CHAPITRE PREMIER
Qu’ il importe de justifier la Dévotion des faux portraits qu’on en fait, et des difficultés imaginaires qu’on lui attribue .
Il ne se faut point tant s’étonner si la vertu n’est pas aimée comme elle le mérite. Elle ne s’est encore montrée à personne , et on n’a point de portrait qui lui ressemble. Les philosophes qui l’ont voulu peindre, ne l’ont fait que d’imagination ou d’après de faux modèles : et comme si leur dessein n’eût été que de la rendre terrible, ils lui ont bien donné de la fierté et de la force, mais ils n’ont point ajouté de grâce à cette fierté, ils n’ont point mêlé
de douceur à cette force. Us ont dit que c’était une maîtresse impérieuse et hautaine , que ses commandemens étaient tyranniques et sans indulgence, qu’elle ne se contentait pas delà sueur de ceux qui la servent, quelle exigeait jusques aux dernières gouttes de leur sang, qu’elle les accablait par des charges redoublées , et par des corvées sans relâche et sans mesure. Us l’ont logée sur le faîte d’un rocher environné d’épines et bordé de précipices ; ils lui ont associé la douleur et le travail; ils lui ont donné un habit sauvage, un équipage de terreur , une mine qui épouvante.
Il n’y a donc rien d’étrange que cette maîtresse si farouche ait trouvé si peu de suivans , qu’il y ait si peu de presse à grimper sur son rocher et à s’exposer à ses épines, quelle n’ait eu à son service que ceux qui n’ont pu s’approcher de la fortune.
La Dévotion , qui est la propre vertu des chrétiens, n’a pas eu de plus favorables
peintres que la vertu des philosophes : et cela est étrange de toir les faux portraits qu’on en a faits , d’ouir les mauvais bruits qui en courent. On ne l’a composée que d’aigreur et d’amertume ; on ne lui a donné que des épines et des aiguillons ; mais on n’a pas laissé une seule goutte de bonne humeur à cette amertume; on n’a pas souffert une seule fleur à ses aiguillons et à ses épines. On en a fait une fâcheuse , qui n’aime que la solitude et ne se plaît qu’aux mauvais jours , qui est ennemie des grâces et des plaisirs honnêtes qui les suivent , qui n’est pas plutôt reçue dans une maison quelle en chasse la société et la joie, qu’elle met en pièces les meubles de prix, qu’elle casse les miroirs et jette dans le feules atours des femmes.
Que dirai-je davantage ? on en a fait un fantôme décharné qui ne sort jamais de l’église , qui fait le carême toute l’année, qui met le vendredi saint à tous les jours.
Et on s’étonne que ce fantôme si terrible ait si peu d’amans ! que toutes les maisons
soient fermées à cette fâcheuse ! que la Dévotion travestie et défigurée de la sorte ne soit suivie de personne!
Ce n’est pas que la Dévotion soit délicate , ni qu’elle veuille être fardée ; toutes sortes d’agrémens ne sont point à son usage : et la poésie même , qui a fait des entreprises si hardies , qui a porté des monstres au ciel et logé des dieux dans les enfers, qui a donné des têtes de cerf à des hommes et des queues de poisson à des femmes , n’a jamais eula hardiesse de mener la vertu chez la volupté , n’a jamais osé lui donner la livrée et les enseignes du luxe.
Mais véritablement aussi , c’est un abus de faire un épouvantail d’une si excellente chose.
Les sévérités excessives ne sont pas moins scandaleuses que les indulgences mal ménagées; et il y a des tentations de frayeur, comme il y a des tentations de plaisir.
Tous les démons ne sont pas semblables , quoiqu’ils soient tous malfaisans ; ils ne sont pas tous du même ordre, ils n’ont
pas tous le même emploi ni les mêmes artifices: il y en a de bouffons et de pleureurs, il y en a de coquets et de sévères. Mais qu’on ne s’y trompe pas , les pleureurs et les sévères, pour être les moins décriés, ne sont pas les moins dangereux : et ceux qui effraient les âmes timides par la montre d’une dévotion affreuse, ceux qui les retirent du bon chemin par des illusions terribles et par des images qui leur font peur de ce qu’elles devraient aimer, sont aussi mauvais démons que ceux qui les appellent à des simulacres peints et parfumés , qui leur tendent des pièges d’or et de soie , qui sèment de roses le chemin qui conduit au précipice.
Il ne suffit donc pas d’ôter les parfums à ces simulacres, et d’en effacer la peinture ; il ne suffît pas d’arracher le masque à la volupté, de la dépouiller de ses ajustemens , de lui ôter ses bouquets et ses guirlandes. Plusieurs ne sont à elle que parce qu’ils appréhendent la peine qu’il y a à déménager , parce qu’ils ne connaissent point de
maîtresse moins fâcheuse ni d'établissement plus commode: et ceux-là qui sont les plus raisonnables et qui font le plus grand nombre , se donneraient dès aujourd’hui à la Dévotion, si on la leur avait un peu adoucie , si on avait rompu le charme qui la leur fait paraître si étrange et si terrible , si on avait abattu l’épouvantail que les démons imposteurs ont mis en garde devant sa porte.
C’est ce que je prétends faire en cet ouvrage, où je ramasserai, sous trois chefs, tout ce qui se peut dire pour justifier la Dévotion et pour en adoucir l’usage.
Je commencerai par les difficultés générales, qui sont de plus grande montre et qui donnent davantage dans la vue. De celles-là , je passerai aux particulières ; et entrant de la dans le fond de la Dévotion considérée de plus près, je démontrerai que toutes les charges qu’elle impose sont légères et faciles à porter, qu’elle n’est pas incompatible et contrariante comme on la fait, et qu’il n’y a point de complexion ni de qualité qu’elle ne sou (Ire,
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