‹ La dévotion aisée;Chapitre 51 sur 65 · MON REVEREND PERE · texte numérisé non relu

MON REVEREND PERE

Votre procédé m’avait fait croire que vous désiriez que nous demeurassions en repos de part et d’autre, et je m’y étais disposé. Mais vous avez depuis produit tant d’écrits en peu de temps, qu’il paraît bien qu’une paix n’est guère assurée quand elle dépend du silence des jésuites. Je ne sais si cette rupture vous sera fort avantageuse-, mais, pour moi, je ne suis pas fâché qu’elle me donne le moyen de détruire ce reproche ordinaire d’hérésie dont vous remplissez tous vos livres.

Il est temps que j’arrête, une fois pour toutes, cette hardiesse que vous prenez de me traiter d’hérétique, qui s’augmente tous les jours. Vous le faites dans ce livre que vous venez de publier d’une manière qui ne se peut plus souffrir , et qui me rendrait enfin suspect, si je ne vous y répondais comme le mérite un reproche de cette nature. J’avais méprisé cette in-

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jure dans les écrits de vos confrères , aussi bien qu’une infinité d’autres qu’ils y mêlent indifféremment. Ma quinzième lettre y avait assez répondu , mais vous en parlez maintenant d’un autre air, vous en faites sérieusement le capital de votre défense ; c’est presque la seule chose que vous y employez. Car vous dites «que, pour toute réponse a mes « quinze lettres, il sufiit de dire quinze fois que je « suis hérétique, et qu’étant déclaré te], je ne mérite « aucune créance. » Enfin vous ne mettez pas mon apostasie en question , et vous la supposez comme ' un principe ferme, sur lequel vous bâtissez hardiment. C’est donc tout de bon, mon père, que vous : me traitez d’hérétique; et c’est aussi tout de bon 1 que je vous y vas répondre.

Vous savez bien , mon père, que cette accusation » est si importante, que c’est une témérité insupportable de l’avancer, si l’on n’a pas de quoi la prouver. Je vous demande quelles preuves vous en avez. ‘ Quand m’a-t-on vu a Charenton? Quand ai-je man- î qué a la messe et aux devoirs des chrétiens à leur , paroisse ? Quand ai-je fait quelque action d’union avec les hérétiques, ou de schisme avec l’Eglise? Quel concile ai-je contredit? Quelle constitution de pape ai-je violée? Il faut répondre , mon père,

ou Vous m’entendez bien. Et que répondez-

vous? Je prie tout le monde de l’observer. Vous j supposez premièrement « que celui qui écrit les « lettres est de Port-Royal. » Vous dites ensuite [ « que le Port-Royal est déclaré hérétique; » d'où , vous couchiez « que celui qui écrit les lettres est de- j « claré hérétique. » Ce n’est donc pas sur moi , mon < père, que tombe le fort de cette accusation, mais sur le Port-Royal; et vous ne m’en chargez que parce que vous supposez que j’en suis. Ainsi je n’aurai pas grande peine a m’en défendre , puisque je n’ai qu’a <

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vous dire que je n’en suis pas , et a vous renvoyer a mes lettres , où j’ai dit «que je suis seul,» et en propres termes , « que je ne suis point de Port- « Royal, » comme j’ai fait dans la seizième qui a précédé votre livre.

Prouvez donc d’une autre manière que je suis hérétique, ou tout le monde reconnaîtra votre impuissance. Prouvez par mes écrits que je ne reçois pas la constitution. Ils ne sont pas en si grand nombre; il n’y a que seize lettres à examiner , où je vous défie, et vous , et toute la terre, d'en produire la moindre marque. Mais je vous y ferai bien voir le contraire. Car, quand j’ai dit, par exemple, dans la quatorzième : « Qu’en tuant, selon vos maximes, ses frères « en péché mortel, on damne ceux pour qui Jésus- « Christ est mort, >» n’ai-je pas visiblement reconnu que Jesus-Christ est mort pour ces damnés , et « qu’aiDsi il est faux qu’il ne soit mort que pour « les seuls prédestinés,» ce qui est condamné dans la cinquième proposition? Il est donc sûr, mon père, que je n’ai rien dit pour soutenir ces propositions impies, que je déteste de tout mon cœur. Et quand le Port-Royal les tiendrait , je vous déclare que vous n’en pouvez rien conclure contre moi, parce que, grâces a Dieu, je n’ai d’attache sur la terre qu’à la seule Eglise catholique, apostolique et romaine, dans laquelle je veux vivre et mourir, et dans la communion avec le pape son souverain chef, hors de laquelle je suis très-persuadé qu’il n’y a point de salut.

Que ferez-vous à une personne qui parle de cette sorte, et par où m’attaquerez-vous, puisque ni mes discours ni mes écrits ne donnent aucun prétexte à vos accusations d’hérésie, et que je trouve ma sûreté contre vos menaces dans l’obscurité qui me couvre ? Vous vous sentez frappé par une main invisible, qui

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fend vos égarements visibles a toute la terre; et vous essayez en vain de m’attaquer en la personne de ceux auxquels vous me croyez uni. Je ne vous crains ni pour moi, ni pour aucun autre, n’étant attaché ni a quelque communauté , ni a quelque particulier que ce soit. Tout le crédit que vous pouvez avoir est inutile à mon égard. Je n’espère rien du monde , je n’en appréhende rien, je n’en veux rien; je n’ai besoin, par la grâce de Dieu, ni du bien, ni de l’autorité de personne. Ainsi, mon père, j’écbappe a toutes , vos prises. Vous ne me sauriez prendre de quelque côté que vous le tentiez. Vous pouvez bien toucher le Port-Royal, mais non pas moi. On a bien délogé des gens de Sorbonne, mais cela ne me déloge pas de < chez moi. Vous pouvez bien préparer des violences contre des prêtres et des docteurs, mais non pas ' contre moi, qui n’ai point ces qualités. Et ainsi peut-être n’eûtes-vous jamais affaire a une personne qui lut si hors de vos atteintes et si propre a com- ( battre vos erreurs, étant libre, sans engagement, sans attachement, sans liaison, sans relation , sans ;; affaires; assez instruit de vos maximes, et bien résolu de les pousser autant que je croivai que Dieu m’y engagera, sans qu’aucune considération humaine puisse arrêter ni ralentir mes poursuites.

A quoi vous sert-il donc, mon père, lorsque vous ( ne pouvez rien contre moi, de publier tant de calomnies contre des personnes qui ne sont point mê- { lées dans nos différends, comme font tous vos pères ? l< Vous n’échapperez pas par ces fuites; vous sentirez i la force de la vérité que je vous oppose. Je vous dis | que vous anéantissez la morale chrétienne en la séparant de l’amour de Dieu , dont vous dispensez les i; hommes; et vous me parlez de la mort du père 1 Mes ter, que je n’ai vu de ma vie. Je vous dis que vos auteurs permettent de tuer pour une pomme

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quand il est honteux de la laisser perdre : et vous me dites « qu’on a ouvert un tronc a saint Merri. » Que voulez -vous dire de même, de me prendre tous les jours a partie sur le livre de la Sainte-Virginité, l'ait par un père de l’Oratoire que je ne vis jamais , non plus que son livre? Je vous admire, mon père , de considérer ainsi tous ceux qui vous sont contraires comme une seule personne. Votre haine les embrasse tous ensemble, et en forme comme un corps de réprouvés, dont vous voulez que chacun réponde pour tous les autres.

Il y a bien de la différence entre les jésuites et ceux quit les combattent. Vous composez véritablement un corps uni sous un seul chef; et vos règles , comme je l’ai fait voir, vous défendent de rien imprimer sans l’aveu de vos supérieurs , qui sont rendus responsables des erreurs de tous les particuliers,

« sans qu’ils puissent s’excuser en disant qu’ils « n’ont pas remarqué les erreurs qui y sont ensei- « gnées, parce qu’ils les doivent remarquer » selon vos ordonnances, et selon les lettres de vos généraux Aquaviva, Vitelleschi, etc. C’est donc avec raison qu’on vous reproche les égarements de vos confrères, qui se trouvent dans leurs ouvrages approuvés par vos supérieurs et par les théologiens de votre Compagnie. Mais, quant a moi, mon père, il en faut juger autrement. Je n’ai pas souscrit le livre de la Sainte-Virginité. On ouvrirait tous les troncs de Paris sans que j’en fusse moins catholique. Et enfin je vous déclare hautement et nettement que personne ne répond de mes lettres que moi , et que je ne réponds de rien que de mes lettres.

Je pourrais en demeurer la, mon père, sans parler de ces autres personnes que vous traitez d’hérétiques pour me comprendre dans cette accusation. Mais comme j’en suis l’occasion, je me trouve en-

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gagé en quelque sorte a me servir de cette meme occasion pour en tirer trois avantages; car c’en est un bien considérable de faire paraître l’innocence de tant de personnes calomniées. C’en est un autre, et bien propre a mon sujet, de montrer toujours les artifices de votre politique dans cette accusation. Mais celui que j’estime le plus, est que j’apprendrai par -la a tout le monde la fausseté de ce bruit scandaleux que vous semez de tous côtés, « que l’Eglise « est divisée par une nouvelle hérésie. » Et comme vous abusez d’une infinité de personnes en -leur fai- > sant accroire que les points sur lesquels vous essayez d'exciter un si grand orage sont essentiels a la foi , je trouve d’une extrême importance de détruire ces fausses impressions, et d’expliquer ici nettement en < quoi ils consistent, pour montrer qu’en effet il n’y t a point d’hérétiques dans l’Eglise.

Car n’est-il pas vrai que, si l’on demande en quoi consiste l’hérésie de ceux que vous appelez jansé- ; nistes, on répondra incontinent que c’est en ce que ^ ces gens-la disent « que les commandements de « Dieu sont impossibles : qu’on ne peut résister a la «* grâce, et qu’on n’a pas la liberté de faire le bien et « le mal : que Jésus-Christ n’est pas mort pour « tous les hommes, mais seulement pour les prédes- « tinés ; et enfin qu’ils soutiennent les cinq proposi- « tions condamnées par le pape? » Ne faites-vous , pas entendre que c’est pour ce sujet que vous persécutez vos adversaires? N’est-ce pas ce que vous { dites dans vos livres, dans vos entretiens, dans vos ' catéchismes, comme vous fîtes encore, les fêtes de ; Noël a Saint-Louis, en demandant a une de vos { petites bergères : « Pour qui est venu Jésus-Christ,

« ma fille? — Pour tous les hommes, mon père. — 1 « Et quoi, ma fille! vous n’êtes donc pas de ces ' « nouveaux hérétiques qui disent qu’il n’est venu ,

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« que pour les .prédestinés ? » Les enfants vous croient l'a -dessus, et plusieurs autres aussi ; car vous les entretenez de ces mêmes fables dans vos sermons, comme votre père Grasset a Orléans, qui en a éjté interdit. Et je vous avoue que je vous ai cru aussi autrefois. V ous m’aviez donné cette même idée de toutes ces personnes-la. De sorte que, lorsque vous les pressiez sur ces propositions, j’observais avec attention quelle serait leur réponse ; et j’étais fort disposé a ne les voir jamais, s’ils n’eussent déclaré qu’ils y renonçaient comme a des impiétés visibles. Mais ils le firent bien hautement. Car M. de Sainte-Beuve, professeur du roi en Sorbonne, censura dans ses écrits publics ces cinq propositions long-temps avant le pape ; et ces docteurs firent paraître plusieurs écrits, et entre autres celui de la grâce victorieuse qu’ils produisirent en même temps, où ils rejettent ces propositions, et comme hérétiques, et comme étrangères. Car ils disent, dans la préfacé, « que ce sont des propositions hérétiques « et luthériennes, fabriquées et forgées a plaisir, qui « ne se trouvent ni dans Jansenius, ni dans ses dé- <* fenseurs;» ce sont leurs termes. Ils se plaignent de ce qu’on les leur attribue , et vous adressent pour cela ces paroles de saint Prosper, le premier disciple de saint Augustin, leur maître, a qui les semi-pélagiens de France en imputèrent dépareilles pour le rendre odieux. « Il y a, dit ce saint, des « personnes qui ont une passion si aveugle de nous « décrier, qu’ils en ont pris un moyen qui ruine « leur propre réputation. Car ils ont fabriqué a « dessein de certaines propositions pleines d’im- « piétés et de blasphèmes , qu’ils envoient de tous « côtés pour faire croire que nous les soutenons au « même sens qu’ils ont exprimé par leur écrit. « Mais on verra par cette réponse, et notre inno-

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« cence, et la malice de ceux qui nous ont imputé « ces impiétés , dont ils sont les uniques inven- « leurs. »

En vérité , mon père, lorsque je les ouïs parler de la sorte avant la constitution ; quand je vis qq’ils la reçurent ensuite avec tout ce qui se peut de respect; qu’ils offrirent de la souscrire, et que M. Arnauld eut déclaré tout cela , plus fortement que je ne le puis rapporter, dans toute sa seconde lettre , j’eusse cru péché de douter de leur foi. Et en effet, ceux qui avaient voulu refuser l’absolution a leurs amis avant la lettre de M. Avnauld, ont déclaré depuis qu’après qu’il avait si nettement condamné ces erreurs qu’on lui imputait, il n’y avait aucune raison de le retrancher ni lui, ni ses amis , de l’Eglise. < Mais vous n’en avez pas usé de même. Et c’est sur quoi je commençai a me défier que vous agissiez avec passion.

Car, au lieu que vous les aviez menacés de l^ir faire signer cette constitution, quand vous pensiez , qu’ils y résisteraient, lorsque vous vîtes qu’ils s’y portaient d’eux-mêmes, vous n’en parlâtes plus. Et quoiqu’il semblât que vous dussiez après cela être satisfait de leur conduite, vous ne laissâtes pas de les traiter encore d’hérétiques; « parce, disiez-vous,

« que leur cœur démentait leur main, et qu’ils « étaient catholiques extérieurement, et hérétiques , « intérieurement-, » comme vous-même l’avez dit dans votre Bép. à quelques demandes , p. 27 et 47. }

Que ce procédé me parut étrange, mon père î Car ' de qui n’en peut-on pas dire autant? Et quel trouble -J n’exciterait-on point par ce prétexte ! « Si l’on le- \ •* fuse, dit saint Grégoire pape, de croire la confes- < « sion de foi de ceux qui la donnent conforme aux « sentiments de l’Eglise , on remet en doute la foi “ d® toutes les personnes catholiques. » Begisl. 1.5, ;

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ep. 1 5. Je craignis donc, mon père, « que votre des- « sein ne fût de rendre ces personnes hérétiques sans « qu’ils le fussent, » comme parle le même pape sur une dispute pareille de son temps; « parce, dit-il,

« que ce n’est pas s’opposer aux hérésies, mais c’est « faire une hérésie que de refuser de croire ceux qui « par leur confession témoignent d’être dans la « véritable foi : Hoc non esl hæresint purgrirc, sed « facere. Ep. 16. » Mais je connus en vérité qu’il n’y avait point en effet d’hérétiques dans l’Eglise, quand je vis qu’ils s’étaient si bien justifiés de toutes ces hérésies, que vous ne putes plus les accuser d’aucune erreur contre la foi, et que vous fûtes réduit a les entreprendre seulement sur des questions de fait touchant Jansenius, qui ne pouvaient être matière d’hérésie. Car vous les voulûtes obliger a reconnaître « que ces propositions étaient dans Jansenius, mot « a mot, toutes, et en propres termes, » comme vous l’écrivîtes encore vous-même : Singuhtres , individuel , lulidem ver bis apud Janscnium conlenlœ , dans vos Cavilli, p. 39.

Dès-lors votre dispute commença h me devenir indifférente. Quand je croyais quç vous disputiez de la vérité ou de la fausseté des propositions, je vous écoutais avec attention, car cela touchait la foi: mais quand je vis que vous ne disputiez plus que pour savoir si elles étaient moi à moi dans Jansenius ou non, comme la religion n’y était plus intéressée, je ne m’y intéressais plus aussi. Ce n’est pas qu’il n’y eût bien de l’apparence que vous disiez vrai : car de dire que des paroles sont mol à mol dans un auteur, c’est a quoi l’on ne peut se méprendre. Aussi je ne m’étonne pas que tant de personnes, et en France et a Rome, aient cru sur une expression si peu suspecte que Jansenius les avait enseignées en effet. Et c’est pourquoi je ne fus pas peu surpris d’apprendre que

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ce même point de fait, que vous aviezproposé comme si certain et si important, était faux , et qu’on vous délia de citer les pages de Jansenius où vous aviez trouvé ces propositions mot a mol , sans que vous l’ayez jamais pu faire.

J e rapporte toute cette suite, parce qu’il me semble que cela découvre assez l’esprit de votre Société en toute cette affaire, et qu’on admirera de voir que, malgré tout ce que je viens de dire, vous n’ayez pas cessé de publier qu’ils étaient toujours hérétiques. Mais vous avez seulement changé leur hérésie selon le temps. Car, a mesure qu’ils se justifiaient de l’une, vos pères en substituaient une autre, afin qu’ils n’en fussent jamais exempts. Ainsi, en i653, leur hérésie était sur la qualité des propositions. Ensuite elle fut sur le mol à mol. Depuis vous la mîtes dans le cceur. t Mais aujourd’hui on ne parle plus de tout cela , et l’on veut qu’ils soient hérétiques, s’ils ne signent « que le sens de la doctrine de Jansenius se trouve t « dans le sens de ces cinq propositions. » (

Voila le sujet de votre dispute présente. Il ne vous suffit pas qu’ils condamnent les cinq propositions, et encore tout ce qu’il y aurait dans Jansenius qui pourrait y être conforme et contraire a saintAugustin; car ils font tout cela. Desorte qu’iln’esl pas question desavoir, par exemple, « si Jésus-Christ n’est mort « que pour les prédestinés, » ils condamnent cela aussi bien que vous ; mais si Jansenius est de ce sentiment-la ou non. Et c’est sur quoi je vous déclare { plus que jamais que votre dispute me touche peu , comme elle touche peu l’Eglise. Car, encore que je t ne sois pas docteur non plus que vous, mon père, je •> vois bien néanmoins qu’il n'y va point de la foi ; puisqu’il n’est question que de savoir quel est le sens de Jansenius. S’ils croyaient que sa doctrine fût conforme au sens propre et littéral de ces proposi- !

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lions, ils la condamneraient ; et ils ne refusent de le faire que parce qu’ils sont persuadés qu’elle en est bien différente • ainsi quand ils l’entendraient mal, ils ne seraient pas hérétiques, puisqu’ils ne l’entendent qu’en un sens catholique.

Et pour expliquer cela par un exemple, je prendrai la diversité de sentiments qui fut entre saint Basile et saint Atlianase, touchant les écrits de saint Denis d’Alexandrie, dans lesquels saint Basile, croyant trouver le sens d’Arius contre l’égalité du père et du fils, il les condamna comme hérétiques : mais saint Athanase, au contraire, y croyant trouver le véritable sens de l’Eglise, il les soutint comme catholiques. Pensez-vous donc , mon père, que saint B tzile, qui tenait ces écrits pour Ariens, eût droit de traiter saint Athanase d’hérétique, parce qu’il les défendait? Et quel sujet en eùt-il eu, puisque ce n’était pas l’arianisme qu’ Athanase défendait, mais la vérité de la foi qu’il pensait y être? Si ces deux saints fussent convenus du véritable sens de ces écrits, et qu’ils y eussent tous deux reconnu cette hérésie, sans doute saint Athanase n’eùt pu les approuver sans hérésie : mais, comme ils étaient en différend touchant ce sens, saint Athanase était catholique en les soutenant, quand même il les eût mal entendus; puisque ce n’eût été qu’une erreur de fait, et qu’il ne défendait, dans cette doctrine, que la foi catholique qu’il y supposait.

Je vous en dis de même, mon père. Si vous conveniez du sens de Jansenius, et que vos adversaires fussent d’accord avec vous, qu’il tient, par exemple, qu’on ne peut résister h la grâce , ceux qui refuseraient de le condamner seraient hérétiques. Mais lorsque vous disputez de son sens, et qu’ils croient que, selon sa doctrine, on peut résister à la grâce, vous n’avez aucun sujet de les traiter d’hérétiques, quelque hérésie que vous lui attribuiez vous-même, puisqu’ils

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condamnent le sens que vous y supposez, et que vous n’oseriez condamner le sens qu’ils y supposent. Si vous voulez donc les convaincre, montrez que le sens qu’ils attribuent a Jansenius est hérétique ; car alors ils le seront eux-mêmes. Mais comment le pourriezvous faire, puisqu’il est constant, selon votre propre aveu, que celui qu’ils lui donnent n’est point condamné?

Pour vous le montrer clairement, je prendrai pour principe ce que vous reconnaissez vous-même,

« que la doctrine de la grâce efficace n’a point été ' « condamnée, et que le pape n’y a point touché par « sa constitution. » Et en effet, quand il voulut juger des cinq propositions, le point de la grâce efficace ■ fut mis a couvert de toute censure. C’est ce qui pa- ■■ raît parfaitement par les avis desConsulteurs auxquels ; le pape les donna à examiner. J’ai ces avis entre mes mains , aussi-bien que plusieurs personnes dans Paris, et entre autres M. l’évêque de Montpellier, qui les' apporta de Rome. On y voit que leurs opinions fu-? rent partagées ; et que les principaux d entre eux,, comme le maître du sacré palais, le commissaire du saint office, le général des augustins, et d’autres, croyant que ces propositions pouvaient être prises au sens delà grâce efficace, furent d’avis qu’elles ne devaient point être censurées : au lieu que les autres, (demeurant d’accord qu’elles n’eussent pas dû être' condamnées si elles eussent eu ce sens, estimèrent qu’elles le devaient être; parce que, selon ce qu’ilsc • déclarent, leur sens propre et naturel en était très-j éloigné. Et c’est pourquoi le pape les condamna , et; tout le monde s’est rendu a son jugement.

Il est donc sûr, mon père, que la grâce efficace n’at point été condamnée. Aussi est-elle si puissamment^ soutenue par saint Augustin, par saint Thomas et, doute son école, par tant de papes et de conciles, et(

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par toute la tradition, que ce serait une impiété de la taxer d’hérésie. Or tous ceux que vous traitez d’hérétiques déclarent qu’ils ne trouvent autre chose dans Jansenius que cette doctrine de la grâce efficace. Et c’est la seule chose qu’ils ont soutenue dans Rome. Vous-même l’avez reconnu, Cavill., p. 35, où vous avez déclaré « qu’en parlant devant le pape , ils ne u dirent aucun mot des propositions, ne verbum « f/iiidern , et qu’ils employèrent tout le temps a « parler de la grâce efficace. » Et ainsi, soit qu’ils se trompent ou non dans cette supposition, il est au moins sans doute que le sens qu’ils supposent n’est point hérétique, et que par conséquent ils ne le sont point. Car, pour dire la chose en deux mots, ou Jansenius n’a enseigné que la grâce efficace, et en ce cas il n’a point d’erreurs ; ou il a enseigné autre chose, et en ce cas il n’a point de défenseurs. Toute la question est donc de savoir si Jansenius a enseigné en effet autre chose que la grâce efficace -, et si l’on trou ve que oui , vous aurez la gloire de l’avoir mieux entendu, mais ils n’auront point le malheur d’avoir erré d.ans la foi.

Il faut donc louer Dieu, mon père, de ce qu’il n’y a point en effet d’hérésie dans l’Eglise, puisqu’il ne s’agit en cela que d’un point de fait qui n’en peut former. Car l’Eglise décide les points de foi avec une autorité divine, et elle retranche de son corps tous ceux qui refusent de les recevoir. Mais elle n’en use pas de même, pour les choses de fait. Et la raison en est que notre salut est attaché a la foi qui nous a été révélée, et qui se conserve dans l’Eglise par la tradition ; mais qu’il ne dépend point des autres faits particuliers qui n’ont point été révélés de Dieu. Ainsi on est obligé de croire que les commandements de Dieu ne sontpas impossibles; maison n’est pas obligé de savoir ce que Jansenius a enseigné sur ce sujet.

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C’est pourquoi Dieu conduit l’Église dans la détermination des points de la foi, par l’assistance de son esprit qui ne peut errer ; au lieu que, dans les choses de fait, il a laissé agir par les sens et par la raison , qui en sont naturellement les juges. Car il n’y a que Dieu qui ait pu instruire l’Église de la foi : mais il n’y a qu’a lire Jansenius pour savoir si des propositions sont dans son livre. Et de la vient que c’est une hé l'esie de résister aux decisions de foi , parce que I c’est opposer son esprit propre a l’esprit de Dieu. , Mais ce n’est pas une hérésie, quoique ce puisse être une témérité, que de ne pas croire certains faits particuliers, parce que ce n’est qu’opposer la raison, qui peut être claire, h une autorité qui est grande, mais qui en cela n'est pas infaillible.

C’est ce que tous les théologiens reconnaissent , > comme il paraît par cette maxime du cardinal Bellarmin, de votre Société : « Les conciles généraux et « légitimés ne peuvent errer en définissant les « dogmes de foi; mais ils peuvent errer en des ‘- « questions de fait. >> Et ailleurs : « Le pape, 1 « comme pape, et même a la tête d’un concilq uni- « versel, peut errer dans les controverses particu- , « lières de fait, qui dépendent principalement de « l’information et du témoignage des hommes. » . Et le cardinal Baronius de même : « 11 faut se sou- ( « mettre entièrement aux décisions des conciles ! « dans les points de foi ; mais pour ce qui concerne ^ « les personnes et leurs écrits, les censures qui en \ « ont été faites ne se trouvent pas avoir été gardées i « avec tant de rigueur, parce qu’il n’y a personne « a qui il ne puisse arriver d’y être trompé. *• C’est « aussi pour cette raison que M. l’archevêque de i Toulouse a tiré cette règle des lettres de deux grands 1 papes, saint Léon et Pélage II : « Que le propre : u objet des conciles est la foi, et que tout ce qui

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« s’y résout hors de la foi peut être revu et examiné « de nouveau; au lieu qu’on ne doit plus examiner « ce qui a été décidé en matière de foi; parce que, « comme dit Tertullien, la règle de la foi est seule <« immobile et irrétractable. »

De la vient qu’au lieu qu’on n’a jamais vu les conciles généraux et légitimes contraires les uns aux autres dans les points de foi, « parce que, <« comme dit M. de Toulouse, il n’est pas seule- « ment permis d’examiner de nouveau ce qui a ©te « déjà décidé en matière de foi ; » on a vu quelquefois ces mêmes conciles opposés sur des points de fait où il s’agissait de l’intelligence du sens d’un auteur >■* Parce que, » comme dit encore M. de Toulouse, après les papes qu’il cite, « tout ce qui se « résout dans les conciles hors de la foi peut être « revu et examiné de nouveau. » C’est ainsi que le quatrième et le cinquième concile paraissent contraires l’un a l’autre, en l’interprétation des mêmes auteurs : et la même chose arriva entre deux papes, sur une proposition de certains moines de Scythie. Car, après que le pape Hormisdas l’eut condamnée en l entendant en :in mauvais sens, le pape Jean II, son successeur, l’examinant de nouveau, et l’entendant en un bon sens, l’approuva et la déclara catholique. Diriez-vous, pour cela, qu’un de ces papes fut hérétique? Et ne faut-il donc pas avouer que, pourvu que l’on condamne le sens hérétique qu’un pape aurait supposé dans un écrit, on n’cst pas hérétique pour ne pas condamner cet écrit, en le prenant en un sens qu’il est certain que le pape n’a pas condamné, puisque autrement l’un de ces deux papes serait tombé dans l’erreur ?

J’ai voulu, mon père, vous accoutumer a ces contrariétés qui arrivent entre les catholiques suides questions de fait touchant l’intelligence du sens

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d^n autêiir, en vous montrant sur cela un père de 1 Eglise contre un autre, un pape contre un pape, et un concile contre un concile, pour vous mener de la a d autres exemples d’une pareille opposition, mais plus disproportionnée. Car vous y verrez des conciles et des papes d’un côté, et des jésuites de 1 autre, qui s’opposeront à leurs décisions touchant le sens d'un auteur, sans que vous accusiez vos confrères, je ne dis pas d’hérésie, mais non pas même de témérité.

Vous savez bien, mon père, que les écrits d’Ori- ' gène -lurent condamnes par plusieurs conciles et plusieurs papes, et même par le cinquième concile general, comme contenant des hérésies, et entre ; autres celle « de la réconciliation des démons au “ lou^ jugement. » Croyez-vous sur cela qu’il < soit d’une nécessité absolue, pour être catholique, de confesser qu'Origène a tenu, en effet ces erreurs , et qu il ne suffise pas de les condamner sans les lui attribuer ? Si cela était, que deviendrait votre père ^ Hall o ix, qui a soutenu la pureté de la foi d’Origène, ■ aussi -bien que^ plusieurs autres catholiques qui ont j entrepris la même chose, comme Pic de la Mirande, et Genebrard, docteur de Sorbonne? et n’est-il pas certain encore que ce même cinquième concile général condamna les écrits de Théodoret contre saint Cyrille, « comme impies, contraires a la vraie foi,

« et contenant l’hérésie nestoricnne? » Et cependant le j>ère Sirmond, jésuite, n’a pas laissé de le 5 defendre, et de dire dans la vie de ce père >« que ces i « memes écrits sont exempts de cette hérésie nesto- ‘ « rienne. >.

Vous voyez donc, mon père, que, quand l’Église ù condamne des écrits, elle y suppose une erreur ï qu elle y condamne, et alors il est de foi que cette : erreur est condamnée; mais qu’il n’est pas de foi ‘

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que ces écrits contiennent en effet l’erreur que l’Eglise y suppose. Je crois que cela est assez prouvé; et ainsi je finirai ces exemples par celui du pape Honorius, dont l’histoire est si connue. On sait qu’au commencement du septième siècle l’Eglise étant troublée par l’hérésie des monothélites, ce pape, pour terminer ce différend, fit un décret qui semblait favoriser ces hérétiques, de sorte que plusieurs en furent scandalisés. Cela se passa néanmoins avec peu de bruit sous son pontificat : mais, cinquante ans après, l’Eglise étant assemblée dans le sixième concile général, où le pape Agathon présidait par ses légats, ce décret y fut déféré; et après avoir été lu et examiné, il fut condamné comme contenant l’hérésie des monothélites, et brûlé en cette qualité en pleine assemblée, avec les autres écrits de ces hérétiques. Et cette décision fut reçue avec tant de respect et d’uniformité dans toute l’Eglise , qu’elle fut confirmée ensuite par d’autres conciles généraux, et meme par les papes Léon II, et Adrien II qui vivait deux cents ans après, sans que personne ait troublé ce consentement si universel et si paisible durant sept ou huit siècles. Cependant quelques auteurs de ces derniers temps, et entre autres le cardinal Bellarmin, n’ont pas cru se rendre hérétiques pour avoir soutenu contre tant de papes et de conciles que les écrits d’Honorius sont exempts de l’erreur qu’ils avaient déclaré y être; « Parce, dit-il, que, des conciles généraux « pouvant errer dans les questions de fait, on peut <* dire en toute assurance que le sixième concile « s’est trompé en ce fait-la; et que, n’ayant pas « bien entendu le sens des lettres d’Honorius, il a *. mis a tort ce pape au nombre des hérétiques. » Remarquez donc bien, mon père, que ce n’est pas être hérétique de dire que le pape Honorius ne l’é—

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lait pas, encore que plusieurs papes et plusieursconciles l’eussent déclaré, et même après l’avoir examiné. Je viens donc maintenant a notre question, el je vous permets de faire votre cause aussi bonne que vous le pourrez. Que direz-vous, mon père, pour rendre vos adversaires hérétiques? Que le pape Innocent X a déclaré que « l’erreur des « cinq propositions est dans Jansénius? » Je vous laisse dire tout cela. Qu’en concluez- vous? « que « c’est être hérétique de ne pas reconnaître que « l’erreur des cinq propositions est dans Janse- « nius? » Que vous en semble-t-il, mon père? N’esl-ce donc pas ici une question de fait, de même nature que les précédentes ? Le pape a déclaré que ’ l’erreur des cinq propositions est dans Jansénius, de même que ses prédécesseurs avaient déclaré que > l’erreur des Nestoriens et des Monothélites était dans les écrits de Théodorct et d’Honorius. Sur quoi vos pères ont écrit qu’ils condamnent bien ces i hérésies, mais qu’ils ne demeurent pas d’accord que ‘‘ ces auteurs les aient tenues : de même que vos ad- ' versaires disent aujourd’hui qu’ils condamnent bien ces cinq propositions, mais qu’ils ne sont pas d’accord que Jansénius les ait enseignées. En vérité, mon père, ces cas-la sont bien semblables; et, s’il s’y . trouve quelque différence, il est aisé de voir com- ( bien elle est a l’avantage de la question présente, » par la comparaison de plusieurs circonstances par- , ticulières qui sont visibles d’clles-mêmes, et que je \ ne m’arrête pas a rapporter. D’où vient donc, mon i père, que dans une même cause vos pères sont ca- > tholiques et vos adversaires hérétiques? Et par , quelle étrange exception les privez-vous d’une li - c berté que vous donnez a tout le reste des fidèles? ï Que direz-vous sur cela, mon père? «Que le ! * pape » confirmé sa constitution par un bref? » Je

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