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DEUXIEME PARTIE

La cuisine était très-propre. Sur le fourneau dont les carreaux à dessins bleus luisaient, une chaudière en cuivre jaune étalait son disque poli contre la muraille. Par la croisée ouverte, à travers un treillage où grimpait une vigne vierge, on entendait le gloussement heureux de quelques l)Oules. Au bord d\nie large table en sapin, un gros chat gris et blanc accroupi filait son rouet, les oreilles droites, entr'ouvrant de temps à autre un œil allangui, chargé d'étincelles. Le soleil ([ui filtrait entre les feuilles de la vigne vierge laissait tomber des gouttes brillantes sur le carrelage rouge du parquet, chauffait l'évier, s'accrochait à une pile d'assiettes, et grimpait jusqu'aux casserolles étagées sous une rôtissoire.

— Elisa, prend-il ? demanda la plus jeune des demoiselles Thiry à sa sceur en train dallmncr du feu.

Celle-ci répondit :

— Oui,... le voilà pris! Comment vont tes groseilles ?

— Je t'attends pour les tordre.

Les deux demoiselles Thiry étaient grandes. Elles se ressemblaient beaucoup. Dans le pays, on racontait qu'elles avaient une douzaine de mille francs de rente, mais on n'en était pas plus certain que de leur âge. Elles passaient pour dévotes. En effet, aussi maigres que des haridelles, toujours vêtues de noir, été comme hiver, les épaules cachées sous des châles de cachemire, le nez long, les lèvres pincées, les yeux petits, le menton pointu, ornées l'une et l'autre de coiffures plates et de bonnets à fleurs, on les voyait se diriger vers Issy, chaque dimanche, à l'heure de la grand'messe, puis à l'heure des vêpres.

Mademoiselle Elisa, l'aînée, portait des lunettes; mademoiselle Joséphine avait une excroissance de chair sur la joue gauche. Sans ces dissemblances, on aurait eu de la peine à mettre leurs noms sous leurs visages. Personne aux Moulineaux ne pouvait se vanter d'être l'ami intime des deux sœurs.

Un beau matin, il y avait quinze ans de cela, on les avait vues emménager dans la maison qu'elles habitaient encore ; et depuis, jamais elles ne s'étaient absentées du village plus d'une journée. Deux années auparavant, le bruit avait

couru qu'elles étaient les iîlles cVun ancien chef cVescadron de gendarmerie ; et comme vers cette époque, un plaisant frappé de leur tournure martiale, de leur tenue presque militaire, de la discipline qui régnait sur leurs moindres actions, s'était écrié en les apercevant :

— Mâtin, quels gendarmes !

Le surnom leur en était resté, à telles enseignes que, si par hasard, dans un groupe, une voix avait dit :

— Tiens !... là-has,... un gendarme !

Personne u'aurait cru à la présence réelle dun

véritable soldat, mais bien à celle d'une des demoiselles Thiry.

A part M. Bouillard, le juge de paix, à part le capitaine Rambcrt et sa femme, des parisiens ! vieux amis du commandant Thiry, les deux sœurs ne recevaient aucune visite hebdomadaire.

Donc, cet après-midi là, elles faisaient des confitures.

Une fois son feu allumé, mademoiselle Elisa était venue s'asseoir contre la table en sapin, près de sa sœur ; et tandis que colle-ci, les doigts maculés, égrenait une dernière grappe de groseilles, rainée des vieilles filles s'amusait à caresser le chat.

A côté d'elles, sur le fourneau, une flamme rousse dansait sur les charbons, et mettait des

lueurs de coucher de soleil au fond de la chaudière en cuivre. Le tas rose des groseilles, dans un plat blanc, répandait une bonne odeur de fruits écrasés. Des poules jacassaient toujours sous la fenêtre, et il leur sortait du gosier mille inflexions comiques de bien-être. Un merle poussait de merveilleux sifflements.

— Oh ! les vilaines mouches ! fit tout-à-coup mademoiselle Elisa, les voilà qui salissent nos groseilles !

— Retrousse-moi mes manches, répondit sa sœur. Les tiennes sont prêtes ?

— Oui.

— Étends le linge sur la table.... Apporte la chaudière... Bon !

Elle prit le plat de groseilles et en versa la moitié sur la blancheur mate de la serviette.

— Un fameux cataplasme ! dit-elle. Maintenant il s'agit de le tordre.

Elles soulevèrent la serviette que des petites plaques roses marbraient déjà, et la suspendirent à bout de bras au-dessus de la chaudière.

— Y es-tu ? demanda Joséphine.

— J'y suis.

— Alors commençons...

Et pendant qu'elles tordaient les groseilles, à travers les jours minces de la toile, celles-ci suintaient une liqueur épaisse, d'un carmin vif,

qui tombait goutte à goutte ou par longues échappées sur le cuivre clair, les demoiselles Thiry étaient très-sérieuses, les joues tremblantes, les yeux fixes, comme si elles accomplissaient un acte capital, et leurs mains se teignaient d'une pourpre abondante dont la roseur coulait jusqu'à leurs poignets blancs et nerveux.

— Tu sais, dit mademoiselle Élisa, pour que les confitures soient vraiment bonnes, nous devrons y mettre une livre de sucre par livre de groseilles. Celles de Tannée dernière étaient trop sures, elles me donnaient des crampes d'estomac.

— Nous aurions dû mélanger les groseilles avec des framboises, répondit Joséphine. Rien n'est plus doux ni meilleur que les framboises.

A cette idée de la confiture succulente qu'elles auraient pu avoir, les deux vieilles filles cessèrent de tordre la serviette, et se regardèrent, les narines dilatées, la langue mouillée d'une salive gourmande.

Puis elles se remirent à fouvrage, murmurant Tune et l'autre :

— Trop tard ! . . . il est trop tard ! . . . C'est dommage !

A présent, le fond de la chaudière était plein d'un sirop qui paraissait noir.

— Minou ! veux-tu linii". Miuou ? cria Joséphine Thiry.

Elle venait d'apercevoir le chat blanc et gris une patte clans le plat creux, jouant avec un grain de groseilles qu'il essayait d'enlever.

— Oh! le sale! fit-elle, la voix tendre.

Assis sur son derrière, la prunelle pailletée d'éclairs, le chat se contenta de l'examiner sournoisement.

— Les groseilles ne rendent plus de jus, dit mademoiselle Elisa.

— Si nous les remplacions ?

— Oui.

— Qu'est-ce que nous allons faire des résidus ?

— Lesjeter aux poules.

Elisa se dirigea vers la fenêtre, et secoua la serviette entre les feuilles de la vigne vierge.

— Pou lou ! pou lou ! pou lou ! fit-elle.

Un tapage d'ailes, de cris, de gloussements, de coups de becs lui répondit. Puis il s'apaisa, et on n'entendit plus que le bruissement d'une picorée satisfaite.

Et quand les deux sœurs eurent fini d'exprimer dans la chaudière le sang rose des groseilles ([ui restaient, elles la placèrent sur le feu.

— Quelle heure est-il? demanda Joséphine.

— Deux heures.

— Prépare le sirop de sucre.

— Il est prêt.

Elles se lavèrent les mains au-dessus de l'évier.

et leur nettoyage fait, elles vinrent se planter près de la chaudière au-dessus de laquelle tournoyaient déjà quelques flocons de fumée. Les yeux ronds, elles suivaient les progrès de la cuisson, intérieurement chatouillées par les premiers parfums qui s'exhalaient. Et elles restèrent là, pensives, sans échanger une parole, à moitié endormies dans la chaleur lourde de la cuisine, jusqu'à l'heure où des glohules se formèrent et coururent sur la surface bouillante du liquide. Alors elles se servirent du sirop de sucre, et la chaudière se mit à chanter une même note sourde et monotone, pendant qu'un jet de fumée plat s'échappait sous son couvercle mal joint et embaumait la cuisine.

— Dis donc, Elisa, fit tout-à-coup mademoiselle Joséphine, tu connais monsieur Trubert, n'estce pas ?

— Mais oui.

— Eh bien....

Elle étouffa un éclat de gaité

— Eh l)ion, ma chère, reprit-elle, il lui est arrivé une aventure.

— Laquelle ? demanda Elisa Thiry en raffermissant ses lunettes sur son nez. Laquelle?

Toutes deux riaient ; Tune sans savoir pourquoi, simplement allécliée par la perspective d'une histoire amusante: Tautre tranquille sur le

«•ésultat de son histoire, très-heureuse d'avoir quelque chose à raconter.

Sur le coin de la table, à côté d'elles, le chat avait repris sa place et ronronnait. Joséphine continua :

— Devine qui monsieur Trubert a trouvé dans le lit de sa femme, la semaine dernière, cette nuit où il a tant plu ?

— Dans le lit ?

— Oui, dans le lit.

Elles se penchèrent sur le dossier de leurs chaises, riant de nouveau, leurs maigres épaules secouées par une joie folle.

— Qui ? demanda la sœur aînée, qui ? ne me fais pas languir, dis-moi qui ?

— Devine....

— Monsieur Lecoupey ?

— Non.

— Monsieur Vaudrillard?... Monsieur Bertrand ?

— Non, non.

— . L'abbé Roche ?

— Oh !

— Voyons, qui ?

— Monsieur Cau... roy.

— Monsieur Cauroy?... Juhen Cauroy? un enfant ?

— Oui.

— Vrai ?

— Tout ce qu'il y a de plus vrai. C'est répicière qui me Ta dit.

Elles recommencèrent leurs éclats de rire. Puis, soudain, mademoiselle Elisa reprenant son sérieux, grave comme un municipal qui a pu le perdre un instant , mais qui, somme toute, est esclave du devoir, elle s'écria :

— C'est du propre !

— Oui, c'est du propre! répéta Joséphine rappelée à elle-même par l'exclamation indignée de sa sœur. C'est du propre ! un galopin , ce Cauroy ! il n'a seulement pas de barbe au menton .

— Et quand il en aurait ! fit Elisa. — Quelle vengeance a tirée de lui monsieur Trubert ?

— Monsieur Trubert? Oh! tout le monde sait que monsieur Trubert est un homme pacifique et ])ien élevé. Monsieur Trubert a pris les habits du jeune homme, a ouvert sa fenêtre... Il pleuvait à torrents ; la rue était pleine de boue... Julien se traînait à ses genoux. Paf ! monsieur Trubert a jeté la redingote. Pif! le gilet est tombé dans le ruisseau. Clic! à l'eau, le pantalon! Clac! aux ordures les souliers ! Madame Trubert s'était cachée sous les draps. Le petit Julien s'imaginait qu'il allait prendre le même chemin que ses vêtements; eh bien, pas du tout. Monsieur Trubert

s'est contenté de le conduire à la porte à grands coups de pied quelque part. Voilà !

Son récit achevé, Joséphine Thiry considéra sa sœur afin de régler sa conduite d'après la sienne. Celle-ci était très-sévère, la mine allongée, rêvant à de vagues coïts.

La chaudière, sur le fourneau, bouillait tout doucement. Il était temps de remuer les confitures. Joséphine se leva, et le parfum de la bonne chose qui cuisait la suffoqua presque.

— Elles seront joliment fines ! dit-elle, l'œil clignotant, avec un petit tremblement de narines.

Quant à Elisa, résumant toutes ses rancunes de vieille fille dans une affirmation, elle proclama :

— Décidément, les hommes sont de fameuses canailles.

— Ça c'est vrai ! répondit sa sœur. A part monsieur Bouillard et le capitaine Rambert, ils ne valent pas la queue d'un chien. — Viens donc sentir les confitures, Elisa.

Et le nez penché au-dessus de la chaudière, elles se pâmaient, remuant la tête au milieu de la vapeur qui montait, lorsqu'un coup de sonnette les tira de leur torpeur.

— Tiens ! qui peut venir ici ?

— Va donc voir.

Joséphine courut ouvrir la porte de la rue. Et

ce fut Jeoffrin qu'elle vit, Jeoffrin en grand deuil, la soie de son chapeau haute-forme cachée par un immense crêpe. Il était encore plus pâle que d'habitude, et s'apj^uyait sur une canne.

— Je vous suis si reconnaissant, dit-il, de vous être dérangées, vous et mademoiselle votre sœur, pour assister à Fenterrement de ma pauvre Pauline, que je n'ai pas voulu laisser passer la semaine sans vous remercier.

Il détailla cette phrase d'une voix lente, en homme accablé par une douleur inguérissable. Depuis la mort de sa fille, il marchait péniblement, et ne sortait plus des Moulineaux. Le visage préoccupé, la barbe un peu en désordre, voûté comme si la pesanteur de ses chagrins lui avait affaibli les bras et les jambes, l'avait roulé dans une boue de distractions et de sentiments hors nature, il faisait pitié à voir.

— Donnez-vous la peine d'entrer, dit la vieille demoiselle. Voulez- vous me permettre de vous offrir le bras ?

— Volontiers, répondit Jeoffrin. Je suis trèslas.

— Pauvre cher homme! murmura Joséphine Thiry.

Le vieil horloger ajouta, une forte émotion dans la voix :

— Pensez donc! mademoiselle... on ne perd

pas une enfant aussi parfaite qu'était la mienne, sans ressentir une secousse affreuse.

— Hélas ! répondit-elle, on a bien raison de le dire : les bons s'en vont, les méchants restent. — Si vous le permettez, nous irons nous asseoir dans le jardin.

Jeoffrin ébaucha un geste découragé.

— Elisa ! cria Joséphine Thiry, c'est monsieur Jeoffrin !... Tu nous trouveras sous la tonnelle.

L'odeur du jus de groseilles qui cuisait avait envahi le couloir et flottait dans un demi-jour frais, entre la porte d'entrée et les vitres colorées de la porte du jardin.

— Passez, monsieur, passez, dit Joséphine en ouvrant un des battants de cette dernière porte.

Devant eux, des vignes chargées de grappes encore vertes escaladaient les murailles. Leurs feuilles avaient des éclats d'émeraudes larges. Sous le bleu du ciel qu'un flot miraculeux de soleil incendiait, des lilas chargés de graines se tenaient immobiles côte à côte avec des seringats dont quelques étoiles blanches piquaient encore le fond de verdure sombre. Au milieu d'un gazon touffu, frisé de trèfles clairs, un grand carré de dahlias semblait jongler avec ses fleurs pareilles à des boules di versements nuancées. Une bordure très-drue de pourpiers jaunes le

séparait du gazon. Tentoiirait comme d'une ceinture d'or. Plus loin, au pied d'un cerisier dont les grappes rouges irradiaient, des myosotis formaient une ronde attendrie et douce, une ronde de petits visages d'un azur céleste, enchevêtrés les uns dans les autres, si timides et si calmes qu'ils ressemblaient à des gouttelettes de ciel tombées là. Plus loin encore, une forêt de plantes flosculeuses, coiffées de blanc et de rose pâle, émergaient d'une mince barrière de maïs panachés. On eût dit des épaules nues à l'aise dans un corset de satin paille rehaussé de soie verte. Au centre du jardin, un if gigantesque ridiculement taillé en coq, sur un piédestal, étalait deux longues ailes plates sur des corbeilles de géraniums doubles d'un velouté froid au bout de leurs tiges grêles. Entre deux rangées de buis flanqués d'œillets d'Inde sur lesquels bourdonnait un peuple d'abeilles et de frelons, une allée de sable fin courait en droite ligne, avec une pesanteur de canal plein d'argent liquide, jusqu a une tonnelle dont le réduit ombreux sommeillait sous le guillochis capricieux et l'assaut dîme clématite et d'un jasmin. Un groupe de bouleaux debout sur leurs troncs hachés de blanc et de noir la dominaient d'un plumet vert dans du soleil. Des acacias jaunes sur des noisetiers à feuilles couleur de rouille

faisaient rêver à un coin de paradis artificiel. Dans une caisse, un laurier entr'ouvrait des touffes de boutons roses comme des seins vierges. Sous l'ardeur du soleil, les fleurs s'étaient entourées d'émanations changeantes de cassolettes.

— Eh bien, qu'est-ce que vous pensez de mon jardin ? demanda Joséphine Thiry.

— Il est très-joli, répondit Jeoflrin, très-joli. Vous rappelez - vous ? J'étais avec Pauline, la dernière fois que j'y suis venu.

— Voyons, monsieur Jeoffrin, fit la vieille demoiselle, il faudrait tâcher d'être plus raisonnable, de ne plus tant la regretter... oh! je sais bien que c'est difficile, qu'on doit aimer ses enfants même quand ils sont morts, mais enfin!... enfin! on a toujours tort de se laisser dépérir.

— La vie m'est devenue indifférente.

Et "comme ils se dirigeaient vers la tonnelle, sans se presser, à cause de Jeoffrin qui paraissait de moins en moins solide sur ses jambes, mademoiselle Thiry s'écria tout à coup :

— Ah ! des chaises ! j'allais oublier des chaises. Attendez-moi une minute, je reviens.

Et elle se sauva pour reparaître presque aussitôt avec deux sièges en bois peint.

— Vous comprenez ! dit-elle, nous ne les ou-

blions jamais dans le jardin, la pluie les abimerait.

Un instant après, tous deux étaient assis sous la tonnelle, silencieux, en proie à ce bien-être incomparable que donnent la fraîcheur et F ombre, quand les après-midi sont torrides.

Contre la fenêtre de la cuisine, en face d'eux, dans une basse-cour treillagée, une poulette ])lanclie hérissait ses plumes au soleil. Ils la regardèrent. Puis la monotonie du tête-à-tête devenant gênante, Joséphine finit par dire:

— Elle est gentille ma poulette, n'est-ce pas ? Elle me suivrait partout si je voulais ; mais je renferme, parce qu'elle déracinerait les plantes.

Et elle se tourna vers Jeoffrin. Celui-ci s'essuyait les yeux avec son mouchoir.

— Quel homme! s'écria-t-elle, mon Dieu! quel homme vous faites ! . . . Vous n'avez pas pour deux liards d'énergie. Pleurer! toujours pleurer! la Ijellc avance !

Elle ajouta plus doucement :

— Vous devriez aller à l'église, suivre les offices. L'église offre des consolations qu'on ne rencontre pas ailleurs.

— C'est vrai, dit Jeoffrin.

— Promettez-moi que je vous verrai dimanche à la messe, reprit-elle avec effusion.

— Je vous le promets.

— Ah! c'est bien, fît la vielle fîHe^je suis contente de vous, c'est très-bien. Et elle se cambra sur sa chaise, les yeux brillants de la conversion qu'elle venait d'opérer à la six-quatre-deux, le temps de pousser un ainsi-soit-il.

Sur ces entrefaites, mademoiselle Elisa Thiry parut sur le seuil de la maison. Elle portait une nouvelle chaise, et jetait un coup d'œil froid sur son domaine.

— Elisa, nous sommes ici, cria Joséphine.

— Je le sais, répondit la vieille demoiselle, et elle se dirigea vers eux, rigide dans sa robe noire, la démarche raide, ne produisant aucun bruit sur le sable de l'allée. Elle s'inclina devant Jeoffrin et s'assit près de sa sœur qui lui disait :

— Ehsa, aide-moi donc à gronder monsieur Jeoffrin. Il ne cesse de pleurer. Je me tue à lui faire entendre raison.

— Monsieur Jeoffrin oublie sans doute qu'il lui reste une fille, dit Elisa Thiry.

Le vieil horloger secoua la tête.

— Tenez ! monsieur, reprit-elle, avec l'air et l'autorité d'un médecin qui donne une consultation, votre maladie est une maladie morale, vous devriez tâcher de vous distraire.

— Oui, murmura Joséphine,... de vous distraire. Par exemple...

Elle interrogea sa sœur du regard.

LA DÉA'OUÉE 245

— Par exemple, pourquoi ne vous joindriezvous pas à nous, ce soir, aiin de prendre du thé ? Nous recevons régulièrement deux ou trois vieux amis de notre famille...

Jeoffrin Finterrompit :

— Je ne voudrais pas" que des étrangers me vissent pleurer.

— Mais c'est justement pour vous empêcher de pleurer que nous vous invitons.

11 lui serra la main.

— Vous êtes trop honne, mademoiselle, mille ibis trop honne...

— Alors, c'est entendu! Nous comptons sur vous. N'est-ce pas, Elisa?

Celle-ci toujours très-rigide fit : oui. Puis elle énuméra ses invités.

— Nous aurons le capitaine Rambert, sa femme, monsieur Bouillard le juge de paix.

Jeoffrin ferma les yeux.

— Monsieur Bouillard? demanda-t-il. N'estce pas lui que j'ai déjà rencontré chez vous une ou deux fois ?

— Lui-même. Ainsi, vous serez en pays de connaissance. Viendrez- vous ?

— Oui, je vous remercie.

— J'espère hienque vous nous amènerez votre charmante Michelle ?

— Michelle? dit Jeoffrin l'œil étincelant.

— Oui, votre charmante Michelle, répéta Joséphine Thiry.

Il y eut quelque chose comme une indécision qui parcourut le visage de l'ancien horloger, mais presque aussitôt la rejetant des deux mains, il cria :

— Jamais, non jamais.

Et il se leva, la prunelle dilatée par une vision inquiétante.

Les demoiselles Thiry stupéfaites l'examinaient. Pourquoi ce cri de colère contre sa fille ? Quelle faute pouvait-elle avoir commise assez grave pour s'être attiré ainsi le mécontentement paternel ? Bah ! ce brave monsieur Jeoffrin aigri par la mort de Pauline devait avoir tort. Il n'était sans doute pas facile tous les jours, le vieux compère ! La femme n'avait-elle pas été créée pour être le a pâtira » de l'homme?...

Alors Elisa se rapprocha du vieil horloger. Elle avait repris son grand air doctoral.

— Voyons, dit-elle, mon cher monsieur, nous en voulons donc beaucoup à la pauvre enfant ? Ellee.st pourtant bien gentille, bien affectueuse.

— Oh ! bien affectueuse, répéta Joséphine.

— Seulement reprit l'aînée des demoiselles Thiry, elle est comme vous, elle aurait besoin do distractions. Les jeunes filles ont l^esoin de distractions... La voilà seule aujourd'hui!.., trop

seule, hélas! depuis que sa sœur n'est plus. Il faut lui témoigner de Tindulgence à cette malheureuse enfant... Nous ne vous demandons pas vos secrets, nous n'avons même aucun droit à vous les demander ; mais, si par hasard, vous désiriez un conseil, eh jjien, nous vous le donnerions, franchement, sans arrière-pensée, dans votre intérêt. Les familles bien posées aux Moulineaux ne doivent pas avoir de querelles intestines, quand ce ne serait que pour montrer le bon exemple aux ouvriers.

Jeoffrin les yeux fixés sur ses bottines ne lui répondit point : mais ainsi plongé dans un cercle de réflexions profondes, il paraissait très-éner- Q-ique, et un frisson de crainte inexplicable émut les vieilles demoiselles. Elles eurent le pressentiment que Jeoffrin se préparait à leur confier quelque chose de très-important. Elles se communiquèrent cette impression, par la suite, et rérigèrent en avertissement d'un Dieu qui les aimait.

A cette heure, le soleil se livrait à une orgie de lumière dans le jardin. Tout flamboyait. I/oml)re même avait des rutilements de métal. Une musique continue et enrouée s'échappait des massifs de fleurs ; c'étaient les mouches ivres de sucs qui chantaient. Une sueur légère })erlait sur le front et sur les lèvres des demoiselles Thiry.

Parmi les arbustes, certaines feuilles avaient des épanouissements cVescarboucles. On ne voyait plus de papillons blancs dans l'air. Les allées, entre leurs rives de buis, ressemblaient à des lits de ruisseaux desséchés, pleins de pépites et de diamants.

Joséphine tremblait de curiosité. Elisa était plus calme.

Le vieil horloger réfléchissait toujours. Il mourait d'envie de parler, mais je ne sais quelle pudeur le retenait, lui posait une main sur la bouche. Peut-être craignait-il de commettre une faute irréparable, désastreuse? Et tout entier au bouillonnement de ses pensées, il n'entendit pas la plus vieille des demoiselles Thiry qui lui disait :

— Madame Rambert est une excellente personne, très-habile aux travaux d'aiguille. Vous verrez que votre fille sera enchantée de faire sa connaissance.

Joséphine ajouta :

— Par conséquent, raccommodez- vous avec elle, et amenez-nous la ce soir, à huit heures.

Mais Jeoffrin lui répondit :

— Ne me parlez jamais de Michelle.

— Pourquoi ? mon Dieu, pourquoi ?

— Pourquoi?

Jeoffriin paraissait si incisif que les deux vieilles filles eurent peur de l'avoir choqué. Lui se

toucha les jambes, se jDassa la main sur le front. Une angoisse terrible lui serrait la gorge. Alors il leur dit, la voix rude :

— Avez-vous remarqué combien la maladie de Pauline a été courte ?

Elles répondirent ; oui, toutes les deux en même temps, avec un regard inquisiteur. Jeoffrin ne les perdait pas de vue. A ce moment, une fauvette perchée sur un des bouleaux lança une roulade au soleil.

— Trois jours de maladie ! fit Jeoffrin, elle est morte après trois jours de maladie. Ça ne vous semble pas étrange ?

— On a trouvé une de mes cousines morte dans son lit, un matin, répliqua Joséphine Thiry.

— Je crois que Pauline a été empoisonnée, murmura sourdement Jeoffrin.

Les deux vieilles filles frissonnèrent. Un malaise leur étreignit la racine des cheveux, comme si une invisible main les frôlait. Bien que prévenues, elles ne s'attendaient pas à une pareille déclaration. A présent, le vieil horloger était plus tranquille. Il reprit :

— Je suis convaincu que mon enfant est morte empoisonnée. Elle a beaucoup souffert.

— Ah ! voyons, firent les demoiselles Thiry, comment cette idée a-t-ellc pu vous venir?... Empoisonnée !... Y pensez-vous? Par qui ?

— Par Michelle, répondit Jeoffrin très-bas.

Les deux vieilles filles se levèrent. Elles faillirent éclater en larmes. Ce crime épouvantable qu'on leur avait dévoilé brusquement, chez elles, les entourait d'une atmosphère inconnue. Elles ne se souvinrent pas un instant que Jeoffrin était le père de celle qu'il venait de dénoncer. Elles ne saisirent aucun des côtés odieux de la confidence. Michelle coupable leur apparaissait seule, répulsive et belle d'une beauté sinistre.

— Rentrons dans la maison, finirent-elles par dire, rentrons. Ici on pourrait vous entendre.

Jeoffrin les suivit. Il marchait plus ingambe. Sa délation paraissait l'avoir guéri de ses maux corporels, et il jouissait du soleil et du jardin, sans une inquiétude, l'esprit dégagé d'un poids, comme s'il avait enfin vengé Pauline, accompli consciencieusement un devoir, dans des conditions exceptionnelles de détachement et de générosité. Michelle avait beau être sa fille, son unique enfant, aucun remords ne le tracassait ; et il pensa : les demoiselles Thiry sont bavardes ; monsieur Bouillard le juge de paix viendra ce soir, Michelle sera coffrée avant quinze jours. Ah ! elle n'a pas voulu me donner ses cinquante mille francs ; eh bien, je les aurai.

Il arrêta les vieilles demoiselles au moment où elles entraient dans leur salon.

— Je VOUS quitte, dit-il... Pas un mot à qui que ce soit de ce qui m'a échappé tout à l'heure. Si je me condamne à vivre auprès de Michelle, c'est que je ne veux pas la punir. Il se peut d'ailleurs que le repentir lui vienne... et puis, malgré moi... je suis encore père.

— Ah ! mon cher monsieur, soupira Joséphine, vous devez être bien malheureux. Soyez tranquille.... personne ne connaitra le secret que vous nous avez confié. Je n'aurais jamais cru ça de Michelle.

— Ni moi, dit Élisa. Cependant....

Elle n'acheva pas sa phrase, mais celle-ci était grosse de réticences. Du caractère peu communicatif de Michelle, de sa calmie douloureuse, de quelques autres minces petits aperçus remarqués pendant une courte fréquentation, aujourd'hui elle bâtissait des montagnes d'arguments défavorables à la jeune fille.

Jeoffrin avait repris sa mine languissante et sa démarche d'homme perclus de rhumatismes. Au moment de partir, il dit aux vieilles demoiselles :

— Décidément, ne comptez pas sur moi, ce soir. A bientôt î

Puis il eut une inspiration. Il fouilla dans son trousset, en tira une pièce de vingt francs, et la tendit à Elisa Thiry.

— Ayez donc la bonté de faire dire quelques messes avec cet argent, murmura-t-il.

Il ajouta :

— Pas pour Pauline,... pour Michelle, Joséphine accepta les vingt francs.

— Vous êtes un brave liQmme I soupira-t-elle encore. Dieu vous récompensera, car vous ne méritez pas de telles épreuves. Non, certes ! vous ne les méritez pas.

— Je l'espère, répondit Jeoffrin, sans cela il n'y aurait plus de justice.

Et il s'en alla, suivi jusqu'à sa porte par le regard humide des deux vieilles filles.

Celles-ci retournèrent à la cuisine.

— On ne sait jamais sur quel pied danser dans ce bas monde, proclama Joséphine. Tuer sa sœur ! faut-il être assez dénaturée ! Pauvre père Jeoffrin ! Quelle vieillesse lui prépare cette coquine de Michelle !... La vie n'est pas rose.

— Ça sent le brûlé, dit tout à coup Élisa Thiry, le nez en avant.

— Oui, ça sent le brûlé, répéta Joséphine. C'est extraordinaire.

Puis elle glapit :

— Mais ce sont nos confitures qui brûlent!... Elles ne vaudront plus rien.

Oui, brûlées 1 les confitures étaient brûlées maintenant. Ah ! il aurait bien mieux fait de res-

ter chez lui avec toutes ses histoires, ce monsieur Jeorfriii !... Dix francs de groseilles perdus!... et la chaudière ahîmée !... Bon! il ne manquait plus que ça ! — Elles opérèrent une volte-face en faveur de Miclielle. Somme toute, monsieur Jeoffrin n'était peut-être qu'un rabâcheur... Le sucre coûtait seize sous la livre... Un père accuser sa fille! C'était impardonnable!... Cependant...

Elles se rappelèrent une aventure à peu près semblable qu'on leur avait apprise dans l'histoire romaine, à l'époque où elles allaient en pension ; et Jeoffrin leur parut sur-le-champ plus digne de croyance. Une colère produite par le crime de Michelle, par la perte de leurs confitures s'empara d'elles. Leur manière d'envisager les choses s'en ressentit. Et tandis qu'elles éteignaient le feu en séparant les uns des autres les charbons allumés sur les carreaux bleus du fourneau, que la chaudière, à côté d'elles, s'entourait d'une puanteur acre, Elisa Thiry s'écria :

— Puisque cette Michelle a commis un crime, il faut qu'elle soit punie.

Joséphine riposta :

— Il ne peut y avoir deux avis là-dessus. Et si monsieur Jeoffrin ne nous avait pas priées de nous taire, eh bien....

— Eh bien, ([uoi ?

Joséphine devint très-rouge.

— Eh bien, dit-elle, j'aurais tout raconté à M. Bouillard.

— Tiens ! mais... fit Élisa.

— Comment, tu voudrais...

— Pourquoi pas ?

— Écoute, reprit Joséphine Thiry, tu ne sais pas ce que tu devrais faire ?

— Non.

— Afin d'avoir la conscience nette, tu devrais mettre ton châle, ton bonnet, et courir jusqu'à Issy voir l'abbé Roche. Comprends-tu?....

— Oui.

— Tu ne nommeras pas les personnes.

— Bien entendu.

— Mon avis est que nous ne pouvons rien décider sans l'abbé Roche. Il est quatre heures... Pars vite, et nous suivrons de point en point les conseils de notre directeur.

Un instant après, Joséphine restait seule. Petit à petit le jour tomba. Et dans l'obscurité naissante, autour des impatiences de la vieille fille, un grand silence dormait.... Quelle serait la réponse du curé d'Lssy? Le cœur de Joséjohine Thiry battait violemment dans sa poitrine. Elle l'entendait. Néanmoins, elle ne se formulait aucun reproche. Et quand sa sœur fut de retour, presque joyeuse, elle ne la quitta plus. Toute la

soirée, les vieilles demoiselles chuchotèrent, s'entourant de gestes mystérieux, d'encouragements tacites. Elles ne purent manger leur diner.

A huit heures, un fiacre s'arrêta devant leur porte, et le capitaine Rambert accompagné de sa femme en descendit. Il entra comme une bombe dans le salon, un salon usé, passé, dont les meubles de style empire étaient couverts d\m anticpie velours d'Utrecht jaune à ramages frappés. Une pendule dorée surmontée d'un Apollon et de sa lyre décorait la cheminée, entre deux candélabres de forme grecque. Au milieu du marbre d'une table ronde, une lampe coiffée d'un a]jat-jour à vignettes instructives se morfon dait, jetant des tons blanchâtres de clair de lune ,sur une glace enclavée dans la boiserie, sur lui long canapé adossé à une muraille, sur les chaises et sur les fauteuils rangés par ordre de Ijataille.

Les femmes s'embrassaient encore à la porte du salon que le capitaine avait déjà tiré un journal de sa poche et Favait déployé sur la table ronde . Un lambeau de jour à peine distinct traînait sur le parquet, devant les fenêtres.

— Bouillard n'est pas encore venu y demanda le capitaine.

— Non, pas encore, répondirent en chœur les demoiselles Thiry ; et elles suivirent dans le salon

madame Rambert, une petite boulotte rousse qui venait de quitter son burnous et son chapeau. Celle-ci tira d'une table à ouvrage un carré de tapisserie et le déploya, lui donnant des tapes pour défaire les plis, le lissant sur sa poitrine. Elle finit par l'étaler sur une chaise, disant :

— Ça fera un joli pouf, n'est-ce pas? Les fleurs rouges sont d'un bel effet sur le fond bleu ; le feuillage vert est très-bien aussi.

— Ah ça ! Bouillard ne viendra donc pas aujourd'hui? cria le capitaine. S'il avait été militaire, il saurait au moins ce que signifie le mot exactitude.

On l'approuva. Oh ! le juge de paix ne pouvait plus tarder à se présenter.

Madame Rambert attira les deux vieilles filles dans un coin, et leur annonça que son mari était d'une humeur exécrable.

— A cause du nouveau ministère, ajouta-telle... Il paraît que les radicaux triomî^hent, qu'ils vont ouvrir toutes les prisons, se partager la fortune des riches,... désorganiser l'armée, donner des places aux communards graciés, chasser les prêtres,... enlever aux anciens officiers leur pension de retraite. C'est ça surtou* qui exaspère Rambert.

Les demoiselles Thiry attérées l'écoutaient sans récriminations. Néanmoins, elles se rappe-

laient Michelle. Huit heures et demie sonnèrent à la pendule.

— Bouillard se moque de nous, grogna le capitaine. Quand on a annoncé sa visite aux gens, et qu'on se croit obligé de leur manquer de parole, on devrait au moins les prévenir. Je ne comprends pas le manque de procédés.

— Ah 1 enfin ! . . . Bouillard î . . . Cette fois, c'est monsieur Bouillard.

Un coup de sonnette venait d'annoncer le juge de paix. Joséphine Thiry courut lui bumr, et il entra. 11 était de taille moyenne, la peau rose, la figure pouparde entre un collier de barbe et des cheveux blancs. Il avait le nez un peu déformé? comme si, à la suite d'un jugement trop expéditif, un de ses plaignants lui avait administré une formidable taloche sur cet appendice. Enveloi)pé dans une de ces longues redingotes dites « à la propriétaire » , monsieur Bouillard formait un contraste frappant avec son ami Ram])ert, ancien capitaine de lanciers, soldat de fortune, maigre, la face ridée comme une vieille chaussure, les cheveux poivre et sel, la moustache grise, pointue, cirée, menaçante. Au régiment, les camarades du capitaine l'avaient surnommé Changarnier.

— Eh bien, Bouillard, cria-t-il, vous savez les nouvelles ?

— Quelles nouvelles ? demanda le juge de paix.

— Les nouvelles politiques.

— Ah ! ah ! il y a donc des nouvelles politiques, dit avec ingénuité le vieillard.

— Il parait ! reprit le capitaine.

Monsieur Bouillard fit :

— Diable ! diable !

— Je parie que Bouillard ne sait pas qu'il y a un nouveau ministère, dit Rambert s'adressant aux dames.

Le juge de paix réclama :

— Oh ! pardon ! pardon ! il faudrait être bien indifférent aux affaires de son pays pour ignorer. . .

— Voici ce qu'il y a, interrompit furieusement l'ex-capitaine de lanciers, il y a que monsieur de Marcère...

— Comment ! monsieur de Marcère ? . . . demanda Bouillard.

— Oui, le ministre de l'intérieur.

— Ah! bon... très-bien! Vous savez! je n'ai pas la mémoire des noms, moi. Et puis, on nous les a changés si souvent les ministres... qu'on a le droit de les confondre les uns avec les autres.

Le capitaine Rambert pria qu'on ne l'interrompit pas davantage.

— Le ministre de l'intérieur, continua-t-il, est donc monté à la tribune, et a donné lecture à la Chambre do ce qui suit :

a Les élections du 14 octobre ont affirmé une fois de plus la confiance du pays dans les institutions républicaines.

(( Pour obéir aux règles parlementaires, j'ai formé un cabinet choisi dans. . . »

Bouillard l'interrompit à son tour :

— Connu ! Connu ! c'est le message. Inutile de continuer, je viens de le lire.

Les yeux du capitaine luisaient.

— Eh bien, puisque vous venez de le lire, ditil, vous devez savoir qui fa signé.

— Sans doute, le maréchal de Mac-Mahon, duc de Magenta.

Ce nom ne produisit aucun tumulte.

— Je ne serais pas fâché d'entendre votre opinion sur la conduite du chef de f État.

— Mon opinion? fit Bouillard.

— Oui.

— Mon Dieu!... elle est très-simple... Que voulez-vous?... Je ne connais rien de plus difficile que d'avoir une opinion. Mais, puisque vous me la demandez... je n'en ai pas: ma parole, je n'en ai pas.

Et tirant une large ta])atière noire de la poche de son pantalon, il la tendit philosophiquement à chacune des personnes assises près de lui.

— Eli ])i('n, je vais vous dire la mienne, hurhi le cai)ihiine. Moi. luunbert. chevalier de la Légion

d'honneur, j'affirme que le maréchal s'est déshonoré, qu'au lieu de plier devant la radicaille, il aurait dû lui passer sur le ventre, tonnerre de Dieu! et rappeler le prince impérial.

— Diable! diable ! répétale juge de paix, il me semble que vous allez un peu loin.

— Maintenant, voulez-vous mon opinion sur votre compte, Bouillard ?

Le juge de paix ricana :

— Allez-y gaîment.

— Vous n'êtes qu'une poule mouillée.

Madame Rambert et les demoiselles Thiry

furent impressionnées. Monsieur Bouillard se fâcha. Il avait une de ces froides colères d'homme indifférent.

— Ecoutez, Rambert, dit-il, si votre empire revenait,... ce serait une honte pour la France, oui, une honte!

Le capitaine s'était levé.

— Oui, une véritable honte, répéta le juge de paix.

Les trois femmes s'interposèrent. Voyons ! estce qu'on devait se disputer ainsi entre vieux amis ? Cette gueuse de politique ! elle finirait par tout mettre à feu et à sang. C'était sûr!... Ils n'étaient pas du même avis, après? Ne se trouveraient-ils pas toujours d'accord sur un point : l'honncteté ? Le commandant Thiry , lui , autrefois , avait

proscrit de sa maison la politique, et c'était une preuve de grand bon sens qu'il avait donnée là...^ D'ailleurs, les discussions ne changeant pas les opinions, les adversaires ne parvenant jamais à se convaincre, ne valait-il pas mieux se taire?

— Je propose de faire un besigue à quatre, dit Joséphine, pour mettre un terme à Tennui de la situation. Elisa sera ma partenaire, et monsieur Bouillard celui du capitaine. De cette manière, ils auront le temps de se réconcilier.

— Oh! nous ne sommes pas fâchés, répondit le juge de paix.

(3n installa une table de jeu. Et quand elle fut prête, lorsque chacun fut assis, Elisa Thiry demanda la parole.

— J'ai quelque chose de très-important à raconter. Dois-je commencer mon récit tout de suite, ou attendre?

La chose n'intéressant spécialement personne, on décida qu'il fallait attendre. Et pendant une longue demi-heure, le froissement dos cartes, le bruit sourd des jetons sur le tapis vert de la table, des voix, tantôt Tune, tantôt Tautre, troublèrent seuls la quiétude du salon. Madame Rambert qui ne jouait jamais, s'était assise près de son mari, sous la clarté de la lampe ; et elle travaillait à sa tapisserie, un Ijandeau de ses clieveux roux plein de lumière. Ce fut le capitaine qui gagna la partie.

Alors, tandis que Joséphine trottait, s'occupait du thé, dans le calme de ce salon bourgeois, au milieu de l'attention générale, avec une tranquillité sans pareille, Elisa Thiry raconta qu'une jeune fille, Michelle Jeoffrin, leur voisine, avait empoisonné sa sœur.

Deux jours après cette soirée, le bruit courut aux Moulineaux que Barbelet avait envoyé à la préfecture /Sa démission de commissaire de police. On s'informa. Rien n'était plus vrai. Les curieux ne tardèrent pas à savoir pourquoi.

Dans le repos de la matinée tiède, sous un ciel barbouillé de flocons laineux qui voyageaient comme un vol d'oies sauvages, derrière un vieux mur en briques debout le long d'un sentier, on n'entendait que le grincement d'un sécateur coupant des branches. Le bruit montait. Au bout de quelques minutes, un chapeau se montra audessus du mur, un large chapeau de paille noirci par la sueur, déchiqueté; puis une tète, la tête de singe de Nicolas; et enfin, une paire d'épaules. Le jardinier lança un coup d'œil au champ d'avoine fauchée qui s'allongeait en face de lui, et satisfait par une idée sans doute désopilante, le teint pros])ère. il fredonna joyeusement :

Amoar sacré do la patrie, Le jour de gloire est arrivé...

Mais d'horribles démangeaisons •i)roduites sur ses joues par les poils de sa barbe aussi durs que

des aiguilles l'obligèrent à se taire. Il se gratta. Et cette opération terminée, il tomba dans une rêverie profonde. Autour de lui, des arbres imitaient la rumeur frémissante de la mer.

A ce moment, Constance parut dans le sentier. Elle était vêtue d'une ancienne robe de Michelle Jeoffrin, et sous un chapeau orné d'une rose que Pauline lui avait donné une huitaine de jours avant de mourir, sa figure maigre aux traits réguliers semblait ennuyée. Elle marchait trèsdroite, un peu gauche dans ses atours du dimanche. Quand elle passa devant le jardinier, celuici l'appela :

— Hé! m.am'selle Constance!

La cuisinière se retourna, indécise, n'apercevant personne. Alors Nicolas cria :

— On n'reconnait donc pas les amis? Bonjour, mam 'selle.

— Mais si, répondit-elle, seulement je ne vous voyais pas. Vous savez, cette ruelle n'est pas souvent propre ; on est forcée de regarder à ses pieds.

Elle avait un fort accent normand qui lui faisait chanter la fin de ses phrases.

— Oh! fit Nicolas, n'ayez pas d'crainte! Ici, ça n'pue pas core trop, c'est là-bas, entre les deux haies de sureaux qu'tous ces guerdins d'polissons vous pondent leurs ordures. Si on dégringolait à

c'te place-là, on n'aurait pus qu'à s'flanqucr à lieau, et à s'rincer avec un bouchon cVpaille.

Il ajouta :

- — Faut pas s'plaindre ! à l'saison des fruits, les cabots se purgent ; y sont foireux comme les cinq cents diabes.

— Ça n'en est pas plus agréable ! répliqua la cuisinière.

Nicolas, son sécateur à la main, coupa quelques sarments. Puis, s'adressant de nouveau à Constance qui restait pensive au milieu du sentier. :

— Eh bien, mams'elle, dit-il, ça va-ty à vos souhaits ?

— Oui, répondit-elle, je ne me plains pas de ma santé ; si le reste allait à l'avenant....

— Quoi-t-est-ce qu'vous avez?... Voyons, eune belle femme dans vot'genre, ça devrai t-y s'embarrasser de quéque chose ?

Constance haussa les épaules.

— Vous qui travaillez un peu partout, repritelle, vous devriez bien parler de moi à vos pratiques.

— Vous n'êtes donc pus chez c'père Jeoffrin ?

— Moi ?. . . . Vous ne savez donc pas ?. . . Est-ce que je pouvais rester dans une maison où la police est venue ?

— Dam(* î fit le jardinier, tous les argents n'sont-y pas bons y

— Je ne dis pas ça, moi, répondit la cuisinière d'un air pincé.

— Sacrr nom de nom, cria Nicolas, en s'accrochant des deux mains à la crête du mur. Sacrr bon sang ! vlà qu'j'ai core failli m'étaler. Foutue bête que je suis ! . . . Mon échelle a glissé. . . . Bon ! . . bon ! . . . Aïe donc ! A n'basculera pus à c'theure. . . Y n'sagissait que d'ia mettre d'aplomb.

— Un accident est vite arrivé, répondit tranquillement Constance. Il faut prendre garde.

Et elle s'assit sur le talus, devant le champ d'avoine.

— Chez qui travaillez- vous donc ? demandât-elle bientôt.

— Chez m'sieur L'coupey.

— Il n'a pas besoin d'une cuisinière ?

— Oh ! répliqua le jardinier, en aurait-y core besoin d'une, que je n'vous conseillerais pas d'I'être. Vous ne seriez pas en sûreté. M'sieur L'coupey est un gars qui n'a point froid quéque part. Quand y prend une cuisinière, faut qu'a y passe. Y en a eu eune, v'Ià un an, qu'est entrée ici fluette, bonne à marier comme vous êtes, et qu'en est sortie avec un porichinel sur les bras.

— Bah ! dit Constance, l'œil allumé, la bouche sensuelle.

— Aussi vrai qu'j'vous l'dis, reprit Nicolas. D'ailleurs faut pas y penser ; la place est prise à

c"theure. m'sieur L'coupey a ramoyé, on ne sait où, eune belle petite cuisinière. Ah ! ah ! en v'ià eiine quest pas malheureuse !... Les femmes et les oiseaux, c'est sa rage à c't homme. — Ah ça ! vous qu'avez vu comment les choses as'sont passées chez Tpcre Jeoffrin, vous d'vereriez bien m'conter la vérité, si v's avez un bout cV temps à perdre.

La cuisinière tut très-contente. Depuis l'arrestation de Michelle. on la choyait aux Moulineaux pour qu'elle voulût bien satisfaire la curiosité générale. Et tantôt entre deux verres de liqueurs, tantôt entre deux tasses de café, elle dégoisait les moindres détails des événements auxquels elle avait assisté. Ce fut donc heureuse et la mine aimable qu'elle commença son récit :

— Il faut vous dire que monsieur Barbelet le commissaire de police n'est plus commissaire de police. Et il n'est plus commissaire de police, parce. qu'il n'a pas voulu arrêter mademoiselle Michelle, sa filleule...

— Mais pisqu'y n'a pas voulu l'arrêter, interrompit Nicolas avec son gros bon sens, pourquoi qu'y n'ia point prévenue qu'on s'parait à vous la foutre au bloc ? Al aurait pu s'garer au moins.

— Qui sait, répondit Constance. 11 y a peutêtre un secret là-dessous.

— N'empêche ! reprit Nicolas, avec un secret,

OU ben sans un secret, c'est quif quif ! m'sieur Barbelet aurait dû la prévenir quand même. . La cuisinière continua :

— Ils sont donc venus à trois, un mardi, à riieure du dîner. Ils étaient trois, je les ai vus comme je vous vois,... des hommes solides,... assez bien habillés. Moi je né pouvais pas deviner ce qu'ils venaient faire, n'est-ce pas ?... J'entends sonner... ding î ding!... deux coups!... La sonnette avait un son à elle... Je vais ouvrir. Ils entrent. Alors, le plus bel homme des trois, un grand qui avait une barbe noire, me demande : monsieur Jeoffrin est-il là?... Je réponds: oui, mais il est en train de dîner. Il me dit : Ça ne fait rien, nous n'avons pas le temps d'attendre ; conduisez-nous dan^ la salle à manger.... Moi, je le conduis,... une autre cuisinière l'aurait conduit aussi,... on ne pouvait pas savoir! Et puis, je ne sais pas comment ça se fait, mais ils n'avaient point de trop mauvaises manières. Oh ! s'ils avaient eu de mauvaises manières, je ne les aurais pas confondus avec des messieurs... Une fois devant la porte de la salle à manger, je demande au grand brun ; — Qui annoncerai-je ? Il me répond : — Inutile d'annoncer, monsieur Jeoffrin ne nous connaît pas... J'aurais dû me douter de quelque chose à ce moment-là, mais, devoir et pouvoir, ça fait deux.... J'ouvre la

porte Seigneur Jésus! sitôt qu'il les voit,

monsieur Jeoffrin devient blanc comme un linge. . . sa chemise n'était pas plus blanche que sa peau.. Ah ! il n'a pas été long à comprendre ce qu'ils voulaient, lui ! Rien qu'à les voir, il les avait dévisagés ! . . . Alors le grand brun a tiré un papier de sa poche et la tendu à M. Jeoffrin... Moi, je regardais, mademoiselle Michelle regardait aussi,... nous regardions tous, excepté monsieur qui fixait le papier. Il n'en finissait plus de le lire, ce papier!... et il le tournait, et il le retournait.

— On aurait cru qu'il voulait s'en .servir, quoi ! interrompit Nicolas en riant.

— S'il vous plaît ? dit Constance.

— Rien! rien!... une rigolade! fit le jardinier.

Constance reprit :

— Quand il l'a donné à mademoiselle Michelle, la gueuse a paru étonnée... Oh! mais il fallait voir la figure de sainte n'y-touche qu'elle avait ! Par exemple, sitôt le papier lu, ça n'a plus été la même chose... la peur! vous m'entendez,... la peur ! . . . Elle est devenue touto rouge, puis toute pâle;... ses yeux remuaient... J'étais devant elle, pas plus loin que d'ici à vous, monsieur Nicolas. . . nous n'étions séparées que par la table. Et tout d'un coup, elle s'est mise à pleurer, à sangloter,...

une vraie fontaine!... Non alors, c'était pas la peine de l'avoir tuée sa pauvre sœur, pour faire une vie pareille 1 Et elle criait : je ne suis pas coupable! je ne suis pas coupable!... Ce n'est pas vrai ! . . . Pauline ! Pauline ! ma Pauline ! Et c'étaient toujours des : Pauline ! et des : c'est pas vrai!... Enfin, elle ne savait dire que ça. Monsieur Jeoffrin répétait aussi : Ce n'est pas vrai !... elle n'a pas tué Pauline ! Quand la barbe noire a vu comment l'affaire tournait, elle n'a fait ni une ni deux, et elle a sorti son écharpe tricolore. C'était le remplaçant de monsieur Barbelet.^ Alors il s'est approché de mademoiselle et lui a^ dit : Je vous prie de me suivre... Je ne savais plus où me cacher, moi ;... je croyais qu'on voulait nous emmener tous. . . j'ai commencé à crier ! . . Mademoiselle Michelle se roulait par terre, se jetait aux genoux du commissaire de police : je ne veux pas aller en prison... je vous en supplie monsieur,... ayez confiance en moi,... je vous jure que j'aimais Pauline, je vous jure que je ne fai pas tuée,... ettchi,... et tcha... On se serait coupé la tête plutôt que de la soupçonner. Le commissaire lui répondit ; Mais si a^ous n'êtes pas coupable, mademoiselle, on le saura vite, l'instruction, (je crois que c'est l'instruction qu^il disait.) l'instruction le démontrera. Eh bien oui, elle n'en i)iaulait que plus fort. Cependant, à la

fin, il s'est tourné vers ses deux hommes et leur a ordonné d'emporter mademoiselle Michelle dans une voiture qui attendait à la porte de la maison... J'avais oublié de vous prévenir qu'il y avait une voiture... Sainte vierge! monsieur Nicolas, si vous aviez entendu comment mademoiselle a crié : Papa, au secours ! au secours ! vous auriez encore ce cri-là dans les oreilles... Et si vous aviez vu le bonhomme Jeoffrin tomber à coups de pieds, à coups de poings sur les agents,... jamais vous ne perdriez Tidée d'un si bon père. Tout ce qu'il y avait sur la table a été cassé, tout, tout ! les verres, les carafes, les bouteilles, les assiettes. Un aria!... Lorsque j'ai voulu me sauver, le commissaire m'a ordonné de ne pas bouger... M. Jeolîrin n'était pas de force à se Ijattre longtemps : à eux tous, ils lont attaché et l'ont couché dans un coin, le pauvre martyr!... Ensuite, ils ont emporté mademoiselle Michelle... Le commissaire avait mis son écharpe autour de ses reins... Je m'attendais à voir une foule dans la rue: eh bien, pas du tout, il n"y avait c[ue les demoiselles Thiry à leur fenêtre. Le commissaire est entré le premier dans la voiture, puis mademoiselle.... ensuite les agents. Et fouette cocher !... Pkis rien... Ils ont (h*i mrttr^' un mouchoir sur hi Ijouc-hc de hi gueuse pour remi)c'chei' dv crier.

Maintenant, Constance réfléchissait, très en colère contre Michelle, clans la robe que celle-ci lui avait donnée.

— Eh ben, dit brusquement Nicolas, l'œil malin, c'est le père Jeoffrin qui n' doit pas rire, s'il est core attaché dans son coin.

— Ah ! oui, c'est vrai ! répondit la cuisinière, il faut que je vous raconte la fin de l'histoire. Elle n'est pas longue. Aussitôt la police déguerpie, j'ai rendu la liberté au vieux. Il a filé dans sa chambre. Le lendemain, j*e lui ai demandé mon compte... et me voilà !

— Bon!... Mais l'homme aux lavements, quoiqu' vous en faites dans tout c't emberdouillis-là ?

— Monsieur Blaisot ?

— Oui ; en v'ià-z-un qui n' me r' piquera plus à lui acheter d' la pommade pour la teigne !

— Pourquoi ?

— Tiens ! parce qu'y m'a filouté donc.

— Lui ? C'est pourtant un honnête jeune homme ! Mademoiselle Pauline l'aimait à la folie... Moi, c'est ce bon ami-là qu'il m'aurait fallu... J'ai bien envie d'aller me proposer chez lui comme cuisinière.

— Oh ! oh ! fit Nicolas, j' vous vois venir... Puis, comme elle disait :

— Monsieur Nicolas, vous devriez bien me

faire cadeau cVune pèche pour me récompenser de vous avoir. . .

Une voix éclata dans le dos du jardinier : — A la bonne heure ! Voici déjà un bon moment que je vous admire, Nicolas... Vous vous la coulez douce. Paresseux î avec qui bavardezvous ? descendez me parler... Ils sont tous les mêmes !

Quand la tête du jardinier disparut derrière le mur. Constance avait pris la fuite, et le clapotement de ses jupes s'éloignait déjà dans le sentier.

Le défenseur de Michelle, maître Ledoux, jeune avocat du plus brillant avenir, se préparait à terminer sa plaidoirie. Le profil délicat, ses favoris blonds traînant sur le poitrail de son ample robe noire, il toussa trois fois; puis, levant les bras, il fit retomber ses larges manches sur ses poignets.

Un grand silence emplissait la salle. Et comme des éclats de voix partis d'un couloir gênaient l'attention, le président dépêclia un huissier aux bavards. On entendait le ronflement sourd d'un poêle, par saccades. A travers les vitres des hautes fenêtres flanquées de rideaux bleus à raies jaunes, la froide journée d'hiver promenait sur les assistants des lueurs tristes.

Maître Ledoux reprit la parole :

— Messieurs les jurés...

Il zézayait un peu, mais dans sa bouche, ce zézaiement devait plaire aux femmes.

— Messieurs les jurés... dit-il encore.

Et il continua : La vérité a une physionomie qu'on ne saurait méconnaître.. . personne ne peut la voir sans une émotion probante et inaliénable.

Barbelet assis parmi les témoins retomlia dans riiébétation morne qui Tavait saisi aussitôt après avoir vu sa filleule au banc des accusés. La tête lourde, les membres appesantis, la sueur aux tempes, le discours de Tavocat lui produisait Teffet d'une berceuse qu'on lui aurait chantée afin de rendormir. Et il vivait dans un demi sommeil terrible, sans volonté, sans forces. Un monde de pensées diffuses lui torturait l'esprit, lui agaçait les nerfs, l'accablait. La mise en scène de la cour d'assises lui apparaissait avec une intensité de formes, une perception des couleurs d'une exactitude étrange, avec une acuité excessive d'ombres et de lumières. Il ne pouvait rien écouter, mais son regard lucide envahissait la surface des êtres et celle des choses : les trois juges d'abord, en face de lui, séparés du public par une enceinte, tous la croix de la Légion d'honneur sur la poitrine, nonchalants et implacables dans leurs fauteuils, ne montrant derrière les pupitres que des torses rouges et des visages ennuyés ; au-dessus des juges, dans un cadre d'or, un grand Jésus

décharné, sinistre, pendu à une croix, devant la catastrophe d'un bizarre coucher de soleil presque éteint par des montagnes ; à sa gauche le jury : des hommes sombrement vêtus, des plastrons de chemise blancs, des mentons barbus, des joues rasées, quelques crânes chauves ; plus loin, l'avocat général drapé aussi dans une robe rouge, les yeux attentifs, la bouche calme entre des favoris noirs, la tête d'un bourreau bon enfant ; à droite, le greffier, . . . puis Michelle. . . oh ! Michelle ! en deuil de Pauline, un col rabattu lui dégageant le cou, la face blême, le front caché par des bandeaux plats, ses lourds cheveux châtains ramassés en boule dans un imperceptible filet. A ses côtés, derrière elle, plusieurs municipaux se tenaient immobiles, sanglés dans leur uniforme, leurs aiguillettes dé laine répandues entre une rangée de boutons et l'épaule gauche, les shakos couverts d'une toile cirée, les jugulaires lâches sur les visières. Alors, Barbelet passa en revue les journalistes ; ils étaient une vingtaine qui écrivaient. Les murs s'étendaient tapissés d'hexagones jaunes sur fond bleu. Mais ce fut la bordure de la tapisserie qui arrêta le plus longtemps les yeux du vieillard. Deux mots : jus, lex, toujours les mêmes, se poursuivaient autour de la salle comme des hirondelles, plus inséparables que des amoureux, l'un faisant rêver à l'échafaud, l'autre à la

guillotine. Jus, lex ! Jus, lex ! Deux mots secs et impassibles comme le tic-tac cVun balancier criiorloge! Çà et là, des lustres en cuivre luisaient clans le jour gris répandu sur la foule des témoins, sur les avocats insupportables à force de se sentir chez eux, sur le pêle-mêle attentif des curieux venus là par hasard, des privilégiés commodément placés grâce à leurs relations, sur les femmes étalées un peu partout en bruyantes toilettes parfumées. Au milieu du plafond, dans un fouillis d'ornements très-riches, un glaive et une balance menaçaient le public comme un avertissement.

Barbelet tira son mouchoir de sa poche et s'épongea la face. Maintenant qu'une familiarité s'était établie entre lui et l'aspect des assises, l'usage de sa raison commençait à lui revenir. Il avait eu besoin d'une transition quelconque pour reconquérir sa personnalité encore chancelante, mais déjà plus manifeste, et cette transition avait été la physionomie de son entourage. Où en était la séance?... Que disait-on y... Comment défendait-on Michelle?... Barbelet jeta les yeux sur maître Ledoux. Celui-ci, la parole ardente, le geste rude admonestait la cour :

— La justice n'est pas infaillible. Souvenezvous de certaines erreurs si é})()uvantables que la réprobation universelle s'en est emparée pour

les cracher au visage de la magistrature... Tranquillisez-vous ! je ne veux pas les énumérer ; je tiens seulement à vous les rappeler aujourd'hui, à cette heure où la vie d'un être faible, d'une jeune fille va dépendre de votre bon vouloir...

Le maladroit ! . . L'imbécile ! pensa Barbelet, il va indisposer le jury contre Michelle... Il s'agit bien d'erreurs autrefois commises !... Le pauvre homme tomba dans une immobilité de statue, la tête basse, le regard perdu sous une chaise, devant lui, sur le coin du jupon blanc, sur les talons, sur le bas de robe d'une grosse dame. Et là, des lambeaux de son passé, des bribes du rôle qu'il avait joué depuis quelques mois, se mirent à défiler successivement, par tableaux, comme s'il examinait des souvenirs à travers la lunette d'un stéréoscope enchanté. Il se vit à Issy, au commissariat de police, dans son cabinet, tel qu'il s'était senti le jour où on lui avait apporté l'ordre d'arrêter Michelle fratricide... De quel droit venait-il de traiter l'avocat d'imbécile?... Pourquoi, au lieu de donner sottement sa démission, sans prévenir Michelle, ne lui avait-il pas écrit : sauve-toi ! . . . fuis ! . . . tu n'es plus mon enfant de prédilection, mais je t'aime tout de même ; on ne te condamnera pas ? Oui, pourquoi ? Quelle stupide maladie de conscience l'avait donc pétrifié ? Deux mots nouveaux : honneur, devoir, plus so-

nores et aussi subtils que ceux de la tapisserie : jus. /e.v, flamboyaient en lettres immenses devant sa colère, mais ils ne surent ni la tlatter, ni la consoler.

Alors Barbelet poussa un tel soupir que la Li'rosse dame assise devant lui se retourna en souriant. Lui ne la remarqua même point. Il était rue des Tilleuls, comme jadis, dans la ])Outique de Jeoffrin, et Michelle toute petite, la figure mignonne, son maigre corps d'enfant habillé dune robe courte en tartan à carreaux verts nuancés de bleu, sautillait autour de lui. — Parrain, demandait-elle, qu'est-ce que tu me donneras jDOur mes étrennes ? — La voix lointaine était très-douce.

Puis, il se vit aux Moulineaux. sur les routes poussiéreuse^, dans les champs pleins de soleil, au milieu des rues, à table, au théâtre, partout où Michelle et lui, bras dessus, bras dessous, lui déjà vieux, elle jeune encore, avaient promené Tentente de leur grande amitié. A chaque instant il tressaillait, et on ne sait quelle porte ouverte lui lançait comme des bouffées do Tair libre que tous deux avaient respiré ensemble. Une après-midi, dans un magasin, au Louvre, un commis vu parlant dV'llc lui avait dit : votre lille. Ah! oui. sa lille!... une drôle de lille!... (pii avait empoisonné Paidine... Michelle, sa lille î

il venait de la bien arranger, le jour même, quand le président lui avait crié : Jurez de dire la vérité, rien que la vérité.

Il poussa un nouveau soupir énorme qui intéressa vivement ses voisins. Et il se remémora la minute où il s'était traîné devant la cour, presque contre la table où on avait installé les pièces à conviction : trois ou quatre loques, uiie serviette sale, plusieurs bocaux pleins de choses atroces ; puis, le serment qu'on avait exigé de lui.

— Levez la main plus haut, avait ordonné le président. . . Racontez ce que vous savez sur l'accusée.... Tournez-vous du côté du jury.

Il les entendait encore ces phrases ! Elle lui tintaient désagréablement dans les oreilles... N'importe! il avait tout raconté, tout!... même le secret de Michelle, le secret de son amour pour le pharmacien de Vaugirard, devant les juges,... devant le jury, . . . devant tout le monde ! l'honneur l'avait voulu ; toujours l'honneur ! Et l'interrogation du président s'adressant à Michelle lui revint à l'esprit :

— Reconnaissez-vous la vérité de ce qu'a dit le témoin?

Un souffle avait répondu :

— Oui, monsieur.

Alors, lui, Barbelet, avait osé regarder sa filleule... Il avait osé la regarder... Miséricorde!

Quel air de victime résignée !... Comme elle l'avait regardé à son tour! deux grosses larmes sur les joues, une contraction aux lèvres,... sans haine,... avec une intention évidente : celle que César avait exprimée, quand il s'était voilé la face, quand il avait crié à Brutus: Toi aussi !

Non ! non î Michelle n'était pas coupable ! Ah ! la pauvre madame Jeoffrin ! Ce chagrin l'aurait tuée sil lui avait fallu voir sa fille ainsi accusée!

Un flot de souvenirs anciens aussi lourds que des voitures chargées passa sur l'esprit de Barbelet. Et il poussa un troisième soupir. Celui-ci navrant, lugubre, si malencontreux et si grotesque sortant de cet amas de chair courbé là, qu'on se le montra, qu'autour de lui, chacun se mita rire, à ne plus écouter Tavocat.

Maître Ledoux était pourtant superbe. Il parlait du père de Michelle ; sa voix vibrait avec un accent de douleur admirablement joué. Son geste était devenu lent ; ses favoris blonds pendaient de son visage pitoyable. Brusquement il essaya d'apitoyer le jury sur le sexe de Taccusée, puis il se tut.

Et tandis qu'il s'inclinait devant Michelle, après avoir promené sur l'assemblée un long regard ([uèt(îur d'éloges, un grand murnuire courait dans la salle. 11 commença par un IVuu-

frou de robes, puis il s'accentua dominé par le tapage qu'on faisait en se mouchant, en s'étirant, en prenant des positions commodes sur les chaises. Au milieu du crépuscule qui se répandait, qui éteignait peu à peu les silhouettes, les objets, la rougeur des juges, les stagiaires formaient un tas noir très-grouillant.

Un huissier cria : Silence ! Chacun écouta.

Le président Balard des Moulins résumait les débats. Sa voix mâle, d'une gravité souveraine était digne du siège qu'il occupait. Le défenseur avait dit : N'oubliez pas que Michelle Jeoffrin est une femme, que par cela même elle doit vous inspirer de la compassion. Lui répéta : N'oubliez pas que Michelle Jeoffrin est une femme! mais il ajouta: que cela ne vous em}3éche pas de la juger selon votre conscience et selon l'esprit de la loi. Ensuite, il combattit la péroraison de l'avocat, sans la raisonner, par affirmations brèves, intraitables. Il parla du crime, le retraçant dans toute son horreur, n'admettant pas une minute l'innocence de l'accusée. Il la montra ignoble, occupée à préparer la première dose d'arsenic pour Pauline, froidement, un matin. Il la montra encore en train d'empoisonner les potions de la malade. Il s'étendit longuement sur la passion de Michelle;, passion infâme, dégradée, afTîrma-t-il, parce qu'elle avait pour objet le fiancé d'une

sœur. D'ailleurs, qui aurait commis le crime?.. Qui?... sinon celle qu'un exécrable intérêt, qu'un sentiment de lubricité infernal, engageait à ne rien ménager... Tout dernièrement encore, n'avait-on pas vu, à Marseille, une tille tuer sa mère à coups de couteau, la dépecer comme une bête morte? Désirait-on qu'il citât des noms de parricide, aiin de bien faire comprendre qu'une sœurpouvait tuer sa sœur sans démériter d'une suite interminable de scélérats ? . . Qui donc se permettait de crier : grâce pour une malheureuse ! quand la loi impeccable n'admettait aucune différence entre le crime de Thomme et celui de la femme. La femme n'avait-elle pas une volonté capable de prémécliter un forfait ? N'avait-elle pas deux bras, et la force nécessaire pour l'accomplir?... Po ir quelle raison Michelle Jeoffrin s'était-elle arrogée le droit ne ne point ouvrir la bouche, chaque fois qu'une question relative à elle et à sa sœur lui avait été posée?., par crainte de se trahir. C'était facile à comprendre !

Le président Balard des Moulins termina son résumé en disant que, depuis quelques mois, les crimes se succédaient avec une rapidité vertigineuse, qu'il fallait des exemple >, qu'en face d'une pareille situation, la justice n'avait pas le di'oit de se mouti'er timide, sous peine de ne plus être appelée im])artiale...

Et cette voix dont le timbre inspirait le respect, produisit un effet énorme sur la foule attentive, sur le jury, sur «tous les esprits dont le penchant humain est de ne jamais donner tort à celui qui parle en dernier lieu.

Barbelet pleurait. Le ciel jetait des lueurs fanées dans la salle des assises. La disparition furtive du crépuscule était imminente. Tout ce monde encaissé là, entre quatre murs, avait un aspect morne, un aspect d'ivresse lamentable. Par moments, de lourdes charrettes qui passaient sur le quai voisin, ébranlaient péniblement la masse du Palais de Justice ; et c'étaient les seules sensations qui rappelaient de temps à autre la rue, la vie du dehors, l'heure du diner, à cette foule accourue pour assister à l'agonie de Michelle. Quel spectacle ! Vraiment, il aurait fallu que le public fût sot pour n'être pas satisfait du drame qu'on lui avait offert, car la mise en scène était soignée, les acteurs excellents, les costumes presque neufs, l'éloquence du président incontestable, l'attitude de l'accusée suj^erbe, l'intrigue on ne peut plus réussie. Michelle Jeoffrin étant très-belle, la représentation avait, par dessus le marché, l'attrait d'une pièce à femme. Et avec tout cela, kl nuit, une vraie nuit arrivant à l'heure palpitante, des coins de ciel, de vrais ciels presque noirs derrièr de hautes fenêtres.

Le jury avait quitté la salle pour délibérer. Michelle était sortie au milieu des gardes municipaux. A présent les juges restaient seuls accoudés sur leurs pupitres, causant à voix basse. Des lampes furent déposées devant eux, et on nïaperçut plus que le menton rasé du président et Tépanouissement des croix sur le rouge des robes étincelant sous les abat-jours. La foule discutait. Un homme passa qui alluma les lustres. Alors, il y eut comme un soulagement dans toutes les poitrines. La tribune des journalistes devint bruyante ; les femmes caquetaient à qui mieux mieux ; au premier rang des avocats, Tun d'eux d'une taille très-élevée, coiffé de sa toque, semblait chercher un visage de connaissance à l'autre bout de la salle. Quelqu'un dit : tiens ! là-bas.... Thérésa ! et un groupe se retourna vers le point indiqué. Plusieurs personnes se préparaient à partir. Une vieille dame se consumait en efforts pour enfiler son manteau de fourrures qu'elle agitait à bout de bras derrière elle. Assez loin de Barbelet, sur la gauche, Aristide Poupelart examinait le fond de son chapeau. Un gardien de la l)aix sommeillait, son képi relevé, la tête appuyée contre Tencadrement d'une porte. Et dans le brouhaha qui grandissait sans cesse, une curiosité inquiète planait. Décidément Michelle Jeoffrin n'était pas sympathique. Une crainte régnait

avant toutes les autres sur cette assemblée : la crainte de ne pas voir le visage de l'accusée, au moment de la condamnation. Beaucoup étaient venus Kl qui seraient partis désappointés si la peine de mort n'avait pas dû être prononcée. Aucune émotion réelle ne bouleversait la foule. Au dessus du prétoire, le grand Christ n'apparaissait plus que comme une longue tache claire. Un coup de sonnette retentit. On fit : Ah ! C'était le jury qui revenait.

Les juges reprirent leur gravité. Devant la petite porte par où l'accusée devait rentrer, deux gardes municipaux se tenaient debout, la toile cirée de leurs shakos très-brillante.

La physionomie du jury avait changé. Les masques de la première heure n'étaient plus impassibles ; ils paraissaient en proie à une gêne lourde. On lisait une condamnation dans les attitudes.

Un homme très-maigre, entre deux âges, se leva et dit :

— Sur mon honneur et ma conscience, devant Dieu et devant les hommes, la réponse du jury est : oui, sur toutes les questions, à la majorité.

Un frémissement parcourut la foule. Il y eut comme un souffle de tempête qui agita les têtes. Le silence devint effrayant. On entendit de nouveau le ronflement sourd du poêle.

Michelle rentra soutenue par deux gardes. Elle semblait morte.

A sa vue la foule s'était dressée tout entière.

— Assis ! assis !

Une voix, Faccent canaille, glapit :

— Ah ben, non alors, si tout le monde se lève. . .

— Par pudeur au moins, qu'on se taise! cria le président.

Michelle ne voyait rien, mais elle écoutait avec son âme. Quand le greffier lut le verdict du jury, elle ferma les yeux.

Sous la lumière crue du lustre qui resplendissait à quelques mètres d'elle, sa figure et son cou se détachaient d'une pâleur extraordinaire entre sa chevelure sombre et son col blanc ouvert.

A son tour, la cour se retira pour délibérer. La délibération ne fut pas longue. Les juges avaient hâte d'en finir. Le président lut les articles du code :

« Tout meurtre commis avec préméditation est qualifié assassinat.

<( Tout coupable d'empoisonnement sera puni de mort.

« En conséquence de quoi, Michelle Jeoffrin est condamnée à la peine de mort. )>

La foule fît : Ah ! ah ! . . . mort ! mort ! mort ! Le Ijruit alla en s'éteignant, comme si un écho puissant s'était plu à le réi)éter.

Alors le président adressa la suprême question à l'accusée :

— Avez-vous quelque objection à faire sur l'application de la peine?

De sa voix triste, encore plus traînante et plus musicale que d'habitude, elle répondit :

— Oui... monsieur... je n'ai pas de chance !. . pas de chance !

Le président voulut égayer la situation,

— Tout le monde ne j^eut en avoir, dit-il. Puis il ouvrit de nouveau le code qu'il avait

refermé devant lui, et tandis que, lentement, il lisait :

— Tout condamné à mort aura la tête tranchée.

Des cris éclatèrent dans la foule. Barbelet hagard, épouvanté, le bras droit tendu, désignait Michelle.

Sur les lèvres, sur la bouche, sur le menton de la condamnée, sur le devant de son cou, un flot de sang lui coulait du nez. On la vit se toucher le visage, essayer de prendre son mouchoir dans sa poche, se lever, tomber... Des municipaux l'emportèrent. On sut plus tard, qu'à ses pieds, devant la banquette, il y avait aussi une flaque de sang.

Le fiacre qui, quelques mois auparavant, un soir, avait enlevé Michelle des Moulineaux, l'avait conduite à la prison de Saint-Lazare. Elle s'était beaucoup plainte le long de la route ; elle avait beaucoup pleuré. Mais une fois mise au secret, sans trop de brutalités inutiles, une fois lâchée dans une cellule, elle s'était assise, tremblante, fatiguée. Ses jambes refusaient de la porter; ses jointures la cuisaient. Michelle était pourtant une fille très-saine qui n'avait souffert d'aucune maladie, depuis cette fièvre typhoïde qui avait fait d'elle une femme, en la jetant violemment de ladolescence à la plénitude de ses formes. De tout temps, le fond de son caractère avait été une incompréhensible mollesse d'esprit, un entêtement fabuleux, une résignation inerte. Néanmoins ce crime dont on Taccusait, son départ des Moulineaux, ce fiacre qui avait roulé pendant

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