‹ La dévouéeChapitre 3 sur 4 · LA DÉ A' O U È E · texte numérisé non relu

LA DÉ A' O U È E

plus d'une heure, stores baissés, les péripéties de rincarcération avaient bouleversé Miclielle, agacé sa sensibilité. Une lassitude énorme l'accablant de plus en plus, elle avait fini par s'étendre sur le petit lit dressé dans un coin de la cellule.

A sa porte, un gardien veillait. Il était trèsenrhumé; la prisonnière l'entendait tousser, et cela lui donnait du courage pour supporter la solitude. Une horloge sonna dix heures... dix heures et demie. . . onze heures. . . et ce bruit, assez rapproché d'elle, parlait si clairement dans le silence, qu'elle l'écoutait comme une voix amie.

Michelle ne pouvait reposer. Petit à petit ses yeux s'étaient habitués au trouble de l'obscurité, à la paix nocturne ; et maintenant elle distinguait les divers objets épars dans la chambre : la table, une tache brillante au milieu du contour incertain d'un pot à eau, deux chaises, des vapeurs errantes sur les murs blanchâtres. Quand elle abaissait les paupières pour essayer de dormir, elle apercevait comme des foyers incandescents qui fulguraient avec un éclat merveilleux : tout-àcoup ils se changeaient en nappes sombres où des arabesques bizarres se dessinaient; puis, cela se transformait en pluie d'étincelles, tantôt rouges, tantôt bleues, tantôt d'un vert de scarabées, toujours éblouissantes, tombant sans fracas, pareilles à l'écoulement de silencieuses fusées d'artifice.

Alors elle ouvrait les yeux, et la tristesse de l'étroite cellule la reprenait. Elle se rappelait la chambre bleue où elle avait vécu relativement si heureuse avec Pauline, sa chère Pauline aujourdhui morte, et qu'on l'accusait d'avoir empoisonnée ! . . . Pauline avait donc été empoisonnée ?. . A coup sûr, on se trompait ! . . . Elle revit le cadavre de sa sœur, très-long sous les draps... sa bouche un peu creuse... ses yeux à peine ombrés grâce à la transparence des cils... et des frissons la parcoururent. Elle devait lui ressembler ainsi couchée sur le dos comme elle, la tête renversée sur le traversin. Michelle se retourna contre le mur. Une frayeur de la mort l'avait saisie, et elle n'avait pas voulu en garder l'apparence.

Sa situation lui revint à Tesprit, très-nette. Je suis en prison, se dit-elle, au secret, moi, moi!... Pour quelle raison?... Je n'ai pas de chance! murmura-t-elle encore, non! pas de chance!... Le visage collé sur un bras, elle essaya d'oublier, de ne plus penser... Elle avait froid... Dans la nuit de ses yeux fermés, à la place des ruisselantes visions de lumière qu'elle avait eues, des tètes se montrèrent. Elles sortaient de Tombre, passaient vite, presque toutes sévères, presque toutes la chevelure indécise. Michelle ncn reconnaissait aucune. Elle essaya d'en arrêter plusieurs fiu passage, mais elle n'y i)arvint pas. Souvent trois

OU quatre figures se formaient, puis disparaissaient en hâte. Et toujours il en venait de nouvelles ! Cela ressemblait à une végétation humaine qui poussait sous l'effervescence d'une sève inouïe, pour disparaître aussi rapidement qu'elle avait cru.

Une quinte de toux de son gardien ramena la jeune fille au positif de sa situation. Elle avait le front lourd. Un sentiment de malaise vague augmentait encore sa lassitude. Elle se rappela de nouveau Pauline morte, le trou béant au fond duquel on l'avait descendue, et petit à petit elle s'affola : aurait-elle réellement versé du poison à sa sœur?... Peut-être qu'en dormant!... on ne pouvait jamais savoir!... Mon Dieu ! mon Dieu ! Était-elle assez malheureuse !

Elle cessa de se plaindre pour écouter la cadence d'un pas qu'elle entendit, pour suivre sur la muraille le reflet principal d'une lanterne portée on ne sait où !

Puis elle se sentit bientôt si abandonnée, si seule dans son lit étroit, si entourée d'infini silencieux, si étrangère à tout ce qui l'entourait, qu'un sanglot lui souleva la poitrine. A cette heure, pensait-on à elle, quelque part ?... Son père ? Ah ! comme il l'avait défendue ! . . . Comme elle lui pardonnait tout ce qu'il était possible de pardonner î Comme elle regrettait de lui avoir refusé les cin-

qualité mille francs de ronde Cléraml)eau ! Aussi, pourquoi ne lui avait-il pas dit simplement : Michelle, j'ai besoin de ton argent, donne-le-moi?

Elle pensa encore à Pauline ; pauvre petite Pauline !

Un attendrissement doux la consola de ])eaucoup de choses, lui montra la morte avec moins d'amertume, l'emporta dans un rêve plein de mièvreries sentimentales, de coins langoureux. Et elle se fit une promesse : la promesse de s'occuper de la tombe de sa sœur, de la fleurir, de l'orner. Et elle composa en elle-même le premier ])Ouquet qu'elle apporterait au cimetière, le jour où on la délivrerait, bientôt ! Il lui apparut : des chrysanthèmes, des roses blanches... Elle se voyait l'achetant... sans marchander, chez une petite fleuriste, rue de Vaugirard. Toutes deux causaient : J'ai là deux beaux fusains, tenez î sur l'étagère... ça pousse très-bien, vous devriez me les prendre. — Non, non, merci ! pas ce matin, une autre fois...

Et le son de sa propre voix, très-affaiblic, lui parvenait encore, quand l'image d'Octave Blaisot vint la terrifier. Son chapeau sur la tête, le pharmacien entrait dans la boutique, lui arracliait le l)ouquet des mains, le jetait dans la rue. Sainte \'ierge ! il la croyait donc empoisonneuse ! Oh l non, non !

Le décor, la fleuriste, les plantes, les fleurs disparurent. Elle essaya de se justifier devant son rêve, au nom de son amour; elle se vit échevelée, aux genoux du pharmacien ; elle se dramatisa elle-même, s'entendant crier, pleurant, lui disant : Vous me croyez donc coupable, vous?... vous aussi?... mais vous êtes le seul homme par qui je ne veux pas être méprisée !... mais c'est votre estime qu'il me faut ! la vôtre ! je me moque de celle des autres...

Elle tendit les bras vers lui et l'entoura d'aveux : Je vous aime ! Depuis que je vous connais, mes pensées vous appartiennent. Je tressaillais, quelque chose en moi éclatait en larmes lorsque je vous entendais marcher, parler, rire. J'ai été jalouse de Pauline; j'ai souffert de votre indifférence ; je me suis détestée parce que je vous aimais. N'est-ce pas que rien n'est indigne comme de se sentir parfois des sentiments de haine contre sa sœur? Mais, j'ai supporté les baisers que vous lui donniez, votre entente, vos cachotteries, vos égards de frère aimable pour moi... Ce n'était pas toujours facile, allez !...

La porte de la cellule s'ouvrit ; un jet de lumière s'abattit sur la prisonnière, et quelqu'un lui dit :

— Eh bien, nous ne dormons pas?... Nous n'avons pas voulu nous déshabiller?... Tant pis !

La porte se referma. Puis le même silence que

précédemment rentoura, et Octave Blaisot reprit possession d'elle. Oui, maintenant elle ne pouvait plus penser à se marier avec lui. Elle le sentait bien ; il était perdu pour elle. Jamais il ne voudrait d'une femme qu'on avait traînée en prison. Perdu I il est perdu pour moi, se répéta-t-elle ! perdu !

Elle tomba dans un désespoir si sincère, que tout se mit à tourner, à danser une ronde effrénée dont elle fut le centre Le sentiment du vide rétreignit, puis un écroulement subit eut lieu en elle, avec un immense fracas qui lui mit un poids sur les côtes et la laissa brisée. Cette fille que ridée de la mort avait glacée jusqu'aux os une heure auparavant, s'y accrocha soudain comme les gens presque noyés s'accrochent à une épave. La mort ! la mort î elle voulut mourir. Qu'étaitce que la mort après tout?... une délivrance. Eh bien, oui ! elle irait rejoindre Pauline, sa mère. Celles-ci l'attendaient peut-être, chassaient la terreur loin de ses pensées. D'ailleurs, vivre sans Octave Blaisot lui était devenu impossible. Toutes les rancunes de Michelle contre la vie tournoyèrent autour de ce nom. Il fut pour elle un inacessible rocher, contre lequel les fadeurs de son désespoir se heurtaient comme des vagues, sans réussir à l'escalader. Ah ! on i)ouvait l'interroger à présent, on i)()uvait venir lui de-

mander: Étes-voiis coupable, oui ou non? Elle était prête à répondre : oui. Alors elle se serra la gorge entre ses doigts crispés, pour savoir si elle aurait la force de ne se point dédire en face du danger. L'épreuve ne la découragea pas.

Elle éprouvait un atroce besoin de se plaindre, de se poser en victime à ses propres yeux, en victime géante, héroïque, capable de souffrir encore plus d'un martyre avant de s'abandonner au bourreau. Son amour lui sembla une religion plus belle et plus grandiose que son catholicisme. Elle s'immola en effigie. Elle ne vit ni sa mémoire prostituée, ni un oubli possible dans l'avenir, ni la guillotine, ni son corps séparé en deux tronçons par l'infâme couperet, ni son nom profané. Son sempiternel refrain lui emplit de nouveau la bouche : Pas de chance ! pas de chance! mais, cette fois, il avait le goût de toutes les choses pour lesquelles la mort lui paraissait désirable et bonne.

Michelle parvint à ruser avec sa conscience, à se persuader que cette espèce de suicide auquel elle se condamnait ne pouvait lui être reproché par Dieu, puisqu'il allait être précédé d'une lente agonie incomparable, l'obliger à marcher longtemps encore sur la fameuse routé hérissée d'épines, de cailloux tranchants, d'obstacles où pendraient des angoîf^ses, des lambeaux de sa

chair, tout son passé. Elle eut TorgLieil du sacrilicc ! un orii'ueil enfantin, un orgueil de désespérée qui s'égosilla devant elle, turbulent et sonore comme un hochet, un orgueil qui l'intéressa, qui la fit se trouver superbe, digne d'émouvoir Tavenir. Et cet orgueil la soutint jusqu'au jour où elle fut réclamée par ses juges. Il s'était si étrangement amalgamé avec sa formidable maladie d'amour qu'elle ne sut jamais les distinguer l'un de l'autre. Ils lui posèrent deux mains solides sous les aisselles, la rudoyèrent souvent, lui campèrent un diadème et une auréole autour du front. La solitude agissant sur elle, mille défaillances la firent trébucher, des terreurs la secouèrent des pieds jusqu'à la tête, mais elle s'en releva, toujours plus passionnée, toujours plus résolue.

Des mois s'écoulèrent: septembre, octobre, novembre. L'instruction marchait dif^lcilemen^ Dans la cour où Ton conduisait Michelle afin qu'elle prit Tair, l'automne cuivra le feuillage des quelques arbres plantés là ; puis elle les vit se dépouiller peu à peu ; elle assista, presque sans la remarquer, à la chute de leur parure, et l)ientôt des ])ranches seules coupèrent de leurs zigzags grêles le coin de ciel tantôt gris, tantôt bleu de la prison.

A chacune des questions qu'on lui posait suf

sa sœur, elle répondait inyariablement : Je ne sais pas. Ce fut tout ce qu'on put tirer de cette fille, proclamée néanmoins d'humeur très-douce ; et ce fut tout le système de défense qu'elle employa. Elle parlait peu, ne refusait de répondrez personne, mangeait avec appétit.

Vers la fin de janvier, un matin, Michelle avait supplié qu'on lui permît de regarder la neige tomber. Et pendant plus d'une demi-heure elle était restée le visage collé contre une vitre. Devant elle, derrière une avalanche de flocons blancs qui voltigeaient, un grand mur se dressait couronné de plaques de zinc, de cheminées en tuile, de neige. Pas une fenêtre ne l'égayait. Il était d'un gris sale, rayé par de longues traînées pisseuses. Sous les cheminées fumantes le plâtre était marbré de taches rousses. Dans une cavité, un moineau frileux sommeillait, ouvrant le bec de temps en temps.

L'ancienne amitié de MicheHe pour les jours tristes ne l'impressionna pas cette fois de la même manière qu'à l'époque où elle était libre, aux Moulineaux. Et elle retrouva sa cellule avec un certain plaisir, et elle eut une longue conversation sur Dieu avec une des sœurs chargées de la soigner. Quinze jours après, elle était condamnée à mort, transférée à la prison de la Roquette.

Ce fut là que Jeolîriii vint la voir, impressionné par les instances de Barbelet. Maintenant l'ancien horloger maudissait sa fille, disait regretter de ne pas avoir aidé les agents de police à l'emmener. Tout son temps se passait à vociférer contre Michelle, à la renier, à se traiter de cocu. Un soir, il demanda à Tex-commissaire de police :

— Sais-tu qui a été Tamant de ma femme, le père de Michelle?... Ce n'est pas toi, au moins ?

Barbelet avait encore failli se brouiller avec lui. Cependant Jeoffrin continuait à habiter la maison des Moulincaux. II n'avait pas voulu déménager, ... à cause de ses paperasses et de son invention. Le lendemain de la condamnation de Michelle, quelqu'un l'ayant appelé : Monsieur Jeoffrin ! il s'était fâché :

— Je ne veux plus qu'on m'appelle Jeoffrin. Le Jeoffrin dont vous me parlez avait deux filles ; moi, je n'en ai plus.

Aujourd'hui qu'il se voyait le maitre de la fortune de ses enfants, il choisissait déjà les fournisseurs qui devaient lui procurer, au plus bas prix possible, les matières indispensables à la construction de son aérostat. Et il vaquait à ses affaires, inconnu, sournois comme un défrocjué.

Le lendemain du jour où Barljelct avait ol)tenu (U' lui qu'il allât voir Michelle. il faisait un temjjs

d'hiver très-sec. La gelée avait durci les routes. L'avenue des Moulineaux s'étendait froide, entre ses deux rangées d'arbres branchus, striant de lignes noires le ciel vaporeux que traversaient les rayons d'un soleil pâle. Dans les ruisseaux, de loin, la glace brillait comme de l'argent. Le gazon de la colline d'Issy montait très-droit sous une légère poudre blanche. Au fond de la vallée, les toits en tuile des fabriques étincelaient ; leurs cheminées fumaient toujours, éparpillant de longs nuages noirs autour d'elles. La puanteur des tanneries ne saisissait plus l'odorat. Presque au niveau de ses rives dépouillées de verdure, au loin, la Seine encombrée de glaçons coulait pesamment, d'une blancheur jaune. A partir du talus de la route, la terre des champs,^ semée de pointes éclatantes, s'allongeait rude comme un sombre lac pétrifié, jusqu'à une ceinture de maisons, jusqu'à une rangée de peupliers dont les cimes enchevêtrées de guis ressemblaient à d'immenses nids abandonnés. Au bout de l'avenue, sur la droite, le parc d'Issy, ainsi vu à distance, paraissait un tas de fagots appuyés debout contre le ciel.

Mais quand Jeoffrin le longea, il le vit tel qu'il était, lançant vers les nues comme un crépite-, ment silencieux de Ijranches zébrées d'énormes troncs moussus ; les uns d'un roux moelleux, les

autres entourés d'épaisses couches verclâtres ; ceux-ci escaladés par des lierres, ceux-là rugueux, Tair sauvage ; mille autres encore, aux deux tiers cachés par des arl)ustes à longues vergettes, voilés par des rideaux de menus bois follement entrelacés, par des ramures fantasques. Le parc se hérissait dans la splendeur froide du jour. Toutà-coup des éclaircies de ciel découpaient la flèche d'un pigeonnier, le chaume d'une hutte, riaient parmi les bouleaux, papillotaient, se traînaient mélancoliques ; puis les vieux massifs redevenaient lourdement obscurs, ombreux sans feuilles, interceptant l'horizon, fiers de leur antiquité, de leurs chênes monstrueux, de leurs guirlandes de lianes. Et sur la rondeur de certains troncs, il y avait comme des larmes de soleil éphémère qui coulaient. Une implacable paix dormait là, au milieu de ces arbres, dans la sérénité glacée de ce coin hivernal ; et quand Jeoffrin passa, elle lui tomba sur les épaules. Il ne la comprit point.

Michelle l'inquiétait ; il éprouvait le besoin de la voir, de lui parler. Une visite à la Roquette lui semblait maintenant indispensable. Il marchait si absorbé, qu'il heurta une brandie cassée qui pendait sur la route, le long du mur ])as du parc. Cependant, lorsqu'il eut traversé le bourg dlssy, une crainte Tagita. Quelle ligure devait-il faire à

sa fille? Allait-il s'armer de reproches, ou lui apparaître sans colère?... Une envie formidaJDle de fuir Paris, de se cacher en province, au fond de quelque obscur village, s'empara de lui... Il entra dans un café borgne, afin de se donner le temps de réfléchir ; et après avoir demandé un petit verre de cognac, il resta un bon quart d'heure, la tête entre ses mains, un journal sous le nez. Sa résolution prise, il paya sa consommation, monta dans un fiacre, et cria au cocher :

— A la Roquette !

Le fiacre partit. Au bout de vingt minutes, bercé par le roulement de la voiture, fatigué d'avoir veillé tard, la nuit précédente, Jeoffrin dormait.

Quand il ouvrit les yeux, le terrain gris de la place de la Bastille l'entourait. Au sommet de la colonne de Juillet, le grand Génie de la liberté étincelait sous le ciel froid. Le long du quai, sur un trottoir, quelques chétifs marronniers ressemblaient à des manches de balais plantés dans l'asphalte. Un omnibus bondé de monde se dirigeait vers le boulevard Beaumarchais, et Jeoffrin, la tête à la portière de son fiacre, eut le temps de l'examiner, d'apercevoir une blonde frimousse d'enfant coiffé d'un béret bleu, deux grands yeux qui le regardèrent au milieu d'un rond clair fait avec la main dans la buée d'une

vitre. Cette vision le hanta, sans qu'il pût s'expliquer pourquoi , par hasard. Et durant plusieurs minutes, il eut comme une sympathie pour cette petite tête. Puis, ce caprice éveille on ne sait trop comment dans cet esprit indéchiffrahle , s'éteignit aussi vite qu'il s'était allumé.

La rue de la Roquette intéressa Jeoffrin. Les passants filaient sur le pavé des trottoirs, le bout du nez rose, le dos un peu rond sous la froidure. D'innombrables boutiques de marchands de vin se suivaient, séparées à peine les unes des autres par une échoppe, par Téclat violent d'un étalage de légumes, par la miue béate d'une épicerie. On sentait que les mastroquets se trouvaient dans leur quartier, adorés, cajolés. Jeoffrin en remarqua un. Il était ventru, la peau culottée, si omnipotent quïl barrait sa porte. Il fumait une grosse l)ipe de merisier, le chef orné d'une casquette jjlate, les épaules chaudes dans un large tricot en laine marron à raies lilas. A côté de lui, derrière sa vitrine, devant un aquarium rocailleux où nageaient des poissons rouges, plusieurs bouteilles représentaient des bustes de M. Thiers, la poitrine pleine de liqueurs, le crâne surmonté d'un bouchon. Ils regardaient tous la rue, l'air maussade, •omme las de popularfté.

Dans l'encadrement vert d'iuie boucherie; où

des bêtes écorchées pendaient, sur une pancarte installée au milieu du ventre béant et gras d'un animal, Jeoffrin lut : âne. Il chercha l'enseigne, vit : boucherie hiiDpophagique, maison Prévost, et ricana.

Le fiacre traversa le boulevard Voltaire, continuant sa course vers la Rormette. L'aspect de la rue avait changé. Les marchands de vin étaient devenus moins nombreux. C'est à peine si on en apercevait quelques-uns, à l'ombre, penchés sur des comptoirs ternes, entre des boutiques de marbrier où des tombeaux s'étalaient dans la fraîcheur de leurs pierres grattées. Tout le clinquant des cimetières luisait là. Des colonnes portaient des trophées de couronnes en perles noires et blanches, des sujets pieux en stuc, des feuillages en zinc fleuris de pensées en zinc aussi. Puis, sur des chaises, sur les monuments funéraires, sur des étagères, contre des croix nouvellement peintes, d'énormes bouquets d'immortelles jaunes, rouges, violettes, noires, écrasaient de leur* floraison dure la simplicité douce des autres couleurs. C'étaient encore des piles de couronnes autour desquelles jouaient des lettres : A mon père !... Souvenir !... A Louise ! L'une d'elles disait : A ma fille ! et Jeoffrin se souvint de la sienne.

Le fiacre déboucha sur la place de la Roquette.

Une minute après, il s'arrêtait. JeofïVin sauta par terre, et tandis qu'il payait son cocher, celui-ci lui demanda :

— Voulez-vous que je vous montre Tendroit où Ton guillotine ?

— Oui, répondit l'ancien horloger.

— Voyez -vous cinq pierres plus plates et plus longues que les pavés?,.. Tenez! dans la direction de mon hras... Montez sur le marche-pied, vous serez mieux. Les voyez-vous?

— Oui.

— Eh bien, c'est là!

— Ah! fit Jeoffrin.

Et tournant le dos à la voiture, il entra dans la prison. Le matin même, Barbelet lui avait remis une autorisation de la préfecture pour voir Michelle. Au greffe, un gardien fut chargé de le conduire à la cellule de sa lille. Elle venait de quitter Tinfirmerie. Quand la condamnée aperçut son père, elle lui sauta au cou. Les surveillants se retirèrent; et l'on n'entendit plus que le pas régulier d'un soldat.

Michelle était vêtue de sa robe noire. On lui avait permis de la conserver. Sa cellule ressemblait beaucoup à celle où on l'avait enfermée à Saint-Lazare. Jeoffrin remarqua combien sa lille était maigre et changée. Son front et ses tempes avaient une pâleur de cire. Un cercle noirâtre,

presque bleu lui entourait chaque œil d'une ombre. Ses lèvres étaient décolorées. On lui avait déjà coupé les cheveux. Et longtemps elle pleura sur la poitrine de son père.

Une sueur abondante perlait sur le crâne chauve et sur le front de Jeoffrin. Ils n'échangeaient pas une parole. Des sanglots redoublés secouaient la jeune fille. A la fm, elle dit :

— Embrasse-moi.

Et comme il hésitait :

— Je veux que tu m'embrasses, reprit-elle... Embrasse-moi, je t'en supplie...

Elle lui promenait fortement les mains sur les épaules. Alors il lui effleura les cheveux de ses lèvres ; mais ce baiser douteux ne la satisfît point Elle reprit, la voix sèche :

— Tu me crois donc coupable?

Il ne répondit pas, elle cessa de le caresser, la face meurtrie, la démarche mal assurée.

— Je suis malade, balbutia-t-elle. Tu vois... je me tiens à peine debout...

Jeoffrin lui approcha une chaise. Au bout d'un instant de silence, elle l'interrogea doucement :

— Pourquoi t'es-tu battu avec les agents de police, puisque tu me croyais coupable?

8es yeux fauves gênaient Jeoffrin. Une reconnaissance démesurée les inondait, essayant de traverser les vêtements du vieil horloger pour

pénétrer jusqu'à son cœur, pour briser la cuirasse de froideur dont il s'était armé.

lAii, changea sa ligne de conduite. Il prit un siège, s'approcha d'elle, et lui dit très-bas :

— Sais-tu si on nous écoute ?

— Je ne crois Joas.

— N'importe! reprit-il, méfions-nous.

Et pendant qu'elle se penchait vers lui, afin de l'écouter, sans le regarder, il lui saisit la tête entre ses bras, et se mit à l'embrasser. Elle fit :

— Oh! papa, mon cher papa...

Puis elle ferma les yeux, défaillante, et lui tomba presque entre les bras. Elle était si faible que cette brusque joie inattendue venait de l'affaiblir encore. Elle voulut se justifier :

— On m'a condamnée injustement... Je te jure que je suis innocente!... que les juges se sont trompés. . . mais tant mieux ! . . .

Jeoffrin l'interrompit :

— Tu aimais donc Octave?

Une rougeur légère colora les joues blêmes de Michelle.

— Ma pauvre enfant! ajouta-t-il.

A la porte de la cellule, la sentinelle ne marchait plus. Jeoffrin lança un cou]) d'œil d'intelligence à sa fille; ensuite, assez haut i)our (piOn j)Lit rcntendrc. il dit :

— Et ton i)ourvoi y

Elle répondit :

— Je n'ai pas voulu le signer.

Il continua, sans attacher la moindre importance à ce qu'elle venait de dire :

— Tu n'as pas. froid?

— Non, père.

— Il parait que tu as saigné du nez, que tu as été souffrante?...

— Oh! rien... presque rien. Tu vois, aujourd'hui c'est passé.

Il lui parlait très-paternellement; mais il y avait entre eux un je ne sais quoi qui les embarrassait, qui mettait comme une antipathie entre des pensées qu'ils n'exprimaient pas. Dans le jour blanc de la prison, tous deux avaient le teint cadavéreux, l'air misérable. Michelle demanda :

— C'est vrai, alors? Pauline est morte empoisonnée?...

— Oui.

— Avec de l'arsenic ?

— Oui.

— Mais qui l'a empoisonnée ?. . . qui ?

Et tandis que Jeoffrin semblait lui dire : Dame! c'est toi. Le cœur de Michelle m serra, et elle répéta encore :

— Je te jure que je ne suis pas coupable... Me crois-tu ?

Il devint bonhomme.

— Qui vcux-tLi que ce soit ?

Mais un travail s'opéra dans Tesprit de Michelle. Elle se rappela Tindifférence monstrueuse de son père, la scène qu'il lui avait faite au sujet des cinquante mille francs de l'oncle Clérambeau, le soufflet! les débuts de la maladie de Pauline... et tout cela se mit à plaider en elle contre Jeoffrin.

Au moment où il lui répéta tranquillement ;

— Oui... qui veux-tu que ce soit?

Elle fut sur le point de lui répondre : Toi!... Quelque chose la retint. Des larmes lui coulaient des yeux, ruisselant sur ses joues. Elle ouvrit de nouveau la bouche pour crier : C'est toi qui as tué Pauline! J'en suis sûre... C'est toi! Mais la physionomie de son père la glaça de terreur, la rendit plus froide que du marbre.

Jeoffrin s'était dressé devant elle. Il venait de se sentir découvert...

Une épouvante folle s'était emparée de lui. Sa perte lui apparut avec un tel caractère d'imminence qu'il faillit se jeter sur Michelle pour l'étrangler. Par bonheur, il était rhommc des ruses basses plutôt que le criminel des actes forcenés. Il n'osa pas. L'espoir de gagner la rue, de s'enfuir, de se cacher n'importe où l'émut un instant... mais, à son tour, il eut j)eur de Michelle et il resta, penaud, désolé, furieux de voir ses combinaisons anéanties, de s'être précipité en

aveugle dans une aventure, d'avoir suivi les conseils deBarbelet, alors qu'un sentiment imj^érieux aurait dû l'éloigner de sa fille.

Bien qu'il se déroulât sans gestes, sans éclats de voix, ce drame intime n'en était ni moins terrible, ni moins poignant. Un profond silence régnait dans la cellule.

Un gardien ouvrit la porte, puis la referma, satisfait de la tenue du visiteur et de la physionomie de la condamnée.

Alors, d'une voix sourde, à peine distincte. Jeoffrin murmura :

— Il me fallait de l'argent. . . tu sais pourquoi . . . Oh ! je sais bien que je ne vaux pas grand'chose ! . . .

Puis comme Michelle allait lui répondre, d'un geste violent il lui imposa de se taire.

— Ne parle pas, continua-t-il, je te défends de parler. .. On pourrait t'entendre. Si tu parlais trop fort, tu m'obligerais à te casser la tête d'un coup de chaise.

Maintenant il se reprochait de s'être laissé surprendre, d'avoir accepté une situation fausse, avant même d'avoir été accusé.

— Laisse-moi. . . Va-t-en ! lui ordonna Michelle. Jeoffrin, redevenu son maître, ne bougea pas.

Il regarda si montre :

— Je n'ai plus que dix minutes à causer avec toi. dit-il.

La frayeur le rendit stiipide, et toutes les Ijetises lui semblèrent suffisantes pour circonvenir Michelle. 11 lui déjjita ce qui lui poussait dans l'esprit :

— Ne me trahis pas... Je suis un misérable! tu es une sainte, toi... Jure-moi, sur ce que tu as de plus sacré au monde, que tu m'épargneras. D'ailleurs, tu seras graciée... Tu verras que je te ferai gracier... J'irai voir le maréchal... lime recevra... Mon invention est cause de tout. Elle m'a rendu mauvais... Je n'étais déjà pas la crème des hommes. . .

Il voulut l'embrasser ; elle recula. 11 reprit :

— Tu as raison. Je ne suis plus digne de toi. Il s'agenouilla devant sa fille :

— Je comprends ton dévouement. . . Tu avais deviné!... Voilà pourquoi tu n'as rien voulu répondre aux juges quand ils t'interrogeaient. Chère enfant, va!... Pauvre martyre!... Oh! tu n'as rien de moi... C'est de ta mère que tu tiens ta sagesse et tes qualités ! ... Je suis un lâche ! . . . un gredin ! . . Jure-moi que tu ne me dénonceras pas...

Michelle répondit :

— Va-t-en ! . . . Je j ure. . .

Il se releva, Ijalbutiant encore des paroles inintelligibles, d'une voix sifflante. Alors Michelle lui demanda :

— Veux-tu me rendre un service?

— Oui, fit-il.

Elle tira de sa poche deux bouts de papier plies, et les lui tendit :

— Envoie-les à leur adresse, quand je serai morte.

— Désires-tu que je revienne?

— Non, répondit-elle.

Et saisie de vertige en face de cet homme, son père, tout son passé, elle ne put s'empêcher de lui tendre les bras, de s'effondrer dans un dernier sentiment d'affection.

Jeoffrin partit. Aussitôt sur la place de la Roquette, il héla une voiture, cria au cocher : A Montmartre î Et tandis que le fiacre descendait vers Paris, se rappelant les deux billets que Michelle lui avait confiés, il les prit, les tourna dans ses mains. Une curiosité malsaine l'engageait à les lire. Il n'y résista pas. Le premier qu'il ouvrit s'adressait à Barbelet :

« Je vous pardonne.

« Votre petite amie qui est déjà presque morte.

ft MiGHELLE. »

Celle-ci l'avait écrit avec un bout de mine de plomb trouvé par terre.

Le second, moins laconique, était pour le pharmacien de Vaugirard :

« Octave,

(( Je regrette de tout mon cœur que votre nom ait été mêlé à mon procès. Lorsque je ne serai plus, tâchez de vous souvenir de moi sans trop d'amertume, car je vous ai bien aimé... Il me semble que je vous aurais rendu heureux! Ce n'est pas moi qui ai tué Pauline... Adieu! je meurs désespérée de ne pouvoir être votre femme.

« MiCHELLE. »

Et quand Jeoffrin eut ainsi violé ces deux lettres, il fut joyeux. Sa fille mourait pour Octave Blaisot, donc elle n'avait aucun intérêt à trahir papa. Et il se dit : lintérêt ! voilà ce qui dirig-e les hommes! Chacun est esclave de l'intérêt...

Puis, mâchant les deux billets, il les dissémina par minces boulettes, dans la rue. Une heure après, il louait une chambre dans un petit hôtel de Montmartre, à , seule fin de dépister les recherches si, par hasard, Michelle venait à se repentir de sa suprême résolution.

Celle-ci, gardée à vue, était retoml)ée dans son apathie habituelle. L'idée de dénoncer son père ne la tracassait pas. Mais comment ne l'avaitc'ile pas soupç;onné tout d'al)urd ?... (,)uel père Dieu lui avait donné là!... Elle reurctta de la-

voir chargé de ses lettres... Elle se reprocha leur formule, croyant bien qu'elle aurait pu les écrire plus délicates, plus touchantes. Néanmoins, des larmes lui affluèrent aux yeux, quand elle pensa aux simples choses qu'elle avait trouvées pour Barbelet : Je vous pardonne ! . . . Votre petite amie qui est déjà presque morte... Elle se répéta : presque morte! pesant les mots, les commentant avec une émotion sereine, s!attendrissant sur mille pensées qu'elle y voyait.

Le tremblement qui l'avait bouleversée, au moment où elle avait compris son père, ne la quittait plus. Elle entrevit la guillotine, mais dans une vision indécise. Michelle était décidée à mourir ; cependant, malgré sa faiblesse, elle se sentait encore si pleine de vie sur sa chaise de prison, qu'elle ne croyait pas sa mort prochaine. Elle avait beau se crier : Je veux rejoindre Pauline, maman, leur conter mes peines, me plaindre à elles de tous ceux qui m'ont brisée. Jamais la manière atroce dont on devait lui couper le cou ne l'avait effrayée. Son esprit lui réservait les terreurs de la guillotine pour sa dernière matinée.

Soudain, le crime de Jeoffrin ne l'étonna plus. Un tel nimbe de boue entoura le vieil horloger, qu'elle n'essaya môme pas de l'en débarbouiller, de caresser encore une illusion sur son compte.

Et la silhouette dOctave Blaisot se remit à lui passer devant les yeux, douloureusement. Toutes les séductions tombaient du pharmacien autour d'elle, lui serraient le cœur. Elle le détaillait, se rappelant quelques-uns de ses gestes familiers, ses moustaches noires, ses cheveux toujours si soignés, la nuance uniformément bleue à pois blancs de ses cravates. Et elle le regrettait de toutes les forces de son imagination. Elle eut même une pensée maternelle pour lui : on doit le considérer comme un héros de roman, aujourd'hui. Sa pharmacie ne doit plus désemplir... Mon procès sera peut-être le point de départ de sa fortune... — Elle fut jalouse ! jalouse de la femme qu'Octave Blaisot épouserait plus tard... La porte de la cellule s ouvrit. Michelle releva la tête ; et Fabbé Roche entra. L'aumônier de la prison l'accompagnait.

— Ne vous dérangez pas. Restez assise, mon enfant, dit-il.

Le gardien se retira.

— Pourquoi tremblez-vous? ajouta le vieillard. 11 ne fait pourtant pas froid ici.

Michelle répondit :

— Je ne sais pas.

Il reprit :

— Je vous amène laljhé Rochi'. il ma prié de lui céder ma place auprès de vous.

Les deux prêtres étaient tristes. Ils venaient d'apprendre que le recours en grâce formulé au nom de Michelle avait été rejeté, que l'exécution devait avoir lieu le lendemain. Tous deux paraissaient très-accablés, lein^s larges chapeaux noirs à la main.

— • Allons î ma fille, dit Taumônier, j'ai des prisonniers à voir. Je vous laisse avec l'abbé Roche. A bientôt !

Il sortit, et le petit curé d'Issy resta seul avec la condamnée. II avait la face couperosée par le froid. Enveloppé dans son long pardessus noir à collet de velours, il paraissait très-bon. La jeune fille se tenait debout à quelques pas de lui. Il se rapprocha d'elle :

— Vous n'avez rien à me dire ?

— Non, fit-elle.

— Il parait que vous avez un peu négligé vos devoirs de religion, reprit-il.

Elle ne répondit pas.

— Vous avez refusé de communier. . . Ce n'est pas bien... Pourquoi ?

Elle pleura. L'abbé reprit :

— Vous savez, il n'est jamais trop tard pour se repentir. La bonté de Dieu est infinie ; il est toujours prêt à pardonner. C'est un père...

Michelle pensa au sien. L'abbé Roche lui prit la main :

— Vous aviez une dévotion particulière pour la Sainte Vierge, autrefois?

Elle le regarda.

— Est-ce que vous ne voudriez pas vous confesser?... demander à Notre Seigneur Jésus- Christ la rémission de vos péchés ?

Elle sembla hésiter un instant.

— Voyons, reprit-il, ma chère enfant, vous n'avez donc plus confiance en moi ? Je n'ai pourtant pas cessé de vous affectionner... de prier pour vous. La miséricorde divine...

Elle s'agenouilla devant lui.

— Je me confesse à vous, mon père, dit-elle, parce que j'ai péché. Je me confesse à Dieu toutpuissant, à la bienheureuse Marie toujours vierge, au bienheureux Michel archange, au bienheureux Jean-Baptiste, aux saints apôtres Pierre et Paul...

Sa voix s'était assourdie, et Ton n'entendit plus qu'un murmure suave, que la mélodie d'une prière poussé.* vers le ciel avec une ferveur extatique.

— Voulez- vous que nous allions à la chapelle, demanda ral)bé Roche?

Elle répondit :

— Non.

Le prêtre s'assit devant elle, et elle se confessa :

— Je m'accuse d'avoir eu un amour coupable, de l'avoir encore... Je m'accuse de ne pas aimer mon père. — Je m'accuse d'avoir été jalouse de Pauline.

Sa voix était douce et grave comme un bourdonnement d'orgue. Ainsi agenouillée aux pieds de ce prêtre, sa beauté de pécheresse avait une limpidité angélique. — Elle continua :

— Je m'accuse de ne m'être pas soumise sans plaintes aux décrets de la Providence... d'avoir douté de Dieu.

Elle se tut. Et comme l'abbé Roche attendait l'aveu du crime pour lequel Michelle avait été condamnée, la nuit laissa tomber quelques lambeaux d'ombre dans la cellule.

— Eh bien ? demanda le confesseur.

— C'est tout, répondit la pénitente.

Elle avait incliné la tête et jouissait malgré elle de l'étonnement du prêtre. Il reprit :

— Vous n'oubliez rien ?

— Rien ! fit-elle.

Il lui reprocha d'avoir empoisonné Pauline. Elle répliqua :

— Ce n'est pas moi.

L'abbé frissonna :

■ — Mais si ce n'est pas vous, qui est-ce donc ? Elle inclina la tête encore plus bas, sans répondre ; et plus loin que ses cheveux coupés.

Tabbé Roche aperçut son cou, ce cou qu'il savait devoir être tranché le lendemain. Il ferma les yeux, et une immense pitié pour la condamnée l'envahit.

— Seigneur ! dit-il.

La cellule s'obscurcissait de plus en plus. L'ombre s'éparpillait, traînait sur la blancheur des murs, sur le petit lit calme dans un coin, sous une table. Un roulement lointain de voitures montait.

L'abbé Roche voulut parler, mais il ne trouva rien à dire. Une émotion puissante lui arrêtait les mots dans la gorge, lui atrophiait l'intelligence. Il contempla de nouveau la jeune fille, se la rappela telle qu'il l'avait vue le jour de sa première communion, en robe blanche, déjà grande pour son âge. Il eut le bon sens de ne plus l'interroger.

— Terminez votre confiteor. balbutia-t-il.

— Par ma faute, par ma faute, par ma trèsgrande faute..., dit Michelle en se frappant la poitrine. Sa voix s'éteignit encore...

L'abbé Roche ne pensa même pas à lui inlliger une pénitence ; il lui donna l'absolution. Et ([uand Michelle se releva, il l'embrassa, ne pouvant retenir ses larmes, si sincère que malgré les ridicules de sa malheureuse taille de nain, il était suljlime de douleur vraie, de charité. L'inno-

cence de cette condamnée l'avait frappé de mutisme. Il finit cependant par lui dire :

— Je reviendrai... Offrez à Dieu vos souffrances, mon enfant. Du courage!... A bientôt! Une récompense céleste vous attend.

Elle répondit :

— Je l'espère !

Et il s'en alla. — On servit à dîner à Michelle ; elle ne put manger. Maintenant, une exaltation irraisonnée la dominait. Loin de l'abattre, son entrevue avec l'abbé Roche avait ranimé ses forces, l'avait faite plus capable de tout supporter. Elle se promena dans sa cellule, interrogea son gardien, lui demanda des détails sur la prison, sur les prisonniers, sur leur manière de vivre. Quand l'heure de se coucher fut venue, elle se déshabilla et s'étendit voluptueusement dans son lit. Sa conscience était plus tranquille ; son amour se dégageait de ses liens terrestres, semblait s'épurer grâce à des contemplations d'outre-tombe. Et elle se disait : Enfin ! j'ai obtenu le droit de mourir, puisque mon père m'a ordonné de le sauver. Elle oublia que depuis longtemps déjà elle s'était condamnée à mort. p]lle fut toute au côté romanesque de sa situation. J'aurai accompli mon devoir jusqu'au bout, pcnsa-t-elle ! Mon père va m'être redevable de quelque chose!... et il ne m'a jamais aimée !...

Cette idée était si belle, lui apparaissait dans une telle apothéose de désintéressement que sa chair en tressaillait. Puis, son exaltation l'abandonna, les nuages de son esprit se dissipèrent, et il lui fallut ruser avec elle-même, devenir hypocrite pour se convaincre que le dana-er de son père rengageait seul à mourir. Elle craignit d'avoir méprisé son amour en ne lui donnant qu'une seconde place dans ses résolutions haineuses contre la vie. Mais cela ne dura pas. Et son dévouement à la cause paternelle revint modifier certains remords sournois ; et elle se rendit compte d'une chose : c'est que, somme toute, elle n'avait qu'une raison de plus pour en finir avec les déboires de ce monde. Une confusion se fit dans ses pensées... Michelle s'endormit. Le sang qu'elle avait perdu lui procura un sommeil paisible. Et longtemps elle resta sans rêver, comme une bête harassée. Elle était si faible qu'elle s'agitait à peine dans son lit.

Vers les deux heures du matin, elle entendit un carillon joyeux de cloches, un petit carillon clair, qui semblait avoir traversé des lieues pour lui parvenir. Il commença par un murmure lent. Deux voix se répondaient, semblaient s'encourager à des confidences. L'une était caressante, légère comme une voix de femme heureuse ; l'autre parlait sur un ton plus ferme. Elles causèrent,

toujours lointaines, toujours lentes, tantôt celleci tantôt celle-là, se mélangeant, se séparant, s'éloignant, comme si elles dansaient au bruit de leur gaîté. Et tout-à-coup, elles se mirent à jacasser, pareilles à deux pies très-haut perchées. Leur bavardage devint assourdissant. Dig ! faisait la petite cloche ; dig !' dom ! répondait la grosse. Michelle les reconnut. C'était l'église d'Issy qui s'amusait, qui se réjouissait sous un ciel d'été d'un bleu exquis. Sur le toit de l'église, sur les cheminées voisines, sur les gouttières, partout des bandes d'oisillons dressés sur leurs pattes grêles, les ailes pendantes, chantaient tant qu'ils pouvaient. Le long d'une plate-forme, il y avait un groupe de bouvreuils, le ventre rouge, le dos noir, qui sifflaient merveilleusement. Michelle distinguait jusqu'à leurs petits yeux ronds et brillants, jusqu'à leurs becs ouverts où s'agitaient leurs fines langues pointues. A côté d'eux sur l'appui d'un court balcon, parmi des pots vides, accrochés à des branches d'arbustes, tassés sur un rosier blanc tout en fleurs, des chardonnerets s'égosillaient dans un rayon de soleil. Des hirondelles serrées les unes contre les aiitres sur un fil télégraphique, la poitrine blanche, formaient un long ruban qui jasait. Et çà et là, parmi les maisons du voisinage, c'étaient des rossignols ! des troupes de pinsons ! des tarins

accumulés comme une mousse verdâtre ! des tas gris de linottes ! Ils s'évertuaient à lancer leurs plus belles roulades. L'air était imprégné comme d'un gazouillis que Michelle respirait. Sur la crête d'un toit en réparation, derrière Téglise, un fourmillement de fauvettes jetait Téclat de ses notes langoureuses et sonores au milieu de rétrange concert. Michelle ne se lassait pas de regarder, d'entendre. Le bavardage des cloches accompagnait la joie des oiseaux. Et brusquement, dans toutes les directions, ceux-ci s'envolèrent avec un grand frou-frou d ailes. L'étincelloment des ardoises au soleil augmenta. Des flaques lumineuses paraissaient couler vers les gouttières. Des briques scintillaient comme des pierres précieuses. Autour des cheminées soutenues par des tiges de fer, les placages de mortier roussi prenaient autant d'importance que les loques suspendues à quelques fenêtres.

Les cloches parlaient toujours.

Michelle s'occupa de la rue principale d'Issy, au bout de laquelle un cortège avançait. La façade des maisons voilée do draps était enguii*landée comme pour une procession. A la tête du cortège, Jeoffrin marchait en habit de gala, tro]) sérieux selon son habitude. L'ne fennne, une fiancée en toilette blanche, sous un voile qui voltigeait, lui donnait le bras. Michelle se recon-

nut, et son cœur battit. Derrière Jeoffrin, Pauline dans un joli costume de soie bleue, coiffée d'un mignon chapeau, bleu aussi, sous une ombrelle rose, causait avec Octave Blaisot. La noce suivait : les Poupelart, Barbelet, des gens de connaissance, les demoiselles Thiry, plusieurs parents et amis du pharmacien, quelques jeunes filles endimanchées. Tout ce monde riait, se parlait avec des minauderies char ruantes. Un souffle de- printemps égayait les visages, batifolait avec les mèches blondes de Pauline, jouait dans la fraîcheur des robes claires.

Et les cloches criaient au cortège : Mais dépêchez-vous donc ! Je ne comprends pas qu'on soit si lambin. Vous vous faites attendre. Michelle se demanda : est-ce que je suis bien éveillée ?. . . Quel bonheur ! je ne rêve pas. — Elle s'incarna dans la mariée ; elle sentit son bras sur celui de son père ; elle ne vit plus que la rue, toute grise devant elle. Pauline disait à Octave :

— Je suis contente comme tout. Michelle est fameusement gentille en mariée.

Octave répondait :

— Je me sens si léger, que je sauterais pardessus les maisons, si Michelle m'en priait.

Cela faisait rire Pauline, d'un rire bon et malin. Michelle en était ravie sous son voile, dans le nuage qui l'entourait. Les fleurs d'oranger de

son corsage embaumaient. Et elle apercevait le bout de ses souliers de satin qui se montraient tour-à-tour et disparaissaient comme de petites l)êtes blanches un peu farouches.

Elle ne cherchait pas à s'expliquer comment il se faisait que Pauline était vivante. Ce qu'elle rêvait ne lui causait aucun étonnement. Et sa poitrine haletait sous la pression d'un plaisir sans mélange, d'une satisfaction longtemps désirée.

De loin, Michelle aperçut le suisse debout à rentrée de l'église, sa hallebarde à la main. Il était grand, tout chamarré d'or, la culotte rouge, l'épée pendue à un large baudrier jaune. Elle pensa : mon père aurait bien pu louer des voitures, nous aurions marché plus vite. Nous ressemblons à une noce de village. Elle fut un peu honteuse. Mais Octave Blaisot disait :

— Dans une heure Michelle sera ma femme î . .

Et elle baissa les yeux, craintive à Tidée qu'elle partagerait le lit du pharmacien, le soir même.

On touchait à Téglise. Le soleil se vautrait devant le portail, jusqu'à une ombre précise, comme tracée au cordeau. Un tapis rouge descendait de l'autel chargé de Heurs, glissait vers la rue dans une demie obscurité, traversait la liu-no d'ombre, éclatait de lumière...

Une horloge sonna quatre heures. Les coups se succédèrent nettement au miheu du silence.

Michelle se réveilla. Une main s'était posée sur son épaule.

— Quoi?... Que me veut-on? demanda-t-elle.

— C'est moi, ma fille, dit l'abbé Roche. Du courage !

Michelle effarée jeta les yeux autour d'elle. A la lueur d'une lampe, six hommes la regardaient. Elle n'en connaissait que deux : son confesseur et le directeur de la prison. L'un était le greffier de la cour d'appel ; le second, le commissaire de police du quartier ; le troisième, le chef de la sûreté générale ; le quatrième, M. Roch le bourreau.

Le chef de la sûreté s'avança en disant :

— Habillez-vous... du courage!

Michelle retomba sur son lit ; mais se redressant aussitôt, claquant des dents, affolée, sans plus se soucier des six hommes qui étaient là, elle sauta en chemise à bas de son lit et s'habilla rapidement.

Devant la })ri.son, une l)riu-ade de gardiens de la paix du onzième arrondissement a déjà fait évacuer la place, rejeté la foule vers les rues avoisinantes. La guillotine peut respirer avant de se mettre à Touvrage. Elle s'élève badigeonnée de rouge, l'aspect tranquille, trop maigre et trop basse pour sa besogne, entre deux longs refuges couverts d'arbres ébouriffés, dans la ruelle qui conduit de la rue à Tentrée principale de la Roquette.

L'air est piquant. Le ciel dun gris crayeux éteint une à une ses étoiles. Elles disparaissent. Les becs de gaz luisent seuls dans le petit jour, traversant la place de la Roquette, montant jusqu'au cimetière du Père-Lacliaise, descendant vers la Bastille, laissant comme un remous énorme de maisons, à mesure que l'éloignement les rapprocbe les uns des autres, enserre une

épouvantable cohue grouillante entre deux cordons illuminés.

Contre la guillotine, un homme fume. Il parait très-agité, à en juger par les minces tourbillons blancs qu'il tire à chaque instant de son cigare. C'est Barbelet.

Le long de la prison des jeunes détenus, sur la place, des soldats de la garde républicaine, à cheval, sont rangés. De temps en temps, un cheval hennit, un autre piaffe et se cabre. Les casques brillent. Un cliquetis d'acier qu'on agite retentit presque continuellement.

De nouvelles escouades de gardiens de la paix arrivent, afin de renforcer le service. La foule hurle, s'ouvre sur leur passage, les verse sur la place où ils défilent sans bruit, tout noirs, au milieu du vacarme grandissant. Une cinquantaine d'individus en chapeaux haute-forme, frileux dans leurs pardessus, causent en se promenant autour de la guillotine. Et tantôt l'un, tantôt l'autre, on les voit s'arrêter près d'elle, se la désigner d'un geste, puis passer. Toutes les conversations, toutes les inquiétudes l'assaillent.

Elle, dans sa rigidité, garde son aspect de justicière impassible, de nerveuse puissante malgré sa maigreur.

Le brouhaha colossal augmente encore. Ce sont les gendarmes de la Seine qui se font jour

parmi les curieux. Ils débouchent sur la place, au trot. Les fers des chevaux résonnent, glissent sur les pavés avec des étincelles. On les voit s'aligner en face la guillotine. Une bête rétive lance des ruades. Le nombre des spectateurs ne cesse de s'accroitre. Il en vient de tous les côtés, par la rue Saint-Maur, par la rue de la Roquette, par les rues Servan, Merlin, de la Folie-Regnault, des Boulets, par la rue de la Vaquerie, par la rue Gerbier. A Tunique fenêtre d'une baraque sur laquelle on peut déjà lire : cordonnier, sept ou huit personnes se tiennent serrées les unes contre les autres. Aristide Poupelart, Segurola, Guy de Lassalle et Barbelet qui les a rejoints, forment là un petit groupe compact.

Quelquefois, comme pour marquer les minutes qui s'écoulent, un voyou chante à tue-tête sur un air connu : On va lui couper la tête ! Et le vacarme crève d'éclats de rire, d'apostrophes drolatiques, de disputes.

La lie des bals puJjlics a quitté le Château- Rouge, la P)Oule-Noire, la Reine-Blanche, l'Elysée Montmartre, bien d'autres l)OUges encore, pour assister à l'exécution. Beaucoup de femmes et d'hommes déguisés piétinent dans la foule ; sous certains manteaux ({ui s'entrouvrent, on dislimiiie des coins de maillot rose, un morceau d'étoffe ])izarre, Téclair vif d'une paiSette. Au premier

330 l,A DÉVOUÉE

rang des spectateurs, le bonnet en pain de sucre d'un pierrot agite sa hauteur blanche.

Et Taurore se lève sur le mercredi des cendres, toute pâle au-dessus de la prison des jeunes détenus, tandis qu'une longue clarté un peu jaune envahit le ciel, parait souffler sur des vapeurs amoncelées derrière les sombres verdures immobiles du Père-Lachaise.

Les becs de gaz s'éteignent un à un, comme précédemment les étoiles.

Un aide-bourreau monte sur un marche-pied, se mouche, puis se met à essuyer minutieusement la rosée matinale qui perle sur les traverses de la guillotine.

Soudain, avec un grincement rude, la grande porte de la Roquette s'ouvre à deux battants. Un second grincement, celui-ci, sec, âpre, lui répond. Les gendarmes ont dégainé. Quelques cris éclatent : Taisez-vous ! taisez-vous ! Le tumulte s'éloigne en décroissant dans la foule. Un hennissement rauque de cheval déchire l'air, trèssaisissant au milieu de ce silence qu'entoure un immense bourdonnement semblable au vacarme lointain d'une tempête déchaînée. Un spectateur se découvre.

Monsieur Roch apparaît. Quatre de ses aides le suivent. Puis vient Michelle, blcme, les yeux baissés, le cou nu, les mains liées derrière le

dos. Sa tête ne lui appartient déjà plus. Elle se souvient d'une affiche de théâtre qu'elle a vue, autrefois, sur un kiosque ; et ses lèvres murmurent : la helle Hélène!... la helle Hélène! Et dans sa rohe noire, avec ses cheveux coupés, elle se montre, poétique et lamental^le, comme une muse condamnée à mort. Un aide-bourreau la soutient... L'abbé Roche lui parle... Il lui fait Jjaiscr un crucifix. Il f embrasse... Michelle aperçoit f inévitable machine, recule, cherche à fuir, tombe sur les genoux... Monsieur Roch la saisit, f emporte, la jette sur la bascule... Puis, un coup pesant et sourd !... Chacun fa entendu ce coup, dans les boucheries.

Un Ilot de s.uig jaillit sur la lunette, sur le 5 montants de la guillotine; il coule sur le pavé, vers le ruisseau.

Pendant ce temps, à Montmartre, Jeoffrin dormait dans sa chambre d'hôtel. La veille, il avait été aux Folies-Dramatiques où on jouait les Cloches de Corneville ; puis, tout en flânant, il était venu se coucher.

A dix heures du matin, il s'éveilla, fit sa toilette, se promena sur le boulevard de Clichy, et acheta un journal.

L'air était doux. Le ciel plein de nuées floconneuses changeait à chaque instant, grâce à une brise molle. La terre et les pavés humides s'allongeaient d'un gris obscur. Le dégel rendait noire l'écorce des arbres. Au-dessus des boutiques, les fenêtres des maisons allumées d'un côté de la rue par le soleil avaient des airs de satisfaction muette. Et la brise qui prenait le boulevard en longueur, soulevait des odeurs de toutes sortes qu'elle arrachait aux épiceries, aux

fabriques de couleurs, à un soupirail de restaurant, aux triperies hérissées de crocs où pendaient des mous de veau roses, des foies épais comme du sang coau'ulé, un tas de saletés bonnes à manger, entre des touffes de persil d'un vert fripé. Au coin d\me rue, un gardien de la paix causait avec une lionne en jjonnet et en tablier blancs. Le long des trottoirs, des marchands, des femmes poussaient de petits camions gais bourrés de choux, de carottes, de poireaux, de légumes, de poissons morts raides sur des lits d'herbe; tandis que des fiacres roulaient doucement, que le cornet d'an tramway résonnait dans la matinée, qu'un lourd omnibus jaune, son impériale presque déserte, tournait la rue Fontaine et descendait vers Tintérieur de Paris. Au sommet d'une maison, une cheminée qu'on ne voyait pas, éparpillait des traînées de fumée noire.

Jeoffrin avisa un cabaret dont la tournure lui plut, et y entra.

Dans une salle dont le papier imitait un treillage brun sur fond jaune, quelques tables étaient dressées, couvertes de nappes en grosse toile, toutes portant des verres et une grossière carafe. Sur le comptoir, devant lequel une vieille dame en bonnet noir à ruches tricotait, deux aucubas dans des pots de grès à dessins bleus, mettaient la gaité de leur épais feuillage vert tacheté de

jaune. Installé à une table, au fond du restaurant, un jeune homme dévorait des haricots rouges.

— Garçon, la carte! demanda Jeoffrin.

Un vieux bonhomme, l'air timide, s'approcha de lui :

■ — Nous avons du céleri, des radis et du beurre, de la morue hollandaise, du ragoût de mouton, gigot froid, biftecks, côtelettes.. . Monsieur désire?

— Un bifteck aux pommes, commanda Jeoffrin. Et déployant son journal, il se mit à lire.

Autour de lui, sur lui, le soleil batifolait, s'attardait sur les tables, éclaboussait le comptoir, piquait les carafes, sommeillait en ligne mince et droite dans le sable répandu sur le parquet. Un bruit clair de friture cré2)itait.

Quand on lui apporta le bifteck demandé, Jeoffrin déposa son journal près de lui, sur la nappe. Et tout-à-coup, pendant qu'il mangeait en lisant, il s'arrêta, sa fourchette en l'air, les yeux hxes, la bouche pleine. Une sueur lui perlait sur le visage ; ses genoux s'entrechoquèrent :

(( Ce matin, à quatre heures et demi précises, disait « le Gaulois », s'est dénoué, sur la place de la Roquette, l'épilogue du drame horrible qui, depuis plusieurs mois, émouvait Paris, la France. .. Michelle Jeoffrin a payé de sa tôte le crime... »

Jeoffrin ne put achever. 11 laissa tomber sa fourchette, empoigna son journal à deux mains.

le pétrit et le ibuiTii dans sa poche de derrière. Une voix lui criait : Sauvé! tu es sauvé! elle n'a point parlé.

Quelque chose sautait en lui, qui lui harrait la poitrine, qui l'étranglait, qui forçait de.'- larmes à lui monter aux yeux. Son aérostat lui apparut vi])rant dans un ciel bleu, évoluant sans encombre, montant, descendant à sa fantaisie, volant à gauche, à droite, comme un aigle apprivoisé, sur un geste de lui. 11 entendit les applaudissements frénétiques d'une foule, dans un abîme, loin de lui, sur la terre. On ne sait quel océan fantastique, dans des profondeurs incommensurables, s'agitait, claquait contre des rochers fabuleux avec des sonorités de bronze. Des salves d artillerie tonnaient dans l'atmosphère. Les nuages tourbillonnèrent devant son épanouissement, comme des trophées d'étendards agités par le vent. Durant plusieurs minutes, il se vit harnaché de soleil, planant parmi les astres, emporté par un dragon souple, obéissant, féerique. Il se crut roi des immensités, à l'abri des catastrophes, de la justice humaine, des événements, de la mort. Et il voyagea au milieu des aubes transparentes, des nuits étoilées, dominateur, maître des crépuscules, dompteur de foudre.

Aucun remords ne lui cerclait le front. Sa face était redevenue impassible. Alors, envieux de

relire le compte rendu de l'exécution de sa fille, il tira le journal de sa poche, le déploya, le lissa, le parcourut de nouveau, froidement cette fois.

« Par une circonstance exceptionnelle, le corps au lieu d'être porté au cimetière d'ivry, dans le panier habituel, a été placé dans une bière, la tête entre les jambes. Ce qui laisse à supposer qu'il a dû être réclamé par la famille. »

Ce paragraphe le frappa. De quelle famille veut-on parler, se demanda-t-il? J'imagine que la famille de Michelle et moi ne faisons qu'un. Puis il se dit: C'est, sans doute, Barbelet qui aura pris sous son bonnet de réclamer en mon nom les restes de sa filleule.

Il continua son déjeuner. Après son bifteck, il mangea des choux-fleurs; après les choux-fleurs, du fromage, un fruit. Sa découverte le passionnait plus que jamais. A cette heure, il l'aimait plus follement qu'un homme ne peut aimer une femme, plus ardemment qu'un joueur le jeu, qu'une admirable mère son enfant.

Il régla son addition, et la tête haute, salué par la vieille dame du comptoir, reconduit jusqu'à la porte par le garçon, il se dirigea d'un pas allègre vers le boulevard des Italiens. Il marchait trèsvite, le regard assuré, la barbe longue, serré dans son pardessus noir saupoudré de blanc. Le contentement qu'il ressentait lui mettait une lueur

dans les yeux, une coloration rosée sur les joues. De temps à autre, il s'arrêtait devant une boutique, séduit par la tranquillité des profondeurs derrière les vitres, par lagTément des étalages. Des statuettes de plâtre Tintéressèrent ; il trouva même que Tune d'elles ressemblait beaucoup à la défunte madame Jeoffrin, dans sa jeunesse. La rue Notre-Dame-de-Lorette était heureuse. Le soleil de midi la chauffait bénévolement, et sur les toits, il se livrait à des g-ambades énormes Les passants très-peu nombreux avaient tous un air de santé. A Tangle de la rue Drouot et du faubourg Montmartre, une bande de galopins battait le pavé au sortir de récole,se poursuivait, criait avec mille joies d'oiseaux à qui on vient d'ouvrir leur cage.

Un quart d'heure après, Jeoffrin était assis dans le café Riche, devant un mazagran et un carafon de cognac, à côté de plusieurs journaux enroulés autour de leurs soutiens, sur le marbre blanc des tables. Il les parcourut tous, savourant dans chacun le régal qu'il offrait avec l'exécution de Michelle. Le Firyaro parlait longuement d'elle; il lui avait consacré deux colonnes.

Jeoffrin Ijuvait son café, et de temps en temps, un tapage d'argent froissé lui rapi)elait qu'il possédait cent mille francs iz-agnés par hii à la sueur de son front, au péril de sa vie Linté-

rieur du café était très-chaud. Une mollesse lourde envahissait Jeoffrin, lui faisait trouver du plaisir à se sentir assis sur une banquette rembourrée, les reins calés par un dossier moelleux. Il cessa de lire, et devint la proie d'une rêvasserie croissante un peu pénible. Il eut envie d'ôter son pardessus, mais ne bougea pas, tant lô bien-être corporel qu'il ressentait dans cette atmosphère l'avachissait, lui laissait comme un reste de volupté ressentie. Ses genoux étaient lourds, ses bras pesants, d'une lourdeur et d'une pesanteur agréables. Jeoffrin digérait. Le parfum d'un excellent cigare qu'on fumait à une table voisine agissait sur ses nerfs, le poussait à fumer lui-même. Il demanda des cigares. Maintenant il lampait du cognac, s'en humectant les lèvres, le fondant avec de la salive, par petites gorgées dont le bouquet vaporisé lui montait à la tête, l'emplissait d'un commencement d'ivresse délectable. Une glace lui renvoyait la rondeur de son crâne chauve, au milieu d'une fumée lente. Le va-et-vient continu des garçons, les éclairs de leurs tabliers blancs, le choc des boules d'un billard, le tapage roulant d'une paire de dés sur le bois d'un jaquet, le bruit sec des dominos sur du marbre, un fracas de portes dont les vitres menaçaient de se briser chaque fois qu'un individu entrait ou sortait, l'entouraient d'un concert soporifique. Et il vida

le carafon de cognac, presque sans s'en apercevoir, ne distinguant plus les gens autour de lui qu'à travers un nuage blanchâtre et sautillant.

L'image de sa fille, son aérostat ne le poursuivaient plus. Son œil errait partout, sur les visages sur le plafond noirci, sur la hauteur des glaces, sur la forme des chapeaux, sur un lustre, sur les vêtements accrochés. Cet homme si sobre avait une soif inextinguible. Il demanda un bock, pour se rafraichir, espérant que la bière allait lui glacer la poitrine, lui desserrer la gorge.

Quand il se leva pour quitter le café, ses jamljes lui pesaient. 11 ne sentit pas le froid, mais celuici n'en agissait pas moins sur lui ; puis ses jambes, toujours ses jambes î il avait un poids suspendu à ses semelles. La soif le reprit. 11 entra dans un nouveau café, à la Régence. Et toute son aprèsmidi se passa ainsi à boire, à courir de café en café. 11 ne pensa pas une minute à retourner chez lui, aux Moulineaux. A six heures et demi, il s'installa au café du Cardinal. Une place était vide près dune porte. Jeoffrin aperçut de l'absinthe dans un verre; il en voulut. A chaque instant il rallumait, puis laissait éteindre son cigare. Et il se balançait sur sa chaise, devant sa table, silencieux, promenant des regards ahuris sur tout le monde, s'attachant à certaines physionomies, rejetant avec fureur des allumettes ([ui sVHei-

gnaient par sa faute. Son voisin de gauche était un gros garçon, rougeaud, à barbe rare; Jeoffrin s'éprit de cet homme ; et les pensées de l'ancien horloger le dorlotèrent avec cette même affection qu'il avait jadis témoignée à Poupelart et à Barbelet. Alors, la bouche pâteuse, éprouvant la nécessité de déposer une confidence dans le gilet de quelqu'un, après avoir dialogué un instant en lui-même, il dit :

— On a guillotiné ma fille, ce matin.

Et comme le gros rougeaud ricanait d'un air incrédule, il ajouta :

— Parole d'honneur !

Quelqu'un le remarqua dinant chez Brébant. Il ne mangeait presque pas, buvant toujours, se plaisant au milieu de l'odeur fade des mets, sous le rayonnement des becs de gaz, essayant de se raidir sur une banquette, dominé par le vin qu'il ne cessait d'ingurgiter. Au sortir de chez Brébant, une fantaisie d'ivrogne le conduisit dans un salon de coiffure où il se fit tailler la barbe au ras de la peau, comme il avait coutume de la porter avant la mort de Pauline. Puis, il rôda sur les boulevards, trébuchant un peu.

De longs nuages pareils à de gigantesques voiles noirs s'accumulaient les uns sur les autres. Un orage se préparait. Les promeneurs, sur les trottoirs, moutonnaient comme une houle entre

le flamboiement des mai>-a.sins et l'éclairage des chaussées. Les voitures, passaient, filaient, se croisaient, très-sombres, flanquées de points verts, jaunes, rouges, trainant comme la joie d'une fête vénitienne dans Tobscurité, entre deux courants de foule. Les lanternes des omnibus ressemblaient à des prunelles de bêtes extraordinaires, très-attentives. Le long de certains trottoirs, une station de fiacres dormait, gardée par un kiosque chargé d'afTiches lumineuses. Un Ijruit énorme de grondement lourd, de pieds frappant le sol, de voix, clamait, montait se perdre vers les nuages orageux.

Jeoffrin écœuré abandonna le boulevard.

Rue Richer, une illumination à la hauteur d'un })remier étage l'attira, ('"était les Folies-Bergère. Le couloir lui en parut superbe ; et machinalement, il suivit des gens qui s'y engouffraient, paya son entrée. Le promenoir était plein d'un monde occupé à tourner là, en demi cercle : des liommes tous à peu près semblables, des femmes (U tapageuses toilettes de ville, découvrant des morceaux de poitrine, des rondeurs charnues. Une guirlande de becs de gaz attachés à des balcons Ijrillait d'un jour lunaire dans des globes dépolis. L'aspect rouge de la salle, une boucfuetière lleurie comme un i)arterre, une scène où des acrobates se tordaient avec des contorsions

jDaroques au milieu cVun décor d'arbres, un orchestre dont les bras s'agitaient, des gens assis, des comptoirs servis par des femmes blondes, l'éclat d'une jupe de satin jaune éblouissante hébétèrent Jeoffrin. Ses yeux ne pouvaient rien fixer. Et autour de lui. cette cohue qui marchait, ces femmes qui traînaient d'interminables queues de robe lui tiraient un feu d'artifice de visages, d'épaules, de costumes voyants, dans une boite rouge. On riait en se le montrant ; mais son ivresse était si sérieuse qu'on ne le plaisantait pas. L'orchestre jouait l'ouverture de la Syrène. Jeoffrin ne percevait que les sons aigres d'une petite flûte, qu'un grincement de cuivres. Son esprit se débattait dans du vague. 11 aperçut des buveurs dans un enfoncement, et il alla boire.

A présent, sur la scène, des femmes dansaient. Vives et turbulentes, elles ressemblaient à des mouches d'or.

Jeoffrin finit par s'échouer sur une banquette. Quand il fermait les yeux, le peu de raison qui lui restait l'emportait dans des couches de lumière où les rires de la petite flûte et le tonnerre des trombones prenaient des formes indéfinissables.

Une femme brune s'approcha de lui, et la voix doucereuse lui dit :

— Voulez-vous m'offrir un bock, monsieur?

Jeoffrin la regarda. Elle était enveloppée dans

une espèce de fourreau de velours noir qui dessinait ses hanches robustes. La chair de sa poitrine, de ses seins énormes, de son cou gras, encadrés de dentelles apparaissait au-dessus d'une rose rouge. Ses cheveux lui retombaient jusqu'aux yeux, coupés droit sur des sourcils peints. Elle avait un chapeau blanc. Une épaisse couche de poudre de riz mar])rait ses joues pendantes. Elle renouvela sa demande :

— Offrez-moi quelque chose.

Jeoffrin attiré par sa chair lui caressa la gorge. Elle souriait. Alors il se leva et lui tourna le dos. Elle l'appela : vieux farceur î

Il leva les yeux. Au milieu des lustres, à ([uelques mètres du plafond, un gymnasiarque en maillot blanc, en caleçon Ijleu, était pendu par les dents à un trapèze. On applaudissait.

Jeoffrin revit son aérostat, il s'enfonçait dans un coucher de soleil. Des phrases s'échangeaient autour de l'ancien horloger :

— .riiabite rue Geolfroy-Marie, 12. au deuxième, porte à gauche. Vous demanderez madame Olympe.

— Es-tu lil)re mardi y

— Le mardi, jamais. Je me couche à neuf heures et demie, c'est le jour aux amants de cœur.

— • Monsieur Hataille. tapissier très-distingué!

Jeoffrin reconnut tout à coup Guy de Lassalle fort occupé à serrer une dame de comptoir par la taille. Le jeune gommeux, son chapeau sur Voreille, criait :

— Joséfa, tu ressembles à Théo, tu ressembles à Judic; à qui donc ressembles-tu encore? Je t'aime, tu es un ange.

Jeoffrin lui tourna les talons ; puis, plus ivre que jamais, il redescendit au rez-de-chaussée, s'assit à une table et demanda de la bière. Là, il sommeilla un instant, Festomac embarrassé. Quand il ouvrit les yeux, sur la scène, dans une pantomime, un homme déguisé en singe mourait au milieu d'un groupe qui larmoyait.

La peau dont l'acteur s'était affublé paraissait ruisseler de sang. Son masque avait une horrible blessure. Jeoffrin se rappela Michelle ; il la vit meurtrie, la tête coupée, dans toute la hideur de la mutilation qu'on lui avait infligée. Les murailles et les tentures rouges des Folies-Bergère l'entouraient comme d'une marée montante de sang. Sa main rencontra quelque chose de mouillé, près de lui, sur la banquette. Il acheva son verre d'un seul trait, se leva, et se sauva dans la rue. Il avait l'estomac barbouillé. Le grand air calma sa fièvre. Il oublia Michelle, le sang qu'il avait cru toucher. Retourner aux Moulineaux! telle fût l'idée hxe dont il devint la proie.

Et il partit à pieds, par économie, fort peu solide sur ses jambes.

Le temps s'était rafraîchi. Pas un souffle d'air n'abritait les petits arbres des boulevards. Le ciel était d'un noir d'encre. Jeoffrin gaa'na la Madeleine, dépassa la rue Royale, traversa la place de la Concorde, la Seine que de longues arêtes de lumière tremblantes couvraient. Il marchait sans une pensée dans la tôte, avec des envies de pleurer enfantines, parce qu'il trébuchait. Cependant, il prenait la direction voulue, ne se trompant jamais de rue, manquant de culbuter parfois, suivi par l'œil des gardiens de la paix. Rue de Bourgogne, un fiacre faillit Técraser. Boulevard Montparnasse, il tomba sur un tas de sable. Rue de Vaugirard, il se cogna rudement contre un volet qu'on n'avait pas fermé. Un ouvrier qu'il bouscula lui donna un coup de poing. Jeoffrin marchait toujours, les dents serrées, payant sa sol)riété habituelle par une ivresse qui lui ôtait la liculté de raisonner, maugréant des mots sans suite au milieu desquels : aérostat, Michelle, Pauline, revenaient comme un refrain. Et la nuit les recueillait, les emportait dans ses profondeurs insondables, les roulait dans ramoncellement de ses nuées opaques. — Près des fortifications, il entra encore dans un cabaret où on lui servit du cognac. A présent, il ne distinguait même plus

les maisons. Un reste d'intelligence le poussait seul à se guider grâee à la lueur des becs de gaz. Paris le rejeta.

Un vent du nord s'était levé. Il empoigna Jeoffrin dans la grande rue d'Issy ; celui-ci le sentait venir par raffales qui se plaignaient, qui s'acharnaient sur tous les objets mobiles, les secouant par des étreintes fortes et passagères. Au sortir du bourg, Jeoffrin se trouva dans l'obscurité. 11 y eut une poussée de vent, si puissante qu'elle lui enleva son chapeau et lui retroussa son pardessus comme pour le fouetter. Les arbres du parc d'Issy craquèrent. La grande rue, derrière Jeoffrin, vibra, s'emplit de bruits effroyables. Une cheminée tomba sur le pavé, avec un fracas de maison entière qui s'écroule. L'ancien horloger s'arrêta.

L'immensité du ciel entraînait des nuages noirs frangés de feu d'une longueur démesurée. Quelques gouttes de pluie mouillèrent le crâne chauve de l'ivrogne. Alors il s'aperçut qu'il n'avait plus son chapeau, et dans sa tête une pensée se fit jour : le retrouver. Il chercha, tenace, un peu fou. Mais la nuit s'enflamma ; un éclair troua les nuages ; la foudre se mit à rouler, à grandir, à décroître... Une commotion précipita Jeoffrin par terre, sur les mains. Il se releva. Des torrents de pluie mêlés à des flocons de neige, à de la grêle, crépitaient sur le sol et sur les peupliers

de ravenue. Une averse de pierres n'aurait pas frappé la boue avec plus de fureur. Jeoilrin dégringola dans un fossé, mais il ne se découragea point, et regrimpa sur la route. L'énergie lui était revenue pour lutter contre Touragan. II accrocha un arbre entre ses bras et s'y cramponna.

Le ciel, par moments, flamboyait comme une fournaise, semblait se fendre en deux, afin d'engloutir la terre sous un déluge de feu ; mais un violent coup de foudre le calmait. Le vent s'attaquait aux nuages, et l'obscurité reprenait tout. Puis Forage cinglait le parc d'Issy, lui cassait des branches, forçait les arbres unis entre eux comme des frères à se ruer les uns sur les autres avec des bruits d'armée en marche, à se débattre sur leurs pieds enracinés, à secouer la mousse vénérable de leurs troncs. Et quand la foudre clamait, lâchant comme d'immenses décharges dartillerie, sous les éclairs qui paraissaient vouloir les brûler, les arbres se tordaient. Et leur désespoir était colossal. On eût dit qu'ils se sentaient prisonniers, qu'ils entendaient quelque part les râles et les supplications d'autres arbres })lus maltraités qu'eux.

Cette pluie battante, les vêtements de Jeoffrin trempés sur son corps, un vague sentiment de terreur l'avaient un dcu dessoûlé. Il souffrait de

l'estomac et grelottait. Le vent s'apaisa. Le tonnerre s'éloignait, grondant encore dans les lointains, inondant d'éclairs la longueur de l'avenue, les champs, Issy, le parc. Les ruisseaux coulaient, se dégorgeaient avec un murmure froid. Pendant la durée d'une lueur, Jeoffrin fut épouvanté par l'innombrable quantité de flaques d'eau éparses qui scintilla autour de lui. Une touffe d'herbes dessina ses fines lances inclinées. Puis une sueur monta au front du vieil horloger, lui perla sur tout le corj)s. Il eut un haut-le-cœur et se mit à vomir avec des hoquets. La pluie tombait toujours. Le parc n'avait plus que des palpitations, et il se dressait dans l'averse, sous les éclairs fauves, comme fier de sa résistance héroïque.

Jeoffrin reprit sa route vers les Moulineaux. Il avançait lentement, piétinant dans les flaques, l'échiné courbée. Il dégouttait de pluie, buttait contre les pierres, heurtait des troncs, si fatigué qu'il n'avait pas la force de se plaindre, tant la fm de son ivresse et les brûlures de son estomac étaient douloureuses. La nature courroucée semblait avoir voulu venger les filles de ce drôle génial et sinistre.

Quand il arriva devant sa porte, il poussa un profond soupir de soulagement. Il ne pleuvait presque plus. Le ciel s'était un peu éclairci. Jeoffrin parcourut la façade de sa maison d'un long

regard de voyageur transi que le repos attend. Elle s'allongeait triste, humide, d'une blancheur obscure. Ses fenêtres regardaient la rue comme des yeux crevés. Il eut de la peine à trouver la serrure. Enfin ! la porte s'ouvrit, et il monta dans sa chambre. Là, il alluma une bougie, se déshabilla, passa une chemise et s'enveloppa dans une longue robe ouateuse.

L'envie de grimper jusqu'à son bureau, de voir le modèle de son aérostat le'tracassait. Il rassembla ses dernières forces, et sa bougie à la main, sans s'inquiéter de la solitude de sa maison qu'il avait faite vide, il se dirigea vers son cabinet de travail. Celui-ci était tel qu'il l'avait laissé. La table s'étendait parsemée de papiers. Le fauteuil était toujours adossé au mur. Dans le même coin que jadis, le modèle de l'aérostat, sous sa couverture, avait un léger balancement singulier : il semblait vivre. Jeoffrin le découvrit. Le ballon s'enleva un peu. Il était retenu au parquet par des poids en plomb, si petit, si drôle, qu'on l'aurait confondu avec un jouet d'enfant. Il n'impressionna pas l'ancien horloger. La pluie qui avait recommencé, tambourinait sur les vitres de la fenêtre une marche monotone.

Jeoffrin attira le fauteuil vers lui, le tourna du côté de son modèle, s'assit. L'espoir lui revenait, un espoir ambitieux. Les Ijattements de son

cœur étaient réguliers. La contemplation muette à laquelle il se livrait, lui emplissait l'esprit de béatitude, soulageait ses membres de leur fatigue. Il s'endormit. Au-dessus de la table, la bougie grésillait surmontée d'une longue flamme tremblotante.

Le lendemain, à onze heures, un eoup de sonnette brutal réveilla Jeoffrin. Il avait froid; néanmoins il se leva de son fauteuil et se dirigea vers une fenêtre qu'il entrouvrit avec précaution pour savoir qui venait le déranger. La frayeur faillit le renverser. Un garde de Paris très-haut sur son cheval, se tenait devant la porte. Il sonna de nouveau. Jeoffrin ne bougea pas. Une voix, celle de Joséphine Thiry cria :

— Inutile de sonner, il n'y a personne. Le garde répondit :

— J'ai une lettre du ministère pour monsieur Jeoffrin.

— Glissez-la sous la porte.

Il y eut un cliquetis de sabre, un moment de silence, un nouveau cliquetis de sabre, puis le bruit des sabots d'un cheval qui tourna et s'éloigna au trot.

Jeoffrin descendit dans son vestibule, se jeta presque sur la lettre, l'ouvrit.

Voici ce qu'elle contenait :

Page 1