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PRÉFACE XLIII

réalité, de la diversité et de la richesse du concret et du mouvement créateur de la vie, et il ne lui a manqué sans doute que de définir les limites de l’individualité et de la relier à l’être pur pour apercevoir la valeur fondamentale de la méthode analytique, pour justifier l’indissoluble union sur laquelle elle à insisté avec tant de force entre le continu et le divers, pour rendre intelligibles les multiples formes de la diversité qu’elle s’est contentée de nous faire sentir, et pour introduire à leur place dans un système de notions le temps lui-même et la qualité.

Le monde de l'esprit est figuré par le monde de la matière, mais on ne découvre sa nature que par le recueillement et la lumière intérieure. Seulement il n’y a pas en lui d’objets qui arrêtent le regard; les idées ne sont pas des choses plus subtiles et plus fugitives. Elles ne sont pas données dans la conscience où la réflexion pourrait les rencontrer et s’en emparer. Elles ne sont pas distinctes de l’esprit qui les pense; elles se confondent avec l’acte qui les saisit en leur donnant l'être.

Aussi considère-t-on parfois le monde de l’esprit comme plus riche de virtualités que de réalités. Une idée n’est rien tant qu’elle n’est pas pensée: et dès que l’activité intérieure fléchit, l'esprit devient semblable à un désert. Celui qui veut que toute connaissance soit pour lui comme une révélation et s'exprime par une image ne doit rien espérer de la méditation. Elle n’est féconde que pour celui qui s'élève au-dessus de son être passif, retrouve la source où naissent les idées et les soutient par la même action qui les appelle à l'existence. Cependant le préjugé matérialiste nous porte à n’admettre comme réel que ce qui subsiste: ainsi une idée ne nous paraît exister que dans l'instant où, confrontée avec la matière présente, elle participe à sa stabilité relative. Et nous ne voyons pas que ce rapport la contamine, qu’elle devient semblable à un état, qu’elle ne garde toute sa pureté que dans l’activité de l’esprit qui la recèle, et que la pensée est le lieu de tous les actes qu’elle peut accomplir comme l’espace est le lieu de tous les sensibles. — Si les idées émanent de la pensée et consistent dans son exercice même, elles ne sont pas pour cela arbitraires : elles sont des intermédiaires qui nous permettent de rejoindre l'intelligence pure à laquelle nous participons et qui nous éclaire, avec les images où l’être, en se révélant à

nous tout entier, mais d’une manière proportionnée à notre nature, nous découvre à la fois notre passivité et nos limites.

Nous avons mis à la base de toute notre analyse la notion de l’être, non pas seulement parce que toutes les autres la supposent, mais parce qu’elle est un principe d’une fécondité indéfinie: au lieu d’être, comme on le croit, un genre abstrait et inerte, elle réside dans l'unité parfaite d’un acte qui s'exprime par une distinction sans cesse renouvelée et engendre une diversité réglée, semblable à la voix, qui est une et émet une inépuisable variété de sons, et qui reste une, bien qu’une multiplicité d'individus l’entende. La nécessité où nous sommes de donner à toute notion un caractère d’universalité prouve l’antériorité de l’intellect pur par rapport à toutes les formes particulières de l’intelligibilité réalisée. La qualité ne consiste pas dans une simple somme de relations logiques; l'existence des êtres finis lui confère une objectivité en tant qu’elle exprime les bornes réelles des opérations de notre entendement: elle a autant d’être que notre personnalité.

Les pages qui suivent forment une application des principes généraux de la méthode analytique au monde sensible; nous avons essayé à la fois de définir la portée des notions métaphysiques par lesquelles notre entendement se représente le donné, et de faire correspondre à chacune d’elles une ou plusieurs qualités, selon les différentes manières dont notre corps entre en relation avec les choses; mais si chaque qualité exprime un acte original de la pensée, elle le dépasse aussi, et nous avons tâché de montrer comment il se prolonge et s’épanouit dans une intuition sensible que nous avons décrite avec autant de fidélité que possible dans le jeu de ses nuances complexes. Notre dialectique était dominée par la notion d'espace, puisqu'elle est la première forme de réalisation du donné et que toutes les notions par lesquelles la matière est pensée lui sont subordonnées. — Mais les principes qui nous ont conduit exigeront encore de notre part un double effort d'analyse: car nous chercherons à justifier l’avènement de notre personnalité dans le monde, et nous établirons qu’elle n’acquiert une conscience aiguë d'elle-même, qu’elle ne retrouve le principe de son indépendance et de sa puissance que si elle remonte jusqu’à la source de son être, et si elle rencontre en lui le lien qui permet à tous les individus de communiquer et de s’unir ; l'amour est une force unifiante, mais qui ne règne entre les égaux que par un double mouvement d’ascension et de descente qui le rattache à son lieu d’origine avant qu’il puisse

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