REQUÊTE AU ROI POUR AVOIR ESTÉ DESROBÉ
On dit bien vray, la mauvaise fortune Ne vient jamais qu'elle n'en apporte une. Ou deux ou trois avecques elle. Sire ; Vostre cœur noble en sçauroit bien que dire; Et moy, chétif, qui ne suis roy, ne rien, L'ay esprouvé; et vous compteray bien, Si vous voulez, comment vint la besongne.
J'avois un jour ung* vallet de Gascongne, Gourmant, yvrongne et asseuré menteur, Pipeur, larron, jureur, blasphémateur.
Sentant la hart (2) de cent pas à la ronde ; Au demeurant le meilleur fils du monde.
Ce vénérable billot (3) fut adverti
De quelque argent que m'aviez despàrti
(1) Solder. (2) Corde à pendre. (3) Hôte, esclave.
Et que ma bource avoit grosse apostume (1),
Si se leva plus tost que de coustume,
Et me va prendre en tapinois icelle ;
Puis la vous mit très bien sous son esselle,
Argent et tout (cela se doit entendre),
Et ne croy point que ce fust pour la rendre;
Car oncques puis n'en ay ouy parler.
Bref, le villain ne s'en voulut aller
Pour si petit, mais encor il me happe
Saye (2) et bonnet, chausses, pourpoint et cappe .
De mes habits, en effect, il pilla
Tous les plus beaux, et puis s'en habilla
Si justement qu'à le veoir ainsi estre,
Vous l'eussiez prins, en plain jour, pour son maistre.
Finablement, de ma chambre il s'en va
Droit à l'estable où deux chevaux trouva;
Laisse le pire, et sur le meilleur monte.
Pique, et s'en va. Pour abréger le compte,
Soyez certain qu'au partir dudit lieu
N'oublia rien, fors à me dire : à Dieu.
... Ce néant moins, ce que je vous en mande N'est pour vous faire ou requeste ou demande. Je ne veux point tant de g-ens ressembler Qui n'ont souci autre que d'assembler.
Tant qu'ils vivront, ils demanderont, eulx ; Mais je commence à devenir honteux, Et ne veux plus à vos dons m'arrester. Je ne dis pas, si voulez rien (3) prester 'Que ne le prenne : il n'est point de presteur, S'il veult prester, qui ne fasse un debteur.
(1) Enflure. (2) Vêtement court. (3) Rien, c'csl-à-dire quelque chose (rem).
Et sçavez VOUS, Syre, comment je paye?
(Nul ne le sçayt, si premier ne l'essaye) ;
Vous me debvrez, si je puis, de retour,
Et vous feray encores un bon tour :
A celle fm qu'il n'y ayt faute nulle,
Je vous feray une belle cédulle (1)
A vous payer — sans usure, il s'entend —
Quand on verra tout le monde content.
Ou si voulez, à payer ce sera
Quand vostre los (2) et renom cessera.
Et si sentez que sois foible des reins Pour vous payer, les deux princes Lorrains Me piégeront (3). Je les pense si fermes Qu'ilz ne fauldront pour moy à l'un des termes. Je sçay assez que vous n'ayez pas peur Que je m'enfuye ou que je sois trompeur; Mais il fait bon asseurer ce qu'on preste. Bref, vostre paye, ainsi que je l'arreste, Est aussi seure, advenant mon trespas.
Comme advenant que je ne meure pas.
Advisez donc si vous avez désir De rien prester, vous me ferez plaisir ; Car, puis ung* peu, j'ay basty à Clément, Là où j'ay fait un grand desboursement ; Et à Marot, qui est ung peu plus loin. Tout tombera, qui n'en aura le soin.
Voilà le poinct principal de ma lettre,
Vous sçavez tout, il n'y fault plus rien mettre :
Rien mettre, las ! certes, et si feray,
Et ce faisant^ mon stile j'enfleray,
(1) Écrit, billet. (2) Louange, renommée. (3) Répondront pour moi.
Disant : 0 Roy, amoureux des neufs Muses, Roy, en qui sont leurs sciences infuses, Roy, plus que Maps, d'honneur environné, Roy, le plus roy qui fut onc couronné, Dieu Tout-Puissant te doint, pour t'estrenner, Les quatre coins du monde g-ouverner, Tant pour le bien de la ronde machine, Que pour autant que sur tous en es digne.
(Clément Marot^ Épttrexxix.)