Lettres inédites, lettre m, p
cette dévotion est agréable à Jésus-Christ, il n'est pas un chrétien, pour peu d'amour qu'il ait pour cet^aimable Sauveur, qui ne la pratiquât d'abord. Faites eu sorte surtout que les personnes religieuses l'embrassent ; car elles en retireront tant de secours qu'il ne faudrait point d'autre moyen pour rétablir la première ferveur et la plus exacte régularité dans les Communautés les moins bien réglées, et pour porter au comble de la perfection celles qui vivent dans la plus exacte régularité.
» Pour les personnes séculières, elles trouveront par le moyen de cette aimable dévotion tous les secours nécessaires à leur état, c'est-à-dire, la paix dans leurs familles, le soulagement dans leurs travaux, les bénédictions du ciel dans toutes leurs entreprises, la consolation dans leurs misères ; et c'est proprement dans ce sacré Cœur qu'elles trouveront leur refuge pendant toute leur vie, et principalement à l'heure de la mort. Ah ! qu'il est doux de mourir après avoir eu une tendre et constante dévotion au Cœur de celui qui doit nous juger !
» Mon divin Maître m'a fait connaître que ceux qui travaillent au salut des âmes, travailleront avec succès et sauront l'art de toucher les cœurs les plus endurcis, s'ils ont une tendre dévotion à son sacré Cœur, et s'ils travaillent à l'inspirer et à l'établir partout.
» Enfin, il est visible qu'il n'est personne au monde qui ne ressentît toute sorte de secouis du oiel, s'il avait pour Jésus-Christ un amour véritablement reconnaissant, tel qu'est celui qu'on lui témoigne par la dévotion à son sacré Cœur K »
1. Le texte est emprunté à Croiset Abrégé, p. 57. Cf. Lettre cxxxn (cxxxiv), t. n, p. 285 (334) ; Contemporaines, t. i, p. 289 (317). Il y a, entre les divers textes, quelques variantes d'expression. Voir chapitre i, p. 16.
La grande promesse K
Texte. Sens. Portée. Caractère unique.
Reste une promesse que nous n'avons pas rencontrée encore sous la plume de la Bienheureuse, « la grande promesse. » On en parle peu dans les premiers traités sur le Sacré-Cœur 2 : ce n'est qu'en ces derniers temps qu'elle a spécialement attiré l'attention des théologiens. Il semblerait qu'on ait eu peur d'en parler, soit pour ne pas donner prise aux adversaires, soit pour ne pas encourager une sécurité présomptueuse. Elle est scandaleuse, en effet, pour qui ne croit pas à l'amour ; mais ceux-là la comprennent qui ont
1. Voir : A. Harnon : Le texte de la grande promesse du Sacré- Cœur, dans les Etudes, 20 juin 1903, t. xcv, p. 854 ; X. M. Le Bachelet, La grande promesse du Sacré-Cœur, ibid., 5 août 1901, t. lxxxviii, p. 385, avec bibliographie ; A. Vermeersch, La grande promesse du Sacré-Cœur, Paris 1903 (dans Pratique et Doctrine de la Dévotion au Sacré-Cœur de Jésus (Tournai), 2e partie, c. 3, p. 555-594) ; A. Boudinhon, Les neuf premiers vendredis, dans la [Revue du clergé, 1903,t. xxxvi, p. 113 ; R. de La Bégassière, article Cœur de Jésus, x, dans le Dictionnaire apologétique Jaugey-d'Alès, t. i, col. 582-583, Paris, 1909. Tout récemment, le R. P. Dominique Galeazzi, s. j. a consacré à la question un volume considérable, De praecipuo e prornissis SS. Cordis Jesu, seu de novem communionibus. Dissertatio historien et theologica. Rome, 1910, 237 pages in-12. Cf. Etudes, 5 janvier 1911, t. 126, p. 108-110 (article du R. P. Le Bachelet, qui, je pense, ne tient plus les positions qu'il avait prises dans les Etudes, 5 août 1901, t. 88, p. 385, et qui furent attaquées par le R. P. Vermeersch, Etudes, 5 juin 1903, t. 95, p. 593 ; la doctrine du P. Vermeersch est la nôtre).
2. Je ne l'ai vue ni dans Croiset, ni dans Galliffet ; mais Languet en fait mention, et après lui Nicollet.
compris le Sacré-Cœur. Elle se trouve dans une lettre à la Mère de Saumaise, de date incertaine (les éditrices disent : mai 1688). Nous n'en avons pas l'autographe, et la copie a dû subir, suivant l'usage, quelques retouches, d'ailleurs purement grammaticales. Voici le texte édité :
« Un jour de vendredi, pendant la sainte communion, il dit ces paroles à son indigne esclave, si elle ne se trompe : « Je te promets » dans l'excessive miséricorde de mon Cœur, » que son amour tout puissant accordera à tous » ceux qui communieront neuf premiers vendredis )> du mois, tout de suite, la grâce finale de la » pénitence ; ils ne mourront point en sa dis- » grâce, ni sans recevoir leurs sacrements, mon » divin Cœur se rendant leur asile assuré en ce » dernier moment l. »
La promesse est absolue, supposant seulement les communions faites, et bien faites évidemment, suivant les intentions du Sacré-Cœur. Ce qui est promis, ce n'est pas la persévérance dans le bien pendant toute la vie ; ce n'est pas non plus (cela ressort du contexte plus que du texte même) la réception des derniers sacrements, en toute
1. Lettre lxxxii (lxxxiii), t. n, p. 159 (195). Les Contemporaines disent : excès de miséricorde, au lieu de : excessive miséricorde ; les premiers vendredis, neuf mois de suite ; la grâce de la pénitence finale ; quils ne mourront point dans ma disgrâce ; et qu'il se rendra leur asile assuré à cette heure dernière, t. i, p. 291 (318). Différences, on le voit, purement grammaticales. M. A. Hamon a trouvé, dans un mst de Roanne, un texte qui a bien l'air d'être le texte même de la Bienheureuse. Il ne diffère du texte imprimé que par les mots : Et un jour ; il fut dit ces paroles ; des mois de suite ; la grâce de la pénitence finale ; ne mourant point ; se rendant (sans les mots de rappel, mon divin Cœur) ; leur asile assuré. Le texte est donc très sûr.
hypothèse ; c'est la persévérance finale, emportant la pénitence et les derniers sacrements dans la mesure nécessaire. La promesse regarde les pécheurs plus directement que les âmes pieuses, et elle ne fait que préciser, en l'attachant à une pratique déterminée de dévotion au Sacré-Cœur, ce que la Bienheureuse a dit mainte fois en général, que les dévots du Sacré-Cœur ne sauraient périr.
Il y a, dans les écrits de la Bienheureuse, en faveur d'autres pratiques, des promesses qui ont une certaine analogie avec la grande promesse \ Mais toujours il y a des différences. La principale est celle-ci : dans les autres cas, rien ne montre que la grâce soit attachée à une pratique une fois faite. On pourrait faire des remarques semblables à propos des promesses du même genre qu'on pourrait trouver ailleurs, dans sainte Gertrude par exemple. La conclusion sera toujours, si je
1. Voici, d'après les Contemporaines, celles qui s'en rapprochent le plus :
« Un jour de l'Annonciation, Notre-Seigneur me fit connaître que je devais honorer ses abaissements par vingt-quatre Verbum caro, pour honorer les heures qu'il a demeuré dans le flanc virginal de sa sainte Mère, me promettant que ceux qui s'y rendraient fidèles ne mourraient point sans recevoir le fruit de son incarnation par les Saints Sacrements. » Vie et Œuvres, t. i, p. 114(143).
Une autre pratique est recommandée de même. « Il me dit amoureusement qu'il désirait que tous les vendredis, je le vinsse adorer trente-trois fois sur l'arbre de la croix qui est le trône de sa miséricorde, me prosternant humblement à ses pieds et tâchant de me tenir en la disposition où était la sainte Vierge au temps de la passion, offrant tout cela au Père éternel, avec les souffrances de son divin Fils, pour lui demander la conversion des pécheurs endurcis. Pour ceux qui se rendront fidèles à cette pratique, il leur sera favorable à la mort. » Vie et Œuvres, t. i, p. 69 (100).
ne me trompe, que la « grande promesse » est quelque chose d'unique.
Qui ne voit, par ailleurs, qu'il n'y a pas là un encouragement à mal faire, mais une grâce admirable et un grand secours pour bien faire ? Jésus ne dit pas qu'il sauvera ceux qui continueront à pécher ; mais il donnera une grâce puissante pour ne pas pécher, une grâce toute-puissante pour sortir enfin du péché l.
1. Bien entendu, l'assertion de la Bienheureuse n'a pas, ici plus qu'ailleurs, de valeur absolue ; mais elle garantit, vu la sincérité du témoin, l'expérience psychologique d'une sainte âme ; et comme nous avons des raisons solides de croire à la mission surnaturelle de la Bienheureuse, ces mêmes raisons militent pour la réalité de la promesse. L'autorité de l'Eglise n'est pas directement engagée dans la question. Pourtant, du fait qu'elle a béatifié Marguerite -Marie, et que, sans doute, elle la canonisera tôt ou tard ; du fait que l'examen des écrits n'a pas arrêté le procès canonique, et que les autorités ecclésiastiques laissent prêcher la « grande promesse » ; du fait enfin que la sainteté de la Bienheureuse implique pratiquement la réalité de sa mission, on peut induire légitimement : 1° que dans la pensée de l'Eglise, une telle promesse n'a rien de contraire à la foi ni aux mœurs ; 2° qu'il n'est pas imprudent ni téméraire d'y croire, et d'y faire appel pour pousser à la pratique des neuf vendredis. L'objection tirée de la doctrine du Concile de Trente sur l'incertitude du salut ne porte pas, dans le cas présent, non plus que celle qu'il y aurait là un encouragement à pécher. Il n'y a donc pas lieu d'atténuer le sens de la promesse, comme ont fait quelques théologiens, qui, en l'expliquant, l'ont presque vidée de son sens.