La Dialectique Du Monde Sensible
Le petit traité que l’on présente au lecteur contient une étude systématique des qualités sensibles: sa matière correspond au chapitre de la sensation dans tous les cours de psychologie. Mais :l forme une première application d’une méthode plus générale dont les fondements sont les suivants.
La notion de l’être pur est l’objet primitif de la méditation philosophique. Pourtant il semble ou bien que cette notion est inaccessible comme le soutient le phénoménisme, ou bien qu’elle possède un caractère général et vide; l’affirmation de l'existence serait alors une affirmation indéterminée, impliquée sans doute dans toute connaissance, mais impropre à constituer une connaissance particulière. N'y a-t-il pas une sorte de contradiction à vouloir connaître l’être de ce qui est, antérieurement aux formes particulières qu’il revêt, la puissance même de l’affirmation indépendamment des relations qu’elle pose ?
En fait, aucune doctrine ne peut éviter la notion de l'être absolu, non point parce que le monde des apparences suppose un monde réel dont il est l’image, mais parce que les apparences comme telles possèdent l’être au même titre que les choses qu’on place quelquefois derrière elles. Car s’il y a entre l’être et le néant la ligne de démarcation la plus rigoureuse, en revanche il n’y a pas de degrés de l’être: on peut concevoir toutes les différences possibles de richesse et de dignité entre les objets; mais la notion d’existence est univoque: c’est dans le même sens et avec la même force qu’elle convient au sujet et à
l’objet, à la conséquence et au principe, à l'ombre et au corps. Ainsi, en soutenant que notre connaissance n’est qu’un tissu de relations, on est contraint d'admettre que ce monde relatif tout entier, même s’il est impossible de le dépasser, même s’il n’est doublé par aucun autre, n’a pas une existence amoindrie par rapport à un monde permanent et immobile; s’il est fragile et variable, ce sont là des éléments de sa compréhension; une fois qu’ils ont été définis, l’existence doit lui être attribuée: et elle ne peut l'être que dans sa plénitude. On ne gagne rien à vouloir le considérer comme un moment instable dans l’évolution d’une pensée. Car cette pensée fugitive participe pourtant à l'existence simple comme le tout où elle est placée. Les notions de possibilité et de nécessité laissent subsister l'existence sans l’appauvrir ni l’accroiître; elles déterminent son objet: le possible, c’est l’existence d’un terme purement pensé, le nécessaire, l'existence d’une relation logique entre deux termes quelconques.
Aïinsi l'existence surmonte l’opposition classique de l’objet et du sujet; loin de correspondre à la seule affirmation de la présence d’un objet pour notre pensée, elle se retourne contre la pensée ellemême pour la poser. Bien qu’elle ne soit saisie que par une connaissance, il est impossible de lui donner un caractère purement représenté: car elle confère au contraire à cette connaissance elle-même une place dans le monde comme à son objet. On peut concevoir des aspects multiples de l'existence, mais non pas plusieurs manières d'exister. Antérieure à toute qualification, l'existence est le terme auquel se heurte notre intelligence dès la première de ses démarches. En droit la notion même de sujet la détermine et par conséquent la suppose. Elle est pour l'intelligence un nœud dans lequel celle-ci s'enveloppe elle-même. Ce n’est pas seulement un terme privilégié dans une chaîne d’éléments qui s'appellent les uns les autres; puisque l’idée d'existence possède elle-même l'existence, celle-ci forme un cercle d'où rayonnent toutes nos connaissances et vers lequel elles convergent pour faire l'épreuve de leur réalité. C’est parce que l’idée d’une idée est encore une idée que toute idée nous livre du premier coup son essence intellectuelle; et c’est parce que, pour être une idée, l’idée d’une existence est elle-même une existence que l’exrstence nous est donnée comme une chose et non pas seulement comme l'effigie d’une chose.
Le sens du Cogito cartésien est de fournir la première détermination, et, selon l’idéalisme, la seule détermination intelligible de