CHAPITRE II
DE L'AIITICULATION (1).
L'ensemble des phrases absuides qui suivent constitue la i;ymnastique la plus efficace de la parole.
i\ous ne saurions trop recommander cet exercice aux élèves. Us auront soin d'apprendre ces phrases par cœur, puis de les énoncer (une seule t'ois d'abord, et lentement; plusieurs fois de suite, puis rapidement .
Ceux dont Farticulation est particulièrement molle et paresseuse trouveront un heureux profit à faire ce travail en se créant un obstacle matériel. L'avancement volontaire et forcé de la mâchoire inférieure est extrêmement salutaire au développement de l'articulation, un crayon étant vigoureusement serré entre les dents pendant toute la durée des exercices.
Il va de soi que l'élève doit porter tous ses efforts à se faire nettement comprendre malgré ces obstacles.
1'^ Exercice.
^ÊVonjuguer : Il faut que je roule (2). Il faut que tu roules... Il faut qu'il roule, etc...
(1) Emission des conso/ines. Pojr ce ([iii est de la prononciation (voyelles) si souvent défectueuse, tout morceau est un exercice (voir les règles dans notre Grammnij-e de la Diction française, Paul Delaplane, édit.).
Nous mettons cependant l'élève en gnrde contre la confusion fréquente des différents sons nasaux : an, en, in, un.
Exercice. — J'en ai dit bien suflisamment ; allons-nous-en : dans un instant on nous appellera, et nous aurions un encombrement impossible à éviter.
(2) Cet exercice et le suivant tendent à corriger le défaut du grasseyement bien connu — tiop connu hélas!
La consonne r doit en principe être vibrée, c'est-à-dire prononcée avec la poinle de la langue redressée vers la partie antérieure du palais, mais sans y avoir de point d'appui fixe (ce qui la distingue de la consonne très voisine 1).
G. Le Roy. — La Diction. 2
2e Exercice.
Dis-moi gros gras grand grain d'orge Quand te dégros g-ras g-rand grain d'orgeras-lu ? Je me dégros gras grand grain d'brgerai, Quand tous les gros gras grands grains d'orge Se seront dégros g-ras grand grain d'orges.
L'assassin sur son sein suçait son sang sans cesse.
4e Exercice.
Cinq capucins portaient sur leur sein le seing du
saint-père.
5 Exercice.
Voici six chasseurs se séchant, sachant chasser sans
chien.
6^ Exercice.
Combien ces six saucissons-ci? — C'est six sous, ces six saucissons-ci.
1" Exercice.
Si six cents scies scient six cents cig-ares, six cent six scies scieront six cent six cigares.
8° Exercice.
Ciel ! si ceci se sait, ces soins sont sans succès.
9^ Exercice.
Il faut qu'un sage g-arde-chasse sache chasser tous les chats qui chassent dans sa chasse.
10® Exercice.
Le fisc fixe exprès chaque taxe fixe excessive exclusivement au luxe et à l'exquis.
ll'^ Exercice.
Ces cent six sachets — sachez cela — si chers qu'Alix à Nice exprès tout en le sachant, chez Ghasachax choisit, sont si cher chaque, si cher ! qu'ils charment peu !
12* Exercice.
Cinq ou six officiers gascons Passant certain soir à Soissons Marchandèrent des saucissons :
« Combien ces cinq saucissons ?
— A vingt sous, c'est cent sous. »
C'était cent sous, ces saucissons.
13^ Exercice.
Un ange qui songeait à changer son visage pour donner le change se vit si changé, que loin de louanger ce changement, il jugea que tous les autres anges jugeraient que jamais ange ainsi changé ne rechangerait jamais, et jamais plus ange ne songea à se changer.
Nous en avons fini avec ces exercices élémentaires : nous ne citerons plus désormais que des extraits des meilleurs auteurs.
L'étude de la harangue suivante accoutumera à l'articulation des noms étrangers :
14*^ Exercice.
■poldats de l'armée d'Italie ! vous avez glorieusement atteint le but que je vous avais marqué ; le Somering a été témoin de votre jonction avec la Grande-Armée. Soyez les bienvenus I Je suis content de vous ! Surpris par un ennemi perfide, avant que vos colonnes fussent
réunies^ vous avez du rétrograder jusqu'à TAdige. Mais lorsque vous reçûtes Tordre de marcher en avani, vous étiez sur le champ mémorable d'Arcole, et là vous jurâtes, sur les mânes de nos héros, de triompher. Vous avez tenu parole à la bataille de la Piave, aux combats de Saint-Daniel, deTarvis, de Goritz, vous avez pris d'assaut les forts de Malborghetto, de Pradella, et fait capituler la division ennemie retranciice dans Prevald et Laybach. Vous n'aviez pas encore passé la Drave, et déjà ving-tcinq mille prisonniers, soixante pièces de bataille, dix drapeaux, avaient sig^nalé votre valeur. Depuis la Drave, la Save, la Muer n'ont pu retarder votre marche. La colonne autrichienne de Jellachich, qui la première entra dans Munich, qui donna le sig'nal des massacres dans le Tirol, environnée à Saint-Michel, est tombée dans vos baïonnettes. Vous avez fait une ])rompte justice de ces débris dérobés à la colère de la Grande-Armée. Soldats ! cette armée autrichienne d'Italie, qui, un moment, souilla par sa présence mes provinces, qui avait la prétention de briser ma couronne de fer, battue, dispersée, anéantie, g-ràce à vous, sei-a un exemple de la vérité de cette devise : « Dieu me Ca donnée, gare à qui la touche ! » (Napoléon P'",)
15' Exercice.
Dans le poème suivant, l'énergie de l'articulation est indispensable, et elle contribue à donner cette impression de fureur sourde et sauvage que le poète a si admirablement rendue. Une diction molle et charmante ne serait naturellement pas de mise ici :
l'incantation du loup.
Les lourds rameaux neig-euxdu mélèze et de l'aune. Un gTand silence. Un ciel élincelant d'hiver.
Le Roi du Hartz, assis sur ses jarrets de fer, Regarde resplendir la lune larg-e et jaune.
Les g'org-es, les vallons, les forêts et les rocs Dorment inertemefit sous leur blême suaire, Et la face terrestre est comme un ossuaire Immense, cave ou plat, ou bossue par blocs.
Tandis qu'éblouissant les horizons funèbres, La lune, œil d'or g-lacé, luit dans le morne azur, L'ang-oisse du vieux Loup étreint son cœur obscur, TJn âpre frisson court le long' de ses vertèbres.
Sa Louve blanche, aux yeux flambants, et les petits Qu'elle abritait, la nuit, des poils chauds de son ventre, Gisent, morts, égorg-és par l'homme, au fond de l'antre; Ceux, de tous les vivants, qu'il aimait, sont partis.
Il est seul désormais sur la neige livide. La faim, la soif, l'affût patient dans les bois. Le doux agneau qui bêle ou le cerf aux abois, Que lui fait tout cela, puisque le monde est vide?
Lui, le chef du haut Hartz, tous l'ont trahi, le Nain Et le Géant, le Bouc, l'Orfraie et la Sorcière, Accroupis près du feu de tourbe et de bruyère Où l'eau sinistre bout dans le chaudron d'airain.
Sa langue fume et pend de la gueule profonde. Sans lécher le sang noir qui s'égoutte du flanc. Il érige sa tête aiguë en grommelant, Et la haine, dans ses entrailles, brûle et gronde.
L'homme, le massacreur antique des aïeux. De ses enfants et de la royale femelle. Qui leur versait le lait ardent de sa mamelle, Hante immuablement son rêve furieux.
Une braise rougit sa prunelle énergique ; Et, redressant ses poils raides comme des clous, Il évoque, en hurlant, Tâme des anciens loups ■Qui dorment dans la lune éclatante et magique.
(Leconte de Lisle, Poèmes tragiques, Lemerre, éd.)
Voici maintenant quelques exemples où la netteté et l'énergie de Tarticulation ne suffisent plus. Il faut garder ces qualités, sans doute, mais y ajouter la facilité et la l<^gèreté. En d'autres termes, s'il est assez difficile de posséder une excellente articulation, le diseur ne doit pourtant pas donner -une impression de lourdeur et d'effort.
16' Exercice.