CHAPITRE II
Nous répétons encore que le naturel doit toujours subsister; mais il doit s'harmoniser avec le style et s'élargir avec lui. Lire une oraison de Rossuet comme un conte d'Alphonse Daudet, sous prétexte de naturel et de vérité, serait trahir le premier.
Mais, sous prétexte de grandeur et de noblesse, déclamer du Bossuet et du Corneille avec emphase serait également desservir ces auteurs, outre que ce serait faire sottement.
Enfin, le naturel se transforme et s'amplifie : il ne disparaît pas. Nous ne dissimulons pas à l'élève que l'exacte et harmonieuse interprétation du naturel dans le style et la largeur offre de très grandes difficultés. Qu'il se serve ici de son goût littéraire, en observant de plus en plus les règles de diction auxquelles il s'est rompu déjà. S'il fait preuve de style dans sa diction, il sera bien près de traduire les styles littéraires.
Les élèves pourront, dans cet esprit, reprendre quelquesuns des morceaux cités au précédent chapitre, puis tenter l'interprétation des passages suivants :
M. FîLEFiiN, médecin.
N'avez-vous point de honte, messieurs, de montrer si peu de prudence, pour des gens de votre âge, et de vous être querellés comme de jeunes étourdis? Ne voyez-vous pas bien quel tc^t ces sortes de querelles nous font parmi le monde?. Et aesJt-ce pas assez que les savants voient
les contrariétés et les dissensions qui sont entre nos auteurs et nos anciens maîtres, sans découvrir encore au peuple, par nos débats et nos querelles, la forfanterie de notre art? Pour moi, je ne comprends rien du tout à cette méchante politique de quelques-uns de nos gens, et il faut confesser que toutes ces contestations nous ont décriés depuis peu d'une étrang-e manière ; et que, si nous n'y prenons garde, nous allons nous ruiner nousmêmes. Je n'en parle pas pour mon intérêt; car. Dieu merci, j'ai déjà établi mes petites affaires. Qu'il vente, qu'il pleuve, qu'il grêle, ceux qui sont morts sont morts, et j'ai de quoi me passer des vivants; mais, enfin, toutes ces disputes ne valent rien pour la médecine. Puisque le ciel nous fait la grâce que, depuis tant de siècles, on demeure infatué de nous, ne désabusons point les hommes avec nos cabales extravagantes, et profitons de leurs sottises le plus doucement que nous pourrons. Nous ne sommes pas les seuls, comme vous savez, qui tâchons à nous prévaloir de la faiblesse humaine. C'est là que va l'étude de la plupart du monde, et chacun s'efforce de prendre les hommes parleur faible, pour en tirer quelque profit. Les flatteurs, par exemple, cherchent à profiter de l'amour que les hommes ont pour les louanges, en leur donnant tout le vain encens qu'ils souhaitent; et c'est un art où l'on fait, comme on voit, des fortunes considérables. Les alchimistes tâchent à profiter de la passion que l'on a pour les richesses, en promettant des montagnes d'or à ceux qui les écoutent; et les diseurs d'horoscopes, parleurs prédictions trompeuses, profitent de la vanité et de l'ambition des crédules esprits. Mais le plus grand faible des hommes, c'est l'amour qu'ils ont pour la vie ; et nous en profitons, nous autres, par notre pompeux galimatias, et savons prendre nos avantages de cette vénération que la peur de mourir leur donne
pour notre métier. Conservons-nous donc dans le degré d'estime où leur faiblesse nous a mis, et soyons de concert auprès des malades, pour nous attribuer les heureux succès de la maladie et rejeter sur la nature toutes les bévues de notre art. N'allons point, dis-je, détruire sottement les heureuses préventions d'une erreur qui donne du pain à tant de personnes, et, de l'arg-ent de ceux que nous mettons en terre, nous fait élever de tous côtés de beaux héritages. (Molière, U Amour médecin, acte III, se. I.)
2^ Exercice.
Voici, maintenant, le couplet de Chrysale. S'il est un personnage qui doive s'exprimer avec naturel, c'est assurément lui. 11 y a pourtant dans ce passage une ampleur et une éloquence à force de sincérité et de bon sens, qui n'est plus déjà le naturel bourgeois et terre-à-terre. Ajoutez rimportance qu'il y a à rendre ici l'éclat de la langue.