CHAPITRE PREMIER
Pour quels motifs et dans quels sentiments on doit pratiquer cette Dévotion.
OMME la sainteté et le mérite de nos actions dépendent de leur motif et de l'esprit avec lequel elles sont faites, la pratique de la Dévotion au Sacré Cœur de Jésus, quelque sainte qu'elle soit, serait peu utile, si elle n'était animée et de cet esprit, et. de ce motif qui en doivent faire tout le prix. Ce motif, comme on a déjà dit, est de réparer autant qu'il est
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possible, par notre amour, par nos adorations et par toute sorte d'hommages, toutes les indignités et les outrages que Jésus-Christ a soufferts et souffre encore tous les jours dans le Saint Sacrement. C'est avec cet esprit, c'est dans ces sentiments qu'il faut s'acquitter des pratiques que l'on va proposer.
Mais parce qu'on n'est pas toujours en état de relire ce qu'on a dit sur ce sujet en plusieurs endroits de ce Livre, et qu'il n'est pas toujours si facile de se ressouvenir de ce qu'on a lu, on a jugé à propos de rassembler ici dès le commencement de cette troisième Partie, les principales réflexions qui peuvent nous inspirer cet esprit et ces sentiments ; on sera obligé de redire peutêtre plusieurs choses qu'on avait déjà dites, mais ces sortes de répétitions ont paru nécessaires pour rendre l'usage de cette Dévotion et plus utile, et plus aisé.
Pour entrer donc dans les sentiments que nous devons avoir en pratiquant cette Dévotion, nous n'avons qu'à considérer sérieusement et avec attention, de quelle manière Jésus-Christ nous traite dans l'adorable Eucharistie, et de quelle manière il y est traité. Représentons-nous l'empressement avec lequel il nous offre cette nourriture céleste, et le dégoût avec lequel nous la recevons. Si son amour est excessif, s'il est sans bornes, n'est-il pas vrai de même que l'ingratitude avec laquelle les hommes reçoivent le plus grand témoignage de cet amour, ne saurait aller plus loin ? S'il eût été à notre choix de demander à Jésus-Christ la marque la plus éclatante de l'amour qu'il nous porte, se fût-on jamais imaginé un semblable prodige, et quand même ce prodige nous serait venu en pensée, eussions-nous jamais osé le demander ou l'espérer ?
Cependant ce prodige s'est fait, et Jésus-Christ n'a point choisi d'autre voie pour nous témoigner l'excès de
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son amour, qu'en faisant ce prodige. Après avoir tout fait, après nous avoir tout donné, pour nous faire voir jusqu'à quel point il nous aime, il nous donne son propre Corps et son propre Sang, il se donne tout lui-même •dans le très Saint Sacrement de l'Autel, et s'il eût eu quelque chose de meilleur et de plus précieux, il nous l'eût encore donné. Il ne trouve ni lieu qui le rebute, ni homme, quelque misérable qu'il puisse être, qui le dégoûte, ni temps qui l'oblige de différer. Cependant une condescendance si merveilleuse, un bienfait, un amour si prodigieux qui a jeté tout l'univers dans l'étonnement, n'ont pu le mettre à couvert de l'ingratitude et des outrages de ces mêmes hommes. La première de toutes les Communions a été déshonorée par le plus horrible de tous les sacrilèges, et cet horrible sacrilège a été suivi de tous les outrages et de toutes les profanations que l'Enfer a pu inventer. Non seulement on a tout à fait perdu le respect à Jésus-Christ sur les Autels, non seulement on l'y a traité de Roi de théâtre et de ■divinité ridicule, non seulement on a pillé, démoli, brûlé les Temples où il avait voulu demeurer continuellement pour l'amour des hommes, et les Autels sur lesquels il s'immole encore tous les jours pour eux ; non seulement on a brisé, fondu, profané les vases sacrés qui avaient mille fois servi au redoutable sacrifice •de la Messe ; mais encore on a traîné par terre, on a foulé aux pieds son propre Corps dans des Hosties consacrées : et ce qui devrait faire horreur aux Démons mêmes, des monstres pires que des Démons ont percé de mille coups ces divines Hosties. Le Sang miraculeux qui en est souvent sorti n'a fait qu'augmenter leur fureur et leur acharnement : tantôt ils les ont mises en pièces, tantôt ils les ont jetées dans les flammes, tantôt, comme si leurs mains sacrilèges et leur
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abominable sein n'eussent pas été des lieux assez impurs, ils les ont exposées aux animaux les plus immondes ; enfin, ils les ont fait servir à des usages exécrables que vous avez soufferts, ô mon Dieu, et dont la seule pensée fait frémir. Voilà à quoi l'amour de Jésus- Christ l'a exposé. Voilà la reconnaissance des hommespour une si grande merveille. Il n'est point d'homme si vil et si abject qu'on n'eût traité avec moins de mépris ; il n'est point de scélérat qu'on n'eût traité avec moins d'outrage, et pour qui l'on ne fût sensiblement touché de compassion, si on le voyait si maltraité. Faudra-t-il que Jésus-Christ soit le seul aux outrages de qui nous soyons insensibles? Quel tort nous a-t-il fait en nous aimant avec cet excès? Si c'est un crime, pardonnez-moi, mon Dieu, cette expression, si c'est un crime de nous avoir trop aimés, Jésus-Christ est coupable; mais cet excès d'amour doit-il lui attirer la haine de ceux qui ne veulent pas concevoir jusqu'à quel point il nous aime? Et devons-nous prendre occasion par là de l'oublier, de n'avoir nul respect en sa présence, et d'être moins sensibles aux injures qu'on lui fait? Il est vrai que la plupart de ces horribles sacrilèges sont l'effet de la rage des Hérétiques ; mais, mon Sauveur, combien y a-t-il de Catholiques qui ne vous traitent guère moins mal ? L'abomination pénètre encore tous les jours jusque dans le lieu saint, et je ne sais lequel des deux traite Jésus-Christ avec plus d'impiété et d'ingratitude, ou l'Hérétique qui profane nos. temples où il ne croit pas que Jésus-Christ soit réellement présent, ou le Catholique qui, faisant profession, de le croire, se présente devant Jésus-Christ avec si peu de respect?
On s'entretient de nouvelles et d'affaires jusqu'au pied des Autels et, le faut-il avouer, ô mon Dieu ! à la
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honte des chrétiens de notre temps, on y tient même des discours abominables, infâmes, impies. On est moins immodeste en présence d'un honnête homme, qu'on ne l'est en présence de Jésus-Christ ; ce qu'on ne permettrait pas à des enfants dans leur propre maison, on le leur souffre dans l'Eglise ; les ornements qui servent à Jésus-Christ sur nos Autels, sont-ils toujours aussi propres et aussi riches que les habits de beaucoup de Fidèles? On n'a qu'à jeter les yeux sur cent Églises que la négligence de ceux qui en ont la charge rend moins propres que les appartements les moins considérables du plus petit Seigneur. On assiste à la Messe comme on assiste au spectacle, si ce n'est qu'on est beaucoup plus attentif et moins inquiéta ces représentations profanes, qu'on ne l'est à la célébration de nos sacrés Mystères. Après avoir mis un genou à terre, après en avoir fait précisément autant qu'il en faut pour faire voir que ce n'est pas par inadvertance ou par défaut de foi qu'on y est immodeste, on demeure assis, on y est debout, on y parle ; et voilà les hommages, le retour d'amour et la reconnaissance que Jésus-Christ reçoit du plus grand nombre des Chrétiens.
Les Prêtres sont élevés par leur sublime dignité audessus du reste des hommes; leur état et leur ministère les obligent d'approcher de plus près et plus souvent de Jésus-Christ dont ils sont plus singulièrement aimés: mais peut-on dire que tous les Prêtres aiment véritablement Jésus-Christ, et qu'étant élevés par leur caractère au-dessus des Anges mêmes, ils sont parfaitement reconnaissants? Leur vie répond-elle à la sublime perfection de leur état ? Jésus-Christ les a distingués, par sa miséricorde, du reste des Fidèles, mais se distinguentils eux-mêmes par leur vertu, et surtout par leur vie de foi, du reste des lâches Chrétiens? Hélas! on dirait à
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voir des Prêtres à l'Autel, que le Corps précieux de Jésus-Christ, qu'ils ont entre les mains, est un vil instrument dont ils se servent pour faire quelques froides cérémonies ; et comme nous n'avons souvent que de l'indifférence pour Jésus-Christ, le temps qu'on met à cet auguste Sacrifice nous dure. On passe d'une occupation profane à l'Autel, et sou\'ent de l'Autel à des divertissements et à des occupations profanes. On dirait que la Messe est un emploi et un office dont on apprend à s'acquitter habilement, presque sans y penser, et comme par coutume, à force de le faire souvent. On est aussi peu touché en tenant le Corps de Jésus-Christ entre les mains, que quand on tient le xMissel. C'est une négligence, une froideur, ime insensibilité qui ne font que trop voir le peu d'estime que l'on a pour ce Corps adorable, ou du moins l'aveuglement incompréhensible dans lequel on vit.
Que si des Ministres du Seigneur on passe au reste des F'idèles, et que l'on jette les yeux sur tous ceux qui composent aujourd'hui le monde chrétien, on n'aura guère moins de sujet de déplorer notre ingratitude et notre peu de foi. Il y en a qui communient souvent, il est vrai, mais combien peu de véritables Serviteurs de Jésus-Christ parmi ceux-là? Sans parler du peu de fruit qu'on tire des Communions, preuve certaine de la mauvaise disposition avec laquelle on communie, peut-on penser au peu de dévotion qu'on a en recevant Jésus- Christ, sans en être touché, sans en être indigné? On peut encore ajouter à tant de mépris que Jésus-Christ reçoit de ceux qui l'aiment très peu, l'indifférence et l'oubli qu'ont pour cet aimable Sauveur dans l'adorable Eucharistie, ceux mêmes qui font profession de l'aimer. Il n'est point de visites qu'on fasse avec plus d'ennui et avec moins d'empressement, que celles qu'on rend à
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Jésus-Christ dans cet auguste Sacrement. Pour nous faire d'abord trouver cent fausses raisons qui nous en détournent, il suffit que le Saint-Esprit nous y invite par ses inspirations, ou si l'on est engagé par son état à se dispenser moins souvent d'une si sainte pratique, ne s'accoutume-t-on point à s'en acquitter pour cela même avec moins de respect ? Ne le dirait-on pas, à voir seulement comme l'on entre dans l'Église : on y entre comme dans une chambre, on se présente devant le Saint Sacrement comme devant une simple Image, et cet air si peu modeste, cette posture si peu respectueuse, et ces yeu.\ si égarés ne font que trop voir que la visite du Saint Sacrement n'est presque plus, dans la plupart, qu'une grimace. On la fait avec peu de respect, parce qu'on la fait avec peu de foi, et l'un et l'autre en empêchent tout le fruit.
Voilà, Seigneur, comme on paie le plus grand de tous les bienfaits, voilà quelle est notre reconnaissance; disons-le encore une fois : Nous traiterions moins mal Jésus-Christ, si Jésus-Christ nous avait moins aimés. S'il retenait du moins en cet état cet air de majesté qui le rend formidable- aux Démons mêmes, ou qu'il châtiât sur-le-champ ceu.x qui l'outragent, qui ne voit qu'il en serait plus respecté, mais aussi il en serait plus craint, et c'est à quoi Jésus-Christ ne peut se résoudre. Il aime mieux s'exposer aux indignités des impies, en souffrant tout, que d'éloigner de lui un seul de ses en-, fants en ne pardonnant rien : il préfère, pour ainsi dire, les outrages qu'il souffre de ceux-là, au défaut de confiance qui naîtrait de la terreur qu'il inspirerait par ses châtiments à ceux-ci ; et cet excès de bonté qui seul devrait lui attirer l'amour et le respect de tous les hommes, l'expose tous les jours à ce nouveau mépris, le fait tous les jours moins aimer.
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A quoi est-ce qu'on sera sensible, si ceci ne nous touciie pas? On est sensiblement touché des mauvais traitements qu'on fait à un homme inconnu, à un homme étranger ; on porte compassion à un misérable, si on voit qu'il est maltraité : il n'y aura donc que Jésus- Christ aux outrages duquel nous serons insensibles ! Il n'y aura que Jésus-Christ qu'on voit dans le Saint Sacrement méprisé, outragé, maltraité de tout le monde, et qu'on regarde de sang-froid ! Qu'on trouve un outrage qu'on ne lui ait pas fait; qu'on trouve une injure qu'il n'ait pas soufferte ; qu'on trouve un endroit dans le monde où on l'ait épargné ! Et tout cela pour avoir été trop aimable, pour nous avoir trop aimés. Il est visible qu'il nous a aimés avec excès, et faudra-t-il que cet excès d'amour glace le cœur de tous ceux qu'il a tant aimés? A la vérité, s'il nous reste quelques sentiments d'humanité, pouvons-nous faire réflexion à la conduite de tant d'impies, de tant d'ingrats dont nous augmentons peut-être nous-mêmes le nombre, sans avoir le cœur serré de douleur en voyant Jésus-Christ si fort oublié, si peu aimé, si indignement traité? Pouvonsnous n'avoir que de médiocres sentiments de gratitude? Pouvons-nous ne pas tenter toutes les voies possibles pour réparer, autant qu'il est en nous, par nos profondes adorations, par notre amour et par nos hommages, tous ces mauvais traitements?
Il est vrai que l'Église a institué pour cela une des Fêtes des plus solennelles, où elle porte Jésus-Christ en triomphe avec beaucoup d'appareil, pour lui faire réparation d'honneur pour tant d'injures qu'il a reçues dans l'adorable Eucharistie; mais cette P^ête ne devientelle pas elle-même, par l'impiété des mauvais Chrétiens, une occasion de nouveaux outrages, par le peu de respect, par les irrévérences qui se commettent, pendant
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toute l'Octave, en présence du très Saint Sacrement?' C'est pour cela que cet aimable Sauveur a choisi luimême le Vendredi après l'Octave, comme une seconde Fête particulière dans laquelle son Sacré Cœur peut trouver de véritables adorateurs en trouvant de parfaits amis. La première est la Fête de son précieux Corps, et celle-ci est la F'ête de son Sacré Coeur. L'amour qu'il a pour nous triomphe dans la première ; l'amour que nous avons pour lui doit triompher dans la seconde. Dans celle-là l'Eglise nous fait voir solennellement jusqu'à quel point Jésus-Christ nous aime, et dans celleci nous devons protester à la face du Ciel et de la terre, combien sincèrement nous aimons Jésus-Christ.
C'est pour cela qu'il faut que ceux qui ont quelque tendresse pour Jésus-Christ fassent avec grande solennité et avec grand soin cette seconde Fête du Sacré Cœur de Jésus, par laquelle il veut, pour ainsi dire, distinguer ses plus chers amis qui l'aiment d'un amour généreux, reconnaissant, et avec tendresse, de ceux qui ne l'aiment qu'en apparence et avec tant de lâcheté. Il veut donc que ceu.\-là, pénétrés du regret de tous les mauvais traitements qu'il a reçus dans le Saint Sacrement, et véritablement touchés de douleur à la vue de tant d'ingratitudes, lui fassent une amende honorable, et tâchent de reconnaître son amour, et de lui témoigner le leur par quelque reconnaissance, consacrant à l'honneur de son Sacré Cœur tout ce jour. Ce sont là les sentiments qu'il faut avoir dans toutes les pratiques de cette Dévotion. C'est avec ces sentiments et pour ce motif qu'il faut communier, visiter le très Saint Sacrement, prier, et faire toutes les bonnes œuvres, si l'on veut être comblé des grandes grâces qui suivent la pratique de cette sainte Dévotion.