LES TROIS HUSSARDS
C'étaient trois hussards de la garde Qui s'en revenaient en congé :
Ils chantaient de façon gaillarde, Et marchaient d'un air dégagé.
— Je vais revoir celle que j'aime; C'est Margoton, dit le premier,
— C'est Madelon, dit le deuxième,
— C'est Jeanneton, dit le dernier.
Un homme était sur leur passage :
— Hé! C'est Jean, le sonneur, je crois. Quoi de nouveau dans le village?
— Tout va toujours comme autrefois.
— Et Margoton, notre voisine?
— J'ai sonné ses vœux l'an dernier, Car elle est sœur visitandine
Dans le couvent de Noirmoutier.
— Et Madelon ! toujours bien sage ?
— Oui-dà. Pour elle j'ai sonné, Voilà dix mois son mariage, Voilà dix jours, son premier-né.
— Et Jeanneton, dit le troisième, Toujours heureuse? — Ah! sûrement; Trois mois passés aujourd'hui même J'ai sonné son enterrement.
— Sonneur, si tu vois Marguerite Dans le couvent de Noirmoutier, Dis-lui que je la félicite
Et que je vais me marier.
— Sonneur, si tu vois Madeleine Dans la maison de son époux, Dis-lui que je suis capitaine
Et que je fais la chasse aux loups.
— Sonneur, quand (u verras ma mère, ^
Va la saluer chapeau bas :
Dis-lui que je suis à la guerre Et que je ne reviendrai pas.
(Nadaud, Chansons, Stock, éd.)
Étudier dans le même sens les stances du Cid où Rodrigue manifeste tour à tour la stupeur, la douleur, l'indécision, le désespoir, le sentiment du devoir et le courage.
Nous allons citer maintenant quelques passages dont l'étude sera particulièrement utile aux futurs avocats et orateui's. 11 n'y a pas, à proprement parler, de sensibilité spécialement oratoire ; mais un plaidoyer au criminel ou une oraison funèbre vise en général telle ou telle libre du cœur qu'il importe de pouvoir toucher facilement.
J'ai fini, messieurs; vous dire ce qu'il y a d'intérêt dans cette affaire, c'est inutile. M. l'avocat général n'a pas f^it de péroraison, je veux l'imiter. Vous dire que c'est une de ces affaires dignes de vos préoccupations ? A quoi bon? je yous vois et je sais combien vos âmes sont agitées au moment où je vais finir. Vous parler de la famille de cet homme? Vous la connaissez. Vous parler des angoisses de son père et de sa mère, de ce désespoir que je ne puis calmer, de ces douleurs que je partage? Parler de sa femme, vous dire que, quand, à la fin de l'audience, je suis obligé d'aller la retrouver, mon cœur se brise; qu a la vue de tant de vertu et de tant de malheur je ne sais plus trouver un mot pour témoigner à cette infortunée tout ce que j'ai de respect et de sympathie pour elle? Ce n'est pas la cause: tout cela, vous viDus l'êtes dit, parce que vous avez du cœur et que vous êtes des gens honnêtes ; parce que vous avez une famille, parce que vous savez comment l'on s aime, et
que vous comprenez les horribles douleurs de ceux qui aiment. Mais je veux le répéter en m'asseyant : vous devez demander la preuve au ministère public ; vous devez dire à l'accusation: «Le crime n'est pas prouvé, » Charg-er vos consciences d'un verdict de condamnation, c'est impossible ! (Lachaud, Affaire La Pommeraye^ 1854, Charpentier, éd.)
10e Exercice.
Oh ! je comprends ce que Ton pourra dire : Il a commis huit assassinats (1) et il ne peut pas échapper au châtiment suprême ! Une conscience honnête, irréprochable, peut s'impressionner à ce point de la vue du sang, qu'elle ne voie plus que la vengeance. Messieurs, ce ne sont pas là les consciences des juges. Les juges, après avoir contemplé les victimes, savent se détourner vers l'accusé et lui dire froidement: « Qui es-tu? D'où viens-tu? Pourquoi es-tu si pervers? Dieu t'a-t-il donné une force morale égale à celle des autres hommes? L'éducation est-elle venue sur toi? Ou bien as-tu été livré sans défense à tes sombres entraînements ?» Quand vous aurez fait cet examen à l'égard de Troppmann, vous déciderez.
Vous avez, messieurs, une grande mission à remplir; jamais vous n'en aurez une plus élevée, ni une plus difficile. Je suis convaincu qu'elle ne vous effraye pas, parce que vous êtes des hommes qui consulterez votre conscience avant de prononcer votre verdict. N'oubliez pas que vous avez devant vous, je ne dirai pas un enfant, mais un jeune homme de vingt ans ; que ce n'est pas un homme dans la force de Fâge ; qu'il n'a encore jamais eu cette force morale nécessaire pour dominer les
(1) On se souvient que Troppmann fut exécuté : Lachaud avait reçu force meuaces du jour où il avait résolu de le défendre.
mauvais penchants, où, quand l'homme est maître de lui, il est maître de ses actions. J'espère que vous ne prononcerez pas la peine suprême. La vie n'est rien pour lui; je le sais et, vous-mêmes, vous n'ig-norez pas le cas qu'il en faisait au Havre ; il semble que Dieu lui ait rendu l'existence pour le faire paraître devant vous. Dieu n'a pas voulu le laisser mourir pour qu'il parût devant ses jug-es, mais il ne veut pas qu'il meure deux fois.
Je m'arrête; j'ai terminé cette tâche pénible que j'ai acceptée par devoir et que j'ai remplie selon ma conscience, sans passion, sans crainte des impressions qui peuvent venir du dehors : je l'ai accomplie dans le sanctuaire de la justice, ne puisant de force que dans ma propre conscience et bien convaincu que, comme moi, vous ne vous laisserez pas atteindre par les influences étrang-ères. J'espère en vos consciences, j'espère en vos raisons et je m'assieds, débarrassé du poids de ce désespoir profond, que les derniers mots de M. le procureur g-énéral avaient fait naître dans mon esprit. (Lachaud, Affaire Troppmann, Charpentier, éd.)
11' Exercice.
Sous un régime démocratique, de tels honneurs seraient un non-sens et une abdication s'ils s'adressaient seulement à l'homme : aussi dans la pensée de tous, ils tendent plus haut et plus loin.
Ils consacrent, en les solennisant, les souvenirs de la résistance à l'invasion triomphante, et confondent dans un même sentiment de reconnaissance tous ceux qui, à la voix de Gambetta, n'ont pas désespéré de la Patrie et ont succombé pour elle !
Ils sont nombreux, ceux-là ; et ces funérailles, pour être dignes d'eux, devaient être celles auxquelles nous assistons aujourd'hui.
Donc, que les morts qui se croient oubliés se redressent ; qu'ils contemplent cette foule, ces drapeaux, cette armée, et qu'ils prennent leur part des honneurs que la nation leur rend aujourd'hui.
C'est aussi devant eux que nous nous inclinons.
Pro Patria ! Tel doit être le sens de cette solennelle journée ! N'est-ce pas d'ailleurs le meilleur élog-e à faire de celui qui n'est plus ? (Palateuf, Éloge funèbre de Gamhetta.)
12' Exercice.
Nous disions avec joie que le ciel avait arraché Madame, comme par miracle, des mains des ennemis du roi son père, pour la donner à la France : don précieux, inestimable présent, si seulement la possession en avait été plus durable ! Mais pourquoi ce souvenir vient-il m'interrompre ? Hélas ! nous ne pouvons un moment arrêter les yeux sur la g*loire de la princesse, sans que la mort s'y mêle aussitôt pour tout offusquer de son ombre. 0 mort, éloigne-toi de notre pensée, et laissenous tromper pour un peu de temps la violence de notre douleur par le souvenir de notre joie ! Souvenez-vous donc, messieurs, de l'admiration que la princesse d'Ang-leterre donnait à toute la cour. Votre mémoire vous la peindra mieux^ avec tous ses traits et son incomparable douceur, que ne pourront jamais faire toutes mes paroles. Elle croissait au milieu des bénédictions de tous les peuples ; et les années ne cessaient de lui apporter de nouvelles grâces. (Bossuet, Oraison funèbre de Henriette d'Angleterre.)
13' Exercice.
Nous devrions être assez convaincus de notre néant : mais s'il faut des coups de surprise à nos cœurs enchan-
tés de Tamour du monde, celui-ci est assez grand et assez terrible. Onuit désastreuse ! ô nuit effroyable, où retentit tout à coup, comme un éclat de tonnerre, cette étonnante nouvelle : Madame se meurt, Madame est morte ! Qui de nous ne se sentit frappé à ce coup, comme si quelque tragique accident avait désolé sa famMle ? Au premier bruit d'un mal si étrang-e, on accourut à Saint- Cloud de toutes parts ; on trouve tout consterné, excepté
le cœur de cette princesse
Quoi donc, elle devait périr sitôt ! Dans la plupart des hommes, les changements se font peu à peu, et la mort les prépare ordinairement à son dernier coup. Madame cependant a passé du matin au soir, ainsi que l'herbe des champs. Le matin elle fleurissait ; avec quelles grâces, vous le savez : le soir nous la vîmes séchée ; et ces fortes expressions, par lesquelles TÉcriture sainte exagère Tinconstance des choses humaines, devaient être pour cette princesse si précises et si littérales. (Ibid.)