DU SUJET ET DU DESSEIN DE CET OUVRAGE, AJOUTÉE AU LIEU DE PREFACE
A Madame de TOISY.
Madame,
Je vous renvoie notre conversation de dernièrement ; mais je vous la renvoie mieux ordonnée et plus durable, en meil-
leure forme et avec plus de masse , et peut-être encore avec plus d'esprit répandu par cette masse. Je me suis servi de ce moyen de la rappeler deux mois après , de lui donner de la consistance et de l'étendue : et cela m’a fait souhaiter, Madame, qu'au lieu du secret de fixer le mercure que la chimie cherche il y a si long-temps , quelque autre secte , plus inventive et plus heureuse que la chimie , nous eût trouvé le secret de fixer la voix, de donner un corps aux paroles , de leur arracher ces ailes invisibles qu'un sage aveugle leur a vues. La belle chose , Madame , mais la commode et la divertissante chose que ce serait, d'avoir des discours et des harangues sans impression et sans écriture , des prédications sans tumulte et sans embarras , des conversations sans cérémonie et sans contrainte, mais instructives et agréables, mais tempérées de ce doux et de cet utile dont le juste mélange ne peut se trouver que par les sages polis et les gens vertueux de belle humeur et de bel esprit.
Vous reverrez en eelle-ci notre dispute sur la dévotion ; et je ne doute point que , la revoyant, vous ne cédiez à récriture ce que vous avez contesté à la vive voix.
Votre contestation pourtant me parut un peu étrange; et une autre fois, Madame si l'envie vous revient encore de parler sur les difficultés de la Dévotion , je suis d'avis que vous prêtiez vos paroles à quelqu'une de ces vertueuses aigres , de ces dévotes piquantes , qui sont toutes de fiel et d'épines.
Vous êtes vertueuse d'un trop bel air et d'une manière trop agréable, vous pratiquez une Dévotion trop civile et trop complaisante : à tout propos , vous seriez alléguée contre vous même, votre vie réfuterait vos raisons , votre conduite en serait plutôt crue que vos paroles.
Mais , Madame , il ne fallait que nous entendre pour nous accorder.
Vous prenez la Dévotion dans cet étage supérieur où l'on ne monte que par une longue croix et par une mort contintielle ,
où il ne monte que des contemplatifs et des extatiques : et je la prenais dansce bas étage ou tout le monde est appelé 9 ou toutes les conditions doivent avoir une juste place, où les grands même et les riches doivent entrer avec l'attirail de leur fortune et rembarras de leurs richesses. Je soutenais , Madame , que cette Dévotion qui doit être dans l'usage commun, ne pouvait être mal aisée ; et c'est encore ce que je soutiens dans cet ouvrage, qui n'est qu'une copie de notre conversation , mais une copie un peu plus grande et plus correcte que l'original.
Je ne suis pas faiseur d'horoscope, ni diseur de bonne aventure ; mais je me connais assez en la destinée des livres, pour deviner que la fortune de celui-ci ne sera pas tout à fait mauvaise. Il a quelques marques assez heureuses ; son nom même a été trouvé de bon présage ; et je n'en saurais mal augurer , puisque vous avez contrit bué à sa naissance.
Néanmoins , Madame , il ne saurait être j
plus heureux ni faire une meilleure fortune , quand il lui sera permis de se produire , que de profiter au public ; et il fera le profit que je prétends, s'il guérit les vaines craintes des appréhensifs , s'il leur fait voir que la Dévotion n'est pas la fâcheuse et l'insupportable qu'ils se figurent, s'il persuade aux égarés de quitter les voies embarrassées et périlleuses , et de suivre la vertu par les routes faciles et assurées qu'elle leur montre.
C’est particulièrement à ces égarés et à ces appréhensifs que cet ouvrage est adressé.
Ce n’est pas qu’il ne puisse encore servir à la conduite de ceux qui sont dans le bon chemin : et vous même , Madame , qui allez si droit et si vite parce chemin , vous pourrez y trouver quelques adresses qui vous aideront à marcher plus sûrement et plus à l’aise.
Le premier livre vous apprendra à fonder vos bonnes œuvres sur vos devoirs , à être vertueuse avec proportion et par rè^le , a
être dévote de méthode et de mesure , à ne point faire de corvées , à ne point prendre de charge qui passe vos forces.
Je pense vous l’avoir déjà dit , Madame : la carrière est longue ; il faut se ménager pour la fournir, et penser plutôt à gagner le but qu’à se lasser. La couronne doit être complète : et une couronne ne se fait pas d’un coup de marteau; il y faut plus de persévérance que d’effort , et moins de contention que d’adresse.
Vous trouverez , dans le second livre , ce que vous avez désiré de moi sur le bon usage des divertissemens et des parures. La manière dont vous en usez est si ménagée et si retenue , est si bienséante et si modérée , qu’il y a même de l’instruction et du bon exemple à vos divertissemens , qu’il y a des leçons et des modèles de modestie en vos parures : et je ne sais s’il en paraît davantage dans le cours et dans le bal, dans les concerts et dans les assemblées des étoiles.
Mars , Madame , ce qui suffit à l’honnête
femme ne suffit pas à la chrétienne ; ce qui est assez pour la sage n’est pas assez pour la dévote.
Il y a quelques traits en cela que les plus honnêtes Grecques et les plus sages Romaines n’ont point connues, qu’ Aristote et Sénèque n’ont point enseignés; et vous trouverez ces traits assez nettement exprimés en ce second livre.
Le troisième vous enseignera de quelle méthode et avec quel art il faut faire une vertu chrétienne, de la nécessité naturelle que nous avons de souffrir en cette vie.
Quelques excellentes qualités que vous ayez, vous n’en avez point qui vous en dispense.
La jeunesse n’en dispense point: il y a des brouillards et des nuages , il y a de mauvais jours et de mauvaises nuits pour le printemps aussi bien que pour l’aur tomne.
L’innocence et la pureté n’en dispensentpoint : les plus innocentes Heurs son* ex-
posées à la Lise , et les perles qui sont si pures naissent dans l’amertume.
L esprit , la conduite , la vie réglée n’en dispensent point ; les astres , qui vont, si réglément et avec tant de concert, qui sont si justes et si infaillibles , qui ne sont que lumière et qu’intelligence , sont sujets aux défaillances et aux éclipses , aux mau- * vaises interprétations et aux fausses conjectures.
Les grâces enfin et les richesses n’en dis- ; pensent point : comment le feraient-elles si les roses même, qui sont les couronnes des grâces, ont des épines; si l’or et l’argent , qui sont les dieux des riches , passent ; par le fer et par le feu , se font sous le ; marteau et sur l’enchime î
Vous trouverez en ce troisième livre, | Madame , de quoi adoucir cette si dure ' et si générale nécessité ; vous y apprendrez i à mettre à profit ces indispositions si fré- i quentes , qui sont à votre jeunesse ce que les nuages sont «à une belle matinée. Il n’est pas si étrange néanmoins que vous
ne l’ayez pas si forte : les plus beaux jours l’ont courte, les plus belles fleurs Font tendre , les plus beaux fruits l’ont délicate. Mais il est bien rare que tous l’ayez si disciplinée et si sage, que tous l’ayez si modeste et si réglée ; et une maturité aTancée est quelque chose de bien plus mer- Teilleux à Totre printemps , que ne serait une sérénité perpétuelle.
Puisque le bien ne se donne jamais tout pur en ce monde, ne tous plaignez point de Totre partage ; s’il y a quelque chose qui tous pique , il y en a beaucoup daTantage qui tous parent ; et je ne crois pas que tous Toulussiez a\oir changé tos piqûres a\ ec la mauv aise odeur de quelquesunes que je pourrais nommer.
Encore faut-il mieux être des roses que despaxots, quoique la xie des paxots soit moins épineuse et plus tranquille que celle des rcscs.
N’est-il pas jnste que tous payiez au moins de quelque légère souffrance les aTantages que Dieu tous a faits ? les pierreries
ont-elles pour rien le prix et 1 éclat ? la beauté et la réputation ne coûtent-elles rien aux statues ? Pourquoi auriez-vous , des cette vie, 1 impassibilité des étoiles, qui * ne vous est promise queTpour l’autre vie ? Contentez-vous d’en avoir ici l’innocence et la pureté; contentez-vous qu’il y en a ' beaucoup , non-seulement de plus saines ' et de plus fortes que vous , mais de plus riches et de plus élevées, à qui vous faites envie.
Les plus rares figures ne sont pas toujours les plus éclatantes , ne sont pas toujours sur les plus liantes bases , ni dans les plus précieuses niches.
La fortune n’embellit pas tout ce qu’elle • pare; elle n’agrandit pas tout ce quelle ‘ élève ; elle ne met pas de l’esprit en toutes i les têtes qu’elle dore.
Et comme je vous disais dernièrement, v il y a une souveraineté de vertu, aussi bien que de hasard ; et les couronnes de la façon des grâces valent bien celles que fait la fortune.
N’en demandez donc pas davantage, ce serait en vouloir trop : et ce serait en dire trop à une malade, que de vous en dire davantage.
Il faut ménager vos bons intervalles :
il ne faut pas être plus fâcheux que la fièvre qui vous les donne.
Le reste se pourra dire de vive voix ; il se pourra même dire par écrit , si mon loisir me permet de dégager ma parole et de faire le discours que je vous ai promis, de V utilité des maladies, etc.
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