‹ La Dialectique Du Monde SensibleChapitre 14 sur 28 · PRÉFACE XLI · texte numérisé non relu

PRÉFACE XLI

avec la capacité de notre nature bornée. Ainsi l’image exprime toujours le point de vue individuel où nous sommes placés à l'égard du monde qui nous entoure: nous laissons passer sans les réfléchir la plupart des influences que les choses exercent sur nous; nous ne gardons que celles qui intéressent directement notre action et l'image naît de ce choix original fait par chacun de nous dans l'abondance infinie des qualités réelles. Par là se trouve confirmée cette croyance du sens commun, c’est que nous percevons l’objet où il est, de telle sorte qu’il existe une identité essentielle entre ses propriétés et celles de son image, et que l'originalité de celle-ci consiste non pas dans ce qu'elle ajoute au réel, mais dans ce qui lui manque pour se confondre avec la chose elle-même, — ce qui se produirait à la limite, si sa compréhension venait à s'enrichir indéfiniment. Il n'appartiendrait donc qu’à une intelligence pure de connaître le réel hors de toute image, et l’on est contraint d'admettre qu’elle le connaîtrait par une idée, c’est-à-dire par un acte qu'aucune passivité ne viendrait limiter. M. Bergson qui considère tout acte de ce genre comme artificiel et dérivé voit le type de l’être pur dans un flux ininterrompu d'images infiniment plus abondant que celui qui caractérise une conscience individuelle; mais si une déduction de la durée a montré qu’elle était un moyen de faire communiquer la partie avec le tout où elle est placée, il est impossible d'engager le tout lui-même dans le devenir.

Et puisque nul ne peut nier que nous n’ayons une connaissance adéquate d’un acte de l’esprit au moment où nous l’accomplissons, puisqu'il faut aussi qu’un tel acte non seulement s'adapte au réel, mais forme un élément intégrant de l'univers, —- ne sera-t-il pas naturel d'admettre que l’idée figure, mieux que l'image, l'essence des choses, qu'en ajoutant sans cesse à l’image des qualités nouvelles on est entrainé dans un progrès indéfini, et qu’à la limite on abandonne du même coup le monde des images pour le monde des objets et les représentations sensibles pour les idées pures? L'idée toujours adossée dans l’expérience au sensible qui l’exprime se trouverait délivrée, de même que l’objet enveloppé dans l’image qui nous le révèle obtiendrait une existence indépendante. Il ne s’agira pas pour nous de diminuer la valeur du sensible et de l’image, puisque les individualités finies et les modes de connaissance qui leur conviennent ont leur place déterminée dans le système de l’univers. Mais il suffirait de remarquer que si dans

notre analyse le tout précède la partie, et l’infini le fini, il y a dans la théorie bergsonienne de la perception une conception analogue des rapports du réel et de son image.

M. Bergson caractérise volontiers la vie spirituelle comme une création. Mais ce terme doit être interprété. Premièrement, il n’y a de création véritable que dans l'absolu, car rien ne préexiste à l’acte par lequel l’intellect pur développe le contenu de son essence; au contraire, le tout, dont nous sommes une partie, est supposé par la première démarche de notre volonté; et s’il appartient à celle-ci de s'affranchir elle-même et de créer notre personnalité à la fois par la direction soutenue qu’elle donne à l'attention et par un choix incessant entre les chemins qui s'ouvrent devant elle, c’est là pourtant une création dérivée qui porte exclusivement sur les moyens par lesquels chaque être fini communique avec tous les autres. La création du tout n’est pas la somme de toutes ces créations secondes; celles-ci ne sont intelligibles que par celle-là: elle les anime, elle leur donne à la fois leur matière et leur élan. En deuxième lieu, M. Bergson a eu le sentiment le plus vif de l’engendrement mutuel des états psychologiques; mais tout état exprime nos limites; nous sommes toujours dans une certaine mesure passifs à son égard; pour qu'il soit vécu, pour qu'il nous appartienne, il faut qu'il soit embrassé par un acte de la pensée: M. Bergson voudrait qu'on püt prendre ces états en eux-mêmes et parvenir à faire de la matière de l’intuition l'essence de la vie spirituelle. C’est parce que les actes de l’entendement n’offrent point aux prises de la sensibilité une passivité élémentaire qu’il les considère comme des artifices. Mais ils sont l’objet d’une intuition appropriée: et même on peut se demander si toutes les autres formes de l'intuition ne supposent pas celle-ci et ne sont pas supportées par elle. Car nous ne pouvons connaître avec plénitude que les actes que nous effectuons, et les qualités sensibles qui marquent les bornes de notre activité intellectuelle ne deviennent sans doute des états de conscience que parce qu’elles sont reliées de quelque manière à un acte de pensée qui les illumine.

Aïnsi nous nous trouvons en présence d’une philosophie extrémement défiante à l'égard de l'analyse, à l'égard de toutes les relations logiques que l’on cherche à assigner entre les notions, et en dépit des apparences, à l'égard de l’activité elle-même, puisque c’est parce que l'intelligence est en rapport avec elle qu’on la considère comme un instrument sans valeur pour la connaissance du réel. Par contre on n’observe dans aucune doctrine un sens plus aigu de la

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