‹ La dévotion aisée;Chapitre 48 sur 65 · ECRITE AUX REVERENDS PERES JESUITES · texte numérisé non relu

ECRITE AUX REVERENDS PERES JESUITES

Qu’on peut réfuter par des railleries les erreurs ridicules . Précautions avec lesquelles on le doit faire ; qu elles ont été observées par Monlalte , et qu'elles ne Vont point été par les Jésuites Bouffonneries impies du père le Moine et du père Garasse.

Du 18 août i656.

Mes REVERENDS PÈRES,

J’ai vu les lettres que vous débitez contre celles que j’ai écrites a un de mes amis sur le sujet de votre morale, où l’un des principaux points de votre défense est que je n’ai pas parlé assez sérieusement de vos maximes : c’est ce que vous répétez dans tous vos écrits, et que vous poussez jusqu’à dire : « Que j'ai « tourné les choses saintes en raillerie. »

Ce reproche, mes pères, est bien surprenant et bien injuste. Car en quel lieu trouvez-vous que je tourne les choses saintes en raillerie? Vous marquez en particulier « le contrat Mohatra, et l’histoire de Jean « d’Alba. » Mais est-ce cela que vous appelez des choses saintes ! Vous semble-t-il que le Mohatra soit une chose si vénérable, que ce soit un blasphème de n’en pas parler avec respect*? Et les leçons du père Bauny, pour le larcin, qui portèrent Jean d’Alba a le pratiquer contre vous-mêmes, sont-elles si sacrées, que vous ayez droit de traiter d’impies ceux quis’eu moquent ?

ifj'Z ONZIÈME LETTRE.

Quoi ! mes pères, les imaginations de vos auteurs passeront pour les vérités de la foi ; et on ne pourra se moquer des passages d’Escobar, et des décisions si fantasques et si peu chrétiennes de vos autres auteurs, sans qu’on soit accusé de rire de la religion ? Est-il possible que vous ayez osé redire si souvent une chose si peu raisonnable ? et ne cfaigncz-vous point, en me blâmant de m’être moqué de vos égarements, de me donner un nouveau sujet de me moquer , de ce reproche, et de le faire retomber sur vous-mêmes, en montrant que je n’ai pris sujet de rire que de ce qu’il y a de ridicule dans voslivrès ; et qu’a’nsi, en me moquant de votre morale, j’ai été aussi éloigné ( de me moquer des choses saintes, que la doctrine de vos casuistes est éloignée de la doctrine sainte de < l’évangile?

En vérité, mes pères, il y a bien de la différence entre rire de la religion et rire de ceux qui la profanent par leurs opinions extravagantes. Ce serait une impiété de manquer de respect pour les vérités que ' l’esprit de Dieu a révélées : mais ce serait une autre impiété de manquer de mépris pour les faussetés que l’esprit de l'homme leur oppose.

Car, mes pères, puisque vous m’obligez d’entrer en ce discours , je vous prie de considérer que , comme , les vérités chrétiennes sont dignes d’amour et de respect, les erreurs qui leur sont contraires sont di- { gnes de mépris et de haine ; parce qu’il y a deux ) choses dans les vérités de notre religion : une beauté i divine qui les rend aimables, et une sainte majesté | qui les rend vénérableg; et qu’il y a aussi deux choses « dans les erreurs : l’impiété qui les rend horribles, et 1 l’impertinence qui les rend ridicules. C’est pourquoi, r comme les saints ont toujours pour la vérité ces deux ■ sentiments d’amour et de crainte, et que leur sagesse est toute comprise entre la crainte qui en est le prirt-

eipe, et l'amour qui en est la fin, les saints ont aussi pour l’erreur ces deux sentiments de haine et de mépris, et leur zèle s’emploie également a repousser avec force la malice des impies, et a confondre avec risée leur égarement et leur folie.

Ne prétendez donc pas, mes pères, de faire accroire au monde que ce soit une chose indigne d’ un chrétien de traiter les erreurs avec moquerie, puisqu’il est aisé de faire connaître à ceux qui ne le sauraient pas que cette pratique est juste, qu’elle est commune, aux Pères de l’Eglise, et qu’elle est autorisée par l’Ecriture , par l’exemple des plus grands saints , et par celui de Dieu même.

Car ne voyons-nous pas que Dieu hait et méprise les pécheurs tout ensemble, jusque-la même qu’a l’heure de leur mort’, qui est le temps où leur état est le plus déplorable et le plus triste, la sagesse divine joindra la moquerie et la risée a la vengeance et a la fureur qui les condamnera a des supplices éternels : In inlerilu veslro ridebo el mbsannabo .Et les saints, agissant par le même esprit, en useront de même , puisque , selon David , quand ils verront la punition des méchants, « ils en trembleront et en « riront en même temps : videbunl justi el limc- « bunt : el super eurn videbunl. » Et Job en parle de même : Innocens subs'annabil eo.f.

Mais c’est une chose bien remarquable sur ce sujet, que, dans les premières paroles que Dieu a dites a l’homme depuis sa chute, on trouve un discours de moquerie, et une ironie piquante , selon les Pères. Car, après qu’Adam eut désobéi, dans l’espérance que le démon lui avait donnée d’être fait semblable a Dieu, il paraît par l’Ecriture que Dieu, en punition, le rendit sujet a la mort, et qu’après l’avoir réduit a cette misérable condition qui était due à son péché, il se moqua de lui en cet état par ces pa-

lG4 ONZIEME LETTRE,

rôles de risée : «Voila l’homme qui est devenu comme « l’un de nous : ecce Adam quasi anus ex nobis: » ce qui est une ironie sanglante etsemible dont Dieu le piquait 'vivement, selon saint Chrysostôme et les interprètes. Adam, dit Rupert, « méritait d’être raillé « par cette ironie, et on lui faisait sentir sa folie bien « plus vivement par cette expression ironique que « par une expression sérieuse. »Et Hugues de S. Victor, ayant dit la même chose, ajoute« que cette ironie « était due a sa sotte crédulité; et que cette espèce « de raillerie est une action de justice, lorsque celui « envers qui on en use l’a méritée. »

Vous voyez donc, mes pères, que la moquerie est quelquefois plus propre a faire revenir les hommes de leurs égarements, et qu’elle est alors une action ; de justice; parce que, comme dit Jérémie, « les ac- « tions de ceux qui errent sont dignes de risée, a « cause de leur vanité : vana sunl et ri su digna. » j Et c’est si peu une impiété de s’en rire, que c’est l’effet t d’une sagesse divine, selon cette parole de saint Au- i Justin : « Les sages rient des insensés, parce qu’ils « sont sages, non pas de leur propre sagesse, mais de « cette sagesse divine qui rira de la mort des mé- « chants. »

Aussi les prophètes remplis de l’esprit de Dieu ont usé de ces moqueries, comme nous voyons par les •exemples de Daniel et d’Elie. Enfin il s’en trouve des exemples dans les discours de Jésus- Christ même :

•et saint Augustin remarque que, quand il voulut humilier Nicodème, qui se croyait habile dans l’intelligence de la loi : « Comme il le voyait enflé d’or- 1 « gueil par sa qualité de docteur des Juifs, il exerce t; « et étonne sa présomption par la hauteur de«ses de- <* mandes, et, l’ayant réduit a l’impuissance de ré- « pondre : Quoi, lui dit-il, vous êtes maître en 1 « Israël, et vous ignorez ces choses? Ce qui est le

« même que s’il eût dit : Prince superbe, reconnaissez « que vous ne savez rien. » Et saint Chrysostôme et saint Cyrille disent sur cela « qu’il méritait d’être « joué de cette sorte. »

Vous voyez donc, mes pères, que, s’il arrivait aujourd’hui que des personnes qui feraient les maîtres envers les Chrétiens, comme Nicodème et les pharisiens envers les Juifs , ignorassent les principes de la religion , et soutinssent, par exemple « qu’on peut « être sauvé sans avoir jamais aimé Dieu en toute « sa vie, » on suivrait en cela l’exemple de Jésus- Çhrist, en se jouant de leur vanité et de leur ignorance.

Je m’assure, mes pères, que ces exemples sacrés suffisent pour vous faire entendre que ce n’est pas une conduite contraire a celle des saints de rire des erreurs et des égarements des hommes : autrement il faudrait blâmer celle des plus grands docteurs de l’Eglise qui l’ont pratiquée, comme saint Jérôme dans ses lettres et dans ses écrits contre Jovinien, Vigilance , et les pélagiens : Tertullien, dans son Apologétique contre les folies des idolâtres : saint Augustin contre les religieux d’Afrique, qu’il appelle les Chevelus : saint Irénée contre les agnostiques : saint Bernard et les autres Pères de l’Eglise, qui, ayant été les imitateurs des apôtres, doivent être imités par les fidèles dans toute la suite des temps, puisqu’ils sont proposés, quoi qu’on en dise, comme le véritable modèle des chrétiens, même d’aujourd’hui.

Je n’ai donc pas cru faillir en les suivant. Et, comme je pense l’avoir assez montré, je ne dirai plus sur ce sujet que ces excellentes paroles de Tertullien, qui rendent raison de tout mon procédé. « Ce que « j’ai fait n’est qu’un jeu avant un véritable combat.

- J’ai plutôt montré les blessures qu’on vous peut

- faire que je ne vous en ai fait. Que s’il se trouve

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« des endroits oii l’on soit excité a rire, c’est parce « que les sujets mêmes y portaient. Il y a beaucoup « de choses qui méritent d’être moquées et jouées « de la sorte, de peur de leur donner du poids en « les combattant sérieusement. Bien n’est plus dû a « la vanité que la risée; et c’est proprement a la vé- « rité qu’il appartient de rire, parce qu’elle est gaie,

« et de se jouer de ses ennemis, parce qu’elle est as- « surée de la victoire. Il est vrai qu’il faut prendre « garde que les railleries ne soient pas basses et in- « dignes de la vérité. Mais, a cela près, quand on « pourra s’en servir avec adresse , c’est un devoir « que d’en user. » Ne trouvez-vous pas, inespérés, que ce passage est bien juste a notre sujet? « Les « lettres que j’ai laites jusqu’ici ne sont qu’un jeu « avant un véritable combat. » Je n’ai fait encore que me jouer, « et vous montrer plutôt les blessures « qu’on vous peut faire que je ne vous en ai fait.» J’ai exposé simplement vos passages sans y faire presque de réflexion. « Que si l’on y a été excité a rire, c’est « parce que les sujets y portaient d’eux-mêmes. » Car qu'y a-t-il déplus propre" a exciter a rire que de voir une chose aussi grave que la morale chrétienne remplie d’imaginations aussi grotesques que les vôtres? On conçoit une si haute attente de ces maximes, qu’on dit « que Jésus-Christ a lui-même re- « vélées a des pères de la Société, » que, quand on y trouve « qu’un prêtre qui a reçu de l’argent pour « dire une messe, peut, outre cela, en prendre d’au- « très personnes, en leur cédant toute la part qu’il « a au sacrifice; qu’un religieux n’est pas excom- « rnunié pour quitter son habit lorsque c’est pour « danser, pour filouter, ou pour aller incognito en « des lieux de débauche; et qu’on satisfait au pré- « cepte d’ouïr la messe en entendant quatre quarts « de messe à la fois de différents prêtres; «lors, dis-je,

qu'on entend ces décisions et autres semblables, il est impossible que celte surprise ne fasse rire, parce, que rien n’y porte davantage qu’une disproportion surprenante entre ce qu’on attend et ce qu’on voit. Et comment aurait-on pu traiter autrement la plupart de ces matières? puisque ce serait « les autoriser que « de les traiter sérieusement, » selon Tertullien.

Quoi! faut-il employer la force de l’Ecriture et de la tradition, pour montrer que c’est tuer son ennemi en trahison que de lui donner des coups d’épée par derrière et dans une embûche; et que c’est acheter un bénéfice que de donner de l’argent comme un motif pour se lê faire résigner? Il y a donc des matières qu’il faut mépriser, et « qui mé- « ritent d’être jouées et moquées. » Enfin, ce que dit cet ancien auteur, que rien n’est plus dû à la « vanité que la risée , » et le reste de ces paroles s'applique ici avec tant de justesse et avec une force si convaincante, qu’on ne saurait plus douter qu’on peut bien rire des erreurs sans blesser la bienséance.

Et je vous dirai aussi, mes pères, qu’on en peut rire sans blesser la charité, quoique ce soit une des choses que vous me reprochez encore dans vos écrits. u Car la charité oblige quelquefois a rire des er- « l eurs des hommes, pour les porter eux-mêmes a « en rire et à les fuir, selon cette parole de saint « Augustin : IJœc Lu miieficordiler irride, ut eis « ridenda ne fugiendci commendes . » Et la même charité oblige aussi quelquefois a les repousser avec colère, selon celte autre parole de saint Grégoire de Nazianze : « L’esprit de charité et de douceur a ses « émotions et ses colères. » En effet, Comme dit saint Augustin, « qui oserait dire cpie la vérité doit « demeurer désarmée contre le mensonge, et qu’il - sera permis aux ennemis de la foi d’effrayer les « fidèles par des paroles fortes, et de les réjouir par

- des rencontres d’esprit agréables ; mais que les ca- « tholiques ne doivent écrire qu’avec une froideur « de style qui endorme les lecteurs? »

Ne voit-on pas que, selon cette conduite,, on laisserait introduire dans l’Église les erreurs les plus extravagantes et les plus pernicieuses, sans qu’il fût permis de s’en moquer avec mépris, de peur d’être accusé de blesser la bienséance, ni de les confondre avec véhémence, de peur d’être accusé de manquer de charité?

Quoi ! mes pères, il vous sera permis de dire « qu’on peut tuer pour éviter un soufflet et une « injure, » et il ne sera pas permis de réfuter publiquement une erreur publique d’une telle conséquence? Vous aurez la liberté de dire « qu’un juge * « peut en conscience retenir ce qu’il a reçu pour « faire une injustice, » sans qu’on ait la liberté de vous contredire? Vous imprimerez, avec privilège et approbation de vos docteurs, « qu’on peut être î « sauvé sans avoir jamais aimé Dieu, » et vous fermerez la bouche a ceux qui défendront la vérité de la foi, en leur disant qu’ils blesseraient la charité de frères en vous attaquant, et la modestie de chrétiens en riant de vos maximes? Je doute, mes pères, qu’il y ait des personnes a qui vous ayez pu le faire accroire : mais néanmoins, s’il s’en trouvait qui en fussent persuadés, et qui crussent que j’aurais blessé la charité que je vous dois, en décriant votre morale , je voudrais bien qu’ils examinassent avec attention d’où naît en eux ce sentiment. Car, encore qu’ils s’imaginent qu’il part de leur zèle, qui n’a pu souffrir sans scandale de voir accuser leur prochain; je les prierais de considérer qu’il n’est pas impossible qu’il vienne d’ailleurs, et qu’il est même assez vraisemblable qu’il vient du déplaisir ret et souvent caché a nous-mêmes , que le mal-

heureux fonds qui est en nous ne manque jamais d’exciter contre ceux qui s’opposent au relâchement des mteurs. Et pour leur donner une règle qui leur en fasse reconnaître le véritable principe, je leur demanderai si, en même temps qu’ils se plaignent de ce qu’on a traité de la sorte des religieux, ils se plaignent encore davantage de ce que des religieux ont traité la vérité de la sorte. Que s’ils sont irrités non-seulement contre les lettres, mais encore plus contre les maximes qui y sont rapportées, j’avouerai qu’il se peut faire que leur ressentimeut parte de quelque zèle, mais peu éclairé ; et alors les passages qui sont ici suffiront pour les éclaircir. Mais s’ils s’emportent seulement contre les répréhensions, et non pas contre les choses qu’on a reprises, en vérité, mes pères, je ne m’empêcherai jamais de leur dire qu’ils sont grossièrement abusés et que leur zèle est bien aveugle.

Etrange zèle qui s’irrité contre ceux qui accusent des fautes publiques, et non pas contre ceux qui les commettent! Quelle nouvelle charité qui s’offense de voir confondre des erreurs manifestes, et qui ne s’offense point de voir renverser la morale par ces erreurs! Si ces personnes étaient en danger d’être assassinées, s’offenseraient-elles de ce qu’on les avertirait de l’embuche qu'on leur dresse ; et au lieu de se détourner de leur chemin pour l’éviter, s’amuseraient-elles a se plaindre du peu de charité qu’on aurait eu de découvrir le dessein criminel de ces assassins? S’irritent-ils lorsqu’on leur dit de ne manger pas d’une viande, parce qu’elle est empoisonnée ; ou de n’aller pas dans une ville, parce qu’il y a de la peste ?

D’où vient donc qu’ils trouvent qu’on manque de charité quand on découvre des maximes nuisibles 3 la religion, et qu’ils croient au contraire qu’on

manquerait de charité, si on ne leur découvrait pas les choses nuisibles à leur santé et 'a leur vie, sinon parce que l’amour qu’ils ont pour la vie, leur fait recevoir favorablement tout ce qui contribue a la conserver, et que l’indifférence qu’ils ont pour la vérité fait que non-seulement ils ne prennent aucune part a sa défense, mais qu’ils voient même avec peine qu’on s'efforce de détruire le mensonge?

Qu’ils considèrent donc devant Dieu combien la morale que vos casuistes répandent de toutes parts est honteuse et pernicieuse a l’Eglise : combien la licence qu’ils introduisent dans les mœurs est scandaleuse et démesurée : combien la hardiesse avec laquelle vous les soutenez est opiniâtre et violente. Et s’ils ne jugent qu’il est temps de s’élever contre de tels désordres, leur aveuglement sera aussi a plaindre que le votre, mes pères, puisque et vous et eux avez un pareil sujet de craindre cette parole de saint Augustin sur celle de Jésus-Christ dans l’évangile : « Malheur aux aveugles qui conduisent ; « malheur aux aveugles qui sont conduits : w ccecis « ducenlibiis ! vœ cœcis sequenlibus ! »

Mais, afin que vous n’ajez plus lieu de donner ces impressions aux autres, ni de les prendre vousmêmes, je vous dirai, mes pères (et je suis honteux de ce que vous m’engagez a vous dire ce que je devrais apprendre de vous), je vous dirai donc quelles marques les Pères de l’Eglise nous ont données pour juger si les répréhensions parlent d’un esprit de piété et de charité, ou d’un esprit d’impiété et de haine.

La première de ces règles est que l’esprit de piété porte toujours a parler avec vérité et sincérité; au lieu que l’envie et la haine emploient le mensonge et la calomnie : splendenlia et vchanenlia , sed rebut verls, dit saint Augustin. Quiconque se sert du

mensonge agit par l’esprit du diable. Il n’y a point de direction d’intention qui puisse rectifier la calomnie : et quand il s’agirait de convertir toute la terre, il ne serait pas permis de noircir des personnes innocentes; parce qu’on ne doit pas faire le moindre mal pour faire réussir le plus grand bien, « et « que la vérité de Dieu n’a pas besoin de notre « mensonge, » selon l’Ecriture. « 11 est du devoir « des défenseurs de la vérité, dit saint Hilaire, de « n’avancer que des choses vraies. » Aussi, mes pères, je puis dire devant Dieu qu’il n’y a rien que je déteste davantage que de blesser tant soit peu la vérité; et que j’ai toujours pris un soin très-particulier non-seulement de ne pas falsifier, ce qui serait horrible, mais de ne pas altérer ou détourner le moins du monde le sens d’un passage. De sorte que, si j’osais me servir, en cette rencontre, des paroles du même saint Hilaire, je pourrais bien vous dire avec lui : « Si nous disons des choses fausses, que « nos discours soient, tenus pour infâmes; mais si « nous montrons que celles que nous produisons « sont publiques et manifestes, ce n’est point sortir « de la modestie et de la liberté apostolique de les « reprocher. »

Mais ce n’est pas assez, mes pères, de ne dire que des choses vraies, il faut encore ne pas dire toutes celles qui sont vraies; parce qu’on ne doit rapporter que les choses qu’il est utile de découvrir, et non pas celles qui ne pourraient que blesser sans apporter aucun fruit. Et ainsi, comme la première règle est de parler avec vérité, la seconde est de parler avec discrétion. « Les méchants, dit saint « Augustin, persécutent les bons en suivant l’aveu- « glement de la passion qui les anime ; au lieu que « les bons persécutent les méchants avec une sage « discrétion : de même que les chirurgiens considè-

iJ'Z ONZIEME LETTRE.

« rent ce qu’ils coupent, au lieu que les meurtriers « ne regardent point où ils frappent. » Vous savez bien, mes pères, que je n’ai pas rapporté des maximes de vos auteurs celles qui vous auraient été les plus sensibles, quoique j’eusse pu le faire, et même sans pécher contre la discrétion, non plus que de savants hommes et très-catholiques, mes pères, qui l’ont fait autrefois. Et tous ceux qui ont lu vos auteurs, savent aussi bien que vous combien en cela je vous ai épargnés : outre que je n’ai parlé en aucune sorte contre ce qui vous regarde chacun en particulier ; et je serais fâché d’avoir rien dit des fautes secrètes et personnelles, quelque preuve que j’en eusse. Car je sais que c’est le propre de la haine et de l’animosité, et qu’on ne doit jamais le faire, a moins qu’il n’y en ait une nécessité bien pressante pour le bien de l’Eglise. Il est donc visible que je n’ai manqué en aucune sorte a la discrétion, dans ce que j’ai été obligé de dire touchant les maximes de votre morale, et que vous avez plus de sujet de vous louer de ma retenue que de vous plaindre de mon indiscrétion.

La troisième règle, mes pères, est que, quand on est obligé d’user de quelques railleries, l’esprit de piété porte a ne les employer que contre les erreurs, et non pas contre les choses saintes ; au lieu que l’esprit de bouffonnerie , d’impiété et d’héresie , se rit de ce qu’il y a de plus sacré. Je me suis déjà justifié sur ce point; et on est bien éloigné d’être exposé a ce vice quand on n’a qu’a parler des opinions que j’ai rapportées de vos auteurs.

Enfin, mes pères, pour abréger ces règles, je ne vous dirai plus que celle-ci, qui est le principe et la fin de toutes les autres : c’est que l’esprit de charité porte a avoir dans le cœur le désir du salut de ceux contre qui on parle, et a adresser ses prières a Dieu en même temps qu’on adresse ses reproches aux

hommes. «On doit toujours, dit saint Augustin , « conserver la charité dans le cœur, lors même qu’on « est obligé de faire au-deliors des choses qui parais- « sent rudes aux hommes, et de les frapper avec une « âpreté dure, mais bienfaisante; leur utilité devant « être préférée ’a leur satisfaction. » Je crois, mes pères, qu’il n’y a rien dans mes lettres qui témoigne que je n’aie pas eu ce désir pour vous ; et ainsi la charité vous oblige à croire que je l’ai eu en effet , lorsque vous n’y voyez rien de contraire. Il paraît donc par-l'a que vous ne pouvez montrer que j’aie péché contre cette règle, ni contre aucune de celles que la charité oblige de suivre ; et c’est pourquoi vous n’avez aucun droit de dire que je l’aie blessée en ce que j’ai fait.

Mais si vous voulez, mes pères, avoir maintenant le plaisir de voir en peu de mots une conduite qui pèche contre chacune de ces règles, et qui porte véritablement le caractère de l’esprit de bouffonnerie , d’envie et de haine, je vous en donnerai des exemples ; et, afin qu’ils vous soient plus connus et plus familiers, je les prendrai de vos écrits mêmes.

Car, pour commencer par la manière indigne dont vos auteurs parlent des choses saintes , soit dans leurs railleries, soit dans leurs galanteries , soit dans leurs discours sérieux, trouvez-vous que tant de contes ridicules de votre père Binet, dans sa Consolation des malades, soient fort propres au dessein qu’ilavaitpris de consoler chrétiennement ceux que Dieu afflige? Direzvous que la manière si profane et si coquette dont votre père le Moine a parle de la piété dans sa Dévotion aisée , soit plus propre a donner du respect que du mépris pour l’idée qu’il forme de la vertu chrétienne? Tout son livre àes Peintures morales respire-t-il autre chose , et dans sa prose et dans ses

î 74 ONZIÈME LETTRE.

monde? Est-ce une pièce digne d’un prêtre que cette ode du 7e livre, intitulée : « Éloge de la pu- « deur, où il est montré que toutes les belles choses « sont rouges, ou sujettes à rougir. » C’est ce qu’il fit poür consoler une dame, qu’il appelle Delphine, de ce qu’elle rougissait souvent. Il dit donc, a chaque stance, que quelqucs-un^s des choses les plus estimées sont rouges, comme les roses, les grenades, la bouche, la langue; et c’est parmi ces galanteries, honteuses a un religieux, qu’il ose mêler insolemment ces esprits bienheureux qui assistent devant Dieu, et dont les chrétiens ne doivent parler qu’avec vénération.

Les chérubins, ces glorieux Composés de lète et de plume,

Que Dieu de son esprit allume,

Et qu’il éclaire de ses yeux;

Ges illustres faces volantes Sont toujours rouges et brûlantes,

Soit du feu de Dieu, soit du leur.

Et dans leurs flammes mutuelles Font du mouvement de leurs ailes Un éventail à leur chaleur.

Mais la rougeur éclate en toi,

Delphine, avec plus d’avantage,

Quand l’honneur est sur ton visage vêtu de pourpre comme un roi, etc.

Qu’en dites-vous, mes pères? Cette préférence de la rougeur de Delphine a l’ardeur de ces esprits qui n’en ont point d’autre que la charité; et la comparaison d’un éventail avec ces ailes mystérieuses, vous paraît-elle fort chrétienne dans une bouche qui consacre le corps adorable de Jésus-Christ? Je sais qu’il ne l’a dit que pour faire le galant et pour rire; mais c’est cela qu’on appelle rire des choses saintes. Et n’est-il pas vrai que, si on lui faisait justice, il

né se garantirait pas d’une censure? quoique, pour s’en détendre, il se servît de cette raison, qui n’est pas elle-même moins censurable , qu’il rapporte au livre 1er ; « Que la Sorbonne n’a point de juridic- « tion sur le Parnasse, et que les erreurs de ce pays- « la ne sont sujettes ni aux censures, ni a l’inquisi- « tion, » comme s’il n’était défendu d’être blasphémateur et impie qu’en prose. Mais au moins on n’en garantirait pas par -la cet autre endroit de l’avantpropos du même livre : « Que l’eau de la rivière au « bord de laquelle il a composé ses vers est si pro- « pre a faire des poètes, que, quand on en ferait de « l’eau bénite, elle ne chasserait pas le démon de la « poésie : » non plus que celui-ci de votre père Garasse dans sa Somme des vérités capitales de la religion, pag. O49, où il joint le blasphème a l’hérésie, en parlant du mystère sacré de l’incarnation en cette sorte : « La personnalité humaine a été comme entée '< ou mise a cheval sur la personnalité du verbe ; » et cet autre endroit du même auteur, p. 5io, sans en rapporter beaucoup d’autres, où il dit sur le+sujetdunom de Jésus, figuré ordinairement ainsi IHS : « Que quelques-uns en ont ôté la croix pour pren- « dre les seuls caractères en cette sorte, IHS, qui est « un Jésus dévalisé. »

C’est ainsi que vous traitez indignement les vérités de la religion, contre la règle inviolable qui oblige a n’en parler qu’avec révérence. Mais vous ne péchez pas moins contre celle qui oblige a ne parler qu’avec vérité et discrétion. Qu’y a-t-il de plus ordinaire dans vos écrits que la calomnie? Ceux du père Brisacier sont-ils sincères? Et parle-t-il avec vérité, quand il dit, 4,? part. , pag. et 2 5, que les religieuses de Port-Royal ne prient pas les saints, et qu’elles n’ont point d’images dans leur église? Ne sont-ce pas des faussetés bien hardies, puisque lé

contraire paraît a la vue de tout Paris ? Et paido-t-i avec discrétion , quand il déchire l’innocence de ce; filles, dont la vie est si pure et si austère , quand i les appelle des « filles impénitentes, asacramentaii es - incommuniantes ; des vierges folles, fantastiques « calaganes, désespérées, et tout ce qu’il vous plaira * et qu’il les noircit par tant d’autres médisances qu, ont mérité la censure de feu M. l’archevêque de Paris? quand il calomnie des prêtres dont les mœurs sont irréprochables, jusqu’à dire, ire partie, p. 22 :

« Qu’ils pratiquent des nouveautés dans les confes- « sions, pour attraper les belles et les innocentes; et « qu il aurait horreur de rapporter les crimes abo - ", «gables qu’ils commettent? » N’est-ce pas une' témérité insupportable d’avancer des impostures si; noires, non-seulement sans preuve, mais sans la moindre ombre et sans la moindre apparence? Je ne m etendrai pas davantage sur ce sujet, et je remets a vous en parler plus au long une autre fois : car j’ai af vous entretenir sur cette matière, et ce que j’ai dit; suffit pour faire voir combien vous péchez contre la vente et la discrétion tout ensemble.

Mais on dira peut-être que vous ne péchez pas au moins contre la dernière règle, qui oblige d’avoir le désir du salut de ceux qu’on décrie, et qu’on ne saurait vous en accuser sans violer le secret de votre cœur, qui n’est connu que de Dieu seul. C’est une chose étrange, mes pères, qu’on ait néanmoins de i quoi vous en convaincre : que, votre haine contre vos adversaires ayant été jusqu’à souhaiter leur perte { éternelle, votre aveuglement ait été jusqu’à décou- ‘ vrir un souhait si abominable : que, bien loin de ■ former en secret des désirs de leur salut , vous ayez fait en public des vœux pour leur damnation : et qu après avoir produit ce malheureux souhait dans 1 la ville de Caen avec le scandale de toute l’Église,

vous ayez ose depuis soutenir encore a Paris dans vos livres imprimés une action si diabolique. Tl ne se peut rien ajouter a ces excès contre la. piété : railler et parler indignement des choses l'es plus sacrées : calomnier les vierges et les prêtres faussement et scandaleusement : et enfin former des désirs et des vœux pour leur damnation. Je ne sais , mes pères, si vous n’êtes point confus, et comment vous avez pu avoir la pensée de m’accuser d’avoiT manqué de charité, moi qui n’ai parlé qu’avec tant de vérité et de retenue, sans faire de réflexion sur les horribles violements de la charité, que vous faites vousmemes par de si déplorables emportements.

Enfin, mes pères, pour conclure, par un autre reproche que vous me faites, de ce qu’entre un si grand nombre de vos maximes que je rapporte, il y en a quelques-unes qu’on vous avait déjà objectées, sur quoi vous v ous plaignez de ce que « je redis - contre vous ce qui avait été dit, » je réponds que c’est au contraire parce que vous n’avez pas profité de ce qu’on vous l’a déjà dit, que je. vous le redis encore. Car quel fruit a-t-il paru de ce que de savants docteurs et l’université entière vous en ont repris par tant de livres? Qu’ont fait vos pères Ànnat, Caussin, Pintereau et le Moine, dans les réponses qu’ils y ont faites, sinon de couvrir d’injures ceux qui leur avaient donné ces avis salutaires? Avez-vous supprime les livres où ces méchantes doctrines sont enseignées ? En avez-vous réprimé les auteurs? En êtes- vous devenus plus circonspects? Et n’est-ce pas depuis ce temps-la qu’Escobar a tant été imprimé de fois en France et aux Pays-Pas ; et que vos pères Cellot, Bagot, Bauny, Lamy, le Moine et les autres, ne cessent de publier tous les jours les mêmes choses, et de nouvelles encore aussi licencieuses que jamais? No vous plaignez donc plus.

mes pères, ni de ce que je vous ai reproché des maximes que vous n’avez point quittées, ni de ce que je vous en ai objecté de nouvelles, ni de ce que j’ai ri de toutes. Vous n’avez qu’a les considérer pour y trouver votre confusion et ma défense. Qui pourra voir, sans rire, la décision du père Bauny pour celui qui fait brûler une grange : celle du père Cellot, pour la restitution :1e réglement de Sanchez en faveur des sorciers : la manière dont Hurtado fait éviter le péché du duel en se promenant dans un champ, et y attendant un homme : les compliments du père Bauny pour éviter l’usure : la manière d’éviter la simonie, par un détour d’intention; et celle d’éviter le mensonge, en parlant tantôt haut, , tantôt bas; et le reste des opinions de vos docteurs les plus graves? En faut-il davantage, mes pères, ' pour me justifier ? Et y a-t-il rien de mieux « du à « la vanité et a la faiblesse de ces opinions que la « risée, » selon Tertullien ? Mais, mes pères, la , corruption des mœurs que Vos maximes apportent est digne d’une autre considération, et nous pouvons bien faire cette demande avec le même Tertullien :

« Faut-jlrirc de leur folie, ou déplorer leur aveu- « glement ? Rideam vanilalem, an exprobrcm cœ~

•< cilalem ? » Je crois, mes pères, qu’on peut en rire et en pleurer à son choix : « hcec lolerabiliùs « vel ridenhir , vel Jlenlur, » dit saint Augustin. Reconnaissez donc « qu’il y a un temps de rire et ,

« un temps de pleurer, »> selon l’Ecriture. Et je souhaite , mes pères, que je n’éprouve pas en vous la vérité de ces paroles des Proverbes : « Qu’il y ï n a des personnes si peu raisonnables, qu’on n’en u peut avoir de satisfaction, de quelque manière 1 « qu’on agisse avec eux, soit qu’on rie, soit qu'on 1 m se mette en colère. » ;

pn achevant cette lettre, j’ai vu un écrit que vous

ONZIEME LETTRE. I JC)

avez publié, où vous m’accusez d’imposture sur le sujet de six de vos maximes que j’ai rapportées, et d’intelligence avec les hérétiques : j’espère que vous y verrez une réponse exacte, et dans peu de temps, mes pères, ensuite de laquelle je crois que vous n’aurez pas envie de continuer cette sorte d’accusation.

Réfutations des chiennes des Jésuites sut t,' aumône et sur la simonie.

Du 9 septembre i656.

Mes REVERENDS PERES,

J’étais prêt a vous écrire sur le sujet des injures que vous me dites depuis si long-temps dans vos ' écrits, où vous m’appeliez « impie, bouffon, igno- « rant, farceur, imposteur, calomniateur, fourbe, < «« hérétique, calviniste déguisé, disciple de Du Mou- <« lin, possédé d’une légion de diables, »* et tout ce qu'il vous plaît. Je voulais faire entendre au monde pourquoi vous me traitez de la sorte, car je serais* fâché qu’on crût tout cela de moi; et j’avais résolu*; de me plaindre de vos calomnies et de vos impostures, lorsque j’ai vu vos réponses, où vous m’en accusez moi-même. Vous m’avez obligé par -la de changer mon dessein; et néanmoins je ne laisserai, pas de le continuer en quelque sorte ; puisque j’es-( père, en me défendant, vous convaincre de plus; d’impostures véritables que vous ne m’en avez im-; puté de fausses. En vérité, mes pères, vous en êtes'i plus suspects que moi. Car il n’est pas vraisemblable! qu’étant seul comme je suis, sans force et sans au-| cun appui humain contre un si grand corps, et n’é-« tant soutenu que par la vérité et la sincérité, je mc<: sois exposé a tout perdre en m’exposant a être con-f vaincu d’imposture. Il est trop aisé de découvrir les» faussetés dans les questions de fait, comme celle-ci.

Je ne manquerais pas de gens pour m’cn accuser, et la justice ne leur en serait pas refusée. Pour vous, mes pères, vous n’êtes pas en ces termes; et vous pouvez dire contre moi tout ce que vous voulez, sans que je trouve a qui m’en plaindre. Dans cette différence de nos conditions, je ne dois pas être peu retenu, quand d’autres considérations ne m’y engageraient pas. Cependant vous me traitez comme un imposteur insigne, et ainsi vous me forcez a repartir ; mais vous savez que cela ne se peut faire sans exposer de nouveau, et même sans découvrir plus à fond les points de votre morale; en quoi je doute que vous soyez bons politiques. La guerre se fait chez vous et a vos dépens; et quoique vous ayez pensé qu’en embrouillant les questions par des termes d’école, les réponses en seraient si longues, si obscures et si épineuses, qu’on en perdrait le goût, cela ne sera peut-être pas tout-a-fait ainsi; car j’essaierai de vous ennuyer le moins qu’il se peut en ce genre d’écrire. Yos maximes ont je ne sais quoi de divertissant qui réjouit toujours le monde. Souvenez-vous au moins que c’est vous qui m’engagez d’entrer dans cet éclaircissement, et voyons qui se défendra le mieux.

La première de vos Impostures est sur « l’opi- « nion de Yasquez touchant l’aumône. » Souffrez donc qne je l’explique nettement, pour ôter toute obscurité de nos disputes. C’est une chose assez connue, mes pères, que, selon l’esprit de l’Eglise , il y a deux préceptes touchant l’aumône : « l’un , « de donner de son superflu dans les nécessités ordi- « naires des pauvres; l’autre, de donner même de « ce qui est nécessaire, selon sa condition, dans les « nécessités extrêmes. » C’est ce que dit Cajetan, après saint Thomas : de sorte que, pour faire voir l’esprit de Yasquez touchant l’aumône, ilfaut mon»

trer comment il a réglé, tant celle qu’on doit faire du superflu, que celle qu’on doit faire du nécessaire.

Celle du superflu, qui est le plus ordinaire secours des pauvres, est entièrement abolie par cette seule maxime De El., c. 4> n. *4» <îue j’ai rapportée dans mes lettres. « Ce que les gens du monde «« gardent pour relever leur condition et celle de « leurs parents n’est pas appelé superflu. Et ainsi « a peine trouvera-t-on qu’il y ait jamais de su- « perflu dans les gens du monde, et non pas même (

« dans les rois. » Vous voyez bien, mes pères, que, par cette définition, tous ceux qui auront de l’ambition n’auront point de superflu; et qu’ainsi l’aumône en est anéantie a l’égard de la plupart du monde. Mais, quand il arriverait même qu’on en aurait, on serait encore dispensé d’en donner dans ' les nécessités communes, selon Yasquez, qui s’oppose a ceux qui veulent y obliger les riches. Voici ses termes, ch. 1, n. 32 : « Corduba, dit-il, ensei- « gne que, lorsqu’on a du superflu, on est obligé « d’en donner a ceux qui sont dans une nécessité « ordinaire, aumoins unepartie, afin d’accomplir le - précepte en quelque chose; mais cela ne me plaît « pas : sedhoc non placel : car nous avons mon- •k tre le contraire contre Cajetan et Navarre.» Ainsi, mes pères, l’obligation de cette aumône est absolument ruinée, selon ce qu’il plaît la Yasquez.

Pour celle du nécessaire, qu’on est obligé de faire ; dans les nécessités extrêmes et pressantes , vous verrez, par les conditions qu’il apporte pour former f cette obligation, que les plus riches de Paris peu- V vent n’y être pas engagés une seule fois en leur vie.

Je n’en rapporterai que deux. L’une, « que l’on « sache que le pauvre ne sera secouru d’aucun au- •< tre : hœc intelligo et cœleru omnia , qnando scio : « nullurn aliutn opetn lalumm, » chap. i,n. a8.

Qu’en dites-vous , mes pères? arrivera-t-il souvent que dans Paris, où il y a tant de gens charitables . on puisse savoir qu’il ne se trouvera personne pour secourir un pauvre qui s’offre a nous? Et cependant, si on n’a pas cette connaissance, on pourra le renvoyer sans secours, selon Yasquez. L’autre condition est que la nécessité de ce pauvre soit telle, « qu’il soit menacé de quelque accident mortel, ou de per- « dre sa réputation, » n. 24 et 26, ce qui est bien peu commun. Mais ce qui en marque encore la rareté, c’est qu’il dit, n. 4^, que le pauvre, qui est en cet état où il dit qu’on est obligé à lui donner l’aumône, « peut voler le riche en conscience. » Et ainsi il faut que cela soit bien extraordinaire, si ce n’est qu’il veuille qu’il soit ordinairement permis de voler. De sorte qu’ après avoir détruit l’obligation de donner l’aumône du superflu, qui est la plus grande source des charités, il n’oblige les riches d’assister les pauvres de leur nécessaire que lorsqu’il permet aux pauvres de voler les riches. Voila la doctrine de Vasquez, où vous renvoyez les lecteurs pour leur édification.

Je viens maintenant a vos Impostures. Vous vous étendez d’abord sur l’obligation que Yasquez impose aux ecclésiastiques de faire l’aumône. Mais je n’en ai point parlé, et j’en parlerai quand il vous plaira. Il n’en est donc pas question ici. Pour les laïques desquels seuls ils s’agit, il semble que vous vouliez faire entendre que Vasquez ne parle en l’endroit que j’ai cité que selon le sens de Cajetan, et non pas selon le sien propre. Mais comme il n’y a rien de plus faux, et que vous ne l’avez pas dit nettement, je veux croire pour votre honneur que vous ne l’avez pas voulu dire.

\ ous vous plaignez ensuite hautement de ce qu’après avoir rapporté cette maxime de Vasquez : « A

« peine se trouvera-t-il que les gens du monde, ét ». même les rois, aient jamais de superflu, j'en ai ». conclu que les riches sont donc a peine obligés ». de donner l’aumône de leur superflu. » Mais que voulez-vous dire, mes pères? S’il est vrai que les riches n’ont presque jamais de superflu, n’est-il pas certain qu’ils ne seront presque jamais obligés de donner l’aumône de leur superflu? Je vous en ferais un argument, en forme, si Diana, qui estime tant Vasquez, qu’il l’appelle le phénix des esprit;, n’avait tiré la même conséquence du même principe. Car, après avoir rapporté cette maxime de Vasquez, il en conclut : « que dans la question, savoir si les «. riches sont obligés de donner l’aumône de leur « superflu, quoique l’opinion qui les y oblige fut . <« véritable, il n’arriverait jamais, ou presque jamais, «» qu’elle obligeât dans la pratique. » Je n’ai fait que suivre mot a mot tout ce discours. Que veut donc dire ceci, mes pères? Quand Diana rapporte avec éloge les sentiments de Vasquez, quand il les trouve probables* et Lrès-commodes pour les riches , comme il le dit au même lieu, il n’est ni calomniateur, ni faussaire, et vous ne vous plaignez point qu’il lui impose : au lieu que, quand je représente ces mêmes sentiments de Vasquez, mais sans le traiter de phénix, je suis un imposteur, un faussaire, et un corrupteur de ses maximes. Certainement, mes pères, vous avez sujet de craindre que la différence de vos traitements envers ceux qui ne diffèrent pas dans le rapport, mais seulement dans l’estime qu’ils font de votre doctrine, ne découvre le fond de votre cœur, et ne fasse juger que vous avez pour principal objet de maintenir le crédit et la gloire de votre Compagnie; puisque tandis que votre théologie accommodante passe pour une sage condescendance, vous ne désavouez point ceux qui la publient, et ;\u

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contraire vous les louez comme contribuant a votre dessein. Mais quand on la fait passer pour un ^lâchement pernicieux, alors le même intérêt de votre Société vous engage a désavouer des maximes qui vous font tort dans le monde : et ainsi vous les reconnaissez ou les renoncez, non pas selon la vérité qui ne change jamais, mais selon les divers changements des temps, suivant cette parole d’un ancien : omnia pro tempore, nihil pro verilale. Prenez-y garde, mes pères; et afin que vous ne puissiez plus m’accuser d’avoir tiré du principe de Vasquez une conséquence qu’il eût désavouée, sachez qu’il l’a tirée lui-même, c. i, n. 27. « A peine est-on obligé « de donner l’aumône, quand on n’est obligé a la » donner que de son superflu, selon l’opinion de «* Cajetan et selon la mienne, et secundüm nos- « tram. * Confessez donc, mes pères, par le propre témoignage de Vasquez, que j’ai suivi exactement sa pensée; et considérez avec quelle conscience vous avez osé dire, « que, si l’on allait a la source, on « verrait avec étonnement qu’il y enseigne tout le « contraire. »

Enfin, vous faites valoir par-dessus tout ce que vous dites, que, si Vasquez n’oblige pas les riches de donner l’aumône de leur superflu, il les oblige en récompense de la donner de leur nécessaire. Mais vous avez oublié de marquer l’assemblage des conditions qu’il déclare être nécessaires pour former cette obligation, lesquelles j’ai rapportées, et qui la restreignent si fort, qu’elles l’anéantissent presque entièrement : et au lieu d'expliquer ainsi sincèrement sa doctrine, vous dites généralement, qu’il oblige les riches a donner même ce qui est nécessaire a leur condition. C’est en dire trop, mes pères : la règle de l’évangile ne va pas si avant : ce serait une autre erreur, dont Vasquez est bien éloigné. Pour

couvrir son relâchement, vous lui attribuez un excès de sévérité qui le rendrait répréhensible, et par-la vous vous ôtez la créance de l’avoir rapporté fidèlement. Mais il n’est pas digne de ce reproche, après avoir établi, comme je l’ai fait voir, que les riches ne sont point obligés, ni par justice, ni par charité, de donner de leur superflu, et encore moins du nécessaire dans tous les besoins ordinaires des pauvres, et qu’ils ne sont obligés de donner du nécessaire qu’en des rencontres si rares, qu’elles n’arrivent presque jamais.

Vous ne m’objectez rien davantage ; de sorte qu’il ne me reste qu’a faire voir combien est faux ce que vous prétendez, que Vtsquez est plus sévère que Cajetan. Et cela sera bien facile, puisque ce cardinal enseigne « qu’on est obligé par justice de donner « l’aumône de son superflu, même dans les com- « munes nécessités des pauvres : parce que, selon les « saints Pères, les riches sont seulement dispensa- « teurs de leur superflu, pour le donner a qui ils « veulent d’entre ceux qui en ont besoin. » Et ainsi, au lieu que Diana dit des maximes de Yasquez qu’elles seront « bien commodes et bien agréables « aux riches et a leurs confesseurs,» ce cardinal, qui n’a pas une pareille consolation a leur donner, déclare, De Eleem. t c. 6, « qu’il n’a rien a dire aux « riches que ces paroles de Jesds-Christ : Qu’il « est plus facile qu’un chameau passe par le trou « d’une aiguille, que non pas qu’un riche entre « dans le ciel; » et a leurs confesseurs : « Si un « aveugle en conduit un autre, ils tomberont tous « deux dans le précipice ; » tant il a trouvé cette obligation indispensable! Aussi c’est ce que les Pères et tous les saints ont établi comme une vérité constante. « Il y a deux cas, dit saint Thomas, 2, 2, « q. 1 18, art. 4, où l’on est obligé de donner l’au-

*■ mène par un devoir de justice, ex debito legali • « l’un, quand les pauvres sont en danger ; l’autre, « quand nous possédons des biens superflus. » Et q. 87, a. 1 : « Les troisièmes décimes que les Juifs - devaient manger avec les pauvres ont été aug- « mentées dans la loi nouvelle, parce que JÈsus- « Christ veut que nous donnions aux pauvres, ■ non-seulement la dixième partie, mais tout notre « superflu. » Et cependant il ne plaît pas a Vasquez qu’on soit obligé d’en donner une partie seulement, tant il a de complaisance pour les riches, de dureté pour les pauvres, d’opposition a ces sentiments de charité qui font trouver douce la vérité de ces paroles de saint Grégoire, laquelle paraît si rude aux riches du monde : « Quand nous donnons aux pau- « vres ce qui leur est nécessaire, nous ne leur don- « nons pas tant ce qui est a nous que nous leur « rendons ce qui est a eux : et c’est un devoir de « justice plutôt qu’une œuvre de miséricorde. » C’est de cette sorte que les saints recommandent aux riches de partager avec les pauvres les biens de la terre, s’ils veulent posséder avec eux les biens du ciel. Et au lieu que vous travaillez a entretenir dans les hommes l’ambition, qui fait qu’on n’a jamais de superflu, et l’avarice, qui refuse d’en donner quand on en aurait; les saints ont travaillé au contraire k porter les hommes a donner leur superflu, et a leur faire connaître qu’ils en auront beaucoup, s’ils le mesurent, non par la cupidité, qui ne souffre point de bornes, mais par la piété, qui est ingénieuse 'a se retrancher pour avoir de quoi se répandre dans l’exercice de la charité. « Nous aurons beaucoup de « superflu, dit saint Augustin, si nous ne gardons « que le nécessaire : mais si nous recherchons les « choses vaines, rien ne nous suffira. Recherchez, « mes frères, ce qui suffit a l’ouvrage de Dieu, »

ï 88 DOUZIÈME LETTRE.

c’est-à-dire, a la nature ; « et non pas ce qui suffit « a votre cupidité, » qui est l’ouvrage du démôn :

« et souvenez-vous que le superflu des riches est le « nécessaire des pauvres. »

Je voudrais bien, mes pères, que ce que je vous dis servît non-seulement a me justifier, ce serait peu, mais encore a vous faire sentir et abhorrer ce qu’il y a de corrompu dans les maximes de vos casuistes, afin de nous unir sincèrement dans les saintes règles de l’évangile, selon lesquelles nous devons ' tous être jugés.

Pour le second point, qui regarde la simonie, avant que de répondre aux reproches que vous me , faites, je commencerai par l’éclaircissement de votre < doctrine sur ce sujet. Comme vous vous êtes trouvés , embarrassés entre les canons de l’Église qui imposent d’horribles peines aux simoniaques, et l’avarice de tant de personnes qui recherchent cet infâme t trafic, vous avez suivi votre méthode ordinaire, qui j est d’accorder aux hommes ce qu’ils désirent, et de donner a Dieu des paroles et des apparences. Car qu’est-ce que demandent les simoniaques, sinon d’avoir de l’argent en donnant leurs bénéfices ? Et c’est cela que vous avez exempté de simonie. Mais parce qu’il faut que le nom de simonie demeure, et qu’il y ait un sujet où il soit attaché, vous avez choisi pour cela une idée imaginaire, qui ne vient jamais dans l’esprit des simoniaques, et qui leur serait inutile : J

qui est d’estimer l’argent considéré en lui-même ' autant que le bien spirituel considéré en lui-même. Car qui s’aviserait de comparer des choses si dis- *. proportionnées et d’un genre si différent? Et cependant, pourvu qu’on ne fasse pas cette comparaison métaphysique, on peut donner son bénéfice a un autre, et en recevoir de l’argent sans simonie selon i vos auteurs.

DOUZIÈME LETTRE. j 8q

C’est ainsi que vous vous jouezdela religion pour suivre la passion des hommes; et voyez néanmoins avec quelle gravité votre père Yalentia débite ses songes a l’endroit cité dans mes lettres, tom. 3, disp. 6, q. îG, p. 3, p. ao44- « On peut, dit-il, donner « un bien temporel pour un spirituel en deux ma- « ni ères : l’une en prisant davantage le temporel « que le spirituel, et ce serait simonie; l’autre en « prenant le temporel comme le motif et la lin qui « porte a donner le spirituel, sans que néanmoins on « prise le temporel plus que le spirituel ; et alors ce « n’est point simonie. Et la raison en est, que la si- « monie consiste a recevoir un temporel comme le « juste prix d’un spirituel. Donc, si on demande le « temporel, si pelatur temporale, non pas comme « le prix, mais comme le motif qui détermine a le « conférer, ce n’est point du tout simonie, encore « qu’on ait pour lin et attente principale la posses- « sion du temporel : minime eril simonia, eliamsi « temporale principaliter intendatur et expecie- « Lur. » Et votre grand Sanchez n’a-t-il pas eu une pareille révélation, au rapport d’Escobar, tr. G, ex. 2, n. 4o? Yoici ses mots : « Si on donne un bien « temporel pour un bien spirituel, non pas comme « prix, mais comme un motif qui porte le collateui' « a le donner, ou comme une reconnaissance, si on « l’a déjà reçu, est-ce simonie? Sanchez assure que «* non. » Yos thèses de Caen, de i644 : « C’est « une opinion probable, enseignée par plusieurs ca~ « tholiques, que ce n’est pas simonie de donner un « bien temporel pour un spirituel, quand on ne le « donne pas comme prix. » Et quant a Tannerus, voici sa doctrine, pareille a celle de Yalentia, qui fera voir combien vous avez tort de vous plaindre de ce que j’ai dit qu’elle n’est pas conforme a celle de saint Thomas; puisque lui-même l'avoue au lieu

DOUZIEME LETTKE.

cité dans ma lettre, tom. 3, disp. 5, p. iSip. «Il n’y * a point, dit-il , proprement et véritablement desi- «monie, sinon a prendre un bien temporel comme le « prix d’un spirituel : mais, quand on le prend comme « un motif qui porte adonner le spirituel, ou comme « en reconnaissance de ce qu’on l’a donné , ce n’est «point simonie, au moins en conscience. » Et un peu après : « Il faut dire la même chose, encore qu’on « regarde le temporel comme sa fin principale , et « qu’on le préfère même au spirituel; quoique saint « Thomas et d’autres semblent dire le contraire , en « ce qu’ils assurent que c’est absolument simonie «de donner un bien spirituel pour un temporel, « lorsque le temporel en est la fin. »

Voila, mes pères, votre doctrine de la simonie enseignée par vos meilleurs auteurs, qui se suivent en cela bien exactement. Il ne me reste donc qu’à répondre à vos impostures. Vous n’avez rien dit sur l’opinion de Valentia, et ainsi sa doctrine subsiste après votre réponse. Mais vous vous arrêtez sur celle de Tannerus, et vous dites qu’il a seulement décidé que ce n’était pas une simonie de droit divin, et vous voulez faire croire que j’ai supprimé de ce passage ces paroles, de droit divin , sur quoi vous n’êtes pas raisonnables, mes pères : car ces termes, de droit divin, ne furent jamais dans ce passage. Vous ajoutez ensuite que Tannerus déclare que c’est une simonie de droit -positif . Vous vous trompez, mes pères : il n’a pas dit cela généralement, mais sur des cas particuliers , in casibits ci jure expressif , comme il le dit en cet endroit. En quoi il fait une exception de ce qu’il avait établi en général dans ce passage, « que ce n’est pas simonie en conscience; » ce qui enferme que ce n’en est pas aussi une de droit positif, si vous ne voulez faire Tannerus assez impie pour soutenir qu’une simonie de droit positif n’est

pa# simonie en conscience. Mais vous recherchez a dessein ces mois de « droit divin, droit positif, droit « naturel, tribunal intérieur et extérieur, cas expri- « més dans le droit, présomption externe, » et les autres qui sont peu connus , afin d’échapper sous cette obscurité, et de faire perdre la vue de vos égarements. Vous n’échapperez pas néanmoins, mes pères, par ces vaines subtilités , car, je vous ferai des questions si simples, qu’elles ne seront point sujettes au distinguo.

Je vous demande donc, sans parler de droit positify ni de présomption externe , ni de tribunal extérieur, si un bénéficier sera simoniaque, selon vos auteurs , en donnant un bénéfice de quatre mille livres de rente, et recevant dix mille francs argent comptant, non pas comme prix du bénéfice, mais comme un motif qui le porte ’a le donner. Répondezmoi nettement, mes pères ; que faut-il conclure sur ce cas, selon vos auteurs? Tannerus ne dira-t-il pas formellement « que ce n’est point simonie en cons- •« cience, puisque le temporel n’est pas le prix du « bénéfice, mais seulement le motif qui le fait don- « ner? » Valentia, vos thèses de Caen, Sanchez et Escobar, ne décideront-ils pas de même, « que ce « n’est pas simonie » par la même raison ? En faut-il davantage pour excuser ce bénéficier de simonie ? Et oseriez-vous le traiter de simoniaque dans vos confessionnaux, quelque sentiment que vous en ayez par vous-mêmes; puisqu’il aurait droit de vous fermer la bouche, ayant agi selon l’avis de tant de docteurs graves ? Confessez donc qu’un tel bénéficier est excusé de simonie, selon vous, et défendez maintenant cette doctrine, si vous le pouvez.

Voila, mes pères, comment il faut traiter les questions pour les démêler, au lieu de les embrouiller, ou par des termes d’ccole, ou en changeant l’état

de la question, comme vous faites dans votre dernier reproche en cette sorte. Tannerus, dites-vous, déclare au moins qu’un tel échange est un grand pèche ; et vous me reprochez d’avoir supprimé mali creusement cette circonstance <jui le justifié entièrement, a ce que vous prétendez. Mais vous avez tort, et en plusieurs manières. Car, quand ce que vous dites serait vrai, il ne s’agissait pas, au lieu où j’en parlais, de savoir s’il y avait en cela du péché, mais seulement s’il y avait de la simonie. Or ce sont deux questions fort séparées : les péchés n’ obligent qu’a se confesser, selon vos maximes : la simonie oblige a restituer : et il y a des personnes a qui cela paraîtrait assez différent. Car vous avez bien trouvé des expédients pour rendre la confession douce, mais vous n’en avez point, trouvé pour rendre la restitution agréable. J’ai a vous dire dé plus que le cas que Tannerus accuse de péché n’est pas simplement celui où l’on donne un bien spirituel pour un temporel, qui en est le motif même principal; mais il ajoute encore - que l’on prise le temporel plus que le spirituel, » ce qui est ce cas imaginaire dont nous avons parlé. Et il ne fait pas de mal de charger celui-là de péché ; puisqu’il faudrait être bien méchant, ou bien stupide, pour ne vouloir pas éviter un péché par un moyen aussi facile qu’est celui de s’abstenir de comparer les prix de ces deux choses, lorsqu’il est permis de donner l’une pour l’autre. Outre que Valenlia examinant, au lieu déjà, cité, s’il y a dp péché a donner un bien spirituel pour un temporel, qui en est le motif principal, rapporte les raisons de ceux qui disent que oui, en ajoutant : Se. cl hoc non videtur mini salis ccrium : cela ne me paraît pas assez certain.

Mais, depuis, votre père Erade Bille, professeur des cas de conscience a Caen, a décide qu’il n’y a en

* DOUZIÈME LETTRE. ig3

teela aucun péché : car les opinions probables vont toujours en mûrissant. C’est ce qu’il déclare dans ses écrits de i644i contre lesquels M. Dupré, docteur et professeur h Caen, fit cette belle harangue imprimée, qui est assez connue. Car, quoique ce père Erade Bille reconnaisse que la doctrine de Valentia, suivie par le père Milliard, et condamnée en Sorbonne, « soit contraire au sentiment commun,

« suspecte de simonie en plusieurs choses, et punie « en justice, quand la pratique en est découverte, » il ne laisse pas de dire que c’est une opinion probable, et par conséquent sure en conscience, et qu’il n’y a en cela ni simonie, ni péché. « C’est, dit-il, •« une opinon probable et enseignée par beaucoup -« de docteurs catholiques, qu’il n’y a aucune si- « monie, ni aucun eeche a donner de l’argent, ou -« une autre chose temporelle pour un bénéfice, soit « par forme de reconnaissance, soit comme un mo- « tif sans lequel on ne le donnerait pas, pourvu ■« qu’on ne le donne pas comme un prix égal au bé- « néfice. » C’est la tout ce qu’on peut désirer. Et •selon toutes ces maximes vous voyez, mes pères, que la simonie sera si rare, qu’on en aurait exempté Simon même le magicien, qui voulait acheter le Saint-Esprit, en quoi il est l image des simoniaques qui achètent; et Giezi, qui reçut de l’argent pour un miracle, en quoi il est la figure des simoniaques qui vendent. Car il est sans doute que, quand Simon, dans les Actes, offrit de V argent aux apôtres pour avoir leur puissance, il ne se servit ni des termes d’acheter ni de vendre, ni de prix, et qu’il ne fit autre chose que d’offrir de l’argent, comme un motif pour se faire donner ce bien spirituel. Ce qui étant exempt de simonie, selon vos auteurs, il sc fût bien garanti de l’ànathème de saint Pierre, s’il eût été instruit de vos maximes. Et cette ignorance fit i3

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aussi grand tort 'a Giezi, quand il fut frappé de Is lèpre par Elisée ; car, n’ayant reçu de l’argent de ce prince guéri miraculeusement que comme une reconnaissance, et non pas comme un prix égal a la vertu divine qui avait opéré ce miracle, il eût obligé Elisée a le guérir, sur peine de péché mortel, puisqu’il aurait agi selon tant de docteurs graves, et qu’en pareils cas vos confesseurs sont obligés d’absoudre leurs pénitents, et de les laver de la lèpre spirituelle, dont la corporelle n’est que la ligure.

Tout de bon, mes pères, il serait aisé de vous tourner la-dessus en ri d! cule, je ne sais pourquoi vous vous y exposez. Car je n’aurais qu’a rapporter vos autres maximes, comme celle-ci d Escobar dans la Pratique de la Simonie selon la Société cle Jésus, n. 4.0 : « Est-ce simonie, lorsque deux religieux « s’engagent l’un a l’autre en cette sorte : donnez- « moi votre voix pour me faire élire provincial, et « je vous donnerai la mienne pour vous faire •< prieur? Nullement. » Et cette autre, tr. 6, n. 14 : « Ce n’est pas simonie de se faire donner un béné- « lice en promettant de l’argent, quand on n’a pas « dessein de payer en effet; parce que ce n’est *< qu’une simonie feinte, qui n’est non plus vraie,

« que du faux or n’est pas vrai or. » C’est par cette subtilité de conscience qu’il a trouvé le moyen, en ajoutant la fourbe a la simonie, de faire avoir des bénéfices sans argent et 9ans simonie. Mais je n’ai pas le loisir d’en dire davantage; car il faut que je pense a me défendre contre votre troisième calomnie sur le sujet des banqueroutiers.

Pour celle-ci, mes pères, il n’y a rien de plus grossier. Vous me traitez d’imposteur sur le sujet d’un sentiment de Lessius, que je n’ai point cité de moi-même, mais qui se trouve allégué par Escobar, dans un passage que j’en rapporte : et ainsi, quand il

serait vrai que Lessius ne serait pas de l’avis qu’Escobar lui attribue, qu’y a-t-il de plus injuste que de s’en prendre h moi? Quand je cite Lessius et vos autres auteurs de moi-même, je consens d’en répondre. Mais comme Escobar a ramassé les opinions de vingt-quatre de vos pères, je vous demande si je dois être garant d’autre chose que de ce que je cite de lui, et s’il faut, outre cela, que je réponde des citations qu’il fait lui-même dans les passages que j’en ai pris? Cela ne serait pas raisonnable. Or c’est de quoi il s’agit en cet endroit. J’ai rapporté dans ma lettre ce passage d’Escobar traduit fort fidèlement, et sur lequel aussi vous ne dites rien : « Celui « qui fait banqueroute peut-il en sûreté de cons- « cience retenir de ses biens autant qu’il est néces- « saire pour vivre avec honneur, ne indecorè vivat ? « Je réponds que oui avec Lessius , cum Les- « sio atfero posse , etc. » Sur cela vous me dites que Lessius n’est pas de ce sentiment. Mais pensez un peu où vous vous engagez. Car, s’il est vrai qu’il en est, on vous appellera imposteurs, d’avoir assuré le contraire ; et s’il n’en est pas , Escobar sera l’imposteur : de sorte qu’il faut maintenant par nécessité que quelqu’un de la Société soit convaincu d’imposture. Voyez un peu quel scandale! Aussi vous ne savez prévoir la suite des choses. Il vous semble qu’il n’y a qu’a dire des injures aux personnes, sans penser sur qui elles retombent. Que ne faisiez-vous savoir votre difficulté a Escobar, avant de la publier? il vous eut satisfait. Il n’est pas si malaisé d’avoir des nouvelles de Valladolid, où il est en parfaite santé, et où il achève sa grande Théologie morale en six volumes , sur les premiers desquels je vous pourrai dire un jour quelque chose. On lui a envoyé les dix premières lettres ; vous pouviez aussi lui envoyer votre objection, et je m’assure qu’il y eût

bien répondu : car il a vu sans doute dans Lessius ce passage, d’où il a pris le ne indecorè vivat. Lisez-le bien, mes pères, et vous l’y trouverez comme moi, lib. 2, c. i(), n. 4ô : Idem colligitur aperle ex juribuscilatis, maxime quoad ea bona quœ postcessionem acquivit, de quibus if qui débitât’ est eliam ex delicto , polesl retinere quantum necessarium est, ut pro sud condilione non indecorè vivat* Pelés an leges id pennittanl de bonis quœ lempore inslanlis cessionis habebal ? lia videlur colligi , ex DD.

Je ne m’arrêterai pas a vous montrer que Lessius, pour autoriser cette maxime , abuse de la loi , qui n’accorde que le simple vivre aux banqueroutiers, et ’ non pas de quoi subsister avec honneur. 11 suffit d'avoir justifié Escobar contre une telle accusation, c’est < plus que je ne devais faire. "Mais vous, mes pères, vous ne faites pas ce que vous devez : car il est question de répondre au passage d’Escobar, dont les décisions j sont commodes, en ce qu’étant indépendantes du de- 4 vant et de la suite, et toutes renfermées en de petits articles, elles ne sont pas sujettes a vos distinctions.

Je vous ai cité son passage entier, qui permet» a ceux « qui font cession de retenir leurs biens , quoique « acquis injustement, pour faire subsister leur famille » avec honneur. «Sur quoi je me suis écrié dans mes lettres : « Comment, mes pères, par quelle étrange « charité voulez-vous que les biens appartiennent ; « plutôt a ceux qui les ont mal acquis qu’aux créan- ^ « ciers légitimes ? » C’est ’a quoi il faut répondre : j

mais -c’est ce qui vous met dans un fâcheux embarras, jque vous essayez en vain d’éluder en détournant la question, en citant d’autres passages de Lessius, des- & quels ils ne s’agit point. Je vous demande donc si cette maxime d’Escobar peut être suivie en conscience par ceux qui font banqueroute ? Et prenez garde a ce

que vous direz. Car si vous répondez que non, que deviendra votre docteur, et votre doctrine delà probabilité? Et si vous dites que oui, je vous renvoie au parlement.

Je vous laisse dans cette peine, mes pères; car je n’ai plus ici de place pour entreprendre l’Imposture suivante sur le passage de Lessius touchant l’homicide, ce sera pour la première fois, et le reste ensuite.

Je ne vous dirai rien cependant sur les avertissements pleins de faussetés scandaleuses par où vous finissez chaque Imposture : je repartirai a tout cela dans la lettre où j’espère montrer la source de vos calomnies. Je vous plains, mes pères, d’avoir recours a de tels remèdes. Les injures que vous me dites n’éclairciront pas nos différends, et les menaces que vous me faites en tant de façons ne m’empêcheront pas de me défendre. Vous croyez avoir la force et l'impunité, mais je crois avoir la vérité et l’ innocence. C’est une étrange et longue guerre que celle où la violence essaie d’opprimer la vérité. Tous les efforts de la violence ne peuvent affaiblir la vérité, et ne servent qu’a la relever davantage. Toutes les lumières de la vérité ne peuvent rien pour arrêter la violence, et ne font que T irriter encore plus. Quand la force combat la force , la plus puissante détruit la moindre : quand on oppose les discours aux discours, ceux qui sont véritables et convaincants confondent et dissipent ceux qui n’ont que la vanité et le mensonge : mais la violence et la vérité ne peuvent rien l’une sur l’autre. Qu’on ne prétende pas de la néanmoins que les choses soient égales : car il y a cette extrême différence, que la violence n’a qu’un cours borné par l’ordre de Dieu, qui en conduit les effets a la gloire de la vérité qu’elle attaque : au lieu que la vérité subsiste éternellement, et triomphe enfin de ses ennemis, parce qu’elle est éternelle et puissante comme Dieu même.

Que la doctrine de Lessius sur l’homicide est la meme que celle de Victoria. Combien il est facile de passer de la spéculation a la pratique. Pourquoi les Jésuites se sont serais de celle vaine distinction , et combien elle est inutile pour lesjustijier.

Du 3o septembre i656.

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