu’ît avait trop de jugement pour croire vos impostures* et trop d’honneur pour les publier sans les croire, fl y a peu de gens du monde capables de ces excès qui vous sont propres, et qui marquent trop votre caractère , pour me rendre excusable de ne vous y avoir pas reconnus. Le bruit commun m’avait emporté. Mais cette excuse, qui serait trop bonne pour vous, n’est pas suffisante pour moi, qui fais profession de ne rien dire sans preuve certaine, et qui n’en ai dit aucune que celle-la. Je m’en repens , je la désavoue , et je souhaite que vous profitiez de mon exemple.
DIX-SEPTIÈME LETTRE