PRÉFACE XI
l'existence pure. Mais la pensée, en découvrant sa propre existence, découvre l'existence en général qu’elle limite; et le principe par lequel elle se pose est transcendant à son égard.
L'existence semble être alors une notion universelle, mais stérile, que l’on peut appliquer indifféremment à tous les termes que l’on aura définis, mais qui en elle-même est l’objet d’un jugement tautologique analogue à celui que formulaient les Eléates. On admettra encore que l’œuvre de la connaissance la suppose, mais à condition qu’elle passe immédiatement au delà. Les conflits de doctrine ne commencent en effet que lorsqu'on veut déterminer la nature des objets auxquels elle convient.
Pourtant, si on la considère dans sa pureté et dans son universalité, l'existence n'est pas abstraite. Elle est au contraire ce qui fait de tous les termes auxquels on l’applique des êtres concrets, et non pas de simples définitions. Elle est la « concrétité » prise isolément. C’est par un abus de mots que l’on considère comme abstraite l’idée adéquate du concret. Le cercle dans lequel s’enroulent l’existence et son idée prouve au contraire qu’elle est étrangère à l’abstraction, qui ne peut pas être antérieure à l’opposition de l'esprit et des choses. Bien plus, l’existence dans l’esprit de l’abstrait comme tel nous contraint à surmonter l’abstrait même pour poser l'être absolu, quel que soit le biais que la connaissance essaie d’adopter pour l’éviter. Dès le seuil de la connaissance nous rencontrons donc une chose qui est inséparable de sa notion, c'est-à-dire une intuition intellectuelle, et, de fait, elle porte moins sur une chose que sur le principe qui fait que toutes les choses sont des choses. Maïs le caractère même de cette intuition, l'impossibilité d'établir une différence entre l’appréhension et ce qu’elle appréhende, nous conduisent à admettre que l’existence s’identifie avec l'intelligence elle-même considérée dans son acte fondamental. Et si elle s’en distingue, c’est parce qu’on peut envisager tour à tour dans un même terme l'acte par lequel on le pose et le fait pour lui d’être posé. Si on nous presse en alléguant que nous prêtons implicitement une existence au sujet dont le rôle est précisément de la poser, nous répondrons non seulement que nous rencontrons là de nouveau le cercle caractéristique de toute intuition primitive, mais que toute la réalité du sujet consiste en effet dans un acte et qu'il ne participe à l’existence que par son accomplissement.
S'il n'existe aucun terme auquel il ne faille attribuer l’existence après qu’il aura été correctement qualifié, on voit bien com-
ment l'extension de l'existence est infinie. Mais on en conclut, en appliquant un axiome logique célèbre, qu’il ne peut avoir aucune compréhension. Il en serait ainsi si l’être était une notion purement logique, le genre le plus général. Or, si c’est seulement par sa participation à l'être que chaque terme acquiert droit de cité dans l'univers, comment ne pas considérer sa compréhension comme une limitation de celle de l’être pur? Quand on définit un être particulier, on oublie volontiers le lien qui le relie à l’absolu pour ne considérer que ses propriétés: ainsi on en fait un phénomène. En réalité, son être est constitué par l’ensemble de ses propriétés, par celles que nous connaissons et par celles que nous ignorons. Il importe seulement de remarquer que l’'entendement ne les crée pas: il les retrouve; il admet qu’elles sont posées primitivement: et sous cet aspect, l’être c’est la connaissance supposée achevée avant qu'elle ait été commencée et pour qu’elle puisse l'être. Mais c’est seulement au terme de la connaissance discursive que l'être peut apparaitre sous la forme d’une somme: avant les opérations de l’entendement, l’être est une unité active; il est le tout, c’est-à-dire un terme dont la compréhension et l’extension se confondent. Après la connaissance l’être devient un total, c’est-à-dire un terme dont la connaissance est construite, qui reste une multiplicité de déterminations et dont la phénoménalité marque l'écart qui sépare son essence de la connaissance qu'on en prend. Par une série d’étapes, l’entendement tend à rejoindre, sans y parvenir jamais, l’acte par lequel la pensée devait poser, pour se poser elle-même, le tout où, dès sa première démarche, elle insère son être borné.
Cependant on dit qu'un objet existe lorsqu'on le circonscrit pour le penser en lui-même indépendamment des relations qui l’unissent à tous les objets voisins. Dès qu’on veut connaître non plus son existence, mais sa nature, on s'engage dans une autre voie: on cherche soit les causes qui le déterminent, soit les éléments qui le forment; par là il abandonne son indépendance et nous avons l’impression que son existence absolue se perd dans le jeu des relations. S'il en est ainsi, l'existence s'applique immédiatement à la totalité du monde, mais elle ne s’applique à ses parties que grâce à l'analyse qui les distingue les unes des autres et détermine avec une extrême rigueur leurs limites mutuelles. L'unité de la pensée se manifestera par la simplicité de l’acte caractéristique de l’analyse; mais en s’appliquant à la totalité de l’être concret donnée primitivement cet acte simple témoignera d’une inépuisable fécondité: il engendrera la variété