LETTRE A UN AMI
SUR. l’onguent TOUR LA BRULURE.
Monsieur ,
J’apprtHids par voire lettre que quelques personnes disent que mon Onguent Messe le Pape; et jamais rien ne m’a plus surpris , parce que jamais rien n’a élé plus éloigné de mes senlimens. Serait-il possible que j’eusse fait ce que je n’ai pas seulement pensé, et ce qui est si contraire à mon intention , que je n’aurais jamais cru qu’on pût en soupçonner mes paroles? Mais, monsieur, les Jésuites peuvent lout; et le bruit que tous avez ouï est sans doute un effet du ressentiment qu’ils ont de voir que je me suis moqué de leur nouvelle hérésie, qui est que le Pape est infaillible, comme Jésus-Christ même , dans le jugement des lai is non révélés.
Us s’imaginent qu’on doit avoir du respect pour cette ridicule erreur , parce qu’ils y mêlent toujours le nom du Pape, qui est vénérable à tous les Chrétiens. Mais s’ils se trompent . les autres ne se tromperont pas ; et il n’y a personne qui ne sépare aisément l’autorité légitime du Pape d’avec celle infaillibilité prétendue. Les Jésuites n’en pouvaient mieux faire voir la différence qu’en les joignant ensemble ; et ces deux contraires, étant unis, se font si parfaitement connaître, que je n’avais garde de les prendre l’un pour l’autre. Je sais que le Pape étant le successeur de saint Pierre, et le premier de lous les ministres de Jésus-Christ, il doit être considéré comme le centre de cette heureuse union par laquelle tous les Chrétiens sont enfans de Ja même Eglise.
Dieu m’a fait Ja grâce de toujours vivre dans cette foi ; et j’espère de sa miséricorde que j’au-
rai le bonheur d’y mourir. Mais avec le même cœur et le même esprit que je proteste être enfant de l’Eglise romaine, je déclare aussi n’ètre point partisan de la cour de Rome , que ces deux choses sont opposées , et qu’il est nécessaire d’en connaître l’opposition , puisque c’est le seul moyen que nous ayons pour défendre l’Eglise contre les accusations des hérétiques. On sait qu’ils examinent , avec des yeux d ennemis , tous eeux qui sont entrés dans la succession de saint Pierre ; on sait aussi qu’ils en accusent plusieurs d’erreur, de vanité, d’ambition, d’avarice, de simonie : et comme on ne peut pas désavouer ce que toutes les histoires prouvent , il reste seulement à dire à ces accusateurs que ce qu’ils repro client à l’Eglise romaine est le crime de la cour de Rome ; que ce n’est point l’Eglise qui le fait , niais que c’est elle qui le pleure; et qu’ainsi, dans ce jugement, ils font une double injustice , puisqu’ils épargnent la coupable et qu’ils condamnent l’innocente.
Ils pouvaient, avec saint Bernard, parler contre la cour de Rome, se railler de sa vanité et de son ambition , lui reprocher qu’elle est toute pleine d’intrigues , et que chaque jour en naissant y fait naître un nouveau procès ( Dies diei éructât lites, et nox nocti indicat malitiam) ; mais ils devaient reconnaître , avec le même saint Bernard , que l’Eglise romaine est l’épouse du saint Esprit et ta mère de tous les fidèles.
II n’est rien de plus juste que cette conduite qui rend à chacun ce qui lui appartient , à la vérité la déférence qui lui est due, et à la vanité la raillerie qu’elle mérite. Les Prophètes ont agi dans ce même esprit; et comme ils ont adoré le vrai Dieu , ils se sont moqués des fausses divini tés. Elie disait aux prêtres des idoles qu’ils crias sent bien haut , parce que , leurs dieux étant de pierre , ils ne pouvaient manquer d’avoir l’oreille un peu dure.
Ne voit- on pas, dans ces exemples, qui font si bien le discernement du vrai et du faux, que tout ee qu’on appelle du nom de Pape n’est pas digne de nos respects, comme tout ce qu’on appelle du nom de Dieu n’est pas digne de nos adorations? Qu’y avait-il de plus bête que ce veau d’or que les Israélites appelèrent le Dieu d’Israël? et qu’y a-t-il de plus ridicule que ce nouvel homme , infaillible comme Jésus-Christ même, que les Jésuites appellent Pape ? Ne faut-il pas mépriser ces chimères, et faire, voir, en s’en moquant, qu’elles ne méritent pas le nom qu’on leur donne ?
Il me semble qu’on ne saurait parler du Pape avec plus de respect que par rapport à Dieu même : et comme Dieu ne veut point qu’on fasse d’autres dieux ( non liabebis Beos alienos) , je ne crois point que le Pape souffre qu’on fasse d’autre Pape ( îtecjue omneni similitudinem). Qui pourrait donc voir, sans indignation et sans mépris, cette fausse image d’un Pape infaillible dans les faits non révélés , que les Jésuites élèvent à la face du souverain pontife . et qu’ils veulent établir dans la place de celui qui est établi par Jésus-Christ même? C’est ainsi qu’ils se sont éloignés de la vérité , et que , s’égarant volontairement dans leurs erreurs , ils méritent d’en être punis par une juste raillerie.
En effet , qui ne rirait de voir ce grand corps , qui embrasse tout le monde , se resserrer ici et se presser, pour mieux soutenir une infaillibilité pré» tendue ? Et qui ne rirait encore davantage d’en tendre les raisons avec lesquelles les Jésuites défendent une prétention de celte qualité?
Ils mettent d’abord trois personnes dans leur Pape infaillible. Il est homme comme les autres , il est docteur particulier, il est docteur universel : et ces trois personnes sont trois prétextes pour éluder toutes les raisons que l’histoire , l’expérience et le sens commun apportent contre leurs desseins.
Ils disent ensuite : L’homme est menteur , le docteur particulier est suspect, le docteur universel est infaillible. Après cela , ils remêlent ces trois personnes qu’ils avaient seulement démêlées à dessein de les brouiller davantage ; et dans cette brouillerie , où l’on sait qu’il' y a trois personnes que l’on ne connaît point distinctement , il est facile aux Jésuites de rejeter la faute sur celle qu’ils veulent rendre coupable. Ainsi, l’homme demeure toujours menteur, le docteur particulier toujours suspect, et le docteur universel toujours infaillible.
Mais dites-moi , monsieur, au cas qu’une de ces personnes fût condamnée au jugement de Dieu , que deviendraient les deux autres?
Croyez-vous qu’en même temps que l’homme et le docteur particulier seraient punis de leurs mensonges, le docteur universel serait récompensé de son infaillibilité ? Pour moi , tout ce que j’en puis dire , c’est que si l’on souffrait que ce triumvirat s’établît , il deviendrait aussi funeste à l’Eglise que le fut à la république romaine celui qui lit tant de proscrits et de malheureux.
Il y a bien de l’apparence que celui-ci finirait comme l’autre, duquel Tacite écrit que, les armes de Lépide et d’Antoine étant entre les mains d’Auguste , il usurpa le nom d’empereur et fit un empire de la république.
On voit bien que les Jésuites voudraient en faire autant de l’Eglise ; ils voudraient changer le patrimoine de Jésus-Christ en la succession de César : et c’est principalement dans ce g^rand dessein qu’ils sont tous inséparablement unis ( omnes in causa unutn sumus ) , dit le jésuite Suarez; c’est le but de leurs prétentions , c’est la fin de leurs desseins , c’est le principe de leurs actions ; mais ce ne sera jamais pour moi qu’un sujet de raillerie. Je ne crois point devoir parler sérieusement d’une chose si ridicule. Il me semble qu’on ne saurait frapper fortement sur une matière si molle, et qui, ne pouvant résister aux grands
coups , n’en reçoit aucune impression. On a bien vu que tant de raisons si fortes et si convaincantes n’ont rien produit contre les Jésuites , et que tout ce qu’on a tiré des conciles , des Pères, de la tradition et de l’Ecriture , n’a pu que les l'aire ployerpour un moment. Mais leur politique est encore plus souple que les roseaux qui se baissent quand le vent passe , et qui se relèvent aussitôt qu’il est passé.
L’on a cité contre eux tant de passages, qu’il y en a , non seulement pour convaincre, mais pour accabler l’esprit; on leur a fait voir que cette puissance générale qu’ils veulent introduire dans l’Eglise a été condamnée par saint Cyprien , saint Jérôme , saint Isidore , saint Bernard , saint Augustin , généralement par tous les Pères , et surtout par saint Grégoire le-Grand, qui assure que quiconque prend le nom de prêtre universel, ou désire qu’on lui donne ce nom , est un précurseur de l’Antéchrist. ( Ego auietn fidenter clico quia quisquis se sacerdotem universalem vocat , aut vocari desiderat , in elatione sua Antichristum prœcurrit . j On leur a montré les suites pernicieuses de cette dangereuse autorité. On a compté d’une part les Papes qui se la sont attribuée, et de l’autre les Princes qui en ont ressenti l’injustice ; mais les Jésuites font leurs raisons de ces exemples. Et quand on leur reproche que seize ou dix-sept Rois et Empereurs ont été déposés par l’arrogance' de celte puissance générale , ils répondent froidement que ce qui s’est fait se peut bien faire*, et comme ils ne distinguent point le fait et le droit , ils supposent toujours que les Papes ont eu droit de faire ce qu’ils ont fait effectivement.
Vous remarquerez donc , monsieur, que ce n’est pas seulement dans la cause de Jansénius qu’ils tiennent le fait inséparable du droit : ils portent cette maxime bien plus loin, et l’étendent à des questions bien plus importantes, jusque là que c’est la principale raison de Bellarmin pour éta
IO
blir la principauté souveraine des Papes sur les Rois ; car il remarque que jamais les Rois n’onl déposé des Papes, et que' souvent les Papes ont déposé des Rois. Ainsi , passant tout d’un coup du fait au droit : « les Papes , dit-il , ont déposé des » Rois, donc ils onl eu droit de les déposer; ils l’ont • fait , donc ils ont pu justement le faire. » Je sais bien que ces maximes des Jésuites sont encore plus horribles que ridicules; mais puisque la vanité de ceux qui les font est insensible à la raison, il la faut piquer par la raillerie :
Ridiculum acri '
Fortius et metius magnas plerumque secat res.
Je rirai donc, malgré qu’ils en aient, du fol amour qu’ils ont pour leur nouvelle hérésie, et des efforts prodigieux qu’ils font aûn d’y engager tout le monde , ne s’étant pas contentés d’en ( faire un point de foi pour y obliger les fidèles , mais encore un principe de mathématiques pour y attacher les autres hommes. Cela me fait souve nir d’Archimède, qui se vantait de soulever toute la terre , si on lui donnait seulement un point 1 dans l’air. Certes, le P. Darouy a été plus ingénieux qu’Archimède : il a trouvé ce qu’Archimède cherchait ; et cette nouvelle autorité de l’inquisition , que ce père mathématicien établit sur rien , est véritablement un point en l’air, où il corn mençail de lever une machine capable de renverser tous les états, si l’on ne s’était opposé à son entreprise.
Mais ce que je trouve ici de plus ridicule . c’est qu’ils font toutes ces choses dans la pensée qu’elles c< sont avantageuses au Pape. Ils ne voient pas que i rieu n’est plus contraire à l’autorité légitime du l saint Siège que cette autorité supposée, et qu’en les proposant toutes deux comme également jus- ( tes, ils les rendent également odieuses. 11 n’v a , point de Prince qui ne regarde cet empire universel comme un ennemi d’état, et qui n’ait au 1 tant d’aversion pour celte puissance étrangère
qu’il a d’altachement à sa propre couronne. C’esi ce qui fait le plus d’obstacle à la réunion de tant de Princes hérétiques ; car quand on leur dit que, pour être fils de J’ Eglise, il faut devenir sujets du Pape , il arrive qu’au lieu de lui baiser les pieds , ils lui baisent les mains, et font protestation de n’avoir jamais affaire avec un tel homme.
Comment donc les ramener dans le giron de l’Eglise, sinon en leur montrant , malgré les Jésuites, que ce Pape effroyable qui leur fait tant de peur n’est pas le véritable Pape , qui est le vicaire de l’amour aussi bien que de la puissance de Jésus-Christ? On ne vaincra jamais leur erreur qu’en leur faisant voir l’étrange différence qu’il y a entre ces deux Papes : l’un est institué par Jé sus-Christ, l’autre est inventé par les Jésuites : l’un est établi pour gouverner l’Eglise , l’autre n’est fait que pour la détruire; l’un se nomme Servus servorum , l’autre Dominus dominantium : de sorte que , dans ce discernement si juste et si nécessaire, il est impossible d’avoir de l’indigna tion et du mépris pour l’un, sans avoir eu même temps du respect et de la vénération pour l’autre.
Après ces éclaircissemens , je ne crois pas qu’on se fâche à Rome, si l’on se moque à Paris du nouveau Pape des Jésuites ; et comme le Roi ne s’intéresse point pour un roi de théâtre , je ne pense pas que le Pape prenne parti pour un pape de collège. Je ne saurais non plus m’imaginer que l’inquisition se mette en peine de ce que j’en ai dit : et si j’en ai dit quelque chose qui semble un peu trop libre, c’est que„je n’ai pu avoir plus de patience que Moïse , qui rompit les tables de la loi , quand il vit l’idole que les Israélites avaient élevée.
Il n’y a donc que les Jésuites qui ont fait ce Pape , qui seront fâchés de le voir défait ; mais que n’empêchaient-ils sa ruine? et quand ils le firent infaillible , que ne le faisaient-ils aussi incorruptible et immuable, puisque l’un n’eût pas
plu» coûté que l’autre? Mais enfin l’espérance de le rétablir est tombée avec lui ; les Jésuites en sont au désespoir; et n’osant pas se plaindre de leur propre mal, parce qu’il est honteux , iis se plai1 gnent de celui qu'ils m’accusent d’avoir fait au Pape. Mais personne ne pouvait me faire ce reproche avec moins de raison; car s’il est vrai, comme ils disent, que le Pape est infaillible dans l’intelligence des sens , et s’il connaît les intentions des auteurs telles qu’elles sont , je puis bien jurer qu’il ne se tiendra point offensé de ce que j’ai dit , parce qu’il verra bien que j’ai seulement voulu parler de cette fausse idée de Pape qui n’a nul rapport avec lui . et qui a été censurée par la Sorbonne comme une erreur , condamnée par le Parlement comme une chimère , détestée par saint Grégoire comme une injustice, et moquée de tout le monde comme une chose ridicule. Pour moi , je n’ai point d’autre intention que celle du Parlement , de la Sorbonne , et de saint Grégoire. C’est là mon dessein , c’est ma pensée, c’est mon sens ; et les Jésuites ne peuvent l’obscurcir comme le sens de Jansénius; je suis encore au monde pour l’expliquer, et je puis le faire en deux mots, si clairement qu’ils seront fâchés de voir une vérité si évidente et si contraire à leurs desseins. Ils feraient mieux sans doute de ne blâmer point ee que j’ai dit, que de m’obliger à faire voir les raisons que j’ai eues de le dire ; mais puisqu’ils m’accusent, il faut que je me justifie.
Ils sauront donc que tout cet endroit de mon poème où il est parlé du Pape n’est poiut de mon esprit particulier; je n’y ai que l’expression : s’il y a des fautes de grammaire, j’en suis coupable ; mais s’il y a quelque erreur dans le sens, j’en suis innocent ; ce n’est point moi qui parle; ce sont les Français et les Jésuites qui disputent, chacun dans ses principes, et qui se pressent l’un l’autre sur les questions présentes. Tout ce que disent les Jésuites est pris de leurs auteurs, Moliua,
Mariana , Suarez, Vasquez, Azor , Salmcron , Eudemon , Santarel , Bellarmin . Osorius , Scribanius , Dessins, Filliulius, Grclzer , Becan , Bauny, etc. Tout ce que répondent les Français est tiré des libertés de l’Eglise gallicane , et particulièrement d’un acte qui fut dressé parlons les états du royaume de France contre les bulles de Boni face YÏIT.
« A vous , très noble Seigneur notre Sire , par » la grâce de Dieu , Boi de France, supplie et re- » quiert le Peuple de votre royaume, pareequ’il » lui appartient que ce soit fait , que vous gardiez »la souveraine franchise de votre royaume, que » vous ne reconnaissiez de votre temporel souve- »> rain en terre sinon Dieu , et que vous lassiez » déclarer ( si que tout le monde le sache 1 que le « Pape Boniface erra manifestement et lit péché >* mortel notoirement , en vous mandant , par let - » très huilées , qu’il était souverain de votre tem- » porel , et que ceux qui croyaient le contraire il utenait pour hereges (hérétiques); item , que h vous fassiez déclarer que l’on doit tenir ledit « Pape pour herege , et non pas vous, bon Ro.-i, et » toute la gent de votre royaume , qui tous di- « sent , toujours ont cru et croient le contraire. »
Tout le monde entend bien une déclaration si ouverte ; et c’est une voix publique qui n’est inconnue à personne. Que les Jésuites comparent donc maintenant ce que les Français ont dit avec ce que je leur fais dire, toute la différence qu'ils ylrouveront est que je les fais parler au présent, et qu’il y a long-temps que cet acte est passé; mais quoiqu’une telle remarque ne mérite point de réponse , je veux bien leur dire que cette déclaration de tout le royaume de France ne fut pas seulement faite à Philippe le Bel , mais à toute la postérité, que c’est une déclaration toujours présente , qu’elle est aujourd’hui confirmée par tous Jes Français , et que tous ceux qui ont le bonheur de vivre sous le règne glorieux de Louis XTV
disent, avec la même fidélité que ceux qui vivaient sous le règne de Philippe le fiel, qu’en effet le Pape Boniface VIII s’était injustement attribué une puissance temporelle sur le royaume de France. Il n’y a que les Jésuites qui ne l’avouent pas, et qui , au contraire , ayant fait imprimer au Louvre la collection des conciles de Binnius,v ont laissé ees paroles si oui rageuses à toute la France: Pbilippum pulchrum , Gallice regem , justè excommunieavit. (Il excommunia justement Philippe le Bel , Roi de France.)
Je ne m’étonne donc plus si les Jésuites ne trouvent pas bon ce que j’ai dit, puisque c’est tout le contraire de ce qu’ils disent : mais je ne voudrais pas avoir mérité leur approbation par la conformité de mes senlimens avec les leurs, et je ne < voudrais pas leur avoir plu en disant que les Pa- , pes ont justement entrepris sur les Rois. Il me ' semble qu’il est bien plus chrétien de remontrer respectueusement aux Papes que la puissance temporelle n’est pas de la succession de saint Pierre , et que Jésus-Christ, en lui donnant les * clefs des cieux, ne lui donna pas celles de la terre. In his successisli non Petro sed Constuntino , dit saint Bernard en l’écrivant même à un Pape. Mais comme les Jésuites n’osent pas témoigner leur ressentiment contre ce grand saint et les autres Pères de l’Eglise , ils n’ont pu faire autre chose que de tourner leur rage contre de célèbres « théologiens qu’ils appellent Jansénistes , leur im putant tout ce qu’ils s’imaginent être mauvais, et les accusant même d’avoir fait mon Onguent pour \ la brûlure. Mais je veux les tirer de celte erreur, i et leur montrer encore une fois que le fait et le i droit ne sont pas une même chose , puisqu’ils ; connaissent bien ce que c’est que cet Onguent , et ^ qu’ils ne connaissent pas qui en est l’auteur : ils savent de quelle force il est , voilà lexlroit ; et ils ne savent pas de quelle main il vient, voilà le fait: 1
ils ne pouaient se tromper davantage qu’en l’at-
tribuant à ces messieurs qu’ils appellent Jansénistes , car il est impossible qu’ils y aient eu aucune part , puisque je n’ai l’honneur ni de les conna" tre, ni d’en être connu. Je ne vois pas même qu’il y eût sujet de les soupçonner ; et leur style est si différent du mien , qu’il faut ne le connaître point du tout pour ne le pas distinguer iout-à-fail. Ces pieux et savans écrivains ont toujours proposé la vérité d’une manière qui pût seulement la faire croire ; et moi j’ai reconnu que ce n’était pas assez pour les Jésuites , et qu’il fallait encore la leur faire seutir. Je crois qu’ils ont eu raison, mais je ne pense pas avoir tort ; car enfin la vérité même , quoiqu’elle soit immuable, nous paraît quelquefois douce et quelquefois terrible , et l’Evangile est partout mêlé d’amour et de crainte.
Mais après tout , je voudrais bien savoir pourquoi les Jésuites attribuent aux Jansénistes généralement tout ce qui se fait pour la défense de l’autorité royale , comme si les seuls Jansénistes étaient bons Français. S’imaginent-ils que leur nouvelle hérésie de l’infaillibilité dans les faits, soit d’une subtilité si grande que personne ne puisse en parler que ceux qu’ils nomment Jansénistes ? Je ne vois pas pour moi que ce soit une chose si difficile à connaître ; et chacun juge assez par soi-même que tout homme est menteur, et qu’ainsi l’infaillibilité prétendue ne peut être qu’une occasion de faillir plus que jamais.
Aussi , depuis que le Parlement a traité de chimère cette nouvelle idée d’infaillible, iln’y aplus que les Jésuites qui l’adorent ; mais ils lui font encore tous les jours des sacrifices publics, et lui offrent en holocauste tous les livres composés pour l’autorité du Roi et pour la défense des libertés de l’Eglise gallicane, en lui sacrifiant aussi l’honneur et la liberté de tous ceux qui ne veulent pas l’adorer. Car il est vrai que , depuis que 1 les Jésuites ont fait ce nouveau Dieu sur la terre , ils ne craignent plus d’offenser le ciel , ni commeure contre lui des injustices et des blasphèmes.
En peut-on voir une preuve plus convaincante que leur grand ballet dansé publiquement dans la cour du collège de Clermont , où ( pour tout dire en un mot) l’on fit autant de postures impudiques que le jésuite Sanchez en décrit dans son Traité du Mariage ?
On parle bien différemment de la description que j’ai faite de celte ballade: et je ne puis mieux répondre à ceux qui m’accusent d’en avoir trop dit , qu’en leur opposant ceux qui me reprochent d’en avoir dit trop peu. Je crois, monsieur, que vous auriez été du sentiment des derniers, si vous aviez assisté à ce spectacle : car vous auriez vu d’abord les Jésuites dans d’étranges postures: les uns qui tenaient les barricades , et prêtaient main-forte aux Suisses ; les autres qui allaient dans le parterre, et faisaient faire place au bal*, les plus intéressés étaient sur le théâtre, où ils cou- ‘ raient perpétuellement d’un bout à l’autre, sans savoir ce. qu’ils y allaient faire; les uns disaient aux violons, Jouez; les autres. Ne jouez pas; et de * temps en temps, on en voyait qui venaient faire de î petits prologues, et crier comme à la foire Saint Germain : Messieurs , on va commencer. Enfin, tous • ces incidens ensemble composèrent un impromptu qui fit rire les plus sérieux; mais au reste l’impureté de leur ballpt fit rougir les plus impudens. Vous auriez dit , à voir leurs postures honteuses , qu’ils avaient perdu toute connaissance; vous auriez dit , à voir leurs étranges convulsions , que c’était des gens désespérés; et vous auriez avoué que, pour un mal aussi violent qu’était le leur. il l'allait un Onguent aussi fort qu’est le mien. J’espère que Dieu bénira ce remède , et qu’enfin . les Jésuites pourront être guéris de la passion de * faire des énigmes infâmes et des ballets impudiques. Je vous remercie de l’avis que vous m’avez donné , et je suis, etc.
BARETER d’Au court. j
Ce iar avril 1 GG4-