‹ La dévotion aisée;Chapitre 65 sur 65 · CHANT XI · texte numérisé non relu

CHANT XI

Seconde manière d’Ongueni pour la brûlure.

Mais il est un autre remède Auquel il faut que le mal cède.

Je l’espère. Et voici comment.

C’est que ce feu si véhément Est un mal qui n’est qu’arbitraire , Un mal purement volontaire.

Qui bientôt peut être apaisé Par ceux même qui l’ont causé.

Ainsi j’ose dire , et sans feindre.

Qu’ils iront eux-mêmes l’éteindre , Si l’on leur montre évidemment Qu’ils se perdent en l’allumant ,

Et qu’il n’est rien de plus contraire A ce qu’ils ont dessein de faire.

En effet, que prétendent-ils , Quand, par tant de secrets partis.

Tant de cabales, tant d’intrigues.

D’intérêts, de courses, de brigues.

S’unissant tous d’un même vœu »

Ils font jeter un livre au feu?

On le sait , ils brûlent d’envie De lui faire perdre la vie ;

Mais , malgré ce mortel effort.

Ce livre survit à sa mort.

Le feu qui le brûle , l’engendre ;

On le voit qui sort de sa cendre,

Et qui , vainqueur de tant de maux , Revient condamner ses bourreaux.

C’est ainsi, mes révérends Pères ( Car il faut que, sur ces matières,

Je leur parle sans nul détour );

C’est ainsi que le saint Amour ,

Ce livre tout pur historique ,

Brûlé par votre politique ,

Durera tout brûlé qu’il est ,

Sans qu’il s’en perde même un trait , Et passant jusqu’au dernier âge ,

Fera lire de page en page A toute la postérité Les tours de la Société,

Y os coups, vos fins, vos impostures.

Et même ces fausses censures 1 2 Par où vous aviez fait dessein D’abuser l’oracle romain ;

Votre continuel sophisme Sur l’affaire du jansénisme , L’entêtement et le souci Du bon monsignor Albisi a.

Et cette longue extravagance Que fit avec tant d’insolence,

1 Journal de Sainl Amour , part, s , cfeap. 4*

2 Ibid. part. î , cbap. 5.

Instruit par le docteur Hallier,

Votre capucin cordelier 1 .

Mais ce qu’ici je vous expose.

Ne sera que la moindre chose;

Chaque livre en doit faire autant ,

Et cet autre livre important ,

Nommé les Desseins des Jésuites ,

Aura pour vous les mêmes suites.

Puisque vos rigoureuses lois L’ont fait brûler d’un même bois.

Le voilà qui sort de la braise ,

Comme l’or sort de la fournaise.

Et , brillant par de nouveaux traits ,

Nous marque encor mieux vos projets.

Vous pensiez que c’était tout faire Que d’en brûler un exemplaire-;

Mais, mes Pères, qu’avez-vous fait?

Vous nous avez donné sujet.

En nous brûlant cette copie ,

De chercher avec plus d’envie.

Dans mille autres qui sont à nous ,

Les causes d’un si grand courroux ;

Et là nous découvrons sarus peine Que tout ce qui fait votre haine Contre cet ouvrage innocent ,

C’est le juste amour qu’il ressent,

1 Le P. Mulard , eordelier vagabond, et qui avait été capucin , fut envoyé par M. Hallier à Rome , où il passa pour député de la faculté. [Journal de Saint-Amour , pari. 3, chap. 9. )

Et qu’en tant de lieux il vous marque Pour notre invincible monarque.

C’est le zèle sage et prudent Avec lequel il le défend.

Soutenant les droits de la France Contre la romaine arrogance.

C’est le reproche qu’il vous fait , Avec un si juste sujet ,

D’avoir , dans les derniers conciles , Par d’injurieux apostilles.

Couvert d’un outrage immortel Le nom de Philippe le Bel.

C’est par où ce livre sincère A mérité votre colère :

Voilà la cause de sa mort.

Mais fallait-il, injuste sort!

Pour une mort si rigoureuse ,

Une cause si glorieuse !

Mes Pères, vous l’avez voulu :

C’est votre pouvoir absolu Qui, d’un livre si légitime ,

A fait une ardente victime.

Sonnant cet exploit à grands cris ,

Et l’affichant par tout Paris.

Sur quoi , si vous me voulez croire , Vous retiendrez bien cette histoire.

A peine eûtes-vous affiché.

Que tout le peuple du marché S’alla jeter à vos cartouches.

De même qu’un essaim de mouches ;

D’abord tout le carfour est plein De ce prompt et bruyant essaim,

Qui tourne , fourmille, bourdonne , Demande qu’est-ce qu’on ordonne ?

Que chante ce papier nouveau?

Est-ce quelque chose de beau ?

Ce sont les Desseins des Jésuites.

Tant pis, dit-on, craignons les suites.

Mais c’est qu’on vient de les brûler.

Bon ! pour cela, c’est bien parler.

Tous ceux qu’ils pourraient entreprendre, Tous il faudrait les mettre en cendre ; Car leurs desseins ne valent rien.

Hélas! on s’en ressouvient bien.

Oui , vraiment , répondent cent autres; On les connaît ces bons apôtres ,

Ces Jésuites vendeurs de tout.

N’en viendra-t-on jamais à bout?

Toujours ils se font quelque affaire; Mais peut-être, à force d’en faire, Pourraient-ils bien à l’avenir Se faire encor un coup bannir.

Mes Pères, je pourrais poursuivre; Car l’erreur , où le nom du livre Tout d’un coup les avait jetés.

Leur fit dire cent vérités ;

Et ces vérités si vulgaires

Sont pour vous des leçons sincères ,

Qui montrent bien que les effets Répondent mal à vos projets.

Mais avouez , sans rien confondre , Qu’ils ne doivent pas y répondre , Puisque vous et vos beaux esprits Ne répondez point aux écrits ;

Et qu’enfin, pour toute réplique.

Votre puissante politique.

Intriguant beaucoup, parlant peu , Prend plaisir «à les mettre au feu.

Encor, si , de quelque censure , On accompagnait la brûlure:

Ce prétexte , mauvais ou bon , Tiendrait lieu de quelque raison.

Mais quoi ! ces excellens ouvrages, Réglés par des esprits si sages , Bien loin d’étre en rien censurés.

Sont publiquement honorés ;

Chez tous les savans on les loue, Toute l’école les avoue,

On n’y voit rien que d’innocent,

La Sorbonne même y consent;

Et, quoique contre eux on l’irrite, Elle reconnaît leur mérite.

Mais vous, mes Pères, contre tous , Vous seuls, faibles, lâches, jaloux.

Forts seulement dans les intrigues, Savans seulement dans les brigues , Découverts, convaincus, surpris.

Vous jetez au feu les écrits;

Et c’est, à parler sans figure,

La plus étrange procédure,

Et s’il faut marquer vos excès,

La plus folle qui fût jamais.

11 n’est personne qui n’en rie;

Et ceux qui, dans la raillerie,

Ne savent point de meilleurs mots; Vous appellent Pères Fagots.

Ce n’est pas , et la chose est claire , Que vous qui savez vous complaire.

Vous ne pensiez bien, par vos feux, Mériter des noms plus pompeux;

Et peut-être jusqu’à prétendre Au grand nom du grand Alexandre.

Car comme on nous remarque tant Qu’il ne dénoua qu’en coupant,

Et fit ainsi ce beau miracle Qui surprit et trompa l’orâcle ;

Vous, avec un pareil talent.

Vous ne répondez qu’en brûlant.

Et par ces rapports héroïques Vous devenez alexandriques.

Que si vous aimez les grands noms , On vous donnera des plus longs;

Car à vous voir à la fournaise ,

Jetant des livres sur la braise ,

Et les y faisant consumer.

Il est aisé de vous nommer Les théologiens alchimiques Et les directeurs empiriques.

On fera tout cela pour vous.

Mais seulcEpeut apprenez-nous

Si , durant toute votre vie ,

Vous aurez la brûlante envie De dresser un bûcher fatal Aux ouvrages de Port-Royal?

Encor si c’étaient ceux des autres.

Mais eux, qui produisent les vôtres; Eux qui , même avec tant d’égard , Ont fait imprimer Escobard;

Eux qui, dans leurs Provinciales ,

Ces lettres qui n’ont point d’égales , Ont placé dans des jours si beaux "Vos auteurs anciens et nouveaux;

El; vous , pour toute récompense ,

Y ous les brûlez à toute outrance !

Mais quoi ! c’est que ce Port-Royal Fut toujours un écueil fatal,

Où vos plus fameux argonautes,

Ces âmes chez vous les plus hautes , Par un commun et triste sort.

Ont fait enfin naufrage au port.

Ce sont tous ces grands personnages Péris dans ces tristes naufrages ,

Qui, venant s’apparaître à vous ,

Tout froissés et brisés de coups ,

Vous recommandent leur mémoire , Vous pressent de venger leur gloire.

Et vous conjurent à grands cris De jeter au feu tant d’écrits.

Brûlez donc , mettez-les en cendre , Autant que vous en pourrez prendre.

J’y consens, je n’empêche rien; Mais seulement , pour votre bien , Je veux encor un coup vous dire.

Que ce feu ne sert qu’à vous nuire; Qu’il découvre de tous côtés Jusqu’aux moindres infirmités;

Et qu’à la lueur de ses flammes On lit jusqu’au fond de vos âmes. On voit vos haines , vos courroux ,

Y os sentimens les plus jaloux ,

Le secret de vos stratagèmes.

Enfin , pensez-y bien vous-mêmes , On voit tout : mais je ne veux pas Faire ici de nouveaux éclats;

Et si vous m’en croyez, mes Pères, Vous étoufferez ces lumières Qui font qu’il ne se cache rien De tout ce que vous savez bien ,

Et qui sont pour vous plus funèbres Que les plus épaisses ténèbres.

Cet avis , si vous y pensez.

Vous reviendra peut-être assez ; Mais il faut que l’on le médite; Adieu, songez-y; je vous quitte.

Maintenant je reviens à vous , Esprit des esprits le plus doux.

Recevez, je vous en conjure.

Tout cet Onguent pour la brûlure »

Aussi bien vous savez pourquoi 11 ne peut me servir à moi.

Le feu pur et sans artifice Qui m’enflamme à votre service , Jusqu’à ce point s’est allumé,

Qu’il faut que j’en sois consumé.

Je sens bien que s?. ^amme excède; Mais , n’y cherchant point de remède.

J’y trouve un plaisir sans égal,

Et je veux mourir de ce mal.

FIN

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