VI. HÉVISIO.N UE l'oFFICK DU COEUR DE MARIE
Institution d'une fête spéciale en l'honneur du Coeur de Jésus. — Remaniement de l'oftice du Cœur de Marie. — Caractères principaux de ionice du I*. Eudes. — Sa beauté.
« Quoique jusqu'ici nous n'ayons pas célébré une fête propre etparticulièrc du Cœur adorable de Jésus, dit le P. Eudes dans sa circulaire de 1672, nous n'avonspourtant jamais eu l'intention de séparer deux choses que Dieu a unies si étroitement ensemble, comme sont le Cœur très auguste du Fils de Dieu et celui de sa bénite Mère ; au contraire, noire dessein a toujours été, dès les commencements de notre Congrégation, de regardci- et honorer ces deux aimables cœurs comme un même cœur en unité d'esprit, de sentimentetd'affection, ainsi qu'il appa-
i. Dans une note marginale, le P. Nicquel ajoute : « Cet office et ccUe mfsse so/tl imjiriuLrs à Caen l'an 1650. » Dans le Cœur admirable, 1. 7, ch. 3, lo 1*. Eudes range le P. Nicquet parmi Je.'; npôtres de la déxolion au Coeur de Marie.
vaît manifestement en la salutation que nous disons tous les jours au divin Cœur de Jésus et de Marie, comme aussi en l'oraison et en plusieurs endroits de l'office et de la messe que nous célébrons en la fête du Cœur sacré de la même Vierge (1). »
Cependant, vers 1660, le Bienheureux crut le moment venu de rendre au Cœur de Jésus un culte « particulier » et d'établircn son honneur uneféte solennelle comme celle qu'il célébrait en l'honneur du Cœur de Marie. Il se mit donc à composer un office et une messe (2), et après les avoir fuit approuver parles évêques compétents, il les adressa le 29 juillet 1672 à toutes les maisons de sa Congrégation en leur prescrivant de célébrer la fêle du Cœur de Jésus, le 20 octobre, sous le rite double de première classe avec octave.
L'établissement de cette fête permit au Bienheureux de reviser son office du Cœur de Marie.
Ce n'était pas la première fois qu'il le retouchait, comme on peut le voir en comparant les éditions successives (3) ; mais les changements qu'il y avait
i. Œuvres awiplètes, X, p. 459 sq.
2. On a dit que le P. Eudes avait composé son oftice du Cœur de Jésus dès 16ij9. i'.elte assertion ne repose que sur une copie manifestement fautive de la Vie du P. Eudes parie I^. de Montigny, Jésuite. Ce n'est qu'en 1669, ou peut-ôtre à la fin de li'6S, que le Bienheureux mit la main à l'office en question. Cf. ŒJluvres complètes, XI, p. 174. note 2.
3. L'office du Cœur de Marie eut du vivant P. Eudes au moins huit éditions. On le trouve en efï'et dans les trois éditions du livre de la Dévotion au Cœur de Marie publiées par le Bienheureux on 1648, 16o0, 1663 et dans celle qui parut fi Dijon on 1654. par les soins du chanoine Gontier. On le trouve également dans les trois éditions des Offices du Bienheureux (1652, 1668,
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introdiiils juiquf là étaient, en somme, d'importance secondaire. Quelques-uns même étaient d'ordre purement littéraire. A ce point de vue, c'étaient surtout les hymr>es qu il avait remaniées. Après avoir corrigé à plusieurs reprises les hymnes primitives, il l( s avait remplacées en 1G63 par des hymnes uou\ elles d'une allure plus majestueuse et d'une facture plus savante.
Les changements que l'on remarque dans l'office de 1672 sont beaucoup plus importants, parce qu'ils portent sur le fond même de l'œuvre.
Jusqu'à cette époque, nous venons de le voir, le Bienheureux ne célébrait point de fête spéciale en l'honneur du Cœur de Jésus, mais dans la fête du Cœur de ^larie il associait le Cœur du Fils aux hommages qu'il rendait à celui de la Mère. L'office primitif avait donc un double objet. Il visait à la fois, d'une manière immédiate, le Cœur de Jésus et celui de Marie. La place principale, il est vrai, était réservée au Cœur de Marie ; mais les leçons du 2' nocturne pour le jour de la fêteet pour le second jour de l'octave avaient pour objet le Cœur de Jésus. Elles étaient empruntées au traité de la Vigne mystique de saint Bonavcnture et roulaient sur la blessure faite
\Gli). Enfin, le 1'. Kutlcs l'édita à pari avec loflire du Cœur de Jésus en t67G. Au cours fin xviii« siècle, il a élé souvent réédité à Cnen, k l.yon. h Paris et peut-être ailleurs. Mais, soit du vivant du fJieribeurcux, soit après sa mort, il parut toujours xans nom d'axilpur. C'est ce qui explique pouniuoi, malgré la ^'rande diffusion de cet olTîce, le nom et laposlolal de l'auteur sont restés peu connus. IJans les Œtivres coniplèles. nous avons reproduit le texte détinitif de l'olTice du Cœur de Marie et mis en noie relui dos anciennes éditions.
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au Cœur du divin Maître par le soldai romain. Le P. Eudes, d'ailleurs, observait en manchette dans ses premières éditions que le Cœur de Jésus et le Cœur de Marie ne font qu'un, et c'est ce qu'exprimaient admirablement ces paroles de saint Bonavenlureque le Bienheureux mettait sur les lèvres de la Sainte Vierge : Ego cam Jesu cor nnum habeo.
Certaines strophes des hymnes avaient également pour objet le Cœur de Jésus en même temps que le Cœur de Marie ; celles-ci, par exemple, que nous empruntons, les deux premières à l'hymne des matines, la h'oisième à l'hymne des laudes :
Cordis Nati, Cordis Matris UnHatem mirabilein \ Veneraniur cœlico/œ,
Laudant quoque Lerrigenx
Amor Nali, amor Matris Corda nostra Cordi suo Invlcemque nexu sacro Charilalls consocienl.
0 Cordis Filii et Matris Dilectl, Natum et Matretn Et lingiia vestra pcrsonet.
Et vita vestra pncdicet.
La doxologie des hymnes s'adressait également au Cœur de Jésus :
Fili Dei, splendor Patris, Per Cor sacrum tuse Matris, Jn Corde nostro Cor tuum ]'irat, regnet in œtermun.
Déjà en 1U52, le P. Eudes avait choisi pour le jour de la fête des leçons tirées d un sermon de saint Bernardin de Sienne qui avaient pour objet le Coeur de Marie, et renvoyé celles de saint Bonaventure, qui visaient le Cœur de Jésus, au deuxiènne et au troisième jours de loctavc. En 1672, il les ?upprima complètement et les réserva pour l'office (lu Cœur de Jésus.
Les hymnes furent modifiées dans le même sens. Les passages qui avaient pour objet direct le Cœur de Jésus furent supprimés, y compris la doxolof^ie, et rofficc devint ainsi dans toutes ses parties l'olTice propre du Cœur de Marie, bien qu'on y trouve encore ça et là quelques passages qui visent à la fois le Cœur du Fils et celui de la Mèic.
Malgré ces remaniements, s'il y a quelque chose qui frappe dans l'oCDce du P. Eudes, c'est la place considérable qu'y occupe Notre- Seigneur. Bien qu'il n'en soit point l'objet immédiat, on peut diie qu'il le remplit tout entier.
Cela tient à l'idée que le Bienheureux se faisait de la vie chrétienne. Il l'envisageait, d'ordinaire, comme la n ic et le règne de Jésus dans les âmes, et conformément à cette conception, ce qui le charmait cl ce qu'il honorait dans les saints, c'était la personne adorable de Notre-Scigneur, qui est, avec le Père et le Saint-Esprit, le principe et le terme de tout ce qu'il y a en eux de vie surnaturelle.
Le Bienheureux appliqufdt ce principe à la dévotion à la Très Sainte Vierge. Le culte qu'il avait pour clic s'élevait jusqu'à son divin Fils et par lui
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jusqu'à l'adorable Trinité. C'est à ce point de vue qu'il faut se placer pour comprendre son olïice du Cœur de Marie.
Si, en effet, le Cœur de Marie est l'oLjet immédiat que chante le P. Eudes, il se plaît à l'envisager dans ses rapports avec Jésus qui le remplit de sa vie, le revêt de ses perfections et de ses vertus, l'embrase de son amour et y trouve en retour l'amour le plus pur, le plus ardent, le plus tendre qu'il puisse recevoir d'une pure créature. Jésus régnant dans le Cœur de sa divine Mère, voilà, ce semble, l'idée dominante de l'office du Bienheureux, le thème ravissant sur lequel il ne se lasse pas de revenir. Invitatoire, antiennes, hymnes, capitules, leçons, répons, versets, toutes les parties de l'oflîce sont remplies de celte grande pensée.
La perfection du règne de Jésus dans le Cœur de Marie tient à la fois à la surabondance de grâce dont la Sainte Vierge a été comblée et à l'admirable fidélité qu'elle a apportée à y correspondre.
Les trois personnes de la Sainte Trinité se sont plu en effet à enrichir le Cœur de Marie. Le Père y a établi le règne de son amour, afin de préparer la Sainte Vierge à enfanter dans le temps celui qu'il engendre de toute éternité. Le Fils lui a donné son esprit et son Cœur, atin de la faire vivre de sa vie et de l'associer à ses mystères et à son œuvre rédenip Irice. Le Saint-Esprit a répandu dans son Cœur la plénitude de toutes les grâces, et surtout il l'a embrasé des ardeurs de la divine charité.
De son côté, dès l'aurore de sa vie, la Sainte Vierge
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s'est donnée à Dieu de loul son Cœur, elle l'a aime avec toule la perfection dont elle était capable, elic a mis sa joie à accomplir en toutes choses sa divine volonté et à faire généreusement tous les sacrifices <iu'il lui demandait, y compris celui de son divin Fils qu'elle a sacrifié bien souvent dans son Cœur avant de s'associer à l'immolation du Calvaire. C'est ainsi que le Cœur de Marie est devenu un océan de grîîce. le trône de toutes les vertus, l'empire ûe la divine Volonté, le véritable autel des holocaustes, le modèle elle trésor des chrétiens, la joie de Jésus et le paradis de délices des tiois personnes de l'auguste Trinité. C'est ainsi que la Sainte Vierge a conçu et porté Jésus dans son Cœur avant de le porter dans son sein et qu'elle a mérité de rcafanter dans le cœur des fidèles. En célébrant ces mciveilles, le P. Eudes, on le voit, a chanté toutes les grandeurs <luCœur de Maiie, et aussi toutes ses vertus, toutes ses joies et toutes ses douleurs.
Les Pères et les mystiques du moyen âge les avaient célébrées avant lui. Le Bienheureux s'est largement inspiré de leurs écrits et il a réussi à faire entrer dans sa messe et dans son office du Cœur de Marie ce qu'ils ont écrit de plus beau sur ce sujet. On y retrouve en beaucoup d'endroits les vues si profondes et si belles de saint Léon, de saint Augustin, de saint Bonaventure, de saint Bernardin de Sienne, <Je sainte Brigitte, de saint Laurent Justinien, de Gerson et de saint François de Sales. Son ofilce est vraiment l'écho fidèle de la tradition tout entière, et «ela encore contribue grandement à en faire une
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œuvre dune originalité remarquable et à lui donner un charme tout particulier.
Tous les auteurs qui ont étudié la messe etroflice du Cœur de Marie se sont plu à en faire l'éloge : ils sont unanimes à en célébrer l'exquise piété,
« L'oiTice qui a clé composé pour chanter les louanges du Cœur de Marie, dit Mgr de llardiviliers dans l'approbation qu'il délivra au P. Eudes, remplit les langues des fidèles du miel et du lait de la Sainte Epouse et le cœur de la tendresse des plus saintes affections. Aussi est-ce un recueil et comme une empreinte de toutes les suavités que les saintes Lettres et les sain '.s Pères en ont laissé à lEglise. «
« L'on peut dire avec vérité, ajoute M Boudon, que c'est un des offices des plus dévots que nous ayons et qu'il semble que la Sainte Vierge en ait inspiré la douceur. 11 est bien difficile de le lire avec attention sans avoir le cœur saintementattendii(l). »
« On n'y respire, écrivait au XYlll»^ siècle un auteur italien en parlant des offices du P. Eudes en l'honneur des Sacrés Cœurs de Jésus et de Marie, on n'y respire que la plus suave dévotion, et, en les lisant, il est facile de conclure que le P. Eudes, pour les composer, s'est encore plus inspiré des sentiments de son cœur que des lumières de son esprit. Dans toutes leurs parties, ils ne contiennent en effet que l'expression de la plus tendre piété (2). »