CHANT I
Des Jésuites qui brûlent , et des différentes espèces de feux qu’ils allumant.
J e sais que , pour bien vous écrire ,
Et d’un air que vous dussiez lire ,
Il faudrait, par quelque moyen.
Que votre esprit réglât le mien :
Sans cela, comment m’y prendrais-je?
Et dans quels termes vous dirais-je Que ces livres si renommés Et de tant d’esprit animés ,
Ces livres si pleins de science ,
Ces protecteurs de l’innocence ,
Ces témoins de la vérité,
Ces défenseurs de l’équité ,
Livrés enfin à l’injustice.
Ont souffert le dernier supplice ?
Oui, dans la place où les bourreau K Plantent leurs infâmes poteaux,
Une haine horrible à comprendre À pu les mettre tous en cendre;
Mais leur supplice est glorieux.
Et leur cendre va jusqu’aux cieux.
Tant de cruautés si tragiques Les rendent presque canoniques;
On les nomme avec dignité Les martyrs de la vérité:
Et maintenant ce qui nous reste D’un embrasement si funeste Porte un caractère de saint,
Qui nous paraît bien mieux empreint , Et que la piété publique Conserve comme une relique.
Mais de peur qu’un feu si fatal Ne recommence un nouveau mal,
J’ai, pour dompter sa flamme impure.
Un peu à' Onguent pour la brûlure >
Je vous eu dirai le secret ,
Et jusqu’au moindre petit trait.
Mais , pour agir avec méthode ,
Et d’une manière commode.
Il faut premièrement parler De ces gens qui font tant brûler; Après , faire un petit sommaire De ce qu’on brûle d’ordinaire;
Et puis nous empêcherons bien Que jamais on ne brûle rien.
Vous savez qui sont les Jésuites, Ces admirables casuites.
Regardez-les bien : ce sont eux Qui partout répandent ces feux ; C’est ainsi que ces gens répondent Aux ouvrages qui les confondent.
Brûlant avec impunité L’innocence et la vérité.
On le voit que toutes les pages Les plus justes et les plus sages.
Par une réprobation Qui précède toute action,
A la flamme sont condamnées Avant même que d’être nées;
Et ( dit-on ) l’on en brûlera Tout autant que l’on en fera.
C’est la sentence extravagante Prononcée en la chambre ardente D’Annat, plus brûlant qu’un tison.
Et plus fort en bois qu’en raison.
O l’agréable rhétorique !
O la merveilleuse logique.
Où , sans écrire et sans parler.
On ne travaille qu’à brûler !
Se peut-il rien de plus commode Que cette nouvelle méthode ,
Qui, pour décharger les esprits.
Met dans le feu tous les écrits ?
A-t-on de plus belles manières Pour bien éclaircir les matières , Que cette source de rayons Qui nous les fait voir jusqu’au fonds
Certes, les méthodes communes Sont bien autrement importunes :
Elles sont pleines d’embarras ;
Il y faut aller pas à pas.
Bien prendre toutes les mesures,
Bien reconnaître les figures;
Mais ici , sans raisonnement ,
On résout tout en un moment.
Car enfin c’est bien tout résoudre Que de réduire tout en poudre;
Et c’est la vraie invention De sortir hors de question.
On n’en a point d’inquiétude ,
Tout cela se fait sans étude;
Et sans apporter tant d ’ergos.
Il n’en coûte que des fagots.
Mais afin que le feu s’excite,
Et que le bois brûle plus vite ,
Les Pères soufflent nuit et jour.
Et dans la ville , et dans la cour;
Et soufflant à perte d’haleine, Autant que peut souffler leur haine , On nd voit, dans ce corps fumeux, Que souffleurs et que boute-feux , Qui tous , par de noirs artifices , Attisent les flammes des vices.