‹ La dévotion aisée;Chapitre 64 sur 65 · I IO · texte numérisé non relu

I IO

Sans restrictions , et sans modes :

On le croit même aux antipodes,

Où l’illustre Société Y a prêcher cette vérité,

Yérité toujours défendue ,

Et dans toute son étendue,

Par Santarel, et Molina,

Yasquez, Azor, Mariana,

Suarez, Eudemon, Yalence,

Qui l’ont mise dans l’évidence.

Avec Gretzer, Ozorius ,

Bauny, Bellarmin, Lessius;

Et de tous ceux que je vous nomme, Le moindre passe pour grand homme:

Car c’est par là qu'on s’agrandit,

Et qu’on a chez eux du crédit.

Quel mal aussi que le saint Père Possède une puissance entière ,

Et que , par de suprêmes lois ,

Il soit enfin le roi des rois.

Pï’est-ce pas la pure justice Que le corps à l’âme obéisse ;

Et qu’enfin le matériel Soit soumis au spirituel?

Ainsi donc le Pape adorable,

Étant un esprit immuable.

Doit mouvoir par ses divins bras ,

La grande masse des Etats.

Il est juste qu’il soit le maître De tout ce que le ciel fait naître ,

Et qu'il règle comme ses biens Les sceptres des princes chrétiens;

Car comme l’Eglise est leur mère,

De même le Pape est leur père.

Et comme on n'en peut pas douter,

Un père peut déshériter.

Surtout quand ce père est de Rome :

Car enfin l’on sait qu’un simple homme, En vertu du vieux droit romain.

Sur ses fils était souverain ,

Et que la loi des douze tables Rendait ses droits incontestables.

Septième objection.

Ici, comme tous les François,

Avec une commune voix ,

Y ous direz que cette puissance N’est qu’uue odieuse arrogance ,

Et que c’est faussement qu’on croit Qu’un Pape ait ce funeste droit.

Réponse.

Mais votre zèle en vain s'allume.

Car enfin, soit droit, soit coutume, Déjà, quatorze ou quinze fois.

Le pape a déposé des rois.

Jusque là que le roi de France Perd la Navarre à cette chance ,

Et la perd de telle façon Que même il n’en a pas le nom.

Si l’on ne me croit pas , qu’on lise Les nouveaux articles de Pise ;

On verra, dans ce grand traité.

Les bulles de sa Sainteté,

Où le Roi , de par la tiare ,

N’est point nommé roi de Navarre.

Huitième objection.

Tci vous redoublez vos cris.

Avec tous les Français surpris.

Quel désordre! quelle injustice!

Quelle épouvantable police !

Ah! nous ne l’eussions jamais cru; Mais l’apôtre l’a bien prévu :

Et c’est dans cette prévoyance Qu’un jour Rome aurait l’insolence De former des projets si vains.

Qu’il en écrivit aux Romains ,

- Et fit cette épître sacrée

Qui , par le ciel même inspirée , Leur déclare à tons que les Rois De Dieu seul reçoivent des lois.

Mais la Compagnie au contraire Écrit d’un autre caractère ,

Que le Pape tient dans ses mains.

Tous les Etats des Souverains ,

Et soutient d’un effort terrible Qu’enfin le Pape est infaillible.

Parle-t-il, dès le même instant, La Société qui l’entend ,

Crie , ô ciel ! ô terre ! 6 miracle !

Et dit partout que c’est l’oracle.

Comme aussi, dans le sens commun.

On peut dire que c’en est un ;

Au moins ce qu’on en voit paraître Est assez ambigu pour l’être;

Et l’on ne l’entend guère plus Que ces vieux oracles reclus.

Qui, d’une caverne profonde.

Ont long-temps abusé le monde,

Et dont les mots toujours douteux.

Au lieu d’un sens, en avaient deux.

Il est des bulles politiques Qui sont encor bien plus mystiques,

Et dont les mots embarrassans ,

N’ont pas seulement pour deux sens.

N’èn a-t-on pas vu de certaines Enfermer des sens à douzaines?

Et le moindre théologien N’a-t-il pas cru trouver le sien ,

Dans cette bulle qui fulmine i Contre un sens qu’il faut qu’on devine? Après tout, un esprit bien sûr Affecterait-il d’être obscur?

Et de quoi sert d’être infaillible ,

Si l’on n’est pas intelligible?

Que si l’infaillibilité

Dans l’espoir du Pape eût été.

N’eût-il pas, en termes sincères,

Fait réponse aux prélats ses frères?

Mais il vit, s’étant consulté.

Que son infaillibilité Ne pouvait être en assurance Qu’au milieu d’un profond silence ;

Ainsi , pour ne se tromper pas ,

Il n’écrivit point aux prélats.

Réponse.

Certes, ceux dont le cœur s’emporte A s’expliquer de cette sorte ,

S’exposent bien imprudemment A tomber dans l’embrasement.

Je le dis , ce n’est point pour feindre ;

Mais quiconque voudra l’éteindre ,

Doit croire que sa Sainteté Est dans l’infaillibilité.

La chose d’ailleurs est très sûre :

Car, encor que par la nature Chaque homme puisse bien sentir Que l’homme est sujet à mentir;

Il est pourtant clair , et l’on prouve.

Que ce grand défaut ne se trouve Que dans les hommes du commun;

Mais le Pape n’en est pas un: [

Et dans lui la vertu rassemble,

Homme , Docteur , et Pape ensemble. [ Comme Homme, il peut être menteur; ' Il ment aussi comme Docteur:

Mais quand il parle comme Pape ,

Jamais rien de douteux n’échappe i

Tout ce qu’il prononce est certain , Et l’on doit en lever la main,

Afin par là de se défendre De tomber tristement en cendre.

Neuvième objection.

Vous riez bien de tout cela;

Et je crois vous ouïr déjà Faire cette prompte réplique :

O ciel ! que le Pape est mystique!

Que j’admire les nouveaux traits Qui sortent de ces trois endroits !

Une tête sous trois couronnes !

Un homme seul en trois personnes !

Cérte , une telle trinité Est une adroite nouveauté !

Et , par ce moyen si plausible,

Tout Chrétien devient infaillible.

Car enfin , tant qu’il fera bien ,

On dira qu’il fait en Chrétien ;

Et s’il va contre l’Évangile ,

La réponse est toute facile :

On dira que, dans ce faux pas,

En Chrétien il n’agissait pas.

Qui ne voit que ce beau problème Tombe et se détruit de soi-même !

Annat aussi veut que le Roi Le soutienne par une loi ;

Il veut que ce prince invincible Déclare le Pape infaillible ;

Et c’est afin de l’y porter Qu’il tache de l’épouvanter Par ce fantôme ridicule ,

Qu’un Pape a fait dans une bulle.

Mais certe , un fantôme si vain Ne peut alarmer qu’un Romain ;

Et pour le monarque de France,

Dont la glorieuse vaillance Vient de triompher tant de fois ,

Il faut de plus nobles emplois.

Peut-on croire qu’un Roi si juste, Toujours vainqueur, toujours auguste Détruise ses propres bienfaits,

Et qu’ayant pour nous fait la paix.

Lui-même il puisse la défaire Pour un sujet imaginaire?

Connaissons mieux dans ses travaux Louis, le plus grand des héros;

C’est lui qui, tout couvert de gloire , Marche de victoire en victoire ;

C’est lui que l’univers a vu ,

Après avoir toujours vaincu Avec une valeur extrême ,

Vaincre encor cette valeur même,

Et plus triomphant que jamais La réduire à donner la paix.

Certes , la suite légitime De cette vertu magnanime,

Ce n’est pas , comme Annat a cru ,

Le Formulaire prétendu.

Mais ce qu’il faut que l’on attende D’une âme si haute et si grande ,

Ce qui peut occuper un cœur Jusqu’ici tant de fois vainqueur ,

C’est la juste et sainte entreprise De rompre les fers de l’Eglise , D’abattre ce trône où l’erreur Commande avec tant de fureur , D’enterrer ces hautes mosquées Qu’un culte impie a fabriquées ,

Et là , délivrant les saints lieux ,

Et vengeant la terre et les cieux, Cueillir ces palmes immortelles ,

Et ces couronnes éternelles

Qui, changeant le sort des humains ,

Des grands héros font de grands saints.

Réponse.

Ce discours sans doute est très sage ; Et j’attends beaucoup d’un présage Fondé sur les heureux exploits Du plus vaillant de tous les rois.

Que si , pour éviter l’injure D’une dévorante brûlure ,

Il fallait nécessairement Former un autre sentiment;

S’il fallait obscurcir sa gloire ,

La plus brillante de l’histoire;

S’il fallait nier ces hauts faits ,

Aussi vastes que nos souhaits;

S’il fallait ne pas reconnaître Qu’il est seul et souverain maître :

Certes, ce remède fatal Serait pire encor que le mal ;

Et si l’on doit parler sans feindre ,

Il n’est point de mal plus à craindre.

Oui, c’est comme il faut s’énoncer, Et je ne puis plus me forcer;

C’est assez faire le Jésuite ,

C’est meme trop , et je le quitte.

Bon Dieu ! quel horrible tourment De parler jésuitiquement!

Que la raison souffre de peine De raisonner à la romaine ,

De faire des contes si sots ,

De chercher tant d’étranges mots , De mettre tant de faste en montre !

C’en est fait, je proteste contre.

J’y renonce , et mon cœur souscrit A tout ce que vous avez dit.

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