MATHAN
On le craint, tout est examiné.
A d'illustres parents s'il doit son origine, La splendeur de son sort doit hâter sa ruine ; Dans le vulgaire obscur si le sort l'a placé. Qu'importe qu'au hasard un sang vil soit versé? Est-ce aux rois à garder cette lente justice? Leur sûreté souvent dépend d'un prompt supplice. N'allons point les gêner d'un soin embarrassant: Dès qu'on leur est suspect, on n'est plus innocent. (Racine, Athalie, acte II, se. v.)
Voici maintenant quelques extraits de plaidoiries et réquisitoires, exemples d'exposé, de résumé précis, d'argumentation et de réfutation à l'adresse d'adversaires déterminés.
3^ Exercice.
Je vous avais promis de ne recourir à aucun artifice de langage, de vous dire simplement et loyalement toute ma pensée. Je crois que j'ai tenu parole. J'ai essayé de faire une démonstration, purement et simplement, parce que c'est le rôle du ministère public et que je ne le comprends pas autrement. J'ai négligé de traiter ces
graves considérations générales, d'ordre si élevé, si éminemment social, que comporte un pareil procès. C'est que je n'ai voulu, comme je vous l'ai dit au début même de ces observations, m'adresser ni à votre imagination, ni à votre sensibilité. Ce n'est point à votre cœur que je parle ; je m'adresse à votre raison et à votre conscience. Il est impossible que votre raison et votre conscience vous disent autre chose que ce que ma raison et ma conscience m'ont dit! (M« Bonnet, Assises, Seine, 1897, Librairie générale de Droit et de Jurisprudence.)
A" Exercice.
Mensonge que tout cela! dit M. l'avocat général. Récit inventé ! Elle vous l'a dit et vous ne le niez pas!... Car j'ai tout à l'heure recueilli cette phrase dans votre réquisitoire : « Elle le lui a dit et il ne le nie pas. » Non seulement, messieurs les jurés, de LaJarrige ne songe pas à le nier, mais comment le sauriez-vous donc, monsieur l'avocat général, s'il ne l'avait pas dit? Car enfin, vous ne semblez pas avoir remarqué que dans une affaire où vous devez administrer la preuve de l'intention criminelle, votre argumentation n'a pour base qu'une déclaration de l'accusé...
S'il est coupable, il n'avouera pas, et il ne va pas vous donner immédiatement à vous, ministère public, le premier élément de votre réquisitoire ! Convenez avec moi que ce ne serait pas un homme ininteUigent, mais un insensé, le coupable qui aurait fait une sqmblable déclaration ! S'il à dit simplement la vérité, c'est qu'il était fort de sa conscience! Et ainsi, messieurs les jurés, les règles du bon sens vous obligent à conclure à la sincérité du récit de La Jarrige. Il ne tient pas le langage d'un coupable qui se cache et se défend, mais il parle
en innocent révélant la vérité tout entière, au risque de voir M. l'avocat général s'emparer de ses aveux et s'en servir contre lui. (M*' Démange, Ibid.)
5^ Exercice.
Remarquez, Messieurs, que ce n'est pas à votre imagination que je m'adresse : je n'entends pas exciter votre sensibilité. C'est à votre raison que je fais appel. Je vous dirai tout de suite que j'ai abordé l'examen de cette procédure avec le doute que recommande toujours le grand philosophe, et il a raison. Je l'ai abordé avec le doute, je le confesse, et après avoir lu, après avoir réfléchi, ma conviction a été faite. Elle est profonde, messieurs. Elle est sincère, vous pouvez m'en croire ! D'ailleurs, pour vous prouver ma sincérité, je n'ai d'autre moyen que de vous dire quelles sont les raisons qui ont déterminé cette conviction en moi. Permettez-moi de vous faire connaître les motifs sur lesquels elle s'appuie. Je les ai rencontrés dans l'attitude des deux accusés, dans leurs réponses qui démontrent leur entente, le plan arrêté, suivi, exécuté jusqu'au bout, abstraction faite, bien entendu, des difficultés imprévues, impossibles d'ailleurs à prévoir. Je veux parler, messieurs, de leur attitude et de leur entente avant, pendant et après le crime. Je veux parler aussi de leurs réponses concertées, jusqu'au moment où le sentiment du danger personnel et le besoin de la défense personnelle aussi s'est manifesté clairement dans l'esprit de chacun d'eux; jusqu'au moment enfin où Boisleux, accusé par de La Jarrige, accusera formellement celui-ci en termes précis, je vous l'assure, et en termes indignés et vibrants, ainsi que je vous en donnerai la preuve. Loin de moi, messieurs, la pensée de recourir dans ce débat à des artifices de
lang-ag-e et de faire étalag-e d'une science qui n'est pas la mienne et que j'emprunterais. Vous avez d'ailleurs entendu les hommes les plus autorisés de la Faculté de Paris; dans ce que je pourrais dire après eux, je risquerais d'être un écho peut-être infidèle; par conséquent, je préfère m'abstenir. (M^ Bonnet, Ibid.)
6^ Exercice.
Nous ne réclamons pas assurément pour le père de famille l'omnipotence que lui avait faite et que lui fait encore aujourd'hui le paganisme chez certains peuples du monde. Le paganisme ignorait la loi de l'amour, voilà pourquoi l'autorité y aboutissait au despotisme ; il en est tout autrement dans le christianisme, qui fait partout de l'amour le contrepoids et l'auxiliaire de l'autorité. D'ailleurs, le pouvoir social protecteur de la famille entière est là pour arrêter l'arbitraire et protéger la faiblesse. Mais, ne l'oublions pas, si l'exagération de la puissance paternelle lui a fait à certains points de l'histoire un caractère barbare etquelquefois désastreux, la diminution progressive, et, à la lin, l'annulation de cette puissance, aboutiraient à donner à la famille entière un caractère plus barbare et plus désastreux encore ; que dis-je? l'abaissement et la destruction de cette puissance serait l'abaissement et la destruction de la famille elle-même ; parce que la famille, avec toute sa grandeur, toute sa force et toute son harmonie, repose sur la paternité armée pour la défendre de la plus naturelle et de la plus légitime puissance.
Voilà, messieurs, la royauté paternelle vue dans la seule lumière de la raison et de la nature, la voilà avec sa dignité, son ministère et ses responsabilités, investie parla Providence du triple droit d'enseigner, de gouverner
^t de punir; la voilà comme la plus haute représentation de la souveraineté de Dieu dans Tordre naturel ; la voilà surtout comme la plus g-rande sauvegarde de la famille et la plus grande force de conservation dans les sociétés. Si étonnante est cette force cachée dans la puissance qui protège la famille, que de grands peuples ont pu, armés de cette puissance, braver l'empire du temps; ils y ont trouvé le secret de cette longévité promise aux peuples comme aux hommes qui gardent pour la paternité un amour, un honneur et un respect qui ne se démentent pas. (Le p. Félix.)
7" Exercice.
J'ai fini. La défense a suivi l'accusation pas à pas ; j'ai écrit, pour ainsi dire, sous la dictée de M. le procureur g-énéral, et il me semble que j'ai réponse à tout.
Cette affaire n'est pas la première affaire criminelle dont j'ai eu à m'occuper; jamais je n'en ai vu qui soit aussi claire que celle-ci. Je n'aime pas à dire le contraire delà vérité. Je défends l'accusé, mais je serais un sot, et nn malhonnête homme, si je disais ce qui n'est pas.
Messieurs, je ne veux pas que l'accusé sorte par la petite porte. Je ne veux pas qu'on dise : « C'est un acquitté, parce que le crime n'était pas suffisamment établi. » Je veux qu'on dise : « C'est un acquitté parce qu'il est innocent, parce qu'il est un honnête homme. »
Messieursles jurés, l'honorable procureurgénéral vous a rappelé une grande pensée, qui se trouve dans le code. Il vous a dit : «Vous avez à vous demander si vous êtes convaincus. » Mais il ne vous est pas interdit de vous demander pour quelles raisons vous êtes convaincus. La loi vous a pris en grand honneur. Elle vous a donné plus de droit qu'elle n'en a donné aux magistrats éminents
qui président à ces débats. Ceux-ci nous disent pourquoi nous sommes coupables. Vous, vous ne publiez pas les raisons de votre verdict ; mais vous avez le droit, le devoir de les rechercher. Eh bien, messieurs, prenez la vie tout entière de Faccusé, prenez dans tous leurs détails les crimes qu'on lui impute, et je vous l'affirme, ou je me trompe beaucoup, vous direz : « Non, cet homme n'est pas coupable ! » Vous le direz, messieurs, j'en ai pour g-arant le soin avec lequel vous avez suivi ces débats. J'ai vu d'ailleurs, à certains moments, sur vos figures intellig-entes l'expression de la surprise lorsque la vérité se faisait jour.
Cet homme est un étranger, il sait bien que cela vous importe peu ; il sait même que s'il y avait une préférence, elle serait pour lui, car la première hospitalité est celle d'une bonne et sainte justice.
Cet homme est resté calme, malgré la gravité de l'accusation qui pesait sur lui, malgré la longueur de ces débats. Il n'a jamais tremblé. Il a foi dans vos consciences ; il a foi danssoninnocenceetilaraison.Ils'estdit: «Que m'importe! il ne me fautque quelques honnêtes genspour me rendre justice. » Il en a trouvé douze. Je m'en rapporte à eux. (Laghaud, Assises^ Brabant, 3i oct. 1866,Gharpentier, éd. )
8*^ Exercice.
Vous ne pouvez condamner Milon sans prononcer en même temps que tout homme qui tombera entre les mains des brigands doit périr ou par leurs coups, ou par vos jugements. Si Milon l'avait pensé, il aurait dû s'abandonner à son assassin. Parce qu'il ne Ta pas fait, c'est vous qui allez l'égorger !
Mais vous ne le pouvez pas ; la question se réduit donc à savoir, non pas si Glodius a été tué, nous l'a-
vouons, mais s'il l'a été justement ou non. Il est évident que des embûches ont été dressées. Qui des deux les a dressées? Voilà ce que l'on ne sait pas; et c'est sur ce point que l'on a demandé l'information. Le Sénat a condamné un acte, il n'a pas condamné un individu. Et selon la proposition de Pompée, nous examinons une question de droit, non de fait.
Quelle est la première chose à rechercher? —Quel est celui des deux qui a dressé des embûches à l'autre? Assurément.
... Eh bien, considérons un point essentiel : à qui le lieu du combat était-il le plus favorable? La rencontre a eu lieu devant un terrain de Clodius où un bon millier d'hommes robustes travaillaient aux folles constructions de celui-ci. Est-ce que Milon avait choisi ce lieu où l'ennemi le dominait, pensant y triompher? Ou n'y étaitil pas plutôt attendu par Clodius confiant en la place, qui se préparait à bondir sur lui? Le fait en lui-même est assez éloquent.
Mais assez de récit; voici un tableau qui vous édifiera. L'un des deux hommes est en voiture, enveloppé dans son manteau ; sa femme est assise à côté de lui. Tout cela estbieng-ênantpourunhomme qui vase battre. A Milon que tout embarrasse, comparez ce bandit que rien ne g-ène. Toujours sa femme l'accompag-ne d'ordinaire, ce jour-là il est sans elle ; il va toujours en voiture, il est à cheval; en quelque endroit qu'il aille, fût-ce au camp d'Étrurie,il se fait accompagner par des Grecs, alors une escorte sérieuse. Ainsi, Milon, contre son habitude, emmène les musiciens de sa femme et des suivantes, tandis que Clodius, toujours accompag-né de débauchés et de filles à l'ordinaire, n'a autour de lui ce jour-là qu'une escorte de choix. (Cicéron, Pro Milone, 11, 20, 21, trad. Georges Le Roy.)'
L'interrogatoire a lieu le 29 ventôse à minuit. Le 30 ventôse, à deux heures du matin, le duc d'Eng-hien est introduit devant la commission militaire.
Sur la minute du jugement on lit : « Aujourd'hui, le 30 ventôse an XII de la République, à deux heures du matin » : ces mots, deux heurtes du matin^ qui n'y ont été mis que parce qu'en effet il était cette heure-là, sont effacés sur la minute, sans avoir été remplacés par d'autre indication.
Pas un seul témoin n'a été ni entendu ni produit contre l'accusé.
L'accusé est déclaré coupable ! Coupable de quoi ? le jugement ne le dit pas.
Tout jugement qui prononce une peine doit contenir la citation de la loi en vertu de laquelle la peine est appliquée. Eh bien, ici, aucune de ces formes n'a été remplie; aucune mention n'atteste au procès-verbal que les commissaires aient eu sous les yeux un exemplaire de la loi: rien ne constate que le président en ait lu le texte avant de l'appliquer. Loin de là, le jugement, dans sa forme matérielle, offre la preuve que les commissaires ont condamné sans savoir ni la date ni la teneur de la loi; car ils ont laissé en blanc, dans la minute de la sentence, et la date de la loi et le numéro de l'article, et la place destinée à recevoir son texte. Et cependant c'est sur la minute d'une sentence constituée dans cet état d'imperfection que le plus noble sang a été versé par des bourreaux !
La délibération doit être secrète, mais la prononciation du jugement doit être publique ; c'est encore la loi qui nous le dit. Or le jugement du 30 ventôse dit bien : « Le conseil délibérant à huis clos » ; mais on n'y trou»'e
pas la mention que l'on ait rouvert les portes, on n'y voit pas exprimé que le résultat de la délibération ait été prononcé en séance publique. Il le dirait, y pourrait-on croire? Une séance publique, à deux heures du matin, dans le donjon de Vincennes, lorsque toutes les issues du château étaient gardées par des gendarmes d'élite!... Mais, enfin, on n'a pas même pris la précaution de recourir aumensong-e; le jugement est muet sur ce point. Ce jugement est signé par le président et les six autres commissaires, y compris le rapporteur, mais il est à remarquer que la m'mxxiQ n est pas signée par le greffier, dont le concours, cependant, était nécessaire pour lui donner authenticité.
La sentence est terminée par cette terrible formule : « Sera exécuté de suite, à la diligence du capitaine-rapporteur » . De suite ! mots désespérants qui sont Tou vrage des juges! De suite! et une loi expresse, celle du 15 brumaire an VI, accordait le recours en revision contre tout jugement militaire ! Interrogé de nuit, jugé de nuit, le duc d'Enghien a été tué de nuit. Cet horrible sacrifice devait se consommer dans l'ombre, afin qu'il fut dit que toutes les lois avaient été violées, toutes, même celles qui prescrivaient la publicité de l'exécution. (Dupin aîné, 18-23(1), Plon-Nourril, édit.)
Cette qualité de la précision est nécessaire, nous l'avons diU dans tout exposé, discussion, raisonnement, etc.... 11 s'ensuit que l'exorde d'un discours ne saurait jamais être exposé avec trop de netteté. 11 faudra cependant éviter la sécheresse de ton, surtout dans un discours dapparat. Et, comme nous le disions au sujet du naturel, toute qualité particulière doit s'harmoniser avec le style, et s'amplifier avec lui. Témoin le magnifique exorde de l'oraison funèbre du grand Condé :
(1) «DisciiSïiion relative à l'assassinat du duc d'Engliien», citée par Chateaubriaiui-
10^ Exercice.
Monseigneur,
Au moment que j'ouvre la bouche pour célébrer la gloire immortellede Louis de Bourbon, prince deCondé, je me sens également confondu, et par la grandeur du sujet, et, s'il m'est permis de l'avouer, par l'inutilité du travail. Quelle partie du monde habitable n'a pas ouï les victoires du prince de Condé, et les merveilles de sa vie? On les raconte partout : le Français qui les vante n'apprend rien à l'étranger; et quoi que je puisse aujourd'hui vous en rapporter, toujours prévenu par vos pensées, j'aurai encore à répondre au secret reproche que vous me ferez d'être demeuré beaucoup au-dessous. Nous ne pouvons rien, faibles orateurs, pour la gloire des âmes extraordinaires : le sage a raison de dire que « leurs seules actions les peuvent louer » : toute autre louange languit auprès des grands noms ; et la seule simplicité d'un récit fidèle pourrait soutenir la gloire du prince de Condé. Mais en attendant que l'histoire, qui doit ce récit aux siècles futurs, le fasse paraître, il faut satisfaire comme nous pourrons à la reconnaissance publique et aux ordres du plus grand de tous les rois. Que ne doit point le royaume à un prince qui a honoré la maison de France, tout le nom français, son siècle, et, pour ainsi dire, l'humanité tout entière? Louis le Grand est entré luimême dans ces sentiments. Après avoir pleuré ce grand homme, et lui avoir donné par ses larmes, au milieu de toute sa cour, le plus glorieux éloge qu'il put recevoir, il assemble dans un temple si célèbre ce que son royaume a de plus auguste, pour y rendre des devoirs publics à la mémoire de ce prince ; et il veut que ma
faible voix anime toutes ces tristes représentations et tout cet appareil funèbre. Faisons donc cet effort sur notre douleur. Ici un plus grand objet, et plus digne de cette chaire, se présente à ma pensée. C'est Dieu qui fait les g-uerriers et les conquérants. « C'est vous, lui disait David, qui avez instruit mes mains à combattre, et mes doig-ts à tenir l'épée. » S'il inspire le courage, il ne donne pas moins les autres grandes qualités naturelles et surnaturelles et du cœur et de l'esprit. Tout part de sa puissante main ; c'est lui qui envoie du ciel les généreux sentiments, les sages conseils, et toutes les bonnes pensées; mais il veut que nous sachions distinguer entre les dons qu'il abandonne à ses ennemis, et ceux qu'il réserve à ses serviteurs. Ce qui distingue ses amis d'avec tous les autres, c'est la piété; jusqu'à ce qu'on ait reçu ce don du ciel, tous les autres non seulement ne sont rien, mais encore tournent en ruine à ceux qui en sont ornés. Sans ce don inestimable de la piété, que serait-ce que le prince de Condé avec tout ce grand cœur et ce grand génie? Non, mes frères, si la piété n'avait comme consacré ses autres vertus, ni ces princes ne trouveraient aucun adoucissement à leur douleur, ni ce religieux pontife aucune confiance dans ses prières, ni moi-même aucun soutien aux louanges que je dois à un si grand homme. Poussons donc à bout la gloire humaine par cet exemple; détruisons l'idole des ambitieux; qu'elle tombe anéantie devant ces autels. Mettons ensemble aujourd'hui, car nous le pouvons dans un si noble sujet, toutes les plus belles qualités d'une excellente nature ; et, à la gloire de la vérité, montrons, dans un prince admiré de tout l'univers, que ce qui fait les héros, ce qui porta la gloire du monde jusqu'au comble, valeur, magnanimité, bonté naturelle, voilà pour le cœur; vivacité, pénétration, grandeur et
Sublimité de génie, voilà pour l'esprit, ne serait qu'une illusion, si la piété ne s'y était jointe ; et enfin que la piélé est le tout de l'homme. C'est, messieurs, ce que vous verrez dans la vie éternellement mémorable du très haut et très puissant prince Louis de Bourbon, prince de Gondé, premier prince du sang-. (Bossuet, Oraison funèbre du Prince de Condé.)
La vigueur de la pensée, et par conséquent la netteté de son expression, sont encore plus nécessaires dans tout ce qui tient du raisonnement, de la réflexion, des déductions et conclusions philosophiques. A ce point de vue, le travail le plus efficace semble bien èlre celui que l'on fera sur l'œuvre des moralistes ou des philosophes (1).
11^ Exercice.
Cromwel allait ravager toute la chrétienté; la famille royale était perdue, et la sienne à jamais puissante, sans un petit grain de sable (2) qui se mit dans son uretère. Rome même allait trembler sous lui; mais ce petit gravier s'étant mis là, il est mort, sa famille abaissée, tout en paix, et le roi rét ibli. (Pascal, Pensées.)
(1) 11 ne s'asjit pas là d'imitation : on n'imite pas les manifestations des facultés supérieures. On pense ou on ne pense pas, voilà tout. Tout homme qui pense traduit sa pensée, et tout homme qui ne traduitrien ne pense rien. 11 n'y a pas d"autre secret. Aussi nous élonnons-nous singulièrement de lire ces lignes dans un manuel de Diction : « Que doit-on faire pour exprimer la pensée au moyen de la mimique générale en imitado?}?
« Observer dans la nature les effets expressifs de la passion (?) ou de l'idée que Ton veut rendre; voir quel genre de mouvement cette idée entraîne (mouvements actifs ou passifs, abandonnés ou soutenus...) En un mot, produire les mouvements coordonnés, harmonisés, et appropriés à la pensée; les fondre en une attitude d'ensemble, unie à une physionomie exprimant la pensée, et à un geste vocal dont les sonorités sont l'écho de cette même pensée. » Nous comprenons difficilement.
(2) Marquer l'opposition entre la petitesse de la cause et l'extraordinaire importance des effets.
12*' Exercice.
Quand j'ai traversé la vallée, Un oiseau chantait sur son nid.
Ses petits, sa chère couvée, Venaient de mourir dans la nuit.
Cependant il chantait V aurore; 0 ma Muse! ne pleurez pas :
A qui perd tout. Dieu reste encore.
Dieu là-haut, Tespoir ici-bas.
(A. DE Musset, Nuit d'août.)
13*^ Exercice.
Si nous rêvions toutes les nuits la même chose, ellenous alTecterait autant que les choses que nous voyons tous les jours ; et siunai'tisan était sûr de rêver toutes lesnuits, douze heures durant, qu'il est roi, je crois qu'il serait presque aussi heureux qu'un roi qui rêverait toutes les nuits, douze heures durant, qu'il serait artisan.
Si nous rêvions toutes les nuits que nous sommes poursuivis par des ennemis, et agités par ces fantômes pénibles, et qu'on passât tous les jours en diverses occupations, comme quand on fait voyage, on souffrirait presque autant que si cela était véritable, et on appréhenderait le dormir, comme on appréhende le réveil quand on craint d'entrer dans de tels malheurs en effet. (Pascal, Pensées.)
W Exercice.
Qu'est-ce qu'un homme dans l'infini ? Mais pour lui présenter] un autre prodig-e aussi étonnant, qu'il recherche dans ce qu'il connaît les choses les plus délicates.
Qu'un ciron lui offre dans la petitesse de son corps des parties incomparablement plus petites, des jambes avec des jointures, des veines dans ces jambes, du sang dans ces veines, des humeurs dans ce sang-, des gouttes dans ces humeurs, des vapeurs dans ces gouttes; que, divisant encore ces dernières choses, il épuise ses forces en ses conceptions, et que le dernier objet où il peut arriver soit maintenant celui de notre discours, il pensera peut-être que c'est là Textrème petitesse de la nature. Je veux lui faire voir là-dedans un abîme nouveau. Je lui veux peindre non seulement l'univers visible, mais rimmensité qu'on peut concevoir de la nature, dans l'enceinte de ce raccourci d'atome. Qu'il y voie une infinité d'univers, dont chacun a son firmament, ses planètes, sa terre, en la même proportion que le monde visible ; dans cette terre, des animaux, et enfin des cirons, dans lesquels il retrouvera ce que les premiers ont donné ; et, trouvant encore dans les autres la même chose, sans fin et sans repos, qu'il se perde dans ces merveilles, aussi étonnantes dans leur petitesse que les -autres dans leur étendue ; car qui n'admirera que notre corps, qui tantôt n'était pas perceptible dans l'univers, imperceptible lui-même dans le sein du tout, soit à présent un colosse, un monde, ou plutôt un tout, à l'égard ■du néant où l'on ne peut arriver? (Pascal, Ibld.)