CHAPITRE V
Combien la Dévotion au Sacré Cœur de Jésus a de véritable douceur.
UOIQUE tous les exercices de Dévotion puissent combler de consolation intérieure tous ceux qui les pratiquent, et qu'il n'y ait point de bonnes œuvres qui ne soient accompagnées d'un plaisir et d'une joie indicibles, qui sont inséparables du témoignage de la bonne conscience, et qui surpassent tous les autres plaisirs, il est certain cependant que Jésus-Christ ne fait jamais tant de faveurs, même sensibles, que dans les pratiques de Dévotion qui ne tendent qu'à l'honorer dans le très Saint Sacrement. Les vies des Saints sont remplies d'exemples qui démontrent cette vérité. Quand est-ce qu'un saint François, un saint Ignace, une sainte Thérèse, un saint Philippe de Néri, un bienheureux Louis de Gonzague et cent autres ont senti leur cœur plus embrasé d'amour que lorsqu'ils se sont approchés de cet auguste Sacrement? Combien de soupirs amoureux, combien de douces larmes dans la célébration ou dans la participation de cet adorable iVIystère ? De quelles consolations, de quel torrent de délices n'ont-ils pas été comblés ? Et à la vérité, comme il n'est point de lieu où Jésus-Christ soit plus libéral, aussi n'en est-il point où
il fasse ressentir davantage les douceurs de sa présence et de ses dons ; dans les autres Mystères il nous donne ses grâces, et dans celui-ci la première grâce qu'il nous fait, c'est de se donner véritablement et réellement luimême à nous. La joie est inséparable d'un festin ; Jésus-Christ en fait un tous les jours aux Chrétiens dans l'adorable Eucharistie; faudra-t-il s'étonner s'il y traite avec tant de douceur et si amoureusement ses amis?
Or, comme la Dévotion au Sacré Cœur de Jésus nous fait les véritables et fidèles adorateurs de Jésus-Christ dans le Saint Sacrement, et qu'elle nous consacre particulièrement à ce Mystère, elle nous en procure aussi les plus grandes douceurs ; on dirait que Notre-Seigneur mesure les faveurs singulières qu'il y fait, au nombre des injures qu'il y a souffertes, et que comme il n'est point de Mystère où il ait reçu tant d'outrages, il n'en est point aussi où il comble de plus douces consolations ceux qui n'oublient rien pour réparer ces outrages. Comme le motif de cette sainte pratique est si pur et si agréable à Jésus-Christ, on ne doit pas être •surpris si le meilleur et le plus saint de tous les maîtres fait ressentir tant de douceurs à des serviteurs si reconnaissants et si fidèles, surtout dans un temps où il se trouve si peu de gratitude, si peu d'empressement et de véritable amour dans ceux mêmes qui font profession de l'aimer.
Comme il est impossible d'avoir à cœur cette Dévotion sans avoir beaucoup d'amour pour Jésus-Christ, il est bien difficile de ne pas ressentir dans la pratique ces douceurs et ces consolations intérieures qui sont ordinairement inséparables de l'exercice du pur amour, et comme la seule vue des Plaies de Jésus-Christ inspire je ne sais quelle confiance en sa miséricorde, le seul souvenir de son Cœur inspire je ne sais quelle douceur
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et quelle joie qu'on peut bien ressentir, mais qu'on ne peut pas exprimer. A la vérité il est étrange qu'on s'approche de Jésus-Christ, qu'on en soit bien reçu quand on lui rend visite, et que pourtant on ne sente pas du moins le même plaisir qu'on a coutume de ressentir quand on est bien reçu des Grands. Notre peu d'amour pour Jésus-Christ, nos grandes imperfections, notre peu de foi, et cent autres défauts sont la cause funeste de ce malheur beaucoup plus grand que l'on ne pense. Mais on peut dire que comme nul de ces défauts ne se trouve dans la pratique de la véritable Dévotion au Sacré Cœur de Jésus-Christ, toutes ces caresses, toutes ces faveurs singulières doivent être, ce semble, inséparables de l'exercice de cette Dévotion.
Ainsi l'ont heureusement expérimenté jusqu'à présent toutes les personnes que l'on sait qui ont été dévotes au Sacré Cœur de Jésus ; ainsi l'expérimentent encore tous les jours ceux qui les imitent, et c'est ce qui fait dire qu'il semble que Jésus-Christ ne saurait refuser ses plus douces caresses aux amis de son Sacré Cœur. On a toujours remarqué que les Saints qui ont eu le plus de Dévotion et de tendresse pour ce Sacré Cœur, ont tous été comblés des faveurs les plus signalées, et ils ne parlent presque jamais de la Dévotion au Sacré Cœur de Jésus, qu'ils ne se servent de termes qui font assez connaître les grâces extraordinaires et les douceurs intérieures dont ils étaient comblés. O qu'il est bon, qu'il est doux, s'écrie saint Bernard, de faire son séjour dans ce Sacré Cœur ! Il suffit, continue-t-il,. de me souvenir de votre Sacré Cœur, ô mon aimable Jésus, pour être tout comblé de joie ' . C'est par le moyen
^ o quam bonum, quam jucundum habitare in Corde hoc !... Exsultabimus et laetabimur in Te, memora Cordis tui. — Vitis mystica. Cap. iv.
46 La dévotion au Sacré Cœur
de cette Dévotion que sainte Gertrude et sainte Mecthilde ont reçu de si grandes faveurs de Jésus-Christ. Sainte Claire assurait ordinairement que c'était à la tendre Dévotion qu'elle avait au Sacré Cœur de Jésus qu'elle devait, pour ainsi dire, ces douceurs extraordinaires dont son àme était comblée toutes les fois qu'elle se présentait devant le très Saint Sacrement ; et sainte Catherine de Sienne se sentait tout embrasée de l'amour de Jésus, dès qu'elle pensait à cet adorable Cœur ; et Jésus-Christ s'étant apparu à sainte Mecthilde, lui dit ces belles paroles : Ma F'ille, si vous voulez avoir le pardon de toutes vos négligences à mon service, ayez une tendre Dévotion envers mon Cœur, car il est le trésor de toutes les grâces que je vous fais sans cesse, il est lui-même la source de toutes ces consolations intérieures, de ces douceurs ineffables dont je comble mes fidèles amis '.
Le Père de la Colombière ne s'en expliquait jamais autrement, et quoique Dieu l'eût conduit pendant longtemps dans les voies de la plus sublime perfection, non point par des consolations sensibles, mais seulement par une vive foi, et par des épreuves assez fortes, cependant l'Esprit divin sembla changer de conduite à son égard, aussitôt qu'il lui eût inspiré la pratique de cette Dévotion. Voici comme ce Serviteur de Dieu s'explique sur ce sujet, dans un endroit de ses Retraites :
« Mon cœur s'épanche et ressent des douceurs que je « puis goûter et recevoir de la miséricorde de mon « Dieu, sans les pouvoir expliquer. Vous êtes bien bon, « mon Dieu, de vous communiquer avec tant de bonté « à la plus ingrate de vos créatures et au plus indigne « de vos serviteurs ; soyez-en loué et béni éternelle-
1 Liber specialis gratiœ. Part. III, cap. 8.
de N.-S. Jésus-Christ. V^ Partie. 47
« ment. J'ai reconnu que Dieu voulait que je le ser- « visse en procurant l'accomplissement de ses désirs « touchant la Dévotion qu'il a suggérée à une Personne « à qui il se communique fort confidemment. Que ne « puis-je, mon Dieu, être partout et publier ce que vous « attendez de vos serviteurs et amis ! » Et dans un autre endroit : « Cessez, s'écrie-t-il, cessez, mon Souverain et « mon aimable Maître, de me combler de vos faveurs; « je reconnais combien j'en suis indigne ; vous m'ac- « coutumerez à vous servir par intérêt, ou vous m'en- « gagerez à des excès, car que ne ferais-je pas si vous « ne m'obligiez d'obéir à mon Directeur, pour mériter « un moment de ces douceurs que vous me communi- « quez? Insensé ! que dis-je, mériter ? Pardonnez-moi, « mon aimable Père, cette parole ; je me trouble dans « l'excès de vos bontés, je ne sais ce que je dis ; puis-je « mériter ces grâces et ces consolations ineffables dont « vous me prévenez et me comblez? Non, mon Dieu, « c'est vous seul qui, par vos souffrances, me moyennez « auprès de votre Père toutes les faveurs que je reçois; « soyez-en éternellement béni, et accablez-moi de maux « et de misères pour me donner quelque part aux « vôtres. Je ne croirai point que vous m'aimiez, que « vous ne m'ayez fait souffrir et beaucoup et longce temps, n
C'est ainsi que ce saint Homme s'explique dans l'excès des douceurs et des consolations intérieures qu'il ressentait dans l'exercice d'une Dévotion tendre envers le Sacré Cœur de Notre-Seigneur Jésus-Christ.