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La dévouée

Ils demeurèrent un instant silencieux ; le vieillard en manches de chemise, sa redingote sur un bras, énorme, débraillé, poussif, l'œil éteint, couvert de sueur, un mouchoir à carreaux jaunes suspendu à Tune des boutonnières de son gilet blanc; la jeune fille grande, très-sérieuse et trèspâle, vêtue d'un costume gris à raies bleues, le regard humide sous un grossier chapeau de paille que le soleil traversait pour lui dorer la peau et pour teinter de roux ses cheveux lisses, châtains et touffus.

L'après-midi était torride. Le couple marchait lentement. Devant cl derrière' hii, un sentier poudreux filait pr('s(ni(' en Hune directe, entre deux talus desséchés; mais, à sa droite et à sa gauche,

la plaine s'étendait calme, puissante et fière de sa fécondité. Un ciel immaculé ruisselait sur les moissons coupées de ravins, de chemins de terroirs, de monticules et de haies vives surmontées par des peupliers à larges cimes. L'orge, les seigles, les avoines, les blés, tièdes, murs, pleins d'herbes folles, de pavots sauvages, de liserons violacés, de marguerites, de boutons d'or et de barbeaux couleur d'azur faisaient la sieste, tandis que le plumet feuillu des betteraves verdoyait tranquille sous le flamboiement de l'été. Au sommet d'un gros chêne une bande de sansonnets jacassait. Cà et là, des champs de trèfle et de luzerne s'allongeaient si drus et si fleuris au milieu des autres récoltes, qu'ils ressemblaient à des lacs d'émeraude sur l'eau desquels une écume rose aurait dormi.

Le colza n'avait pas tenu sa promesse cette année-là; aussi, en compensation, afin d'égayer l'œil du paysan furieux, la terre avait-elle enfoui les maigres choux dans une foule de plantes multicolores, si bien que la moisson pauvre s'abritait à l'ombre des parasites superbes. Un peuple de papillons safran, amoureux, vif, bariolé se baignait dans l'air chaud.

A la haut(uu- d'iuie garenne isolée entre un carré d'ccil'ettes et une pièce de féverolles, les l)r o m e ne u r s s ' ar r êtèren t .

— Ouf! soupira Barbelet; et il se laissa crouler lourdement sur le gazon, à Tombre d'une touffe de noisetiers.

Michelle s'assit à son tour. La nuance de ses l)ottines et du bas de sa robe disparaissait sous une épaisse couche de poussière. Elle ne s'en préoccupa point, disant :

— Que voulez- vous, je n'ai pas de chance. Dans les flots du jour, au milieu des récoltes,

sur la lisière des chemins, partout, les alouettes ivres de beau temps chantaient à perdre haleine. Des troupes d'hirondelles jouaient avec mille petits cris délirants. Au loin, le long d'un éteule, une immense tache rouge croupissait; on eût pu croire qu'un animal monstrueux avait saigné là. C'était une masse de coquelicots dont l'assemblage avait triomphé des jeunes blés.

Michelle reprit :

— Depuis que je me connais, ma vie n'est qu'une suite de déboires. Ah! on n'a pas tort de le crier sur les toits : tout n'est que déception en ce monde. Je ne me vois heureuse qu'à Tépoque où mon père dirigeait son magasin d'horlogerie, c'est-à-dire quand nous étions gamines, ma sœur Pauline et moi. Chaque dimanche, maman nous conduisait à Bois-de-Colombes, chez une de ses parentes; il y avait là une chèvre, des poules, des la})ins, des fleurs, uii grand coq ({ui venait

manger dans nos mains, une petite amie que j'aimais bien, et un perroquet qui ne nous mordait jamais. Je me souviens aussi d'un soir où, pour nous amuser, papa fît sonner, presque en même temps, toutes les pendules et toutes les horloges du magasin; ce tintamarre nous causa une grande joie. J'en suis réduite à me souvenir de cela, aujourd'hui. — Vous la rappelez- vous' maman ?

— Oui, Michelle.

— Elle est morte un samedi, à huit heures du matin. J'avais douze ans. Je la vois encore étendue sur son lit, les yeux creux, la bouche contractée, ses deux longs bras minces allongés sur la couverture. On lui avait coupé les cheveux pendant sa maladie. Elle a pleuré un instant avant de mourir, parce que papa m'avait brusquée. C'est joliment dur de s'en aller comme çà, tout d'un coup, sans trop se plaindre à cause de ceux qui restent. Pauvre maman !

Barbelet jeta une tige de pimprenelle qu'il mâchonnait ; puis tyrannisant ses favoris courts et rudes, ne comprenant pas encore à quel sujet la jeune fille voulait revenir, il se mit à la contempler, très-digne et la mine grave. Non loin d'eux, sur un hêtre, une tourterelle des bois égarée roucoulait ; de minute en minute on entendait le claquement do ses ailes contre les branches. Un

bourdonnement continu montait entre les feuilles; il produisait une musique sourde.

Michelle continua :

— Mon père ne s'est jamais beaucoup occupé de moi, pas plus que de Pauline d'ailleurs ; à ce point de vue, je ne suis pas jalouse d'elle. C'est à peine s'il nous adresse la parole de loin en loin. Voyez-vous, mon parrain, pour lui nous sommes des domestiques qu'il ne paye pas, et voilà tout. Le soir, avant de se coucher, il nous embrasse sur le front, mais c'est par acquit de conscience. Nous a-t-il déjà regardées attentivement? je me le demande. Chacun a sa manière d'aimer, je n'en doute pas; néanmoins, avouez que la sienne est fort peu démonstrative. Depuis qu'il s'est retiré du commerce, et qu'il nous a logés aux Moulineaux, on ne l'aperçoit qu'aux heures des repas, et les soirs où, par hasard, il invite quelques personnes à diner. Le reste du temps, il s'enferme dans une chambre, au sommet de la maison, et il travaille. Défense nous est faite de le déranger ou de pénétrer dans cette chambre. On croirait qu'il n'a pas confiance en nous. Une fois, je ne sais pas ce qui Ta pris cette fois-là, il nous a confié qu'il était sur la piste d'un système pour diriger les ballons. Je ne demande pas mieux que d'api)laudir à ses découvertes moi, mais au moins, faudrait-il qu'elles vissent la lumière, n'est-ce pas?

Une brise tiède et odorante accourut de trèsloin, frôlant la plaine, soufflant sur les tisons dont la semence voleta, heurtant les tiges délicates, inclinant d'une manière très-douce la masse compacte des dravières et des hivernaches. Les orties tremblotèrent, les senets et les raveluches s'accablèrent de salutations mignardes, le gazon encombré de bruyères flétries, de pâquerettes finement ciselées, de pissenlits jaunes d'or courba ses lances vertes ; les arbres s'enflèrent comme des voiles ; le concert des insectes s'accentua dans la garenne.

Barbelet s'étendit sur le dos, les yeux tournés vers les profondeurs du ciel. Au-dessus de lui, son ventre formait une espèce de demi boule; quant à ses jambes courtes et grasses, elles se tenaient immobiles, vautrées dans l'herbe aussi épaisse qu'une fourrure. On sentait qu'il lui était pénible de parler, à cause de la chaleur. Il grasseya cependant :

— Jeoffrin est un homme très-intelligent. Michelle murmura :

— Oui, mais il mange sa fortune.

— Crois-tu ?

— Oh! répliqua-t-elle, j'en suis sûre. Vous savez bien qu'il a la manie des inventions. Avant de s'occuper des ballons, il a passé des années à recliercher les moyens de produire le diamant. Il

en a même fait un, par hasard; souvenez-vous...

— Je me souviens,

— Mon Dieu ! dans quelle colère il est entré, lorsqu'il a compris son impuissance à en façonner un second. Ma sœur et moi étions terrifiées; nous pensions qu'il allait devenir fou tant son aspect et ses manières avaient changé... Voyez-vous, parrain, l'avenir ne me présage rien de bon; à cette heure, mon père ne doit plus avoir grand argent à gaspiller. Enfin ! tant pis et tant mieux. Une chose certaine: c'est qu'il ne mourra pas de faim, Toncle Clérambeau nous ayant laissé par testament, l'année dernière, à nous deux Pauline seulement, une somme d'à peu près cent mille francs à laquelle mon père ne possède aucun droit. La moitié de cette somme m'appartient depuis hier; j'ai vingt-et-un ans. Pauline, qui n'est pas majeure, ne pourra disposer de sa part que le jour où elle sera... mariée, c'est-à-dire dans un mois.

— Parfaitement. Chose bizarre ! ton père se trouve être ton héritier.

— Oui, mon parrain, mais il n'en serait pas là si, comme vous, il avait embrassé une carrière susceptible de l'occuper sa vie durant.

— Je lui cède ma place de commissaire de police à Issy. — Dis donc, Michelle, quel malheur que tu ne sois jjas ma vraie fille!

Celle-ci eut un bon sourire.

— Oh! répondit-elle, mon caractère est triste, à la fin des fins je vous aurais ennuyé.

Barbelet se récria :

— Jamais ! jamais ! Veux-tu que je t'adopte ? Ils se regardèrent un instant, la figure

joyeuse. Le vieillard s'était campé sur son séant. Michelle fût la première qui redevint calme. Elle lui demanda :

— Quelle heure est-iî ?

— Cinq heures; nous avons le temps. On dîne tard chez toi les jours de cérémonie.

Elle recommença ses plaintes :

— Je dois vous sembler passablement détraquée parfois, hein? c'est depuis ma fièvre typhoïde^ quand j'avais dix-huit ans. Tenez, cette fièvre typhoïde ! . . . elle aurait bien dû m'emporter, çà aurait mieux valu.

— Voyons Michelle, ne dis pas de bêtises.

Et comme il lui parlait sérieusement, avec des gestes onctueux, tout à coup, sans plus longs préambules, elle s'emporta:

— Non! je le répéterai jusqu'à satiété : je n'ai pas de chance,... pas de chance! Haussez les épaules, moquez-vous de moi, cherchez des phrases banales afin de me les servir, que m'importe ! vous ne me prouverez point que je suis née coiffée, j'espère. Je n'ai pas de chance!

Pourquoi suis-je venue au monde ? pourquoi ma mère est-elle morte si tôt, quand j'avais besoin d'elle? pourquoi ne suis-je pas morte moimême? pour quelle raison êtes-vous la seule personne qui m'aimiez?... Etes-vous satisfait?... Non? Eh bien, pourquoi suis-je amoureuse du fiancé de ma sœur?

Un sanglot lui sortit de la gorge.

Alors Barbelet la réprimanda :

— Tu m'avais promis d'être raisonnable.

Puis, très-ému, ne découvrant aucune consolation, aucun autre reproche utile à lui adresser, il lembrassa. Et comme elle pleurait sans grimaces, le visage placide, la poitrine violemment agitée, le brave homme éprouva le besoin de lui dire encore quelque chose, mais il n'articula que ces mots :

— Tous les chagrins sont passagers.

Et il se tut. La niaiserie de sa phrase l'avait troublé; il craignit d'avoir froissé Michelle. Son étonnement fût donc presque gai lorsqu'elle lui dit, la voix molle, après avoir ôté son grand chapeau de paille qui la gênait:

— C'est possible î dans longtemps, longtemps ; on ne peut pas prévoir. Néanmoins, je ne suis plus une enfant. Pensez-vous que je ne me sois point raisonnée? Les filles de mon âge ne s'amourachent plus à la légère. La première fois

que je le rencontrai, au presbytère, chez l'abbé Roche, il me déplut ; son nom, Octave Blaisot, m'avait choquée, ensuite il est pharmacien, un état presque drôle ; vous savez, on a fait un tas de plaisanteries sur les pharmaciens. Allez donc croire à la durée des impressions ! On m'a généralement reproché la froideur avec laquelle j'accueille les gens qui me sont inconnus, aujourd'hui je la hais, cette froideur! parce que sans elle il m'aurait peut-être choisie. Enfin, voilà : petit à . petit, je me suis habituée à sa tovirnure, il est très-bon et très-aimable. J'ai commencé par me sentir heureuse , quand il venait, puis, une après-midi, le souvenir de sa personne, de ses moindres gestes m'a obsédée. Je le soupçonne de s'être aperçu de quelque chose, car il a longtenips hésité entre ma sœur et moi. Pauline l'a emporté...

La jeune fille ne pleurait plus. De fines gouttelettes de sueur pareilles à de la rosée scintillaient sur le duvet de ses lèvres aussi rouges que des fleurs de cyclamens. Traversant les branches enchevêtrées au-dessus d'elle, un rayon de soleil droit comme une lame d'épée lui posait sur la tête un placage de lumière.

Elle poursuivit comme dans un rêve :

— C'est curieux tout de même la manière dont les passions nous arrivent!... Quand j'avais

quinze ans, les jeunes gens m'inspiraient une espèce de répulsion impossible à définir. . . On est bête parfois ! en lisant une pièce de Shakespeare, Othello, je me suis prise de pitié pour les nègres ; pendant plusieurs mois, ils m 'apparurent dignes d'amour, sympathiques, irrésistibles'. Je me les figurais tous des héros capables d'accomplir les actions les plus magnanimes, une race d'incompris, quoi!... Vous riez? j'ai bien ri aussi quand j'ai ouvert les yeux; il m'a suffi d'en examiner un qui était cuisinier pour que je fusse débarrassée de cette étrange compassion. — Allez, je suis bien à plaindre, mon parrain.

Elle prononça ces derniers mots d'une voix endolorie.

Autour d'eux la chaleur terrestre s'évaporait sous les vagabondages de la brise à présent moins odorante' mais plus fraîche : les cigales cliquetaient à qui mieux mieux. A chaque instant, on entendait le rappel des perdrix. Le couchant se transformait à vue d'œil ; l'azur céleste fuyait cédant sa place dans l'atmosphère à des couches d'un vert glauque violemment rayées de cinabre et de cadmium ; au milieu du poudroiement impal- })able qui précède l'approche des b('lles nuits d'été, d'immenses lambeaux de nuées étincelantes se trainaient paisiblement. Une pie lançait des cris de joie stridents : et le soleil splendide de .cendait.

prêt à dénouer sa ceinture de pourpre derrière une ligne obscure de pommiers.

Après une assez longue pause, Barbelet jugea que Michelle était suffisamment calme pour l'écouter ; il essaya donc de la réconforter, de lui signaler la conduite qu'elle aurait à suivre. Le commissaire de police ne manquait pas de bon sens. Il la félicita de l'avoir choisi pour confident; la suppliant de n'avoir point de crainte au sujet du secret qu'elle lui avait confié. Il ne voulut pas l'ennuyer, grâce à d'interminables dissertations. Elle souffrait, il tâcha de la distraire, de la griser à l'aide d'un flux de paroles sonores, au-dessus duquel le mot devoir bondissait à chaque instant, semblable à une raquette habilement maniée. Néanmoins, il travaillait à ne lui laisser aucune illusion ; puis, peu à peu, il se grisa lui-même. Alors, naturellement, il exalta l'amour de la jeune fille plutôt qu'il ne le combattit ; il sut la féliciter du sacrifice qu'elle ferait à sa sœur plus jeune qu'elle et moins expérimentée. Il remua les sentiments de famille qui dormaient sous sa chair. Son éloquence mordante pénétra jusqu'au fond de la conscience où on les avait oubliés, et ils furent fouettés à grands coups de raisonnements sains. L'heure était solennelle. Le soleil, comme blessé à mort par un bras invisible, tombait, ensanglantant de plus on plus l'horizon.

Dans le silence des champs apaisés, la voix du vieil homme tonnait, et Michelle en subissait rinfluence malgré sa volonté en émoi. Barbelet lui raconta qu'il avait vu mourir sa femme, une femme de dix-huit ans qu'il adorait, dans ses bras, au bout de trois mois de mariage. 11 compara ses vieilles souffrances aux récentes douleurs de la jeune fille; il Tinstruisit, comme si elle lui appartenait, comme s'il avait le droit d'en tailler une metrtyre, un être d'assez haute imagination, de naïveté assez énorme pour se laisser accrocher au charnier social, sans murmures, un beau matin, par une main quelconque. Et la malheureuse, folle de respect pour cet homme nouveau qu'elle ne connaissait point, timide devant ce caractère droit dont elle ne soupçonnait pas la fermeté, voyait se dérouler tout un monde exotique plein de sensations d'orgueil pour soimême, de sentiments extrêmes et loyaux à l'égard des autres.

Soudain, Barbelet s'interrompit ; à soixante mètres d'eux, sur le chemin, un long gaillard agrémenté d'une jambe de bois, gesticulait, beuglant à se déchirer la poitrine :

— lié! là-bas! lié! là-bas!

Michelle se dressa, horriblement triste ; le commissaire de police était en ébullition, n'importe ! ils s'obligèrent à sourire.

Les beuglements de l'estropié recommencèrent :

— Regardez! sapristi, regardez donc!

En même temps, il faisait mine d'ajuster quelque chose, au bout de la garenne. Un magnifique lièvre était assis là sur son derrière, et sans la moindre inquiétude, l'animal se livrait à une toilette minutieuse, se débarbouillant, lissant son poil avec des mouvements brusques, passant et repassant ses pattes de devant au-dessus de ses longues oreilles rousses qu'il secouait ensuite. L'homme à la jambe de bois lui lança une motte de terre, criant tandis que la bête se sauvait :

— Nous verrons, nous verrons si tu seras aussi fier à la fin de septembre. Cours, mon bon, cours.

— Monsieur Aristide Poupelart, dit Barbelet, je vous salue.

Michelle lui demanda :

— Comment vous portez-vous ce soir ?

Il se cambra, clamant :

— Aristide Poupelart ? beau nom de littérateur, hein ? superbe nom ! mais pas si beau que Népomucène Lemercier ; avec un nom comme celui de ce brigand-là, on n'a pas besoin de talent ; je préfère le mien. Cependant Aristide m'embête; j'en eusse désiré un plus moderne, Ernest par exemple! ou Gustave, oui, Gustave Poupelart.

— Tiens ! dit Michelle, vous avez fait peindre votre jambe de bois en bleu, blanc, rouge, pourquoi ?

— Drôled'idée! songea Barbelet qui éclata de rire.

Aristide pirouetta sur l'ustensile en question, puis, avec un geste de suprême gentilhommerie, il proclama :

— C'est pour épater les populations.

Et il se plut à examiner toutes choses, mar- ([uant une indifférence feinte pour la dernière phase de l'admirable coucher de soleil qui lui crevait les yeux; mais malgré lui, à chaque instant, son regard s'y portait, parce que rien, ni la plaine qui brunissait, ni les menus bois répandus à travers le pays et déjà pareils à de la fumée, ni les floraisons fragiles, ni les moissons trop l)asses, ni la rumeur crépusculaire, ni la chansonnette des oisillons assoupis, ne valait ce ciel tumultueux où toutes les couleurs plaisantes à la vue se fondaient et se coupaient majestueusement.

Michelle balbutia :

— Comme c'est beau !

— Pouh! fit Aristide, ça n'a qu'un défaut : celui de se reproduire un peu souvent. Les romanciers en ont abusé, les poètes encore plus ; oh! les poètes! je ne leur en veux pas, mais ils peuvent se vanter d'avoir salopé sur pas mal de jolies choses.

— Cependant, dit Barbelet...

— Parbleu ! je sais, il y en a de très-forts et de très-originaux, mais ils ne sont pas nombreux, surtout dans la jeune école.

Michelle toujours en extase répétait :

— C'est beau ! c'est beau !

Alors Aristide cria :

— Eh bien, oui, là, c'est beau! et je ne suis qu'une cruche.

En même temps, afin de détourner la conversation, l'air intéressé, il ramassa devant lui un insecte noir et trapu disant :

— Un diable ! dans mon pays on appelle ces bestioles des diables. Quand on crache dessus, ça saigne.

Et il joignit l'action au précepte.

— Voyons ! demanda Michelle.

En effet, au milieu de la salive, une goutte de sang se répandait.

— Sacré nom d'un chien ! fit tout à coup Aristide, j'allais oublier de vous faire ma commission : on vous attend depuis une heure pour dîner. Ce que c'est que d'avoir des distractions ! J'étais parti ; j'avais trois ou quatre courses indispensables!... En route! mieux vaut tard que jamais, hein?

Barbelet murmura à l'oreille de Michelle :

— Quel type que ce Poupolart !

Celle-ci acquiesça delà tête.

On se dirigea vers les Moulineaux. De nouveau, Aristide s'empara de la cônvt^rsation :

— Quand j'ai quitté la baraque de Jeoffrin, on n'attendait plus que monsieur Blaisot; mais l'abbé Roche était présent, lui ; il rapetisse tous les jours, le manque de voluptés doit lui ])roduire cet effet-là. Imaginez- vous qu'on lui a confié une éducation à terminer, celle d'un petit monsieur qui jouira d'une centaine de mille francs de rente. — A propos, mon ami Segurola est tombé chez moi, ce matin, vous savez bien, .. .Segurola le musicien, celui qui raconte toujours des histoires tristes à pouffer de rire. Alors j'ai couru chez votre père et je lui ai dit . impossible de diner avec vous ce soir, Segurola est venu. 11 m'a répondu: Amenez-le. — Vous verrez ma femme, elle a une de ces toilettes!... j'en suisraide....

N'ayant plus rien à se communiquer, les trois retardataires marchaient, pensifs. Ils parcoururent ainsi un quart de lieue. La jambe de bois résonnait sur le sol sec, soulevant à chaque pas un petit tourbillon de poussière.

Aristide rêvassait, la physionomie très-curieuse. La splendeur de la nuit triomphante chassant le jour l'avait empoigné. Il avançait donc, ses yeux bleus largement épanouis, son maitre nez humant la i'raicheur. la Jjouche entr'ouverte. Une

formidable paire de moustaches rousses lui coupait la face en deux. Il était coiffé d'un chapeau marron en feutre mou. Sa mâchoire inférieure très-accusée, très-solide, lui donnait un grand air de décision. Un large vêtement de coutil gris qui flottait autour de son corps maigre et déhanché l'assimilait à une immense marionnette.

Brusquement le terrain s'inclina devant eux. Entre deux haies de ronces chargées d'étoiles blanches et de mûres, le chemin qu'ils suivirent dégringolait en pente rapide, houleux, couturé, défoncé par de profondes ornières résultat des pluies passées, semblable à un torrent pétrifié. Une demi-douzaine de châtaigniers adultes, dans le feuillage desquels on entendait les piailleries et les batailles acharnées d'une tribu de moineaux, s'agitait à quelques pas d'eux, avec des bruits de vagues escaladant des galets. Ils les dépassèrent et ne tardèrent pas à déboucher sur un plateau aride. Au bord de ce plateau, sous un acacia chétif, se dressait une croix sur les branches de laquelle pourrissait un Christ.

Mais bientôt, au moment où Michelle et Barbelet toujours préoccupés, se dirigeaient vers un nouveau sentier, Aristide les arrêta, et une larme à l'œil, en proie sans doute à un attendrissement d'artiste, d'un geste brutal il leur indiqua Paris qui se déroulait à perte de vue, Paris monstrueux, gigan-

tesque, Pcxris dont la masse faisait une large trouée sombre dans l'horizon encore lumineux. Puis, comme ils semblaient ne pas comprendre, il leur dit :

— Vous venez de voir la campagne,- fleurezmoi ça maintenant.

A leurs pieds, une nappe d'herbe toute blanche de pâquerettes descendait, et une fillette aux yeux vifs, au nez baveux, à la jupe rouge en loques, les examinait sans vergogne, entraînée par une grande chèvre barbue plus vigoureuse qu'elle. La verdure semblait couler en s'élargissant jusqu'à l'avenue des Moulineaux où un char à bancs de boucher que sa lanterne piquait déjà d'un point rouge, s'avançait à fond de train, au centre d'un nuage de poussière. On entendait claquer un fouet presque continuellement, et une voix d'ivrogne rauque et méchante qui criait : Hue! nom de Dieu, hue donc! carcan. Ensuite, plus loin et plus bas que l'avenue, des champs souffraient, de petits champs urbains, maladifs et pauvres, séparés les uns des autres par de longs jardins maraîchers, bien fumés, plantureux, dans lesquels des cloches alignées brillaient, faiblement allumées par les dernières lueurs du jour. De tous côtés, on apercevait des fabriques, et leurs toits en tuiles violemment rouges ou jaunes plaquaient des taches dures sur les fonds arborescents, en même temps que leurs hautes cheminées en brique, les

unes rondes, les autres carrées brandissaient chacune un fort panache de fumée noire que la brise effîloquait et agitait sans jamais le détruire. Entre les fabriques, des clos pleins d'arbres fruitiers se pavanaient. Aristide désespéré se mit à crier :

— Non, voyez-vous, il n'y a pas de bon sens, c'est trop difficile à rendre. Celui qui me décrira ça comme je le sens, eh bien, je lui laverai les pieds avec ma langue.

Ce n'était pas tout ; à gauche, sous des transparences vagues, on distinguait Saint-Cloud enfoui au milieu des bois comme un nid, Montretout endormi sur un lit d'ombre, Villeneuve-l'Etang qui semblait rire, Ville-d'Avray, Chaville en toilette de nuit, puis plus à gauche, Sèvres. De temps en temps, des bouffées d'air nauséabond s'éparpillaient venant d'une tannerie tranquillement assise au bord de la Seine. A droite, le spectacle était plus animé. Plusieurs bastringues établis au Point-du-Jour se livraient à une musique tapageuse. Les cuivres lançaient des éclats bruyants, des cymbales éternuaient dans les lointains, et le bruit d'une grosse caisse, par instants, dominait le vacarme comme un grondement sourd de canon. Soudain, sur le viaduc dont la longueur pâle était zébrée de noir par mille arcades, un train passa, soufflant par le tuyau de sa machine d'immenses

traînées blanches que le ciel absorbait. Il s'ensrouffra dans Paris.

Maintenant, les regards se promenaient aux portes delà ville morne, sur Passy, sur Auteuil. Au fond du tableau, les buttes ^Montmartre se dessinaient presque roses sous un rayon attardé. Devant elles, le dôme des Invalides paraissait un morceau d'astre mourant, et la frise de l'arc de triomphe perceptible au-dessus de la houle bleuâtre des toits ressemblait à une luxueuse nacelle prête à soml)rer.

Juste en face du plateau où Aristide piétinait, où Michelle et Barbelet se tenaient immobiles, la Seine apparaissait, luisante comme un lac glacé, et derrière la Seine, Paris, avec ses entassements de maisons et de monuments noyés dans une obscurité naissante, parsemée d'étoiles que des mains allumaient: enfin, lourd sur le colosse dont l'agitation faiblissait, un ciel sans nuages, d'une blancheur obscurcie et compacte.

Un homme se mit à chanter une ronde dans laquelle un même refrain sautillant se répétait ; une voix lamentable celle de Tenfant à la chèvre demanda : un j)elit sou ! La lune exhiba son prolil blanc de trépassée ; et bientôt, dans la nuit véritable dont Tenvahissement s'achevait, on n'entendit plus qu(^ le carillon des cloches d'Issy

versant des notes claires toujours éteintes par des notes plus claires.

Alors la tristesse s'empara des trois êtres accablés par le spectacle dont ils s'étaient repus.

Michelle réfléchissait au bonheur qui lui avait échappé, à la joie qu'elle aurait ressentie si la vision de telles merveilles lui avait été permise . au bras d'Octave Blaisot, à une pareille heure.

Barbelet sentait sur ses épaules la pesanteur de la vieillesse et de la solitude.

Quant à Poupelart, la face navrée, jaloux de ce qu'il avait vu, il suivait du regard, sur l'avenue, un troupeau de collégiens qui défilaient trois par trois, sous la surveillance de deux jésuites efflanqués et lestes comme des chiens de berger.

Finalement, on regagna les Moulineaux.

Jeoffrin furieux attendait sur le seuil de sa porte.

La cuisinière ouvrit la porte du salon tendu de reps havane où la compagnie se morfondait. Tout le monde se leva comme un seul homme. Les estomacs se plaignant, chacun poussa un : ah ! sonore. C'est à peine si on entendit prononcer Tinévitahle : Monsieur est servi. Jeoffrin offrit son bras à madame Poupelart, une brune assez jolie; Octave Blaisot tendit le sien à Michelle; Segurola bouche en cœur s'empara de celui de Pauline.

L'abbé Roche, propre comme un sou. le menton rasé de frais, le corps sanglé dans sa petite soutane, s'approcha de son élève, un jeune homme vêtu à la dernière mode, qui paraissait avoir une quinzaine d'années, et lui dit: — Monsieur de Lassalle, nous serons voisins de table, j'ai prié qu'on vous plaçât près de moi. Le jeune homme répliqua negmatiquemcnt :

— J'eusse préféré le voisinage de la personne qui est là-bas.

Il voulait parler de Michelle; l'abbé eut un haut-le-corps.

Aristide et Barbelet fermaient le cortège.

Dans le jardin un gazouillis doux mêlé à des rires d'enfant s'échappait. Aristide se précipita; un instant après, on l'entendit qui criait d'une voix amusante :

— A table ! les enfants ! à table !

Et bientôt, il entra dans la salle à manger précédé par deux galopins mal ficelés, un peu plus gros que des rats, gais comme des oiseaux, plus malpropres que des peignes. Il les appelait : sa progéniture. La fille, sa frimousse barbouillée en l'air, aussi remuante qu'une anguille chantonnait :

— Papa, papa, j'ai fait le loup au fond du jardin, et Joseph a eu peur.

Mais l'intéressant Joseph, très-vexé, mentait avec effronterie, glapissant :

— C'est pas vrai ! c'est pas vrai ! moi, au moins, je n'ai jamais d'indigestions quand je dîne en ville.

— Madame Poupelart fit : chut !

Jcoffrin allait placer son monde : il commença :

— Madame Poupelart, veuillez vous asseoir à ma

droite ; Pauline à ma gauche ; monsieur Blaisot à

côté de Pauline: Michelle en face de moi, entre

Tabbé Roche et Barbelet ; monsieur Seg-urola près de madame Poiipelart. Quant à vous, jeune homme, ajouta-t-il, s'adressant à Guy deLassalle, contre Fabbé. Paisse mademoiselle Georgette Poupelart, votre voisine ne pas trop vous ennuyer ! Aristide mettez-vous entre vos enfants.

On s'assit. Guy était de mauvaise humeur, parce que Jeoffrin Favait traité sans façon de jeune homme, et aussi, parce qu'il considérait comme indigne de lui la morveuse qui le coudoyait. Mille frou-frous cérémonieux babillaient dans la robe bleue et soyeuse de madame Poupelart.

Sous la lumière crue de la lampe dont un abatjour en porcelaine projetait la clarté ronde, la table couverte d'assiettes brillantes, avec sa nappe blanche et son surtout JDordé de roses, étincelait. Quatre compotiers symétriquement rangés portaient, l'un des cerises, Fautre des fraises, le troisième des macarons, le quatrième une pyramyde de raisins secs, de figues, de noisettes et d amandes. Les bouteilles de vin seules n'avaient pas l'air satisfait, malgré Farète brillante qui les parcourait.

A présent, selon la mode bourgeoise, Michelle distribuait le potage, une purée aux croûtons que la cuisinière, une grande fille plate comme une l)lanche, venait de servir.

Labljé Hoche décrivit un signe de croix, ferma

les yeux, et dans la tranquillité de son âme et conscience, après avoir soupiré avec bruit, marmotta son « Benedicite. » D'un mouvement de tête, Aristide et Segurola se montrèrent le petit prêtre en exercice, puis ils ricanèrent.

Personne ne parlait. Les enfants mangeaient, très-voraces, gloussant chaque fois qu'une cuillerée de j)otage leur emplissait la bouche. Le cliquetis des assiettes était gai.

Derrière Jeoffrin, contre le mur sombre, une horloge en cuivre, une merveille d'horlogerie, disait-on, dont la forme rappelait celle d'une bassinoire ornée de son manche, s'agitait. En temps ordinaire, son tic-tac profond devait être gênant. A travers l'obscurité qui emplissait la salle à manger, en dehors du coup de lumière tombé d'aplomb sur la table, on distinguait à peine une crédence, un buffet très-haut en acajou et deux fenêtres ouvertes sur un jardin, devant le bruissement intime d'un massif de lauriers épineux.

On déposa en face de Jeoffrin un magnifique brochet douillettement étendu sur un lit de persil frisé. Il avait la gueule ouverte, et montrait sa mâchoire de poisson vorace. La société s'extasia. Alors, la cuisinière maugréa :

— Je vous conseille de vous en régaler. Tout le reste est bon à jeter aux ordures. Voilà ce que c'est que de ne pas être exacts î

Michelle répondit :

— Ma pauvre Constance, on sait que vous n'êtes point coupable.

Aristide fut envahi par une admiration silencieuse. Il aimait particulièrement le poisson de rivière, et encore plus particulièrement le brochet.

Autour de lui, la conversation s'engagea ; chacun se racontait l'emploi de sa journée. Cependant Jeoffrin rêvassait, pensant aux paperasses et aux dessins qu'il avait là-haut, dans son cabinet. Son crâne, poli, très-large, sans cheveux sur le sommet, luisait au dessus de ses yeux pareils à deux trous, tant ils s'enfonçaient noirs au centre d'un réseau de rides. Son nez droit se rattachait au front par une ligne dure. Chose remarquable ! Le bas du visage de cet homme était mince, découvrant une bouche exquise sous une moustache peu fournie, au milieu d'une barbe d'un blanc sale coupée au ras de la peau. Ses mains, on ne peut plus soignées, ressemblaient à de jolies mains de femme. Octave Blaisot, lui, s'occupait de sa fiancée. Il avait appuyé un de ses genoux contre Pauline sous la table, et il la pressait, tandis que Michelle qui ne les perdait pas de vue ou qui les devinait, se sentait prise d'envie de pleurer, et ne se contenait ({u'à force dénergie, la gorge crispée, voulant écouter Barbelet. Le commissaire de police raccyitait ({ue, la veille, un agent lui avait amené

une fille de dix-sept ans, d'une beauté rare, dont le plus vif plaisir était de martyriser sa sœur, une enfant de six mois, à coups d'épingles, pour se débarrasser d'elle.

Le brochet disparaissait rapidement. De temps en temps la jambe de bois d'Aristide se chamaillait avec un des pieds de la table. L'abbé Roche s'entretenait avec Guy de Lassalle :

— Monsieur Guy, votre noble père m'a jDrévenu que vous sortiriez une fois par mois. J'espère que par votre travail, par votre conduite journalière, vous vous préparerez à mériter dignement cette faveur de votre pieux père.

Guy répondit :

— Mon père n'est pas pieux.

Aristide, la bouche pleine, jouait avec ses enfants ; il inventait des histoires à leur portée :

■; — Il y avait jadis une princesse haute comme une tige de tulipe. Ses cheveux étaient en or pur, et sa robe en argent massif. Son plus grand bonheur consistait à se baigner sur le bord des rivières et à se promener sur l'eau dans une écorce de platane recourbée. Rien n'était superbe comme de la voir diriger son léger radeau , surtout quand il faisait du soleil ! Couronnée de myosotis, qui sont de petites fleurs ]jleues, une paille à la main pour lui servir de fouet, elle conduisait un attelage ailé composé de huit demoiselles rouges ; et les

passants s'arrêtaient pour la regarder, quand elle naviguait ainsi escortée par cent grenouilles vertes, au milieu des mauves et des nénuphars.

Alors les moutards demeuraient béants, intéressés par la naïveté même du conte, disant :

— Encore ! encore !

Soudain la conversation devint générale ; on imposa silence aux enfants. La fraîcheur de la nuit sereine entrait par les fenêtres, tandis que réclat des voix s'élançait, troublant le sommeil des fleurs et des plantes. Leciel était plein d'étoiles.

Michelle, à la dérobée, lançait de longs regards chargés d'étincelles à Octave Blaisot. On eût dit que ses pensées avaient une intention d'accaparement. Le pharmacien s'entretenait à voix bass(? avec Pauline ; il était de taille moyenne, un peu gras, de physionomie commune bien que garçonassez désirable pour une femme. Pauline blonde, ébouriffée, souriait gentille comme une églantine, le corsage ouvert en carré sur sa gorge, découvrant un morceau de sa chair illuminée. Segurola suait sang et eau afin de trouver quelque histoire épouvantable, digne d'impressionner un public; et Barbelet, de loin, amusait M™'' Poupelart en lui esquissant une pièce quil avait vue au Palais-Royal, huit jours auparavant, lorsque rhorlogc en forme de bassinoire sonna lentement neuf heures, lâchant son timbre caverneux.

Elle parlait si haut que chacun se tut, à Texception de l'abbé Roche qui, tout en dépiotant un aileron de canard aux navets , disait à Aristide :

— Je. ne connais pas de plus beau nom que Joseph. Vous avez bien agi en appelant votre fils Joseph.

Aristide ne put s'empêcher de répondre :

— Oui, à cause de la femme de Putiphar.

Ce qui interloqua le curé minuscule, et fit rire la société. Il ne leur en fallait pas plus que cela.

Jeoffrin, l'esprit dans les nuages, en profita pour affirmer qu'aucun nom ne lui paraissait comparable à celui de Justin. M'"*^ Poupelart prôna Coralie, et longtemps elle répéta d'une voix flûtée, s'accompagnant d'un hochement de tête :

— Coralie, oui, Coralie, dans ma famille, depuis des siècles nous nous aj^pelons toutes Coralie. Pauline Jeoffrin, l'air penché, prétendit qu'Octave était un nom distingué, un vrai nom d'amoureux.

Et Michelle tremblante reprit :

— Tu as raison, Pauline, le plus beau nom de la terre est Octave.

Alors Barbelet la fixa, et pour ne pas perdre contenance, elle demanda aussitôt à l'abbé Roche quel était le saint du calendrier qu'il fêtait le plus volontiers. Celui-ci, entre deux gorgées de vin

bourguignon, le regard perdu dans son verre qu'il tenait de la main gauche, répondit :

— Pierre, Jean, Chrysostôme, Augustin, Grégoire, Pie.

Parmi les noms de femmes, il choisit celui de ]\Iarie, parce que provenant de la mère du Christ, il était par cela même une parure virginale.

Heureusement, Aristide n'entendit pas cette phrase.

Durant plus de vingt minutes, la série des noms vola au-dessus des plats ; on se les renvoyait comme des balles ; on se menaçait d'une amende, quand par hasard on s'en répétait un ; Aristide et Segurola finirent par ajouter des noms de famille impossibles aux noms de baptême drôles qu'ils avaient choisis.

De nouveau, le silence se rétablit. Jeoffrin venait de sY'lancer vers une des fenêtres. Il avait entrevu quelque chose, un point obscur dans le ciel. On le vit pencher la moitié de son corps sur la balustrade, puis se retourner, Tœil étincelant. le visage pâle et bouleversé, murmurant :

— Un ballon ! un ballon ! . . .

Tous accoururent. En effet, suivant le courant atmosphérique qui l'entrainait, vision étrange au milieu de la splendeur nocturne, un aérostat voyageait. })areil à un astre éteint.

Il passa, lentement ; durant plusieurs secondes il parut encore plus sombre sur la voie lactée, puis il s'enfonça dans l'opacité de la nuit, et les regards le perdirent sans un regret, comme s'il ne représentait pas autre chose que la silhouette bizarre d'un grand oiseau noctambule. Seul Jeoffrin, les dents serrées, la face méconnaissable, le poursuivitlongtemps, par l'idée, à travers l'amoncellement d'obscurité qui le lui dérobait. Et quand il revint s'asseoir, s'apercevant que chacun parlait pour ne rien dire, qu'on ne s'occupait déjà plus du fait auquel, lui, attachait tant d'importance, il sentit qu'un royal mépris balayait dans sa tête le groupe d'imbéciles qui était là, en train de manger son pain, de dévorer les viandes qu'il avait payées, et de boire le vin qu'il devait encore. Une envie furibonde s'empara de lui, l'envie de les chasser tous, même ses filles qu'il enveloppa dans la proscription générale. Dès lors, il ne mangea plus, ses nerfs battirent, lui emplissant la cervelle de roulements de tambour; ses belles mains tremblèrent comme si une attaque sénile les avait débilitées. Pour un rien, il aurait craché à la face de ses invités, les seuls êtres sur la terre pour qui son égoïsme avait gardé un peu d'affection. Et tandis qu'ils découpaient, chacun une tranche de rosbif, le couteau et la fourchette croisés au dessus de leur assiette , opérant tous à peu près le

même geste automatique, il fut sur le point de leur crier :

— Je vous défends d'avaler le morceau que vous tenez là, il m'appartient, vous êtes trop bêtes.

A la suite de cet accès de rage interne, sa manière d'envisager les choses eut un revirement subit, et le mépris qu'il ressentait dégénéra en une indifférence mélangée de pitié pour ces pauvres diables désintéressés par leur nature même des sérieuses questions scientifiques , pour ces gens qui le considéraient comme un maniaque, comme une espèce de monomane, de don Quichotte j^er-fectionné s'escrimant contre des moulins imaginaires, et il sourit agréablement, à la l)arbe de lavenir, réfléchissant que bientôt il se dresserait avec Tauréole qui lui convenait, sous la pluie d'or qu'il lui faudrait, le jour où la France acclamerait sa découverte. Vautré devant cette perspective, son esprit s'édulcora ; alors Jeoffrin se crut déjà grand homme, son orgueil le couronna de lauriers.

A force d'écouter le vacarme des a})plaudissements sur lesquels il comptait, il devint plat, en proie à une roublardise niaise, qui le fit songer à se ménager des admirateurs en vue de son prochain triomphe. Ah ! on aurait de ses nouvelles ! La modestie? \me infériorité; chacun pour soi.

Aristide lui-même, ce Roger-bon-temps, ce poète parisien qui vivait en pleines jouissances palpables, cet artiste qui se fichait de Dieu, du diable, et de la forme des gouvernements, trouvant le monde tel qu'il est suffisamment instructif, serait bien obligé de lever sa caboche terre-à-terre et de hurler avec les autres : bravo ! quand lui, Jeoffrin, l'ex- horloger, l'ancien inconsidéré, naviguerait en plein ciel dans son aérostat gouverné par lui au moins aussi sûrement qu'un vaisseau par le bras d'un pilote, quand il aurait damé le pion à l'étatmajor, aux ingénieurs et aux célébrités de la science.

Et tout guilleret, la mine joyeuse, il interrompit le cours de ses réflexions pour écouter Segurola qui se livrait à son genre de conversation habituel. Secouant sa crinière filasse, tortillant sa longue barbe blonde, le musicien triomphait.

— Vous avez sans doute vu la morgue, disaitil ; eh bien, comparée à l'école pratique, rue de l'École de médecine, la morgue n'est qu"'un jouet d'enfant. Je le prouve : d'abord, à la morgue, un vitrage sépare la foule du lieu d'exposition, différence essentielle ! ensuite, si les noyés ont le ventre pourri, si les assassinés sont couverts de plaies et de marques sinistres, ils jouissent d'un robinet qui murmure assez gaiment ma foi, qui les maintient dans un état de fraîcheur "tout à fait respec-

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table, et qui, je me permettrai de rinsinuer, est presque une distraction. A l'école pratique, la scène change; ici, plus d'habits suspendus aux murailles, plivs de robinets. J'y entrai pour la première fois, un matin, l'hiver dernier... Vous savez, rien n'est plus facile que de violer ces domiciles-là ; il suffît d'avoir l'âge d'un étudiant en médecine, ou de se donner la tournure d\m médecin, les plus sots y parviennent. . . Imaginez-vous une grande salle aux murs pas propres, et une vingtaine de tables en marbre également espacées les unes des autres ; couchez -moi sur chacune de ces tables un cadavre tout nu ; plantez-moi au milieu de la salle un poêle chauffé à blanc ; espacez -moi des carabins qui causent de leurs petites affaires, de Joséphine l'espagnole, par exemple,... de Nie-nie la sourde ; fabriquez d'autres carabins qui fument leur pipe à cause de Todeur et qui travaillent un bistouri à la main, le nez dans un livre ou le nez au dessus d'un corps, et vous n'aurez qu'une faible idée du tableau. Ces gredins-là, pour disséquer, s'enveloppent dans des blouses grises qu'on ne toucherait pas avec des pincettes tant elles sont infectes, huileuses et sanglantes. Il y en a dont la gloii'c consiste à saHi' exprès leur blouse. Et les positions des morts sur les couchettes en marbre ! il faut les avoir vues pour en rêver. Moi qui vous parle, le jour où on

m'a montré la chose, je n'avais guère envie de rire... Les hôpitaux avaient fait leur devoir; chacune des tables portait son cadaivre, les uns gisaient le ventre ouvert , perdant leurs boyaux...

— Pouah ! interrompit l'abbé Roche.

Les femmes dressaient l'oreille, attentives. Segurola continua :

— Oui, laissant couler tripes et boyaux ; d'autres semblaient se tortiller en proie à des douleurs atroces, une jambe en l'air, un bras tailladé, la tête sans cuir, à plat ventre, l'estomac béant, crevé entre des languettes de peau enduites d'une graisse jaune. D'autres encore, les reins haussés par des cales en bois, paraissaient être tombés là de très-haut, et s'être brisés la colonne vertébrale. Je vous prie de croire qu'on n'a pas chaud au cœur devant la grimace de tous ces diables-là, une grimace qui ne finit pas, accompagnée de postures macabres et solides comme de la pierre. Un étudiant de première année, un petit bonhomme imberbe avait tiré son couteau de sa poche et nettoyait un tibia. On aurait juré qu'il jouait drôlement de la guitare pour mettre en branle cette cargaison de trépassés.

Aristide maugréa :

— Est-il romantique ce serin de Segurola ! Le musicien reprit :

— A côté de la grande salle de travail, dans une espèce de chambre, on m'a indiqué le corps d'une belle fille, un corps superbe, la peau blanche ; elle avait l'air de dormir, ses jambes pendaient hors du marbre, sa chevelure s'étalait en désordre sous sa tête, comme un oreiller ; seulement, on lui avait déjà enlevé ses dents pour les vendre, et elle avait une déchirure à la hauteur des reins.

Madame Poupelart dégoûtée balbutia :

— Quelle horreur !

Segurola irradiait.

— A droite, en entrant, accentua-t-il, je remarquai une vieille femme raide comme un manche à balai, dont les narines étaient encore bourrées de tabac à priser. Je l'ai touchée.

Il fit le geste avec son index très-long, un doigt de musicien, tandis que Pauline l'examinait avec effroi.

— Enfin î dit-il, en manière de péroraison, j'ai assisté à des spectacles plus gais ; surtout quand je me souviens du baquet aux ordures, une demi tonne jadis pleine de vin, aujourd'hui pleine de sang, au milieu duquel nagent des yeux qui vous regardent, . . . des mains, quelles mains ! et le reste, sans oublier les cabrioles que la lumière s'amuse à opérer sur tout cela.

Et comme la société ne soufflait mot. mangeant du bout des lèvres, prenant la crcme à la vanille

qui tremblotait sur les assiettes pour un mets confectionné avec la graisse humaine dont Segurola venait de parler, Aristide, riant aux larmes, décocha une tape sur l'épaule du musicien enchanté, le traita de mauvais farceur, de vieux pitre, criant :

— Je ne te sortirai plus, non! je ne te sortirai plus, tu me fais faire trop de bon sens.

Et à son tour, afin qu'on digérât la description de son ami Segurola, il raconta que, dans sa jeunesse, il avait une peur effroyable des têtes mécaniques dont les dentistes entourent leurs tableaux de réclame, et il imita le roulement des yeux en verre et le bâillement des mâchoires articulées où reluisent les fils de cuivre entre le carmin des lèvres en cire.

L'abbé Roche s'était endormi ; depuis quelques années, à la fin des repas, il dormait ainsi, les oreilles très-rouges, remerciant le ciel de lui avoir envoyé cette épreuve ; en réalité, son estomac l'exigeait, et il ronflait tout doucement, avec décence, comme un homme d'Eglise doit ronfler, comme s'il avait eu dans le nez une petite machine impayable.

Guy ne quittait pas Michelle des yeux ; il la trouvait à son goût.

Peu à peu l'impression faite par le récit du musicien s'était effacée ; on avait attaqué le dessert.

Octave Blaisot et Pauline jouaient à se voler des cerises, à seule fin de se toucher les mains et de frissonner d'aise. Les enfants sY'taient arrangés des boucles d oreilles, et leurs frimousses barl)Ouillées remuaient entre les pendeloques rouges.

Quand on eut fait table nette, Jeoffrin proposa do prendre le café au salon. Il obtint un vote d enthousiasme. Barbelet réveilla Tcibbé Roche, et celui-ci, dans un demi-sommeil, vacillant, fut stupéfait de voir son jeune pensionnaire offrir le bras à Michelle. On sortit. La robe de M'"*^ Poupelart se traînait, bruyante. Maintenant la jolie brune riait à tout propos, et son rire, un petit rire ascendant agaçait Jeoffrin.

En traversant le vestibule, Aristide sur un ton de voix sentimental dit :

— Nous aurons du beau temps demain, ma jambe me laisse tranquille.

Et lorsqu'on fut assis dans le salon, le ventre l)lein, chacun li])re de fumer, on ne tarda pas cà proclamer ([ue Texistence était une bonne chose. Sur la cheminée deux candélabres chargés de bougies bridaient. Michelle et Pauline servirent le café, et tantôt Tune, tantôt Tautre, on les entendit ([ui demandaient :

— ('()nd)icn de morceaux (h- sucre, madame?... Du cognac, ou de la chartreuse ?

Segurola lançait partout des regards allée-

tueux; il mourait d'envie qu'on le priât de se mettre au piano. Aristide, échoué sur un fauteuil, avait croisé les jambes, et il suivait dans l'air les longues bouffées blanches qu'il tirait de son cigare.

Jeoffrin et Barbelet causaient politique ; le commissaire de police convaincu répétait :

— Le maréchal est l'homme de la situation. Et Jeoffrin répondait :

— Oui, oui, c'est un brave soldat.

Ils en revenaient toujours là; sans doute qu'ils ne trouvaient rien de plus pour se combattre. Aussitôt sa tasse de café absorbée, l'abbé Roche était retombé dans son sommeil du juste, le menton sur son rabat, les jambes écartées, tout noir sur un des crapauds havane.

Madame Poupelart se leva pour mener coucher ses enfants ; Segurola se précipita vers elle, et la supplia d'intercéder auprès d'Aristide, pour que celui-ci voulût bien dire quelques vers. Il espérait que, de cette manière, on en viendrait à faire de la musique. On prit le poète d'assaut :

— Oui, monsieur Poupelart, des vers, nous n'osions pas vous en demander.

Alors, pour se venger, Aristide prétendit que ses vers ne pouvaient être entendus par des demoiselles, mais sa femme arrangea tout, disant :

— Elles viendront coucher les enfants avec moi.

Les hommes applaudirent:

— Bravo ! C'est cela !

Barbelet posait pour ne pas dédaigner la littérature, il avait une bibliothèque. On se frotta les mains. Et les femmes s'en allèrent, après avoir obtenu de Segurola qu'il se mettrait au piano, quand elles reviendraient.

— Entendu !

Jeoffrin désigna l'abbé Roche qui continuait à ronfler.

— Bast î lui fut-il répondu, tant pis! d'ailleurs, il dort.

Aristide expliqua le but de son œuvre: une blague.

— Sauf votre respect, ajouta-t-il en riant, j'ai appelé ça : Entre cocus. La pièce de vers est assez longue.

Chacun hurla :

— Tant mieux !

A présent, ils étaient tous pris d'une envie formidable de gauloiseries. Jeoffrin lui-même trouva que le titre promettait. L'abbé ne cessait pas de ronfler. Segurola déjà campé sur le tabouret du l)iano se frottait le haut des cuisses avec un balancement simiesque. Au moment où Aristide ouvrait la bouche, il l'interrompit, affirmant que

Fabbé feignait de dormir pour ne pas être obligé de quitter la partie. Guy s'était dissimulé derrière le canapé.

Aristide répéta :

— Entre cocus :

Puis, voyant qu'on attendait, il commença:

LE CHŒUR

Salut à vous, beaux étrangers, Dont l'œil suit dans les cieux légers Le vol des moineaux en goguettes.

Non loin de vous, dans les guinguettes Où fleurissent les yeux vairons Et le nez roux des biberons, A Tombre verte des tonnelles Où l'on beugle les ritournelles Des chansons que le vin conçoit^ Le bon peuple rit, cause et boit.

Salut! Salut! Paris s'étend Derrière nous, comme un Titan Qu'une dure fatigue accable, Et la Seine paraît un câble Étendu sur les champs captifs, Les cimetières sont pleins d'ifs.

De sentiers gris, d'herbe mignonne; Quant aux talus que Juin pomponne Et couvre d'insectes voleurs.

Ils s'allongent vêtus de fleurs.

Mais quelle étrange lassitude Vous fait chercher la solitude?

0 toi que le chagrin abat, Qui semblés sortir d'un combat, Pourquoi verses-tu tant de larmes ?

Tandis que ton compagnon d'armes Expose à nos yeux son profil Plus gai que les matins d'Avril, Plus pimpant, plus multicolore Que les étendards de l'aurore.

— Ah ça! interrompit Jeoffrin, les dames pouvaient bien rester.

xVristide répondit :

— Patience î

l'homme triste

J'ai pris ma course folle à travers les marais ;

Et comme un bon taureau dont le sang épais coule.

Je suis venu gémir ici, loin de la foule,

Loin du triomphateur orgueilleux que je hais.

Et loin de celle à qui je rêvais sur la mousse,

Au bord des ruisseaux frais qui parlent, au bord creux

Du fleuve où je buvais autrefois, calme, heureux.

Dans les près odorants où l'herbe me fût douce.

— Tiens! tiens! murmura Barbelet qui goûta passionnément cette strophe, pas mal placé du tout ça î

Aristide fut flatté ; il continua :

le chœur

Pleure, pleure ; la brune nuit, Qu'un enfant aveugle conduit

Marche à pas discrets sur les routes.

Aucun plaisant n'est aux écoutes; Pleure à ton aise. Maint vieillard Que tu vois aujourd'hui gaillard, Jadis a connu ta souffrance.

Foin de la rude indifférence Des gens à face de rocher !

Tes plaintes ont su nous toucher.

Segurola dit :

— Je n'aime pas la brune nuit quun enfant aveugle conduit.

— Ah ! pardon, répliqua le commissaire de police, c'est mie image.

Aristide se fâcha :

— Zut! laissez-moi continuer au moins, vous ferez vos réflexions après.

l'homme joyeux

Messieurs, jt suis cocu!... je le sais par moi-même... Être cocu ! pour nous maris, c'est un baptême ! Et je ne blâme point, en ce siècle excellent, La femme que Tennui force à prendre un galant.

Guy étouffa un éclat de gaité. L'assemblée se contenta de sourire.

LE CHŒUR

0 le meilleur des philosophes, • Les poètes feront des strophes !

Que la postérité lira

Sur la femme qui t'adora,

Pour mieux te trahir par la suite; ^

Ils exalteront sa conduite.

Or donc, pour vivre en paix, toujours,

Nargue l'orage des amours

Qui trouble nos apothéoses.

0 fils, que tu prends bien les choses !

l'homme triste

Maudit, matidit sois-tu, mon père aux cheveux blancs! Maudits soient le soleil et Torbe des jours lents ! Que ne suis-je dans l'ombre et dans la terre grasse ! Que ne suis-je couché loin de vous, à l'abri Des tourments infligés à mon passé meurtri Par l'amour contre qui j'ai lutté sans cuirasse !

— Fichtre ! dit Barbelet, poussant une seconde noteadmirative.

l'homme joyeux .

Quand vous nous avez joints, tout à l'heure, en ces lie x, Vous m'aviez offusqué d'abord étant tous vieux; Pardon! — Écoutez-moi : j'obtins le pucelage De l'ange qui me trompe avec rage et ferveur, Admirable, touchante et sublime faveur!

Trois mois, trois jolis mois avant mon mariage.

LE CHŒUR

Evohé! nous te pardonnons.

Donne-nous tes noms et prénoms

Pour qu'on les sache en nos familles.

Que n'es-tu l'époux de nos filles !

Mais chut! ne soyons pas grivois; Il faut tout au plus que nos voix Se réjouissent e:i sourdine.

Hélas ! seul, tandis qu'on badine Ton compagnon pleure et se tord, Cela dui:e trop, il a tort.

l'homme joyeux

Non, je ne puis trouver un seul mot dramatique; J'ai faim, j'ai soif, messieurs, je suis de belle humeur; Car le hasard savant m'a fait très-flegmatique. Puis, pour savoir se plaindre, il faut être rimeur.

l'homme triste

Adieu ! les mots amers s'irritent sur ma bouche. Je veux l'oubli rapide et la paix du cercueil. Forêts, laissez crouler vos verdures en deuil Derrière le cocu grave que la mort touche.

l'homme joyeux

Le bataillon trompeur des catins sous les cieux Se promène. Au revoir, vous tous ! je suis infâme. Mais je vais de ce pas coucher avec ma femme. Étant d'avance sur de ne pas trouver mieux.

LE CHŒUR

Les blancheurs du jour sont parties, Et l'armature des orties

Déjà ne se distingue plus.

Les grands peupliers chevelus Dorment sous l'œil pur des étoiles.

La nuit plane sur nous sans voiles.

Quels sots que ces deux étrangers !

Tous les chagrins sont passagers, Aucune gaîté n'est profonde.

Bon voyage! — Ainsi va le monde.

De nouveaux applaudissements éclatèrent autour du poète. Lui prit un air modeste :

— Ça vous plaît, alors ?

— Oui, oui, j'en ris encore. Pour une blague, c est une blague, un peu fantaisiste, mais drôle.

Barbelet secoua les mains d'Aristide.

— Vous irez loin ; seulement, lisez Corneille, mon ami, lisez Corneille.

Jeoffrin trouva que la pièce ne manquait pas d'esprit, que les mots n'étaient pas assez raides pour effaroucher... Quant à Taljbé Roche, il n'avait entendu que la fin de la dernière strophe ; il s'approcha donc d'Aristide et lui dit :

— A la ])onne heure, vous avez exprimé là des sentiments chrétiens, aucune gaité n'est profonde.

Puis, se tournant vers Guy, il ajouta :

— Vous avez écouté, n'est-ce pas, monsieur ? sachez profiter.

Alors on entoura labbé; ce fut à qui lui van

terait la moralité du morceau. Le petit homme s'ahurissait à vue d'œil. Et tandis qu'on s'ingurgitait avec satisfaction des lampées de cognac, le ventre secoué par un reste de gaîté, les joues enluminées, Segurola, au piano, déchaînait une tempête de gammes vertigineuses.

Aristide lui cria :

— Dis donc, auras-tu bientôt fini de te gargariser?

Mais le musicien n'était pas disposé à quitter la place ; ses doigts manœuvraient avec une agilité extraordinaire; il remontait le piano dans toute sa longueur, puis le redescendait, et le vacarme de l'instrument dominait le tapage des conversations.

Octave Blaisot s'impatientait après le retour de Pauline. Durant la lecture d'Aristide, il n'avait pas desserré les dents, de peur que son futur beau-père ne le trouvât inconvenant. Au fond, le pharmacien était très - paillard ; six mois auparavant , dans une réunion d'apothicaires libre -penseurs, il avait soutenu qu'il se ferait volontiers musulman , pour vivre dans un sérail.

A l'autre bout du salon, le paradoxal Aristide s'était emballé; s'entourant d'une nuée de gestes, il hurlait :

— L'amour! l'amour! ne me parlez jamais de

cette cochonnerie-là ; l'amour est une des plaies de l'humanité. C'est bien la peine d'aimer une femme pour la voir se ratatiner en quelques années. Je hais les mannequins à cheveux blancs, parce qu'ils se rapprochent de la caricature. Les beaux vieillards n'existent pas. On devrait mourir à cinquante ans.

Sur ces entrefaites, la porte s'ouvrit et madame Poupelart demanda :

— Pouvons-nous entrer ? Avez-vous fini de débiter vos horreurs ?

— Entrez ! entrez !

Elles entrèrent toutes trois, très-jolies et trèsdissemblables. Segurola jouait une marche funèbre. Vu de dos, il était sublime; ses longs bras couraient sur le piano ; à chaque instant, il relevait par un geste brusque sa chevelure mérovingienne. Les dames réclamèrent le silence.

Le musicien fît mugir trois accords successifs, et il crut voir un immense cortège de voitures en deuil s'allonger sur le boulevard Montparnasse. Sol, la, si... tout d'abord, venait le corbillard audessus duquel tremblaient cinq plumets. La, si, sol..., huit chevaux couverts de caparaçons noirs agrémentés d'argent, et tenus en main par des l)alefreniers traînent le corbillard. Mi, ré, do; mi ré, do, les cloches d'une église voisine sonnent pour un mariage. Mi, ré, ta, do; en avant la mu-

5t LA DÉVOUÉE

sique militaire ! Boum ! un coup de canon ! Tra déridera ; les oiseaux chantent sur les marronniers du trottoir. Ré, ré, mi, c'est un ministre qui est mort. Boum ! boum ! second et troisième coup de canon. Do, do, do, do; des fleurs et des couronnes, comme s'il en pleuvait. Do! avec la pédale ; le ministre a laissé une veuve inconsolable. Une gamme descendante ! la rue est encombrée, la préfecture de police n'aurait pas tort, si elle veillait un peu plus à la circulation. Si, sol, si, sol... Enfin! on se remet en m'arche. Mi, fa, mi ; les soldcits de service ne sont pas à la noce. Trémolo ! la nature en fête prouve une fois de plus qu'elle est insensible aux scènes de désolation. Ré! note philosophique d'une immense portée. Si, mi, la!... le cimetière. Boum! canon. Sol! le ministre est enterré. Do, do, do, do, do, mi, do; signé Segurola.

Et aussitôt sa marche funèbre terminée, celuici opéra une volte-face vers la société. Autour de lui, on murmurait :

— Charmant ! charmant !

Personne n'avait compris une note. Ne saisit pas qui veut la profondeur prétentieuse des intentions musicales.

Alors, au milieu des félicitations, afin de produire un effet plus complet, Segurola prit congé de son auditoire, sous le prétexte mensonger

qirun concert chez la duchesse de X... Tobligeait à retourner sur-le-champ à Paris.

Il était dix heures. Aristide donna le signal du départ. Les Poupelart n'avaient que la rue à traverser. La pharmacie d'Octave Blaisot trônant à Vaugirard, Segurola et le gros garçon partirent de leur pied léger.

Au moment où Barbelet embrassait les jeunes filles, Jeoffrin lui dit :

— Reste, j'ai à te parler.

Et tout en se dirigeant vers Lssy, l'abbé Roche et son élève s'entretenaient de choses et d'autres.

— Braves gens, honnêtes gens que ces Jeoffrin, n'est-ce pas, monsieur Guy?

— Oui, les femmes sont très-bien, surtout la g-rande.

— Vous vous êtes amusé ?

— Non.

— C'est moi qui ai fait faire leur première communion aux demoiselles.

— Dites donc, elle est carrément amoureuse de son pharmacien la petite. — Avez-vous lu Paul et Virginie ?

— Jamais.

— Et la Nouvelle Héloïse ?

— Jamais.

— Alors, impossible de causer sentiment avec vous.

Le jeune gommeux marchait très-sérieux. Il était plus grand que l'abbé. Celui-ci timide ne se sentait pas à l'aise devant ce joli garçon poussé comme une mauvaise herbe. Cependant, il dit :

— C'est demain vendredi.

— Oui, dies Veneris, un beau jour! monsieur l'abbé. J'eusse aimé à le célébrer avec Michelle Jeoffrin.

L'abbé Roche faillit tomber à la renverse. Une minute, il prit l'aplomb de son pensionnaire pour un accès de folie ; mais ne pouvant que se fâcher, il se promit d'écrire le lendemain à monsieur de Lassalle père que le fils qu'il tenait de sa haute confiance lui avait tenu quelques propos libertins. Là-dessus, il se mit à rêvasser sur la façon dont il rédigerait sa lettre, tandis que Guy lui disait :

— Pourquoi diable ! cet imbécile de Blairot, Blaisot, je ne sais pas son nom, n'a-t-il.pas choisi Michelle? il faut qu'il soit bête à lier. Moi, je n'aurais pas hésité. La voyez-vous, au bois, le matin, en amazone, sur une alezane iljrûlée, avec un voile bleu qui flotte? On s'en lécherait les lèvres. — A propos, je vous prie, dans quel but la jambe de bois de ce monsieur Poupelart est-elle peinte comme un drapeau ?

— Je ne sais pas.

La nuit était claire. Les arbres sous lesquels ils marchaient se suivaient pleins de blancheurs

laiteuses. Au-dessus cVeux, beaucoup cVétoiles ressemblaient à des fruits de lumière, tant les yeux étaient trompés sur leur éloignement dans l'obscur fouillis des branches et des feuilles. Partout, des ombres nacrées se promenaient sur Tavenue: du côté de la Seine, au bord de Teau, les grenouilles s'égosillaient. Le bruit de leurs crécelles s'était répandu sur le sommeil des choses, et il montait dans le silence, dominé par le chant des crapauds dont la voix est pareille à une note grave de flûte.

Par une matinée sans souffle du mois de janvier 1827, devant Téglise Saint-Sulpice poudrée à frimas comme une chanoinesse Louis XV, sous une neige qui descendait légèrement d'un ciel éteint et qui s'attachait aux vêtements, trèsduveteuse, un jeune homme chaudement emmitouflé, coiffé d'un chapeau Ruhens abordait un flâneur assez mal mis.

— Pardon! monsieur; excusez-moi si je me permets de vous arrêter. Voudriez-vous me rendre un service? Dans quelques minutes, on apportera ici, pour le déclarer, un enfant venu au monde la nuit dernière. L'accouchée est une provinciale récemment débarquée à Paris, elle ne connaît personne. Puis-je compter sur vous, en qualité de témoin?

— Oui, monsieur.

— Je vous remercie.

— Allez, pour si peu...

— Vous me tirez cVun fameux embarras.

Autour d'eux, la neige s'amassait sur le sol.

— Vous habitez ce quartier"? demanda le jeune homme au chapeau Rubens, afin de ne pas rester coi.

— Oui, monsieur; je suis garçon de magasin, rue du Cherche-Midi.

— Métier agréable ?

— On ne se plaint pas.

— Votre patron ?

— Un vieux brave, allez !

— La patronne ?

— Enterrée.

— Sapristi! c'est dommage! bien dommage, vraiment ! — Voulez-vous me permettre de vous offrir quelque chose, là, au café d'Hermopolis?

— Non, allez ! je n'ai pas soif.

— Sérieusement ?

— Sérieusement. Vous comprenez, quand vous m'avez rencontré, je faisais la promenade que j'ai rhabitude de faire après mon déjeuner. Allez ! vous n'êtes pas le premier à qui je sers ; on m'a vu plus d'une fois à la mairie.

— Voici la sage- femme !

— Oh ! elle n'avait pas besoin de trop se dépêcher: on a le temps.

Tous deux allèrent au-devant d'elle. Sous un

immense parapluie de cotonnade raccommodée, celle-ci, une vieille matrone, portait sur un bras un nouveau-né bleu de froid et grelottant qui vagissait.

Elle dit au jeune liomme :

— Vous avez votre témoin ?

— Oui.

— Monsieur?

— Oui. — Tiens! mais c'est monsieur Madolle.

— Bonjour, madame. Allez ! c'est moi tout de même.

— Parfait! dépêchons-nous, je meurs de faim. . Le bébé lui aussi mourait de faim.

La sage-femme les précéda vers la mairie. Quand on y fut, elle poussa la porte du bureau des déclarations, et suivie par ses deux compagnons elle entra dans une grande salle nue dont la cheminée lançait une chaleur terrible. Il y avait là quatre ou cinq bûches qui flambaient. On se serait cru au fond d'une étuve. Les nouveaux venus s'arrêtèrent un instant, à demi suffoqués.

Devant une espèce de pupitre posé sur une longue table maculée, un bout d'homme chauve écrivait. Il ne se dérangea point.

La sage-femme murmura :

— Monsieur, nous...

Une voix sèche l'interrompit :

— Attendez !

On s'assit sur une ])anquctte piteuse et rabougrie. L'enfant se plaignait toujours. Au bout (Vun quart d heure, l'employé cria :

— Il me casse la tête votre paquet; asseyezvous dessus. — Un garçon ou une fille?

— Un garçon.

— Né où ça ?

— Rue de Seine. 43.

— Fils de qui ?

— De père inconnu.

— Fils de qui ? ?

— De père inconnu.

— Vous êtes donc bouchés ! on vous demande le nom de la mère.

— Louise JeofTrin, modiste.

— Elles n'en font jamais d'autres. Des bâtards ! toujours des bâtards! je suis au service des bâtards. — Comment voulez-vous qu'on appelle le morveux ?

— Louis Jeoffrin.

Ensuite, s'adressant aux deux hommes, l'avorton continua :

— Vous êtes les témoins ?

— Oui, monsieur.

— Eh bien ! alors, vos noms, vos prenons, vos ({ualités. Vite !

— Stanislas Cordonnier, étudiant en droit.

— Comment ? étudiant en droit, cordonnier?

— Cordonnier est mon nom.

— Eh ! parbleu ! Je le sais bien. Si on n'a plus le droit de plaisanter ! — Ah, ah ! Et le second témoin ? C'est vous ? encore vous ? Jean Madolle, garçon de magasin, n'est-ce pas ? Vous faites-là un joli métier ; bon an, mal an, combien vous rapporte-t-il ?

— Allez toujours.

— J'ai votre adresse ; j'ai la vôtre aussi femme sage. Signez tous... Maintenant, ni, ni, fini! vous pouvez vous en aller.

Dehors, les flocons descendaient toujours avec des lenteurs de plumes légères. Quand les deux hommes et fa sage-femme eurent quitté la mairie, ils s'arrêtèrent debout sur le trottoir, éblouis par la neige, et leurs yeux se plurent à vaguer sur les voitures, sur les piétons qui passaient sombres au milieu des houppes fragiles et blanches, sur le porche de Saint-Sulpice froid comme un sépulcre, sur le chapelet de mendiants égrené le long des marches, sur une pauvre marchande du peuple qui traînait un camion vert audessus duquel tremblait une charge de neige, et dont la voix forte et enrouée, une voix de misère, une voix qui escaladait les sixièmes et traversait les vitrines, chantait : la bonne poumme de te-erre ! la bonne poumme de te-erre !

Alors, voyant qu'ils demeuraient là, inertes,

presque stupides. Jean Madolle s'en alla, pensant : Ils veulent donc le faire crever ce chérubin d'un jour, qu'ils le tiennent ainsi exposé à la froidure. En voilà un de Jésus à quatre sous qui ne fera pas de vieux os !

Un moment l'étudiant en droit Tapercut en train d'allumer sa pipe, et il eut l'intention de courir après lui pour le remercier, mais la sagefemme se dirigeait vers la rue de Seine, il emboita le pas derrière elle.

— Bast ! se disait-il, tout en marchant, j'ai eu raison de ne pas rattraper ce garçon de magasin ; . . un voyou î... je ne le reverrai plus... D'ailleurs, tant pis î «

Stanislas Cordonnier était le père de Louis Jeoffrin.

Par hasard, le nouveau-né n'eût point à souffrir de cette corvée qu'on lui avait imposée ; et quand il fut en nourrice, dans une maisonnette propre, aux buttes Montmartre, chez une femme très-saine dont le mari était maçon, il prospéra, le nez fleuri d'une foison de petits ])outons de lait. Il s'acharnait si bien après le sein joufflu de la mère Panseron, que celle-ci en riait jusqu'aux larmes, le traitant de lichard et de goulafe. Le l)remior de chaque mois, on envoyait vingt-cinq francs par la poste, afin de récompenser les soins donnés au nourrisson ; et ces jours-là, il n'en

était que mieux nettoyé, parce qu'on a beau dire, les ménages pauvres ont besoin d'argent aussi, car sans argent, pas de beurre dans les épinards. Néanmoins, en temps ordinaire, on aimait le môme, Lou, comme l'avait baptisé tout de suite Victor, le fils de la mère Panseron, un enfant âgé de sept ans qui était toujours malade. Le second fils de la brave femme, celui que Louis Jeoffrin avait remplacé était mort trois jours après sa naissance.

Au bout de quelques mois, lorsque la mère Panseron put constater la magnifique santé de son nourrisson, elle que son mari avait accusé de n'avoir que du lait empoisonné, un orgueil colossal la rendit insupportable.

— Hein ? disait-elle continuellement à son mari, en lui déshabillant le poupon frais comme une rose et gras comme une caille, hein ? mon homme, suis-je encore une mauvaise nourrice ? flaire-moi ce mignon.

Et lui, un hercule grand et maigre qui marchait un peu voûté, comme s'il eut porté sur ses épaules un poids équivalent à la somme de travail qu'il accomplissait journellement, ne répondait pas, ne comprenant pas cette fierté en faveur d'un étranger, parce que leur enfant à eux deux dépérissait à vue d'œil et ressemblait à une asperge montée.

Par le fait, c'était un pauvre petit bonhomme que leur Victor î II paraissait avoir au moins dix ans, tant il avait poussé en longueur, avec un duvet som])re sur les lèvres, tout prêt à se couvrir de poils. x\ssis contre la fenêtre, entre les rideaux de calicot blanc relevés par des ficelles, sa tête appuyé sur le dossier d'une chaise, car son cou frêle ne pouvait toujours la supporter, d'une pâleur de linge, les lèvres blêmes, suivant d'un regard sans vie les mouches turbulentes, il faisait mal à voir. Le charcutier d'en face prétendait que ce garçon mourait d'un ver rongeur, et il annonçait un remède : tuer le ver au moyen d'un poison violent. En attendant, Victor s'en allait toujours geignant, grincheux, détestable.

Un soir, sa journée finie, le maçon trouva sa femme qui sanglotait.

— Eh bien quoi ? demanda-t-il, pourquoi que tu pleurniches ?

Elle répondit :

— Tiens î lis...

En même temps, elle lui tendait une lettre chargée.

— Nous avons donc fait un héritage que tu lâches les écluses ? Chouette !

— Mais lis donc.

Le maçon parcourut la lettre, puis la jetant par terre après l'avoir déchirée, il gueula :

— Bon sang de bon sang !

Voici ce qu'elle contenait :

(( Mes chers amis

« Pour mille raisons qui me sont particulières, je me vois obligé de ne plus m'occuper de Tenfant que je vous ai confié. Je le regrette vivement, croyez-le, vu que la position dans laquelle vous vous trouvez est loin de me satisfaire. Un jour viendra sans doute où je pourrai m'acquitter envers vous du bien que vous ne sauriez manquer de vouloir à Louis Jeoffrin, que la Providence met à partir de cette heure sous votre sauvegarde. Il n'a plus de mère. Ci-joints encore vingt-cinq francs, hélas ! Je souhaite ne pas me tromper en vous disant au revoir !

« J'ai l'honneur de vous saluer »

La signature était illisible.

Furieux, le maçon répétait :

— En voilà un de cochon ! en voilà un de voleur ! Et nous n'avons pas son adresse ! . . . Je le foutrai en marmelade.

Sa femme pleurait, disant :

— Nous avons montré trop de coniiance, voistu, trop de confiance ! Qu'est-ce que nous allons en faire maintenant de ce petit ?

— Est-ce que je sais ?

— Nous ne sommes pas riches.

— Ah ! malheur ! si nous étions riches !

— Qu'est-ce que nous allons en faire? Je ne veux pas le porter aux enfants trouvés.

Finalement, ils gardèrent Lou. Et jusqu'à sa huitième année, en compagnie dîme bande joyeuse de galopins, vif, déguenillé, les fesses au vent, doré comme }\n fruit mûr, Tabandonné polissonna dans la rue avec les rayons de soleil, culbuta sur les trottoirs, tripota la boue des ruisseaux, fut le camarade des chiens du quartier, hanta les rez-de-chaussées où s'étiolent des géraniums, des pensées et des résédas, plantes chères aux concierges. Le macadam lui usa plus dun fond de culottes, le cailloutis raboteux des routes plus d'une paire de souliers. Et son enfance claire comme un printemps s'écoula robuste, tandis que celle de son frère de lait se traînait languissante et affadie.

Un jour vint cependant où on le conduisit à l'école. Lou n'y fut point paresseux. Dès huit heures du matin, il partait, un panier d'osier renfermant des tartines sous le bras, et il ne rentrait jamais avant quatre heures. Si la mère Panseron, de temps à autre, demandait le maitre d'école afin de savoir si l'enfant apprenait: invariablement, sur un ton de voix nasillard, le magister

répondait : — Je suis content de son travail. Votre fils est studieux, madame Panseron, il arrivera.

Et souvent, il ajoutait toujours aussi la même phrase, comme s'il en avait possédé un magasin à son service : — Par exemple, moi, madame, tel que vous me voyez, je suis le fils d'un simple menuisier,... d'un simple menuisier! De quel droit suis-je parvenu à la position que j'occupe? par le droit du travail, madame, oui, par le droit du travail. Les travailleurs se moquent des protections.

Et la bonne femme empoignait son galopin adoptif, lui déposait un baiser sur chacune de ses joues, et tout en regagnant son domicile, répétait :

— Il arrivera ! il arrivera !

En réalité, le petit homme ne manquait pas d'intelligence; il était même très-fort pour son âge, très-pratique. Son regard malin observait tout, et sa mémoire n'oubliait rien. Lou n'avait qu'un défaut : il était sournois. Mais qu'importait ! — A treize ans il en savait à peu près autant que son maître. A quatorze ans, il aurait effrayé certaines gens, tellement il jouissait d'une belle indifférence pour les événements habituels, tellement il avait l'air d'avoir roulé sa bosse un peu partout.

Il s'agissait à présent de lui choisir un état. Un conseil de famille se réunit donc, un dimanche,

LA DÉVOrÉE 69

après déjeuner. Il se composa de la mère Panseron, de son mari et de Victor, maintenant plus barbu que son père, plus haut, déjà vieux à vingt ans, et toujours aussi débile. A la suite d'un discours préliminaire, sur la question qui lui fut posée : — Qu'est-ce que tu veux être ? le galopin répondit catégoriquement :

— Je veux être horloger.

On éclata de rire. Où diable le gosse avait-il pigé une idée pareille ? Horloger ? Rien que ça de chic ? pourquoi pas roi de France ? S'imaginait-il donc que les ouvriers maçons bâtissaient pour leur compte ? Quel aristo î Les maçons dégringolaient bien des toits plus souvent qu'à leur tour ; mais Targent ne leur tombait pas dans la poche. Horloger ? parbleu ! quand il serait horloger en chef, il leur faudrait à chacun une tocante, une tocante en or, en vrai or, pour la mettre au clou. La mère Panseron promit qu'elle se contenterait d'une montre en douljlé, pourvu que celle-ci eût deux boîtiers et qu'elle marchât une semaine sans s'arrêter.

Pendant qu'on riait de lui, Lou ne bronchait point. On fut donc obligé de lui demander, cette fois pour en finir, si un état comme celui de peintre en bâtiments ne lui suffirait pas. Et, afin de l'éblouir, on essaya de faire briller devant son imagination la perspective du tri])otage des cou-

leurs, les dix francs par jour qu'il arriverait à gagner s'il devenait un propre à tout, et la blouse grise, emblème de l'aristocratie ouvrière.

Mais Lou n'écoutait que d'une oreille.

— Je veux être horloger, je veux être horloger, répétait-il.

Alors on se fâcha. Qui est-ce qui leur avait foutu un galapiat de ce tonneau-là ? Est-ce qu'il se fichait du monde avec sa tête de bourrique ? Croyait-il pas qu'on avait assez de pelots pour lui offrir un fonds de boutique assorti ? Pourquoi ne demandait-il pas tout de suite à vivre de ses rentes, à payer des larbins, à boustifailler comme un prince? Oui, on lui en collerait de l'horlogerie, mais sur son derrière, s'il continuait à embêter les gens. Si, sous vingt-quatre heures, il n'avait pas fait un choix raisonnable, eh bien, il gâcherait du plâtre, il serait maçon. Il n'y a pas de sots métiers, il n'y a que de sottes gens ; le moutard était un sot.

Et comme la mère Pansero.n avait pris la défense de son petit, prétendant qu'il était trop savant pour n'être que maçon ; et comme elle montrait les mains de l'enfant, des mains d'une gentillesse et d'une forme exquise, des mains de bambine coquette dont l'unique occupation est déjouer à la madame, le père Panseron l'envoya se promener, ajoutant que c'était tant pis ! que

rouvrier avait besoin crunc poigne large et infatigable, que les parents ne devaient pas chercher un état plus loin que le bout de leur nez, s'ils tenaient à ce que leurs mômes ne fussent pas des fainéants ou des gouapes.

Là-dessus on se tourna le dos ; mais le soir, dans le lit, aussitôt qu'on eut soufflé la chandelle, le maçon à moitié endormi entendit sa femme qui lui disait :

— Tiens ! après tout, pourquoi qu'il ne serait pas horloger comme un autre, mon pauvre Lou ? Dans tous les métiers il faut des employés, des ouvriers, des apprentis.

Le lendemain, vers midi, Lou s'habilla de son mieux et vint embrasser la mère Panseron.

— Je vais faire un tour, lui dit-il.

— Mâtin, te v'ià faraud !

— Victor, viens-tu avec moi ?

— Non.

— A ce soir.

Il sortit. La mère Panseron se doutant de ce qui lui trottait i)ar la tête, ne Tinterrogea point. Il était libre cet enfant! On ne l'avait pas recueilli pour le contrarier. D'ailleurs, pourquoi ne réussirait-il pas ? Tout le monde ne pouvait débuter avec des mille et des cents. A la grâce de Dieu ! Panseron était bon mari, bon père, bon tout c..' qu'on voudrait, bon garçon même, mais.

il n'y avait pas à dire, il manquait d'inducation.

Une fois en route, le petit Jeoffrin se mit à réfléchir ; et quand il eut casé par ordre, dans sa mémoire, l'adresse des horlogers devant les boutiques desquels il s'était arrêté presque journellement, les yeux écarquillés, se haussant sur la pointe des pieds pour admirer les montres, les chaînes, les bibelots, collant son oreille aux glaces pour saisir l'intarissable bruit des tic-tacs, il se dirigea vers la plus prochaine, les éj)aules raides afin de se grandir, la mine composée afin de paraître moins jeune.

La sonnerie de la première porte vitrée qu'il ouvrit, sans hésitation, en homme qui a enraciné une décision dans sa cervelle, ne lui causa aucune émotion.

— Bonjour, monsieur.

— Bonjour.

— Auriez-vous besoin d'un apprenti ?

— Non.

— Et d'un ! murmura Louis quand la porte se fut refermée derrière lui, avec son éternel tapage de sonnette. De loin, il aperçut une de ses connaissances, le fils d'une fruitière ; mais ne voulant à aucun prix être rencontré par le hasard dans une compagnie aussi mal vêtue, il opéra un détour stratéi^ique.

Plus de quinze horlogeries le repoussèrent ainsi, ni plus ni moins que la première, avec un: non ! proféré d'une voix indifférente.

On ne le regardait même pas. Un moment il fut pris d'un accès de rage concentrée ; une espèce de chaleur lui envahissait la tête, une chaleur de dépit, ses jamhes commençaient à se fatiguer. En désespoir de cause, il se dirigeait vers la maison du dernier horloger qu'il se rappelait, lorqu'il avisa tout à coup, rue des Tilleuls, dans un enfoncement, une boutique qui lui était inconnue. Elle lui sembla très-propre, peinte en noir avec des liserés bleus ; son étalage luisait accroché au passage par un filet de lumière ; on aurait juré qu'une colonie de petites étoiles s'était installée là, pour y prospérer. Cette apparition ])ouleversa Lou. 11 avait donc fourré ses yeux dans sa poche, sous son mouchoir, chacune des fois qu'il passait rue des Tilleuls ? L'espoir lui revint. Il entra. Un homme d'une quarantaine d'années s'occupait à monter une horloge de campagne.

— Bonjour monsieur, avez-vous besoin d'un apprenti y

— Parbleu ! j'en cherche un depuis plus de ([uiuze jours.

Lou se sentit devenir pâle.

Une jolie fillette, sur une cliaise. flcvant le

comptoir, jouait à la poupée, très-habile déjà, maniant des épingles, des chiffons et des rubans comme une adorable mère de famille orgueilleuse de son enfant. Sur le comptoir, un grand désordre gisait. Au fond de la boutique, un chat rouge poursuivait un bouchon.

L'horloger cria :

— Noémie ! Noémie ! arrive.

Une femme d'une trentaine d'années, la figure joviale, ne se fit pas attendre.

— Eh bien ? demanda-t-elle.

Et tandis qu'on l'examinait, une idée extraordinaire traversa la caboche du jeune Lou :

— J'épouserai la petite qui est là, plus tard, et je succéderai au patron.

— Mais il est très-gentil, je le trouve trèsgentil, répondit l'horlogère. — Quel âge as-tu, mon ami ?

— Quatorze ans, madame.

— Tu as une bonne santé ?

— Oui, madame.

— Es-tu un peu au courant des affaires de l'horlogerie?

— Non, madame, mais j'apprendrai.

— Comment te nommes-tu ?

— Louis Jeoffrin.

— Qu'est-ce que font tes parents ?

— Ils sont morts.

Et sur-le-champ, Lou inventa un conte : un accident de voiture lui avait enlevé son père; le chagrin ressenti par sa mère, à la suite de cette perte, n'avait pas tardé à la tuer... Les cosaques, pendant Tinvasion, dans un village de Picardie, lui avaient massacré une tante.

Il produisit un tel effet que la fille de la maison cessa de jouer à la poupée, que Thorloger murmura : Pauvre enfant ! et que Noémie continua, la voix attendrie :

— Chez qui loges-tu ?

— Chez ma nourrice.

— Eh hien, mon ami, viens nous voir demain avec ta nourrice, et nous nous arrangerons. Tu nous plais, seulement tu comprends.... nous désirons savoir à qui nous avons affaire.

— Oui, madame, je vous remercie.

— Au revoir !

— Au revoir, monsieur, madame, et mademoiselle.

Radieux, n'écoutant plus la fatigue, l'esprit léger, Lou prit sa course et retourna chez lui.

La mère Panseron binait son potager. A côté d'elle, sur un banc, Victor sommeillait allongé comme une chenille. Depuis qu(dque temps, le malheureux répandait une puanteur de tous les diables, une puanteur d "homme faisandé, bon pour la mort.

Loii se précipita dans le jardin, frôla Victor qui le traita de sale morveux, et tout d'une haleine :

— J'ai trouvé ! débita-t-il, on veut bien de moi. Il faut que tu viennes demain pour les arrangements, rue des Tilleuls, 35, chez M. Clérambeau ; il s'appelle Clérambeau, il a une fille, je les ai tous mis dedans, ne me démens pas.

Le lendemain, entre madame Panseron d'une part, et monsieur et madame Clérambeau de l'autre, il fut convenu que Louis Jeoffrin était accepté définitivement, en qualité de commis d'horlogerie, qu'il prendrait ses repas rue des Tilleuls, que pendant un an il ne serait point payé, mais qu'une fois le métier appris, on ne lésinerait pas sur les appointements.

Au bout de six mois d'apprentissage, le gamin savait le métier. Tout garçonnet qu'il était, il s'entendit vite à faire un étalage. L'objet qui sait tirer l'œil du passant ne manquait jamais de se pavaner à une place choisie.

Lou balayait la boutique, rendait mille services à madame Clérambeau, s'habillait toujours d'une façon irréprochable, presque aussi bien que le fils d'un tailleur ou qu'un calicot endimanché, témoignait de l'empressement aux clients, et pardessus le marché, avait trouvé le moyen de se rendre indispensable à mademoiselle Cécile Clé-

rambeau. La pensée qu'il Tépouserait, qu'il succéderait à son patron, ne le quittait plus une minute. L'avenir lui apparaissait plein cVembellies, son intelligence d'enfant énergique bâtissait chacun de ses rêves avec cette solidité qui engendre les certitudes. Se marier avec Cécile, dans un temps, donné, là était son but, et là tendirent ses actions, dont pas une ne fut insignifiante.

Une après-midi, la mère Panseron tomba chez rhorloger dans un état pitoyable. En revenant de voisiner, elle avait trouvé Victor étendu sans vie par terre, à côté de la. chaise sur laquelle il était assis un quart dlieure auparavant.

— Ton frère est mort ! dit-elle.

Lou se dressa, une larme à Foeil, une larme de joie. Les économies du ménage Panseron lui apparurent comme s'il les avait gagnées à un jeu bizarre. Il se jeta dans les bras de sa nourrice et se mit à sangloter. Ah ! il ne s'attendait guère à pareille aubaine !

Madame Clérambeau lui souffla :

— Retourne avec ta mère, elle doit avoir besoin de toi .

Et elle lui gUssa vingt francs dans la main. Il falhiit Ijien récoin})enser les pleurs ([u'on lui avait vus verser.

Il quitta la l)outi{{ue. Auprès de lui, la mère

Panseron s'épongeait les yeux à l'aide d'un grand mouchoir de couleur ; elle lui parlait :

— Tu sais ! on a beau s'attendre à ces choses-là, ça cause toujours de la peine. Mon pauvre Victor ! rnon pauvre Victor ! quand je l'ai aperçu couché sur les carreaux, mon sang n'a fait qu'un tour ! j'ai cru que j'allais en mourir. 11^ avait la bouche et les yeux ouverts... Alors j'ai sauté sur lui, je l'ai pris dans mes bras, je l'ai porté sur mon lit; il ne pesait pas plus qu'une plume, malgré sa taille, . . et puis, on a de la force dans ces moments -là... Quelqu'un a couru chercher son père qui travaille rue des Quatre- Vents. Ah ! mon Dieu ! mon Dieu ! qu'est-ce qu'il va dire ?... Et moi qui bavardais chez madame Roussel ! Jésus, quel malheur ! il n'y a donc plus de bonté au ciel ! . . . Mon pauvre Victor !

Les passants enveloppaient d'un coup d'œil indifférent cette femme éperdue qui marchait en compagnie d'un enfant. Et Lou pensait :

— Peut-on gémir ainsi pour une infection comme Victor ! Il était jaloux, assommant, toujours mal embouché, stupide. A quoi servait-il ? Le malheur est qu'il ne soit pas mort plus tôt. — Combien peuvent-ils avoir d'cU^gent les Panseron ? C'est propre chez nous !.. Le père Panseron bûche tous les jours depuis le matin jusqu'au soir... On (lil ([iiil est rat. Je me trompe peut-être, mais

douze mille francs créconomie, dix mille francs même vaudraient mieux que rien. Dans un an je serai payé. Bast î j'aurai la fille du patron, si je sais m'y prendre.

Dans la maison, Victor ne remuait plus. La camarde Tavait agrippé, emballé, ficelé, sans seulement lui laisser la consolation de crier : au secours ! Il n'avait attendu que pour mieux sauter, et pas plus loin que de sa chaise par terre encore ! Le cimetière avait patienté pendant vingt longues années, histoire de faire une farce à la mère Panseron.

Étendu sur la couverture de laine, vêtu d'un bourgeron et d'un pantalon bleu usés, les pommettes saillantes, Victor n avait plus besoin que dîme boite en sapin. Quelle taille î six pieds ! les commères le mesuraient du regard. Pour sûr, son père ne devait pas être aussi grand que lui, et avec ça de la barbe ! une longue barbe de sapeur noire et frisée. Tout de même, l'étoffe ne lui manquait point pour faire un bel homme ! Mallieureusement, la maladie lui avait confectionné une paire d'épaules qui n'était guère large, et une poitrine si creuse... si creuse! qu'elle donnait envie de se sauver, rien que de la voir. Allez donc faire des sacri lices pour les enfants ; autant vaudrait, en plein été, cracher par terre et prier le Ijon Dieu denvuyer une gelée.

Agenouillé auprès du cadavre, ses moustaches grises piteuses et mouillées, le père Panseron balbutiait : Mon fils ! mon fils ! Quand la mère Panseron entra dans la chambre, elle perdit la tête et se trouva mal.

— Faut-il aller chercher un médecin ?

— Oui, allez !

Lou s'était assis dans un coin. D'abord, un malaise vague l'avait saisi en présence de ce frère qu'il avait connu le matin, vivant, parlant, se traînant encore ; mais, petit à petit, une réflexion lui avait remis le cœur à place : mieux valait que Victor fût couché là plutôt que lui.

Le médecin arriva au moment où la mère Panseron ouvrait un -œil sous les douches de vinaigre qu'on lui administrait. La première parole de la pauvre femme fut :

— Ah ! mon Lou, voilà comment le bon Dieu m'a récompensée de-t'avoir gardé !

Puis, s'adressant au docteur :

— Monsieur, alors c'est vrai ? je n'ai plus d'enfant ? Regardez bien, mon cher monsieur, vous savez, on peut se tromper.

Lou pensa :

— Est-elle bête !

Et à sept heures sonnant, profitant de ce que la cohu(5 des voisins s'emi)ressait autour du lit, il décampa et s'en fut manger à sa faim, dans une

brasserie. Le garçon reçut un pourboire de vingt sous. On est généreux ou on ne l'est pas. Lou venait dliériter de Victor.

Cependant, aidée par son mari, la maman Panseron avait déshabillé son fils, lui avait fermé les yeux, et l'avait recouvert d'un drap. Sur la table de nuit, un cierge brûlait à côté d\me tasse pleine d'eau bénite dans laquelle trempait une plume d'oie, en guise de goupillon. Une croix en argent reposait sur la poitrine de Victor, une croix que sa mère se nouait autour du cou, les jours de promenade. Elle avait l'air drôle ainsi placée, ne produisant qu'une tache légère sur la longueur l^lanche du cadavre.

Lamentable auprès de la fenêtre, le maçon ne bougeait pas. De temps à autre, un sanglot le remuait.

Et Lou s'apercevant que la veillée mortuaire avait commencé, que des voisines, au milieu du silence qui planait, entraient à pas sourds, aspergeaient Victor, et priaient, se dirigea vers la mère Panseron accablée ; il voulait dormir.

Celle-ci le serra de toutes ses forces contre sa poitrine, disant :

— Oh ! toi au moins, tu me restes, tu ne mourras pas, toi.

Il n'avait nulle envie de mourir. Eh bien, merci ! elle pouvait être tranquille.

Et comme il se retournait vers le maçon, il entrevit, sous le lit, thomas, négligemment dissimulé, un immense thomas qui brillait de profil dans l'ombre.

Alors un sourire lui glissa sur la face.

— Bien sûr que Victor ne descendra pas cette nuit, se dit-il.

Le maçon appela :

— Lou ! viens m'embrasser à mon tour.

L'attendrissement de sa femme l'avait gagné.

— A présent, tu es notre seule consolation, continua-t-il ; tu seras notre bâton de vieillesse ; il faudra que tu nous honores, et que tu tâches de nous faire oublier celui qui est parti.

Lou dormit jusqu'au lendemain neuf heures, sans sourciller:

Par les temps de forte chaleur, les boueux passent le matin dans les rues, afin d'enlever les ordures ; la tournée des croque-morts se fait presque tout de suite après la leur. Les deux métiers se ressemblent.

Victor fut enterré au cimetière Montmartre.

Louis Jeoffrin n'avait pas encore vingt-cinq ans lorsqu'il se maria avec Cécile Clérambeau. Il l'avait bien gagnée par sa persévérance et par les soins que l'horlogerie lui avait coûtés ; et puis, il avait inventé un système de montres ^n cuivre à cadran enjolivé de petits sujets peints sur

émail. Dieu sait si elles se vendirent ! Louis qui faisait lui-même ses tournées en province, clans les campagnes et clans les villes de garnison rapportait des mille et des cents. Le bon marché de ces montres séduisait les plus chiches, et la variété des scènes c^ue Louis exécutait lui-même, par économie, avec une habileté remarc{uable, amusait tout le monde.

Pour soixante-neuf francs c{uatre-vingt-c|uinze, le commis- voyageur donnait une montre, une chaîne, des boucles d'oreille, une bague et un bracelet. On s'arracha ses pacotilles. Il magnétisait l'argent paresseux des villageois. Pendant six années, une fois par an, tantôt ici, tantôt plus loin, on le vit émerveiller des foules de badauds assemblés, à Taide d'un bagout imperturbable. D'ordinaire, il n'apparaissait que le dimanche, ou les jours de fête, aux époques où la soulographie s'abat sur les villages et les enfièvre.

Le ventre callé à une table de cabaret, buvant, gesticulant, tapant sur la bedaine des paysans avec une familiarité de toutjeune homme richard et bon enfant, il racontait des histoires de Paris, des histoires qui les étonnaient; puis, quand il sentait son auditoire enlevé, gagné, complaisant, il prenait sa marchandise, l'étalait, la faisait miroiter sans troj) l'entourer de hâbleries, promettait de raccommoder i)0ur rien les cou-cous

détraqués, et finalement s'arrangeait pour qu'elle disparût en échange de la somme demandée. D'ailleurs, on ne se plaignit jamais de lui, parce que les montres marchaient convenablement, et parce que les bijoux en toc (il avait inventé le mot), avaient assez d'aspect pour exciter l'enthousiasme, les convoitises et les coquetteries campagnardes.

Cécile adorait Jeoffrin, il ne lui fut donc pas difficile de l'obtenir. La reconnaissance de l'horloger maria sa fille. Et celle-ci ne s'aperçut de la monstrueuse indifférence de son mari que quand elle fut trop amoureuse pour n'en point souffrir. Cependant Jeoffrin était susceptible d'engouement, témoin celui qu'il eut pour Barbelet quand il fit sa connaissance, et celui dont il entoura Poupelart, un engouement qui dura plusieurs mois.

Trois ans après son mariage, voici ce qu'il répondit à sa femme, le jour où celle-ci lui annonça toute joyeuse qu'elle se croyait enceinte ;

— Passe pour cette fois, mais tâche de ne pas recommencer.

Il ne montra jamais aucune affection à ses enfants. Devenu horloger, Jeoffrin dirigea son commerce avec une aptitude rare, mais déjà de vastes projets lui roulaient dans la tête, des projets de recherches dont la réussite indubitable

quoique fixée à un temps indéterminé, devait selon lui. produire une fortune.

Autour de son ménage, toutes ses connaissances, tous ceux qui Tavaient aimé étaient morts. Quand il s'entretenait avec lui-même, dans le silence qui se fait par instants dans l'esprit des hommes, il pouvait se tenir une conversation dans le genre de celles que chacun a entendues, dans la bouche des vieux amis de collège, une conversation où le mot : mort ! concis comme un éclair d'épée, revient au bout de chaque phrase qui s'envole.

— Qu'est devenu Pomereux, tu sais ? Pomereux, celui qui voulait être ingénieur ?

— Mort.

— Et Gautier, le petit Gautier qui faisait de si bonnes charges aux pions ? Tu ne te souviens plus de Gautier ?

— Si, si; mort.

— Et Dernier, ton inséparable ?

— Mort.

— Et Bioux ? et Chauvin ? et Montplaisir ?

— Morts ! morts ! tous morts !

Les vieillards qui abandonnent derrière eux un long passé de calme ont le droit de se désoler et de se débattre contre l'inévitable toml)eau i)rêt à les engloutir au moindre malaise.

Oui. la mère Panseron, le père Panseron, les

Clérambeau, bien d'autres encore étaient entrain de manger l'herbe par la racine. Hier Paul, avant-hier Jacques, ils avaient tous disparu, ne laissant que des nippes façonnées à leurs mouvements, que des lambeaux de phrases accrochés à la mémoire des gens, qu'une silhouette, non pas celle de leur corps bien portant, mais celle qu'ils avaient sur leur dernier matelas, sous leur dernier drap, à l'heure où les minutes font de chaque individu un objet d'épouvante.

Ce fut quelques mois avant la naissance de Michelle que Jeoffrin connut Barbelet. Celui-ci était employé dans les bureaux de la préfecture de police, et habitait la même maison que l'horloger. Ils commencèrent par s'apercevoir dans les escaliers, puis par se reconnaître dans un petit café où tous deux allaient boire de la bière, le soir, après leur dîner, par se saluer, par se parler, bref ! par se lier. Ainsi se font certaines amitiés qui durent souvent autant que l'existence. Jeoffrin voulut que Barbelet fût le joarrain de sa fille aînée ; il voulut encore que son nouvel ami déjeûnât et dînât chez lui tous les dimanches. Aussi longtemps que dura l'engouement de l'horloger pour son voisin, celui-ci fut choyé, fêté, consulté sur les choses de la plus minime importance. Barbelet s'étant plaint de sa femme de ménage, par hasard, devant Jeoffrin, madame Jeoffrin fut

obligée d'employer huit longues journées à lui en trouver une d'an bon marché exceptionnel. Pour ses étrennes. au premier de Tan, Barbelet reçut une montre d'une valeur de cinq cents francs au moins. Un jour vint où le malheureux ne sut plus où se cacher sous la pluie de cadeaux dont il fut accablé. S'il faisait mine de refuser quelque fanfiole, Jeoffrin entrait dans une colère épouvantable. Lestendresses de l'horloger finirent })ar lui inspirer des craintes. Le fait est qu'elles ressemblaient à celles d'un amoureux pour sa maitresse, à telle enseigne que madame Jeoffrin ressentit de véritables attaques de jalousie contre cet homme fortuné auquel son mari la sacrifiait. Puis, un matin, de toute cette amitié, de toutes ces démonstrations abracadabrantes, il ne resta que des poignées de main échangées par-ci par-là, qu'une camaraderie ordinaire, qu'une affection indéracinal)le vouée par Bar])elet à sa filleule. L'engouement de Jeoffrin n'existait plus.

Dès lors, l'employé à la préfecture, un excellent garçon, fut apprécié j)ar M™'' Jeoffrin ; elle en lit le confident de ses plus secrètes pensées ; son ancienne jalousie lui parut ridicule. Ce fut à Barbelet qu'elle se plaignit de l'indifférence de l'homme qu'elle idolâtrait ; ce fut lui qu'elle entretint de sa prodigieuse passion pour ce mari qui ne voyait jamais en elle ([u'une femme, c'est-

à-dire un instrument de plaisir bon pour la nuit quand il s'enivrait d'elle, bon pour le jour quand il l'entraînait brutalement vers leur chambre à coucher. Ce fut devant lui qu'elle pleura, parce que Jeoffrin n'aimait pas ses enfants ; ce fut devant lui que Jeoffrin fut pardonné, à l'heure où pauvre être émacié, elle mourut, jeune encore, d'une fièvre muqueuse, sept ans après la naissance de Pauline ; et ce fût à lui qu'elle confia ses deux filles, ses deux anges, comme elle les appelait, dans une suprême crispation.

Et voilà pourquoi Barbelet s'était fait nommer commissaire de police à Issy, près des Moulineaux, quand Jeoffrin, riche de trois cent mille francs, avait vendu son magasin ; et voilà pourquoi, de préférence à tous les autres, on l'avait retenu après ce dîner à la suite duquel l'illustre Segurola joua en public pour la première fois, sa marche funèbre.

Aussitôt les invités disparus, les doux hommes retournèrent au salon. Jeoffrin marchait le premier, la tête basse, et Barbelet le suivait un peu ennuyé.

Michelle et Pauline montèrent se reposer; elles couchaient dans la même chambre, une

chambre bleue et tiède à deux lits, dans une chambre où elles ressemblaient à deux tourterelles blanches qui se becquètent dans Tazur, quand elles s'embrassaient le soir, en chemises, avant de s'endormir.

Ce soir-là, ni Tune ni Tautre n'éprouvaient de fatigue. Elles pensaient à Octave Blaisot, à cet heureux pharmacien chéri des dames qui tant de ibis avait ronflé comme un orgue, au-dessus de sa boutique encombrée de drogues. Pauline se remémorait un par un les attouchements platoniques de son fiancé ; elle savourait les sentimentalités permises qu'il avait effeuillées en son honneur, et frétillante, songeuse, elle se parait déjà, en expectative, de cette toilette de mariée qui devait la rendre si désirable sous la gaze nuageuse du voile, sous les fleurs d'oranger à pistils d'or, sous la robe virginale. Elle se sentait heureuse, vivante, légère dans ses draps ; et des frissons parcouraient sa peau à l'idée qu'elle partagerait bientôt la couche d'Octave, que des mystères lui seraient dévoilés par ce cher homme dont l'image la poursuivait ; et sous sa camisole, la pointe de ses seins se dressait, comme si les deux roses fleurs de chair avaient besoin pour s'épanouir d'une caresse chaude, d'une atmosphère sul)tile et pénétrante. Sa joie lui emplissait l'esprit déclaircies jaunes de soleil, de concerts

OÙ la chanson des voix ailées ne se taisait que pour mieux lui plaire ensuite, de coins de ciel chatoyant, de baisers qu'elle entendait en même temps qu'elle en appréciait le charme, d'un continuel passage de sensations incomplètes, mais agréables, nouvelles, d'une acuité excessive. Pas une inquiétude ne gênait les projets que son imagination lui suscitait sans jamais les approfondir pour qu'ils dégénérassent. Aucun souci ne hantait ses préoccupations d'avenir. Ce but que toutes les jeunes filles désirent : le mariage, elle l'avait atteint à dix-huit ans, et une satisfaction douce lui tenait les yeux ouverts. Octave Blaisot était l'homme de qui elle aurait rêvé, si à l'exemple de sa sœur elle avait pu rêver , jadis , avant qu'elle le connût. A présent, le pharmacien lui tourbillonnait dans la tête, lui dansait sur le cœur avec mille bruits de grelots qui l'amusaient. Il se mêlait de l'enfantillage et un peu de niaiserie à l'amour de cette enfant, cela le rendait bruyant. Octave serait venu lui faire la cour coiffé d'un chapeau gibus, agrémenté d'un costume de polichinelle qu'elle aurait ri d'abord, puis l'aurait écouté sérieusement. Elle avait ce genre de tempérament exclusif qui érige en qualités . et en drôleries les défauts et les ridicules du bienaimé.

Or, tandis que Pauline palpitait dans son lit

comme une chatte amoureuse, chercliant les places fraîches afin de s'y rouler, Michelle hrulante, ulcérée, triste, immobile, était jalouse. Il lui prenait des envies folles de se marier à un vieillard, de le supporter, de le soigner, de lui témoigner un dévouement sans bornes, sous les yeux d'Octave Blaisot, pour se venger, pour que la voyant si bonne et si tendre, pour que la comparant à sa femme plus tard, il la regrettât. Elle aurait voulu lui arracher ce cri de regret : Qu'aurait-elle donc fait pour moi qui suis jeune, si je Favais épousée !

Toutes les extravagances la tenaient successivement pantelante. Sœur de charité ! oui, main tenant, elle serait sœur de charité. Consacrer sa vie à quelque chose de bien absorbant, de bien ennuyeux, lui paraissait une félicité sans égale. De cette manière, elle aurait le droit de se plaindre aux quatre murs de sa cellule, au grand Christ noir suspendu qui la prendrait en commisération; de cette manière, elle pourrait s'enfoncer dans la douleur avec délices, et ne jamais être distraite. Elle eut cependant une distraction : elle se vit en longue rolje épaisse et flottante, le visage tranquille dans une de ces coiffes énormes dont les ailes battent comme celles des papillons blancs, la face amaigrie. })liit(")t (•)ml)n' ([iie hinine, Li"lissant sur le cari'ehiii'e d "un auslèrc couloii'

dont la paix n'était troublée que par le cliquetis vague de son chapelet formé de noyaux d'olives ; et elle s'aima ainsi accoutrée par le désespoir, en tout point digne de pitié. Puis, sa raison de plus en plus lasse s'affaissa sur elle-même. Une humilité presque grandiose l'envahit. Cette superbe fille que tant d'hommes auraient suivie à genoux dans la poussière oublia sa beauté pour ne plus se rappeler que son insuccès, pour excuser Octave de l'avoir méprisée. Ah ! pensait-elle, il a eu raison de me préférer Pauline ; elle vaut mieux que moi, elle est plus gaie, plus attrayante, que sais-je!... Jamais elle n'aurait eu la corruption d'aimer mon fiancé à moi, si j'avais été fiancée à quelqu'un. Pourtant, je ne suis pas coupable, je n'ai que du malheur. Son éternel refrain lui revint encore : Je n'ai pas de chance, pas de chance ! Et son humilité disparut tout à coup comme emportée par un souffle de temiDete. Une rage sourde, haineuse la fit trembler, lui arracha un sanglot qu'elle étouffa dans son oreiller, la cloua presque d'épuisement sur ce lit où elle avait dormi de si bon cœur, quand cet Octave Blaisot ne l'avait pas troublée, à l'époque où ses émotions, ses espoirs de jeune fille n'escaladaient point la redingote du pharmacien pour enlacer sa forte taille, pour essayer de lui grimper jusqu'aux lèvres. Michelle soupira largement.

Au-dessus de la chambre où cette veillée d^ amour s'accomplissait si différente, si sobre de bruit. Jeoffrin et Barbelet se disputaient. Leur conversation d'abord peu gênante, placide, égale comme un bourdonnement s'était élevée à un diapason singulier.

Traversant le parquet mince, les voix finirent par obséder les deux sœurs. Elles écoutèrent.

— Alors, tu ne veux pas? C'est bien entendu? Tu ne veux pas?

— Encore une fois, je ne demanderais pas mieux, mais je ne peux pas. Où as-tu gaspillé ta fortune ?

— Je n'ai rien gaspillé, j'ai perdu. Le théâtre du Châtelet dont je fus actionnaire, il y a cinq ans, m'a englouti deux cent mille francs. On n'est pas chançard tous les jours.

Au l)out de quelques instants de silence, Barbelet reprit :

— Combien te reste-t-il ?

— Six mille francs, pas un rotin de plus.

— Coml)ien tes travaux t'ont-ils coûté?

— Quarante mille francs.

— Écoute, Jeoffrin, je connais ta situation aussi l)ien que toi-même, pourquoi cherches-tu à me tromper? Dans Taffaire du Châtelet, tu n'as perdu que soixante mille francs, j'en suis sûr.

— Ali ! tu en es sûr?

— Oui.

— Diable! on voit que tu es de la police.

— Après ?

— Tu cumules : commissaire et...

— Mouchard, n'est-ce pas?

— - Dame !

— Soit ! mieux vaut être mouchard que spoliateur.

— Spoliateur ?

— N'as-tu pas presque volé tes filles en les dépouillant?

— Volé ? tu as dit presque volé ? Ah ça !.. . mais la preuve que je ne suis pas un voleur, c'est que ton gousset renferme en ce moment une montre que je t'ai jadis payée.

— Veux-tu que je te la rende?

— Parbleu !

— Tiens !

Un bruit sec retentit, le bruit d'un objet dur frappant contre un autre objet dur. La voix de Jeoffrin cria, ironique :

— Oh ! oh ! tu te fâches. Elle ne t'avait pourtant rien fait cette pauvre montre.

— Adieu !

— Au plaisir de ne plus te revoir.

— Canaille, va!

— Canaille, mais pas bête! — Tu sais, je la ferai arranger.

Des pas résonnèrent dans le vestibule ; puis la porte de la rue fut fermée avec fracas.

Désolée, tremblante, Mie belle n'osait point remuer. Donc, elle ne verrait plus Barbelet, désormais? 11 ne reviendrait plus? Elle portait donc malbeur aux gens qui lui vouaient de l'intérêt. Ah! il ne lui manquait plus que cela! Pas de chance! pas de chance! A la fin, quand lui viendrait-elle donc cette chance? Demain, ou après demain? la semaine des quatre jeudis?... Après sa mort, peut-être? Ah! ah! ah! on pourrait faire un roman avec sa vie ! Et dire que certaines femmes n'ont qu'à ouvrir la bouche pour que les alouettes leur arrivent toutes rôties. Non ! c'était trop fort !

Alors elle appela : Pauline ! Pauline ! Mais celleci ne répondit rien; le sommeil l'avait prise, rose dans ses draps blancs.

Au-dessus de ses filles, pendant des heures, Jeoffrin arpenta sa chambre de long en large. Il avait oul)lié son espoir d'argent déçu, Barbelet, leur brouille, la nuit, ses enfants, la terre, et son esprit voguait dans les nuages.

Il était midi. L'ombre du palais du Luxembourg s'étalait comme découpée sur la terre, presque bleue. Dans leurs cages de fer, autour des gazons, les plantes se chauffaient au soleil. Un seul promeneur accoudé sur une balustrade en pierre jetait du pain aux moineaux et aux ramiers du jardin; c'était l'homme aux oiseaux, un petit vieux très-pâle, vêtu d'une mauvaise redingote. Accrochée à son pantalon, posée sur son chapeau, courant sur le sable, roucoulant, se battant, piaillant, voletant, la bande joyeuse dont il se montrait le souverain pacifique et inoffensif se régalait. Un instant, Jeoffrin regarda les cygnes qui nageaient près de leur cahute, leurs ailes gonflées par un de ces vents hostiles aux chapeaux, puis, montant l'escalier de pierre flanqué de statues et de corbeilles, il se dirigea vers la rue Gay-Lussac. Derrière lui, le vent soulevait les

LA DEVOUEE \n

basques de sa redingote. Il marchait rapidement. Les marronniers agitaient leurs éventails verts. Il côtoya un immense massif de calladions, franchit la grille du jardin et s'arrêta, ne sachant pas au juste où se trouvait la rue qu'il cherchait.

Devant lui, le boulevard Saint-Michel descendait vers la Seine, entre deux rangées d arbres debout sur ses trottoirs dominés par de hautes maisons neuves. Au milieu de la cohue des voitures, le cocher d'un fiacre vide lui cria : Hé ! bourgeois, montons-nous ? Jeoffrin répondit : Non î mais se ravisant aussitôt: 1, rue Sainte-Catherine-d'Enfer, fit-il, àrheure! cocher. Une minute après, il s'arrêtait dans la rue et devant la maison qu'il venait d'indiquer.

— ^lonsieur Segurola, s'il vous plaît? de- , manda-t-il au concierge.

— Sixième, porte en face.

— Diable! murmura Jeoffrin.

Cependant il entreprit l'ascension. Le clapotement vague et encore lointain d'un piano sur lequel on tapait, emplissait l'escalier d'un murmure sonore. Maintenant il distinguait l'air qu'on jouait, un air triste et suranné comme la chanson d'un pauvre homme. Jeoffrin s'arrêta pour souffler ; ensuite, afin d'en finir, il escalada trèsvite les deux derniers étag(\s ; mais il s'arrêta encore devant la porte de Segurola. La voix du

musicien, une voix de basse taille extraordinairement profonde chantait :

De profuiidis clamavi ad te, Domine.

Une autre voix, celle-ci rauque, déplorable, répondit :

Domine, exaudi vocem meam.

Jamais, dans une Église, le chantre le plus fantastique n'avait beuglé de façon aussi lamentable. Un prodigieux désappointement se peignit sur la figure de Jeoffrin. Segurola n'était donc pas seul? Ma foi, tant pis! Il frappa discrètement; son appel ne fut point entendu. Cependant, le psaume, éclatant de nouveau, avait proclamé :

Fiant aurestuse intendentes in vocem deprecationis mese.

— Ah ça! grogna Jeoffrin, est-ce qu'ils vont continuer longtemps cette facétie ?

Et au moment où le troisième verset se déployait, il appliqua un robuste coup de poing sur la porte. Cette fois, la musique cessa comme par enchantement, et un silence poignant envahit l'escalier.

— Qui est-là? demanda le musicien.

— Moi, Jeoffrin. La porte s'ouvrit.

— Comment vous ? Entrez donc ! A la bonne heure, vous êtes gentil, vous, au moins, vous n'avez pas craint de monter jusqu'à mon belvédère. Le locataire qui habitait ici avant moi s'est jeté par la fenêtre. Un joli saut de carpe, n'est-ce pas y Quand on Fa ramassé, il était en marmelade. Vous voyez, monsieur et moi nous faisions de la musique... A propos, si je vous présentais l'un à l'autre? monsieur Jeoffrin î... monsieur Cogolinatesco.

Jeoffrin s'inclina, Cogolinatesco étendu sur un divan ne daigna même pas se déranger. Il avait une cravate violette éblouissante.

— Ne faites pas attention, reprit Segurola, il est ivre. Personne n'a une plus belle voix que lui quand il n'est pas ivre, malheureusement, il l'est toujours. L'exil ! vous savez, tout le monde ne se console pas de l'exil. En Valachie, pour un oui, pour un non. psst ! les gendarmes vous mènent à la frontière. La famille de mon ami Cogolinatesco a régné, jadis; eh bien, il n'en est pas fier. Un bon garçon, allez! Il était fou d'une jeune princesse, sa parente. Tous deux s'adoraient ; un beau jour, on force la jeune princesse à se marier; que fait Cogolinatesco?... Il tue le mari en duel, loyalement, et voilà pourquoi son gouvernement l'a exilé. Je vous demande un peu... Il est doux comme un mouton. — Quelle cravate! hein?

A-t-il une cravate! Moi, je reconnais un Valaque à sa cravate.

Durant ces quelques détails, Jeoffrin considérait l'individu dont on lui parlait. De taille moyenne, très-brun, le nez busqué, possesseur d'une paire de longs favoris noirs, assez banal d'ailleurs, Cogolinatesco paraissait abruti.

— Dis donc, Cogo, lui conseilla le musicien, tu devrais tâcher de dormir. Vous permettez, n'est-ce pas, monsieur Jeoffrin ?

— Certes !

Le valaque se dressa.

— Dormir ? balbutia- t-il, dormir ? je jure de ne plus dormir tant que je n'aurai pas |ippris l'extermination des Turcs. AJjas les Turcs!

— Cause toujours, doux vieillard, tu m'instruis, déclama le musicien.

Puis, s'adressant à Jeoffrin :

— Depuis la guerre, c'est la cinquantième fois qu'il exhibe ce serment-là, et il n'en dort que mieux. Imaginez-vous

Jeoffrin l'interrompit :

— Pardon ! monsieur Segurola, mais je désirerais vous parler dans l'intimité. Pouvez- vous m'accorder quelques minutes ? Voulez-vous me permettre de vous offrir un bock, en bas, quelque part ? '

Le Valaque entendit ce mot bock, et il retrouva

SCS jambes. Alors, s'approchant de Jeof'friii. il lui dit, la bouche pâteuse, accentuant les r :

— Vous êtes Français ?... bons zigs les Français ! moi je suis Valaque. Donnez-moi une poignée de main. J'ai bu un peu, c'est vrai ! mais dans mon pays on a le cœur dans la tête. Tous patriotes! nom de nom. Vive la France!... De profundis clamavi. Vous me plaisez; j'irai vous voir. Tonnerre ! taillons-nous un bac ? Hein ? Je parie cent louis que les Turcs seront battus... Prince Cogolinatesco î Je suis le prince Cogolinatesco. Taillons-nous un bac ?

— Voyons, il ne s'agit pas de jouer aux cartes. Va te coucher.

— Je ne suis pas Grec, moi ; je suis Valaque, moi .

— Bon ! fiche-nous la paix.

Et tandis que Tivrogne gesticulait, Segurola entraîna Jeoffrin dans un coin de la chambre.

— Excusez-moi, lui dit-il, je ne puis quitter cet animal dans l'état où le voilà ; mais je vous écoute.

— J'ai un service à vous demander, un service très-sérieux.

Cogolinatesco leur cria :

— Vous me l)echez ; vous proiitez de ce que je suis malade pour... i)our... je m'en bats l'œil. On n'est pas si sot qu'on en a l'air.

Segurola se fâcha :

• — Tu nous embêtes à la fin, tais-toi.

Jeoffrin continua :

— Cela ne vous gênerait-il pas, si je vous empruntais une certaine somme ? Il me la faut absolument ; c'est pour moi une affaire de vie ou de mort. J'ai déjà pas mal couru aujourd'hui, mais ouitche ! autant vaudrait mendier qu'implorer. Alors, j'ai pensé à vous...

Segurola se préparait à répondre lorsqu'un tapage abominable retentit sur son piano. Cogolinatesco cherchait des distractions.

Le musicien se précipita vers lui.

— Écoute, si tu tiens à recevoir des soufflets, tu n'as qu'à continuer.

Le Valaque terrifié, penaud, recula jusqu'au divan sur lequel il se coucha comme un chien menacé.

Jeoffrin voulut s'interposer.

— Soyez sans inquiétudes, lui répondit Segurola, c'est ainsi que je le calme d'habitude.

Alors l'ancien horloger réitéra sa demande :

— Pouvez-vous me prêter de l'argent ?

Segurola ouvrit un des tiroirs de sa commode,

en tira un l)illet de cinquante francs, et le tondit à Jeoffrin. Les yeux de celui-ci étincelèreiit.

— Je possède cent francs, (Ht Sc^ii'iii'ola, permettez-moi de vous en offrir la moitié.

— Merci î répondit Jeoffrin, je vous remercie, monsieur, mais vos cinquante francs ne me suffiraient pas.

Sa voix tremblait, il reprit :

— Que voulez-vous que je fasse avec vos cinquante francs ? Cest mille francs, dix mille francs, plus même que je vous demandais.

— Mille francs, je ne les ai jamais eus à la fois.

Jeoffrin d'un seul regard embrassa la chambre de SegLirola. Elle était misérable. Le marbre de la cheminée supportait de la musique; sur la commode une dizaine de partitions formaient une pile : trois chaises, un piano, un lit en fer sans rideaux, une table bancale, un divan délabré, un pot à eau et une cuvette traînaient ça et là. Un morceau de la tapisserie maculé, déteint et rongé par l'humidité tombait de la muraille , en face de lui.

— Au revoir, dit Jeoffrin.

— Au revoir, je regrette bien de n'être pas plus riche.

Ils se serrèrent la main.

Sur le divan, le Valaque dormait les yeux fermés, la l)ouche ouverte ; sa cravate arrachait les yeux. JcolTriii descendit Tescalier ; derrière son dos la inusicpic rcconuncnça. Et machinalement, suivant la cadence que lui marquait le

IDiano, comjDlant les marches, navré, déçu, il regagna sa yoiture et s'y installa.

— Où allons-nous maintenant ? lui demanda son cocher.

— A Issy, grande rue, au presbytère :

Le fiacre démarra. Et tandis que le cocher furieux d'aller si loin sacrait sur son siège et cinglait à grands coups de fouet la croupe anguleuse de sa rosse blanche, Jeoffrin se répétait : Allons ! allons î du courage ! tout n'est pas fmi, parbleu ! il ne s'agit pas de se désespérer. Ce soir, demain peut-être, je recevrai une réponse du ministère; somme toute, j'ai mon brevet d'invention. Du courage ! Avec vingt mille francs seulement on va loin, et la porte de tes amis en restant sourde ne t'a pas encore donné le droit de te plaindre. Personne ne se doute de ta situation précaire ; tous les moyens d'emprunt sont bons, quand on est sûr de rendre. L'abbé Roche ne te refusera pas trois mille francs, Poupelart non plus. Du courage !

Le fiacre roulait lourdement.

— Plus vite ! plus vite ! cocher, cria Jeoffrin.

A sa gauche, la grille du Luxembourg semblait fuir, comme prise de vertige ; à sa droite, les maisons se suivaient avec leurs portes ouvertes, leur.s boutiques diversement peintes, leurs étalages dont il ne saisissait que la disparité,

avec leur façades uniformes et grises. Et sa main jouait fiévreusement à pétrir la pomme de sa canne.

Maintenant il se reprochait les recherches qu'il avait faites avant de s'occuper des aérostats, et il les considérait comme indignes de son passé. De l'argent ! de l'argent ! qui donc lui apporterait de l'argent ! Et soudain, l'avenir dangereux lui apparut tout hérissé de difficultés, aussi épouvantahle qu'il avait essayé de se le montrer rieur, une minute auparavant. Alors, il se raidit contre les impressions qui l'envahissaient, mais il ne put dompter le désespoir. Celui-ci l'empoigna traîtreusement, comme l'eut fait une lame géante, et Jeoffrin ne fut rendu à la réalité qu'après avoir été halloté, secoué, trainé, meurtri, hrisé, qu'après avoir crié : de l'argent ! avec un râle aussi pénible que celui de l'iiomme qui crie une dernière fois : au secours ! avant de se noyer. Oh ! pourquoi ne possédait-il plus cette fortune des jours écoulés, cette fortune qu'il avait dissipée presque sans la peser joyeusement, presque sans l'avoir mesurée du regard y A quel grand seigneur ami des sciences pourrait-il bien s'adresser, afin de lui demander secours et protection ! Les grands seigneurs n'existent plus. En ([ui devait-il espérer? Il parcourut le cercle de ses vieilles connaissances, des

gens qu'il avait fréquentés jadis, à l'époque où il était commerçant ; mais bast ! ce fut à peine s'il plaça quelques noms sur quelques visages ; d'ailleurs où les rencontrer ! quelles garanties leur donner, car il leur faudrait des garanties. Sans garanties, pas d'emprunts possibles. La maison qu'il habitait aux Moidineaux ne lui appartenait seulement point.

Sacré nom de Dieu ! il n'avait plus qu'à s'adresser au premier venu, à son épicier, à son fabricant de chemises, pourquoi pas à ce cocher dont il entrevoyait devant lui à travers les vitres tremblantes, les reins et le derrière énorme, un derrière de bureaucrate. Ah ! ah ! dérision ! Oui, en vue de quelle économie mal entendue n'avaitil pas acheté la maison des Moulineaux, au lieu de la louer. Barbelet lui avait pourtant conseillé cet achat, Barbelet ! ce gredin ! cet avare ! en voilà un qui s'était moqué de lui ! Heureusement, l'abbé Roche et Poupelart lui restaient, deux vrais camarades ceux-là, deux hommes de cœur qui sauraient se souvenir de la manière dont il les avait reçus chez lui.... Était-elle longue cette rue de Vaugirard ! . . . En effet, Poupelart devait être en fonds ; ne lui avait-on pas édité un volume au commencement du dernier m^is ? N'avait-il pas annoncé, im peu partout, qu'il toucherait une forte somme, le jour où les Clameurs se pavane-

raient à toutes les devantures des lil^rairies. Sauvé ! je suis sauvé ! murmura-t-il.

Le fiacre avançait avec une lenteur telle, que Jeoffrin impatienté interpella son cocher. Celui-ci tranquille, la face bourgeonnée, pleine de bubelettes, entourée d'un large collier de l^arbe grise pareille à celle d\m vieux bouc, sommeillait sous son chapeau de toile cirée.

— Dites donc, cocher, je ne vous ai pas pris pour que vous vous fichiez de moi.

Le cocher ouvrit les yeux, lança un regard indifférent à Jeoffrin, au ciel, à la rue, à l'être famélique qui lui servait de cheval, et répondit :

— Monsieur, je suis doyen des cochers, francmaçon, républicain, et ce n'est pas encore vous qui m'apprendrez à travailler.

— Voyons, plus vite ! et vous aurez un beau pourboire.

— Ça, c'est parler.

Un formidable coup de fouet tourl)illonna audessus du fiacre.

Sur les trottoirs des gens marchaient, les uns graves, lonts ; les autres affairés, rapides, l'air ennuyé. Les cabarets manquaient de monde ; seuls quelques ouvriers retardataires fumaient leur pipe en sirotant un petit noir. On les entrevoyait paresseusement accoudés derrière les vitrines à rideaux sales. Des chiens, hi langue pendante, erraient çà

et là, ne se dérangeant point pour les passants, filant au milieu des voitures cahotées. De temps en temps, un sergent de ville apparaissait, très-froid dans sa tunique. Un des côtés de la rue s'étendait solitaire, encombré de soleil, tandis que l'autre s'allongeait populeux, tiède, embarrassé, turbulent à l'ombre des maisons. Un équipage surmonté par une paire de laquais gras et poudrés, traîné par deux magnifiques chevaux bais attelés dans des harnais splendides, dépassa Jeoffrin, et celui-ci eut le temps d'apercevoir une jeune femme enfouie dans un capitonnage vert comme une rose dans ses feuilles, d'envelopper de haine cette richesse qu'à cette heure il enviait. La pharmacie de son futur gendre se dressant bientôt près de lui, il résolut de s'y arrêter, de s'adresser aussi à Octave Blaisot ; il porta donc la main au bouton de la sonnerie installée au plafond du fiacre, mais un vieux reste de délicatesse, dont il ne se rendit pas compte, l'empêcha de mettre son projet à exécution. A la suite de cet incident intime, il devint superstitieux. Sous ses pieds, un tapis à bouquets fanés achevait de s'user ; alors, pendant plus d'un quart d'heure, Jeoffrin laissa tomber négligemment la pointe de sa canne tantôt sur une fleur, tantôt sur une autre fleur, abandonnant au hasard le soin de frapper le but désigné, se répétant : Si ma canne touche le bou({uet à tel endroit, c'est

que j'aurai de l'arg-cnt. Cet exercice finit par l'intéresser au point que ses inquiétudes le quittèrent, et que la perception exacte des choses lui échappa. Sa canne se levait, puis retomlxiit avec un choc sourd, et la figure de l'ancien horloger trahissait un plaisir ou une déception.

Soudain, le fiacre s'arrêta. Jeoffrin leva la tête ; il reconnut le preshytère d'Issy. Déjà ? Le cœur lui hattit violemment. Il murmura : Trois mille francs ! je lui demanderai trois mille francs. Soyons raisonnahle. Mais il s'arrêta ; un de ces accès de joie dont la vie d'un homme est si peu prodig'ue venait de s'abattre sur son esprit. Et moi qui oubliais les cinquante mille francs de Michelle ! pensa-t-il. Il rayonna. Son bonheur fut si intense qu'un hoquet le prit, un hoquet qui s'échappait avec bruit. Lui ne s'en aperçut même pas. 11 tira un louis de sa poche et le tendit à son cocher.

— Pour vous, dit-il, gardez tout, gardez tout. Le doyen des petites voitures étonné balbutia

d'une voix de rogomme :

— Merci ! ])ourgeois.

Et il s'éloigna l'œil aimable.

Pour la i)remière fois de sa vie, JeolTrin sentit grouiller en lui c[uek[ue chose de vaguement sem- ])hi])I(' à un amour })al('ni('l à l'égard de cette Michelle. sa fille. ((u"ilesi)éra dépouiller avec une fa-

cilité sans égale, par la raison du plus fort, du plus malin, par la raison qu'elle lui avait toujours obéi sans récrimination et sans révolte. Ne les lui devait-elle pas ces cinquante mille francs, puisqu'il l'avait engendrée ? Allons ! allons ! enfin ! il était tranquille. Mais n'importe ! l'abbé Roche et Pqupelart serviraient à lui arrondir la somme ; l'argent ne nuit jamais : les expériences préliminaires l'entraîneraient peut-être plus loin qu'il ne l'avait pensé ; il ne fallait négliger aucune précaution. Comment diable ! cet argent-là ne lui avait-il pas sauté aux yeux plus tôt ? Ah ! la réussite ! il la tenait. En avant donc ! Il sonna. L'abbé Roche vint lui ouvrir.

— Enchanté de vous voir, monsieur Jeoffrin. Vous me trouvez dans la désolation. Vos enfants se portent bien ?

— Très-bien, je vous remercie.

— Tant mieux ! tant mieux ! Prenez donc la peine de me suivre dans mon oratoire ; j'ai une foule d'histoires à vous raconter ; j'ai même un conseil à vous demander. Vous avez le hoquet ?

Ils entrèrent dans une chambre haute de plafond, très blanche, meublée avec quelques chaises de paille et un crucifix doré, appliqué au milieu d'un cadre en chêne, sur un fond de velours rouge. L'abbé Roche paraissait excessivement petit dans cette chambre.

LA nÉ VOUÉE 111

— Asseyez-vous donc, dit-il.

Jeoffrin s'assit, attendant une occasion favorable pour faire sa demande. L'abbé soupira :

— Ah ! je suis bien éprouvé, monsieur Jeoffrin, l)ien éprouvé...

— Scriez-yous souffrant y

— Hélas ! non.

— Les ha])itants d'Issy ne vont })lus à la messe ?

— Pardon !

— Votre gouvernante vous a quitté V

— Plut cà Dieu !

— Votre suisse a bu ses é})aulettes ?

— Vous ny êtes pas, monsieur Jeoffrin. vous n'y êtes pas.

— Auriez -vous, par hasard, manqué à vos vœux y

— Oh î... non, non.

— Hé ! sapristi, dans ce cas, rien do perdu !

— • En me chargeant de l'éducation de monsieur Guy de Lassalle, j'ai endossé une lourde re.spon.sabilité, n'est-ce pas ? monsieur Jeoffrin.

— Dame !

— Vous ne vous doutez pas de la vie que je mène depuis huit jours. Seigneur ! j'en attraperai unejaunisse. Mon existence était si réglée, si tran- (juille autrefois. Ah! mon cher mon.sieur Jeoffrin, il m'est i)ermis de dire avec le prophète Jérémie :

« Je suis un homme qui vois ma pauvreté et mon affliction, Dieu me les fait sentir par les verges de sa colère. » Oui, j'ai peur de mon élève, moi qui ai des cheveux blancs ; la seule présence de ce garçon m'enlève toutes mes facultés. Il sait tout, il cause de tout, il a tout lu, même les mauvais livres, les livres condamnés.' Ce n'est pas moi qui suis son précepteur, mon cher monsieur, c'est lui qui a entrepris mon éducation. Je n'ose plus lui adresser aucune observation, tant ses airs narquois me suffoquent aussitôt que j'ouvre la bouche ; ses yeux me transpercent ; il ne m'accorde plus le droit de lui parler sérieusement, il méprise mes paroles, il ne respecte pas mon habit. Avant-hier, mon cher monsieur Jeoffrin, avant-hier, il m'a mis une brosse entre les mains et m'a prié de lui enlever une tache qu'il avait sur l'épaule, et je l'ai brossé ! comme si j'étais son domestique, et il a eu le front de prétendre qu'il me trouvait beau dans cet emploi.

— Diable ! fit Jeoffrin.

— Vous avez raison, continua l'abbé, c'est le diable, un vrai diable. Il fume depuis le matin jusqu'au soir, à mon nez, dans sa chambre, dans la mienne, pendant nos leçons, partout. Vous prisez, l'abbé, donc je fumerai, m 'a-t-il répondu, le jour où je lui ai fait remarquer que je désirais ne plus le voir ainsi continuellement me souffler

du tabac au visage. Tenez ! encore un exemple de son impertinence : il raconte à qui veut Tentendrc que je prêche comme un navet, comme un navet ! tel est le terme exact de comparaison dont il se sert. Soit ! je prêche mal, j'en conviens, mais on a beau être humble, mon cher monsieur, on a beau ne pas se croire un Massillon ni un Bourdaloue, on n'en possède pas moins pour cela une faible dose d'amour -propre. La nature humaine est ainsi faite. Désormais, comment voulez-vous que je prêche, le dimanche, quand il sera là, devant moi, en face de ma chaire, à la place que je lui ai assignée dans Téglise ? Que pensera mon troupeau assemblé, lorsqu'il me verra timide et sans énergie, lui à qui la petitesse de ma taille en impose déjà si peu. Miséricorde ! monsieur de Lassalle père ne me pardonnera jamais l'honnête réponse que je lui ferai, le jour où je lui rendrai son fils refusé au baccalauréat, car, sous l'absurde prétexte que les langues mortes n'ont aucun besoin d'être ressuscitées, mon élève ne veut apprendre ni le grec ni le latin.

— Tiens ! tiens! voye/i-vous ça! dit Jeoffrin. Eu face de lui, sur la vitre d'une mauvaise

gravure ({ui représentait l'adoration des mages, ([uelques rayons solaires l)alir()lai('nt. L'abbé reprit :

— Cv n'est pas tout ' ce n'est pas tout ! mon cher

monsieur Jeoffrin. Si mes plaintes se bornaient à celles que je viens de vous exprimer ! Ah ! Seigneur ! . . . mais voilà : mon élève a disparu depuis hier matin.... Il rentrera, n'est-ce pas ? oh ! ce n'est pas son retour qui m'inquiète le plus, c'est la façon dont il aura passé son temps, ainsi livré à lui-même, à un âge où, d'ordinaire, les jeunes gens ont tout à craindre dans ce Paris, dans cet infâme Paris hérissé de pièges.... et de mauvaises rencontres. Je ne suis pas seulement son précepteur, je suis encore son directeur spirituel... oui, monsieur Jeoffrin, son directeur spirituel ! Où cet enfant a-t-il pu coucher la nuit dernière ?

— Est-ce que je sais, moi?... dans sa famille ? à l'hôtel, peut-être ?

L'abbé Roche fit un geste de dénégation.

— Non, continua- t-il, non! monsieur Guy n'est déjà plus assez vertueux pour se montrer raisonnable. Non ! il a compté sur ma faiblesse, il a osé espérer que je n'informerais pas son respectable père d'une équipée aussi saugrenue que coupable ; mais cette fois, tant pis ! je sévirai.

— Pourquoi ne rendez-vous point ce garçon à ses parents ?

— Hélas î impossil^le ! mon cher monsieur, impossible ! mais si j 'accomplissais un pareil acte de vigueur, monsieur de Lassalle père, envers

qui j'ai contracté tant d'obligations, ne voudrait plus entendre parler de moi ; mais madame la comtesse de Lassalle ma promis une chasuble neuve ! une bannière ! . . . le renouvellement de mon ling-e d'église ! Et je mettrais son fils à la porte de mon presbytère ! Y pensez-vous ?

— Je pense que tu es un vieux singe, parfois nicilin. songea Jeoffrin.

— Ah ! fit Faljbé Roche, encore une expression de mon élève qui me revient ! Quand il trouve une chose à son goût, il ne dit plus : elle est jolie ! elle est belle ! il dit : elle est gommeuse ! Bref, je ne sais plus comment le dompter.

— Encore une fois, renvoyez-le à sa famille.

— Non.

— Alors, supportez-le.

Ils se turent. L'abbé Roche se grattait le nez. Jeoffrin cherchait une transition convenal}le pour en arriver à sa demande d'argent ; mais bientôt, ne trouvant rien, tant les lamentations du petit curé d'Issy* l'avaient éloigné de son l)ut, réfléchissantd'ailleursquil était inutile d'employer des moyens extraordinaires avec ce i)auvre al3l3é dont la cervelle n'était pas plus solide que les reins, il s'écria tout à coup :

— A propos, mon cher ami. n'auriez -vous ])oint, })ar hasard, trois milk' francs à me prêter *

— Trois mille friincs :

— Oui ; je vous les rendrai dans une quinzaine de jours. Mon notaire habite rue de Richelieu, je n'ai pas le temps d'aller le voir aujourd'hui.

— Mais, mon excellent monsieur, où voulezvous que je les prenne ces trois mille francs ?

-^ Je ne sais pas, moi, où vous voudrez !

Alors Jeoffrin pensa : Oh ! tu peux me les refuser, va ! je te permets de ne pas les avoir. Si tu savais comme je me moque de tes trois mille francs I j'en ai cinquante mille qui m'attendent chez moi. Néanmoins, je ne t'inviterai plus à dîner.

L'abbé Roche reprit :

— Mes pauvres se plaignent de moi ; mon traitement me suffit à peine ; je n'ai pas une paire de bas qui ne soit raccommodée ; . . . . ma meilleure soutane date de deux ans ; quand il pleut mes souliers s'emplissent d'eau. La misère de Job n'était pas une misère à côté de la mienne. Enfm ! Dieu nous a commandé la résignation, sachons nous résigner.

— Attends, va ! mon gaillard, se disait Jeoffrin, continue à vider ton sac ; je te ménage un joli caillou, et il lui demanda :

— Vous n'avez donc pas un tronc pour les âmes du purgatoire dans votre église ?

— Mais si, répondit l'abbé, seulement je n'ai pas le droit d'y toucher. L'argent des âmes ne nous appartient pas.

L'ancien horloger se mit à rire sournoisement. Et comme rab])é Roche ne comprenait pas le sens de ce rire transversal, Jeoffrin se leva :

— Au revoir! dit-il, allons! ne prenez pas un air malheureux, on ne vous en veut point. J'en serai quitte pour déranger mon notaire. Cependant, si avant demain matin, quelque dévote richissime vous faisait un cadeau sérieux, prévenezmoi. Je me suis laissé compter que vous aviez un tas de dévotes dans votre manche. Bref ! on s'arrange comme on peut, n'est-ce pas ? l'homme propose et Dieu dispose. Au revoir.

Et Jeoffrin se dirigeait vers la porte, en lissant * sa courte ])arbe sale, lorsqu'une clameur continuée presque aussitôt par une seconde clameur éclata dans la rue. Elles furent immédiatement suivies de cris, d\m vacarme de pieds sur les pavés, et du tapage d'une l)ousculade effroyable.

— Tiens ! fit ral)]}é Roche étonné, que signifie ce gral^ugc ?

— Tiens ! Tiens ! répondit Jeoffrin.

Tous deux allèrent ouvrir une des fenêtres.

— Done Deus ! murmura le petit prêtre, et il devint tout rouge.

Devant le presbytère, au beau milieu de la rue, Guy de Lassalle accompagné d'un gros jeune homme orné de moustaches et de longs favoris blonds, s'amusait à lancer des sous à une l)ande

de polissons dont le plus âgé n'avait pas treize ans. Tout ce petit monde en guenilles, échauffé par le plaisir et par l'espoir, les uns gras, les autres maigres, celui-ci reniflant de merveilleuses chandelles, celui-là sa chemise au vent, crasseux, éhouriffé, quelques-uns hauts comme des hottes, dansait, sautait, s'allongeait des gif fies, grimaçait à qui mieux mieux.

— Silence! cria Guy Cette fois, je lance

deux sous, attention !

Les gamins poussèrent un hurlement. Il y eut un gosse coiffé d'une vieille calotte de zouave et enfoui dans une immense redingote déchiquetée qui se crut obligé de se livrer à un cancan désordonné.

Contre le presbytère, sous la fenêtre d'où Jeoffrin et l'abbé Roche assistaient à la scène, une longue touffe d'orties, d'un joli vert sur les pierres grises, avait grandi là, tranquille.

— Attention ! répéta Guy . Une, . . . deux, . . . trois ! Et il jeta les deux sous dans la touffe.

Les gamins se précipitèrent. Le coml^at fut terrible. Malheur aux plus faibles ! Les coups de coudes, les coups de poings tombaient drus comme grêle. On échangea des crocs en jambes. Soudain, on n'aperçut plus qu'une masse informe de pieds qui s'agitaient, de fesses qui roulaient, d'épaules qui se faufilaient. Cela ressemblait à un

nid de cloportes. Le gros jeune homme se tordait ; Guy battait des mains. Au bout de quelques minutes, le tas de bambins s'écroula, chacun retrouva son aplomb ; et le gosse à calotte de zouave recommença son cancan. Il s'était placé la pièce de deux sous devant rœil droit, en guise de monocle, et àTexemple d'un canaque de la Nouvelle- Calédonie, il exécutait la danse du triomphe.

Et quand, tout-cà-coup, Tabbé Roche qui suffoquait de colère eut hni par crier ;

— Monsieur Guy, rentrez, je vous ordonne de rentrer sur-le-champ

Les habitants de la grande rue d'Issy, les passants, les charretiers, et beaucoup d'autres encore eurent l'inénarrable vision d'une ribambelle de moutards piteux qui défila en se grattant avec fureur.

Les orties s'étaient vengées à leur manière.

Une fois Guy et son compagnon dans le presbytère, l'abbé Roche encouragé par la présence de Jeoffrin apostropha de nouveau son élève :

— D'où venez-vous? Qui vous a permis de vous jouer de moi ? Vous serez le déshonneur de votre famille. Je vous défends d'amasser les enfants du village pour les faire se pi(|ueraussi méchannnent. Je ne suis ni un vulgaire maitre d'études, ni un pantin, M'.' r»)ul)Hcz jamais. m(»nsi(!Ui'. D'où vcnrzvous >*

Guy haussa les épaules.

— Je vous répondrai quand vous serez moins furieux, dit-il. A mon avis, le plus beau précepte de la religion catholique est celui qui commande de ne se point mettre en colère.

Le petit curé interloqué ne baissa pas les yeux, mais il balbutia sur un ton " de voix plus doux , après avoir désigné l'ami de son élève :

— Quel est ce monsieur ? Je n'ai pas l'honneur de le connaître.

Guy le présenta :

— Monsieur de Lestorgeais, ancien élève des jésuites.

— Et ancien président de congrégation, ajouta le gros jeune homme blond.

— Je l'ai invité à diner avec nous pour ce soir, reprit Guy.

L'abbé Roche vaincu s'inclina. Voilà que Guy avait l'aplomb de lui amener un camarade à dîner ! Sainte Vierge ! et il écouta, sans sourciller, le gros jeune homme qui lui disait :

— Monsieur l'abbé, je vous prie d'excuser Guy s'il vous a fait faux bond hier, mais moi seul suis coupable. lia si peu de distractions que j'ai voulu le conduire aux courses de Longchamps.

— Quel est le cheval qui a gagné le grand prix? demanda Jeoffrin.

— Saint-Lucas, fils de Neptune et de Joliettc.

— Hélas ! pensa Tabbé Roche, dans quel siècle suis-je réduit à vivre! Où l'impiété sarrêtera-telle! On a donné à un cheval le nom d un saint.

Mais Jeoffrin lui disait :

— Cette fois, Tabbé, au revoir pour tout de bon. — Au revoir, messieurs.

— Au revoir.

Et l'ancien horloger s'en alla, heureux du visage consterné du curé dlssy, fort satisfait de ce que cet homme qui n'avait pas eu d'argent à lui prêter se trouvât empêtré dans une paire de garnements sans vergogne.

Or, tandis qu'il prenait le chemin des Moulineaux, mille pensées lui fourmillaient dans la tête. Rencontrerait-il Poupelart au moins? Oh oh! l'abbé Roche! ces curés! quels pingres quelle clique ! Pouvait-on se choisir des amis làdedans! Sapristi! on ne le repincerait plus, lui Jeoffrin, à vouloir leur emprunter quelque chose. . Pas seulement trois mille francs ! une bagatelle Hein? une fameuse poire pour la soif que les cinquante mille francs de sa fille ! de sa fille qui ne pouvait rien lui refuser. Il venait de parer une belle tuile tout de même!... A la bonne heure, il comprenait les avantages de la paternité maintenant! Oui, un homme devait avoir des enfants! sans enfants, pas de consolations possibles!

Au sommet d'une maison, sur le crépi l)lan('

d'un mur, Jeoffrin lut : Salomon, blanchisseur, spécialité pour le linge d'église. Cette réclame l'amusa. Ces juifs! comprenaient-ils assez le commerce! Étaient-ils assez malins! Tous riches, les juifs ! une vraie race celle-là, intelhgente et travailleuse !

Dans son esprit presque mis en ébriété par la perspective de l'argent à venir, tout se dessinait avec des formes plaisantes: les petites maisons faubouriennes rabougries et pisseuses, leurs murailles moussues, leurs maigres acacias dont le feuillage retombe en grappes sur la rue, leurs pots étiques de fleurs poitrinaires, leur tristesse qui grimpe de leur seuil défoncé à leurs gouttières en mauvais état, leur linge qui sèche, leur tranquillité puante... Ce brave Poupelart! cette excellente madame Poupelart! et leurs enfants donc! bien gentils mais bien embêtants.

A cette heure, le parc d'Issy bruissait sous un ciel de nuages et de soleil, avec son château en ruines séparé de la route par un mur bas aux deux tiers fondu, sur lequel s'étalait en lettres gigantesques et mal faites, comme si quelque ivrogne les avait vomies là, cette inscription : terrains à vendre ; facilité de paiement. Et Jeoffrin pensa ; Oui, j'achèterai cette propriété, plus tard... Les fondations du château doivent être encore solides, on ne. Icîs estimera pas: j'aurai les terres pour pas

grancVchose. . . le parc me fournira plus de bois que je ne pourrai en brûler... tiens! mais... voici une affaire faisable!... Une minute après, il se voyait le ruban de la légion d'honneur à la boutonnière, envié, salué, prôné, de TAcadémie, cliâtelain, riche à millions, passant au grand trot d'un magnifique cheval, dans un coupé fastueusement sévère. Ah! ses filles! il n'y pensait guère à présent ; il ne les associait guère à son succès futur. L'air était chaud, et il marchait tout d'une pièce, étincelant de joie, d'égoïsme, d'orgueil. L'univers ne lui appartenait-il pas? la plaine ne fleurissait-elle pas pour lui ? le soleil ne luisait-il point à son intention? le ciel! oui! le ciel surtout! n'était-il pas sa conquête? On est stupide parfois, on se désole, on se croit perdu, et on n'avait qu'à frapper la terre du pied pour en faire jaillir un trésor, qu'à fouiller dans une poche pour y froisser des billets de banque oubliés. Foin du désespoir! L'industrie, rintclligence et le travail, s'ils sont persévérants et placides, prennent d'assaut les récompenses. Allons donc ! se moquaient-ils du monde, les gens à éternelles plaintes, les im- })uissants, les timorés!... Un tas de rabâcheurs ! Ne sont malheureux que les gens qui veulent du malheur.

Une voix lamcntal)le, celle d'un vieux pauvre tout ratatiné interrompit les réflexions de Jeoffrin.

Elle criait au milieu du chemin solitaire: la charité, s'il vous plait, mon bon monsieur. L'ancien horloger la dédaigna d'abord, mais comme elle se mit à le poursuivre, à se traîner derrière lui, tragique, affamée, il se retourna, prit une pièce de quarante sous dans son gousset et la donna au mendiant.

Celui-ci le remercia par un chapelet de bénédictions.

Cet acte de générosité rendit Jeoffrin très-fier de lui-même, et il continua sa route. Mille bêtises lui traversaient la tête. Il avait envie de courir, tant il se sentait robuste et léger, tandis que le soleil lui chauffait le dos, pénétrait dans une de ses poches jusqu'à son mouchoir, et ressemblait à un grand œil d'or au centre d'un lambeau d'azur que des montagnes vaporeuses et flamboyantes encadraient. Au loin, la Seine descendait, charriant des blocs de lumière. Ça et là, des moineaux picoraient sur des tas de crottins. A la suite d'une file d'arbres tranquilles, les toits d'un faubourg de Paris scintillaient, très-calmes. De distance en distance, les poteaux télégraphiques résonnaient doucement.

Jeoffrin entra dans le village des Moulineaux. Cinquante mille francs! ah! il allait donc les palper ces bienheureuses cinquante mille balles après lesquelles il geignait depuis plusieurs jours ! Il lui parut que depuis longtemps il avait faim,

et quil humait le fumet dun plat délicieux prêt à lui être servi. Alors il prononça tout haut le nom de sa fille : Michelle ! Somme toute, en y réfléchissant hien, il avait eu tort de se plaindre à Tépocfue où cette enfant-là lui était venue, si honne, si malléahle, une vraie bête à bon Dieu créée pour l'enorgueillissement de la paternité. Deux pareils mots dans sa pensée lui plurent, et un petit rire satisfait qu'il décocha lui fit glisser un frisson le long de Téchine. Tiens! mais... lorsqu'il aurait lancé sa découverte aérostatique, qui donc l'empêcherait de se mettre de nouveau à la recherche du diamant?... Pourquoi pas?... Jadis n'avait-il pas failli trouver la chose, grâce au hasard? Tiens! tiens! mais pour un ancien horloger, pour un ancien pauvre bonliomme d'horloger, deux découvertes de cette importance ne seraient pas déjà si nulles!...

— Bonjour m'sieur Jeoffrin, lui cria d'un trottoir une espèce d'ouvrier, paysan crasseux, l'œil bonasse, le chef agrémenté d'un chapeau de paille, la l)edaine couverte d'un tal)her bleu.

JeoiTrin leva les yeux vers l'intrus qui venait ainsi de l'arracher à ses pensées.

— Ah! c'est vous, fit-il, bonjour Nicolas.

— Quoi de neuf, m'siiîur JeoiTrin ? demanda l'homme en sapprochant.

— Rien.

— Vos demoiselles vont bien ?

— Oui, merci. Et chez vous?

— Pas mal ; mon pus jeune a la teigne. — Vous n'avez pas besoin de moi pour vot' jardin ?

— Non.

— Tant pis, m 'sieur Jeoffrin, tant pis. Un joli temps de promenade, hein ?

— Mais oui.

— Si, au moins, ça pouvait durer.

— Ça durera peut-être.

— C'est à souhaiter. Beaucoup de fruits cette année-ici, m'sieur Jeoffrin, beaucoup de fruits! La vigne promet.

— Allons, tant mieux! pensa Jeoffrin.

— J'ai bien peur qu'il ne tombe de l'eau demain. Ça ferait du tort aux blés, mais les lins profiteraient. Est-ce que vous aimez la pluie, vous, m'sieur?

— Cou-ci, cou-ça, il en faut.

— Pas trop cependant.

— Non, pas trop, mais il en faut.

— Ça, c'est vrai !

Ils restèrent sans se parler pendant quelques secondes ; mais bientôt, au moment où ils passaient côte à côte entre deux fabriques de blanc d'Espagne, contre des fours à chaux qui bâillaient, ouvrant une rangée de gueules sombres,

chacune sous une chevelure d'herbes chctives et poudrées, JeolTrin impatienté demanda :

— Vous allez loin?

— Non, tout auprès d'chez vous.

Il fallait se résigner. Nicolas reprit :

— J'vas tailler les ifs des demoiselles Thiry. — A propos de d'moiselles, m'sieur Jeoffrin, sans indiscrétion, sauf Trespect que j 'vous dois, comment se fait-y qu'les vôtres ne se marient point?

— Mais, je vais en marier une.

— La brune ?

— Non, la blonde.

— Bahî

— Ça vous étonne ?

— Moi, point? — Décidément, j'crois qu'y pleuvra demain.

— Si nous marchions un peu plus vite?

— Vous êtes pressé ?

Jeoffrin entrevit une lueur d'espoir, mais le jardinier souffla dessus.

— Comme vous voudrez! continua-t-il. Marcher vite ou marcher lentement, c'est quif-quif, pas vrai ?

Puis, désignant un roquet noir sans queue t(ui fouillait un tas d'ordures, il ajouta :

— Vous voyez l)en ce roquet-là?

— Oui.

— V.h ben, il est pus vieux que vous, et pis (fue

moi. Sans vous commander, quel âge est-ce que 'VOUS avez?

— Cinquante ans.

— Alors, c'est pus vieux que moi seulement qu'il est, et pus amoureux aussi, j'en réponds. Ah! bougrrreî Je l'ai vu se tortiller après ma chienne, l'autre jour, fallait l'voir!... Et dire que le père Vrignault qui est grand-père d'plusieurs enfants, et pus vieux que ce chien-là, m'sieur, et pus vieux que vous encore, y court la fillette, si ça n'est pas pus indigne que l'indignité. — Avec qui qu'elle se marie, votre fille?

— Avec monsieur Blaisot, un pharmacien.

— Un petit rouge, est-ce pas?

— Non, un gros brun.

— Tiens ! je m'fîgurais qu'c'était un petit rouge. Enfin! qu'il soit rouge ou brun, c'est quif-quif. Un homme, c'est toujours un homme, est-ce pas? Hé ! hé !.. . J'vas leur tailler leur if en forme de coq à ces d'moiselles Thiry, des lésineuses ! m'sieur Jeoffrin. Imagez-vous que j 'voulais une pièce trois francs pour mon travail, et qu'elles n'ont jamais voulu me la donner. Que malheur! j'vous demande un peu... des femmes qui sont si à leur aise !

— Ne m'en parlez pas. — Bonjour, Nicolas. .leoffrin venait de s'élancer vers la sonnette

d'Aristide.

— Au revoir, m'sieur Jeoffrin. Ben des choses chez vous, cria derrière lui le jardinier.

Ce fut madame Poupelart qui reçut l'ancien horloger. Elle était en caraco et en jupon blancs, à cause de la chaleur.

— Enchanté de vous voir, madame. Votre mari est là ?

— Certainement. Il travaille, là-haut, dans son cabinet. Excusez mon costume.

— Mais comment donc î . . .

— Vous permettez que je continue à surveiller mes gueux d'enfants ?

— Parbleu ! fit Jeoffrin, satisfait du tète-à-tcte qu'on lui ménageait avec le poète.

Celui-ci penché sur la cage de lescalier demanda d'une voix forte :

— Est-ce vous, Jeoffrin y

— Oui.

— Hé! montez donc, mon cher, montez donc. J'avais reconnu votre coup de sonnette.

Et quand les deux hommes se furent rejoints, ils échangèrent une cordiale poignée de main.

— Tiens ! dit Jeoffrin, vous avez quelque chose de changé.

— Oui, ma jambe de bois ; je lui ai restitué sa couleur primitive. Fallait-il que je fusse assez niais pour l'avoir peinturlurée! mais, que voulez-vous ! Je suis pétri de faiblesses. Chacun

d'ailleurs a, dans son bissac, un lot d'antiques bêtises dont il n'est pas facile de se débarrasser. Tenez ! avant-hier, chez mon éditeur, si je n'avais pas rencontré quelques jeunes gens gouailleurs, des romantiques ! oui, des gaillards dont les œuvres ne marchent que sur des échalas tricolores, eh bien, je me promènerais encore avec mon ridicule. — Donnez- vous donc la peine d'entrer.

Ils pénétrèrent dans le cabinet de Poupelart, 'un petit cabinet plein de joyeuse humeur, tout tapissé de livres et d'esquisses, sur la cheminée duquel se bousculait, avec force grimaces, une foule de statuettes japonaises. Devant la fenêtre, une acanthe étalait ses larges feuilles d'émeraude au-dessus d'une corbeille en cuivre rouge. Un divan recouvert d'un tapis tunisien reposait entre deux bibliothèques, contre une longue table en bois noirci.

Aristide avait allumé une pipe, puis s'était installé à califourchon sur une chaise ; et là, le menton un peu levé, l'œil bon, très-content de lui-même, de ce qui l'entourait, de la visite de Jeoffrin , faisant plaisir à voir dans son veston brun, la bouche arrondie, il envoyait de longues bouffées de fumée blanche vers son plafond.

Tout-à-coup, comme s'il cédait à une pensée

en train de le tourmenter depuis un instant, il s'écria :

— Je Ucige dans la jubilation.

— Pourrait-on savoir pourquoi ? demanda Jeoffrin dont la figure s'épanouit ; car les heureux dénouent assez facilement les cordons de leur bourse.

— Mon livre a du succès.

— Ah! ah! se dit Jeoffrin, voici un homme qui m'a l'air de prendre le chemin où je voulais le conduire.

Poupelart continua :

— La première édition des Clameurs a filé en trois jours, la deuxième en une semaine ; la troisième.... disparaitra comme les précédentes.

— Je vous le souhaite ; personne plus que vous ne mérite de réussir.

Aristide se pencha sur sa table.

— Tenez ! reprit-il en attirant à lui un paquet de lettres aplati sous un presse-papier, devinez ce que c'est que ça ?

— Ma foi,... je l'ignore.

— Eh bien, mon cher, ce tas de manuscrits vous représente... des félicitations.

— Mâtin !

— J'ai bien reçu quelques chiffons maculés d'insultes anonymes ; mais je ne les ai pas con-

serves. Ils appartenaient de droit à mes lieux d'aisance.

— Il faut rendre à César...

— Parfaitement! ce qui appartient à César... Nous nous comprenons. — Mais, ajouta-t-il, à présent, et comme la plupart du temps, la vie n'est qu'une alternative de déboires et de compensations, permettez-moi de vous exhiber quelques compensations.

— Ah! ah! voyons ça, dit Jeoffrin.

Artisde feuilleta son paquet de lettres.

— Je passe les premières, parce qu'elles sont amicales, sans aucune autre importance; mais, continua-t-il, le regard brillant, sa moustache rousse un pou en désordre, mais... en voici qui ont leur valeur. Tenez!

Il tendit une lettre à Jeoffrin. Au bout d'un instant, celui-ci la lui rendit :

— Très-flatteuse ! elle est très-flatteuse ! proclama-t-il.

— Avez-vous lu la signature ?

— Oui.

— Eh bien ?

— Vous avez de la chance. Celui-là n'écrit pas à tout le monde.

Maintenant, continua Poupolart, en voici une de Sarc(^y; vous allez m'en dire des nouvelles... On émeut la critique ou on ne l'émeut pas. Moi,

j'ai ému la critique... Y êtes- vous ? j'espère que vous viendrez me voir pour causer avec moi. C'est écrit!... La lettre n'est pas longue, mais elle m'a comblé d'aise.

— A la bonne heure ! je suis ravi de ce qui vous arrive, Poupelart, je suis ravi.

— Et moi donc! — Attention ! je vais mettre le feu au bouquet.

Aristide tira une nouvelle lettre du paquet, et à plusieurs reprises, il se plut à l'agiter devant Jeoffrin. Elle était hachée par une grande écriture géniale.

— Bigre! fit Jeoffrin, il parait que vous gardiez celle-ci pour la bonne bouche.

Ecoutez-moi ça répondit Aristide :

• « Cher monsieur,

« Il existe deux forces excerçant une pression morale incontestable : la plume et le sabre. Le sabre prouve la raison du plus fort ; la plume démontre le droit du plus faible. L'un écrit avec du sang, l'autre avec de la lumière. La pensée n'a besoin d'aucun auxiliaire pour être éclatante ; le sabre en a souvent besoin pour essayer de l'être. De là une différence essentielle : la différence (|ui met une aube dans lame de Shakespeare et de la nuit autoui' du Iront d'un I>ona-

parte, la différence qui sépare Attila de Voltaire, Eschyle de Charles XII.

« Votre livre, monsieur, est comme l'océan, plein d'amertume. Vivez et travaillez.

« Je suis l'ami de votre jeunesse, «' Victor Hugo. »

Jeoffrin éclata de rire.

— Ah! oui, dit Poupelart, je sais pourquoi vous riez; c'est à cause du: « Je suis l'ami de votre jeunesse ? »

— Le fait est...

— Que j'ai quarante ans, n'est-ce pas? mais voyons! avouez-le, à ma place vous seriez content tout de môme. Il n'est pas infaillible, cet homme !

— N'importe ! je n'ai pas pu m'empêcher de m'offrir un peu de bon sang. Vous ne m'en voulez pas?

— La preuve : attendez-moi une minute, nous allons trinquer à mes succès .

— Ça vous va-t-il ?

— Oui.

Et Poupelart se dirigeait vers la porte, lorsque Jeoffrin, l'air dégagé, lui cria :

— Dites donc, Aristide, vous ne savez pas une chose ? Eh bien, ma visite a un ])ut intéressé.

Mais le poète répondit :

— Tant mieux ! tant mieux ! vous me ferez vos confidences quand je serai revenu.

Aussitôt seul, JeolTrin se traça un i)lan de conduite. A coup sûr, les Poupelart ne devaient pas manquer d'argent. Combien fallait-il leur demander?... cinq mille francs?... six mille francs?... c'était beaucoup !... Le ménage avait des enfants... il n'était pas riche, puisqu'il habitait les Moulineaux, et que madame Poupelart cuisinait elle-même. Avec deux billets de mille francs

Aristide entra, portant une bouteille de Ijière et deux verres.

— Elle est fameuse ! dit-il ; Fanta me la cède par cinquante bouteilles.

Et comme il en versait, après avoir fait sauter le bouchon :

— Un demi-verre seulement ! fit Jeoffrin, un demi-verre ! pour trinquer. Je suis très-sobre et ne- prends jamais rien entre mes repas.

— A votre santé ! répondit Poupelart.

— A vos succès î Ils trinquèrent.

— Combien vous a-t-on acheté votre volume ? demanda Jeoffrin.

Aristide toussa : hum ! hum ! puis, la mine confuse, l'air pensif, il se mit à essuyer la mousse

qui pendait à ses longues moustaches ; finalement il balbutia :

— Maintenant que mon volume se vend..., je puis vous avouer que j'en ai... payé l'impression. Vous savez ! nous autres pauvres écrivains, nous avons toutes les peines du tonnerre de Dieu à nous faire éditer ; d'un autre côté, nous jouissons d'un orgueil. . . , d'un sot orgueil ! qui nous pousse à chanter le plus souvent possible que les éditeurs se jettent à notre tête, pour nous supplier de leur cracher nos idées sur du papier. . . , alors, je vous ai menti. — Encore un verre de bière, hein ?

— Merci ! répondit Jeoffrin.

Et en même temps une rougeur de dépit lui colora la face. Encore un qui n'avait pas le sou ! encore un dont il était la dupe ! Ah ça ! est-ce que, par hasard, Michelle allait aussi lui faire défaut ?

Un de ses pieds fut pris d'engourdissement, parce qu'il avait gardé ses jambes l'une sur l'autre pendant trop longtemps, et il se leva, marchant à très-petits pas vers la porte. Non ! non ! sa fille n'avait rien à lui refuser. Est-ce qu'une fille devait refuser de l'argent à son père ? Cependant, une vague terreur l'étreignit, à l'idée que l'échafaudage si solidement établi dans sa tête, depuis une heure, pouvait s'écrouler.

A présent, il n'entendait plus la voix d'Aristide

dc3])out à trois pas do lui, que comme un bourdonnement. Le poète se plaignait de ses enfants, les traitait d'êtres insupportables, racontait leurs fredaines, citait leurs mots profonds ; mais Jeoffrin, les yeux fixés sur une fine lance de soleil qui tremblotait sur la dorure d'un cadre, sj torturait lesprit, en proie aux déchirements des mille doutes dont les premiers faux pas dans une entreprise sont presque toujours suivis. De telles incertitudes aussi navrantes, aussi capiteuses, ne pouvaient durer. Il s'agissait donc d'avoir au plus tôt le cœur net sur le résultat d(i cette affaire qui le minait à coups de marteaux rapides, depuis que Taurore s'était levée devant son insomnie. Soudain, Jeoffrin se tapa le front.

— Sapristi ! j'allais oublier..-. Quelqu'un m'attend chez moi, dit-il. Au revoir. Ne vous dérangez pas...

Et presque courant, dégringolant les escaliers, au risque de se rompre le cou, pressé comme un voleur, il traversa la rue, ouvrit sa porte et d'une voix étranglée cria :

— Michelle ! Michelle !

Celle-ci répondit de sa cham])re :

— Mon père !

— Ah ! bien ! ne descends pas, je monte, criat-il de nouveau.

Kl Luidis (pTil niont.iil. il se uourmand.i ;

j'aurais dû lui apporter un joli cadeau. Ça fait toujours bien un cadeau.

Puis, comme il s'éttiit arrêté à cette pensée, il se remit à grimper, se disant pour se consoler : Bast ! il faudra bien qu'elle me les donne ses cinquante mille francs !

Quand sa fille, venue à sa rencontre, le vit au jour de l'œil de bœuf qui éclairait le palier, la physionomie de Jeoffrin exprimait une satisfaction communicative.

— Bonjour, mon enfant, dit-il en l'embrassant sur les deux joues. Michelle étonnée le regarda. Il ne l'avait pas embrassée ainsi depuis plusieurs années.

Jeoffrin continua :

— Où est Pauline ?

— Elle est allée faire un tour avec Constance.

— Allons, tant mieux ! la pauvre petite ! le grand air lui donnera des couleurs. Pourquoi n'es-tu pas sortie avec elle ?

— Je ne sais pas. Ça ne me disait rien de sortir aujourd'hui.

— Tu as les yeux rouges.

— Moi ! oh ! c'est que je me les serai frottés tout à l'heure.

— Entrons dans ta chambre, veux-tu ? j'ai à te parler.

La chambre bleue sommeillait éclairée par un jour très-doux, presque triste, mais très-calme, avec ses deux lits vêtus de rideaux blancs. Sur la cheminée, une glace commune, pleine de bleuissements attendris , reflétait vaguement un carré de tapisserie. Jeoffrin s'y regarda, et Fimpression qu'il ressentit de son physique apprêté lui causa un chatouillement intérieur on ne peut plus agréable.

— Assieds-toi dans ce fauteuil, Michelle, lui dit-il.

Lui s'installa sur une chaise. Au l30ut de quelques secondes de silence, pendant que sa fille le considérait toujours, presque émue de cette atmosphère inusitée qui les entourait, Jeoffrin entama la conversation.

— Devine à quoi je revais en venant ici, sur l'avenue. Je parie que tu ne devineras pas ?

Elle fit : non, avec la tête. Un long peignoir en oxford alternativement rayé de gris et de jaune l'enveloppait, découvrant ses pieds chaussés de pantoufles en velours noir. A cette heure, elle était très-belle, très-sympathique, sa chevelure épandue à l'aise dans un filet l)lanc. Le fauteuil entre les bras duquel elle trônait, montait derrière son cou, au-dessus de sa l)eauté nonchalante. Elle avait une rose jaune dans les cheveux, et comme ;,'11(' entrouvrait la bouche, le jour. })ar

la fenêtre, en face d'elle, lui mettait de la clarté aux lèvres et aux dents.

Jeoffrin continua :

— Eh bien, je rêvais que ta mère, ta chère bonne femme de mère, là^haut, ne devait pas être contente de moi.

Michelle sentit passer devant ses yeux un éblouissement. Était-ce bien son père qui lui parlait ainsi ? Alors, elle dit, afin de ne pas se taire :

— Pourquoi y Jeoffrin répondit :

— Parce que je ne vous ai jamais témoigné à Pauline et à toi une affection digne de vous.

Et comme Michelle voulait l'excuser, trèstouchée des choses qu'il lui confiait, il murmura :

— Oh! je le sais, tu es une bonne enfant, Michelle.

La jeune fille se rappela que Barbelet lui avait dit cette même phrase, plusieurs jours auparavant, et elle ne put s'empêcher de se demander pour quelle cause tout le monde la trouvant si bonne, elle se trouvait si malheureuse. Elle pensa aussi que son parrain ne reviendrait sans doute plus jamais la voir. Mais Jeoffrin lui parlait de nouveau, elle écouta.

— Tu n'a pas idée de la façon dont j'ai souffert, quand j'ai lancé un coup d'œil sur le passé

(VindilTércncc que je vous ai fait subir à ta srcur et à toi. Par quel hasard, ce passé m'est-il ainsi apparu tout-à-coup ? j ai peur de comprendre. Michelle, je te demande pardon. Veux-tu me pardonner ?

— Si je te pardonne ! fit-elle ; si je te pardonne !

Elle se leva, et, câline, vint Tembrasser. Elle avait envie de pleurer. L'idée que les repentirs sincères n'atteignent pas les gens en quelques minutes, ne lui troubla pas un instant Tesprit. Elle avait si peu vécu ! Un immense besoin d'épanchement se développa l^rusquement en elle ; une émotion presque fébrile lui souleva la poitrine. Ah ! au moins, puisque son père lui était revenu, désormais elle n'allait plus manquer de courage pour souffrir. La veille, pensant à la gène qui ne pouvait tarder à survenir dans les atïaires de Jeoffrin, elle s'était dite : Peut-être nous reviendra-t-il quand il sera malheureux ! Et une satisfaction intime, la satisfaction d'avoir vu se réaliser si vite un changement qu'elle avait espéré sans oser y croire, la remua, lui promena un frisson sur la nuque, mais un frisson si agréable qu'elle en oublia sur-le-champ toutes ses rancœurs, toutes les amertumes de ses raisonnements maladifs de jeune fille ({u\m verre de vin vieux met en iraîté.

— Assieds-toi sur mes genoux, lui souffla Jeoffrin, comme si tu étais encore la toute petite poupée rose avec des cheveux blonds, que je n'ai pas su aimer ; car tu avais des cheveux blonds étant jeune, aussi blonds que ceux de Pauline. Et dire que je n'ai seulement pas un malheureux petit daguerréotype accroché quelque part à un clou, pour le dépendre, et pour te montrer le sérieux et mignon visage que tu avais autrefois !

Elle ne sut lui répondre, mais son amour filial s'accrut tout-à-coup avec une telle violence qu'elle saisit la tête de son père entre ses bras, et se mit à sangloter en l'embrassant. Quant à Jeoffrin, horriblement gêné de porter une si grande fille sur ses genoux, il lui passa un bras autour de la taille, afin de se soulager, afin de mieux accentuer la comédie qu'il improvisait, pour se démontrer à lui-même qu'il n'était à l'étroit dans aucun rôle important ; mais Michelle se dressa. Jamais un bras d'homme ne s'était égaré là jusqu'à ce jour, pas même le bras de son père ; et cela lui avait produit une sensation indéfinissable.

Cet enlacement si naturel d'un père avec sa fille venait de lui sembler quelque chose d'étrange, de monstrueux, de beaucoup moins plausible que si la main d'Octave Blaisot s'était égarée à la même place. La faute en rejaillissait sur Jeoffrin. Ne l'avait-il pas toujours privée de caresses ?

Cependant Michelle ne tarda pas à se remettre et à reprendre la place qu'elle avait quittée sur les genoux paternels.

Jeoffrin lui demandait :

— Je t'ai fait mal ?

Elle répondit :

— Un peu.

Alors il eut des délicatesses de mouvement exquises. Son corps ne forma plus que des rendeurs chaque fois qu'il frôlait celui de sa fille. Sa voix devint sourde et facile à écouter, comme les sons entendus de loin. Ils causèrent. Des souvenirs anciens affluaient sur leurs bouches qui échanî^eaientdes sourires. Quelle réconciliation ! Jeoffrin paraissait en extase, et il répétait sans cesse : Michelle ! Michelle ! comme si le nom de sa fille avait pour lui le goût du miel. Et celle-ci ne se rappelait déjà plus les rudesses glaciales d'un père dont la silliouette s'effaçait dans des lointains pardonnés.

La chance lui venait-elle donc, cette chance qui l'avait fuie avec un tel acharnement pendant de si longues années ? Michelle se sentait si heureuse qu'elle en oublia la joie qui attendait sa sœur. Elle fit un bizarre compliment à son père : Comme tu as de jolies mains ! Jeoffrin lui embrassa les siennes. Puis, s'apercevant que les jaml)('s du vieillard commençaient à tremljler de

fatigue, elle s'en voulut de l'avoir gêné si longtemps, et se précipita vers un fauteuil qu'elle roula contre sa chaise. Mille sentiments d'affection germaient en elle comme des plantes. Un homme amoureux aurait été jaloux de l'éclat qui jaillissait de ses yeux, et du flux d'amour naguère contenu qui débordait maintenant en rougeurs sur sa peau, en gestes attendrissants, en mots affolés :

— Ah ! quel bon père j'avais là sans m'en douter î . . . Comme tu avais su te cacher à moi ! méchant père qui ne voyais pas qu'on souffrait sans se plaindre.

Elle poussa un cri de bonheur égoïste :

— Suis-je assez malheureuse d'avoir une sœur que tu aimeras autant que moi.

Par un phénomène assez inexplicable, tout à coup, elle reporta sur son père l'amour dévoyé qu'elle se sentait pour Octave Blaisot, doublé de celui que les bonnes paroles de Jeoffrin avaient fait éclore dans son esprit. Alors elle dit :

— Maman doit être joliment contente, si elle nous voit.

L'orgueil de la victoire qu'il remportait sur su lille emplissait de béatitude l'âme de Jeoffrin. Une clarté sournoise lui nageait entre les paupières , illuminant sa face ha])ituellement si ombreuse et si imi)énétral)l(5. Sous le feu du contenti^ment qui flambait en lui. une minute, il se reprocha pn^s-

I; A DÉVOUÉE î 45

que (Favoir néorligé sa fille, mais il jouissait cViine indifférence trop enracinée pour s'attacher à une pareille impression, et cette minute ne lui fut saisissable, que parce qu'il était intelligent, que parce qu'il se mettait à la hauteur de toutes les situations, qu'il se maîtrisait assez pour s'apercevoir qu'une pareille idée, dans une situation identique, se serait ancrée dans la cervelle d'un autre. Et il fut enchanté d'avoir fasciné Michelle, sans trop se donner de mal, en bon père de famille, à la papa.

Cette plaisanterie le lit sourire, et il embrassa son enfant.

— Tu ne sais pas? lui disait-elle,... maintenant que nous sommes raccommodés, je peux tout te raconter ; eh bien, je haïssais tes travaux. Avoue qu'ils te détournaient de nous.

— Non. non, tu te trompes; je t'assure que tu te trompes.

Malgré lui Jeoffrin se frotta les mains. La conversation prenait une tournure excellente. "MiflicllL' re])rit :

— lîaconte-moi, avec beaucoup d'explications, comment tu iious es revenu.

— Je vais essayer ; ou mieux je vais me confesser à toi. tant pis pour l'abbé Roche!... Ne t'étonnc pas trop, par (•X('1h})1c'! Tu comprends, j'ai sui\i un;' liiiiic dr coiiduilc si tortueuse ! eu

égard à l'affection que je vous portais à ta sœur et à toi, que plusieurs coins de mon récit vont te paraître un peu obscurs... Enfin! voilà :... quand votre mère, ma pauvre Cécile!... fut morte,... je résolus de vous enrichir, pour plus tard, quand vous seriez des femmes, etj'amassai dans le commerce une somme de trois cent mille francs. Te souviens-tu du jour où nous quittâmes la rue des Tilleuls pour venir aux Moulineaux?... Oui, à cette époque, j'avais trois cent mille francs, une assez belle somme ! mais depuis je me suis aperçu que c'était peu. On ne devrait jamais tenter le hasard sans avoir au moins un million quelque part, chez un notaire ou dans un coffrefort. Je ne t'ennuierai pas en m'appesantissant sur mes luttes corps à corps avec la science, sur mes ennuis, mes fatigues, mes accès de rage, mes insomnies, mes souffrances, mes désespoirs; à quoi cela te servirait-il? Sache seulement que j'étais lancé dans une première série d'expériences,... et qu'elles n'aboutirent pas. Chose curieuse! je fus tellement désolé par mon insuccès, que le monde me devint presque odieux , môme ta sœur, même toi, mon enfant, pour qui je m'étais mis à l'ouvrage. Tu l'entends ! je me confesse. Ni votre vue, ni votre gentillesse, ni votre solitude , ni la gaieté de vos deux voix d'enfants ne purent vaincre ma misanthropie. J'étais

devenu la proie de mes recherches, encore pis : leur jouet. N'étant plus un homme, comment voulais-tu que je fusse un père? Parfois cependant, la satisfaction de vous sentir dans la maison, la surprise de vous voir grandies me traversaient Tesprit comme des éclairs... C'est drôle tout ça ! hein? D'ailleurs, pourquoi nous occuper du passé? je me le rappelle mal aujourd'hui, puisque d'esclave je suis redevenu libre. Écoute: Veux-tu comprendre facilement la raison pout* laquelle je t'aime à présent plus que jamais ? Veux-tu savoir comment je te suis revenu avec une recrudescence d'affection? Eh bien, Michelle, c'est que j'ai fait une découverte de la dernière importance. C'est le succès qui t'a rendu ton père. Tiens ! suis-moi là-haut dans mon cabinet, je vais te montrer quelque chose. Arrive.

Elle le suivit jusqu'aux mansardes, dans une chambre très-claire. Et là, elle aperçut, étalées sur une longue table en sapin, d'immenses feuilles de papier couvert de dessins. Derrière un fauteuil, dans un coin de la chambre, un gros paquet mobile se balançait sous une légère draperie verte. Jeoffrin, l'œil ardent, tapota sur la table et dit : — J'ai trouvé le moyen de diriger les ballons. Mon modèle est fait, l'appareil est là, sous cette toile, je te le montrerai bientôt,... si tu es sage! ajouUi-t-il.

Michelle lui répondit par un sourire. Mais déjà il maniait fiévreusement tous les papiers épars sur la table.

— Tu es la première personne qui soit entrée ici depuis des années. Vois-tu combien je t'aime, et combien j'ai confiance en toi ! Je n'agirais pas ainsi avec ta sœur ; les petites filles sont curieuses, elles font toujours des questions indiscrètes.

Puis, aplatissant sa belle main sur le tas des papiers amoncelés, la voix lente, il proclama:

— Ça, c'est de l'or en barre! ça, ce sont des diamants, de quoi en tapisser la maison, de quoi nous en habiller depuis les pieds jusqu'à la tête. Étais-je assez idiot quand j'ai cherché à faire des diamants, autrefois! Avec de l'or, on en achète, et ma découverte me vaudra plus d'or que si j'en fabriquais moi-même. Ah! ma fille, tu es jeune toi, tu as du bonheur! moi, je ne verrai sans doute pas les statues qu'on me dressera.

Michelle ébahie considéra son père. Le visage de Jeoffrin transfiguré ne se ressemblait plus ; ses yeux jetaient des lueurs; son front s'était crispé devant son crâne chauve ; le muscle de ses mâchoires qu'il serra convulsivement saillit sur ses joues creuses, et un rire de triomphe lui éclaboussa la face. Il murmura :

— Qu'est-ce que tu en dis ?

Alors elle demanda :

— X«}us serons Jjicn riches, bien riches ? Et Jeolîrin répondit :

— Oui.

Michelle ne le crut pas ; mais comme elle était tout cœur, elle voulut profiter de Tétat d'exaltation dans lequel son père se trouvait pour Timplorer en faveur de quelquun.

— Je te vois si content, dit-elle, que je me hasarde à te demander...

— Quoi ?

— Promets-moi de ne me rien refuser.

— Je te le promets.

— Réconcilie-toi avec mon parrain Barbelet.

Cette demande fit à Jeoffrin Feffet d'une douche d'eau froide ; elle le calma. Néanmoins, il répondit :

— Soit. Jirai lui tendre la main, cette semaine.

A partir de cette concession intéressée, il ne vit l)lus dans sa fille qu'une débitrice vulp^aire. Donnant, donnant. Les sentiments de reconnaissance entraînent les bons procédés. Tant pis pour Michelle, si elle s'était mise dans la situation d'être son obliiiée !

Et sans plus attendre, voyant ({uClle était radieuse, il résokit de ])rus(|U('r les événements, ^lais, tout à coup, une ancroisse poiti-nante lui sécha hi salive dans hi iiorire. et il sentit profondé-

ment le péril de la minute décisive qui approchait. Son sort n'était-il pas suspendu aux lèvres de sa fille ? Ne pouvait-elle pas le meurtrir d'un mot, ou faire de lui un des heureux de la terre ? Il se mit à trembler, et devint si pâle que Michellc inquiète lui tendit les bras.

— Tu souffres ? murmura-t-elle.

A force d'énergie, Jeoffrin dompta la faiblesse qui l'envahissait. Il redevint son maître en un clin d'œil. Puis, la paupière sèche, se composant un masque de désespoir, il saisit une des mains de sa fille et l'attira vers lui, mais bientôt, la repoussant :

— Oh ! j'ai honte ! j'ai honte ! cria-t-il. Je suis un misérable î vois-tu, bien plus misérable que tu ne le croyais î... Ne me regarde pas... Je t'ai ruinée, ma pauvre enfant ; je t'ai ruinée !... Nous n'avons plus un sou.

Les deux mains sur sa figure, il considéra sa fille par les intervalles qu'il avait eu le soin de ménager entre ses doigts ; et il était obligé de loucher horriblement pour la mieux voir, parce qu'il avait baissé la tôte, et que Michelle se tenait debout à sa droite.

— Je t'ai ruinée, ma pauvre enfant, ruinée ! répéta- t-il.

Michelle s'iigenouilla devant lui.

— C'est un ])etit malheur, va ! ne te désole

pas,... je t'en supplie,... tu veux donc me faire pleurer... encore ?

Et, compatissante elle voulut le tromper en essayant de lui prouver qu'elle avait foi en lui, en sa découverte, et elle ajouta :

— Voyons ! père, voyons!... Embrasse-moi, et ne te désole plus surtout. Ne serons -nous pas riches bientôt ?

A son tour elle lui désiu^na les papiers rangés sur la table.

— Ça, c'est de lor en barre, dit -elle; cà, ce sont des diamants, de quoi en tapisser la maison, de quoi nous en habiller depuis les pieds jusqu'à la tête.

Mais Jeoffrin s'était dressé devant elle, crianl. les lèvres blêmes ;

— Alors tu me le donnes ton argent ? tu me le donnes ?

Michelle ne comprit pas.

— Quel argent ?

Elle fut sur le point de croire que son père déraisonnait.

— De quel argent parles - tu y demandât-elle.

Jeoifrin ne voulut })as lui laisser le ten"q)s de comprendre.

Il lui dit donc, avec volubilité, tâchant de ]"él(jurJir. dr l.t saisir, de lui otcr la réilexion ;

— Ah ! tu me le donnes ton argent ! j'en avais rudement besoin, va ! on a beau avoir un tas de combinaisons dans la caboche, si on n'a pas un radis pour les exécuter, autant vaudrait monter sur un toit et se jeter par terre. Je le savais bien que tu ne me refuserais pas la somme dont j'avais ])esoin ! Bonne Michelle ! tu pourras te vanter d'avoir désormais un père qui t'aimera bien. Oui, je m'égosillerai à le proclamer : ta maman serait orgueilleuse de toi, si elle vivait. Ah ! la pauvre bonne femme ! Embrassons-nous, — encore î... encore I Suis-je assez heureux î — Ne t'ai-je pas entendu dire que tu désirais un manteau de fourrure pour l'hiver, eh bien, vous en aurez chacune un, ta sœur et toi, et un beau î Sapristi î que je suis content î

Il ouvrit un tiroir et en tira une feuille de papier.

— Tiens ! ajouta-t-il, voici du papier timbré, tais-moi une procuration.

Cette fois Michelle se persuada pour tout de bon que son père devenait fou. Cependant, tout en prenant la plume trempée d'encre qu'il lui tendait, tout en s'approchant de la table, sur un coin de laquelle gisait la feuille de papier timbré, ellcî demanda :

— Une procuration ? Pourquoi faire; ?

JeolTrin répondit :

— Mais pour ton ar.^rent ! pour Farûrent que tu viens de me donner î Signe,... signe donc î

Elle, toujours sans signer, les yeux fixés sur son père, répéta :

— Pour mon argent ? pour Fargent que je viens de te donner ?

Il i\ liait en finir. Jeoffrin prit son air le plus niais, et lui dit :

— Eh oui ! pour les cinquante mille francs qui te viennent de la succession de ton oncle Clérambeau.

La plume tom])a des mains de Michelle, et elle inclina la tête, attérée. Un sanglot lui souleva la poitrine. Elle comprit seulement ce que depuis plus d'une heure son père désirait, Tignoble comédie d'affection qu'il avait jouée pour essayer de la voler.

Il la croyait donc bien bète î Oh î... — Néanmoins, il l'avait précipitée d'un si haut sommet qu'elle ne parvenait pas à se relever. Pourquoi ne lui avait-il })as fait sa demande, simplement, franchement, sans se servir de basses cajoleries ? Une douleur intense s'empara d'elle, la douleur d'avoir été abusée, d'avoir à rentrer dans le passé avec une illusion de moins, la plus belle ! la douleur de sentir son père infâme. — Jeoffrin l'examinait. Entre deux crispations nerveuses, la jeune fille ne ])ut (juc ball)utier :

— Oh î papa ! papa !

Jeoffrin lui dit encore :

— Signe ! signe donc !

Mais elle répondit :

— Non.

Une sourde colère s'empara du vieil horloger-

— Te moques-tu de moi ? dit-il ; pour quelle raison m'as-tu bercé de promesses ? Faut-il te répéter que j'ai besoin d'argent ? je tiens la découverte. Sans les cinquante mille francs que je te demande, bonsoir! pas de fortune à venir!.... Signe, Michelle, signe mon enfant. Que t'importent cinquante mille francs ! donne-les moi.

Mais elle repoussa la plume qu'il lui tendait de nouveau, et qu'il avait ramassée. A présent, elle pleurait en silence. Une chaleur de sang envahissait le visage de Jeoffrin. Il tira cependant un mouchoir de sa poche, et l'aspect calme, se mit à essuyer les yeux de sa fille. Celle-ci détourna la tête.

— Signe, je t'en prie, je t'en supplie, signe ! murmura- t-il encore.

Michelle répondit :

— Non.

— Pourquoi ?

— Parce que tu me demandes notre dernier morceau de pain. Si ce n'était que le mien, je ne me plaindrais ])as, mais c'est... le nôtre.

— Pourquoi encore ?

— Parce que....

Elle faillit lui avouer quV'lle ne croyait pas à son invention.

Jeoffrin la devina.

— Tu as peur que je ne réussisse pas ? dit-il.

— Peut-être.

— Mais, je réussirai.

— Qui me le prouve ?

— Ah ça! comment veux- tu que je te le prouve, si ce n'est en te Taffirmant? — Veux-tu signer, oui ou non ?

— Non.

Il changea de ton et de manières.

— Je t'ordonne de signer.

— Je ne peux pas. Demande-moi tout ce que tu voudras, mais pas ça ! pas ça !

— Eh î tonnerre ! je n'ai besoin que de ça ! Je me fous pas mal de ce que tu peux me donner à part ça. Signe.

— Non.

Elle pleurait toujours. Jeoffrin s'emporta.

— Tu ne sortiras d'ici (|ue quand tu m'auras obéi.

— Soit.

— Imbécile, va! tu ne sauras donc jamais que plcui'uichcry Je veux ton arg.'Ut, (^nti-nds-tu'^ et

je Taurai. Veux-tu bien ne pas pleurer comme ça, tu m'agaces !

11 lui empoigna les deux poignets entre ses mains énervées.

— Tu me fais mal, dit-elle, tu me fais mal.

Et comme elle allait crier, il les lui lâcha, après les avoir tordus.

Michelle redoubla de sanglots. Jeoffrin se promenait de long en large dans la chambre. Il soufflait de colère. Soudain il s'approcha d'elle, très-doux et très-cauteleux.

— Voyons, dit-il,... tu oses refuser de l'argent à ton père. . . toi !.. . Pardonne-moi les mots qui me sont échappés dans un moment de fureur. . . J'ai eu tort... Mais au moins, avoue que... toi aussi, tu as eu tort de ne pas vouloir... ce que je voulais.

Elle ne lui répondit rien. Alors, levant les bras au plafond, sinistre d'orgueil, il s'écria :

— Ayez donc du génie pour avoir des enfants comme ça !

Puis, se ruant presque sur elle, lui prenant la tête entre les mains et la lui relevant de force :

— Regarde-moi, mais regarde-moi donc , sacrée gueuse, beugla-t-il. Tu n'auras donc seulement pas peur de moi? Il y a pourtant un abîme entre l'homme que j'étais tout à l'heure et celui que je t'ojjlige à regarder. Lequel des deux choisis-tu ?

Elle répondit ;

— Ni Tun, ni laiitre.

Il brandit sa main et la sourfleta.

Mais tandis qu'elle le regardait indignée, la joue marbrée de rouge, frissonnante, honteuse du eoup reçu, balbutiant encore :

— Oh ! papa î papa !

Jeoffrin s'en alla et fit claquer la porte. Cependant, il ne tarda pas à revenir :

— Descends dans ta chambre, lui ordonna-t-il: n'en sors plus sans ma permission.

Michelle passa devant lui et courut s'enfermer. Elle ne pleurait pas.

Une fois seule, la première chose qu'elle fit, fut de se précipiter vers la glace, pour voir si son visage n'était pas trop endommagé. Ah ! sa joue n'enflerait sans doute pas î . . . Quelle consolation î Octave Blaisot, s'il venait dans la soirée, ne la trouverait point grotesque ; il n'aurait pas besoin de lui dire : Il faudra vous soigner, mettre une comi)resse d'arnica ou de quelque autre drogue sur la partie malade... Devait-elle quitter la maison et fuir n'importe où? à quoi bon! Qui lui offrirait l'hospitalité?... Barbelet? il était vieux garçon. Les Poupelart?... ils sauraient qu'elle avait reçu un souftlet. Un soufflet! Une grande mollesse la cloua sur un fauteuil. Elle ne se sentait aucune haine contre son })ère. — Le marteau

d'un maréchal ferrant, leur voisin, qui raccommodait un camion devant sa forge, résonnait au milieu du mutisme lourd de l'après-midi. Michelle murmura : je n'ai pas de chance, pas de chance! C'était le refrain qu'elle se chantait depuis des années, chaque fois qu'un nouveau malheur la frappait. Quand elle avait dit : je n'ai pas de chance ! toute pensée de révolte l'abandonnait, et une langueur triste la plongeait dans un demisommeil particulier, dans la tranquillité inconsciente et rêveuse des bêtes qui marchent vers l'abattoir.

Le lendemain, à huit heures du matin, Jeoffrin descendit de sa chambre à coucher. Constance Jjalayait Fescalier.

— Vous préviendrez ces demoiselles que je ne dînerai pas, dit-il.

Et il alla rôder dans la cuisine, tandis que les marches en chêne retentissaient sous les chocs sonores du balai. Sur le buffet reluisant de propreté, le déjeuner de ses iilles était déjà prêt, une tasse de chocolat et une tasse de lait. Michelle et Pauline n'avaient pas encore fait leur apparition, mais on les entendait parler, s'agiter, s'occuper de leur toilette.

Une pluie aux longues flèches perçantes tombait, nettoyant les ardoises des maisons, poudroyant sur les toits. Le ciel ressemblait à une grande nappe grise de toile écrue. La rue était boueuse, pleine d Ordures au milieu des({uelles des

trognons de choux et des verdures de carottes lavées par l'ondée mettaient des taches gaies.

Jeoffrin abrité sous un immense parapluie de famille, le pantalon retroussé, s'engagea crânement dans le liquide épais et sale qui s'allongeait devant lui, entre les maisonnettes ruisselantes. Il se dirigea vers Issy.

Constance avait eu beau lui crier :

— Mais, monsieur, vous allez vous faire tremper comme une soupe.

Il avait répondu :

— J'en ai vu bien d'autres.

Et il pataugeait, arpentant du terrain, crotté au bout de cinquante mètres comme s'il venait de fournir une course. Sa physionomie était trèssérieuse ; on voyait que des réflexions de la plus haute gravité lui emplissaient la tête et lui cerclaient le front. Selon son habitude, il était vêtu d'une redingote et d'un pantalon noirs. Il n'avait sans doute pas beaucoup dormi, la nuit précédente, car la meurtrissure de ses yeux se ])oursouflait de plus en plus, très-bleue sous la ligne rouge et fatiguée des paupières.

Devaht les fabriques de plâtre, la poussière blanche mêlée à la terre bourbeuse du chemin formait de curieux obstacles. L'avenue des Moulineaux, ainsi vue de grand matin, frissonnait dans les averses. Le gazon, tout hérissé,

courait le long des champs ; les trèfles et les pissenlits avaient des airs penchés, des airs de campagnards furieux des inconséquences du soleil. Les pâquerettes s'enivraient d'eau. Les héliotropes sauvages, en touffes pâles sur les talus, s'épanouissaient tout doucement. Quelques ciguës lymphatiques avaient ouvert leurs omhrelles de fleurs, et tandis que les arhres fai'saient des provisions de fraîcheur pour Tavenir, des genêts pareils à des paquets de verges, s'étaient chamarrés d'or. Les longues cheminées des fahriques ne portaient plus aussi orgueilleusement leurs panaches de fumée lente, mais le tapage de leur base en travail n'en montait pas moins dans le silence de l'humide matinée. On n'entendait aucune chanson d'oiseau.

Quand il ne fut plus qu'à une trentaine de pas des premières maisons d'Issy, Jeoffrin s'arrêta. Son parapluie Tentourait de cascades. A côté de lui, un ])Ouquet fané gisait dans la boue, rafraîchissant une dernière fois, avant de pourrir, ses })auvres tleurs condamnées. Jeofîrin le considéra un instant, Tccil perdu, sans trop voir ce qu'il regardait; puis il continua sa route. Aucun souffle ne troublait la pluie qui continuait à inonder Tavenue, à cribler de piqûres les flaques d'eau et les rigoles jaunâtres, à brouiller les lointains, à crépiter sur les tas de cailloux, à fouetter les

palissades et les clôtures des maisons. Et bientôt, après avoir laissé derrière lui la moitié du village, l'ancien horloger avisant une porte sur laquelle une plaque en cuivre affichait l'inscription suivante : Commissariat de police , se campa devant cette porte et ne tcirda pas à signaler sa présence par un coup de sonnette.

Une vieille bonne, en train de se peigner, vint lui ouvrir.

— Ah 1 monsieur Jeoffrin î

— Bonjour Madeleine. Barbelet est -il chez lui ?

— 11 dort. J'espère que vous devenez rare, monsieur Jeoffrin î — Donnez-moi votre parapluie. Essuyez bien vos pieds surtout.

Une voix ensommeillée cria :

— Qui est-là ?

— Ne répondez pas, dit Jeoffrin à la vieille femme, je vais m'annoncer moi-même.

Et il entra dans la chambre à coucher de Barbelet.

— C'est moi.

— Ah! c'est toi, lit le commissaire de police. Il bouscula son oreiller avec son poing, et se

mit sur son séant. Que lui voulait donc Jeoffrin? N'étaient-ils pas brouillés à tout jamais? Au nom de quel saint se porrnettait-on de le déranger? Il fut sur le i)oint de sauter à bas de son lit, d'em-

poigner Jcotfrin par les épaules et de le pousser dehors, mais le souvcniir de Michelle, sa filleule qu'il aimait tant, le contint.

L'ancien horloger lui demanda :

— Veux-tu me donner une poignée de main? Je viens te faire des excuses.

— Fais-les.

— Volontiers, puisque les torts sont de mon côté. D'ahord, tiens ! voici ta montre, je te supplie, de ne pas la refuser ; ensuite, mon vieux Barhelet je t'afîîrme regretter de tout cœur la scène que j'ai excitée entre nous, Tautre jour.

— Bon ! n'en parlons plus. Je suis commissaire de police, c'est vrai I mais apprends une chose pour ta gouverne : je ne suis pas de la race qui a aidé au coup d'Etat en 51. Qui dit mouchard, dit crapule, je ne suis pas un mouchard. Tâche désormais de peser un peu plus tes expressions avant d'en assommer les gens. — Comment va Michelle ?

— Très-hien, je te remercie.

— Et Pauline ?

— Elle se porte bien aussi.

— C'est aujourd'hui dimanche, n'est-ce pas ? je m'invite à diner chez toi i)Our dimanche prochain. Ce sera ta punition.

— Une punition agréable !

— Midielle sait (inr lu es ici ?

— Non.

Jeoffrin circulait clans la chambre. Il éprouvait le besoin de prendre une contenance, de paraître familier avec les coins et les recoins, les menus objets et les meubles qu'il avait failli ne plus voir. Mais bientôt, connaissant la manie du commissaire de police pour les livres, s'apercevant d'ailleurs qu'une certaine contrainte les séparait encore, il résolut de conquérir, à l'aide d'une manœuvre adroite, l'estime qu'on avait tant de peine à lui restituer.

Il s'arrêta donc, les jambes écartées, les poings sur les hanches devant une énorme bibliothèque en poirier verni.

— Tiens î fit-il, tu as acheté de nouveaux bouquins ?

— Oui.

— Montre- les moi donc.

— Attends î je me lève.

Barbelet enfila une robe de chambre à carreaux blancs et noirs, glissa ses pieds nus dans des pantoufles en tapisserie, et s'approcha de sa bibliothèque. Il avait l'air heureux ainsi vêtu, sa courte chevelure grise ébouriffée, son gros ventre à l'aise dans la robe de chambre, le bas des mollets et les chevilles nus.

11 ouvrit son réceptacle à livres, et avec mille précautions en tira un m- 12 relié en maroquin

rou'je (|iril lit sauter dans ses larges mains cVamateiir.

— Poème du quinquina et autres ouvrages en vers de la Fontaine, dit-il, Paris, Denis Thierry et Cil. Barbin, 1662. Edition originale. C'est Trautz-Bauzonnet qui a exécuté la reliure.

— Diable ! fit Jeoffrin.

Au fond, il se moquait pas mal de Trautz- Bauzonnet, du quinquina et de la Fontaine. — • Et ça vaut combien ? demanda-t-il.

— Six cents francs.

— Diable ! répéta Jeoffrin, et il continua la revue des volumes rangés dans la bibliothèque. Barbelet plongé dans une admiration naïve parcourait feuille par feuille le poème du quinquina. Tout à coup il s'écria, la face navrée :

— Dire que j'ai vu vendre les œuvres de Louise Labbé ! une édition extraordinairement rare î et que je n'avais pas quinze mille francs pour me la payer !

Mais l'ancien horloger venait d'attirer à lui un modeste volume.

— Tiens ! Barbelet, disait-il, regarde.

Deux larmes lui glissaient des yeux, le longdès joues.

— Ah î oui, je sais ! lit le commissaire de police qui regarda le livre sans considérer Jeoffrin. C'est le récit de quel([ues- aventures aériennes par

W. de Fonvielle. Voilà qui t'intéresse, hein ? mon gaillard. Un livre peu rare, par exemple ! il m'a coûté vingt sous sur les quais. Je te le donne.

— Merci.

Et Jeoffrin pensa : Si ce monsieur de Fonvielle m'avait connu, ce n'est pas sur quelques aventures aériennes qu'il aurait falit son livre, c'est sur ma découverte.

Puis la mine humble, il dit à Barbelet :

— Est-ce que tu ne pourrais pas me trouver une place dans une administration ?

— Une place ? pourquoi faire ? lui demanda celui-ci en train de ranger avec mille et un soins son poème du quinquina dans sa bibliothèque.

— Parce que je ne voudrais pas être à la charge de mes filles. Je n'ai plus le sou ; il faut que je vive.

Cette démarche de Jeoffrin causa un attendrissement au commissaire de police étonné ; il ne pût s'empêcher de dire :

— Tu ne plaisantes pas ?

— Non.

— Alors, je te félicite. Donne-moi une poignée de main. Le diable m'emporte si tu n'es pas un brave homme î mais....

— Mais quoi ?...

— - Tu sais, je n'ai pas beaucoup de relations ; j'ai toujours vécu un peu comme un ours, et....

— Et?

— Les seules protections que je peux avoir sont à la préfecture de police. La seule place que je pourrais te procurer serait donc une place dans le genre... de la mienne

— Il y a des honnêtes gens partout.

— Tu ne disais pas ça, l'autre jour ?

— Voyons Barbelet, vas-tu encore me reprocher cette maudite histoire qui a failli nous brouiller ?

— Non, certes !

— Eh bien ?

Barbelet se gratta la tête ; une préoccupation Tabsorbait. Il ne pensa plus à tenir sa robe de chambre croisée sur sa poitrine, et celle-ci s'entr'ouvrit montrant sa chemise et la nudité de ses mollets énormes.

— Eh bien ? répéta Jeoffrin.

Le commissaire de police brCda ses vaisseaux.

— Tu n"as donc plus 1" intention de t'occuper des aérostats ? demanda-t-il.

Jeoffrin Tenveloppa tout entier dun regard, et il répondit :

— Je nai plus l'intention de m'en occuper spécialement, parce que; j'ai atteint mon l)ut. parce que j'ai trouvé !

— En es-tu certain ?

— Oui, ma parole d'honneur! J'ai envoyé mes

plans au ministère ; on les examinera tôt ou tard ; je suis patient. La réalisation de mes projets n'est plus qu'une affaire de temps.

— Et d'argent.

— Et d'argent, tu as raison. Voilà pourquoi j'ai besoin d'une place,... pour vivre,... en attendant.

— Si le ministre te repousse ?

Les yeux de Jeoffrin s'allumèrent. C'est juste! on pouvait le repousser : Oh! il s'y attendait même ; mille autres inventeursavantlui n'avaientils pas été congédiés, bernés avec de belles paroles ? Parbleu ! Alors il répondit :

— J'aviserai ; dans ce cas, j'aviserai.

Puis, furieux, cédant presque à un besoin de parler, de rejeter toute la bile que sa misère contenait, il s'écria :

— L'argent! oui, l'argent! si j'avais. de l'argent! mais... je n'en ai pas. Je regrette que tu ne m'aies pas vu mendier, hier, avant-hier ! Ton cœur se serait soulevé de dégoût. En ai-je reçu de ces camouflets en plein visage! On ne m'a guère ménagé, va ! L'imbécillité a une main de plomb, et cette main frappe au hasard. Ah! l'argent! il m'en faudrait beaucoup, et je ne possède rien,... rien! En voilà un de mot, qui sonne creux! Nous en sommes tous là, les inventeurs! Nous trimons pendant des années, nous travail-

Ions jour et nuit, nous fouettons notre intelligence à tour de bras, nous nous ruinons le corps, nous blanchissons avec Tespoir du succès, Tespoir !... Finalement, un beau matin, on nous ramasse crevés sur un tas de paille. Alors, les journaux parlent, les amis se remuent, le public S'émeut, on se met à l'ouvrage d'après les papiers et les plans qui restent. Sacré nom de Dieu î il est bien temps !

Jeoffrin, les poings crispés, Fceil en feu, la face méchante alla s'appuyer contre la cheminée. Il ne pouvait tenir en place. Je ne sais quel aiguillon invisi])le le tarabustait sans relâche. 11 finit cependant par s'installer sur une chaise, contre la table de travail de Barbelet, et là, il fulmina encore :

— Oui, heureux quand le premier cochon venu n'est pas assez filou pour nous voler le nom que nous avons mérité! Les foules sont ainsi bâties : elles s'occupent souvent l)eaucoup plus des acteurs que de l'homme qui a fait une pièce de théâtre. Les morts n'ont jamais raison, lors- {{u'ils ne l)énéficient pas du mal qu'ils se sont donné, ou du génie qu'ils ont eu. Je me fous de l'immortalité, moi ! La gloire consiste à se voir saluer de son vivant, et non pas à s'entendre traiter de grand homme, à travers une pierre tombale: comme si on cntcndail dans la toml)e,

170 LA I)E^'()UEE

d'ailleurs! Je ne vis pas de chimères, moi ; je ne suis pas de ces moutons humanitaires qui lèguent à la postérité leur invention pour qu'elle lui soit utile, et leur cadavre pour qu'elle l'empaille. J'ai trouvé ce que d'autres n'ont pas su trouver, par cela même, j'ai le droit de manger selon mes appétits et de boire du meilleur. Je te demande un peu : à quoi servent les forces qu'on a déployées, si l'on n'en tire aucun profit? Les hommes de talent devraient se mettre en grève contre la société, on verrait ce qu'elle deviendrait ! S'embeterait~il assez, ce pauvre bas monde! serait-il assez incolore, sans les belles œuvres qu'on se tue, à lui faire comprendre!... Mon cher, je ne suis ni un Christ en sucre d'orge, ni un clown du sentiment, je suis un ancien horloger, un commerçant. J'ai inventé un aérostat dirigeable ; eh bien, je vendrai ma marchandise, ou personne ne l'aura. Non, le temps des facéties est passé; nous vivons dans un siècle excessivement pratique, pourquoi rêvasser de tendresses idylliques, de récompenses éthérées ? Le jour où il naîtra un ministre de l'intérieur capable de s'intéresser à tous les progrès, je te serai reconnaissant de me le montrer. Que diable ! puisqu'on cherche des chanteurs pour l'opéra, on pourrait bien s'occuper un peu de moi. Écoute, voici mon ultimatum : si je meurs avant d'avoir été secouru ou sans avoir

déniché un moyen de lancer ma découverte, je l'ensevelirai, je Fanéantirai. Tant pis pour mon pays! c'est lui qui l'aura voulu. Je... Barbelet l'interrompit ;

— Tu es une mauvaise tête, un révolutionnaire.

Jeoffrin se mit à rire,

— Je m'en flatte, répondit- il.

Puis, jugeant que sa colère l'avait peut-êtreentrainé hors des ])ornes convenables, il se calma petit -à -petit, cherchant à atténuer le sens des paroles qu'il avait dites. Puis, tout-à-coup, il s'écria en se frottant les mains :

— Bar]3elet, quelle mine ferais-tu, si en te réveillant par une matinée superbe, en mettant le nez à la fenêtre pour respirer le bon air, si en levant les yeux avec Fintention de bâiller aux corneilles, tu apercevais, au-dessus de ta tête, trois ou quatre baHons éparpillés un i)eu partout dans le ciel, comme une volée d'aigles filant vers des stations différentes ?

— Je crierais : Vive Jeotfrin î

— Quand je pense, que demain, si j'avais de l'argent, je pourrais... mais non! ton plafond ne s'entr'ouvrira même pas pour pleuvoir sur nous quelques billets de mille francs....

. Le commissaire de i)olice ricana :

— Tout le monde n'est pas Danaé.

— Malheureusement. Ah! les jolies femmes ont du bonheur.

— Pourquoi ?

— Parce qu'elles peuvent se vendre.

— Oh! Jeoffrin! fit Barbelet, avec un geste indigné.

— N'importe! reprit l'ancien horloger en se frottant rageusement la cuisse, si quelqu'un me proposait aujourd'hui une somme conséquente, je crois que je l'associerais à ma découverte. Une sale chose que d'être misérable! etje suis coupable de ma misère. Tonnerre de tonnerre! je la tiens pourtant mon invention! Quelle déveine que tu n'aies pas vingt-cinq mille francs, quinze mille francs! Quelle déveine que tu ne saches où les' emprunter !

Il prit un crayon sur la table et posa la main sur une feuille de papier qui s'étalait devant lui, intacte.

— Tiens ! dit-il, mon vieux Barbelet, regarde. Je vais t'expliquer mon système, à toi, à toi seul, parce que j'ai une entière confiance dans ton honnêteté. Jure que tu ne le révéleras à personne ; jure-le moi, pour me tranquilHser. Je sais *bien que tu ne voudrais pas me faire du tort, mais chacun aime à bavarder.... Jure ! Ton serment sera la garantie que tu veilleras sur la moindre de tes paroles.

— Je jure.

Jeolîrin se mit à dessiner.

— Voici mon ballon, dit-il, au bout d'une minute.

— Il a presque la forme dune poire, insinua Barbelet.

— Oui. c'est ca î... tu as raison,... presque la fo^me d'une poire, d'une poire très-Ion.2:u(*. — Ali ! si tu savais commeje suis content de pouvoir causer de ma découverte ! Je l'avais là, sur la poitrine. Il y a des moments où dans mes promenades solitaires, je me parlais tout baut pour entendre le son d'une voix s'occuper de ce qui me fourmillait dans la tête. Seulement je craignais d'être entendu. A propos, tout est bien clos ici, n'est-ce pas ? Personne ne nous écoutera ? \'a fermer ta porte à clef.

— Quel drôle d'homme tu es î dit le commissaire, après lui avoir obéi.

— Maintenant, assieds- toi. — Connais-tu un l)eu de physique ?

— Très-peu.

— Sapristi ! enfin, je vais tâcher ({ue tu comprennes. — Tu n'ii^^nores pas, je suppose, que le liège et beaucoui) d'autres cori)s légers, quand on les plonge dans l'eau et ({ii'on les lâche ensuite, remontent à la surface y

— Non.

— Eh bien, c'est une poussée du môme genre qui oblige les ballons à s'élever cUins Fuir. Cette poussée se nomme : force ascensionnelle. Saisistu ?

— Parbleu !

— Il s'agissait donc^ une fois ceci observé, une fois les premières expériences faites, l'instrument perfectionné, de conduire les aérostats, de leur imprimer une volonté, malgré les courants atmosphériques, dans la couche d'air qui entoure le globe, et dont l'épaisseur doit être environ de soixante kilomètres. Ce n'était pas facile ! Beaucoup d'intelligences d'élite se sont heurtées contre des dllficultés insurmontables pour elles ; beaucoup d'hommes sont morts à la tâche. Et il a fallu que moi, je naquisse avec le don et une impitoyable énergie !

Barbelet murmura en souriant :

— Tu ne te donnes pas de coups de pieds au derrière.

Jeoffrin lui répondit :

— Pourquoi m'en donnerais-je ? puisque j'ai la certitude de réussir. Vois-tu, Bcirbelet, le tort de mes prédécesseurs a été de trop chercher à diriger les aérostats par des appareils fixés aux nacelles ; aussi n'ont-ils obtenu que des résultats de seconde utilité. Maintenant, sois tout yeux et tout oreilles, je continue mon dessin... Ce que je suis en train

crindiqucr là, iiu sommet du ballon, est une espèce d'anneau tournant très-solide... Passons à la nacelle... Ceci te représente la nacelle. Ne perds pas mon crayon de vue....

Barbelet l'interrompit :

— Tiens 1 mais ce que tu tais là ressemble à une voile.

— Oui, à une voile, et c'en est une !.... et en voici une autre. Elles seront mobiles et s'agiteront de bas en haut, grâce à une machine très simple, très-légère que j'ai inventée. On n'a pas été horloger pour des prunes ! . . . Les voiles sont tenues au sommet du ])allon par l'anneau dont je t'ai parlé tout à l'heure, et elles reposent sur des vergues à la hauteur de la nacelle. Bien entendu ! elles sont manœuvrables. . . . Quant à la machine. . . .

Barbelet sa large facesérieuse, écoutait JeoiTrin.

Celui-ci se retourna, remarqua l'attention qu'on lui prêtait, et alors, brusquement, à grands coups de crayon rapides, il effaça le plan commencé. La méfiance venait de lui envahir l'esprit. Il s'écria ;

— Suis-je bête de t'ennuyer avec toutes mes histoires î

Et tortillant la feuille de papier sur laquelle il croyait avoir failli se c()m})romettre, il la fourra dans sa poche.

— Mais tu ne m'v.'unuyius pas le moins du monde, lit liarbch-l.. ;m conli'aii'e ' Ton svslèiut'

me parait môme très-curieux. Quelle sorte de g-ouvernail as-tu inventé?

Jeoffrin lui répondit, afin de le tromper :

— Mon gouvernail sera une troisième voile. Puis il ajouta :

— Quelle heure est-il ?

Il s'en voulait d'avoir témoigné une pareille confiance au commissaire de police. Quelle mouche le piquait donc, lui Jeoffrin, chaque fois qu'il était sur le chapitre de son invention? Ne pouvait-il tenir sa langue ? Quel argent devaitil espérer de Barbelet? Aucun. Néanmoins, il résolut d'allécher son homme par une dernière perspective.

— Si tu me trouves la somme qui m'est nécessaire, dit-il, eh bien, tu verras que je ne suis pas un ingrat, et que je t'intéresserai non-seulement aux bénéfices de l'entreprise, mais encore à la gloire de l'invention elle-même. Garde-moi le secret, par exemple! le secret le plus absolu. Une de nos forces, notre seule force peut-être à nous autres, c'est le mystère qui plane sur nos travaux.

Barbelet lui promit tout ce qu'il voulut. Et ils causèrent de choses et d'autres; mais malgré lui, constamment, Jeoffrin revenait à ses propres affaires et s'emportait. Cependant, il se faisait très-amical pour le commissaire de police, tâchant

de lui voiler leur ]}rouille récente, essayant de se l'attirer, de se le trau-ner. Oui, une place! il lui fallait une place, soit dans les bureaux de la préfecture, soit à Issy, le plus tôt possible.

Pendant ces heures, dans la petite maison de Jeoffrin, aux Moulineaux, Pauline et Michelle en toilettes du matin avaient quitté leur chambre. Pauline s'était éveillée, très-joyeuse, et tout en rôdant, en bavardant, en suivant sa sœur comme une ombre, elle avait fmi par vider la tasse de lait que Constance Jui avait préparée. Véritablement, elles étaient très-jolies à voir, déjà coiffées et si peu semblables Tune à Tautre. Michelle aimait les jours pluvieux, et pensive dans la salle à mauîjrer, elle avait soulevé un des rideaux de mousseline delà croisée, pour jouir du temps. Le front contre une vitre, le regard terne, paresseuse de ses mouvements, lasse de souvenirs, surprise par la mélancolie d'un coin de ciel monotone, un peu al)sorbée par le gloussement saccadé que lâchait une gouttière, non loin dClle, dans la rue, elle rêvait.

Pauline installée sur une chaise parcourait un journal. Une foule de cheveux blonds, jouait autour de sa tête, avec mille gaités d'or vivant et folâtre. Ses longs cils, presque blancs, lui posaient une ombre claire sur les joues.

— Encore un nouveau crime! lit-elle tout-à-

coup. A la tour Malakoff ! . . . Tiens ! mais c'est en Russie la tour Malakoff î .. . Ah! que je suis bebête! non, non! il paraît que la tour dont on parle ici est à Montrouge... Il y a un homme et une femme qui ont tué une autre femme, au fond d'une cave. . . Michelle ! . . . Michelle !

— Quoi ?

— Tu dors y

— Non.

: — As- tu entendu ?

— Oui.

— Dis donc, ils méritent joliment d'être guillotinés ces deux- là.

— Oui.

— Faut-il être assez méchant tout de môme pour tuer quelqu'un!

— Oui.

— Oui, oui, tu me réponds oui, comme si je te demandais : viens-tu promener ? Ça ne t'indigne pas ces choses-là ? ça ne te froisse pas ? moi ça me révolte....

— Moi aussi .

Pauline continua sa lecture. — A présent, Michelle pensait à Octave Blaisot, et elle le revoyait comme elle l'avait admiré, la dernière fois qu'il était venu faire la cour à sa sœur. 11 avait une redingote bleue à collet de velours qui lui allait très-bien, un pantalon gris, et une cravate

bli'ue aussi à pois ])lancs. Ah 1 lui ne pensait iruère à elle! Assis devant son comptoir, sous une lame de lumière rouge, derrière un des grands bocaux de sa devanture, il vérifiait sans doute son livre de comptes, ou répondait à un client? Se déciderait-il à venir, le soir, malgré le mauvais temps? — Pauline s'écria :

— Ils sont assommants ces journaux, avec leur politique ! Moi d'abord, je suis bonapartiste. Et toi. Michelle?

— Moi ? je n'en sais rien.

— Comment, tu n'as pas d'opinion ?

— Non.

— Tu n'as donc jamais vu la photographie du prince impérial?... une surtout, une ancienne, où il est tout petit, habillé en grenadier, sous un bonnet à poils, sur un tout petit cheval ? Il est gentil à croquer.

— Tu es sotte, va !

— A présent, il ressem])le à Octave.

— Tant mieux pour lui.

Pauline poussa une exclamation nouvelle, une exclamation admirative et en même temps attendrie.

— Oh ! voilà qui est beau, par exemple î

— Quoi encore ?

— « On enterrait dernièrement à Bougival un gari;()n é})ici( r mort à la suite d'une indigestion.

Ce jeune homme possédait un chien caniche. Quand, après la cérémonie des funérailles, on se rendit au cimetière, il suivit le convoi. — Quelques jours après, le sieur K..., fossoyeur, alla creuser une tombe. Quel ne fut pas son étonnement de voir un trou large d'environ un mètre au milieu de la tombe du garçon épicier qu'il se rappela bien avoir comblée. K... s'approche et aperçoit dans le trou le chien fidèle du défunt. Le chien était mort. Fait remarquable ! le maître avait péri pour avoir trop mangé, la bête faute de nourriture. »

— Hein ? ce ne sont pas les domestiques, même Constance, qui aimeraient les gens de cette manière-là.

Michelle ne put s'empêcher de sourire. Elle n'avait pas cessé d'examiner la rue ; et comme elle avait les yeux fixés sur un canard qui barl)otait en secouant son derrière, Pauline s'approcha d'elle furtivement et l'embrassa. Ensuite, lui prenant les mains avec un geste de petite fille câline et bonne, elle lui demanda :

— Voyons ! qu'est-ce . que tu as ? Depuis quelques mois, tu n'es plus la môme. Est-ce que tu ne m'aimerais plus ?... T'ai-je fait de la peine ? tu sais, je suis un peu folle....

— Mais non, Pauline, quelle idée !

— Alors, cmbrassc-moi comme tu m'aimes.

Michelle lui appliqua deux lonirs baisers sur les joues.

— Es-tu satisfaite ? dit-elle.

— A la Ijonne heure. Tiens î tu as un commencement de tluxion ?

C'était la trace du soufflet qu'elle remarquait. Michelle rougit et balbutia :

— Je me suis cognée contre une porte.

— Oh ! la maladroite ! fit Pauline.

Puis, sautant à un autre sujet de conversation, elle lui dit :

— Il faut absolinnent que je te marie. Michelle tressaillit. L'avait-on devinée ?

— Je ne veux pas me marier, répondit-elle.

— Pourquoi ?

— Parce que...

— Si je te trouvais quelqu'un de bien beau et de bien

— Tu perdrais ton temps.

— Est-ce que tu aimerais quelqu'un, par hasard ?

— Moi y Quelle folie ! Ah bien, oui, aimer quelqu'un î qui, mon Dieu ? pour quelle raison ? dans quel but?... Je suis contente de mon sort. De quoi ai-je à me plaindre?... Et puis, je ne peux pas laisser notre père seul.

— Tu le prendrais chez loi.

Miclicllc rc'i)rit. la voix dure :

— Me marier ! me marier î avoue que tu as des pensées baroques, ma pauvre Pauline. D'abord, je n'épouserai jamais un indifférent ; je veux être aimée. Crois-tu que j'ai envie de me jeter dans les bras du premier venu ? A vingt-etun ans, on a le droit d'avoir ses idées sur le mariage. Montre-moi donc quelquVm qui ait pensé à m'épouser. Mais tu ne m'as donc pas regardée une minute ? Oh ! je ne suis pas laide, je le sais ; mais les femmes qui me ressemblent, on ne les aime pas, elles ne sont pas sympathiques. Ne me parle plus de mariage.

— Comme tu t'emportes î Michelle, comme tu t'emportes !

— A qui la faute ? Tiens ! tu me verras plutôt religieuse que mariée. T'imagines-tu un étranger s'introduisant ici sur ma bonne mine et me débitant un tas de sornettes, afin de me conduire à la mairie, puis à l'église ? Pouah î j'en ai le frisson. . . D'ailleurs, je n'aime personne. Je suppose que tu n'as remarqué aucune inclination de ma part? N'est-ce pas ? Tu te maries, tu aimes, tu es aimée, c'est parfait! Quant à moi, n'aimant aucun homme, n'étant pas aimée, le mariage me dégoûte. Voilà mon opinion ; tu vois bien que j'en ai parfois des opinions ! Donc, si cela ne te gêne pas trop, changeons de conversation, Pauline... Occupons-nous, veux-tu?... Allons cueillir des

fleurs, celles des vases de la cheminée ne sont plus fraîches. Mettons nos sahots de jardin, prenons des parapluies, et à rouvraci'e ! ce sera charmant.

— Oui, ce sera charmant î répéta Pauline enchantée.

Elles retroussèrent leurs peio,'noirs et coururent dans le vestil)ule où elles ouvrirent des parapluies, après avoir chaussé leurs sahots. Toutes deux riaient. Quand elles eurent ouvert la porte du jardin, celui-ci leur jeta un éclair aux yeux. Il étaft plein dejour et pimpant sous Fondée. En face des jeunes filles, un grand soleil immohile se morfondait sur sa tige mince. Michelle et Pauline sY'lancèrent, et le clapotement de leurs petits sahots courut entre les allées, sur le sahle ]iumide, avec des hruits pareils à ceux d'un ruisseau sur des cailloux. De temps en temps, on les entendait rire et se parler derrière les arhustes, puis tantôt Tune, tantôt l'autre, elles se montraient un ])ras chargé de fleurs, se haissant, se relevant sans cesse, tandis que la pluie au milieu des plantes hien vertes, sur la terre détrempée, sur les feuilles ruisselantes produisait une même note al'anguie et prolongée. Lors([u\'lles avaient une grosse touffe de fleurs, elles revenaient vers le vestihule et la déposaient sur une chaise de cuisine que Constance avait eu le soin d\q)porter.

Et déjà elles avaient couché un énorme bouquet sur la vieille chaise. C'était des zinias élégants, des roses à cœur de pourpre, des roses blanches ou jaunes, des œillets et des verveines saupoudrés de nuances douces, de grands soucis qui faisaient penser aux ardeurs des canicules, des coquelicots doubles bariolés comme des arlequins, des résédas, quelques pivoines tardives, des hortensias semblables à des chairs vierges de norwégienne, des tiges de glaïeuls dont les sonnettes violacées à cœurs jaunes se mêlaient aux coupes immaculées des lys et de bien d'autres fleurs encore. Elles y joignirent des branches grêles de tamaris, des grappes de tulipier, des brindilles d'épine à feuilles vineuses. Et après avoir secoué leur moisson imbibée d'eau, elles la portèrent dans la salle à manger.

En face, dans la maison des Poupelart, on faisait de la musique. M™'' Poupelart s'était mise au piano, et Aristide chantait. Il avait une voix de ténor assez agréable. La rue était silencieuse. Les deux sœurs entendaient même les paroles qui s'échappaient du gosier de l'homme de lettres. Et c'était des vers d'Henry Céard qu'elles écoutèrent.

La gaîté flotte éparse en Tair.

Lace tes brodequins gris clair,

Mets ton corsage en gaze frêle.

Snr ton pas j'ai rhythmé mon pas.

Viens ! on ne reconnaîtra pas Nos deux têtes sous ton ombrelle.

Mets des rubans ! Quittons Paris.

Les gens de bourse, leurs paris Gâteraient ce joyeux dimanche.

Viens ! nous irons où tu voudras, Mignonne ; à mon bras pends le bras Qui sort demi-nu de ta manche.

La ritournelle se déploya très-jolie. Michelle avait penché la tête. Les fleurs gisaient auprès d'elle, sur la table. — Le grésillement de la pluie contre les vitres ne discontinuait point. Pauline tout-à-coup prise d'un malaise subissait cependant le charme étrange de cette voix et de cette distraction. Aristide reprit :

Qu'importent Meudon ou Saint-Maur !

Pour les galettes où l'on mord Nos dents seront très-peu sévères.

Si le beurre est vieux, que nous tait ! Nous ne dirons rien au buffet Du rincement vague des verres.

Qu'importe si dans les sentiers On s'cgratigne aux églantiers !

Si le soir venu l'on s'égare !

Pourvu que chantant et très-las.

On déracine un échalas Pour s'a[»piiyer ju-^qa'à la gare.

Une lourde charrette passa dans la rue, agitant la maison, secouant les piles d'assiettes et les verres du buffet. Constance qui récurait ses casseroles le long des fourneaux de sa cuisine fut brusquement prise de gaieté. Tra la la ! tra la la ! fît-elle. Michelle eut un geste d'impatience et se rapprocha de la fenêtre. Le piano se tut un instant, comme si une conversation s'était engagée entre la pianiste et le chanteur ; mais tous deux ne tardèrent pas à se remettre en train.

Nous courrons par les verts chemins

Où la nature à pleines mains

A fait des semailles de joie:

Et nous nous mettrons à genoux

Dans l'herbe où tout exprès pour nous

Le corail des fraises rougeoie.

Viens ! nous irons un peu partout Monter les canots de Chatou, Manger les fritures d'Asnières.

Devant nous, en marchant tout droit, Nous trouverons bien un endroit Pour nos caresses buissonnières.

Puis, quand le piano eut rendu un dernier soupir qui tinta dans le silence, Michelle demeura encore l'oreille au guet, comme si les notes plaisantes qui s'étaient envolées eussent du re- V(!nir la troul)lcr délicieusc^ment. Mais aucun jjruit ne s'échappa de nouveau, si ce n'est le

chant aiirre crun jeune coq que la cuisinière engraissait, un chant qui retentit plusieiirs fois. Alors Michelle se tourna vers sa sœur.

— Eh bien, dit-elle, je crois que nous oublions nos fleurs.

Pauline très-pâle, le iront couvert de sueur, semblait prête à défaillir, Michelle se précipita.

— Tu souffres 'i

— Oui, un malaise.

— x\s-tu soif ?

— Oui.

— Mais tu ne fes pas plainte quand nous sommes revenues du jardin.

— Non,... ça m'a prise tout d'un coup.

Et pendant que Michelle préparait un verre d'eau sucrée à la fleur d'oranger, Pauline se leva.

— Je vais m'étendre sur mon lit, dit-elle.

— Oui, va ! je te suis avec le verre d'eau. Tu n'as pas besoin de moi ?

— Non, merci.

Pauline sortit chancelante. Une minute après sa sœur la rejoignit dans leur chambre, et la trouva étendue, l)risée.

— Je viens de rendre mon déjeuner. Prévi(;ns (*onstance.

Michelle cria :

— Constance! ma sœur est malade, montez. Tu devrais te coucher, ajouta-t-elle.

— Non, va! non.

Mais les vomissements recommencèrent à plusieurs reprises, et Pauline fut obligée de se mettre au lit. Elle ressentait des maux de ventre et des brûlures dans l'estomac.

Jeoffrin ne rentra chez lui que vers les cinq heures. La pluie avait cessé. Ce fut au moment où il accrochait son chapeau à l'une des patères du vestibule que Michelle descendit et lui annonça la maladie de Pauline.

Cette nouvelle ne parut pas l'étonner outre mesure. Son front seul se rida.

— Est-ce qu'on a fait venir un médecin, demanda-t-il ?

— Non, pas encore, lui répondit-on.

Il se renfrogna. Pourquoi n'avait-on pas couru chercher le docteur Lagneau ? Quelle imprudence ! Michelle ne possédait seulement pas pour deux sous d'initiative.

— Désirez-vous que Constance aille tout de suite chez le docteur ?

Il répondit :

— Non.

Il voulait voir Pauline avant de déranger quelqu'un. Après tout, cette soi-disant maladie pouvait n'être qu'une indisposition. Rien ne lui semblait

aussi ridicule que de déranger un médecin pour une bêtise. Assez de gens les ennuyaient, ces pauvres médecins !

Il monta près de sa fille. Celle-ci avait un peu de délire. Elle croyait fuir devant des chiens enragés, ou apercevoir des cadavres d'enfants noyés roulant au fond de la mer, entre deux eaux.

Elle était très-rouge, avec les yeux bouffis. Jeoffrin lui tâta gravement le pouls.

— Elle a un peu de fièvre, dit-il. Est-ce qu'elle a vomi ?

— Oui, beaucoup.

— Dans quoi ?

— Constance a tout jeté.

Il respira fortement.

— Constance a eu tort, fit-il. Mais je vois ce que c'est. Rien de grave.

— As-tu faim, Pauline?

— Non, mon père.

— As-tu soif?

— Oh! oui... très-soif.

— Qu'on lui fasse tiédir du vin.

Il alla s'appuyer les reins contre la cheminée. Michelle s'était assise auprès de sa sœur et lui disait :

— Tâche de dormir.

Jeoffrin réfléchissait .

— Michelle, viens me parler, dit-il bientôt.

Ses tempes rassourdissaient tant elles battaient avec violence. Il entraîna sa fille le plus loin possible de Pauline, derrière la porte ouverte d'un cabinet de toilette, et là, il la tança d'importance.

— Tu n'es qu'une sotte! je suis furieux.

— Pourquoi ?

Il s'exprimait sèchement, d'une manière saccadée. Michelle n'y comprenait rien. Il reprit :

— Nous sommes déshonorés. C'est une infamie ! Je tordrai le cou à monsieur Octave Blaisot. Toi et ta sœur vous m'avez trompé. Qui t'avait permis de laisser Pauline en tête-à-tête avec son fiancé?... Demain, j'irai à la mairie faire publier les bans... F^ourquoi écarquilles-tu tes quinquets comme si je te parlais chinois? sainte-n'y-touche, va!... Tu es plus âgée que ta sœur, tu aurais dû veiller sur elle... Ah ça! est-ce que tu aurais l'intention de m'avaler par les yeux?... Pauline est enceinte.

— Oh! lit Michelle bouleversée, que me racontes-tu ?

— Je raconte ce qui est.

— Oh!

— Les as-tu laissés quelquefois seuls ensemble, oui ou non ?

— Quelquefois, mais...

— Mais ! mais ! . . . il n'y a pas de mais ! Nous quitterons les Moulineaux dans huit jours, pré-

pare tes malles. A quoi tient riionneur des familles pourtant î Un tas de p. . . éronelles que les femmes! Ahî je vais vous le secouer A'otre pharmacien. Qu'il vienne ici ce soir, et nous verrons !

— Pauline est bien malade?

— Bien malade ! Es-tu folle ?

— Cependant, un médecin...

— Oui, un médecin!... c'est bientôt dit!... ton docteur La^neau, n'est-ce pas? le plus grand bavard de la terre. Un médecin! pour qu'il aille raconter à qui voudra l'entendre que la plus jeune fille de monsieur Jeoffrin n'a pas su attendre répoque de son mariage, qu'elle accouchera vers le printemps, et que toi ici présente, toi, si tu n'es pas dans la même position, c'est que le hasard est capricieux ?

— Oh!

— Gare à Pauline !

Il parut vouloir se diriger vers le lit où la malade sommeillait la face rouge de fièvre, mais Michelle l'arrêta :

— Demain, après-demain, quand elle ira mieux dit-elle suppliante; ménage-la aujoud'hui. Pense donc ! elle pourrait tomber malade pour tout de ]jon. si elle savait que tu connais sa faute.

— Soit, répondit-il, elle ne perdra rien pour attendre.

A ce moment. PauHne séveilla. Dhorribles

efforts secouaient sa poitrine. Les épaules nues, appuyée sur un bras, sa chevelure pendante, elle penchait la tête au-dessus d'une cuvette en porcelaine que lui tenait Michelle ; une sueur froide perlait sur son front-

— Pauvre petite Pauline ! murmurait sa sœur, pauvre petite Pauline !

Et Pauline, les larmes aux yeux, la peau marbrée, s'abandonnant, laissait tomber d'épais crachats qui coulaient sur la blancheur calme de la cuvette. Entre les râles, elle se plaignait.

Pendant ce temps, Jeoffrin qui avait quitté la chambre disait à la cuisinière :

— Constance, nous n'y sommes pour personne, pas même pour monsieur Octave Blaisot, vous m'entendez?

— Bien, monsieur.

Trois jours après, un matin que le soleil se levait très-doux et déjà très-chaud dans un poudroiement d'or impalpable, Pauline mourut.

Dieu sait cependant si son père et sa sœur l'avaient soignée. Durant sa courte maladie, Jeoffrin s'était apaisé peu à peu ; on l'avait même vu bon et attentif, la veillant, la consolant, lui préparant des potions, ne parlant presque plus de cet honneur de la famille placé par lui sur un inabordable piédestal.

Michelle, tout d'a])ord. navaitpas voulu croire

à la culpabilité de sa sœur ; mais, le second jour de la maladie, comme Pauline à bout de forces lui avait demandé aide pour se remuer, elle lui avait touché Festomac par mégarde, et celle-ci avait poussé un cri épouvantable. Michelle trèsignorante, en avait conclu que les conjectures de leur père ne manquaient pas de fondements. Jamais une agonie ne s'était montrée à elle dans son horreur grandiose. La mort de Pauline lui produisit une ineffaçable impression. On n'assiste pas impunément à de tels spectacles. Tout-à-coup Pauline avait frissonné ; elle avait claqué des dents; le souffle furieux d'une tempête intérieure lui avait tordu l'estomac, bouleversé la respiration, puis, après quelques cris dont la grande chambre bleue s'était attristée, la pauvre petite fiancée n'avait plus bougé. Chère Pauline!

Et maintenant, depuis que sa fille n'existait plus, voici que Jeoffrin était venu dire que malheureusement, effroyablement, les premiers symptômes de maladie l'avaient abusé, que son enfant n'avait pas démérité de lui, que mille remords faccablaient, qu'une fatalité inexplicable s'était acharnée à lui faire refuser la présence et les secours d\m médecin. Ah! Pauline non plus n'avait pas de chance. Et Michelle pensait : quand le malheur cessera-t-il de me poursuivre? Quelle j)r(jvi(U'nce aveugle sfsl ainsi jx^rmisc d'écraser

ma Pauline, ma jolie petite fillette gentille comme un cœur et bonne comme du pain ?

Oui, à présent, cette Pauline si délicieusement sotte et gracieuse ne ressemblait plus à une églantine rose, mais à une pâle fleur de cimetière inerte et flétrie. Seule sa chevelure blonde paraissait encore vivante et joyeuse tant elle s'embrouillait autour de son front ])lême, emplissant d'ombre froide le creux des yeux fermés.

Quelques heures après la mort de Pauline, Constance avait couru chez Barbelet, puis chez Octave Blaisot. Le commissaire de police terrifié n'en revenait pas. Apprendre ainsi qu'une pareille enfant était morte, à la fleur de l'âge, si vite ! Brrr ! Cela pouvait s'appeler une surprise désagréable !

Il arriva donc à la maison de Jeoffrin et monta dans la chambre d'où la trépassée ne devait plus sortir que les pieds en avant. Jeoffrin et lui se serrèrent la main, sans une parole. Michelle lui sauta au cou en criant presque. Puis, tous trois restèrent debout devant le lit. Ils pleuraient... Barbelet finit par se^'ouer la torpeur qui le clouait au parquet.

— A-t-on été prévenir à la mairie ? demandat-il.

— Non, pas encore.

— Va me chercher ton acte de naissance.

celui de ta teinme. et j'irai faire la déclaration. Ne t'inquiète de rien; je m'occuperai des pompes funèbres. Quelle sorte d'enterrement veuxtu ? 0

— Agis pour le mieux.

— Sois tranquille. — Tu sais, ajouta-t-il à voix basse, en s'adressant à Jeoffrin, on viendra sans doute la chercher demain matin,... à cause de la saison.

Celui-ci répondit :

— Déjà?

Et il s'en alla brusquement, comme s'il ne voulait pas qu'on lui surprît une larme.

Sur ces entrefaites, Octave Blaisot arriva effaré. Il sanglotait depuis Vaugirard. Les parements de sa redingote étaient tout mouillés. Jeoffrin lui donna la permission d'embrasser Pauline. C'était donc pour lui montrer sa fiancée morte qu'on lui avait fermé la porte au nez pendant trois jours ! Il ne pouvait se tenir sur ses jambes tant sa poitrine et son ventre se soulevaient.

Il murmura qu'il avait un point de côté, à force de pleurer .

I3ref, le médecin des morts constata le décès ; ra])bé Roche vint dire un bout de prière ; les pompes funèbres })réparèrent les lettres P. .1.; les invitations pour la cérémonie du lendemain furent distribuées à temps.

Jeoffrin, Michelle, Octave Blaisot et madame Poupelart se réunirent vers les neuf heures du soir, et la veillée mortuaire commença. Deux hommes et deux femmes, une vraie partie carrée, sans compter le cadavre. Oh ! on en avait vu de plus gaies que celle-là, par exemple! La nuit était très-belle. Pauline abattue, un soleil torride avait séché les routes. Vers les onze heures, la chaleur devint si incommodante qu'on fut obligé d'ouvrir les deux fenêtres de la chambre,. Aucun souffle ne troublait la sérénité radieuse du ciel où des milliards d'étoiles s'amusaient à produire un papillotage magique. Par moments, un profond soupir s'exhalait de la poitrine d'Octave Blaisot. Michelle désolée, à genoux contre le lit, se rappelait sa sœur vivante, et s'absorbait assez pour entendre le tapage clair d'anciens éclats de rire et de gai tés qui n'en finissaient plus.

A sa droite, on apercevait le profil sérieux de Pauline sur lequel une bougie promenait des balancements d'ombre vague. Jeoffrin assis dans un coin obscur ne bronchait pas. Madame Poupelart crut qu'il dormait et s'approcha de lui, mais elle recula un peu effrayée. Les deux prunelles de l'ancien horloger lui étaient apparues mystérieuses et fixes. Michelle quitta le chevet de sa sœur. et s'assit sur une chaise en face du pharmacien.

Personne ne parlait. La première réllexion qui prit une forme clans l'esprit de la jeune fille faillit la rendre folle : maintenant que Pauline était morte, pour quelle raison n'épouserait-elle pas Octave Blaisot, à la fin de son deuil ? Longtemps elle fouilla cette pensée, la tournant, la retournant dans tous les sens avec une tranquillité fiévreuse, puis se gendarmant contre elle, essayant de la chasser sans y parvenir. Sa conscience avait beau lui reprocher ces idées qu'elle sentait horribles dans un pareil moment, nulle révolte ne se soulevait en elle assez violente pour la débarrasser de la subtile persécution. La malheureuse enfant ne se comprenait plus. A quel degré d'abjection était-elle donc tombée pour qu'une semblable idée la persécutât ainsi ? Elle ne se doutait point qu'on n'est pas maître de ses pensées, et que les gens ne sont jamais coupables quand une hantise les étreint.

Michelle souffrait, mais sa physionomie fatiguée ne trahissait pas la lutte intérieure qui la martyrisait. Elle n'osa plus regarder la placide figure de sa sœur, ni Timaa-e immobile découpée en noir sur la mousseline blanche du rideau ; elle eut peur de les voir se contracter, car l'impassible espoir montait toujours et l'envahissait comme un flux, avec les couleurs chatoyantes d\\nv,

réalité, avec l'entêtement tfune chose heureuse,

entrevue et possible. Plus elle essayait de le repousser, plus il s'acharnait sur son esprit affaibli par la douleur, mais parfois consolé.

Elle oublia si bien le voisinage de la morte qu'elle se vit dans l'appartement du pharmacien, rue de Vaugirard, au premier, tantôt agrafant son corset dont les baleines craquaient, tantôt riant à son bonheur et s'asseyant devant le comptoir dans la majesté froide d'une reine de boutique. Elle passa en revue tous les meubles d'Octave Blaisot : le lit, l'armoire à glace, les chaises recouvertes de tapisseries où des pigeons, des chiens ornés de grelots, des chats blancs avec des colliers bleus étaient aplatis, le tapis en moquette. Elle poussa l'oubli du moment jusqu'à se dire : Un jour viendra où je lui, reprocherai de m 'avoir préféré Pauline. Un tel rêve de joie la secoua tout-à-coup qu'elle se leva, et que, pour se punir, elle faillit crier : battez-moi, souffletezmoi comme papa l'a fait, je suis une misérable î J'aime Octave, et je souhaite me marier le plus tôt possible. Plus d'obstacles ! il n'y a plus d'obstacles ! foulez-moi donc aux pieds!... Mais elle se contenta de se diriger vers une fenêtre, de s'y accouder, de respirer à pleins poumons l'air tiède qui flottait dans la splendeur nocturne, et de se lacérer la poitrine à travers son peignoir.

La maison d'Aristide s'allongeait très-distincte,

une de ses vitres incendiée par de la lumière. Derrière un hangar, un bloc d'arbres pareil à un énorme 'rocher dressait sa masse compacte. La rue silencieuse et grise se perdait à un détour, presque fondue avec le ciel dans une obscurité laiteuse. Assez loin, sur une colline plus haute que le village, un long mur couvert d'un badigeon d'ocre jaune ondulait comme un seri)ent chargé de rayons lunaires. A chaque instant, des étoiles s'éteignaient pour se montrer de nouveau plus brillantes. Le calme de la nuit était plein de vibrations incompréhensibles. Une horloge, celle de l'église d'Issy, sonna faiblement trois heures. Elles retentirent comme des plaintes.

Michelle quitta la fenêtre et revint auprès du lit. La toute puissance d'Octave Blaisot ne la tracassait plus, elle comprit ce que la mort signifiait rigide sous un drap blanc. Alors elle s'agenouilla auprès de Pauline et pria passionnément, et la prière qu'elle sut pousser vers le dieu de ses croyances lui répandit dans la tête un peu de la sérénité qui planait.

Dès quatre heures du matin, au-dessus de la maison des Poupelart, le ciel s'enflamma. De fines barres d'argent lavé de rose s'em})ilèrent les unes sur les autres, })uis elles s'accentuèrent et s'élargirent coulant dans Taube grise avec une lenteur épaisse, lîientot des banderolles claires

de vermillon et d'outre-mer se mirent à percer. Cela ressemblait à des flots chassant d'autres flots. On les apercevait très-minces d'abord, presque imperceptibles, dans des lointains de brume houleuse, et ils avançaient. Autour d'eux, au-dessus d'eux surtout, l'atmosphère s'emplissait de jour. Un instant, les roses de Chine et les verts de mer pâles tinrent l'horizon, mais ils furent dispersés par des envahissements d'or et de nuages cuivrés de rouge. L'allégresse des cieux était immense. Il y eut un quart d'heure où toutes les nuances disparues revinrent se mêler aux vapeurs triomphantes. Ce fut un phénomène auguste. L'apothéose approchait. Des torrents de pourpre en fusion se répandirent derrière les couches multicolores, l'azur irradia comme une fournaise, et le soleil tranquille apparut dans sa gloire de victorieux flamboyant.

Cependant les coqs faisaient un vacarme de tous les diables. Cocorico ! Cocorico ! les bassecours s'éveillèrent. Le jour avait allumé les vitres des croisées, et il se vautrait dans les rues, cabriolant sur les feuilles d'arbres, se roulant sur les ardoises bleuâtres des toits, se glissant à travers les rideaux jusque sous les meubles, au fond des maisonnettes closes. Aux premières lueurs qu'il avait éparpillées, les oiseaux avaient ouvert l'œil, puis, après avoir secoué leurs petite^

plumes, ils s'étaient envolés. On les entendait qui s'égosillaient. Les moindres choses suaient la vie. Des vols d'hirondelles babillardes cherchaient leur déjeuner du matin. Non loin de la maison des Jeoffrin, dans les ifs des demoiselles Thiry, une bande de moineaux amoureux se disputait des femelles à grands coups de bec. Ils piaillaient à qui mieux mieux. Çà et là des volets s'ouvraient, et des ménagères dépoitraillées se montraient aux fenêtres, se jetant un bonjour, se retournant vers l'intérieur de leurs chambres pour causer. Quelques vaches mugirent très à l'aise d'avoir si Ijien dormi, réclamant une botte de paille ou de luzerne. A présent la rue retentissait sous les sabots et les gros souliers des travailleurs qui s'en allaient à leurs fabriques ou dans les champs. Le fumier des fermes exhalait une bonne odeur de purin. Des troupes d'oies et de canards se promenaient gravement. Un l^eau temps, hein ? se répétait-on. Chacun se frottait les mains. Ce matin-là, les malades devaient se sentir tout gaillards dans leur lit. De tous côtés, des voitures et des charrettes se croisaient. Clic ! clac ! hue ! Les boutiquiers en manches de chemise causaient sur le pas des portes. Il fera chaud aujourd'hui. — Prenons-nous un verre de sec? — Ça me va. — Moi, je ne suis pas réveillé tant que je n'ai pas bu un coup. — Ni moi. Hé !

Nicolas! trinquons-nous, ce matin? — Tout de même. C'est-y vrai que la blondinette du père Jeoffrin a cassé sa pipe? — Oui. — Tiens ! tiens! Bah ! un peu plus tôt, un peu plus tard, c'est quif-quif ! pas vrai ? L'enterrement est pour dix heures ?

— Yes.

Tout-à-coup, au milieu des cris de toutes sortes, des grincements, des cahotages, des bruits de la matinée, du va-et-vient continu, du vacarme cadencé d'une forge, un orgue de Barbarie entonna VAviant d'Amanda. Il éclata si drôlement, avec de tels soubresauts de gaîté, que chacun en soi-même mettait les paroles sous la musique. Il y eut un jeune plâtrier en blouse blanche qui gueula en passant devant la maison de Jeoffrin :

Voyez ce beau garçon-là, C'est l'amant d'A C'est l'amant d'A.

Voyez ce beau garçon-là C'est l'amant d'A-manda.

Et il termina son aubade par une tyrolienne.

Dans la chambre mortuaire Octave Blaisot avait tressailli. L'amant d'Amanda c'était lui, et Pauline était morte. La chanson paraissait l'avoir désigné. Alors il sanglota sous la curiosité ma-

lencontreuse de Jeoffriii. de Michelle et de madame Poupelart dont les regards s'étaient instinctivement portés sur sa ligure.

Constance donna vingt sous au joueur d'orgue en le priant daller plus loin. Celui-ci accepta les vingt sous et partit ; mais à une dizaine de maisons de là, il s'arrêta de nouveau. Le second air qu'il joua fût les Pompiers de Nanterre. Et il le lit suivre de quatre morceaux du même genre.

Or, tandis qu'il s'escrimait après son orgue, le menuisier à qui on avait commandé le cercueil de Pauline, un cercueil en chêne, l'apporta sur une brouette. Un de ses apprentis le suivait. Ils déposèrent la fameuse boîte sur deux chaises, devant la cheminée de la chambre bleue, puis ils descendirent à la cuisine où Constance leur servit une bouteille de vin qu'ils dégustèrent lentement, avec une satisfaction compréhensible, tâchant néanmoins, par politesse, de s'intéresser au malheur de la famille Jeoffrin.

Il était huit heures et demie. Madame Poupelart quitta Michelle pour aller faire un bout de toilette et réveiller son mari.

il ne resta plus auprès du corps que Barbelet, Jeoffrin et sa lille. La bière qui gisait à côté d'eux avait ravivé leur sensibilité. Les joues de Michelle étaient très-fraîches, malgré sa nuit d'insomnie, à cause du temps. Le soleil influait

sur sa peau. "A neuf heures, les croque-morts arrivèrent. Ils étaient quatre, trois grands et un petit qui pour toute barbe avait une longue mouche sous la lèvre inférieure. Un maître des cérémonies les accompagnait, un gros court dont les bas noirs luisaient sur une paire de mollets superbes. Lorsqu'ils entrèrent dans la chambre mortuaire, ils s'inclinèrent tous profondément, avec la même grimace ; ensuite, pendant que les quatre croque-morts déposaient leurs chapeaux de toile cirée à la queue-leu-leu sur le marbre de la commode, le maitre des cérémonies jetant son claque sous son bras droit, la démarche digne, s'approcha de Barbelet et lui demanda :

— Vous êtes le père de la morte ?

Celui-ci répondit :

— Non.

Alors, se dirigeant vers Michelle qui sanglotait :

— Mademoiselle est sans doute une proche parente ? dit-il.

A ce moment, un tapage d'échelles qu'on maniait, et de clous qu'on enfonçait à violents coups de marteaux ébranla le parquet de la maison. Et comme Jeoffrin, Michelle et Barbelet se regardaient de plus en plus émotionnés, le maître des cérémonies se crut o])ligé de dire pour les rassurer :

— Soyez sans inquictiule, ce sont les tentures qu'on cloue, et le vestibule qu'on arrange.

Puis s'adressant à Jeoffrin :

— Monsieur serait-il le père de la morte ? redemanda-t-il.

Jeoffrin lit signe que oui.

— Dans ce cas, il est temps de faire vos adieux à...

Ne sachant comment terminer sa phrase, le maitre des cérémonies acheva sa pensée en montrant le cadavre. Son geste fut si éloquent que les quatre croque-morts échelonnés le long de la commode à la suite de leurs chapeaux commencèrent à s'agiter.

Barbelet saisit la main de Jeoffrin. Michelle prête à défaillir se précipita sur le corps de Pauline quelle souleva presque dans un enlacement éperdu .

Un instant les croque-morts eurent l'air de s'embêter considéral)lement.

Barbelet lâcha la main de Jeoffrin et s'approcha de Michelle maintenant étendue sur Pauline, et il essaya de la relever, de Tentraîncr hors de la chambre, mais elle se débattit et cria au milieu des sanglots qui lui coupaient la parole :

— Non.... tout-à-riieure, non! non!., laissezmoi rcinlirasscr encore une l'ois.

Alors le maître des cérémonies souffla ces quelques mots -à l'oreille de Barbelet :

— Elle est sensible, très-sensible, ne la tracassez pas. Nous avons le temps. Les jeunes filles ont la manie de ne pas vouloir se séparer des cadavres.

Michelle glissa du lit par terre. Elle venait de s'évanouir. Barbelet courut vers elle.

— Jeoffrin, monsieur Blaisot, aidez-moi donc à l'emporter, dit-il.

Ni Jeoffrin, ni le pharmacien ne bougèrent. Un engourdissement leur liait les jambes. Le maître des cérémonies trépignait.

Il finit par dire à un des croque-morts :

— Barbaroux, aidez monsieur à emporter mademoiselle.

Barbaroux se dirigea vers Michelle, puis, une ! . . . deux ! du même geste qui lui servait à empoigner les cadavres, il la souleva par les pieds.

— Une plume ! murmura-t-il, la belle enfant pèse moins qu'une plume.

Le commissaire de police et lui déposèrent la jeune fille dans une pièce voisine. Octave Blaisot et Jeoffrin les avaient suivis machinalement. La porte se referma derrière eux.

— Houp ! le son ; ou est le son ? demanda le :'e des c

tranffuilles.

— Le son ?

On chercha le son. Où dial}le se cachait-il? Ah ! quand on avait besoin de quelque chose, on était sûr de ne pas mettre le nez dessus.

Barbaroux entra, il tenait un sac à la main.

— VI a le son ! fit-il. Un beau temps aujourd'hui, hein ?

Le petit croque-mort à la mouche hérissée répondit :

— Oui, un beau temps. On a du plaisir à emballer le monde au moins, les jours où il ne pleut pas. Moi, quand je suis enrhumé, je ne vaux pas une chiffe.

Il décocha un long jet de salive qui s'allongea sur le parquet ; puis s'adressant au plus haut de ses confrères, un tout jeune homme très-maicrre dont les manches courtes découvraient les poignets :

— Maîingoix, lui dit-il, c'est étonnant comme tu ressembles à ta sœur.

Malingoix répondit :

— Ça se peut.

Maintenant que la bière s'ouvrait béante , Barbaroux y versait des flots de son. Une forte odeur de phénol et de chlore empestait la chambre. Malingoix se boucha le nez.

— Non, je ne pourrai jamais m'habituer à cette infection-là, fit-il.

Barbaroux le traita de fainéant. Le maitre des cérémonies le gourmanda :

— Voyons, Malingoix, faut-il qu'on vous envoie chercher un bouquet de violettes?... Monsieur se parfume-t-il à l'eau de roses , ou à l'eau de lavande ?

Le petit croque-mort s'écrict de nouveau :

— Malingoix, jamais tu n'as plus ressemblé à ta sœur que ce matin.

C'était une scie qu'il lui montait. Et une fois que le son du sac eût passé dans la bière, les croque-morts se mirent à l'étaler. Ils étaient comiques à voir ainsi penchés tous les quatre sur le cercueil, ne montrant que leur derrière dont la position relevait les pans gonflés comme des queues d'oiseaux noirs. Ils avaient l'air de becqueter le son au fond de la boite.

Non loin d'eux, le cadavre de Pauline était raide sous le drap qui devait lui servir de linceul.

Sur ces entrefaites, Constance la cuisinière ouvrit la porte. Elle venait donner un dernier coup d'œil aux préparatifs. Elle soulagea donc la poitrine de Pauline du crucifix qui la coupait d'une tache sombre, acheva d'arranger le linceul autour de la morte, et choisit un oreiller qu'elle déposa dans la bière.

Puis, en deux temps et trois mouvements, cette

pauvre Pauline fut étendue sur le lit de son. L'opération terminée. Malingoix qui comprenait l'économie, malgré son jeune âge, souffla la bougie dont la mèche s'entoura de fumée au dessus de la table de nuit.

Il s'agissait maintenant, selon Tusage, de prévenir la famille, afin qu'elle pût embrasser encore la morte déjà prête à quitter la maison.

De plus en plus digne, à pas comptés, le maître des cérémonies se dirigea vers la chambre où Jeoffrin, Barbelet et Octave Blaisot s'occupaient de Michelle évanouie. Et aussitôt après avoir indiqué sa présence par deux où trois coups discrets contre la porte, il demanda :

— Désirez-vous voir une dernière fois ?

Jeoffrin et Octave le suivirent. Lorsqu'ils pénétrèrent de nouveau dans la chambre mortuaire, les quatre croque-morts causaient près d'une croisée ouverte, dans un rayon dont quelques lames doraient la poitrine de Pauline. Elle était navrante ainsi séparée en deux par le soleil, les l)ras allongés sous le linceul, j la tète presque enfouie au milieu des plis de l'oreiller, la face d'autant plus sombre qu'une éclatante lumière jouait au-dessous d'elle. Le pharmacien tomba sur les genoux. Jeoffrin, l'œil sec, le front la1)()uré de rides alla se placer au pied du cercueil, et là, dans une contemplation muette, il

regarda le visage de sa fille qui lui apparut surnaturel, déjà un peu effacé à travers le voile de soleil chaud. — Et pendant cinq longues minutes il fut tout à elle dans un paroxysme nerveux. Quelles pensées échangèrent-ils ? Une espèce de colloque incompréhensible s'était établi entre le père vivant et l'enfant morte. Implora-t-il un pardon ? le pardon de quelque forfait lâchement commis ? Lui donna-t-il un dernier ordre ? celui de ne pas l'accuser si, par hasard, un Dieu vengeur se dressait devant elle? Peut-être.

Soudain il s'approcha de la tête de Pauline, l'examina encore, la baisa au front, puis se tournant vers Octave Blaisot :

— Embrassez-la, vous aussi, dit-il.

Le pharmacien lui obéit, et tous deux sortirent de la chambre.

Aussitôt leur départ, le linceul fut rabattu sur le visage de la morte ; on assujettit le couvercle de la bière, et Barbaroux, un tourne-vis à la main, pria Malingoix de venir l'aider. Le jeune croque-mort soufflait dans les trous afin de chasser la sciure , son camarade enfonçait les vis. Elles mordaient le bois en criant. Quand Barbelet arriva pour faire ses adieux à Paidine, il était déjà trop tard, elle venait d'accomplir sa deuxième étape vers la tomlje ; les quatre croque-morts descendaient le cercueil dans le vestibule où fat-

tendait un tréteau à roulettes. Et Topération terminée, ils nièrent ehez un marchand de vins. Là, ils burent trois litres, presque rien, la dose nécessaire pour se remettre le cœur en place, en attendant le départ du convoi. Quant au maître des cérémonies, très-intrigué par le résultat futur de la situation politique, se demandant lequel du Maréchal ou de la Chambre remporterait, le bicorne sur la tête, il se promena devant la maison mortuaire dont la porte était encadrée de draperies blanches à franges noires.

Petit à petit les invités arrivaient. En leur qualité de voisins, les Poupelart faillirent se faire attendre. Cette fois, ils traînaient leurs deux moutards qui sautillaient et se taquinaient comme à une partie de plaisir. En un quart d'heure une vingtaine de personnes furent réimies dans le salon havane. Il y en eut dont la gaîté ne s'éteignit que devant le cercueil allongé sous les lueurs inutiles et palpitantes de six cierges. D'autres s'étaient composé un visage de circonstance tout-à-fait congru. On tirait au cadavre le coup de chai)eaa du devoir, et on allait saluer la famille. Jeoffrin distril3uait des poignées de mains aux hoDinies; Michelhi tendait ses joues aux fennnes ; j>ui.s on s'asseyait, ehaeuii très-embairassé de ses jambes, de ses l)ras et de son chapeau. Ce moment Oit le seul de la journée où les

invités se montrèrent à leur avantage ; car aussitôt le cercueil hissé sur la voiture, aussitôt les bouquets et les couronnes déposés sur le drap du cercueil, aussitôt le cortège en route pour l'église, le ciel était si bleu, la chaleur si bienfaisante que les visages s'épanouirent. Deux groupes s'étaient formés à la suite du corbillard, celui des hommes et celui des femmes. Jeoffrin au bras de Barbelet marchait le premier. Derrière eux, Octave Blaisot, Aristide et son fils , Guy de Lassalle, Segurola, le jardinier Nicolas et quelques individus formaient un groupe compact. Une quinzaine de femmes escortaient Michelle, madame Poupelart et sa fille qui pleuraient comme des Madeleines. La petite brune sanglotait à fendre l'âme. On l'aurait prise pour une plus proche parente que Michelle. Des conversations s'engagèrent, et le bruit des voix monta dans l'air tiède. Ah ! quel soleil ! quelle journée il allait faire! — Si j'avais su, j'aurais emporté mon ombrelle. — On ne peut pas penser à tout. Heureusement! sans ça, on ne rirait pas souvent. — Eh bien, ils en faisaient de la. belle ouvrage, les députés de la Chambre ! un tas de Jean-fesses ! — Jean-fesses? des gens qui veulent le Ijonheur de la France? Ils avaient joliment tort de s'exténuer pour être traités de Jea ifesses. ■

L'aînée des demoiselle.-; Thiry n'avait pas déjeuné ; aussi était-elle sûre d avoir des crampes d'estomac.

Lépicière du coin entama l'éloge de la défunte. En voilà une qui ne disait jamais un mot plus haut que l'autre ! toujours contente ! huit jours avant de mourir, elle lui avait encore acheté un quart de pastilles au miel. Et dire qu'on la portait en terre! Aurait-on pu se douter de la chose, quand on la voyait passer leste comme une souris, et gentille à lembrasser, dans son costume d'été à raies roses.... Et puis, elle avait de si beaux cheveux, de la soie ! avec ça bon cœur, ce qui ne fait jamais tort, car les gens qui n'ont pas de creur, bernique ! . . . Ce pauvre monsieur Blaisot I ce pauvre monsieur Jeoffrin ! cette pauvre demoiselle Michelle !

La seconde des sœurs Thiry, une jeune Hlle dlme cinquantaine dannées, au menton pointu, disait :

— Quand on a enterré ma mère, le temps était beau comme aujourd luii. Les affections de famille sont les seules vraies. On n'aime jamais personne autant que sa mère. Si je me marie, ce qu'à Dieu ne })laise ! si j'ai des enfants, il me semble que je les aimerai ])i('n, mais \)[\s (U.' la même manière, non ! })as de la même manière.

Elle souligna la lin de sa phrase par un clignotement d'yeux.

Une petite veuve qui vivait de ses rentes, et habitait la maison contiguë à oelle des Jeoffrin se rappela tout-à-coup qu'elle avait laissé la fenêtre de sa cuisine ouverte, et un morceau de bœuf « à la traîne » sur le fourneau. Et elle voulut retourner chez elle pour sauvegarder contre les chats, ces sales bêtes ! ce morceau de bœuf, son diner. On eut toutes les peines du monde à lui démontrer qu'elle ne pouvait quitter le cortège sans manquer aux convenances.

— Un morceau de bœuf! voilà-t-il pas une belle affaire à regretter! lui disait l'épicière.

— Ben tiens ! répondait la veuve ; c'est de quoi ne pas mourir de faim pendant un jour. Je voulais le faire sauter dans la poêle avec un reste de pommes de terre et des oignons.

L'épicière finit par l'inviter à dîner pour le soir même.

Guy de Lassalle confiait à Segurola qu'un de ses amis l'avait mené, tout dernièrement, chez une femme très-chic qui ressemblait à Michelle.

— Si vous voulez, je vous présenterai, ajoutat-il.

Et comme le musicien refusait avec beaucoup d'amabilité, très-touché de la proposition, Guy reprît afin de l'encourager :

— Elle se nomme Paquita. Vous savez, elle ost l)onne musicienne: il y a un piano clans son saion. Avant-hier, elle m'a joué les plus jolis airs de la Dame blanche et de Mignon.

Alors Segurola lui répondit froidement :

— Moi, je n'aime que le Wagner.

Guy n'insista plus, mais il se plaignit de la cherté des l'emmes; puis il déclara que s'il avait eu à choisir entre les deux demoiselles Jeoffrin. il aurait préféré Michelle.

— Celle-là vaut au moins qu'on fasse des l)êtises pour elle, proclama-t-il en terminant.

Nicolas disait :

— Les loirs mangent tous mes fruits. Une vraie engeance de voleurs î Les pièges ou les cailloux du chemin, c'est quif-quif pour ces guerdins-là. Tant plus on en détruit, tant plus il en revient. — C'est-y de la poitrine qu'elle est morte la plus jeune du père Jeoffrin ?

— Je l'ignore.

— Çà ne vous ferait-y rien de m 'montrer son promis?

— Non. Tenez , le voyez-vous ? à droite, derrière monsieur Rarbelet,... un gros ])run...

— Vrai y

— Puisque je vous k^ dis.

— Mais je Tconnais. mais, sacr'nom, je rcoiniai-: mais pas plus tard ffiic Taut'di-

manche, il m'a vendu pour une pièce dix sous d'pommade. Il faut vous dire que mon dernier a la teigne; s'agissait de l'guérir. Alors ma femme et moi nous y avons frotté la tête avec c'te pommade. Il criait! il criait!... on n'est pas le bon Dieu, j'te lui ai flanqué une gif fie! oh! la la, j'vous réponds qu'ça y a coupé le sifflet.

— Que ça l'a fait taire, vous voulez dire ?

— Bon ! qu'ça y a coupé le sifflet, qu'ça l'a fait taire, c'est quif-quif. — A propos, m'sieur Lecoupey, vous qu'êtes amateur d'oiseaux, j'ai trois beaux chardonnerets à vot'service.

: "- — Pour combien i

— Pour trente sous.

— Trente sous ?

— Oui m'sieur.

— - Eh bien, vous les garderez longtemps vos chardonnerets.

— Faudrait-y pas vous les donner ?

— J'aimerais mieux ça.

— Bon sang d'bon sang! j'vous les donne... pour vingt-cinq sous.

— Je ne veux pas vous les payer plus de dix sous.

— Vingt sous.

— Non, dix sous.

— Quinze sous.

— Dix sous.

— Dix SOUS? mais m'sieur Lecoupey, j'ieur z-y marcherai plutôt sur la tête que elles vendre à ce prix-là.

— Libre à vous.

— Eh bien, mille millions cVloup-garou.s, j 'n'aurai pas rdernier avec vous , prenez-les pour onze sous.

— Marché conclu ! Vous me les apporterez demain matin.

Le convoi entra dans Issy. Il avançait au milieu de la rue, fendant la foule, 'laissant derrière lui comme un sillage de passants.

Le soleil était si brûlant que chacun marchait tetc couverte, par crainte des insolations, même Jeoffrin. Le spectacle de cette vie qui tourbillonna brusquement autour de Michelle lui causa une forte secousse. Depuis le départ des Moulineaux, elle n'avait pas cessé de regarder la terre, n'osant lever les ^'eux sur l'avenue qu'elle avait tant de fois parcourue avec Pauline ; et maintenant, tous ces hommes, toutes ces femmes qui défilaient le long du cortège, accaparés par leurs affaires, indifférents, soulevant à peine leurs chapeaux, l'enlevèrent une minute à l'intensité de fia douleur. Mais elle ne tarda pas à incliner de nouveau le front. Elle avait aperçu Octave Blaisot à (jutlcfucs mètres d'elle, Octave absorlx', dont les cheveux noirs très-lisses relui-

saient sur son cou un peu gras. Les pensées qui avaient assailli la jeune fille durant une partie de la nuit précédente la poursuivirent encore. Décidément elle appartenait au pharmacien, elle était devenue sa propriété, sa chose. Pourquoi se défendait-elle contre lui? Pauline morte, pourquoi ne la demanderait-il pas en mariage, plus tard, par sympathie?

On avait vu des aventures plus drôles que celle-là! N'importe! la vision de Pauline mécontente se dressait- sans cesse comme un remords devant Michelle, et lui reprochait de vouloir s'édifier un bonheur avec les débris du sien. Oui, Pauline! Pauline! toujours Pauline! une ennemie implacable et en même temps une sœur aimée, regrettée. Deux affections rivales luttaient dans l'esprit de cette femme qu'elles avaient choisie pour champ de bataille. Et tantôt l'une, tantôt l'autre la dominaient, sans jamais remporter une victoire décisive. N'était-ce pas pitoyable ?

Les cloches de l'église d'Issy commencèrent à tinter. Elles sonnaient déjà bien tristement le soir où Michelle, éblouie par la splendeur large d'un Paris éteint sous le crépuscule, les avait entendues lui parler d'avenir, de projets anéantis; mais aujourd'hui, comme leurs voix étaient plus lugubres encore ! comme leur glas se traînait lamentable dans la matinée! Ah! oui, elles pou-

vaicnt carillonner, Pauline n'en reviendrait pas pour ça! Une sotte invention que ces cloches, d'ailleurs! N'auraient-elles point annoncé aussi facilement le mariage d'Octave, si la mort n'étai^ pas venue s'y opposer. Tin, tin! tin, tin! elles devenaient assourdissantes.

^Nlalingoix s'approcha de Jeoffrin et lui dit : — Quand il vous faudra des couronnes, je vous conseille de les acheter rue de Boulogne, chez Monfourny. En venant de ma part, elles vous coûteront moins cher, et vous rendrez service à un bon diable.

Le corbillard s'arrêta. Les portes de l'église s'ouvraient béantes. A travers le demi-jour gris de la nef, on distinguait les cierges de Tautel alignés comme des gardes d'honneur. Les gens de renterrcment se précipitèrent. L'église était plus fraîche qu'une grotte. Chacun avait attendu avec impatience le moment de s'asseoir. Il se fit un grand remue-ménage de chaises, puis ouf! plus rien, on se reposa; une satisfaction douce enlaidissait les visages des invités. A la bonne heure î les prêtres avaient bien raison de le dire : le chemin du paradis est pavé d'épines. Aussi, les pieds chauds, les jambes engourdies par un bien-être qui séchait la sueur, la poitrine à l'aise, les reins mous, la raie du dos pleine d'une moiteur agréable, on s'abandonnait. Michelle était

méconnaissable. Jeoffrin semblait à Tépreuve du chagrin.

L'abbé Roche enveloppé d'une chape noire brodée d'argent, précédé par un porte-croix, suivi d'une paire d'enfants de chœur et de son vicaire en surplis blanc, marcha au-devant du cercueil que les quatre croque-morts apportaient. Les orgues poussèrent un glapissement; puis une petite musique chevrotante, une susurration prolongée se répandit sous les arceaux. On eût juré qu'une assemblée de vieilles femmes implorait de Saint-Pierre un billet de faveur pour le paradis. Le cercueil fut poussé dans le catafalque.

De nouveaux invités arrivaient à chaque minute, et ils grossissaient le nombre des assistants, de sorte que Pauline ne paraissait pas trop abandonnée. L'abbé Roche commença l'office des morts. Au dernier rang des chaises, il y avait deux entrepreneurs, l'un de plomberie, l'autre de menuiserie, des connaissances de Jeoffrin, qui faisaient à eux seuls autant de tapage que dix personnes. Ils avaient déjeuné ensemble avant de venir, et comme ils avaient ingurgité quelques bouteilles d'excellent Pouilly, et comme ils avaient ri à proportion du vin qu'ils avaient bu, ils se vautraient l'un contre l'autre, très joyeux, les cheveux coupés en brosse, l'un possesseur d'un large collier de barbe jaune, les yeux ver-

clâtres, le nez rouge, le ventre proéminent ; Tautre rasé de frais, énorme des épaules, on ne peut plus robuste, avec des pieds et des mains solides. Et tous les deux toussaient, crachaient, gloussaient sans se gêner, parce qu'ils étaient loin de Jeoffrin, et que maintenant, les orgues ronflaient emplissant Téglise de vacarme. Ils devaient s'en raconter de raides, à en juger par leur plaisir, et par le sourire béat plastronné sur la face des individus assis devant eux. Ah! les gais compères! étaient-ils assez réjouissants! La mélancolie et eux ne couchaient certes pas dans le même lit. Parfois, quand lorgue se taisait une seconde, par hasard, on entendait la voix du plus gros, une voix enrouée, s'arrêter au milieu d'une phrase, juste assez de temps pour permettre à l'organiste de retaper sur son instrument. On ne pouvait s'empêcher de les comparer aux deux chantres en train de hurler le Dies ivce, elles illa. A n'en pas douter, ils provenaient de la même race, tant ils se ressemblaient, tant on les sentait heureux de vivre tous les quatre.

Un soleil timide s'était d'abord montré sur une rangée de chaises inoccupées, personne ne Tavait remarqué; mais l)ientôt, traversant un vitrail tout entier, il avait saigné des couleurs sur le sommet du mailrc-autel, derrière Tabbé Roche. Et il semblait vouloir s'éterniser là. La flamme

des cierges se balançait très-pâle au milieu du scintillement féerique. Les bouquets de fleurs artificielles disparaissaient dans une diaphanéité plus bariolée qu'eux. Des milliers de pierres précieuses d\me eau exquise enrichissaient l'argent mat des hauts chandeliers. Au-dessus du tabernacle diapré comme un morceau d'étoffe merveilleux, un crucifix d'or étincelant fulg'urait; et pour servir de fond au tableau, sur la muraille de l'église, au centre d'un encadrement terne qui semblait fuir, une gamme de nuances chaudes s'était enflammée.

Aristide classait des notes dans sa tête, pour le cas où il aurait à décrire un enterrement. Il trépignait d'enthousiasme. A côté de lui, son fils jouait avec un mouchoir. Segurola grisé par la scène accompagnée de musique qui se déroulait devant lui réfléchissait à une foule de morceaux de musique plus sinistres les uns que les autres. Son tempérament de tragique était satisfait. Guy ne perdait pas Michelle de vue. Octave Blaisot et Barbelet pleuraient. Jeoffrin pensait à son aérostat; Michelle au pharmacien.

Soudain la formidable basse-taille des chantres tomba comme l'haleine d'un soufflet de forge; les entrepreneurs cessèrent leurs plaisanteries; .l'orgue se tut. L'abbé Roche descendit les marches de l'autel, lentement, s'arrêta près du cor-

ciieil où g'isait Pauline, et dans le silence, il cria :

— Pater noster.

Puis, d'une voix plus sourde, il continua en chantant :

— Et ne nos inducas in tentât ioneni.

L'orgue, les enfants de chœur et les chantres

répondirent :

— Sed libéra nos a nialo.

L'abbé reprit :

— Donùnus vobiscuni.

— Et cum spiritu tuo, répondirent encore l'orgue, les enfants de chœur et les chantres.

L'ofïîce était fini. Les croque-morts empoignèrent le cercueil et l'entraînèrent de nouveau vers le cor])illard. Quand Pauline frôla Michelle, celle-ci posa la main sur le cercueil et le frappa tout doucement. Par cette caresse, elle voulait dire à sa sœur : Courage! courage! comme tu dois souffrir! Elle s'imaginait que Pauline pouvait l'entendre.

Le cercueil fut replacé sur le corbillard, et le cortège partit pour le cimetière. Cette fois, la croix et le clergé ouvraient la marche. A cette heure la moitié du village respirait sur ses portes. On iréchanuvait que des bouts dr j)hrases. Vnc seule l'xclaniîilion se rrj)èlait dans toutes les maisons : (pielle cludeur! Q)uelques gendarmes

en pantalons bleus et en vestes grises fumaient leurs pipes, tranquillement assis à l'ombre de leur caserne. Jeoffrin les salua. Et comme Barbelet étonné avait remarqué le geste, le vieil horloger lui dit :

— C'est parce qu'ils te connaissent, et que je te donne le bras.

Jamais à Issy on n'avait enterré autant de personnes que ce matin-là. C'était à ne pas y croire! On ne pouvait tourner la tête sans voir un croquemort. Nicolas en fit la remarque :

— C'est pour le coup qu'on devrait chanter : hommes noirs d'où sortez-vous ?

Et il n'avait pas tort, Nicolas. La route en était encombrée.

Quel régiment ! ils défilaient par bandes de deux ou quatre, les uns gros, les autres maigres, ceux-ci très-grands, ceux-là petits, tous vêtus du. même uniforme noir et décorés d'une plaque brillante sur la poitrine. On était si certain qu'ils accompliraient bien leur devoir, qu'on les décorait sans exception, aussitôt leur entrée au corps. Les hommes de confiance sont rares, on ne les trouve plus que dans les pompes funèbres. Segurola jubilait. Toutes ses fibres se dilataient. A la ])orto d'un marcliand de vins, il aperçut une de ces petites civières sur lesquelles on transporte les enfants mort-nés. Il en conclut que les por-

teurs devaient être à rintérieur du cabaret, fort occupés à faire une partie de piquet. Cela lui causa une joyeuse rumeur dans la cervelle. Mais à la grille du cimetière, il fut obligé de mordiller son mouchoir pour ne pas ^éclater. Un vieux croque-moi*t assis sur une borne lisait un ancien numéro des « Droits de Vhoinme. ». Non, c'était trop fort, il n'y en avait que pour lui. Les droits de rhomme ? ah ! ah !.... et à la porte d\m cimetière encore ! Il fallait venir à Issy pour voir ça. Mais ils étaient au fond de toutes les fosses creusées les droits de l'homme !

Un quart d'heure après l'accès d'hilarité du musicien, Pauline reposait sous quelques pelletées de terre. L'abbé Roche avait prononcé le terrible : Requiescat in pace ; les invités avaient déguerpi ; et sous l'ardent soleil de midi, au milieu des tombes et des plantes, autour d'une fosse, à côté d'un tas de couronnes et de bouquets déjà presque fanés, il ne resta plus que Michelle et Octave Blaisot prosternés, que Barbelet pensif, qiK) Jeoffrin del}Out et impénétrable.

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