CHAPITRE PREMIER
La question est complexe de sa nature. Elle a été compliquée encore par des difficultés de terminologie. Nous laisserons de côté les termes trop techniques et nous essayerons d'étudier Jes notions en elles-mêmes et de les exprimer dons le langage courant. Il faut d'abord, pour s'orienter, se rappeler les différent! sens où nous employons le mot cœur dans le parler de tous les jours.
Sens et emplois d« mot cœur.
Sens matériel, sens symbolique, sens figurés. Métaphore et symbole. Le cœur pour la personne.
Nous l'entendons, avant tout, du cœur de chair, du cœur matériel. Nous le prenons ensuite en un sens figuré, où il n'y a plus, comme directement visé, le coeur matériel, mais quelque chose conçu comme en rapport avec lui : « Cet homme a du
coeur, c'est un grand cœur, c'est un cœur bas. » Que l'idée du cœur matériel ne soit pas absente de ces formules, on le voit par des phrases comme celle-ci, du poète latin :
Nilne salit laeva sub parte mamillae?
eu comme celle-ci, du poète français :
Ah! malheur à celui qui laisse la débauche Planter le premier clou sous sa mamelle gauche!
On le voit par des phrases familières « Vous n'avez donc rien qui batte là dans votre poitrine? Vous avez donc une pierre au lieu de cœur? » Que d'ailleurs, dans tous ces cas, ce n'est pas au cœur matériel que s'attache la pensée, la choie est évidente : la phrase porte un sens d'ordre moral. Quel est ce sens moral et de quelle nature est le rapport conçu entre le cœur matériel et l'idée morale que Ton exprime? La question serait longue à traiter. D'autant que ce sens est complexe et diffère souvent d'une langue à l'autre ; il diffère parfois dans la même langue ; le rapport, confusément perçu, se ressent des idées que l'on se fait de la physiologie du cœur et de son rôle dans l'animal, notamment dans l'homme. Qui ne sait, par exemple, que cordatus homo en latin est plutôt un homme de sens qu'un homme de cœur4,
1. Le mot pectus est, dans bien des cas, celui qui répond le mieux à notre mot cœur. Les Latins l'opposaient quelquefois à cer, comme nous opposons le cœur et la tête. On cite en ce sens le mot à» PlauU, en parlant des femmes : Eam des... eui sapiat
tandis que le mot cœur, en français, répond tantôt à Tidée d'amour, tantôt à celle de courage, tantôt à celle de sentiments nobles, de vie affective intense et profonde? Qui ne sait qu'une physiologie mal renseignée a donné au cœur un rôle, peu défini mais excessif, comme organe de toute notre vie intime?
La dévotion au Sacré-Cœur n'exige pas la solution de toutes ces questions. Quelques notions courantes suffisent pour eu voir l'objet et les fondements; elle-même, telle qu'elle est comprise et pratiquée dans l'Église, nous aidera à choisir, parmi ces notions un peu confuses, celles qui peuvent être utiles pour s'en faire une idée claire et exacte. Dégageons, en attendant, ce que nous montre, après un regard rapide sur les faits, le langage courant.
a) Le mot cœur éveille, comme première idée, celle de l'organe matériel, dont tout le monde a une notion confuse, qu'on représente de la fa<;on convenue qui nous est familière, que nous sentons battre en notre poitrine, et que nous percevons vaguement comme en rapport intime avec notre vie physique, rythmée par le battement du cœur, en rapport aussi avec notre vie intime, affective
peclus ; nam cor non polest, quod nulla habet. Le mot viscera est aussi très usité pour désigner l'amour, le cœur, la tendresse, comme nous disons : avoir des entrailles de père. Ainsi saint Paul dit aux Philippiens : Je vous aime in visceribue Christi, dans les entrailles du Christ, êv <rnXbÎYx>o*; XptcxoO. Ainsi dans le cantique Benedictus : Per viscera mutricordise Dei nostri, ôtà <j7ÙâYxva &ÉOV*.
et morale, dont nous sentons comme un écho dans les états et les battements de ce cœur.
b) Ce cœur matériel, à cause de ce rapport vaguement perçu, est pris couramment comme signe symbolique, comme emblème de cette vie affective et morale que nous y rattachons, que nous y résumons dans nos idées et dans leur expression. Delà la place du cœur dans le langage des signes et des actes. De là l'emploi du mot dans les formules courantes. Ouvrir son cœur, c'est dévoiler ses sentiments intimes ; nous disons que le cœur nous bat fort, pour faire entendre que nous sommes bien émus; donner son cœur à quelqu'un, c'est lui donner son amour.
c) Dans ce langage symbolique, il faut distinguer, comme toujours, le signe, la chose signifiée, la raison de la signifiance. Ici, le signe est le cœur de chair; la chose signifiée, c'est la vie intime, la vie affective et morale, c'est particulièrement L'amour; la raison de la signifiance, c'est le rapport entre le cœur matériel et cette vie intime, cette vie affective et morale, cet amour senti.
Ce langage emblématique est moins analytique que celui des mots; mais il est expressif, clair à qui comprend, rapide et compréhensif. Quand le mot vient s'y joindre, c'est le langage humain par excellence, portant à la fois l'image et l'idée, la chose et la notion.
d) 11 arrive que le symbole se vide parfois de son contenu matériel. On oublie le signe pour ne voir que la chose signifiée. Le mot âme n'apporte
plus à notre esprit, au moins d'une façon consciente et distincte, l'image du souffle par lequel on se Test représentée quand on a désigné par là le principe de notre vie. Et, de même, il peut arriver que le mot cœur ne nous rappelle plus directement que le courage ou Yamour. Dans ce cas, il reste trace de symbolisme dans le langage; mais pour la pensée, il n'y a plus d'autre symbole que le mot ; le cœur cesse d'être une chose réelle qui en signifie une autre; c'est un signe qui n'est que signe. Il reste pourtant un souvenir des origines de Ja formule. C'est ce qui fait dire que l'expresgion est figurée : c'est par figure, par métapl que le moi cœur s'emploie pour signifier Xamow \ On voit la différence entre l'expression symbolique et l'expression métaphorique : le symbole est une chose qui en rappelle une autre, la métaphore est une figure de langage par laquelle un mot signifie autre chose que ce qu'il signifie au sens propre.
e) Ceux qui ont étudié de près la dévotion au Sacré-Cœur, ont été amenés, par le mouvement des opinions et des controverses, à distinguer en Jésus, comme en nous, le cœur de chair, le cœur symbolique, le cœur métaphorique. Le cœur de chair, c'est l'organe où retentit l'amour; le cœur symbolique, c'est encore l'organe, mais comme portant une idée, comme emblème d'amour; le cœur métaphorique, c'est l'amour signifié, sans attention directe à l'organe qui a fourni le mot. Ce langage n'est pas parfait, mais il est court et commode; une fois expliqué, il rappelle et résume
les notions. Nous remploierons à l'occasion. f) Enfin, nous constatons que, dans le langage courant, on passe sans cesse de la partie au tout, du cœur à la personne : C'est un grand cœur! Non pas que l'expression soit indifférente, comme si c'était une même chose de dire : Jésus, ou de dire en ce sens : Le Sacré-Cœur. L'emploi du mot cœur signifie toujours que Ton regarde la personne comme aimante, courageuse, etc., dans sa vie affective et morale. Est-ce le cœur de chair qui est ainsi pris pour la personne? Est-ce le cœur symbolique? Est-ce le cœur métaphorique? Il ne parait pas que ce soit le cœur de chair en lui-même. C'est plutôt le cœur symbolique ou le cœur métaphorique; tantôt l'un, tantôt l'autre, suivant que la pensée voit le symbole, ou ne voit que la chose signifiée.
Le cœur de chair, objet de la dévotion au Sacré-Cœur.
Double écueil : ne voir que l'organe, ne pas voir l'organe. V organe matériel est objet du culte.
Le culte va toujours à la personne. C'est donc la (personne de Jésus que nous honorons en honorant son Cœur, comme c'est à la personne que Ton rend hommage en lui baisant la main. Mais il s'agit de l'objet propre et particulier. Quel est, ainsi entendu , l'objet de la dévotion au Sacré-Cœur?
C'est le cœur de Jésus. Mais est-ce le cœur de chair tout seul et en lui-même? Est-ce l'amour tout seul ? Est-ce le cœur de chair comme emblème de l'amour? Les trois réponses ont été données; la troisième seule est la bonne.
Les ennemis du culte, jansénistes ou rationalistes, ont affecté de n'y voir que le culte du cœur de chair et l'ont attaqué comme tel. Je ne sache pas que personne ait jamais entendu la dévotion en ce sens exclusif. Ceux qui, comme Galliffet ou Perrone, ont insisté sur le culte du cœur de chair, l'ont fait pour dire que ce n'était pas uniquement le culte de l'amour, du cœur métaphorique, non pour exclure le cœur symbolique ni l'amour symbolisé.
L'opinion du cœur métaphorique ou de l'amour seul a été mise en avant par quelques ennemis de la dévotion, soucieux, d'ailleurs, en bons jansénistes qu'ils étaient, de ne pas rompre ouvertement avec l'Église, tout en gardant leurs idées à eux. Quand Clément XIII, en 1765, eut approuvé la dévotion qu'ils avaient combattue de toutes leurs forces, ils essayèrent de triompher jusque dans leur défaite. Le décret disait *: « La Sacrée Congrégation des Rites, voyant le culte du Sacré- Cœur déjà répandu dans presque toutes les parties du monde catholique, comprenant que la concession d'une messe et d'un office n'a pas d'autre effet que d'amplier le culte déjà établi, et de renouveler symboliquement le souvenir du divin amour, par lequel le Fils unique de Dieu a pris la
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nature humaine et, obéissant jusqu'à la mort, a donné en exemple aux hommes, suivant sa propre parole, la douceur et l'humilité de son cœur, intelligent hujus missas et officii celebratione non aliud atji quam ampliari cnltttm jam imtitutum, et symbolice renovari memoriam illius divini amoris, quo unigenitus Dei Filias humanam suscepit naturam, et factus obediens usque ad mortem, prœbere se dixit exemplum hominibus, quod csset ?mtis et humilis corde {. » On ne pouvait plus soutenir que l'Église rejetait le culte. Mais on s'appuyait sur îe mot symbolice pour maintenir qu'elle n'admettait pas la dévotion au cœur de chair, et qu'elle y substituait la dévotion au cœur symbolique. Comme si le cœur symbolique s'opposait au cœur de chair et se confondait avec l'amour ou cœur métaphorique2. D'autres, d'ailleurs excellents catholiques, effrayés des clameurs du jansénisme ou de la libre pensée, ont donné dans la même erreur. Ainsi Felier, au xvme siècle ; ainsi quelques autres, au xixe.
Cette opinion ne tient pas devant les textes. Une chose est évidente, en effet : la dévotion au Sacré-Cœur s'adresse au cœur de chair. Ainsi l'entendait sainte Marguerite-Marie. C'est en lui montrant son cœur de chair que Jésus lui dit : « Voilà ce cœur qui a tant aimé les hommes, qu'il n'a