CHAPITRE VI
Les applications du goût sont nombreuses en diction, particulièrement au sujet de ïeffet. L'abus de Feffet, procédé grossier (l),est un manque dégoût. 11 semble que les méchants effets dramatiques soient aussi haïssables que les mauvais effets comiques. Nous nous occuperons des premiers dans le chapitre: « Du Mouvement ». Pour le moment attirons l'attention sur l'esprit et le comique. Le rire provenant le plus souvent d'une rupture d'équilibre, il est facile d'expHquer la multiplicité des oppositions violentes chez ceux qui ne sauraient résister à la tentation de l'efTet comique. C'est là une monomanie fâcheuse.
Un autre procédé, après l'opposition, consiste à détacher avec exagération le trait comique final. Le mauvais goût du public aidant, le comique loyal et spirituel fait bientôt place aux dernières pitreries.
Le diseur n'a pas à se faire un succès comique au détriment du morceau, qu'il ne l'oublie pas. Interprète-t-il un texte spirituel ? — Qu'il le comprenne à fond ; qu'il en démêle l'esprit particulier, et qu'il reste dans la nature.
L'étude de l'ironie (2) nous semble particulièrement propice au développement du goût : on en trouvera des exemples variés dans les exercices qui suivent. Ce n'est pas seulement le sens ordinaire des mots qu'il faut traduire, puisque ces mots disent le contraire de ce que l'auteur a voulu faire entendre. 11 faut en exprimer le sens caché avec finesse, laissant en quelque sorte à l'auditeur la satisfaction de penser qu'il a compris sans l'aide de personne. En vérité le goût et la
(1) Il ne saurait y avoir de manifestation du goût et de l'esprit, s'il n'y a légèreté dans la diction.
(2) Les aiitres figures de pensée analogues (suspension, réticence, allusion, litote, euphémisme) demandent les mêmes qualités que l'ironie.
mesure sont très nécessaires ici: n'exprimez-vous pas la pensée de l'auteur suffisamment, on se blessera de ne pas comprendre et Ton vous accusera d'insuffisance ; découvrezvous trop le sens véritable : « Oui, nous avons compris, il est inutile de tant insister ! » vous dira l'auditeur encore blessé : vous ne savez donc pas qu'il a compris depuis longtemps î
1" Exercice.
... M™^ Bovary mère n'avait pas desserré les dents de la journée. On ne l'avait consultée ni sur la toilette de la bru, ni sur l'ordonnance du festin ; elle se retira de bonne heure. Son époux, au lieu de la suivre, envoya chercher des cig-ares à Saint-Victor et fuma jusqu'au jour, tout en buvant des g'rog-s au kirsch, mélange inconnu à la compagnie, et qui fut pour lui comme la source d'une considération plus grande encore. (Gustave Flaubert, Madame Bovamj^ Charpentier, éd.)
2*^ Exercice.
0 bois silencieux ! ô lacs 1 — 0 murs gardés !
Balcons quittés si tard ! si vite escaladés !
Masques, qui ne laissez entrevoir d'une femme
Que deux trous sous le front, qui lui vont jusqu'à l'âme !
... Et toi, lampe d'arg-ent, pâle et fraîche lumière
Qui fais les douces nuits plus blanches que le lait !
— Soutenez mon haleine en ce divin couplet I
(Musset, Mardoche.)
3' Exercice.
première rencontre de BOUVARD ET PÉCUCHET.
Gomme il faisait une chaleur de trente - trois degrés, le boulevard Bourdon se trouvait absolument désert.
Deux hommes parurent.
L'un venait de la Bastille, l'autre du Jardin des Plantes. Le plus grand, vêtu de toile, marchait le chapeau en arrière, le gilet déboutonné et sa cravate à la main. Le plus petit, dont le corps disparaissait dans une redingote marron, baissait la tête sous une casquette à visière pointue.
Quand ils furent arrivés au milieu du boulevard, ils s'assirent, à la même minute, sur le même banc.
Pour s'essuyer le front, ils retirèrent leurs coiffures, que chacun posa près de soi ; et le petit homme aperçut, écrit dans le chapeau de son voisin : Bouvard ; pendant que celui-ci distinguait aisément dans la casquette du particulier en redingote le mot : Pécuchet.
— Tiens, dit-il, nous avons eu la même idée, celle d'inscrire notre nom dans nos couvre-chefs.
— Mon Dieu, oui, on pourrait prendre le mien à mon bureau !
— C'est comme moi, je suis employé.
Alors ils se considérèrent. L'aspect aimable de Bou vard charma de suite Pécuchet. L'air sérieux de Pécuchet frappa Bouvard.
... Vingt fois ils s'étaient levés, s'étaient rassis et avaient fait la longueur du boulevard, depuis Fécluse d'amont jusqu'à l'écluse d'aval, chaque fois voulant s'en aller, n'en ayant pas la force, retenus par une fascination.
Ils se quittaient pourtant, et leurs mains étaient jointes, quand Bouvard dit tout à coup :
— Ma foi ! si nous dînions ensemble ?
— J'en avais l'idée ! reprit Pécuchet, mais je n'osais pas vous le proposer !
Et il se laissa conduire, en face l'hôtel de ville, dans un petit restaurant où l'on serait bien. (Flaubert, Bouvard et Pécuchet, Charpentier, éd.)
A^ Exercice.
l'aimable voleur.
Pardon, monsieur le voyageur :
Vous manquez un peu de prudence A passer seul, la nuit, sans peur, Dans un bois où plus d'un voleur Fixe, dit-on, sa résidence.
Si Ton vous attaquait ici.
Vous pourriez bien crier merci I Sans être Mandrin ni Cartouche, On vous tûrait comme une mouche.
Si vous pouviez prendre le temps De m'accorder quelques instants Nous causerions là sur la route.
D'ailleurs j'ai là deux pistolets...
— Oui, je les vois, retirez-les...
Parlez, monsieur, je vous écoute.
— Ah ! vous me faites trop d'honneur.
Merci, monsieur le voyageur.
Pardon, monsieur le voyageur :
Vous voyez quelle est ma toilette ; Je néglige trop ma santé; Je sors, l'hiver comme l'été, Avec une simple jaquette.
Si l'on m'offrait un habit neuf, Doublé de soie, en drap d'Elbeuf, Un manteau garni de fourrures, De bonnes et fortes chaussures, Du linge fin, j'y tiens beaucoup ; Pour vivre au bois on nlest pas loup,
Mon Dieu, je changerais de mise...
D'ailleurs, j'ai là deux pistolets...
— Oui, je les vois, retirez-les...
Voici la clef de ma valise.
— Ah! vous me faites trop d'honneur Merci, monsieur le voyageur.
Pardon, monsieur le voyageur :
Je ne tiens pas à la fortune ; J'ai là quelques propriétés :
La route où vous vous arrêtez Et des forêts au clair de lune.
J'ai lu dans plus d'un bon auteur Que For ne fait pas le bonheur; Et Bias trouvait qu'en voyage On a toujours trop de bagage D'aucuns en sont embarrassés ; D'autres n'en ont jamais assez.
Quand j'ai soif, je vais à la source... D'ailleurs, j'ai là deux pistolets...
— Oui, je les vois, retirez-les...
Voulez -vous accepter ma bourse?
— Ah ! vous me faites trop d'honneur.
Merci, monsieur le voyageur.
Pardon, monsieur le voyageur :
Ici, nous n'avons pas de cloche.
On n'a jamais bien su pourquoi ;
Les philosophes tels que moi
N'ont pas de montre dans leur poche ;
Des astres nous savons le cours ;
Mais les jours sont plus ou moins courts
Et, pour rentrer dans sa demeure,
On aimerait à savoir l'heure.
Si, par hasard, au coin d'un bois, Il me tombait entre les doigts Un chronomètre de rencontre...
D'ailleurs, j'ai là deux pistolets...
— Oui, je les vois, retirez-les...
Pourrais-je vous oiîVirma montre?
— Ah ! vous me faites trop d'honneur ; Merci, monsieur le voyageur.
Pardon, monsieur le voyageur :
Un mot encore et je vous quitte.
Grâce à moi, d'un cas imprudent Vous vous tirez sans accident; SouftVez que je vous félicite.
Quoi qu'en disent les dégoûtés, La vie a quelques bons côtés; Je vous la laisse saine et sauve ; Monsieur, l'occasion est chauve ; Pressez-moi donc sur votre cœur En m'appelant votre sauveur...
Si toutefois c'est votre envie...
D'ailleurs, j'ai là deux pistolets...
— Oui, je les vois, retirez-les. . .
C'est à vous que je dois la vie.
— Ah ! vous me faites trop d'honneur.
Adieu, monsieur le voyageur.
(Nadaud, Chansons^ Stock, éd.
S'' Exercice.