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CHAPITRE III

Combieji la Dévotion au Sacré Cœur de Notre- Seigneur Jésus-Christ est Juste et Raisonnable.

ES raisons qui persuadent l'amour de Jésus- Christ sont au-dessus de tout sentiment ; les âmes les goûtent selon leur état dans la grâce, et il semble que vouloir chercher des motifs pour nous porter à aimer Notre-Seigneur, c'est ou oublier ce que nous sommes, ou croire que nous ne savons pas ce qu'il est.

11 pourrait donc paraître inutile de rapporter ici les motifs qui doivent nous porter à la Dévotion au Sacré Cœur de Jésus, puisque cette Dévotion est elle-même un exercice de l'amour qu'on doit avoir pour Jésus- Christ. Cependant, comme tous les hommes ne sont pas toujours dans les mêmes dispositions, et que la grâce n'est pas toujours égale dans tous les hommes, on a jugé à propos de faire du moins quelques réflexions sur les trois principaux Motifs qui semblent nous toucher davantage, et auxquels tout homme raisonnable se rend.

Ces trois Motifs se prennent des trois choses qui ont le plus de force sur notre esprit et sur notre cœur, à savoir la Raison, l'Intérêt et le Plaisir. On va donc faire voir dans ce Chapitre et dans les deux suivants : Pre-

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mièrement, Combien la Dévotion au Sacré Cœur de Jésus est juste et raisonnable ; Deuxièmement, Combien •elle est utile et à notre salut et à notre perfection ; Troisièmement, Combien cette Dévotion a de véritable douceur. A la vérité, soit qu'on regarde l'objet sensible de cette Dévotion, qui est le Sacré Cœur de Jésus, soit qu'on s'arrête à l'objet principal et spirituel, qui est l'Amour immense de Jésus-Christ envers les hommes, de quels sentiments de respect, de reconnaissance et d'amour ne doit-on pas être rempli !

L'Excellence du Cœur adorable de Xotre-Seigneur Jésus-Christ.

E Cœur de Jésus est saint de la sainteté de Dieu même, d'où vient que tous les mouvements de ce Cœur, suivant la dignité de la Per- -sonne qui les opère, sont des actions d'un prix et d'une A'aleur infinis, puisqu'elles sont les actions d'un Homme- Dieu ; il est donc juste que le Sacré Cœur de Jésus- •Christ soit honoré d'un culte singulier, puisqu'en l'honorant, nous honorons sa divine Personne.

Si la vénération que nous avons pour les Saints nous rend leur cœur si précieux, si nous le regardons comme la plus précieuse de leurs reliques, que devons-nous penser de l'adorable Cœur de Jésus-Christ? Quel est le cœur qui a jamais été dans des dispositions si admirables et si conformes à nos véritables intérêts? Où en

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trouverons-nous dont les mouvements nous aient été si avantageux? C'est dans ce Coeur divin qu'ont été formés tous les desseins de notre salut, et c'est par l'amour dont brûle ce même Cœur que ces mêmes desseins ont été exécutés.

Ce Sacré Cœur, dit un grand Serviteur de Dieu, est le siège de toutes les vertus, la source de toutes les bénédictions, et la retraite de toutes les âmes saintes. Les principales vertus qu'on peut encore honorer en lui sont: Premièrement un amour très ardent de Dieu son Père, joint à un respect très profond, et à la plus grande humilité qui fut jamais; Secondement une patience infinie dans les maux, une douleur extrême pour les péchés dont il s'était chargé, la confiance d'un fils très tendre, alliée à la confusion d'un très grand pécheur; Troisièmement une compassion très sensible pour nos misères; un amour immense pour nous, malgré ces mêmes misères ; et nonobstant tous ces mouvements, dont chacun était au plus haut point qu'il pût être, une égalité inaltérable, causée par une conformité si parfaite à la volonté de Dieu, qu'il ne pouvait être troublé par aucun événement, quelque contraire qu'il parût à son zèle, à son humilité, à son amour même, et à toutes les autres dispositions où il était.

Ce Cœur adorable est encore, autant qu'il le peut être, dans les mêmes sentiments, et surtout toujours brûlant d'amour pour les hommes ; toujours ouvert pour répandre sur eux toute sorte de grâces et de bénédictions; toujours touché de nos maux; toujours pressé du désir de nous faire part de ses trésors et de se donner lui-même à nous; toujours disposé à nous recevoir et à nous servir d'asile, de demeure, de paradis dès cette vie.

Pour tout cela il ne trouve dans le cœur des hommes

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que dureté, qu'oubli, que mépris, qu'ingratitude. Ne sont-ce pas là des motifs capables de porter les Chrétiens à honorer ce Sacré Cœur, et à réparer tant de mépris et tant d'outrages par des preuves éclatantes de leur amour?

Les Amabilités gui se trouvent en la Person?ie de Jésus-Christ.

N ne peut s'appliquer à connaître Jésus-Christ, sans trouver en lui tout ce qu'il y a d'aimable dans les créatures, soit raisonnables, soit privées de raison. Chacun a son attrait pour aimer, les uns sont plus touchés d'une grande beauté, les autres d'une grande douceur ; une probité indulgente, une grande élévation jointe à une grande modestie sont pour quelques-uns des charmes auxquels ils ne peuvent résister. On en voit qui se laissent engager par les vertus qui leur manquent, parce qu'elles leur paraissent plus admirables que celles qu'ils ont. Quelques autres sont plus sensibles aux qualités qui ont plus de rapports avec leurs propres inclinations ; les belles qualités, les véritables vertus se font aimer de tout le monde. Mais s'il y avait sur la terre une Personne, dit un grand Serviteur de Dieu, en qui toutes les raisons d'aimer fussent réunies, qui pourrait lui refuser son amour? Or, tout le monde convient que tout cela se trouve réuni excellemment dans la Personne adorable de Jésus-Christ, et

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cependant Jésus-Christ n'est aimé que de très peu de gens.

La beauté la plus éclatante, dit le Prophète, n'est qu'une fleur sèche en comparaison de celle de ce divin Sauveur ; il me semblait, dit sainte Thérèse, que le Soleil ne versait plus sur la terre que de pâles ombres, dès que j'eus vu dans une extase quelques rayons de la beauté de Jésus-Christ. Les créatures les plus parfaites dans ce monde sont celles qui ont le moins de défauts; les plus belles qualités dans les hommes sont accompagnées de tant d'imperfections que, tandis que celleslà nous attirent d'un côté, celles-ci nous rebutent de l'autre. Jésus-Christ seul est souverainement parfait, tout est en lui également aimable, et on ne trouve rien en lui qui ne doive attirer tous les cœurs. C'est en lui que nous trouvons tous les avantages de la nature, toutes les richesses de la grâce et de la gloire, toutes les perfections de la divinité assemblées. On n'y découvre que des abîmes et comme des espaces immenses et une étendue infinie de grandeurs. Enfin cet Homme-Dieu qui nous aime si tendrement et que les hommes aiment si peu, est l'objet de l'amour, des hommages, des adorations et des louanges de toute la Cour céleste.

C'est lui qui a l'autorité souveraine de juger les Hommes et les Anges. Le sort et le bonheur éternel de toutes les créatures est entre ses mains. Son domaine s'étend sur toute la nature. Tous les Esprits tremblent en sa présence, ils sont obligés de l'adorer ou par une soumission volontaire d'amour, ou par la souffrance forcée des effets de sa justice. Il règne absolument dans l'ordre de la grâce et dans l'état de la gloire, et tout le monde visible et invisible est sous ses pieds. Est-ce là, Hommes insensibles, est-ce là un objet digne de vos hommages? Et cet Homme-Dieu avec tous ses titres et

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toute la gloire qu'il possède, nous aimant jusqu'au point qu'il nous aime, ne mérite-t-il pas que nous l'aimions?

iMais ce qui paraît encore plus aimable en ce divin Sauveur, c'est qu'il joint toutes ces qualités éclatantes, tous ces titres magnifiques, cette élévation sublime, à une douceur aussi grande et à une tendresse pour nous qui va jusqu'à l'excès. Sa douceur est si aimable qu'elle a charmé ses plus mortels ennemis. Il a été mené, dit le Prophète, comme une brebis à la boucherie, et il n'a point ouvert sa bouche non plus qu'un agneau qui demeure muet devant celui qui le tond '. Il se compare lui-même tantôt à un Père qui ne peut pas contenir sa joie au retour d'un fils débauché, tantôt à un Pasteur, qui ayant trouvé une brebis qui s'était égarée, la met sur ses épaules et appelle ses amis et ses voisins pour se réjouir avec lui, parce qu'il a retrouvé sa brebis-. Personne ne vous a-t-il condamnée? dit-il à la femme adultère. Je ne vous condamnerai pas non plus : allez et ne péchez plus à l'avenir "'. Il n'use pas d'une moindre douceur à notre égard encore tous les jours. Il est étrange combien de mesure il faut garder dans le monde pour ne pas choquer un ami. Les hommes sont d'une si grande délicatesse qu'il ne faut souvent qu'une mauvaise humeur pour faire oublier les quinze ans de services, et un seul mot dit mal à propos rompt quelquefois la plus grande amitié.

Il n'en est pas de même avec Jésus-Christ. La chose paraît incroyable, mais il est vrai toutefois qu'on en a meilleur compte que du plus reconnaissant de nos

' Isa'.. LUI, 7.

2 Lue XV, 9.

3 Jean viii, 11.

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amis. Il ne faut point s'imaginer qu'il soit capable de rompre avec nous pour la plus légère ingratitude. Il voit toutes nos infidélités, il connaît toutes nos faiblesses, et il souffre avec une bonté incroyable toutes les misères de ceux qu'il aime. Il les oublie, il fait semblant de ne pas les apercevoir. Sa compassion va jusqu'à consoler lui-même les âmes qui en sont trop affligées; il ne veut point que la crainte qu'on a de lui déplaire aille jusqu'à nous troubler, jusqu'à nous gêner l'esprit. Il souhaite qu'on évite les moindres fautes, mais il ne veut pas qu'on s'inquiète même des grandes ; il prétend que la joie, la liberté et la paix du cœur soient le partage éternel de ceux qui l'aiment véritablement.

Il ne faut que la moindre de ces qualités dans un Grand du monde pour lui gagner le cœur de tous ses sujets. Le seul récit de quelques-unes de ces vertus dans un Prince qu'on n'a jamais vu, qu'on ne verra jamais, fait impression sur notre cœur, et le fait aimer des étrangers mêmes. Jésus-Christ est le seul en qui toutes ces belles qualités, toutes ces vertus, et tout ce qu'on peut s'imaginer de grand, d'excellent et d'aimable se trouve réuni, et faut-il que tant de raisons d'aimer ne puissent pas nous faire aimer véritablement Jésus- Christ? Il faut souvent si peu de chose dans le monde pour gagner notre cœur ; nous le donnons, ce cœur, nous le prodiguons en tant d'occasions pour si peu de chose ; vous seul, Seigneur, vous seul ne pouvez y avoir de part.

Peut-on faire quelques réflexions sur ces choses et ne point aimer ardemment Jésus-Christ, et n'avoir pas du moins un regret sensible de ce qu'on l'aime si peu? En vérité, nous lui devons notre cœur par beaucoup de titres ; et peut-on le lui refuser ce cœur, si l'on ajoute à tous ces titres les bienfaits immenses dont il nous a

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prévenus, et l'ardeur et la tendresse extrêmes avec lesquelles il nous a aimés et nous aime encore, ne cessant aucun jour de nous donner des preuves éclatantes de l'amour immense qu'il a pour nous?

Les Preuves seyisibles de l'amour immense que Jésus-Christ a pour nous.

E toutes les preu\es de l'amour, celles auxquelles les hommes ont coutume d'être plus sensibles, ce sont les bienfaits, soit parce que rien ne marque mieux la grandeur de la passion de celui qui aime, soit parce que rien ne plaît tant à notre humeur naturellement intéressée, qu'un amour qui nous est utile. C'est aussi par là que Jésus-Christ a tâché de nous engager à l'aimer ; il nous a prévenus, il nous a comblés de mille bienfaits dont le moins considérable surpasse tout ce que nous pouvions mériter, tout ce que nous pouvions attendre, tout ce que nous pouvions raisonnablement désirer. Tout le monde reçoit sans cesse ses bienfaits, tout le monde convient de l'excès de son amour dont ces mêmes bienfaits sont des preuves si éclatantes ; et cependant combien peu de gens sont gagnés par ses bienfaits, combien peu sont sensibles à son amour !

A force d'entendre parler de Création, d'Incarnation, de Rédemption, on s'accoutume à ces mots et aux choses qu'ils signifient ; cependant il n'est point

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d'homme tant soit peu raisonnable qui ne se sentît d'abord transporté d'amour pour un autre homme de qui il apprendrait avoir reçu la centième partie de la moindre de ces faveurs.

Comme notre âme dépend beaucoup des sens dans ses opérations, nous étions naturellement peu touches au souvenir d'un être tout spirituel ; aussi semble -t- il qu'avant l'Incarnation du Verbe, quelque grands que fussent les prodiges que Dieu faisait en faveur de son peuple, il en était toujours plus craint qu'il n'en était aimé ; mais enfin ce Dieu s'est rendu pour ainsi dire plus sensible en se faisant homme, et ce même homme a fait au delà de tout ce qu'on peut s'imaginer capable d'engager tous les hommes à l'aimer. Quand il ne nous aurait pas voulu racheter, il n'en eût pas été ni moins saint, ni moins puissant, ni moins heureux ; il a cependant eu si fort à cœur notre salut, qu'on dirait à voir ce qu'il a fait, et la manière dont il l'a fait, que tout son bonheur dépendait du nôtre ; pouvant nous racheter à très peu de frais, il a voulu nous mériter la grâce du salut par la mort, et par la mort de la Croix la plus honteuse et la plus cruelle ; et pouvant nous appliquer ses mérites en mille manières, il a choisi celle du plus prodigieux de tous les abaissements qui a jeté le Ciel et toute la nature dans l'étonnement ; et tout cela s'est fait pour toucher des cœurs naturellement sensibles au moindre bienfait et à la moindre marque d'amitié. Une naissance pauvre, une vie laborieuse et obscure, une Passion pleine d'opprobres, une mort infâme et douloureuse sont des merveilles qui nous passent, et ce sont là justement les effets de l'amour que Jésus a pour nous.

Avons-nous jamais bien conçu la grandeur du bienfait de notre Rédemption? Et si nous l'avons conçue, pouvons-nous n'être que médiocrement touchés au seul

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souvenir de ce bienfait? Le péché du premier homme nous a attiré de grands maux, il nous a privés de grands avantages ; mais peut-on apercevoir Jésus-Christ dans la Crèche, peut-on l'envisager sur la Croix ou dans l'Eucharistie, sans avouer que nos pertes ont été avantageusement réparées, et que les avantages de l'homme racheté par le Sang adorable de Jésus-Christ valent bien pour le moins les privilèges de l'homme innocent?

La qualité de Rédempteur universel n'est pas un motif moins puissant pour nous engager à l'aimer. Tous les hommes étaient morts, dit l'Apôtre, par le péché d'Adam, et Jésus-Christ est mort universellement pour tous les hommes. Personne n'avait pu se défendre de la contagion d'un si grand mal, et tout le monde a ressenti l'effet d'un si puissant remède. Cet aimable Sauveur a donné tout son Sang, et pour cet Infidèle qui ne le connaît pas et pour cet Hérétique qui ne le veut pas croire, et pour ce Fidèle qui le croyant refuse encore de l'aimer.

Que si nous faisons réflexion au prix infini de son Sang, quel Sauveur! quelle abondance de Rédemption ! Jésus-Christ ne s'est pas contenté d'acquitter les dettes que nous avions contractées, il a prévenu toutes celles que nous pouvions contracter à l'avenir; il en a, pour ainsi dire, avancé le paiement avant qu'elles aient été faites. Ajoutez à cela ces secours si puissants, ces grandes grâces, ces faveurs signalées dont il comble les âmes fidèles, et par lesquelles il charme, il adoucit tout ce qu'il y a de rude et de fâcheux dans notre exil.

Mon Dieu ! si vous nous faisiez la grâce de comprendre cet excès de miséricorde, se pourrait-il faire que nous n'en fussions pas attendris, que nous n'aimassions pas Jésus-Christ de tout notre cœur? Que ce divin Sauveur est aimable d'avoir voulu nous racheter

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par une voie si difficile ! Mais n'est-il pas encore plus aimable d'avoir désiré lui-même de nous délivrer par cette voie, sans y être forcé que par sa charité immense et par le désir qu'il avait de nous engager à l'aimer, par des preuves si éclatantes de son ardent amour? Le Père Éternel, dit Salvien, nous connaît trop bien pour nous avoir mis à un si haut prix. De sorte que c'est Jésus- Christ lui-même qui nous a taxés, et qui de son plein gré a offert cette excessive rançon. Et après tout cela nous n'aimerons pas Jésus-Christ!

Mais remarquez que quelque grandes, quelque ineffables que soient toutes les choses que le Seigneur a faites pour notre salut, l'amour qui l'a porté à les faire est encore plus grand que ces choses mêmes, parce qu'il est infini : et comme si cet amour n'eût pas été satisfait, aussi longtemps qu'il lui resterait un prodige qu'il n'eût pas fait, il institue le très Saint Sacrement de l'Autel, c'est-à-dire, l'abrégé de toutes ses merveilles; c'est-à-dire, qu'il demeure encore véritablement avec nous jusqu'à la fin des siècles ; c'est-à-dire, qu'il se donne à nous dans l'Eucharistie sous les apparences du pain et du vin, qu'il fait de sa Chair et de son Sang l'aliment de nos âmes pour s'unir plus étroitement à nous, ou plutôt pour nous unir plus étroitement à lui.

Chrétiens, peut-on être raisonnable, et n'être que peu touché au seul récit de ce prodige? Peut-on conserver encore quelques sentiments d'humanité, et n'être pas tout embrasé d'amour pour Jésus-Christ à la vue de ce bienfait? Un Dieu avoir de la tendresse, de la complaisance, de l'empressement pour un homme ! Un Dieu désirer de s'unir à nous, et le désirer au point de s'anéantir tous les jours, de s'immoler tous les jours, de vouloir que je le mange tous les jours, sans être rebuté ni par rindiff"érence, le dégoût et le mépris de

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ceux qui ne le reçoivent jamais, ni par la froideur, ni même par les crimes de ceux qui le reçoivent souvent! Enfin demeurer enferme sur un Autel dans un Ciboire, et tous les jours et toutes les heures du jour : sont-ce là, Chrétiens, des preuves éclatantes de l'amour que Jésus-Christ a pour nous? Sont-ce là des motifs capables de nous engager à l'aimer? Hommes ingrats ! pour qui seuls se sont faites ces merveilles, que vous en semble? Jésus-Christ sur nos Autels méritc-t-il d'être honoré des hommes, et ne leur témoigne-t-il pas encore assez d'amour pour mériter d'en être aimé? Mallicur, anathème à celui qui après tout cela n'aime pas Jésus- Christ!

A la vérité, si quelque chose, disait un grand Serviteur de Dieu, pouvait ébranler ma foi sur le iMystère de l'Eucharistie, ce ne serait pas de cette puissance infinie que Dieu y fait voir que je douterais ; ce serait plutôt de l'amour extrême qu'il nous y témoigne. Comment ce qui est pain devient-il chair sans cesser de paraître pain ? Comment le Corps de Jésus -Christ se trou\e-t-il en même temps en plusieurs lieux? Comment peut-il être renfermé dans un espace presqua indivisible? A tout cela, je n'ai qu'à répondre que Dieu peut tout : mais si l'on me demande comment il se peut faire que Dieu aime une créature aussi faible et aussi misérable que l'homme, et qu'il l'aime avec empressement, avec transport, qu'il 1 aime jusqu'au point qu'il l'a aimée ; je confesse que je n'ai nulle réponse à faire, que c'est une vérité qui me passe^ que l'amour que Jésus-Christ nous porte est un amour excessif, un amour ineffable, un amour incompréhensible, un amour qui doit jeter tout homme raisonnable dans l'admiration et dans l'étonnement.

Je ne sais si toutes ces réflexions seront capables de

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toucher aujourd'hui les fidèles, mais je sais bien qu'elles ont si fort touché les peuples même les plus inhumains et les plus barbares, qu'on les a entendus s'écrier, au seul récit d'une partie de ces merveilles : O le bon Dieu que le Dieu des Chrétiens ! qu'il est bienfaisant, qu'il est aimable ! Oh ! qui pourrait s'empêcher d'aimer un Dieu qui nous aime si passionnément! C'est par suite de ces réflexions que, pour user de quelque retour à l'égard d'un Sauveur qui nous aime avec tant de tendresse, et pour lui témoigner quelque reconnaissance, on a vu les Cloîtres remplis de Religieux et les déserts d'un nombre prodigieux de saints Anachorètes tout dévoués, tout consacrés aux louanges et à l'amour de Jésus-Christ.

Quelque juste que soit une telle reconnaissance, on n'en exige pas tant aujourd'hui des Chrétiens ; on ne les exhorte qu'à ne pas oublier tout à fait Jésus-Christ, qui n'a fait le plus grand des miracles que pour satisfaire le désir extrême qu'il a d'être sans cesse avec eux; on ne les exhorte qu'à être un peu moins insensibles aux outrages que le trop grand amour que Jésus-Christ a pour eux lui attire ; enfin on les exhorte à être du moins aussi reconnaissants envers Jésus-Christ qui les aime si constamment, et qui a fait pour eux plus de merveilles qu'ils n'en peuvent comprendre, à être, disje, aussi reconnaissants envers lui, qu'ils le sont envers des hommes qui sont prêts à sacrifier leurs meilleurs amis au moindre de leurs intérêts.

Or une Dévotion qui ne tend qu'à inspirer cette reconnaissance pour Jésus-Christ, qui n'est elle-même, à proprement parler, qu'un exercice continuel d'un amour parfaitement reconnaissant, ne paraît-elle pas raisonnable? Et est-il juste qu'on cherche des moyens d'avoir pour Jésus- Christ quelque tendresse, surtout

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dans un temps où il est si peu aimé? On l'aime peu dans le monde où l'on est si peu sensible à ses bienfaits, où l'on suit si peu ses conseils, où l'on décrie si fort ses maximes ; on l'aime peu dans un temps où l'on n'a que de l'indifférence pour sa Personne, où toute la gratitude et tout le respect qu'on lui rend se réduisent le plus souvent à quelques prières et à quelques cérémonies que la coutume fait dégénérer en pures grimaces ; enfin dans un temps où sa divine présence cause de l'ennui, et son précieux Corps et son Sang précieux du déeoùt.

§ IV

L'Ingratitude extrême des hommes à l'égard de Jésus-Christ.

N vérité, quelque incroyable que paraisse l'amour que le Fils de Dieu nous témoigne dans l'adorable Eucharistie, il y a quelque chose qui surprend encore davantage, c'est l'ingratitude dont nous payons un si grand amour. C'est une chose étonnante que Jésus-Christ veuille bien aimer un homme, mais il est étrange qu'un homme ne veuille pas aimer Jésus-Christ, et que nul motif, nul bienfait, nul excès d'amour ne puisse nous inspirer le moindre sentiment de reconnaissance. Jésus-Christ pourrait encore avoir peut-être quelque raison d'aimer les hommes : ils sont ses ouvrages, il aime en eux ses propres dons ; il s'aime

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sol-même en les aimant; mais pouvons-nous avoir quelque raison de n'aimer pas Jésus-Christ, de ne l'aimer même que médiocrement, d'aimer quelque chose avec Jésus-Christ? Parlez, hommes ingrats, hommes insensibles, y a-t-il quelque chose en lui qui vous rebute ? Peut-être qu'il n'a pas encore assez fait pour mériter notre amour? Qu'en pensez-vous? Eussions-nous osé souhaiter, mais eussions-nous pu imaginer tout ce qu'il a bien voulu faire pour gagner notre cœur dans cet adorable Mystère? Tout cela n'a pu encore engager les hommes à aimer ardemment Jésus-Christ !

Quel avantage apportait à Jésus-Christ un abaissement si prodigieux? On pourrait dire en quelque manière que tous les autres Mystères qui sont tous des effets de son amour, ont été accompagnés de circonstances si glorieuses et de prodiges si éclatants, qu'il est aisé de voir qu'en prenant soin de nos intérêts, il ne négligeait pas tout à fait sa gloire. Mais dans cet aimable Sacrement, Jésus-Christ semble avoir oublié tous ses avantages, et son amour seul l'y occupe tout entier. Après cela, qui ne dirait qu'un excès d'amour si prodigieux exciterait du moins un empressement, un désir, un amour excessif dans le coeur de tous les hommes ? Hélas ! c'est tout le contraire, et il semble qu'on aurait plus aimé Jésus-Christ, si Jésus-Christ luimême nous avait moins aimés. Je frémis d'horreur, ô mon Dieu, à la seule pensée des indignités et des outrages que l'impiété des mauvais Chrétiens, ou la fureur des JJérétiques, vous ont faits dans cet auguste Sacrement. Par quels horribles sacrilèges n'a-t-on pas profané et nos Autels, et nos Eglises ? Et avec quels opprobres, avec quelle impiété, avec quelle infamie, n'a-t-on pas traité cent fois le Corps de Jésus-Christ "^ Un Chrétien peut-il penser à ces impiétés sans conce-

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voir un ardent désir de réparer, par toutes les voies possibles, de si cruels outrages? Mais un Chrétien peutil donc vivre sans y penser?

Si du moins Jésus-Christ, si maltraité des Hérétiques, était assidûment honoré, et ardemment aimé des Fidèles, et qu'on pût se consoler en quelque manière des outrages de ceux-là par l'amour et les hommages sincères de ceux-ci ! Mais hélas ! où trouve-t-on cette foule •d'adorateurs qui soient fort empressés et assidus à faire la cour à Jésus-Christ dans nos Eglises? Ou plutôt où ne trouve-t-on pas les Eglises désertes et vides de fidèles adorateurs? Tout de bon, peut-on avoir plus de froideur et plus d'indifférence qu'on en a pour Jésus- Christ dans le très Saint Sacrement? Ce peu de gens -qu'on trouve la plus grande partie du jour dans les Eglises, n'est-ce pas une preuve visible de l'oubli et du peu d'amour de presque tous les Chrétiens? Ceux qui ■s'approchent le plus souvent des Autels s'accoutument à nos plus redoutables Mystères : et l'on peut dire qu'il se trouve des Prêtres qui se familiarisent avec Jésus- Christ jusques à en avoir et de l'indifférence et du mépris. Combien en trouve-t-on qui, offrant tous les jours cette Victime embrasée d'amour pour eux-mêmes, en ainient Jésus-Christ davantage? Combien y en a-t-il qui célèbrent ces divins Mystères comme des gens qui les croient?

Pense-t-on que Jésus-Christ soit insensible à de si mauvais traitements, et pouvons-nous nous-mêmes penser à tous ces mauvais traitements, et être insensibles, et ne pas chercher toqtes les voies possibles pour les réparer ? Qui fera quelque réflexion à toutes ces vérités, comment pourra-t-il ne se pas dévouer tout à l'amour de ce Dieu-Homme, qui doit posséder le cœur de tous les hommes par tant de titres? Pour ne le pas aimer, il

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faut ou ne le pas connaître, ou être pire que ce malheureux Démon dont il est parlé dans la vie de sainte Catherine de Gènes, qui ne se plaignait point des flammes qui le brûlaient, ni des autres peines qu'il souffrait, mais seulement de ce qu'il était sans amour, c'est-à-dire, sans cet amour que tant d'âmes ignorent ou rebutent à leur malheur éternel.

Sou\enons-nous que le Sacré Cœur de Jésus dans le très Saint Sacrement est encore, autant qu'il le peut être, dans les mêmes sentiments où il a toujours été, c'est-à-dire, toujours brûlant d'amour pour les hommes, toujours sensiblement touché de nos maux, toujours pressé du désir de nous faire part de ses trésors et de se donner lui-même à nous, toujours veillant pour nous, toujours disposé à nous recevoir et à nous servir de demeure et de paradis dès cette vie, et surtout d'asile à l'heure de la mort ; et pour tout cela, quels sentiments de gratitude trouve-t-il dans le cœur des hommes, quels empressements, quel amour? Il aime, et il n'est point aimé ; on ne connaît pas même son amour parce qu'on ne daigne pas recevoir les dons par lesquels il voudrait le témoigner, ni écouter les tendres et secrètes déclarations qu'il en voudrait faire à notre cœur. N'est-ce pas là un motif bien pressant pour toucher le cœur de tous ceux qui sont tant soit peu raisonnables et qui ont quelque peu de tendresse pour Jésus-Chrisî? Cet aimable Sauveur, en instituant ce Sacrement d'Amour, prévoyait bien toute l'ingratitude des hommes, et il en ressentait par avance toute l'affliction dans le Cœur ; tout cela cependant ne le put point rebuter, ni l'empêcher de nous témoigner l'excès de son amour en instituant ce jMystère.

N'est-il pas juste que parmi tant d'incrédulités, de froideurs, de profanations et d'outrages, ce Dieu d'à-

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mour trouve du moins des amis de son Sacré Cœur qui soient sensibles au peu d'amour qu'on a pour lui, qui ressentent les injures qu'on lui fait, qui soient fidèles et assidus à lui faire la cour dans l'adorable Eucharistie, et qui n'oublient rien pour réparer par leur amour, et par leurs adorations, et par toute sorte d'hommages, tous les outrages auxquels l'excès de son amour l'expose à toute heure dans cet auguste Sacrement?

C'est la fin qu'on se propose dans cette Dévotion en honorant ce Sacré Cœur qui nous doit être infiniment plus cher que le nôtre ; et cette amende honorable, ces actes d'off"rande, ces visites réglées du très Saint Sacrement, ces oraisons, ces Communions, et toutes les autres pratiques qu'on trouvera dans la troisième Partie de ce Livre, ne tendent qu'à nous rendre et plus reconnaissants et plus fidèles en nous faisant aimer ardemment Jésus-Christ. Mais si l'on ne peut pas trouver de Dévotion plus juste ni plus raisonnable, il ne s'en trouvera point aussi de plus utile à notre salut et à notre perfection.

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