ATHALIE
Prêtez-moi l'un et l'autie une oreille attentive.
Je ne veux point ici rappeler le passé,
Ni vous rendre raison du sang- que j'ai versé :
Ce que j'ai fait, Abner, j'ai cru le devoir faire.
Je ne prends point po^r jug-e un peuple téméraire ;
Quoi que son insolence ait osé publier.
Le ciel môme a pris soin de me justifier.
Sur d'éclatants succès ma puissance établie
A fait jusqu'aux deux mers respecter Athalie;
Par moi Jérusalem g'oùte un calme profond ;
Le Jourdain ne voit plus l'Arabe vag-abond.
Ni l'altier Philistin, par d'éternels ravages.
Comme au temps de vos rois, désoler ses rivages ;
Le Syrien me traite et de reine et de sœur;
Enfin de ma maison le perfide oppresseur.
Qui devait jusqu'à moi pousser sa barbarie, Jéhu, le fier Jéiiu, tremble dans Samarie ; De toutes parts pressé par un puissant voisin, Que j'ai su soulever contre cet assassin, Il me laisse en ces lieux souveraine maîtresse. Je jouissais en paix du prix de ma sagesse ; Mais un trouble importun vient, depuis quelques jours, De mes prospérités interrompre le cours. Un song-e (me devrais-je inquiéter d'un songe?) Entretient dans mon cœur un chagrin qui le ronge (1) : Je l'évite partout, partout il me poursuit. C'était pendant l'horreur d'une profonde nuit ; Ma mère Jézabel devant moi s'est montrée. Gomme au jour de sa mort pompeusement parée. Ses malheurs n'avaient point abattu sa fierté; Même elle avait encor cet éclat emprunté Dont elle eut soin de peindre et d'orner son visage, Pour réparer des ans l'irréparable outrage. « Tremble,- m'a-t-elle dit, fille digne de moi : <i Le cruel Dieu des Juifs l'emporte aussi sur toi. <( Je te plains de tomber dans ses mains redoutables, « Ma fille. » En achevant ces mots épouvantables, Son ombre vers mon lit a paru se baisser ; Et moi, je lui tendais les mains pour l'embrasser ; Mais je n'ai plus trouvé qu'un horrible mélange D'os et de chair meurtris et traînés dans la fange, Des lambeaux pleins de sang et des membres affreux Que des chiens dévorants se disputaient entre eux. (Racine, Athalie, acte II, se. v.)
(1) En dehors du style, ce passage est très intéressant à étudier au point de vue du mouvement et surtout de \n. se lisibilité (voir plus loin, page 184). On essaiera de rendre la terreur de la vision dont parle Athalie.
i04 EXPRESSION
13' Exercice.
SAINT JULIEN l'HOSPITALIER.
Une nuit qu'il dormait, il crut entendre quelqu'un l'appeler. Il tendit l'oreille et ne distingua que le nnugissement des flots.
Mais la même voix reprit : « Julien ! »
Elle venait de l'autre bord, ce qui lui parut extraordinaire, vu la largeur du fleuve.
Une troisième fois on appela : « Julien! »
Et cette voix haute avait l'intonation d'une cloche d'église.
Ayant allumé sa lanterne, il sortit de la cahute. Un ouragan furieux emplissait la nuit. Les ténèbres étaient profondes, et çà et là déchirées par la blancheur des vagues qui bondissaient.
Après une minute d'hésitation, Julien dénoual'amarre. L'eau, tout de suite, devint tranquille, la barque glissa dessus et toucha l'autre berge, où un homme attendait.
Il était enveloppé d'une toile en lambeaux, la figure pareille à un masque de plâtre et les deux yeux plus rouges que des charbons. En approchant de lui la lanterne, Julien s'aperçut qu'une lèpre hideuse le recouvrait; cependant il avait dans son attitude comme une majesté de roi.
Dès qu'il entra dans la barque, elle enfonça prodigieusement, écrasée par son poids ; une secousse la remonta; et Julien se mit à ramer.
Et cela dura longtemps, très longtemps!
Quand ils furent arrivés dans la cahute, Julien ferma la porte ; et il le vit siégeant sur l'escabeau. L'espèc^ de linceul qui le recouvrait était tombé jusqu'à ses hanches ; et ses épaules, sa poitrine, ses bras maigres disparais-
^ient sous des plaques de pustule écailleuses. Des rides énormes labouraient son front. Tel qu'un squelette, il avait un trou à la place du nez ; et ses lèvres bleuâtres dégag-eaient une haleine épaisse comme un brouillard, et nauséabonde. « J'ai faim î » dit-il.
Julien lui donna ce qu'il possédait, un vieux quartier de lard et les croûtes d'un pain noir.
Quand il les eut dévorés, la table, l'écuelle et le manche du couteau portaient les mêmes taches que l'on voyait sur son corps.
Ensuite, il dit : « J'ai soif! »
Julien alla chercher sa cruche ; et, comme il la prenait, il en sortit un arôme qui dilata son cœur et ses narines.
C'était du vin ; quelle trouvaille ! mais le lépreux avança le bras, et d'un trait vida toute la cruche.
Puis il dit : « J'ai froid ! >'
Julien, avec sa chandelle, enflamma un paquet de fougères, au milieu de la cabane.
Le lépreux vint s'y chauffer, et, accroupi sur les talons, il tremblait de tous ses membres, s'affaiblissait ; ses yeux ne brillaient plus, ses ulcères coulaient, et, d'une voix presque éteinte, il murmura : « Ton lit! »
Julien l'aida doucement à s'y traîner, et même étendit sur son lit, pour le couvrir, la toile de son bateau.
Le lépreux gémissait. Les coins de sa bouche découvraient ses dents, un râle accéléré lui secouait la poitrine, et son ventre, à chacune de ses aspirations, se creusait jusqu'aux vertèbres. Puis il ferma les paupières ! « C'est comme de la glace dans mes os! Viens près de moi. »
Et Julien, écartant la toile, se coucha sur les feuilles mortes, près de lui, côte à côte.
Le lépreux tourna la tête. « Déshabille-toi pour que j'aie la chaleur de ton corps ! »
Julien ôta ses vêtements; puis, nu comme au jour de
sa naissance, se replaça dans le lit: et il sentait contre sa cuisse la peau du lépreux, plus froide qu'un serpent et rude comme une lime. 11 lâchait de TencouVag-er; et Fautre répondait, en haletant : «Ah! je vais mourir!... Rapproche-toi, réchauffe-moi! Pas avec tes mains ! non ! toute ta personne. » Julien s'étala dessus complètement, bouche contre bouche, poitrine sur poitrine.
Alors le lépreux l'étreignit, et ses yeux tout h coup prirent une clarté d'étoiles; ses cheveux s'allongèrent comme les rais du soleil ; le souffle de *es narines avait la douceur des roses; un nuage d'encens s'éleva du foyer, les flots chantaient. Cependant une abondance de délices, une joie surhumaine de?,cendait comme une inondation dans l'âme de Julien pâmé; et celui dont les bras le serraient toujours, grandissait, touchant de sa tête et de ses pieds les deux murs de la cabane. Le toit s'envola, le firmament se déployait ; — et Julien monta vers les espaces bleus, face à face avec Notre Seigneur Jésus, qui l'emportait dans le ciel.
Et voilà l'histoire de saint Julien l'Hospitalier, telle à peu près qu'on la trouve sur un vitrail d'église dans mon pays. (Gustave Flaubert, Trois contes : Légende de Saint-Julien l'Hospitalier, Charpentier, éd.)
i¥ Exercice.