Loc. cit., p
Beaucoup ne se sont pas posé la question d'une façon explicite. D'où une première série de textes où l'on parle, sans autre précision, du cœur de chair qui a tant aimé les hommes, de l'immense amour du Verbe incarné, se manifestant dans toute sa vie, dans sa mort, dans le Saint-Sacrement, etc. Ainsi fait sainte Marguerite-Marie; ainsi le P. de la Golombière, le P. Croiset, le P. de Galliffet, les évêques de Pologne dans leur beau Mémorial; ainsi le cardinal Gerdil, Zaccaria, le P. Roothaan dans sa belle lettre sur la dévotion au Sacré-Cœur, Dalgairns; ainsi, semble-t-il, Franzelin et Ramière *. Dans ce cas, on n'a pas en vue l'amour de Dieu comme Dieu, mais l'amour du Dieu fait homme. Est-ce à dire que, dans le Dieu fait homme, on ne regarde que son amour humain? Peut-être; mais cela ne va pas de soi. C'est plutôt le contraire qu'il faudra dire, nous le verrons, sauf raisons positives de séparer ce que le regard de la foi ne sépare pas ordinairement. De fait, nous constatons, chez ceux-là mêmes qui visent directement l'amour du cœur de chair, des expressions à grandes perspectives où le rayonnement de la personne divine dans la nature humaine de Jésus illumine tout et donne l'impression que, même clans l'homme, on voit le Dieu2.
1. Voir les textes ou références dans Vermeersch, loc. cit. p. 178 et suiv. ; Pratique, p. 405-427.
2. En attendant une explication plus précise, qui viendra en son lieu, un mot de sainte Marguerite-Marie fera entendre ce qu'on veut dire ici. « Il me fit voir que l'ardent désir qu'il avait d'être aimé... lui avait fait former le dessein de manifester
Ceci nous amène à une seconde série de textes où l'amour que nous honorons dans la dévotion au Sacré-Cœur, est désigné en des termes qui semblent inclure l'amour divin du Verbe incarné. Je ne parle pas de ceux où cet amour est qualifié de divin, puisque tout est divin en Jésus, même l'humain. Mais on parle sans cesse d'amour infini. C'est l'invocation des anciennes litanies : Cor Jesu, infinité amans et infinité amandum ; c'est l'Encyclique Annum sacrum, où Léon XIII nous dit « qu'il y a dans le Sacré-Coeur le symbole et l'image sensible de la charité infinie de Jésus-Christ : In sacro Corde inest symbolum atque expressa imago infinité Jesu Christi caritatis » ; c'est le langage courant, qui emploie sans cesse ce mot de charité infinie ou d'autres équivalents1. Sans doute, ces mots auraient encore un sens, appliqués à l'amour humain de Jésus. Mais puisqu'ils indiquent si nettement la personne divine, pourquoi n'y verrait-on pas aussi l'amour divin?
Un troisième groupe de textes serre la question de plus près encore. A propos du Sacré-Cœur, on parle expressément de l'amour créateur, de l'amour qui a fait l'Incarnation, etc. Ici, impos-
son Cœur aux hommes avec tous les trésors... qu'il contenait, nfin que tous ceux qui voudraient lui rendre et procurer tout l'honneur, l'amour et la gloire qui serait en leur pouvoir, il les enrichit... de ces divins trésors du Cœur de Dieu, qui en était la source, lequel il fallait honorer sous la figure de ce cœur de chair. » Lettres inédites, iv, p. 142 ; revu sur G. cxxxm, 568. Comment Marguerite-Marie ne verrait-elle que l'amour humain de Jésus, quand le Dieu aimant est si présent à sa pensée? 1. Voir Ch. Sauvé, livre cité, t. I, p. xxvi-xxviii.
sible de ne pas reconnaître l'amour divin, soit comme amour de ta personne divine qui s'incarne, soit comme amour du Dieu qui opère l'Incarnation et nous donne le Sacré-Cœur. Plus d'une fois, cet amour est expressément désigné dans les documents officiels. Nous avons déjà rencontré un passage de l'office qui est nettement en ce sens '. C'est dans l'hymne de Vêpres. On y parle de l'amour qui « a forcé Jésus à prendre un corps mortel » :
Amor coegit te tuu9 Mortale corpus sumere.
Cet amour est aussitôt décrit comme « l'ouvrier qui a fait la terre, la mer et les astres » :
Ule amor alraus artifex Terrée marisque et siderum.
Il s'agit donc de l'amour incréé.
Le décret de 17G5, celui qui établit la fête, indique comme objet du culte « l'amour qui a poussé le Fils unique de Dieu à prendre la nature humaine2 ».
Peut-on, par une exégèse suhtile, arriver à éliminer de ce texte l'amour incréé? Peut-être3.
1. Le P. Vermeersch, loc. cit., p. 174 et 472, répond que c'est
« une énonciation poétique » et que c'est en « strophes assujetties au mètre ». Cf. Pratique, p. 428. Les théologiens, autant et plus peut-être que les poètes, auront peine à comprendre qu'on se débarrasse ainsi d'un texte gênant.
t. Voir le texte plus haut, S 2, p. 98.
3. Cf. Vermeersch, lêc. cit., p. 178-180; Pratique, p. 423-427.
Mais il est certain que le Secrétaire de la Congrégation des Rites, en 1821, l'y voyait. « Cette fête, disait-il, n'a pas pour oh et un mystère particulier, dont l'Église n'ait pas fait mention en tem] lieu; c'est comme un résumé (compendium) de autres fêtes, où l'on honore des mystères spéciaux : on y rappelle iïmmense amour qui a poussé le Verbe à s'incarner pour notre rançon et pour notre salut, à instituer le Sacrement de l'autel, à porter nos faute-, et à s'offrir en croi.\ comme hostie et sacrifice1. »
Mais, dit-on, le Décret de 1765, non plus celui de 1821, n'est pas reproduit dans la nouvelle Collection authentique des Décrets de la Sacrée Congrégation des Rites. Quelle que soit la cause de cette omission — elle n'a certainement rien de doctrinal — la Congrégation ne rejette pas l'idée qu'il exprime. Car elle l'a répétée, presque dans les mêmes termes, parmi les considérants d'un cret récent, 4 avril 1900. Le Décret a pour objet le Scapulaire; mais la fête y est mentionnée. Et comment? Comme « une solennité qui n'a pas seulement pour objet d'adorer et de glorifier le cœur du Fils de Dieu fait homme, mais de renouveler symboliquement le souvenir du divin amour qui a poussé le Fils unique de Dieu à prendre la nature humaine, etc., sed etiam symbolice renovatur memoria illius divini amoris quo idem Unigenitus Dei Filius humanam suscepit naturam 2. »
1. Cité dans Nilles, livre I, partie 1, c. m, S 5, A, p. 163. 2-. Analecla ecdesiaslica, 1900, t. V1I1, p. 206.
Les théologiens qui se sont posé explicitement la question, font généralement une part à l'amour incréé. Ainsi faisait déjà le P. Froment. Ainsi, plus tard, Benoît Tetamo, Marquez ; ainsi Muzzarelli, Gautrelet, Jungmann, Bucceroni, Leroy, Chevalier, Nilles. Terrien, De San, Nix, Billot, Baruteil, Thill, M. Sauvé4.
En est-il qui excluent l'amour incréé? Quelques-uns semblent le faire. Mais, à bien regarder, on verrait peut-être qu'ils excluent surtout un amour de Dieu qui n'aurait rien à faire avec le Sacré-Cœur ni avec le Verbe incarné. Il y a peutêtre çà et là confusion dans les idées et dans les mots, plutôt qu'opposition réelle de doctrine.
Une chose est sûre : elle est, je pense, admise de tous. L'amour que nous honorons directement dans le culte du Sacré-Cœur, c'est l'amour du Verbe incarné, du Dieu fait homme. Un amour de Dieu sans contact avec l'humanité de Jésus ne saurait être l'objet propre de la dévotion. Si donc l'amour de Dieu y a sa part, il faut le regarder ou dans la personne du Verbe fait chair, ou en rapport causal avec l'Incarnation et l'œuvre Rédemptrice.
Autre chose également sûre, et qui confirme la
1. Voir les textes et références, partie dans Vermeersch, loc. cit., p. 178 et suiv., partie dans Ch. Sauvé, t. I, préface, p. xvn. Le P. Ramière, qui pose en thèse que l'objet propre de la dévotion est Pamour humain et créé, reconnaît que « l'amour éternel et divin dont brûle Notre-Seigneur Jésus-Christ • ne lui est « nullement étranger ». Messager du Cœur de Jésus, 1868, t. XIV, p. 275 et suiv.
OBJET PROPRE DE LA DÉVOTION AU SACRÉ-COBtm 149
précédente. Il n'y a pas dévotion au Sacré-Cœur, à proprement parler, là où le cœur de chair n'aurait rien à faire. La dévotion au Sacré-Cœur ne pourra donc atteindre l'amour de Dieu pour nous que dans la mesure où cet amour sera symbolisé par le cœur de chair. Hors de là, nous pourrons honorer l'amour de Dieu et en dire les merveilles, mais la dévotion au Sacré-Cœur n'y aura pas d'autre part que peut-être d'avoir servi d'à propos.
Les principes de solution sont là. Voyons où ils nous mènent.
L'amour que nous honorons directement dans le culte du Sacré-Cœur, c'est l'amour du Verbe incarné, du Dieu fait homme. Jésus est le Dieu- Homme, et les fidèles, qui voient Jésus vivant et concret, ne séparent pas dans leurs hommages l'homme du Dieu. Le rayonnement de la personne divine illumine pour eux tout ce qu'ils voient de Jésus. Même quand ils regardent l'homme, quand ils écoutent les paroles qui tombent de ses lèvres, quand ils compatissent à ses souffrances, ils n'oublient pas qu'il est Dieu, et c'est cette pensée, toujours présente, qui donne son caractère à tous leurs rapports avec Jésus, de même que la réalité toujours actuelle de l'union donne son caractère et sa valeur à chacun des actes et des souffrances, à chacun des mots de Jésus. Jésus, pour eux, est essentiellement le Dieu-Homme, dans l'unité indissoluble de l'union hypostatique : ni leur foi, ni leur amour ne peuvent le concevoir autrement.
Dès lors, la dévotion au Sacré-Cœur est nécessairement la dévotion au Dieu-Homme, l'amour qu'on y honore est nécessairement l'amour du Dieu- Homme. Voilà qui doit être regardé comme acquis; en ce sens du moins, il est juste de dire, avec le P. Terrien : QuodDeus conjunxit, homo non separet. Mais, n'est-ce pas là escamoter la question, au lieu de la résoudre? Nul, en effet, ne nie l'union personnelle ; nul ne prétend que l'amour que les fidèles honorent dans la dévotion au cœur de Jésus soit un amour purement humain : c'est toujours l'amour d'un Dieu. Mais on demande si c'est seulement l'amour humain du Dieu-Homme, ou si c'est aussi son amour divin ; si c'est seulement l'amour dont il nous a aimés avec son cœur humain dans sa nature humaine, ou si c'est aussi l'amour dont il nous aime éternellement dans sa nature divine, par l'acte simple d'amour qui est son essence infinie. — Les fi Jèles ne distinguent pas, si je ne me trompe, quoiqu'ils distinguent fort hien en Jésus la nature divine et la nature humaine, quoiqu'ils sachent reconnaître en lui un amour dont il nous aime comme homme, et un amour dont il nous aime comme Dieu. Et le fait qu'ils ne distinguent pas est en faveur de la nondistinction des deux amours dans leur culte ; c'est tout Jésus qu'ils honorent sous la figure de son cœur de chair : tout son amour, semble-t-il, comme toute sa personne. Pour distinguer là où ils ne distinguent pas, il faudrait des raisons. Les théologiens cherchent s'il y en a.
On a beaucoup reproché à notre dévotion de favoriser le nestorianisme. Pure calomnie de9 jansénistes. Les théologiens du Sacré-Cœur l'avaient réfutée d'avance, et Pie VI en a fait bonne justice1. Mais si les fidèles n'honorent pas le Sacré-Cœur en nestoriens, il ne faut pas non plus, en supposant qu'ils confondent dans leur culte 1 natures et les opérations, le leur faire honorer en eutychiens ou en monothélites. Or n'est-ce pas le danger à craindre en raisonnant comme nous faisons, en passant de la personne à l'amour, en concluant, de ce que l'honneur va à la personne, qu'il va aussi à l'amour divin?
Les théologiens répondent, au nom des fidèles : nous ne passons pas, sans autre considération, de la personne à l'amour. Nous ne concluons pas de l'unité de personne à la fusion ou à la confusion des deux amours en un seul. Nous disons seulement ceci : tout en distinguant les natures, dans l'objet de leur dévotion, les fidèles y visent tout Jésus, la personne totale, la personne dans ses deux natures ; dès lors aussi on doit dire qu'ils la visent dans ses deux amours, à moins que des raison* spéciales ne nous fassent reconnaître qu'ils ont en vue un seul de ces deux amours, l'amour humain.
On dit : Les documents ne parlent guère que de l'amour créé. Je distingue : Ils ne parlent que des bienfaits où paraît aussi l'amour créé, je le reconnais (sauf les exceptions dites plus haut) ; ils attii-