‹ La dévotion au Sacré-Cœur de Jésus (volume 2)Chapitre 125 sur 215 · Audi fîlia, c. 78, p. 6S-l-tiv · texte numérisé non relu

Audi fîlia, c. 78, p. 6S-l-tiv

dans son cœur et dans les secrets de sa divinité *. » Il dit ailleurs, à propos de la plaie du côté :« Ouvrez-moi, Seigneur, ouvrez-moi cette porte, recevez mon cœur dans cette délicieuse demeure et donnez-moi par elle libre passage jusqu'au plus intime de votre sacré cœur ! Que je me désaltère à cette source délectable, que je me purifie dans cette eau sainte, que je m'enivre de ce précieux nectar ! Laissez mon âme s'endormir dans votre cœur divin; et la j'oublierai tous les vains soucis du monde 2. a

C'est la même voie que sainte Thérèse (1525- 1582) indiquait à l'évêque d'Osma, en lui traçant, sur sa demande, une méthode d'oraison. « La plaie de son côté, par laquelle il nous laisse voir son cœur à découvert, vous révélera l'indicible tendresse d'amour qu'il nous a marquée, lorsqu'il a voulu que cette plaie sacrée fût notre nid et notre asile, et qu'elle nous servît de porte pour entrer dans l'arche au temps des tentations et des tribulations. Vous le supplierez, que, comme il a voulu que son côté fût ouvert pour preuve de l'amour qu'il nous portait, il fasse par sa bonté que le nôtre s'ouvre à son tour, que nous lui découvrions nos misères et

1. Addition au Mémorial, 2e traité. Avant-propcs, c. 1. Œuvres spirituelles traduites par M. Girard, Paris 1679, p. 916. Dans Franciosi, col. 325. La traduction de M. Bareille éveille moins nettement l'idée du cœur symbole ; mais le sens est le même. Œuvres complètes, Paris 1863, t. 13, p. 196.

2. Traité de V Oraison, lre partie, c. 2. Méditation pour le Samedi. Dans Franciosi, col. 325-326. Nous avons déjà remarqué la presque identité de ce passage avec celui de saint Pierre d'Alcantara, ibid. col. 309. Mais saint Pierre d'Alcantara s'arrête moins au cœur Ici encore la traduction Bareille est moins expressive, mais elle dit la même chose. Œuvres cornplètes, t. 11, p. 83

que nous lui en demandions avec succès le remède l. » La même sainte a exprimé dans un petit poème exquis, l'une des grandes vérités de la vie surnaturelle, notre demeure en Dieu et la demeure de Dieu en nous par l'amour, sous forme de présence réciproque dans le cœur. La pensée du cœur matériel de Jésus est peu marquée dans la pièce. Je crois pourtant qu'elle y est : « L'amour a pu de telle sorte, âme, en moi tracer ton portrait, que le peintre le plus habile ne saurait avec semblable maîtrise produire une image pareille. C'est mon amour qui t'a formée, belle à ravir, et, ainsi peinte dans mon cœur, si tu te perdais, ma bien-aimée, âme il faut te chercher en moi. Je sais que tu te trouverais retracée en mon cœur, et reproduite si au vif que, si tu te voyais, tu te réjouirais en te voyant si bien peinte 2. »

Mêmes idées et mêmes expériences mystiques chez saint Alphonse Kodriguez (1531-1617), humble coadjuteur de la Compagnie de Jésus, quand il explique « comment l'âme habite par vive contemplation dans le cœur de Jésus, et comment Jésus, pour le grand amour qu'il lui porte, la met dans son cœur. » Il montre l'âme pieuse lisant sur la sainte face de Jésus les douleurs de son cœur

1. Lettres, traduction Bouix, t. 3, p. 336. Cité par Franciosi, col. 321-322. Même pensée, à peu près, dans saint Jean d'Alcan tara, Traité de VOraison, lre partie, c. 4, pour le samedi. Dans Migne, Œuvres de sainte Thérèse... t. 3, p. 332. Texte dans Franciosi, col. 309. Mçme idée dans le P. Bernard d'Osimo, Méditations sur la Passion du Christ. Avant-propos, p. 3. et suiv. Cité par le P. Henri de Grèzes, p. 185-186.

2. Voir Histoire de sainte Thérèse d'après les Bollandistes, t. 2, p. 507. Paris, 1886. Sur le sens précis de la pièce et sa vérité profonde, voir Nature et surnaturel, 4e édition, Paris, 1911, Préface, p. xix et suiv.

et de son âme, et par la compassion buvant à la source d'où elles jaillissent « qui est le cœur du Christ. » « Alors le Christ la conduit lui-même jusqu'au dedans même de son cœur ; et elle, une fois dans ce cœur, dans cet océan de tribulations et d'angoisses... lui tient compagnie... Et comme ce saint cœur est un feu d'amour, elle reste là s 'embrasant tout entière en feu d'amour, et les ardeurs que Jésus lui communique sont si vives qu'il la transforme en lui-même, à peu près comme fait au fer le feu matériel, quand il est grand : il l'embrase au point que le fer paraît du feu. Ainsi plongée tout entière dans cette retraite du cœur de Jésus, elle y jouit de ce que ce doux Sauveur, qui l'aime tant lui communique de lui-même, en la revêtant des pieds à la tête de ses grandes douleurs et souffrances. * »

Le P. Louis du Pont nous montre de même le P. Balthasar Alvarez (1533-1580), « entrant d'abord dans les secrets du cœur du Dieu fait homme, montant ensuite pour s'enfoncer dans les mystères du Dieu qui est trois en personnes et un en essence 2. »

1. De la union y transi or macion del aima en Cristo, c. 7, dans les Obras espirituales del B. Alonso Rodriguez... ordenadas y publicadas por el P. Jaime Nonell, t. 2, p. 140-141, Barcelone, 1886. Traduction française de toute la page, un peu plus libre mais exacte en somme, dans Letierce, t. 1, p. 52-53. L'opuscule entier a été traduit par le P. de Bénazé, Union et transformation de rame en Jésus-Christ suivie de l'explication des demandes du Pater. Nouvelle édition. Paris-Lille, 1907. Le c. vil, ici visé, est à la p. 65 et suivantes. Il y a des choses analogues dans la 10e méditation du saint sur la Passion, Obras, t. 1, p. 373, et dans les considérations qui suivent, intitulées : « De quelques manières d'union et de transformation de l'âme en Jésus- Christ, lui demeurant en elle, et elle dans le cœur du Christ.» Obras, t. 1, p. 374-376.

2. Vie du P. Balthasar Alvarez, traduction Bouix, p. 24 ; cité par Franciosi, col. 321.

Avant de quitter l'Espagne, signalons encore le ras de deux mystiques, que l'on montre en rapports intimes avec le Sacré-Cœur au xvr8 siècle. D'abord Anne Ponce de Léon, comtesse de Feria, puis, sous le nom de sœur Anne de la Croix, Clarisse au couvent de Montilla, Se ville. C'est a elle que Louis de Grenade a dédié le Supplément au Mémorial. Elle raconte elle-même que Notre-Seigneur lui fit entendre un jour comment elle devait regarder son cœur comme son unique bien, mettre en lui toute sa confiance, tout recevoir comme venant de ce cœur très aimant. Une autre fois, il lui apparut, et lui montra son cœur blessé en lui disant : « C'est mon amour pour toi qui m'a ainsi blessé. En retour, je désire que tu te livres toute à moi *. »

Sancha de Carillo vit un jour le cœur de Jésus si brûlant d'un excès d'amour pour les hommes, que celui-là même ne le saurait comprendre qui entre dans ce cœur et qui voit cet amour. Du centre de la poitrine du Christ sortaient des rayons d'amour qui arrivaient aux hommes, à tous et à chacun, passés, présents et futurs 2.

En Italie, nous trouvons également la mention du Sacré-Cœur chez les mystiques du temps.

La V. Mère Claire-Marie de la Passion, Victoire Colonna, fondatrice des Carmélites de Regina caeli, à Rome (|1575), raconte que son âme fut attirée un jour « avec une force délicieuse dans le

1. P. Martinez de Roa, s. j. Vida maravillosa de D. Anna Ponce de Léon, 1. 1, c. 7, et 1. 2, c. 2 ; d'après les PP. Martorell et Castellâ, Thèses de cultu S. Cordis Jesu, editio 3a, Barcelone, 1880, p. 24.

2. P. Martinez de Roa, s. j. Vida y maravillosas virtudes de D. Sancha de Carillo, 1 2, c. 1 2 ; d'après les mêmes, ibid

sacré côté de Jésus-Christ et jusque dans son cœur... Je comprenais, dit-elle, que ce cœur divin était plein d'amour, mais d'un amour si pur, que je n'ai pas de paroles pour l'exprimer... Je voyais mon âme comme plongée dans ce cœur... Et me sentant ainsi dans le cœur de Jésus-Christ, je connaissais avec clarté, avec efficacité, et avec une joie inexplicable, que ce lieu, c'est-à-dire la poitrine et le cœur de Jésus, était un lieu très éminent l. »

La vie de sainte Catherine de Ricci (1522-1590) nous offre, à côté de plusieurs traits de dévotion à la plaie du côté, où la pensée du cœur, sans être absente, n'est pas directement exprimée, une sorte d'échange des cœurs, comme pour sainte Catherine de Sienne, mais où le réalisme du symbole s'efface beaucoup plus devant la réalité symbolisée. Dans une de ses extases, elle vit la sainte Vierge qui la prenait par la main et l'amenait à son divin Fils : « O mon Fils, dit-elle, voici que je vous présente notre très chère vierge Catherine, qui sollicite de votre tendresse la grâce de changer son cœur de chair en un cœur tout céleste, afin qu'elle soit plus digne de vous, en prenant un cœur semblable au vôtre. — O ma chère Mère, répondit Jésus, vous ai-je jamais refusé quelque chose, et votre cœur n'est-il pas le chemin naturel qui mène à mon cœur ? Il sera fait comme vous avez demandé. Et vous, ma très chère fille Catherine, sou venez- vous que dès cet instant vous ne vous appartenez plus, et que vous êtes toute à moi ; car voici que je purifie votre cœur de toute affection qui n'est pas

1. Vie publiée à Rome en 1681, 1. 2, c. 9. Cité par Galliffet, 1. 3, c. 3, p. 198.

i mienne, et que je le remplis de mon seul amour. » ïbtre-Seigneur alors toucha de sa main divine le ôté gauche de la sainte et mit en elle un cœur ouveau... Quand elle sentit ce cœur battre dans a poitrine, elle sortit de son extase en disant : Ce 'est plus moi qui vis, c'est Jésus qui vit en moi l.

Sainte Madeleine de Pazzi (1566-1607) reçut n jour de Notre-Seigneur la promesse qu'il lui onnerait son cœur, et elle priait ses saints favoris e l'aider à le recevoir. Elle disait aussi à Notreeigneur avec une profonde humilité : o O mon ésus, que personne, je vous en prie, ne sache que ous me donnez votre cœur. » Alors enflammée .'amour, elle se fondait de douceur, et ouvrant les ras, se dressant vers son Époux, elle reçut son œur. Et après cette faveur inestimable , elle oignit les bras sur sa poitrine, en forme de croix, omme pour le serrer dans son propre cœur 2.

C'est elle aussi qui a dit de saint Louis de Gonague ce beau mot si souvent répété : « Oh ! comme l a aimé sur terre ! . . . Il lançait des flèches au cœur lu Verbe... Maintenant qu'il est au ciel, ces flèches eposent dans son cœur, car maintenant il com- >rend et il jouit des actes d'amour et d'union... /uxquels il s'exerçait 3. » Je ne saurais dire si la >ensée du Sacré-Cœur est là exprimée. Mais le hoix même de l'expression montre comment les ormules les plus expressives de la vie chrétienne encontrent naturellement celles de notre dévotion.

1. Voir Messager du S. C, février 1862. t. 1, p. 282. Dans iranciosi, col. 328.

2. Vie, par le P.Vincent Puccini, 2e partie, c. 5, n. 200-204; icta sanctorum t. 19, maii 6, ad diem 25, p. 229-230. Dans l'raneiosi, col. 345-346.

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