Senno xxx, n. 1 et 2, P. L., t. clxxxiv, col
en un tout, dont on ne sait presque plus s'il est sensible ou spirituel.
Il en est à peu près de même, ce me semble, d'un texte de Richard de Saint-Victor (f 1173) : il y est beaucoup question du cœur de Jésus, mais il n'est pas sûr que l'auteur ait en vue le cœur de chair. « Si nous regardons le cœur du Christ, rien de plus doux, rien de plus bienveillant... Plus que tout autre, Emmanuel a eu un cœur de chair pour compatir, parce que, pour tout ce qui est bonté affectueuse, il n'y eut jamais rien de plus tendre : Prœ ceteris omnibus Emmanuel cor carneum ad compatiendum habuit, quoniam ad omnem pietatis affectum nihil Mo unquam tenerius fuit l. » Dans un contexte où il serait question du cœur de chair ou du cœur symbolique, il faudrait voir là le Sacré- Cœur. Mais ici c'est le cœur métaphorique qui est en vue, et c'est au sens métaphorique qu'il faut aussi entendre le mot cor carneum. Sans doute, le rapport est étroit du cœur métaphorique au cœur symbolique ; mais, il faut le reconnaître, si l'intime' de Jésus nous est ici présenté, le mot cœur a la force d'une notion, non d'une chose symbole d'autre chose. Quand la dévotion sera éclose, nous pourrons négliger ces distinctions subtiles. Maintenant que nous cherchons curieusement le moment de son éclosion, nous devons y regarder de plus près.
Avec le B. Guerric d'Igny (t vers 1160), le pieux disciple de saint Bernard, nous nous retrouvons certainement devant le cœur de chair : « Béni soit-il, lui qui, pour que je puisse faire mon nid
1. De Emmanuele, 1. n, e. xxi ; Migne t. cxcvi. col. 655 dans Franciosi, col. 159.
dans les trous de la pierre, s'est laissé percer les mains, les pieds et le côté ; qui s'est ouvert tout entier à moi, pour que j'entre dans le lieu du tabernacle admirable, et trouve protection dans le secret de sa tente... Ces trous béants de tant de blessures offrent le pardon aux coupables et versent la grâce aux justes... Fuyez de lui à lui-même... Non seulement à lui, mais en lui ; entrez dans les trous de la pierre..., cachez-vous dans ses mains percées, dans son côté ouvert. Car la blessure au côté du Christ, qu'est-ce autre chose que la porte au flanc de l'arche?... Bon et plein de pitié, il a ouvert son côté pour que le sang de la blessure te vivifie, que la chaleur de son corps te réchauffe, que le souffle de son cœur t'aspire, pour ainsi parler, en t' ouvrant libre passage (spiritus cor dis quasi patenti et libero meatu aspiret) l. » Il semble que Guerric donne au cœur le rôle du poumon. Mais le cœur y est, et comme symbole d'amour. Il y est comme ouvert par la blessure, en rapport étroit avec les autres plaies.
Ainsi s'unissent peu à peu les divers éléments qui font la dévotion au cœur de Jésus, par un passage insensible de la plaie du côté à la plaie du cœur, de l'amour blessant le cœur au cœur blessé qui aime. Pour que se fît le passage, les textes du livre de l'amour, du Cantique (Vulnerasti cor meum ; in faraminibus petrœ. in caverna maceriœ), se sont unis avec ceux du disciple de Fanionr {Apern.it latus ejus) ; le souvenir de l'arche antique, avec sa porte au flanc (ostium in latere arcœ), s'est mêlé à celui de l'arche d'alliance
1. In dominica pahnarum, sermo iv, n, 5, P, £,, t. clxxxv, col. 140.
où Dieu reposait dans le fond du sanctuaire, dans le Saint des Saints ; il s'est mêlé parfois à celui de Moïse faisant jaillir avec sa verge l'eau du rocher. Ainsi enrichi, il est venu se fondre avec le symbolisme que les Pères avaient vu dès les premiers siècles dans l'eau et le sang sortant du côté ouvert de Jésus ; cette eau et ce sang, image des deux principaux sacrements autour desquels se groupaient tous les autres, du baptême et de l'Eucharistie, ont rappelé les eaux vives de la grâce cachées « dans les sources du Sauveur », et jaillissant de la plaie du côté ; ils ont représenté l'Église sortant de ce côté ouvert, comme Eve avait été tirée autrefois du côté d'Adam endormi.
Quand et par qui s'est faite la synthèse de ces divers éléments qui intègrent la dévotion au Sacré- Cœur ? Nous ne saurions le dire ; et il est probable que celui qui l'a faite n'a pas eu conscience d'avoir introduit dans l'Église de Dieu aucune idée nouvelle. Peut-on même dire que c'est un tel qui l'a faite ? Elle s'est faite comme d'elle-même dans la conscience sociale de l'Église, sous l'influence du Saint-Esprit qui vit en elle. Trois choses sont visibles.
Elle s'est faite dans la chaude atmosphère de l'amour. L'âme aimante, méditant sur l'amour de Jésus, a vu dans son cœur le symbole de cet amour, comme Jésus aimant avait voulu dire son dernier mot en ouvrant sa poitrine sacrée pour faire jaillir de son cœur l'eau et le sang, pour ouvrir les chemins de ce divin cœur.
Elle s'est faite en méditant sur la plaie du côté. La dévotion à la plaie du côté a découvert la blessure du cœur, et la dévotion à la plaie du cœur y a
trouvé le symbole du cœur blessé d'amour : la dévotion au Sacré-Cœur est née de ces trouvailles amoureuses.
Xous la voyons faite vers le milieu du xne siècle, aux temps de saint Bernard, dans ces foyers de vie pieuse et contemplative allumés ou ranimés par le souffle ardent de saint Bernard lui-même. Il semble que nous la voyions se faire en ces mêmes temps, dans ce même lieu. Mais il ne paraît pas possible, pour le moment, de préciser davantage.
XII et XIII siècle.
Le culte du Sacré-Cœur : première* traces et développement : saint Bonaventure et la Vigne mystique: sainte Mechtilde, sainte Gertrude. Perspectives d'avenir.
A partir du XIIe siècle, les textes se multiplient, qui nous montrent dans le cœur ouvert de Jésus le refuge des âmes, le trésor des richesses divines, où, comme dira plus tard Marguer ite-Marie « plus on prend, plus il reste à prendre », le symbole expressif de l'amour appelant l'amour. M. Baruteil en a recueilli un bon nombre : de Richard de Saint- Victor, d'Eckbert de Schônau (à qui on attribue maintenant le sermon sur la passion du Christ qu'on trouve souvent attribué soit à saint Anselme l, soit à saint Bernard 2), de Pierre de