LE CONSENTEMENT
Ahod fut un pasteur opulent dans la plaine. Sa femme, un jour d'été, posant sa cruche pleine, Se coucha sous un arbre au pays de Béthel, Et, s'endormant, elle eut un songe qui fut tel :
D'abord il lui sembla qu'elle sortait d'un rêve
Et qu'Ahod lui disait : « Femme, allons, qu'on se lève!
DU STYLE. i07
Aux marchands de Ség^or, l'an dernier, j'ai vendu
Cent brebis, et le tiers du prix m'est encor du.
Mais la distance est grande et ma vieillesse est lasse.
Qui pourrais-je envoyer à Ségor en ma place ?
Rare est un messag-er fidèle et diligent.
Vas, et réclame-leur trente sicles d'argent. »
Elle n'objecta point le désert, l'épouvante,
Les voleurs : « Vous parlez, maître, à votre servante. »
Et quand, montrant la droite, il eut dit : «C'est par là. »
Elle prit un manteau de laine et s'en alla.
Les sentiers étaient durs et si pointus de pierres
Qu'elle eutdu sang* aux pieds, et des pleurs aux paupières.
Pourtant elle marcha tout le jour, et, le soir.
Elle marchait encor, sans entendre ni voir.
Quand tout à coup, de l'ombre, avec un cri farouche,
Quelqu'un bondit, lui mit une main sur la bouche,
D'un g-este forcené lui vola son manteau
Et s'enfuit, lui laissant dans la gorge un couteau !
A ce coup, le sursaut d'une transe mortelle La réveilla.
L'époux se tenait devant elle.
« Aux marchands de Ségor, lui dit-il, j'ai vendu Cent brebis, et le tiers du prix m'est encor dû, Mais la distance est grande et ma vieillesse est lasse. Qui pourrais-je envoyer à Ségor en ma place? Rare est un messager fidèle et diligent. Vas, et réclame-leur trente sicles d'argent. » La femme dit : « Le maître a parlé, je suis prête. » Elle appela ses fils, mit ses mains sur la tête Du fier aîné, baisa le front du plus petit. Et, prenant son manteau de laine, elle partit.
(Catulle Mendès, Contes épiques, Charpentier, éd.)
15' Exercice.
Laissez-le croître, ce roi chéri du ciel; tout cédera à ses exploits : supérieur aux siens comme aux ennemis, il saura tantôt se servir, tantôt se passer de ses plus fameux capitaines ; et seul, sous la main de Dieu, qui sera continuellement à son secours, on le verra l'assuré rempart de ses États. Mais Dieu avait choisi le duc d'Eng-hien pour le défendre dans son enfance. Aussi, vers les premiers jours de son règne, à vingt -deux ans, le duc conçut un dessein où les vieillards expérimentés ne purent atteindre : mais la victoire le justifia devant Rocroy. L'armée ennemie est plus forte, il est vrai ; elle est composée de ces vieilles bandes valonnes, italiennes et espagnoles, qu'on n'avait pu rompre jusqu'alors. Mais pour combien fallait-il compter le courage qu'inspirait à nos troupes le besoin pressant de TÉtat, les avantages passés, et un jeune prince du sang qui portait la victoire dans ses yeux ! Don Francisco de Mellos l'attend de pied ferme; et, sans pouvoir reculer, les deux généraux et les deux armées semblent avoir voulu se renfermer dans les bois et dans les marais, pour décider leur querelle, comme deux braves, en champ clos. Alors que ne vit-on pas ?
Le jeune prince parut un autre homme. Touchée d'un si digne objet, sa grande âme se déclara tout entière : son courage croissait avec les périls, et ses lumières avec son ardeur. A la nuit qu'il fallut passer en présence des ennemis, comme un vigilant capitaine, il reposa le dernier, mais jamais il ne reposa plus paisiblement. A la veille d'un si grand jour, et dès la première bataille, il est tranquille, tant il se trouve dans son naturel ; et on sait que le lendemain, à l'heure marquée, il fallut réveiller d'un profond sommeil cet autre Alexandre. Le voyezvous comme il vole, ou à la victoire, ou à la mort?
Aussitôt qu'il eut porté de rang- en rang- l'ardeur dont il était animé, on le vit presque en même temps pousser l'aile droite des ennemis, soutenir la nôtre ébranlée, rallier les Français à demi vaincus, mettre en fuite l'Espag-nol victorieux, porter partout la terreur et étonner de ses regards étincelants ceux qui échappaient à ses coups. Restait cette redoutable infanterie de l'armée d'Espag-he, dont les g-ros bataillons serrés, semblables à autant de tours, mais àdestours qui sauraient réparer leurs brèches, demeuraient inébranlables au miUeu de tout le reste en déroute et lançaient des feux de toutes parts. Trois fois le jeune vainqueur s'efforça de rompre ces intrépides combattants ; trois fois il fut repoussé par le valeureux comte de Fontaines, qu'on voyait porté dans sa chaise, et, malgré ses infirmités, montrer qu'une âme guerrière est maîtresse du corps qu'elle anime. Mais enfin il faut céder. C'est en vain qu'à travers des bois, avec sa cavalerie toute fraîche, Bek précipite sa marche pour tomber sur nos soldats épuisés : le prince Ta prévenu ; les bataillons enfoncés demandent quartier ; mais la victoire va devenir plus terrible pour le duc d'Enghien que le combat. Pendant qu'avec un air assuré il s'avance pour recevoir la parole de ces braves gens, ceux-ci toujours en garde craignent la surprise de quelque nouvelle attaque ; leur effroyable décharge met les nôtres en furie : on ne voit plus que carnage; le sang enivre le soldat ; jusqu'à ce que le grand prince, qui ne put voir égorger ces bons comme de timides brebis, calmât les courages émus et joignît au plaisir de vaincre celui de pardonner. Quel fut alors l'étonnement de ces vieilles troupes et de leurs braves officiers, lorsqu'ils virent qu'i^ n'y avait plus de salut pour eux qu'entre les bras du vainqueur ! (Bossuet, Oraison funèbre du Prince de Condé.)