INDICATIONS CURATIVES
Après avoir abordé la question pratique par son côté étiolog'ique, J.-P. Tessier s'était aussi préoccupé de lui donner son complément thérapeutique. Cette dernière partie de sa tâche était sans aucun doute la plus longue, la plus difficile ; aussi devait-il avoir le reg'ret de la laisser inachevée. En l'année 1846, il publia dans un recueil hebdomadaire de médecine (1) une note sur le traitement de la diathèse purulente, dans laquelle il exposa la médication dont l'expérience avait maintes fois dans sa pratique sanctionné l'efficacité : c'était Talcoolature d'aconit dont il administrait aux malades jusqu'à 8 g^rammes par jour dans 250 g^rammes d'eau sucrée.
Ces premiers essais remontaient en 1843. Une maternité temporaire ayant été établie à l'Hôtel-Dieu annexe, une épidémie de fièvres puerpérales y éclata. « Ayant disting^ué avec soin — dit J.-P. Tessier — les simples phlegmasies, les fluxions, des cas de fièvre puerpérale,
ç4) Gaz. méd. de Paru, i846, no ii.
- in nous dûmes reconnaître que le nombre des morts était exactement le même que celui des malades. Il en était de même à cette époque dans les autres services, soit de Saint-Louis, soit de THôtel-Dieu. Dans ces circonstances, après avoir employé sur 14 malades les traitements les plus vantés, je donnai Taconit à la quinzième et à la seizième malade, préalablement soumises à la médication antiphlogislique. Ces deux femmes g*uérirent. »
En 1845, sous Tinfluence de ce moyen , plusieurs cas de fièvre puerpérale traités par J.-P. Tessier, à la Charité, à l'hôpital Neoker et en ville, se terminèrent parla «^ruérison. M. Jousset, ayant administré ce traitement à deux malades de THôtel-Dieu, vit deux cas d'une extrême g^ravité se terminer heureusement. De même à la Pitié, mon co lèg^ue Grapin, à qui j'avais communiqué les résultats déjà obtenus, obtint un beau succès. A l'hôpital Saint-Antoine, M. Nélaton voulut bien accepter l'essai que je lui proposai de Falcoolature d'aconit chez un jeune homme affecté de diathèse purulente traumalique; bien que le fait ne fût point très g'rave, l'amélioration ne laissa pas que d'être manifeste. Chez M. Hélot, aujourd'hui chirurg'ien disting'ué de Rouen, très-g*ravement affecté à la suite d'une piqûre d'amphithéâtre, la rémission des accidents fut obtenue pareillement par l'administration de l'aconit.
Depuis cette époque, ce dernier médicament a donné dans la diathèse purulente des résultats divers ; mais il faut avouer que, dans la plupart des cas, l'expérimentation ne fut pas suffisamment rig^oureuse. Ainsi, dans le principe, J .-P. Tessier n'administrait l'aconit qu'après un traitement antiphlog^istique énerg'ique dont il se départit plus tard ; et, en même temps, il avait recours aux applications topiques d'une pommade à l'iodure de
plomb. Pareillement, dans les premiers tâtonnements, je donnais pour véhicule assez malheureux à Taconit une potion diacodée. Beaucoup de chirurg-iens et de médecins, qui adoptèrent d'abord l'emploi de cet ag^ent dans les mêmes circonstances, ne se firent point faute du même syncrétisme thérapeutique : il fut prescrit concurremment avec Topium, le calomel, les purgatifs. Dans le fait recueilli, en 1853, par M. Nicas(l), à Sainte- Marg^uerite, on voit M. Pidoux ordonner ensemble ou tour à tour — avec l'aconit intervenant seulement aux derniers moments de la maladie déjà désespérée — le laudanum, les ventouses scarifiées, le calomel, les frictions mercurielles, l'eau de Seltz vineuse, l'extrait de quinquina, les vésicatoires... Gomment faire la part — dans ce conflit — de l'influence directe du médicament, et compter d'ailleurs sur ses bienfaits lorsque là partie est définitivement perdue?
L'histoire thérapeutique de ladiathèse purulente reste à tracer, d'après ses causes, ses catég^ories, ses formes, ses variations épidémiques, etc., etc.; en un mot, d'après l'ensemble de ses indications. Un médicament précieux — Taconit — est acquis, et son utilité est incontestable dans les cas indiqués, mais à la condition de ne pas troubler ou neutraliser ses effets par d'autres médications discordantes ou contradictoires. Dès les premiers temps de son expérimentation, J.-P. Tessier n'avait pas beaucoup tardé à reconnaître que l'emploi de ce médicament est d'autant plus sûr qu'on l'administre au début des accidents : c'est ce qu'il ne manquait pas de faire dans les cas les plus g'raves, savoir, à la suite des g^randes opérations et dans la diathèse purulente épidémique des femmes en couches. Plus tard, il
(i) Reproduit dans ce Mémoire.
en abaissa les doses sans cesser de le prescrire en nature le plus souvent. — Du reste, il ne considérait nullement Taconit comme un spécifique contre la diathèse purulente au même titre que le quinquina Test contre la fièvre intermittente. Il comparait son action — autant que Ton peut comparer deux ag^ents thérapeutiques dans deux circonstances différentes — à celle de Témétique dans la pneumonie. Mais il en appelait à l'avenir du soin de mieux fixer les limites de ses indications.
A côté de Taconit, d'autres ag'ents thérapeutiques se présentent dont il ne faut pas nég*lig*er la valeur : Tarnica, la camomille, l'opium, Tipécacuanha, la silice, le quinquina, les bains sulfureux, etc., etc. Chacun de ces moyens compte des succès. iMais la question importante, c'est d'en déterni'ner un peu mieux l'indication respective...
Donc, en présence des renseig'nements et des conquêtes dont l'art s'est déjà mis en possession, le médecin familiarisé avec la doctrine de la diathèse purulente ne reste point désarmé. Il sait mesurer mieux que personne le nombre et l'étendue des ressources prophylactiques qu'il peut opposer au développement du mal, de manière à le neutraliser et >urtout à prévenir, pour les femmes en couches, ces terribles explosions épidémiques qui moissonnent tant de victimes. C'est ainsi que notre ancien et savant ami, M. Jules Hélot, chirurg^ien en chef du service des accouchements à l'hôpital de Rouen, serait parvenu, si nous en croyons des informations Irès-sûres, à bannir, en quelque sorte, la fièvre puerpérale de ses salles en se conformant scrupuleusement à la plupart des principes que nous venons d'exposer, savoir la dissémination des sujets, l'alternance des infirmeries, le deg*ré convenable d'aération,
la bonne ordonnance du rég»ime, enfin, une vig^ilance minutieuse et soutenue relativement aux soins de propreté et à toutes les occasions d'émotions morales et de refroidissement, etc. Nous ne pouvions passer sous silence un exemple, qui devient pour nos doctrines la meilleure justification.
Quant aux indications curatives, la voie est ouverte. De nouveaux observateurs en combleront les lacunes. Mais c'est là le labeur de l'avenir et nous n'avons voulu mettre en évidence que l'œuvre d'aujourd'hui.
Terminons ce travail dont nous avons dépassé les limites prévues, entraîné par le désir de dég'ag^er la doctrine de la diathèse purulente de tous les nuag^es qui en voilent la lumière, de tous les obstacles qui en paralysent les utiles applications. Dans une question g*rosse de conséquences aussi flag'rantes, il était nécessaire de ne laisser désormais aucun prétexte à l'ig^norance, aucun réfugie à Terreur, aucune équivoque à la mauvaise foi. Ce but sera l'excuse de nos efforts.
I. Au point de vue de la science, la doctrine que nous venons d'exposer constitue nosologiquement une maladie essentielle ou suigeneris, ayant une existence patholog'ique propre, distincte par ses symptômes, ses lésions, son g'énie, ses formes, ses indications, comprenant dans la même unité g^énérique la trilog*ie morbide suivante :
1** Les faits appartenant à la diathèse purulente spontanée, jusque là inaperçus ou indéterminés, qualifiés sous une foule de dénominations vag^ues et indécises, — toutes plus vicieuses et erronées les unes que les au-
très, — de rhumatisme suppuré, de fièvre intermittente errati(]ue, pernicieuse, anormale, de fièvre inflammatoire compliquée, defièvre typhoïde sans lésion caractéristique, de fièvre lente symptomatique,de fièvre hectique purulente primitive, de fièvre colliquative essentielle, d'ictère g^rave ou typhoïde, de pyémie spontanée et primitive, de phh^g'masies supj)urées malig-nes, de métastase humorale, de profondes altérations de liquides, de grand empoisonnement du sang*, etc., toutes appellations qui n'expriment autre chose que le désarroi complet de l'ohservateur.
2" Les faits de diathèse purulente puerpérale disting'ués avec soin des nombreuses complications morbides qui peuvent accompag^ner, chez les femnjes, les suites de couches, en môme temps (ju'ils sont identifiés avec les phénomènes de môme nature chez les blessés et les opérés.
S'' Les faits relatifs à la diathès(; purulente traumatique^ considérés dans la réaUté de leurs symptômes et non plus à travers les artifices des plus décevantes suppositions.
De ces trois catégories de faits, la première est une véritable révélation pour la science; la deuxième, la démonstration d'une identité jusque-là obscure et incertaine; la troisième, une exposition méthodique, au lieu d'une systématisation aussi insoutenable que préconçue.
La doctrine de la diathèse purulente n'affirme pas seulement, par elle-même, une constitution nosologique importante, elle complète encore la réforme pyrétologîque inaugurée par Broussais sur le terrain des fièvres
continues : elle porte le dernier coup à la plupart des fièvres rémittentes^ lég*uées par la tradition (1) sous les noms de fièvre rémittente malig^ne ou de mauvais caractère, hémitritée pestilentielle, fièvre rémittente ou intermittente ataxique ; de même que les fièvres hectiques ne sont pus envisag^ées que comme des mouvements fébriles symptomatiques de diverses lésions. Et s'il nous est permis de rappeler, en particulier pour les fièvres continues, la con.s-titution complémentaire, que nous avons nous-même essayé autrefois d'établir relativement aux fièvres continues simples et lég*ères, distinctes de la fièvre typhoïde des modernes (2), il semble que la gprande réforme pyrétolog^ique contemporaine soit désormais dans la science une conquête définitive, un fait accompli.
II. Au point de vue de Tart, ia doctrine de la diathèse purulente donne la solution de deux problèmes considérables pour la pratique :
1° Sous le rapport étiolog'ique, elle détermine la part des diverses influences occasionnelles ou déterminantes de la maladie qui fait un nombre si considérable de victimes parmi les blessés, les opérés et les femmes en couches, et démontre que cette maladie, toutes choses ég^ales d'ailleurs, exerce sa plus redoutable activité sur les malades réunis et séquestrés en g-rand nombre dans une même salle que chez ceux qui sont isolés.
2® Sous le rapport de Tintervention médicale dans les
(i)Dufre8ne. Des formes^ etc., etc. Lçe. cit., p. iii. {S\ Des fièvr0i éphémère et eynoque rimplê. Thèse inaug. Paris, 1845. J.-B. Baillière.
décisions de l'Assistance publique, elle i^éelame en faveur des malades dont nous parlons, et définit avec précision la réforme urg^ente à accomplir. N'est-ce pas à son initiative même que l'adoption des mesures nouvelles à la Maternité appartient? Et au moment où l'antique Hôtel-Dieu de Paris va se relever de ses ruines, ne serait-il pas plus opportun que jamais de réclamer pour les g'raves blessures et les g*randes opérations les aménag*ements obtenus enfin pour les nouvelles accouchées? a Déjà, — écrivait J.-P. Tessier dans sa première lettre à M. Dezeimeris, en 1838, — g'râce aux soins dont l'administration entoure ses malades, la pourriture d'hôpital est inconnue à Paris. Le scorbut même, qui avait trouvé un dernier refug'e dans les hospices de la Vieillesse et des Incurables, le scorbut a disparu. Espérons que de nouveaux efforts viendront améliorer le sort des blessés et des opérés. » Et, quelques années après, dans Tune de ses lettres, non moins mémorables, au professeur Blandin, chirurg'ien de l'Hôtel- Dieu et membre de l'Académie de médecine, il répétait avec insistance : a Unissons donc nos efforts pour obtenir dans chaque hôpital la construction d'un pavillon à chambres isolées, au nombre de six environ pour le service de chacun des chirurg'iens de ces établissements. Nous aurons rendu un véritable et éminenl service aux malades, nous aurons contribué à relever l'éclat de la chirurg-ie. Pinel n'est- il pas resté dans la mémoire des hommes pour avoir fait tomber les chaînes des aliénés ? L'œuvre que je vous piopose me paraît dig'ne de la sollicitude du corps chirurg'ical. »
Telles étaient les nobles paroles, tels furent, du commencement à la fin de sa Irop courte carrière médicale,
les généreux efforts de Thomme dont Tœuvre devait être MÉCONNUE par les préjugées de son temps, et le nom étouffé par le complot de ses ennemis. Il a succombé à la peine, et Tenvie implacable de ses rivaux, invidia pessima, a poursuivi son ombre par delà le seuil du tombeau. xMais rien ne saurait empêcher les g^ermes de vérité qu'il a confiés à la science de porter leurs fruits.
Et si, relativement à la diathèse purulente en particulier, les réformes hospitalières — qui en sont la conclusion log'ique et lég^itime — reçoivent leur désirable et complète exécution, le nom .de celui qui en fut Tun des premiers et des plus énerg'iques initiateurs restera aujourd'hui dans la mémoire des âmes g*énéreuses et des esprits indépendants, comme il sera béni, au moins quelque jour, par la reconnaissance des pauvres malades de nos classes déshéritées.